‹ Le crime, causes et remèdesChapitre 141 sur 190 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

que la mémoire des paroles est de beaucoup inférieure à celle des choses.

Selon les expériences de ILiinsterberg et Bigiiam, la moyenne des erreurs de mémoire est plus forte pour la série auditive 31,6 7,). I^ie pour la série visuelle 20,5 o/q. La fameuse oralité est donc absolument contraire au progrès moderne, et cependant on la considère comme un des pivots de la justice.

Ajoutons, enfin, que lorsqu'on ne peut démontrer clairement la récidive d' un accusé ou bien lorsque son crime a été commis dans la jeunesse, on devrait tenir au moins compte de tous ses mauvais antécédents pour le classer parmi les plus suspects; car, ce qu'il s'agit de constater, c'est le degré de crainte que doit inspirer un individu afin de le mettre dans l'impossibilité den uire; et si le législateur ne croit pas encore que les caractères anthropologiques et psychologiques puissent lui servir à élucider la question, qu' il ne re;iette pas, au moins, les faits criminels constatés.

Théories erronées. — Beaucoup de juristes éclairés et approfondis dans les études scientifiques, justement parce qu'ils sont au courant du mouvement scientifique, qui se manifeste h l'égard de l'homme criminel, sans cependant avoir pu en sonder toute l'importance, faute de notions physiologiques ou de contacts directs, ont affirmé que nos innovations anthropologiques prouvant la plus grande fréquence des aliénés et des faibles d' esprit parmi les criminels et en conséquence leur moindre responsabilité absolue, entraînaient inévitablement l'adoucissement de la peine. — Ils n'ont pas compris que les nouvelles notions anthropologiques, tout en diminuant l'infamie du criminel-né, nous imposaient en même temps le devoir d' en prolonger la peine ; car, plus ils sont irresponsables, plus ils sont à redouter puisque chez eux les tendances criminelles étant innées ataviques ne peuvent être neutralisées que par la sélection et la séquestration ; c'est une onde sans cesse grossissante qui se replie sur elle-même lorsqu' elle rencontre de fortes digues, mais qui déborde et devient de plus

en plus meuaçante si rien ne vient 1' arrêter. — Mais nos juristes, Hollandais à rebours, ont cru enrayer le mal en abaissant de plus en plus les digues; de là les fastidieuses lamentations sur la peine de mort; et la tendance de plus en plus grande à assurer des garanties pour la défense des criminels et à en faciliter les grâces, tandis qu' ils ne font rien pour augmenter la sécurité de la société et la certitude de la répression.

Or, si un général, se confiant dans la puissance de la philosophie, se laissait guider par elle ou seulement par une stratégie abstraite, fondée, par exemple, sur l'histoire des batailles en oubliant un seul jour la balistique, n'est-il pas certain qu'il conduirait ses pauvres soldats à une mort inévitable? Eh bien: le fonctionnement des affaires pénales exige pour le moins autant de connaissances pratiques que la stratégie militaire ; la métaphysique ne peut être ici que d'un secours négatif; et cependant leur résultat dépend souvent de l'opinion de personnes vénérables, mais qui substituent la métaphysique à la stratégie, et rêvent les yeux ouverts sur une liberté indépendante de la matière, sur un droit de punir fondé, non sur la pressante nécessité sociale, mais sur des violations abstraites de l'ordre juridique; et non seulement elles ne pensent pas à éliminer les véritables causes du crime telles que l'alcoolisme, les associations enfantines, etc.; mais, en introduisant précipitamment toutes les innovations qu'imagine le monde civilisé en faveur des criminels, elles oublient les précautions, qui en mitigeraient les conséquences mauvaises (établissements intermédiaires pour la libération conditionnelle, annullement pour le jury, probation, système, etc.); elles oublient enfin tous, ou presque tous, les moyens nouveaux imaginés pour la défense sociale.

Ces personnes-là font plus encore : c'est leur arrêt rendu que la chose la plus importante pom- les prêtres de la justice est le respect des formes de la procédure, qu'elles placent au-dessus de la défense de la société; et cela, jusqu'à laisser passer en proverbe que les formes, plus que la substance de la procédure,

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sont la suprême ,2,'ai'antie des parties et que: Foiina dat esse rei^ quatre paroles qui sont la plus grande preuve de l'aveuglement humain dans les choses juridiques.

Causes de cet état de chose. — La cause de cette fatale rétrogression vers la théorie dans la pratique de la justice, doit être cherchée, avant tout, dans cette loi d'inertie, de misonéisme, grâce à laqueUe l'homme, lorsqu'il n'est pas entraîné par des circonstances extraordinaires ou par d'audacieux et fortunés rebelles, se détourne avec terreiu- de tout changement quelque simple et logique qu'il soit (1); et si, dans quelques cas il s'y soumet malgré sa répugnance, c'est parce que la nouveauté est tellement mûrie et son évidence si saihante, qu'elle s'impose et l'entraîne malgré lui comme une avalanche, en le forçant à l'accepter.

Mais, ici, comme souvent dans la religion et dans la philosophie, l'évidence a toujours été cachée par des formules, qui sous de mystiques et grandioses apparences en voilaient complètement l'inanité.

