TROISIÈME PARTIE
aux mains d'une vraie bande de malfaiteurs qui volaient impunément et étaient acquittés lorsqu'on les dénonçait ; la majorité du peuple écœurée réagit et les lyncha: depuis lors, la Californie est le pays le plus tranquille des États-Unis. Sans ce moyen expéditif, la justice ne serait jamais parvenue à les extirper, pas plus que maintenant en Italie elle ne par\âent à frapper les grands escrocs s'ils sont à l'abri de leurs hautes fonctions. Tout cela nous explique pourquoi, parmi les peuples barbares et aussi parmi les peuples civilisés, beaucoup de crimes^ non seulement n'étaient pas punis, mais étaient au contraire fiivorisés et pourquoi la réactions contre certains crimes a toujours été si faible, si insuffisante.
De toute façon, les recours, les contrôles, les appels et les contre-appels pour mieux assurer la sincérité du jugement, sont si nombreux, que lorsqu'il s'agit de prononcer la sentence, les hommes ont oublié le crime , ou sont tellement lassés par la longue attente que le plus injuste verdict n'éveille en eux aucune réaction; et si parfois il est juste et sévère, les grâces, les amnisties y remédient bientôt, de sorte qu'il faut qu'un criminel soit bien pauvre et bien inepte pour subir entièrement une peine méritée.
Les procès criminels ne servent au fond que trop souvent aux avocats à faire passer dans leurs poches, comme les vers font de Vhumiis, l'argent que les criminels volent aux honnêtes gens; ils ne sont en définitive qu'un prétexte pour nous endormir dans une fausse séciu'ité chaque jour démentie par de nouveaux méfaits.
Ajoutons que si les anciens jugements pénals, le cannibalisme juridique, l'accouplement public des adultères, les combats avec les bêtes féroces étaient de tristes et criminels amusements (1), les jugements modernes à leur tour ne sont pas moins immoraux, grâce à la théatralité des Assises et de la peine capitale, où accourent les pk-es criminels, pour lesquels ces sortes de spectacles sont les meilleurs amusements et
(1) Homme criminel, Vol. I.
un moyen de s'instruire clans le mal et de redoubler leurs méfaits, 11 s' ensuit que la peine elle-même et les moyens de l'exécuter sont une autre forme de crime, dont les frais sont entièrement supportés par les honnêtes gens ; c'est ainsi qu'en Italie, après avoir perdu 20 millions par les artifices malfaisants des criminels, on en perd quatre fois autant pour les faire arrêter et juger et six fois autant pour leur entretien en prison.
Il n'est donc pas exagéré de dire qu'un bon tiers du bilan des honnêtes gens s'en va tout au service des criminels, pour lesquels une pitié mal entendue trouve toujours des atténuantes, et d'autant plus que leur crime est moins justifiable.
Tout cela n'aurait pu subsister pendant tant de siècles si,. au fond, l'utilité qui dérive de certains crimes dans les peuples barbares ou presque barbares, n'eût été assez grande pour empêcher de surgir dans le cœur des honnêtes gens une juste réaction.
Symbiose. — Mais, en admettant cette fonction temporaire du crime, s' ensuit-il que le but suprême auquel vise ce livre, c'est-à-dire la lutte contre le crime, soit inutile et peutêtre même nuisible ?
S'il en était ainsi, je serai le premier, moi-même, pour lequel la soif du bien, la haine du mal, surpassent toute conviction théorique, je serai le premier à déchirer ces pages. Mais, heureusement on peut déjà entrevoir, dès à présent, une voie moins décourageante, qui, sans abolir la lutte contre le crime admettra des moyens de répression moins sévères.
La voie nouvelle qui s'ouvre devant nous — ce livre l'a seulement en partie signalée par la critique impitoyable des peines, et en préconisant les moyens préventifs commes les secours directs les plus valides contre le crime; cette nouvelle voie, c'est la création d'institutions permettant d'utihser le criminel au même degré que l'honnête homme, au grand avantage de tous les deux; et cela d'autant plus que bien souvent le crime (voir par ex. le crime anarchique) nous révèle le