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Épilogue

Nous sommes en 1816.

Louis XVIII est remonté sur le trône de ses pères.

Le premier soin de la Restauration fut d'élever au

descendant du grand Condé un monument expiatoire, et deux commissaires, nommés à cet effet, durent procéder à une enquête officielle qui constatât régulièrement la découverte des restes mortels de l'infortuné duc d'Engbien.

Or, par une belle matinée de mars, le lundi 18, quatre personnages, assis dans un carrosse fermé, suivaient la longue avenue qui mène de la barrière du Trône à Vincennes.

Les deux qui occupaient la banquette du fond étaient : l'un, Arnaud-Joseph de Laporte-Lalanne, conseiller d'État, chef du conseil de S. A. S. Ms r le prince de Condé, membre de la Légion -d'Honneur; l'autre, Louis-Étienne-François Héricart Ferrand de Thury, maître des requêtes, membre de la Chambre des députés, colonel de la 9 e légion de la garde nationale, officier de la Légion-d' Honneur, inspecteur en chef du corps royal des mines.

M. le chevalier de Contye, maréchal de camp, gentilhomme et aide de camp de S. A. S. Mfl r le prince de Condé, et le chevalier Jacques, ancien secrétaire du duc d'Enghien, colonel, aide de camp et secrétaire des commandements de S. À. S. Ms r le duc de Bourbon, étaient assis sur la banquette de devant.

Le conseiller de Laporte-Lalanne et le mattre des requêtes Héricart de Thury avaient été nommés, la veille, par M9 r le garde des sceaux, ministre de la justice, commissaires du roi pour dresser les actes relatifs à l'exhumation et à la translation dans une chapelle de dépôt, établie dans le château de Vincennes, du corps du duc d'Enghien.

M. le chevalier de Contye et M. le chevalier Jacques leur avaient été adjoints en qualité d'assistants.

Au moment où onze heures sonnaient, la voiture s'arrêta devant la grande porte du château, et M. le marquis de Puyvert, maréchal de camp, questeur de la Chambre des députés et gouverneur du château, reçut les arrivants et les introduisit dans la salle où s'était assemblée, douze ans auparavant, la commission militaire chargée de condamner le duc d'Enghien.

Le mobilier en avait été renouvelé : tout était propre et en bon état; un bon feu flambait dans la cheminée, et lorsque les commissaires entrèrent, quatre personnes se levèrent aussitôt et saluèrent avec courtoisie les nouveaux venus.

C'étaient : M. Je comte Armand de Beaumont, colonel, lieutenant de roi du château; M. le comte de Baschi du Cayla, pair de France, lieutenant général des armées du roi, premier gentilhomme delà chambre de S. A. S, Mff r le prince de Condé; M. le vidame de Vassé, lieutenant général des armées du roi, premier écuyer de S. A. S. M0 r le prince de Condé, et ci-devant premier gentilhomme de la chambre de Ma r le duc d'Enghien, son adjudant général ; M. le comte de Rully, pair de France, lieutenant général des armées du roi, premier gentilhomme de la chambre de S. A. S. M9* le duc de Bourbon.

Ces huit personnes réunies, après quelques paroles échangées, s'occupèrent du motif qui les rassemblait et se mirent en devoir de commencer l'enquête.

Ils prirent place autour de la table qui occupait le centre de la pièce, et donnèrent Tordre d'introduire les différents témoins qui pouvaient déposer sur les incidents qui avaient précédé ou accompagné l'assassinat du duc d'Enghien.

Trois furent successivement amenés : l°Blancpain, brigadier de gendarmerie en retraite, qui avait assisté à l'exécution et en raconta les détails; 2° Bonnelet, le manouvrier qui avait creusé la fosse ; 3° et enfin Godard, ancien canonnier, qui avait délivré, sur l'ordre d'Harel, les pelles et pioches qui avaient servi aux gendarmes pour recouvrir la fosse.

Ces premières dépositions employèrent toute la séance.

Les commissaires se séparèrent et se donnèrent rendez-vous pour le surlendemain.

