CHAPITRE III
L'instruction de l'enfant : l’école et l'apprentissage.
L’'instruction est-elle un moyen d’enrayer la criminalité de l'enfance ?
Je n’examinerai point à fond cette question que des hommes éminents, plus autorisés, ont traitée magistralement. Mais je tiens à l’éclairer au moyen de mon enquête statistique. Je donnerai ensuite mon appréciation en notant celles qui ont été émises par certains philosophes et criminalistes. |
D'abord, qu’entend-on par l'instruction nécessaire à l'enfant? Sont-ce les éléments les plus sommaires, tels que la lecture, l'écriture et le calcul? Faut-il, au contraire, qu'ils connaissent à fond tout ce que comporte le programme officiel de l’enseignement primaire? Je laisse de côté, bien entendu, l’enseignement supérieur des collèges et des lycées. Pour notre étude spé-
ciale, il suffit de s’en tenir au bas de l’échelle, et de ne point faire porter les investigations au delà de ce qui se passe dans les familles modestes, qui ont le travail matériel comme seul objectif et comme unique moyen d'existence.
A l’aide d’unquestionnaire auquelontrépondu exactement ceux qui fournissaient des renseignements précis sur l’enfant, il est facile de connaître, à tout âge (car il m’a paru intéressant de noter cette indication par âge), quel était le degré de savoir de tout enfant arrêté. On peut trouver, en effet, une relation intéressante entre la faute commise et la situation intellectuelle du coupable. |
Afin d’être clair et précis, j ] al divisé. en trois catégories les enfants quant à leur degré d’instruCtion :
Les cllettrés, c’est-à-dire ceux ne sachant ni lire ni écrire, soit qu'ils n'aient point été à l’école ou qu’ils n’y aient rien pu ou rien voulu apprendre.
Ceux sachant lire et pr seulement.
Ceux, enfin, qui ont obtenu le certificat d'études, c’est-à-dire le diplôme constatant que
l'enfant a parcouru tout le cycle de l’enseignement primaire et qu’il en a profité suffisamment.
Pour les plus petits, âgés de 7 à 9 ans,quoique ayant passé par l’école maternelle, il n’y a
aucun intérêt à rechercher ce qu'ils savaient au moment de leur arrestation. Mais en général, sur 17, ils étaient presque tous illettrés et. la plupart n’avaient point encore fréquenté l’école. D'ailleurs, seuls les enfants dont les parents s'occupent eux-mêmes, peuvent avoir à cet âge des notions de lecture et d’écriture. Or, pour la plupart des enfants appartenant. aux classes laborieuses, ce n’est guère qu’à l’école qu’ils commencent réellement leur instruction même la plus élémentaire. Leurs parents n'auraient pu leur apprendre à lire ou à écrire, manquant de temps d’abord, et ne possédant point ensuite la méthode nécessaire à cet enseignement.
Dès l’âge de 10 ans, on trouve des indications pluscertaines. Sur 19 délinquants, 6 étaient complètement illettrés et 13 savaient à peu près lire et écrire. Ces derniers avaient forcément fréquenté l’école avec une certaine régularité.
À partir de l’âge de 11 ans, nous diviserons, comme plus haut, les délinquants par nature d’infractions pénales.
Il y avait 19 voleurs : o d’entre eux étaient illettrés, 9 savaient lire et écrire, 1 seul avait obtenu son certificat d'études. Ce dernier était plutôt en avance, car ce n’est guère qu'entre la douzième et la treizième année que l'on passe
les examens exigés pour obtenir ce diplôme.
Sur 17 vagabonds, 4 étaient illettrés et 13 savaient simplement lire et écrire.
Parmi les autres délinquants, 3 étaient ee trés, 7 savaient lire et écrire.
Au total, sur 46 enfants âgés de 11 ans, il y avait 16 enfants illettrés, 29 sachant lire et écrire et 1 ayant obtenu son certificat d’études.
A 12 ans, les proportions changent, mais tous ceux qui sont illettrés à cet âge se retrouveront au même point en avançant én âge. Pour ceux-ci, en effet, ou bien ils n’ont jamais fréquenté l’école, ou bien ils sont rebelles à tout enseignement.
Sur 28 voleurs, 5 étaientillettrés et 23 savaient lire et écrire.
Parmi les 16 vagabonds, 5 étaient illettrés, 11 savaient lire et écrire. |
Pour les autres délinquants, on comptait 1 illettré et 8 sachant lire et écrire.
Au total, sur 53 enfants âgés de 12 ans, on
rencontrait 11 illettrés et 42 écoliers sachant lire.
et écrire. Aucun n'avait encore ODA le certificat d’études.
Les écoles primaires ferment leurs portes aux enfants qui ont atteint leur treizième année. L'école du soir permettra bien, à ceux qui veu-
lent apprendre ou ne pas oublier, de profiter encore de l’enseignement scolaire, mais en général les renseignements concernant les enfants âgés de plus de 13 ans sont définitifs quant à leur degré d'instruction. Il est donc intéressant de connaître le nombre de ceux qui ont été à l’école et qui y ont appris quelque chose, et le nombre de ceux qui sont restés absolument ignorants.
Sur 56 voleurs, 1 1 étaient illettrés, 40 savaient lire et écrire, 5 avaient obtenu le certificat d’études. | , Parmi les 31 vagabonds, 6 étaient illettrés, 21 sachant lire et écrire, 4 ayant leur certificat d’études. |
Enfin les autres délinquants comprenaient 1 illettré, 7 savaient lire et écrire, 2 avaient leur certificat d’études.
