Le Crime et l'École
disparaître celles qui le méconnaissent ou le méprisent, le patriotisme, voilà ce qu’il nous faut à l’école, voilà le sentiment suprême dont vous devez imprégner l'instruction populaire et la vivifier toute. » |
Cet enseignement du patriotisme peut être donné dans la famille, mais l’instituteur pourrait le compléter. Certainement, on donne aux enfants à l’école des idées de patriotisme en leur racontant les épopées glorieuses de notre France ancienne et moderne, mais il faudrait un enseignement pour aiñsi dire rationnel de ce sentiment si élevé.
J'ai compris qu’il y avait d’autres moyens que les récits héroïques pour exalter chez les enfants l'amour du pays, en visitant récemment une école anglaise à Londres. Je suis entré dans la classe au moment de la lécon de géographie.
Sur le mur,une carte énorme reproduisant l’immense empire britannique, sur lequel le soleil ne se couche jamais. Le maître demandait, en montrant les diverses contrées .du globe, de quelle nation dépendaient les pays désignés.
Quand c'était une possession anglaise, il fallait voir avec quel entrain et quel orgueil joyeux ces enfants de 10 à 12 ans s’écriaient en chœur: « A l'Angleterre! » On aurait dit un vivat. Ne vaudrait-il pas mieux apprendre aux écoliers un
peu moins de choses abstraites et leur inculquer . des sentiments analogues à l’aide de procédés ‘aussi simples que pratiques?
Et puis ne pourrait-on pas exiger des parents une plus grande assiduité à l’école pour leurs enfants. Sur 250 000 enfants inscrits, 45 000 environ fréquentent irrégulièrement l'école ou n’y viennent pas du tout. Notre instruction ‘obligatoire n’est qu’une étiquette politique, les lois scolaires n'étant point sérieusement appliquées. Outre que les pénalités qu’elles édictent ne sont pas très graves, celles-ci sont très rarement prononcées par les autorités compétentes. Aussi il en résulte un relâchement fâcheux qui, comme on le voit, permet au cinquième des écoliers de déserter l’école où chacun cependant à sa place marquée.
Les pays voisins sont plus sévères, et je dirai plus loin comment les Anglais ont compris les droits de la société en se montrant très exigeants vis-à-vis des parents indifférents et encore à l’égard des enfants qui font l’école buissonnière pour se livrer au vagabondage.
Il me paraît inutile d’insister sur cette grave question, car il faudrait entrer dans des développements et des considérations trop longues pour le cadre de cette étude. Qu’il me suffise de poser en principe que la partie scientifique
de l'enseignement doit se combiner avec l’éducation morale de l’enfant, de façon que les sentiments élevés de l’âme soient exaltés plutôt que refoulés au second plan. Les maîtres seraient, je le crois, disposés à entrer dans cette voie, pourvu qu’on leur donne une indépendance pédagogique qui ne serait point entravée par les influences politiques et administratives.
Pour être complet, il me reste à parler de.
l'instruction religieuse. Depuis que les lois scolaires ont rendu l’école neutre, ce sont les ministres des‘différents cultes qui sont chargés, à la paroisse, au temple, à la synagogue, de cet enseignement. Les parents sont libres dy envoyer leurs enfants aux heures et aux Jours laissés libres par l’école.
J'ai relevé avec soin des diasone sur le nombre des enfants qui avaient été instruits dans leur culte. Mais les réponses sur ce point ne me permettent point de dresser une statistique sérieuse, et je préfère n’en point donner que d’en présenter une douteuse, incomplète ou erronée.
J'ai pu cependant constater qu'un grand nombre d'enfants étaient notés comme n’étant point instruits dans leur culte et même plusieurs étaient désignés comme n’appartenant à aucun culte. La majorité néanmoins avaient reçu une
instruction religieuse plus ou moins parfaite; mais, je le répète, sur ce point, il me serait impossible de fournir des chiffres, la plupart du temps les renseignements recueillis se bornant à indiquer le nom du culte, sans fournir d'autre explication. |
L'enseignement pédagogique ne suffit pas aux enfants des classes travailleuses, il faut aussi leur apprendre à se servir de leurs mains de bonne heure pour se préparer à l’apprentissage d’un métier. Dans les différentes écoles de Paris se trouvent des ateliers de menuiserie, de serrurerie et autres, où les enfants, même pendant la période scolaire, commencent à se familiariser avec le maniement des outils. Ils peuvent même, de cette facon, préparer leur vocation pour tel ou tel métier, car ils passent successivement dans les divers ateliers de l'école. Les filles ont, de leur côté, des heures de classe où les institutrices sont remplacées par des couturières, des lingères, etc. Elles apprennent ainsi de bonne heure les premiers éléments des travaux féminins.
Plus tard, quand le certificat d'études a été obtenu, des écoles professionnelles pour les garçons et pour les filles permettent aux uns et aux autres d'apprendre des métiers spéciaux et d'arriver à un plus grand perfectionnement.
Beaucoup sortent de ces écoles qui sont de véritables artistes en leur genre. C’est une excellente institution que l’on ne connaît pas assez et dont l'organisation, cependant très intelligente, devrait être largement vulgarisée.