Le 20 mars, à la même heure, chacun fut exact au rendez-vous ; mais cette fois l'assistance était plus nombreuse, et outre les personnes qui figuraient dans la première séance d'enquête, on comptait :

M. le comte de Pradel, directeur général de la maison du roi, ayant par intérim le portefeuille du ministre de la maison de Sa Majesté ;

M. le marquis Aymer de la Chevalerie, maréchal de camp, aide de camp de S. A. S. M9 r le prince de Condé ;

M. le chevalier de Jaubert, écuyer de S. A. S. M me la duchesse de Bourbon ;

M. de Jalabert, vicaire général du diocèse de Paris, siège vacant;

M. Guérin, chevalier de Saint-Michel, médecin de

S. A. S. Ms r le duc de Berry et de Ms r le prince de Condé ;

M. de Bonnie, ancien chirurgien de l'hôpital des gardes françaises et chirurgien de S. A. S. le prince de Condé ;

M. le comte de Béthisy, maréchal de camp des armées du roi, commandant la 3 e brigade d'infanterie de la garde royale', membre de la Chambre des députés ;

M. de Saint-Félix, membre de la Légion-d'Honneur, premier aide des cérémonies de France;

M. le vicomte Charles de Geslin, second aide des cérémonies, chevalier de Saint-Louis, lieutenantcolonel de cavalerie ;

M. Héricart de Montplaisir, docteur en médecine de la Faculté de Paris, nommé commissaire du roi ;

M. Delacroix, chirurgien honoraire de S. A. M9 r le prince de Condé, nommé commissaire du roi ;

M. de Chamfort, maire de la commune de Vincennes ;

M. le marquis de Courtemanche, maréchal de camp, ci-devant premier aide de camp de Ms r le duc d'Enghien ;

M. le comte de Chaillon de Jonville, colonel, aide de camp de Mfo r le duc d'Enghien.

Il s'agissait, cette fois, de constater le lieu où se trouvait la dépouille mortelle du duc, ce qu'avaient déjà indiqué les dépositions des témoins entendus dans la précédente séance; toutefois, avant de descendre dans les fossés, la commission fit appeler la dame Bon, maîtresse de pension, et cette dame pré-

cisa l'endroit ou le corps avait été enfoui, offrant d'ailleurs d'y conduire les personnes présentes.

Cette déclaration ayant achevé de confirmer tes indications qui avaient été données, les commissaires crurent devoir s'abstenir d'en recevoir d'autres.

On résolut de descendre dans les fossés.

Mais une exhumation ne peut avoir lieu qu'en présence du préfet de police ou d'un de ses délégués.

A midi, on entendit une voiture franchir le pontlevis et s'arrêter devant la porte de l'appartement du gouverneur : c'était M. le comte d'Angles, ministre d'État, préfet de police, désigné par le roi à l'effet de légaliser l'exhumation par sa présence.

Les commissaires allèrent au devant de lui, et bientôt toute la compagnie, guidée par M mo Bon, Godard, l'ex-canonnier, et le terrassier Bonnelet, descendirent l'escalier qui conduisait dans les fossés.

Sans hésitation, M me Bon marcha droit à l'endroit qu'elle avait indiqué.

— C'est ici, dit-elle soudain, en montrant du doigt la place.

— Oui, ajouta Bonnelet, j'en suis sûr.

— Et moi aussi, dit Godard.

Les commissaires donnèrent alors l'ordre à des ouvriers amenés par le gouverneur, M. le marquis de Puyvert, de commencer les fouilles.

Depuis douze ans que les choses étaient en l'état, la terre avait eu le temps de se tasser sur le cadavre.

Il fallut une heure et demie de travail avant de pouvoir rien amener qui pût assurer le succès des recherches.

On avait cru pouvoir, pour plus de sûreté, faire découvrir le terrain sur une étendue de deux mètres sur quatre environ.

Enfin, l'un des ouvriers, auxquels il avait été recommandé, au fur et à mesure qu'ils creusaient plus profondément, d'agir avec prudence, mit à jour le bout d'une botte.

— Nous y sommes, dit-il; c'est son pied.

— Arrêtez-vous, commanda alors M. de Laporte- Lalanne. Et s'adressantà MM. Héricart de Montplaisir, Guérin, Delacroix et de Bonnie, il les pria de descendre dans la fosse et de prendre personnellement la direction des travaux, qui furent continués avec les plus grandes précautions.

