PREMIERE PARTIE
6. — Antagonisme de Valcoolisme avec le crime dans les 'pays civilisés. — Ici un fait nous frappe: c'est que dans les pays les plus civilisés et oii cependant on abuse des boissons alcooliques, comme dans la Nouyelle Galles du Sud et en Angleterre, leur action s'affaiblit de plus en plus. Et maintenant Bosco nous démontre qu'aux Etats Unis, seulement le 20 ^/q des homicides sont adonnés à l'ivrognerie, pendant que le 70 °/q sont au contraire sobres {op. cit.).
Ce fait a déjà été expliqué par N, Colaianni et par M. Zerboglio (1); pom- eux ce n'est pas que l'alcool exerce de moins terribles effets sur les individus, mais parce que l'abus en a lieu lorsque la civilisation étant déjà très avancée, elle a déjà donné ses fruits en protégeant l'individu contre les grands crimes a^■ec une plus grande inhibition et une plus grande activité psychique ; c'est pour cela que l'Angleterre, la Belgiques, la Norvège, l'Allemagne, qui sont les pays où l'on consomme le maximum d'alcool, mais ou la civilisation est le plus avancée, fournissent (1) un moindre contingent d'homicides que l'Espagne et l'Italie, oii l'on en consomme beaucoup moins.
Yoii' ce tableau récent de l'alcoolisme en Europe.
Consommation de boissons alcooliques (équivalent en alcool pur par habitant) (galons) avec échelle enverse aux homicides :
Homicides par 100,000 iiabit.
Autriche . 2,80 25
Espagne 2,85 74
Allemagne 3,08 5,7
Italie 3,40 96
Angleterre, Galles, Irlande, Ecosse . 3,57 5,6
Belgique 4,00 18
France 5,10 18
(CoGHLAN, The wealth and progress, etc.^ Sydney, 1893).
Cela nous exphque, comme l'observa justement Colaianni {Arch. di Psich.^ VII), pourquoi en France, de 1861 à 1870 et probablement aussi depuis 1880, les crimes graves pro-
(1) L'alcoolisme, Turin, Bocca, 1893.
voqués par l'alcoolisme, qui étaient de 7 et 11 ^/q dans la période de 1826-40, descendirent à 5 et 3 % ^^^^ la période de 1861-80. L'alcoolisme j subsiste donc et même il augmente, mais en même temps augmente aussi la force d'inhibition que donne la civilisation : c'est pour cette raison que quelques crimes diminuent, malgré son influence.
Ajoutons que dans le nord prédomine aussi l'effet du froid, qui, tout en poussant les gens aux boissons alcooliques, en diminue cependant l' impulsivité et par suite les homicides.
7. — Rébellions politiques. — L'alcoolisme est un facteur puissant dans les révoltes. Ce fait n'avait pas échappé aux chefs des révoltes, qui souvent cherchèrent d'en tirer avantage pour atteindre leur but: c'est ainsi que, dans l'Argentine, Don Jean Manuel, qui était lui-même un alcoolique, trouva une aide puissante à sa politique dans les explosions de fureur populaire provoquées par l'abus des boissons alcooliques ; et c'est pour la même raison qu'à Buenos-Ayres l'alcoolisme fut une arme politique aux mains de Quiroga, de Franco, d'Artigas et de ses féroces satellites, dont plusieurs, comme Blacito et Ortoguez, étaient eux-mêmes en proie au delii'ium tremens {Ramos-Mejia) (1).
L'abus des spiritueux que l'on fit à Buenos- Ayres en 1834 est incroyable: dans cette année on consomma, outre des centaines de tonneaux d'eau-de-vie, 3836 frasqueras de genièvre, 263 tonneaux et 2182 dames-jeannes de la même boisson, plus 2246 tonneaux de vin, 346 barils de bière et d'autres de cognac et de Oporto [Id.].
Pendant la révolution française, ce fut l'alcoolisme qui alluma les instincts sanguinaires de la foule et des représentants du gouvernement révolutionnaire ; parmi ces derniers rappelons Monastier, qui, étant ivre, faisait guillotiner Lassalle et le lendemain ne se rappelait plus de l'ordre qu'il avait donné. Les
(1) Voy. C. LoMBBOso et Laschi, Le crime politique et les révolutions^ pag. 92.
