‹ Le crime, causes et remèdesChapitre 23 sur 190 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

du crime et rimpaissance de la répression étaient traditionnelles. Mais maintenant les premiers comme les seconds exerçaient le métier pour leur propre compte, et celui qui avait besoin de leur aide devait traiter avec eux de pair à pair » (Fraxchetti , Condizioni poUtiche e amministrative délia Sicilia. Firenze, Tip. G. Barbera).

Un autre exemple de cette double criminalité on le trouve à Rome, et mieux encore en Corse et en Romagne. Rome, il y a quelques années, présentait un chilîre de criminalité, spécialement conti-e les personnes, bien plus élevé que dans beaucoup d'autres régions de l'Italie ; mais comme l'a très-bien démontré Gabelli {Roma ed i Romani^ 1881), c'était en grande partie, un effet de la tradition de l'antique impunité et de l'atmosphère morale qui s'y était formée grâce à elle.

Il y a peu d'années encore, une fille du peuple n' y aurait pas épousé un fiancé, qui n'eut jamais fait usage dii couteau, même quelquefois donné, comme gage d'amour.

Pendant que dans la haute Italie, tout honnête homme croît ik> son devoir d'aider le gouvernement à mettre la main sur un voleur ou un assassin, le romain du peuple, qui ne connaît le gouvernement que sous forme d'impôt, de papier timbré, etc., et chez qui le sentiment de sa propre personnalité est très développé, le tuera lui-même, ou le laissera fuir comme wm^, chose qui ne le touche pas : il ne viendra pas d'avantage témoigner s' il a vu commettre un assassinat, et cela, par une vieille habitude contractée sous le gouvernement du pape.

A cette criminalité la corruption de la capitale ajoute les louches spéculations des banques et les turpitudes des journaux.

Dans la Basil icata, Fani Rossi {op. cit.)., entendit souvent les mères appeler leur fils brigantiello (petit brigand) ; Crocco était leur Carmimucio ; les riches surnommaient iWwco-iVawc^e, lo roi de la campagne.

« Le mot malandrino perdit en Sicile jusqu' à sa signiti(;ation et de quaUticatif d'infamie il devint une épifchète de li'uange pour le peuple, parmi lequel beaucoup d'honnêtes gens

s'en montraient orgueilleux. lo sono tnalcmdrino signifiait, en effet, pour eux, être un homme qui n'a peur de rien, et particulièrement de la justice, qui dans leur esprit se confond avec le gouvernement ou mieux avec la police » (Tommasi- Crudeli, op. cit.).

Cette conception inexacte de la morale, ce défaut de sentiment de la distance qui existe entre 1' état équivoque et l'état honnête, explique que le malandrin trouve un comphce dans le colon et aussi parmi les propriétaires, avec lesquels il vit et qui regardent le crime comme un- nouveau moyen de spéculation. Cet état de choses suivant la relation des préfets, est la plaie la plus profonde de la Sicile, où les vrais brigands qui battent la campagne sont en petit nombre, mais deviennent légion dans certaines circonstances, accrus par leurs auxiliaires éventuels ; et où les grands propriétaires euxmêmes se servent des brigands pour imposer des rançons, faire annuler des testaments, établir leur tyi-annie sui* leuis concitoyens.

De là vient aussi leur répugnance pour la dénonciation, qui leur paraît plus immorale que l'homicide lui-même; si bien que l'on voit des moribonds cacher jusqu'au dernier moment le nom de leur meurtrier. Ce n'est pas l'homicide qui leur inspire du dégoût, c'est la justice. Donc les rares ckconstances où le crime est dénoncé, il reste d'ailleurs, le plus souvent impuni. Ainsi sur 150 brigands de la province napolitaine, pris les armes à la main, 107 furent absous par le jury, et 7 seulement furent condamnés (S. Jorioz, Il brigantaggio., 1875).

Il en est de même en Komagne, ainsi que nous le démonti'e Alfredo Comandini [Le Bomagne., Yerona, 1881) et en Corse, d'après Bourde et Bournet.