Au fur et à mesure que les ossements apparaissaient, ils étaient soigneusement recueillis par les médecins, qui les classaient et les décrivaient dans un procès-verbal qui fut annexé au rapport des commissaires.

Outre ces ossements, on trouva dans la terre :

Une chaîne d'or avec son anneau, que le chevalier Jacques reconnut pour être celle que le prince portait habituellement ;

Une boucle d'oreille;

Un cachet d'argent aux armes des Condé, encastré dans une agrégation ferrugineuse fortement oxydée par le temps, et au milieu de laquelle on reconnut une petite clef de fer ou d'acier;

Une bourse de maroquin à soufflet, contenant onze pièces d'or et cinq pièces d'argent ou de cuivre;

Soixante-dix pièces d'or, ducats, florins et autres.

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Ces pièces faisaient probablement partie de celles que le chevalier Jacques déclara avoir remises au prince au moment de leur séparation, et qui étaient renfermées dans des rouleaux cachetés en cire rouge, dont on trouva encore quelques fragments.

Tous ces différents objets furent inventoriés et remis aux mains des commissaires.

On recueillit également des débris de vêtements, parmi lesquels se trouvaient deux pieds de bottes et les morceaux d'une casquette portant encore l'empreinte d'une balle qui l'avait traversée.

Ces débris, ainsi que la terre recueillie autour du corps, furent réunis aux ossements et placés dans un cercueil de plomb.

Cette opération terminée, les commissaires et les autres personnes de distinction qui les avaient accompagnés remontèrent au château, avec le corps porté par des sous-officiers de la garde royale, escorté d'une garde d'honneur et suivi d'un grand concours de militaires de tout grade, de la garnison du château, et d'autres personnes qui avaient été témoins de l'exhumation.

Une chambre mortuaire avait été disposée dans les appartements.

Le cercueil y fut déposé provisoirement, en attendant la journée du lendemain, où il devait être transporté dans la chapelle qui lui était destinée.

Ce cercueil fut recouvert, scellé par les plombiers, et renfermé dans une caisse de bois, avec cette inscription sur une plaque d'argent :

« Ici est le corps de très-haut et très-puissant prince

Louis-Antoine-Henri de Bourbon-Condé, duc d'Enghien, prince du sang, pair de France, mort à Vincennes le SI mars 4804, âgé de trente et un ans neuf mois dix-neuf jours. »

Le chapelain du château fit entourer le cercueil de cierges, et, assisté d'un autre ecclésiastique, il resta pour réciter les prières de l'Église.

Le gouverneur fit placer une garde à la porte de la salle, ainsi que dans le fossé, à l'endroit où la fouille avait été faite.

Le jeudi SI mars, anniversaire de la mort du prince, c'était grande fête à Yincennes; on savait dans le public qu'une cérémonie imposante devait avoir lieu en l'honneur du duc d'Enghien, et de tous côtés on accourait, sinon pour y assister, ce qui était réservé aux personnes invitées, mais au moins pour tâcher d'entrer dans la cour du château.

Les moins favorisés espéraient voir passer les grands personnages qui devaient figurer dans la cérémonie.

Nous ne pouvons mieux en raconter les détails exacts qu'en les empruntant au procès-verbal qui fut dressé à cette occasion.

€ Le jeudi vingt et un mars mil huit cent seize, c Nous, commissaires du roi, nous étant transportés au château de Yincennes, nous y avons trouvé rassemblées toutes les personnes dénommées dans les actes précédents.

c A onze heures du matin, le clergé étant survenu, nous nous sommes rendus à l'endroit où le corps

de Mgr le duc d'Enghien avait été provisoirement déposé hier.

« La levée du corps s'est faite avec les cérémonies d'usage, et de suite, nous nous sommes mis en marche, précédés du clergé, pour nous rendre au pavillon de la porte du Bois, où était dressée la chapelle de dépôt.

< Le cercueil, porté par des sous-officiers des différents corps de la garde, et accompagné des honneurs que portaient les anciens officiers de la maison de Mfl r ie duc d'Enghien, savoir : M. le vidame de Yassé, son ancien adjudant général, la couronne; M. le marquis de Courtemanche, le collier de l'ordre du Saint-Esprit, et M. le comte Chaillon de Jonville, aide de camp du prince, l'épée.

