‹ Le crime, causes et remèdesChapitre 160 sur 190 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

■obscurité, en font bientôt la proie de l'hydrémie et du scorbut, quand ils n'abrègent pas eux-mêmes leur triste vie par la violence.

D'autre part: leur envoi dans les asiles d'aliônés''donne lieu à d'autres inconvénients; ils y apportent tous leurs vices; il s'y font apôtres de sodomie, de fuite, de rébellion, de vols au préjudice de l'établissement et des autres malades qu'ils épouvantent par leurs manières sauvages et obscènes et par la triste renommée qui les j précède.

Il est une autre catégorie d'aliénés qui, à une certaine époque <de leur existence ont été victimes d'une impulsion délictueuse : ceux-là n'ont pas les tendances perverses des premiers, mais ils n'en sont pas moins dangereux, car ils sont souvent invinciblement poussés à des actes féroces, imprévus; ils blessent, incendient, surmontant, avec une lucidité d'esprit remarquable, tous les obstacles qu'on leur oppose : il en est qui feignent le calme le plus complet afin d'obtenir leur liberté, ou pour combiner en secret une évasion, un complot ; ils ne fuient pas la société, comme les autres aliénés, mais tendent à s'associer entre eux, et comme ils conservent toujom-s cet esprit inquiet dont ils étaient animés avant d'être fous ou criminels, ils s'imaginent continuellement qu'ils sont maltraités, insultés, et parviennent à inspirer aux autres lem^s idées fausses et à donner corps peu à peu aux plans de fuite, de rébellions, dont sont incapables les aliénés communs qui vivent isolés dans un monde imaginaire comme des somnambules. Tous les aliénistes sont d'accords pour affirmer ces faits : Koller, Boismont, Delbruck, Reich, Solbrig; et moi-même, j'en ai eu des preuves palpitantes dans les asiles que j'ai dirigés: ainsi Er., fou déjà emprisonné pour recel, se plaignait incessamment de l'injustice des tribunaux et de nos traitements, qu'il ne trouvait jamais -assez respectueux ; il protestait par des lettres grotesques au roi, au préfet ; un jour il apparut tout changé ; il était devenu humble et bon ; il s'était mis à comploter avec trois autres malades pour faire un carnage des infirmiers ; peu à près, en effet, tandis que ces derniers étaient occupés à distribuer les

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soupes, aidé de ses compagnons, il dépava une partie de la cour, entassa une piramide de pierres, et se mit à les lancer dans toutes les directions. — Quelques années après, un épileptique homicide^ Mar., renouvela la triste entreprise et faillit mettre en fuite tout le corps des infirmiers. — Un homicide halluciné, intelligent au point de pouvoir écrire, lui, pauvre savetier sans éducation, sa propre biographie dans un style digne d'un Cellini, se comporta correctement pendant deux ans, mais un jour, on découvrit cachée dans son lit une barre de fer préparée exprès pour m'en frapper; un autre jour, s'étant fait un passe-partout avec des morceaux de bois, il ouvrit deux portes, descendit par une fenêtre et s'évada (1).

Le plus souvent, cependant, ces fous criminels restent libres dans la société, en lui faisant encourir des dangers d'autant plus grands, que sous l'apparence du calme le plus parfait, ils couvent tenacement les impulsions morbides.

Tous les auteurs qui eurent à traiter cet argument, citent des exemples de cette facile récidive des tendances morbides: voir Holtzendorf, Brierre, Delbruck, Solbrig (2). Le bourgmestre de Gratz fut victime, il j a quelques années, d'un monomaniaque religieux, qui avait déjà menacé auparavant une autre existence. Hattdfield, avant d'attenter à la vie de Georges III, avait cherché de tuer sa femme et ses trois enfants; enfermé à Bediam, il j tuait un aliéné. Booth, l'assassin de Lincoln, s'était jeté à la mer pour parler, disait-il, avec un collègue qui s'était volontairement noyé.

Yassilidsa fut condamnée à 12 ans de Sibérie pour un homicide commis sans aucune raison ; à peine arrivée on dût la condamner à 22 ans de travaux dans les mines et à 100 coups de verges pour un autre homicide ; aux mines eUe blessa une

fl) Voir Homme de Génie, II éd., Paris, 1897.

(2) Ann. méd. psi/ck., 1846, pag 16. Voir: Brierre de Boismont, Les fous criminels d' Angleterre, 1869. — Falret, Sur les aliénés dangereux, 1870. — Solbrig, Verbreehen und Wahnsinn , Mimchen, 1870. — Delbruck, Zeits. fiir Psychiatrie., Bd. XX, pag. 478. — Gotsch, id., Bd. XIX. — HoLTZENDORFF, Verhrechen und Mord., 1826.