« La cause de tout notre mal, écrit Comandini, est l'abus du vin, l'usage très-répandu de porter les armes et les associations politiques qui ont subsisté comme une tradition des temps despotiques où toutes les classes y prenaient part, même au péril de la vie. Leurs asph-ations étaient honnêtes, mais très-souvent elles favorisaient la fuite ou l'impunité d'un malfaiteur parce

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que an'êté, il aurait pu les trahii-. Maintenant, ces associations n'ont plus aucun but politique vrai ou éducatif, pas même celui de mutuel secours; ce ne sont le plus souvent que des occasions de boire ensemble, presque toujours aux frais du plus riche et qui, échauffant les cerveaux, dégénèrent ortlinairement en coups de couteaux, rixes ou injures, suivis de réactions non seulement individuelles^ mais souvent de groupes entiers, par devoir traditionnel de prendre part et de se prêter un réciproque appui.

« Ces associations, même dans les plus petites villes, s'élèvent souvent jusqu'à cinq, dix; elles appartiennent toutes, il est vrai, à un parti unique, mais divisé suivant les quartiers et les faubourgs; si l'associé de l'un de ces groupes a une question, soit de femme ou d'argent, avec l'associé d'un autre groupe, le groupe entier prend parti pour lui ; le réciproque appui conduit à considérer comme associé celui qui, ayant blessé ou tué pour venger im point d'honnem-, est sur le point de tomber entre les mains de la justice.

« Ou bien, n'ayant pas confiance dans l' autorité du gouvernement, les questions se liquident devant les bons frères, ou les chefs du groupe qui arrangent les parties comme Dieu le veut : le plus méchant est expulsé de la société, et tout fini là. La paix est conclue en buvant ensemble, ce qui souvent donne lieu à de nouveaux conflits » .

Mais bien mieux encore que la Komagne, la Corse nous offre r exemple d' une criminalité inconsciente, dérivant des conditions sociales-historiques, autant que de l'influence historique dont nous avons parlé.

« La fi'équence des assassinats par vengeance, écrit Boumet (1), est connue de tout le monde, mais peu savent combien les causes en sont mesquines. Un chien tué par un Rocchino à un Tafani, fait onze victimes dans les deux familles. En 1886, il y eut 135 attentats contre les personnes, soit 1 pai 200 habitants : c'est-à-dire quatre fois plus que dans le dépar-

(1) BouENKT. Criminalité en Corse, 1887. — Archivio di psich., VIII.

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tement de Ja Seine. De ces 135 attentats, 52 furent commis spontanément à la suite de discussions ou de rixes. II est impossible de faire parler un témoin. À Palerme 60 personnes avaient assisté à un crime, toutes juraient de n'avoir rien vu » .

Bourde, suivant les rapports de la gendarmerie, évalue le nombre des bandits de 5 à 600.

« Tout aboutit à ceci, dit-il, que les paysans perdus dans leurs villages, ennemis du chef du clan, sont persuadés qu'il n'y a pas de justice. M. Marras, dans un de ses discoiu's avoue qu'on y entend encore le cri légendaire: « En Corse il n'y a pas de justice ».

« Les Corses sont très fiers : ils dédaignent le travail manuel et aiment peu la terre; ils sont plus sensibles aux qualités intellectuelles qu'aux qualités morales, et ont une manière spéciale d'envisager le bonheur et la conscience.

« Leur organisation ressemble beaucoup à celle du patriciat romain : quinze ou vingt familles dirigent toutes les autres, quelques unes ne disposent que d' une centaine de votes, d'autres de plusieurs milliers d'électeui-s, qu'elles font voter comme elles veulent. Cinquante familles sont absolument dévouées à une seule depuis plus de deux cents ans; la vie indépendante est impossible, car celui qui est seul n'arrive à rien.

« Les membres d'une famille risquent leur vie avec une abnégation sublime pour soutenir un des leurs. Deux consciences sont en lutte dans l'île; la moderne, inspirée par les principes absolus du droit et de l'équité : et l'antique conscience Corse, qui ne sait pas s'élever au dessus des intérêts de r association de famille. Cette dernière prévaut presque toujours: et l'on en vit les effets durant les opérations d'expropriation du jury pour les chemins de fer.