« Toute la garnison était sous les armes et rendait avec un respect religieux les honneurs militaires aux restes du prince qui, malgré les malheurs du temps, a laissé de profonds souvenirs dans le cœur de tous les soldats français. Au pied du pavillon, M. le marquis de Puyvert a fait faire halte, et se tournant vers la troupe qui servait d'escorte, il a dit :

« Soldats!

« Cette pompe funèbre vous rappelle des souvenirs c déchirants, mais bien chers à des cœurs français. «Voilà tout ce qui nous reste d'un prince si brave, « digne rejeton d'une race féconde en héros. Ses pre- « miers exploits nous promettaient encore un grand c Gondé. Leur éclat alarma l'insatiable ambition de ce « tyran qui ravagea la France pour désoler l'Europe.

« II fit de sa mort le gage sanglant d'une union régic cide, et son atroce perfidie l'immola au pied de cet c antique donjon où le plus illustre de ses aïeux fonda c le berceau de la monarchie.

c Honorons sa mémoire par des regrets éternels, € par un dévouement sans bornes à son auguste race, c et, pour lui rendre un dernier hommage digne de c son cœur, jurons à ses mânes de vivre et de mourir c comme lui, fidèles & nos serments, fidèles à nos rois c légitimes.

t Vive le roi ! vivent à jamais les enfants de saint c Louis ! Gloire aux Condé ! »

c Ce discours, prononcé avec le sentiment qui l'avait inspiré, a excité le plus vif enthousiasme; les soldats versaient des larmes, et l'impression produite par le discours de M. le gouverneur sur ceux qui avaient été à portée de l'entendre s'étant communiquée de proche en proche aux plus éloignés, la cour du château a retenti du cri de : Vive le roi !

c C'est ainsi que, toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, nous avons pu reconnaître le bon esprit de la garnison de Vincennes et des sentiments de loyauté et de dévoûment à son roi dont elle est animée.

« C'est dans la salle même où s'est tenu le conseil dé guerre dans la nuit du 20 au 21 mars que Ton a cru devoir établir la chapelle du dépôt. C'est là que les restes précieux du prince sont conservés & la vénération de ses anciens compagnons d'armes et des âmes pieuses qui viendront lui offrir des prières d'expiation.

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« Nous les y avons déposés, en attendant que l'ancienne Sainte-Chapelle, fondée par saint Louis et encore existante dans la cour du château, puisse les recevoir, conformément aux intentions du roi.

« M. l'abbé Rougier, chapelain du château, à qui la garde en a été confiée, y est resté pour célébrer le saint sacrifice, tandis que nous nous rendions à l'église paroissiale, où, par les ordres de M. le grand maître des cérémonies, un service solennel avait été préparé.

« La messe a été célébrée par M. du Chiileau, ancien évêque dé Châlons-sur-Saône, au milieu d'un concours tel, que l'église n'a pu contenir que la moindre partie des personnes qui auraient voulu ou dû y entrer.

« M. Roger, curé de Vincennes, qui, pendant son émigration, a été à portée d'acquérir une connaissance personnelle des traits de bonté et de magnanimité dont se composait toute la vie de Ms r le duc d'Enghien, s'est particulièrement attaché à les retracer, et ces traits, qui rappelaient à un grand nombre de ses auditeurs des souvenirs douloureux et chers, ont été accueillis par eux comme le plus pur et le plus digne hommage qui pût être rendu à la mémoire d'un héros, l'objet de leurs profonds regrets. »

La cérémonie terminée, les fonctions des commissaires chargés de l'enquête avaient cessé. Le procèsverbal de leurs opérations fut dressé, et bientôt la route de Paris fut sillonnée d'équipages qui ramenaient à Paris tous ceux qui avaient pris part à la célébration de ce pieux anniversaire.

Quelque temps après, les restes du prince reposaient en paix sous la garde d'un vénérable prêtre qui, chaque jour, célébrait le saint sacrifice près d'eux, en attendant que de nouvelles commotions politiques vinssent donner aux visites qu'on faisait à la tombe du duc d'Enghien une signification qui changea autant de fois que la France crut devoir changer de régime.

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