En résumé, l’enseignement pédagogique et industriel est suffisamment organisé, soit dans les écoles officielles, soit dans les écoles libres, pour pourvoir à tous les besoins. C'est aux parents de se servir de tous ces moyens mis à leur disposition en y ajoutant l'éducation de la famille; celle-ci peut seule, en effet, garantir leurs enfants contre les dangers innombrables qui les entourent jusqu’à ce qu’ils aient la raison suffisante pour se gouverner eux-mêmes.
C’est donc, je ne saurais trop le répéter, en organisant fortement la famille que l’on obtiendra, par l'éducation qu’elle procure aux enfants, le complément de ce que l'enseignement pédagogique ne peut fournir.
On enseigne bien la morale à l’école, mais cette morale se base surtout sur des devoirs et des droits sociaux. Ce qui est indispensable, c’est l'éducation qui a pour base des sentiments moins compliqués; et au premier rang, je place l'affection et le respect des parents.
Ces derniers seront aimés et respectés, s'ils aiment leurs enfants comme il convient de le
faire, sans perdre de leur autorité, et s’ils sont respectables eux-mêmes. Les enfants, même les plus pervers, savent bien, quand leurs parents sont dignes et honorés, leur rendre justice; je n’en veux pour preuve que les lettres touchantes qu'ils leur écrivent de leur cellule de la Petite- Roquette, où la réflexion et le repentir sont produits par ce brusque isolement.
Mieux vaut, pour ces enfants qui ont gardé
1. Dans l’une d’elles qui m'a été remise par les parents, un gamin de 12 ans leur disait: « Je vous écris cette lettre en pleurant abondamment. Si vous saviez comme je souffre depuis lundi, comme je pleure ; je n’ai pas mangé depuis lundi, mais ce qui m'est arrivé c’est bien de ma faute, j'avais été assez prévenu, mais depuis que j'étais parti de la maison, tous les matins, j'ai vu que j'avais fait une bétise de m'en aller de chez vous. J’ai été détourné par des voyous et j'ai fauté, maintenant je suis bien heureux. Je suis à la Petite- Roquette comme les voleurs. Ça fait rien; tout cela ne retire pas mes qualités. Si j'étais sûr que tu me reprennes, vous verriez, je serais l'enfant le plus docile avec vous. Je ne partirais plus jamais, je serais poli, jamais vous n'aurez rien à me reprocher. Ah! que je serais heureux si je pouvais rentrer chez vous. Je serre la main à mon frère. Papa, je sais que tu m'avais dit que je n'étais plus ton fils parce que je t'avais fait des sottises, mais à l’avenir je serai ton fils... Ma mère, je n’ai rien à lui dire. Cette pauvre femme qui s’est donné tant de mal pour m'élever et que je fais tant soutfrir.. Je vous jure que ça me corrige et que ça me purgera mieux qu'une purge, soyez-en sûrs. Tant qu’à ma petite sœur,elle m'aime sans comprendre et moi, tout en n'ayant pas Pair de vous aimer et qui ai le cœur dur, je pleure tout de même comme un misérable », et ainsi pendant quatre longues pages; j'ai respecté le style, mais non l'orthographe qui était presque absente. Cet enfant, comme bien d’autres, avait, on le voit, conservé le cuite de la famille.
la piété filiale, le retour dans la famille que l’envoi dans les maisons de correction les mieux perfectionnées. Pour ceux-là, le reclassement est possible et même certain, pourvu que les parents se montrent dans la suite plus sévères dans leur surveillance et plus circonspects dans leurs relations avec leurs enfants.
Mais quand la famille est indigne, il faut forcément suppléer à cette éducation naturelle et préserver autrement l'enfant, qui devra connaître enfin les vrais principes de la morale qu'il avait jusque-là complètement ignorés.
Bien des moyens, du reste, outre ceux qui sont installés à l’école, sans parler des œuvres religieuses dirigées par les ministres des différents cultes ou des associations charitables, sont à la disposition des familles qui ne peuvent, à cause de leur labeur quotidien, diriger utilement l’éducation morale de leurs enfants. Je voudrais citer tous les patronages créés dans chaque quartier, mais j'en oublierais et des meilleurs.
Plus modestes et plus admirables aussi sont ces femmes du monde qui vont à tour de rôle porter la bonne parole aux enfants des travailleurs ou des miséreux et qui se mettent en contact direct avec les familles en les aidant de leurs conseils et en leur prodiguant des encou-
ragements. Donner de sa personne est mieux que d'ouvrir sa bourse toute grande pour y prendre le superflu, sans connaître l'emploi de son aumône. Le véritable altruisme est celui qui consiste à s’entr'aider, non seulement par des échanges de secours, mais surtout en partageant, pour les atténuer, les infortunes morales qui sont quelquefois plus lamentables que les autres.
Les efforts faits par les œuvres charitables, les patronages et aussi par de simples particuliers pour détourner de la mauvaise voie les enfants qui sont en butte à tous les entraînements, ont amené des résultats heureux. Il est consolant de penser que les familles qui ne peuvent procurer à leurs enfants tous les moyens d'éducation réservés aux parents fortunés, sont aidées courageusement.