« Le jury, présidé par Casablanca, chef du parti le plus puissant de l'île, se fit remarquer par d'énormes partialités : Benedetti, ennemi du parti, reçut 2000 francs pour une vigne de 16 ares 96 centiares ; une certaine Yirgitti, protégée des Casablanca, reçut 13,000 francs pour une vigne de 18 ares 90 centiares, et ainsi de suite. En Corse ces injustices parais-

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sent naturelles aux ennemis eux-mêmes, lesquels en feraient autant, en faveur de leurs clients, s'ils étaient au pouvoir.

« Les juges de paix sont omnipotents, mais très-partiaux et dévoués au parti qui les à fait nommer. Dans la composition des listes électorales ils font comme ils veulent, enlèvent ou ajoutent les noms qui pourraient leur nuire ou être utiles au parti adverse, et cela, en dépit des Cours d'appel et de cassation. Cela est souvent cause de crimes graves. — François Ricci, facteur, avait été effacé des listes, sur l'instigation de la famille Moracchini. Aux élections municipales, Ricci, furieux de ce qu'il ne pouvait voter, se cacha derrière une haie et blessa d'un coup de fusil un membre de cette famille. Aux repi'oches qu'on lui faisait, il répondit : « Si je n'avais agi ainsi, on m'aurait pris pour un Lucquois » .

« Les tours d'adresse sont infinis et variés dans les jours d'élections, mais souvent ils tournent au tragique. A Palneca le maire Bartoli renvoya trois fois le scrutin pour attendre le moment favorable; la quatrième fois (28 septembre 1884), ses partisans se renfermèrent avec lui, de bon matin, dans la mairie et s' y fortifièrent ; quand arrivèrent les adversaires, ils ne purent entrer. Exaspérés, ils essayèrent de donner l'assaut, mais on les repoussa à coups de fusils : durant toute la journée des coups furent échangés d'une maison à l'autre, et on eut à déplorer des morts et des blessés. Les adversaires de Bartoli déclarèrent au j)refet qu'ils étaient « prêts à mourir plutôt que de vivre en esclavage ».

« Dans toute la France, on constata, en 1885, 42,523 contraventions rurales. La Corse à elle seule en comptait 13.405, presque le tiers ! » (1).

Le progrès de la civilisation, en multipliant à l' infini les besoins et les désirs^ en facilitant avec l'accroissement de la richesse, 1' excitation des sens, fait affluer dans les Asiles d'aliénés, les alcooliques et les paralysies générales (2), comme

(1) Bourde, Eu Corse, 1887. — Arch. di psych., VIII.

(2) A Bicêtro, en 1818-19 il n'y avait que 9 cas de paralysie générale ; en 1848-49 il y en eut 34 cas.

CHAPITEE IV

dans les prisons les criminels contre la propriété et contre les bonnes mœurs. La statistique nous démontre, en effet, •que la plupart des crimes de cette nature, commis dans les capitales, par les classes cultivées, sont actuellement en augmentation (1).

Sigbele nous démontre de son côté que la criminalité collective moderne affecte aussi les mêmes caractères.

Devant ces deux formes de criminalité collective on se demande: Pourquoi celle des riches est frauduleuse tandis qu'elle est violente chez les pauvres ?

La réponse est facile : c'est que les classes supérieures représentent ce qui est vraiment moderne, alors que les classes inférieures représentent encore, dans les sentiments ou dans les pensées, un passé relativement lointain. Il est donc logique et natui'el que les premières soient modernes, évolutives dans leur criminalité collective, et que les secondes restent au contraire encore violentes, pour ne pas dire absolument ataviques.

Prusse

Crimes contre les personnes

Vols

Lascivité

Suicides

(Oettingkn, op. cit.).

France de 1831 à 1835

Lascivité sur Lascivité sur

adultes enfants Avorlements Infanticides Suicides

Vols Homicides 14,40 14,40

France de 1856 à 1860 :

Les vols domestiques et ceux sur la voie publique commis eu Corse

sont à ceux de la France comme .

Les offenses aux conjoints, les empoisennements Les viols .... Aucun parricide, ni banqueroute Les extorsions sont comme .

Les pillages sont comme Les rapts de jeunes filles • Les homicides

(ROBiQUET, Les crimes en Corse, 1862).

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