LE CRU DE
questions ci-dessus, commençant par le moins ancien en grade, le président ayant émis son opinion le dernier.
« La commission déclare le nommé Louis-Antoine- Henri de Bourbon, duc d'Enghien :
« 1° A l'unanimité, coupable d'avoir porté les armes contre la République française ;
c 2° A l'unanimité, coupable d'avoir offert ses services au gouvernement anglais, ennemi du peuple français ;
t 3° A l'unanimité, coupable d'avoir reçu et accrédité prés de lui des agents dudit gouvernement anglais ; de leur avoir procuré des moyens de pratiquer des intelligences en France et d'avoir conspiré avec eux contre la sûreté intérieure et extérieure de l'État;
« 4° A l'unanimité, coupable de s'être mis à la tête d'un rassemblement d'émigrés français et autres soldés par l'Angleterre, formé sur les frontières de la France, dans les pays de Fribourg et de Baden ;
« 5° A l'unanimité, coupable d'avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg, tendantes à faire soulever les départements circonvoisins, pour y opérer une diversion favorable à l'Angleterre ;
« 6° A l'unanimité, coupable d'être l'un des fauteurs et complices de la conspiration tramée par les Anglais contre la vie du premier consul et devant, en cas de succès de cette conspiration, entrer en France ;
« Sur ce, le président a posé la question relative à l'application de la peine.
« Les voix recueillies de nouveau dans la forme cidessus indiquée, la commission militaire spéciale condamne, à l'unanimité, à la peine de mort, le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, en réparation du crime d'espionnage, de correspondance avec les ennemis de la République, d'attentat contre la sûreté intérieure et extérieure de l'État.
« Ladite peine prononcée en conformité des articles 2, titre IV, du Code militaire des délits et des peines, du 21 brumaire an V; 1 et 2, deuxième section du titre I er du Code pénal ordinaire du 6 octobre 1791, ainsi conçus, savoir:
« Art. 2 (du 21 brumaire an V). — Tout individu, t quel que soit son état, qualité ou profession, con- « vaincu d'espionnage pour l'ennemi, sera puni de mort.
« Art. 1 er (du 6 octobre 1791). — Tout comc plot ou attentat contre la République sera puni de « mort.
« Art. 2 (idem). — Toute conspiration et com- « plot tendant à troubler l'État par une guerre civile « et armant les citoyens les uns contre les autres, ou « contre l'exercice de l'autorité légitime, sera puni de « mort. »
« Enjoint au capitaine rapporteur de lire de suite le présent jugement, en présence de la garde assemblée, au condamné.
« Ordonne qu'il en sera envoyé dans les délais prescrits par la loi, à la diligence du président et du rapporteur, une expédition tant au ministre de la guerre, au grand juge, ministre de la justice, et au général en chef, gouverneur de Paris.
€ Fait, clos et jugé sans désemparer, les jour, mois et an dits, en séance publique ; et les membres de la commission militaire spéciale ont signé, avec le rapporteur et le greffier, la minute du jugement.
Signé : « Guitton, Bazancourt, Ravier, Barrois, Rabbe, Dautancourt, capitaine rapporteur; Molin, capitaine greffier, et Hulin, président.
« Pour copie conforme, « Le président de la commission spéciale,
« P. Hulin.
« P. Dautancourt, capitaine rapporteur.
Molin, capitaine greffier. »
Aucun de ceux qui avaient accepté les fonctions de juge ne protesta contre l'abus de son nom apposé au bas d'un jugement qu'il n'avait pas rendu I
L'opinion publique.
Le lendemain du jour où l'infortuné duc d'Enghien était tombé sous les balles consulaires, des crieurs publics, médaillés par la police, se répandirent, par
, les rues de Paris, en vendant un placard qu'ils annonçaient à pleine voix :
— Voilà ce qui vient de paraître ; voyez le jugement de la commission militaire spéciale, convoquée à Vincennes, qui condamne à la peine de mort le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772 à Chantilly; je ne le vends qu'un sou.
Et tout le monde achetait le papier officiel.
C'était surtout dans le palais Egalité qu'il s'enlevait.
Il y avait foule dans les galeries de bois et dans le jardin, et un groupe nombreux stationnait devant le café de la Paix, en commentant à haute voix les termes du soi-disant jugement.
La plupart de ceux qui avaient lu, ou qui avaient entendu lire, témoignaient leur surprise et leur indignation.
Quelques-uns cependant approuvaient.
Mais le plus grand nombre se contentait de garder un silence prudent.
