TROISIÈME PARTIE
parfois même à mort, quand la folie n' apparaît clairement «qu'aux yeux des aliônistes.
Beaucoup objecteront, il est vrai, qu'eu se laissant entraîner par de pareilles considérations, on finirait par ne plus punir personne; mais, les mêmes objections s'élevaient autrefois contre ceux qui s'opposaient à ce qu'on brûlât ces malheureux aliénés qu'on appelait des sorciers.
Il ne s' agit pas ici d' une pitié sentimentale, dangereuse pour la sécurité d'autrui, mais d'une mesure préventive plutôt que humanitaire; car si les condamnés sont nombreux, les acquittés imprudemment ne le sont pas moins ; il s'agit donc de les empêcher de retourner dans la société pour laquelle ils sont un si grand danger, jusqu'à ce qu'on ait acquis la •coavinction qu'ils sont devenus parfaitement inoffensifs.
On nous objectera encore: qu'il est facile de confondre les simulateurs avec les véritables aliénés ; le nombre de ceux-ci est en effet très grand parmi les criminels; mais les études les plus récentes nous révèlent de plus en plus qu'ils ne nous apparaissent tels que parce que beaucoup d'observateurs ignorent les rapports de la folie morale avec le crime; et qu'il est d'ailleurs très difficile de faire une diagnose juste, beaucoup de simulateurs étant ou prédisposés à la folie, de sorte qu'en peu de temps ils deviennent réellement fous, ou sont de véritables aliénés qui, ignorant leur vraie maladie, en simulent très habilement une artificielle, et très aisément ; ce sont le plus souvent ■des malades présentant des formes absolument nouvelles ou très rares de phrénopathie et qui pour cela éveillent injustement la défiance des médecins. Jacobi raconte d'avoir dû changer quatre fois de jugement sur un aliéné qu'il croyait simulateur et qui ne l'était pas. Un voleur jugé simulateur par Yolnner et Delbriick, se laissa volontairement mourir d'inanition. Un autre simulait à la jambe droite une maladie qu'il avait à la jambe gauche. Un monomaniaque homicide simulait en prison une forme de folie qu'il n'avait pas, la folie furieuse; et cela, me disait-il, pour se soustraire au jugement. Mais alors même que quelques criminels feindraient réelle-
ment la folie, le séjour perpétuel dans un hospice d'aliénés serait déjà une punition suffisante, même si la société moderne^ ne se contentant pas de s'en défendre, voulait encore se venger de ces malheureux.
Les aliénés criminels se plaignent, en effet incessameut, de la demeure dans les hospices et demandent à hauts cris de retourner en prison ; on connaît plusieurs cas, non seulement de malfaiteurs comme Yerzeni, qui dissimulèrent l'impulsion maniaque pour une crainte analogue; mais de véritables criminels, comme la Trossarello, qui défendaient à leur avocat de les faire passer pour des fous, proférant la mort à la demeure dans un asile d'aliénés.
L'asile criminel ne serait-il pas, de toute manière, la meilleure garantie pour la société, contre les coups de ces criminels ? Que Yacher ait simulé ou non la folie, je ne saurais le décider ; mais il est certain que si on l'eût enferme à perpétuité dans un asile criminel, la société aurait compté quelques victimes de moins.
Wiedemeister objecte encore: que les asiles criminels de l'Angleterre sont souvent le théâtre de tristes scènes de sang, et exigent pour leur entretien une dépense triple des autres; cela est vrai, car la tendance aux complots, très rare dans les asiles communs, est, au contraire, très fréquente dans les asiles criminels : sachant qu'ils ne seront jamais libérés ; conscients, d'ailleurs, de leur impunité, ces malheureux assaillent les gardiens, détruisent les ustensiles, les vêtements, se blessent, tuent.
En 1868 on compta à Broadmoor, 72 cas de blessures aux infirmiers dont deux très graves; et la dépense journalière s'y élevait, spécialement pour les dommages et pour les gros appointements des infirmiers à cinq francs par aliéné ; il n' j a pas lieu cependant de s'en étonner et cela ne peut causer une sérieuse opposition ; car il est naturel que l'entassement d'un si grand nombre d'individus dangereux tendant sans cesse à s'associer pour mal faire, engendre un ferment maléfique et provoque de graves accidents, surtout aux dépens des.