Au total, sur 99 enfants de 13 ans, il y avait | i8 illettrés, 68 sachant lire et écrire, 11 titulaires du certificat d’études.
Les délinquants qui ont r4ans se présentent à peu près dans les mêmes conditions que ceux ‘qui n’ont que 13 ans; leur nombre, on la vu, est sensiblement le même : 113 au lieu de 09. |
Sur 34 vagabonds, 7 étaient illettrés, 22 sa-
vaient lire et écrire, 5 possédaient leur certificat d’études.
Les 63 voleurs comprenatent 15.illettrés, 37 sachant lire et écrire et 11 pourvus du certificat d'études.
Parmi les autres délinquants il y avait 5 illettrés, 9 sachant lire et écrire et 2 ayant obtenu le certificat d’études.
Au total, sur 113 enfants: 27 étaient illettrés, 68 savaient lire et écrire, 18 étaient titulaires du certificat d’études.
Les enfants traduits en justice âgés de 15 ans. sont les plus nombreux, 259, on se le rappelle.
Sur 03 vagabonds, 13 étaient illettrés, 65 savaient lire et écrire, 15 détenaient leur certificat d’études.
Les voleurs, au nombre de 125, se décomposaient en 14illettrés, 90 sachant lire et écrire et 21 possesseurs du certificat d’études.
Les 41 autres délinquants comprenaient 6 illettrés, 22 sachant lire et écrire et 135 pourvus du certificat d’études.
Au total, sur 250, 1l y avait 33 illettrés, 177 sachant lire et écrire, 49 titulaires du certificat d’études. |
En résumé, comme on Île voit, nos 600 enfants traduits en justice n’avaient point des
connaissances bien grandes, 70 d’entre eux seulement avaient poursuivi leurs classes jusqu’au moment où ils avaient obtenu le certificat d’études; les autres étaient illettrés ou ne savaient que lire et écrire.
La fréquentation de l’école est-elle, en consultant les chiffres ci-dessus, un moyen de préservation efficace?
Quand elle est complétée par une garderie durant toute la journée, elle a au moins l’avantage, si l’écolier est assidu, de l'empêcher de vagabonder et lui éviter ainsi les tentations sans nombre de la rue. Mais quand l’âge de 13 ans arrive et que l’enfant est obligé de chercher un métier, elle ne peut être d'aucune utilité à ce point de vue. Or nous avons constaté que sur nos. 600 délinquants 471 avaient dépassé la treizième année. |
L’instruction est-elle un moyen de combattre la criminalité?
Si l’on met en balance l’accroissement de la criminalité et les efforts faits pendant ce siècle pour instruire les masses, on ne peut tirer aucune conséquence pratique. « Après le pain, l'instruction est le premier besoin du peuple », a dit Danton. Cette maxime n’est vraie que si l'on y ajoute l'éducation qui est le complément “indispensable de l'instruction : sans le principe
éducatif et moralisant, en effet, l’enseignement pédagogique ne peut agir efficacement par lui seul.
Ceux qui se payent de mots répètent le fameux aphorisme : « Donnez-moi l'instruction et je changerai le monde. » « Parole creuse, dit M. Georges Picot, qui ne tient compte d’aucune réalité. Le vrai, ajoute-t-il, c’est que ni l'instruction pédagogique, ni le maître qui la donne n'ont la vertu de former les convictions de l’homme. L’âme d'une génération n’est pas une pâte molle qu’un pouvoir humain puisse sculpter à sa fantaisie. »
On a même prétendu que l'instruction, telle qu’elle est donnée dans notre pays, avait une influence néfaste.
« Le défaut général de notre système d’enseignement, a dit M. Alfred Fouillée!, est la prédominance de la conception intellectualiste et rationaliste héritée du dernier siècle et qui attribue à la connaissance surtout scientifique un rôle exagéré dans la conduite morale. » II . est bien certain que l’enseignement scientifique doit marcher de pair avec l’éducation morale. Cette direction éducative ne peut pas être faite utilement par le pédagogue. Celui-ci est destiné
1. Les Jeunes Criminels (Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1897).
à enseigner, mais l'éducation qu’il pourrait donner ne serait pas suffisante. Montesquieu a dit justement que l’homme recoit trois éducations qui se contredisent l’une l’autre : l’éducation du collège, l’éducation de la société, l'éducation de la vie. Et pour être tout à fait - juste, il faut ajouter celle de la famille. Le vrai éducateur, en effet, c’est le père de famille et surtout la mère.
Les ministres des différents cultes y ajoutent l'enseignement religieux, mais 1l y a aussi d’autres éléments à enseigner aux enfants, en plus de l'éducation môrale et religieuse, c’est l'amour de la patrie.
« Le patriotisme, dit M. Jacques Bonzon, non pas celui d’une foule avinée chantant la Marseillaise ou tel vague hymne croate, mais ce sentiment pur et fort qui unit à certains jours les âmes les plus hautes comme les plus humbles, les esprits les plus savants et les cerveaux les plus modestes, qui touche à la religion par sa forme sentimentale et poétique, à la science par son caractère rationnel aussi, par les faits qu’on peut apporter pour le défendre et en prouver la nécessité, par l’histoire constante qui le montre animant les nations puissantes, laissant périr et