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jeuno fille, cinq femmes et tua un homme (Awi. mêd. psi/ch., 1869, pag. 13).

Le dommage de cette liberté illimitée, laissée aux fous criminels, finit par s'étendre dans certains moments à la nation entière (1). Ce n'est pas seulement parce que ces malheureux toui'nent leur pensée homicide vers les chefs de la nation ; mais surtout parce qu'étant doués d'un esprit très lucide et animés d'une grande tendance à l'association, ils réussissent, lorsque le moment est favorable, à former un noyau sectaire d'autant plus dangereux que irayant pas une intelligene& saine comme modérateur, ils sont incapables de se refréner, et en agissant sur l'esprit des masses par la fascination même de leur étrangeté, ils réussissent à les entraîner aveuglément à leur suite : ce sont, pourrait-on dire, des molécules de ferment, impuissantes par elles-mêmes, mais terribles dans leurs effets quand elles peuvent agir dans une température donnée et dans un organisme prédisposé. Nous en trouvons des exemples historiques dans les folies épidémiques du moyen-âge, que nous avons vu se répéter chez les Mormons et chez les Méthodistes de l'Amérique ; dans les incendiaires de Normandie de 1830 et dans ceux de la Commune de Paris.

On sait aujourd'hui: que sauf l'influence de quelques rares idéologues, la Commune fut l'effet d'un délire épidémique provoqué par les passions excitées par la défaite, par l'abus de l'absinthe: mais surtout par le grand nombre d'aliénés ambitieux, homicides et même paralytiques, libérés trop tôt des asiles et qui trouvant dans cette population surexcitée un terrain propice s'associèrent et mirent en action leurs songes funestes.

Laborde {Les hommes de V insiirrecUon de Paris devani la Psychologie^ 1872) cite au moins 8 membres de la Commune, notoirement aliénés. Le général Eude, ex-pharmacien, ex-sténographe, ex-commis, interdit pour dettes et prodigalités, avait son père fou; D sa mère; Ferré sa mère et son frère;

(1) Voir d'autres oxomples cités par IIoltzendorff, op. cit.

P avait aussi son frère fou et avait été lypémaniaque à

17 ans. Le doct. Goupil était un monoroaniaque qui expliquait tous les accidents humains avec l'horoscope, dont il fonda un journal. Lullier était sans doute aussi aliéné, certainement alcoolique. Elourens donna des signes d'aliénation ■dès son enfance; son père, très savant, mourut d'un ramollissement de cerveau. B , élu par 10,000 voix, était depuis

dos années atteint de manie, ou mieux de démence ambitieuse, paralytique; il se disait le chef d'une secte fantatisque appelée des Fusionistes et signait : Fils du règne de Dieu et

Parfumeur. Jules A , maire du huitième arrondissement,

était lui aussi depuis plusieurs années atteint de démence paralytique; il se croyait Dieu, empereur, inventeur' d'un télégraphe scarabéique, trois fois enfermé dans un asile d'ahénés, plusieurs fois poursuivi pour obscénités commises sous prétexte d'un certain apostolat gymnastique; élu maire, il déclamait tout le jour, couvrait les murs d'énormes proclamations humanitaires-gymnastiques, jusqu'à ce que devenu furieux, on le transporta à Mazas et ensuite à Bicêtre, où, certainement dans un lucide interval, il demanda : Pourquoi les autres ne viennent-ils pas ?

Les horreurs de 89 furent aussi souvent provoquées par les délires de monomaniaques homicides, tels que Marat, Téroigne : le marquis de Sade était président de la section des Piques.

L'unique remède à, tous ces maux est incontestablement l'institution des asiles d'aliénés criminels; juridiquement reconnus et ne ghssant plus entre les mailles du code sous de fausses dénominations, ces asiles peuvent seuls faire cesser cet éternel conflit entre la justice et la sûreté sociale, qui se renouvelle toutes les fois qu'il s'agit de juger ces malheui-eux, dont on ne peut pas préciser avec certitude s'ils furent poussés au crime par une impulsion morbide ou par la seule perversité de leur âme. Dans le doute, les juges s'en tirent, tantôt par une injustice, tantôt par une imprudence, acquittant ou diminuant la peine de quelques degrés quand la folie leur paraît évidente, et hélas ! trop souvent aussi en condamnant,

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