Le forfait épouvantable accompli par le premier consul montrait combien les lois étaient impuissantes à protéger les citoyens, et chacun se demandait avec terreur si ce monstrueux attentat ne serait pas le signal d'une persécution générale contre tout ce qui n'était pas partisan de l'état de choses établi, et surtout de celui qui allait s'établir bientôt.
Les royalistes jetaient stupéfaits et inquiets, et aussi* tôt qu'un d'eux apprenait la fatale nouvelle, il se hâtait de rentrer chez lui, de chercher dans ses papiers tous ceux qui ne lui étaient pas absolument nécessaires, et de jeter les autres au feu.
On brûlait jusqu'aux correspondances les plus insignifiantes.
On savait de quoi le premier consul était capable, quelle complaisance il était certain de trouver parmi les exécuteurs de ses moindres volontés, et on n'hésitait pas à prendre toutes les précautions imaginables.
Il n'y avait que les républicains qui fussent « contents- et même joyeux, > au dire du préfet de police, qui envoyait d'heure en heure à Bonaparte le résultat de l'enquête que ses agents faisaient touchant l'état des esprits. Cependant ils n'en avaient pas l'air, et bien qu'au fond ils fussent enchantés qu'un prince de la maison de France eût été assassiné, ils affectaient de crier bien haut à l'arbitraire et à la tyrannie, et jamais les citoyens en carrick et en redingote d'alpaga, qui se promenaient la canne à la main dans la grande allée des Tilleuls, n'avaient déclamé contre le gouvernement avec plus de violence.
Dans les galeries, c'était pis encore, et les friands qui regardaient curieusement les véritables tablettes de bouillon exposées derrière les carreaux de Bohême de Gorcelet se retournaient involontairement en entendant ces mots, qui couraient partout et que répétaient les uns et les autres :
— Le duc d'Enghien est condamné à mort !
— Dites donc fusillé ! reprenaient les mieux in* formés.
Et on s'arrêtait pour écouter, et on faisait cercle pour entendre les détails que les beaux parleurs, ceux-là même qui, quelques années auparavant, paradaient un petit bonnet rouge à la boutonnière, don-
naient à la foule qui, généralement,* se refusait à croire qu'ils fussent véridiques.
De Paris, la nouvelle se répandit bientôt par toute la France, et cène fut qu'une exclamation de stupeur.
La génération nouvelle connaissait h peine les princes de la maison de Bourbon; mais les esprits étaient frappés de cette exécution subite et secrète, faite la nuit dans les fossés de Vincennes. Cette rigueur du premier consul, réservée jusque-là aux anarchistes et auteurs de brigandages, portait cette fois sur un prince de la maison de Bourbon, sur l'héritier du dernier des Condé, l'une des gloires de la France. Les hommes qui, ayant vécu avant la Révolution, avaient été habitués* à respecter les membres de cette famille, s'affligeaient de cette mort et se demandaient en quoi elle avait pu servir à consolider la puissance du premier consul.
En un mot, l'assassinat du duc d'Enghien consommé, l'opinion publique se manifesta par un véritable atterrement.
Le préfet de police, dans un rapport au premier consul, constata le fait :
« On raconte, dans les réunions publiques et dans les sociétés particulières, les événements du jour sans y rien ajouter : en général, Paris n'a jamais offert l'aspect d'un silence plus absolu. »
Oui, le premier moment de surprise passé, le se* cond fut de l'épouvantement, et on se tut.
A la Malmaison, un malaise général régnait.
Joséphine pleurait.
Le premier consul se taisait.
c Le lion avait goûté le sang, a dit M. de Chateaubriand à cette occasion ; ce n'était pas le moment de l'irriter. »
Le grand écrivain n'hésita cependant pas à braver sa colère, et récemment nommé à un poste diplomatique, il envoya sa démission.
Bonaparte la reçut et se contenta de l'accepter.
Il avait d'autres soins en tête: le premier consul songeait à se faire conférer la dignité impériale, et il était si absorbé dans ses pensées, que lorsque, dans la soirée, son ministre des finances se présenta à la Malmaison, il fut tout surpris de l'air rêveur de Bonaparte qui, les yeux fixés devant lui, semblait regarder sans voir; c son visage était altéré, ses joues étaient dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et livide, son air sombre et terrible. »
— Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement, après s'être aperçu enfin de la présence de M. Gaudin.
— Général, dit celui-ci, je venais savoir si vous n'aviez aucun ordre à me donner.
— Aucun.
— Alors, je puis me retirer?
— Oui.
Le ministre n'en demanda pas davantage, et il sortit.