Quiconque, élevé dans des sentiments rehgieux, entend pour la première fois des rabbins ou des brahmines prononcer mystérieusement lem-s oraisons hébraïques et sanscrites leur attache un sens profond, tandis que traduites en langue vulgaire, elles ne seraient plus pour lui que de pauvres jaculatoires; mais ce vocabulaire, le public ne le connaît pas ; et trouve d'autant plus profond le juriste, qu'il le comprend moins; et souvent les juristes en font autant entre eux et se respectent d'autant plus qu'ils s'embrouillent toujours davantage dans leurs hiéroglyphes ; on comprend, d'après cela, que lorsque les juristes affirment, par exemple : que le fait de charger une autre personne de commettre un crime n'est pas en commencer l'exécution et que la récidive impropre n'est pas en réahté de la récidive, le public puisse les prendre au sérieux.

(1) Ferrero, Les lois ps écologiques du symbolisme. — 1890, Alcan. LoMBRoso, Le crime politique, vol. I. — 1889, AJcan.

M. Perrero dans son beau livre « Les lois ijsychologiques du symbolisme » trouve une autre raison de ces erreurs ; dans l'arrêt idéo-émotionnel, dans la tendance de l'esprit humain à réduire au minimum le nombre des associations mentales nécessaires à un travail quelconque ; l'interprétation littérale de la loi l'emporte alors dans la pratique sur toutes considérations de justice.

« C'est le cas de la bureaucratie dans les grandes administrations de l'Etat. On sait qu'un des vices les plus communs à cette classe de fonctionnaires est l'habitude d'appliquer littéralement les règlements et les lois qu'on leur donne comme guides; tandis qu'ils ne devraient être que le signe imparfait de la volonté du législateur, qui ne peut tracer que des régies générales dans l'impossibilité où ils se trouve de tout prévoir. Le fonctionnaire devrait donc interpréter ces dispositions suivant les cas spéciaux; la lettre, au contraire, du règlement devient la régie, la vérité, la raison même.

« Il n'en est pas de même de l'employé d'une administration privée qui stimulé par l'intérêt ne contracte pas aussi facilement l'habitude du raisonnement raccourci par l'arrêt; mais interprète les instructions qu'il a reçues et cherche à provoquer de son mieux les associations d'idées qui devront éclairer sa voie » (Fereero).

Or, qu'arrive-t-il des lois codifiées qui ne devraient servir qu'à guider le magistrat dans les cas particuHers ? : elles deviennent pour lui la justice même appliquée à la lettre. — Pour juger consciencieusement, le juge doit se faire un critérium personnel du cas spécial qu'il a sous les yeux et le juger suivant l'esprit général qui émane de la loi écrite.

Les jurisconsultes romains reconnaissaient, eux aussi, que le di'oit civil devait être complété par ce qu'ils appelaient le droit naturel et qui n'est autre chose que l'expression de ce sentiment de justice qui se révolte conti-e l'application de règles générales à des cas particuliers auxquels elles ne s'adaptent pas.

Mais, tout cela exige un effort intellectuel intense, un

travail fatigant, tourmentant pour la responsabilité qui en dérive. Il est beaucoup plus facile et commode d'appliquer les dispositions générales des lois en en déduisant les conséquences lo- Siques. Mais, pour peu que l'esprit s'habitue à ce raisonnement, il se produit un arrêt idéo-ômotionnel professionnel qui entraîne le juge à considérer comme son devoir l'application littérale de la loi. — Il en arrive bientôt à exclure toute idée collatérale pouvant conduire à une solution équitable de la question. Les notions du dommage souiïert par la victime et les causes qui ont déterminé le crime ne sont en aucune manière calculées (Fereeeo).

Ces considérations nous aident à comprendre pourquoi les sciences ont toutes débuté par la méthode déductive. Comme l'a remarqué Lange, les écoles matérialistes, qui, par la qualité de leurs études se tenaient plus près de la nature, ont débuté par la déduction: la physique et la chimie primitives, par exemple, consistèrent dans une série de déductions tirées à force de logique d'un principe établi sur l'observation des faits au hasard ; ce n'est que plus tard que l'on comprit que pour connaître les lois de la natui-e, il fallait moins raisonner et plus observer. La logique pure fut, à l'origine, préférée à l'observation et à l'expérience parce que c'était un processus psychologique moins fatigant exigeant la présence dans l'esprit, d'un moindre nombre d'éléments intellectuels.

« L'emploi de la logique pure est donc l'effet d'un arrêt idéoémotionncl propre à la période d'enfance qui apparaît dans la période de vieillesse de la science par la loi bien connue de la dégénérescence et de l'atavisme. Qu'est-ce en effet, la science du moyen âge, sinon une invasion de la subtilité grecque dans le champ, que la pensée antique avait su soumettre à la méthode d'obser\'ation? Ainsi l'absolutisme de la méthode déductive dans la science juridique est un signe de décrépitude, et la loi de l'arrêt idéo-ômotionnel nous explique pourquoi, si souvent, le droit des peuples barbares ou très grossiers se distingue par un certain réalisme plein de bon sens, comparativement aux subtilités logiques merveilleuses, mais absurdes, du droit des peuples

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les plus chilisés » (1), C'est justement pour cela que les découvertes de l'anthropologie criminelle se trouvent plus souvent d'accord avec les institutions et les intuitions des peuples primitifs (voir, par exemple, l'importance donnée à la physionomie des criminels pour décider de leur perversité) qu'avec celles des peuples les plus civilisés.

(1) Ferrero, Les lois psychologiques du symbolisme. — Paris, Alcan,

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