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envoyés de la Yendée vidèrent en trois mois 1974 bouteilles de vin (Taine) ils comptaient parmi eux Yacheron, qui violait les femmes et les fusillait lorsqu'elles se refusaient à ses lubricités excitées par l'alcool.
On affirma que, pendant le coup d'Etat du 2 décembre, d'énormes quantités de vin furent distribuées aux troupes. Un fiiit est certain, c'est que l'alcoolisme, de même qu'il n'avait pas été étranger aux mouvements de 1846 (parmi les chefs desquels on comptait, suivant l'attestation de Chenu (1) deux ivrognes, Caussidière et Grandmesnil), se reproduisit avec la Commune, grâce à l'énorme quantité d'alcool qui se trouvait dans la ville assiégée. Despine (2) note à ce propos que la dipsomanie recruta le plus grand nombre des soldats de la Commune, attirés à elle par l'espoir de satisfaire leur triste passion avec la solde et le pillage, et que l'alcoolisme rendait dédaigneux du danger et indifférents à lem-s blessures.
Le général communard Cluseret lui-même n'en fait pas mystère dans ces Mémoires. — « Jamais, comme à cette époque, ôcrit-il, les marchands de vin ne peuvent se vanter d'avoir fait tant d'argent » . Lui-même dut souvent arrêter des chefs de bataillons ivres, non seulement du soir au matin, mais encore du matin au soir.
« Quand les choses tournaient mal pour les insurgés assiégés; quand les Yersaillais menayaient de près le fort d'Issy, que faisaient les défenseurs ? Les tavernes et les cabarets de cette bourgade regorgeaient de chalands abrutis par l'ivresse.
« A Asnières, à la veille justement de sa capitulation, la garde nationale, suivant sa louable habitude, fumait, dormait, mangeait et buvait. » (Cluseret).
8. — L'alcoolisme dans révolution. — Dans VHomme de <jénieï'm démontré qu'un certain nombre d'hommes de génie ot de leurs parents furent alcooKques (Beethoven, Byron, Avi-
(1) Les conspirateurs, 1849. — Lombroso, Le crime politique, etc.
(2) De la folie., etc., Paris, 1875, Loduliez.
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cenne, Alexandre, Miirger), mais ou peut dire que, bien plus qu'une cause, c'est là un effet et une complication du génie; car ces vastes et puissants cerveaux ont sans cesse besoin de nouveaux excitants.
C'est un fait parallèle à celui des peuples, qui deviennent d'autant plus aisément la proie de l'alcoolisme qu'ils sont le plus avancés dans la civilisation, spécialement ceux du nord ; et là non plus ce n'est pas une cause, mais une complication malheureusement nécessaire de leur plus grande excitabilité corticale.
9. — Tabac. — Suivant Yenturi (1), les criminels offrent un plus grand Jiombre de priseurs de tabac, non seulement que les normaux, mais aussi que les aliénés (criminels 45,8 ^or aliénés 25,88 7o; normaux 14,32 7o)'5 ^t parmi les criminels les proportions s'accroissent entre les sanguinaires (48 7o) ^^ les assassins relativement aux voleurs et faussaires (43 7o)-
Les criminels et les aliénés s'habituent de très bonne heure à cet usage, pendant que c'est le contraire chez les hommes sains ; mais tandis que chez les aliénés cette coutume augmente dans les asiles, chez les criminels, au contraire, elle est antérieure à la détention et ne s'en trouve pas augmentée par elle (2).
Les prostituées de Yerone et de Capoue prisent presque toutes du tabac et celles qui ne prisent pas fument (3),
Marambat (4) affimie que la passion de l'entant pour le tabac l'entraîne à la paresse, à l'ivrognerie et ensuite au crime. Sui* 603 enfants criminels de 8 à 15 ans, 51 ^q avaient l'habitude du tabac avant leur détention; sur 103 jeunes hommes de 16 à 20 ans cette proportion est de 84 %; sur 850 hommes mûrs le 78 ^/q avaient contracté cette habitude avant 20 ans. De ces derniers, 516, c'est-à-dire le 57 "^/q, entraient en prison pour la
(1) Venturi, Sull'uso del tabaeeo da naso nei sani, paxxi e delinquenti {Il Manicomio, 1885, N. 2 e 3 ; Arcliivio di Psieh., VII, 630).
(2) Ventuei, op. cit.
(3) Venturi, op. cit.
(4) Voy. Archivio di Psich., V, 378.