Quant au premier consul, il s'occupa sans tarder de justifier sa conduite auprès des puissances étrangères, dont il redoutait l'explosion du mécontentement qu'allait produire partout la lugubre nouvelle.
Naturellement, ce fut à M. de Talleyrand qu'il s'adressa pour rédiger, de concert avec lui, une note
destinée à donner le change $ur les motifs qui l'avaient poussé à commettre l'attentat perfide qu'il fallait absolument qu'on considérât comme la répression toute naturelle d'une ramification du complot de Gadoudal.
La note fut rédigée de façon à tout faire retomber sur M. Drake, ministre de l'Angleterre près la cour de Munich, qui n'avait pas craint de tramer une conspiration en France sur les conseils de Méhée de la Touche, conspiration dont Cadoudal et le duc d'Enghien se trouvaient être les deux pivots.
C'était plus ingénieux qu'honnête ; mais ceux qui avaient osé faire fusiller le dernier des Condé, sans que rien justifiât même le droit de le soupçonner, pouvaient bien encore commettre cette habileté, pour, essayer d'échapper aux justes reproches des gouvernements étrangers, très-disposés à réclamer coirtre l'enlèvement criminel du duc d'Enghien sur le territoire badois.
Quant aux Parisiens, Bonaparte se souciait peu de leur opinion.
— Je sais, dit-il, tous les bruits qu'on fait courir au sujet de la mort du duc d'Enghien; ce n'est pas la première fois que j'ai lieu de m' apercevoir que la population de Paris n'est qu'un ramas de badauds.
Cette appréciation peu flatteuse des Parisiens le dispensait de leur donner des explications sur le crime qu'il avait commis; mais il avait compris qu'il en fallait aux cours étrangères, et comme il jugea adroit de combattre le scandale, en lui opposant un autre scandale, il fit mander en sa présence Méhée de la Touche, et lui commanda de rédiger le récit de son
voyage à Londres, sa correspondance avec le ministre Drake, les instructions qu'il avait reçues de celui-ci ; bref, de dévoiler au public toute l'intrigue qu'il avait imaginée et les moyens dont il s'était servi pour duper Drake et les autres.
Cet écrit fut imprimé aux frais de l'État.
Le citoyen Méhée était enfin parvenu au comble de ses vœux : il était devenu un homme important, considérable, et nous devons dire qu'il ne songea pas un seul instant au côté odieux du rôle d'agent provocateur qu'il avait joué et de la tromperie dont il s'était fait l'ignoble instrument.
Mais si Bonaparte ne dédaigna pas d'accepter les services d'un pareil auxiliaire quand il en eut besoin, il se réserva le moyen de le dévoiler.
En môme temps que Méhée se vantait dans sa brochure d'avoir eu l'adresse de gagner l'huissier du premier consul et le secrétaire du général Duroc, Bonaparte donnait l'ordre à Real d'écrire au directeur de l'imprimerie pour qu'il eût à joindre à la correspondance de Méhée avec Drake une note qui fît connaître que le secrétaire du général Duroc était une pure invention de l'agent; et quant à l'histoire de l'huissier, qu'il n'y avait pas un huissier ni un employé auprès du gouvernement, dont les sentiments d'honneur ne le missent au-dessus de Vor corrupteur de l'Angleterre.
Qui pouvait deviner la vérité au milieu de toutes ces vilenies?
Les représentants des puissances étaient loin d'être satisfaits de toute cette affaire,* et le baron Dalberg,
en écrivant au ministre des affaires étrangères de son gouvernement, exprima son mécontentement en ces termes :
A Monsieur le baron d'Edelsheim, ministre des affaires étrangères du grand-duché de Baden.
i Paris, le 20 mars 1804.
t Monsieur le baron,
« Les arrestations qui viennent d'avoir lieu dans le pays de Bade doivent avoir été la source des- plus grands embarras pour la cour. Il n'y a pas eu moyen de vous prévenir de ce qui se passait, tout s'étant fait avec trop de secret et de précipitation.
« Des dépositions ayant compromis les émigrés à Ettenheim et à Offenhourg, le premier consul ordonna à M. de Gaulaincourt de partir sur-le-champ et de porter Tordre de l'arrestation, telle qu'elle a été faite. Il n'eut que le temps de voir sa mère. Il partit dimanche 11. Lundi au soir 12, j'appris qu'il était allé à Strasbourg, et on se disait qu'il s'agissait de l'arrestation de Dumourièz ; on ne nomma pas encore, dans le public, le duc d'Enghien. Je calculai qu'ayant dû arriver mardi 13, ma lettre à Votre Excellence serait trop tardive pour vous prévenir, ne pouvant arriver que le 16 ou le 17, et je résolus d'attendre que j'eusse d'autres informations, un courrier même ne pouvant pas devancer l'aide de camp du premier consul.
« Jeudi 15, je sus enfin positivement le contenu
de Tordre que portait M. de Caulaincourt. La chose avait été dite pour la première fois par M me Bonaparte, le matin, à une dame de ses amies avec laquelle j'étais lié, et dont je le sus ; elle y ajouta combien cette affaire l'affectait, parce qu'elle allait augmenter les embarras du gouvernement.
« Comme ma lettre n'aurait été d'aucun effet, je résolus d'attendre que nous eussions pu recevoir des nouvelles positives. Hier au soir seulement, on connut les détails de l'expédition; et comme la violation du territoire étranger ne se laisse point cacher, la sensation ici est très-grande.
t Les ministres de Suède, d'Autriche, M. Oubrille ont été les seuls qui aient manifesté leur opinion d'une manière très-forte.
« Réunis dans le cercle diplomatique de lundi, on voulait savoir des détails de moi ; j'assurai que je n'en avais aucun.
« Comme ici le gouvernement ne parvient point à saisir tous les prévenus, on parle de visites domiciliaires, et si elles ont lieu, on se portera décidément à la visite des maisons des rçinistfés. C'est à cet effet que, depuis cinq ou six jours, on répand le bruit que la police croyait qu'il y avait quelqu'un de caché chez M. de Cobenzel. Les barrières sont toujours gardées; on ne sort qu'avec des passeports.
« M. de Beust vient de m' apprendre qu'ayant vu hier M. de Talleyrand, ce dernier lui avait dit qu'on v.enait de donner à tous les ministres français en Allemagne l'ordre d'exiger qu'on éloignât les émigrés des États des princes, et qu'il l'invitait à l'écrire à
sa cour. Mi de Saint-Genest n'en serait donc point excepte si M. Massias a reçu le même ordre.
« Dalberg. »
Le lendemain, une lettre complémentaire était adressée par le même personnage au baron d'Edelsheim :
« Paris, le mercredi 21 mars 1804.
« Monsieur le baron,
« On assure que le duc d'Enghien est arrivé hier à cinq heures, escorté de cinquante gendarmes. Tout le monde se demande : Qu'en veut-on faire?
« Le gouvernement a cru, pour un moment, que le duc de Berry et M. de Montpensier étaient ici; aussi, depuis quinze jours, tout Paris est emprisonné. Une personne placée près du premier consul m'a dit qu'on avait assez de documents pour prouver aux individus arrêtés le projet d'assassinat; que le premier consulferait grâce aux uns et ferait exécuter les autres; que, pour les princes, on les tiendrait en prison, et Qu'on déclarerait aux puissances qu'elles répondraient d'un nouvel attentat.
« Depuis la découverte de cette conjuration, le premier consul n'écoute plus une parole de paix ou de composition avec l'Angleterre. Il est décidé à faire une guerre à mort à cette puissance. Je suis persuadé qu'un changement de ministres à Londres, dont on parle, ne changera rien au système anglais.
« Dalberg. »
Le baron d'Edelsheim était, de son côté, fort embarrassé, par suite de la tournure que prenaient les choses; à son tour, il raconta tout ce qu'il savait de l'enlèvement du prince, et cette correspondance se termina enfin par la longue lettre qui suit :
A Son Excellence M. le baron (FEdelsheim, ministre des affaires étrangères du grand-duché de Bade.
c Paris, 22 mars 1804.
c J'ai reçu hier au soir la dépêche n° 17, que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser pour m'instruire de tout ce qui concerne l'arrestation faite dans nos pays. Dans une affaire d'aussi haute importance et qui produit si généralement la plus vive sensation, il importait sans doute de m'instruire de la vérité, et je vous offre ma reconnaissance de m' avoir fait passer sans retard ce qui pouvait l'éclairer.
« Il m'aurait cependant paru désirable que Son Altesse Sérénissime employât son ministre pour remettre une réponse contre des inculpations assez injustes et qu'un courrier, par conséquent, m'eût porté la lettre que Votre Excellence répond à M. de Talleyrand, en me donnant l'ordre d'exposer verbalement tout ce qui pouvait se dire dans cette occasion.
« Les copies des autres informations que Votre Excellence me fait passer suffisent, en attendant, pour me prescrire ce que j'ai à dire, et fixent l'opinion qu'il importe d'établir sur cette affaire.
« J'avais déjà eu l'honneur de vous prévenir que, vu l'impossibilité de vous instruire de cette expédi-
tion (impossibilité assez prouvée par les deux . lettres de M. de Talleyrand, qui, lui-même, parut ignorer jusqu'au dernier moment la résolution prise), j'attendais, pour vous en parler, que la chose fût éclaircie, et je ne voulais pas, par des renseignements qui pouvaient être faux ou des avis précipités, influer sur les résolutions qu'il a plu à Son Altesse Sérénissime de prendre.
« L'exposé historique, tracé dans l'intention de constater les faits tels qu'ils se passèrent, remplit parfaitement son but et prouve suffisamment que Son Altesse Sérénissime n'a été instruite du but de l'expédition militaire que trente-six heures après qu'elle avait été entreprise.
« Si, d'un autre côté, il faut rendre justice et se convaincre combien il importait à* la France de connaître ce qui se tramait contre son repos, l'illégalité des moyens employés pour cet effet, et la violence d'arrêter militairement, contre tous les usages et tous les droits, sur un territoire étranger, exigent que Son Altesse Sérénissime fasse connaître au public combien peu elle a pu connaître les machinations que la France même ignorait, malgré sa police et ses agents, et l'instruire que ce n'est pas de son consentement que des troupes étrangères se sont portées sur les terres de l'empire.
« Il importe donc d'exposer les circonstances qui accompagnèrent le séjour du duc d'Enghien, et la permission qui lui avait été tacitement accordée par droit d'hospitalité.
« Il n'est pas moins très-convenable, comme Son Al-
tesse Sérénissime en a pris la résolution, de communiquer aux membres du collège électoral tout ce qui concerne cette affaire; je serais cependant d'avis de le faire non verbalement, mais en communiquant à chacun l'exposé historique avec les copies y annexées.
c Pour remplir ici les intentions de la cour, je ne puis, dans la position difficile et délicate où je me trouve, faire autre chose que d'exposer simplement aux ministres des cours avec lesquelles nous sommes particulièrement en relation les circonstances telles qu'elles se sont passées.
t Je l'ai fait à l'égard des légations de Russie, de Suède, de Prusse et d'Autriche, et elles sont de l'avis que, comme cette affaire avait passé directement à Carlsruhe, sans qu'on m'en ait parlé, je ne devais faire aucune démarche, ^i moins que je n'en reçusse l'ordre positif. »
Apostille à la dépêche précédente.
€ Jeudi 22 mars 1804.
« Le Moniteur ci-joint, dont j'ai l'honneur de vous faire passer un exemplaire, annonce aujourd'hui la sentence de mort prononcée par une commission spéciale contre le malheureux duc d'Enghien, amené mardi passé à Paris.
« Cette sentence a été, à ce qu'on a su hier matin-, exécutée au château de Vincennes, la nuit du mardi au mercredi, à deux heures du matin.
« L'exécution atroce du malheureux duc d'Enghien a produit une sensation difficile à rendre. Tout Paris
est consterné; la France le sera; l'Europe entière doit frémir.
« La noble réputation de Son Altesse Sérénissime exige que les cours connaissent qu'Elle n'a point participé à l'enlèvement du malheureux prince, et je crois qu'Elle ne peut se refuser d'instruire l'empereur de Russie des circonstances de cet événement.
t Je n'en trouve point dans la dépêche de Votre Excellence. Je suis donc décidé à ne parler de rien, à moins que l'on ne me provoque ; il est facile de se convaincre qu'on ne fera pas la moindre démarche vis-à-vis de moi, et que je ne serai par conséquent pas à même d'en parler, et d'appuyer surtout ce que Votre Excellence a exposé dans sa lettre.
« Gomme les jugements et les opinions du public sont très-précipités dans ce pays-ci, il est naturel que beaucoup de personnes viennent me questionner pour rectifier des faits qu'impunément chacun avance, selon qu'il est animé par des sentiments souvent très-opposés.
« Les feuilles publiques s'efforcent à faire croire que l'arrestation, telle qu'elle s'est faite, s'est exécutée du consentement de l'Électeur. Je me borne, à cet égard, à dire tout simplement que j'étais autorisé à le contredire, et qu'en effet Son Altesse Sérénissime n'en avait été instruite officiellement que trente-six heures après l'enlèvement.
<r Agréez, etc.
« Dalberg. p
Mais les embarras diplomatiques que le crime de 1804- suscita au gouvernement français sortent du
cadre assigné à ce récit; laissons les chancelleries européennes échanger des notes à ce sujet, et notons seulement, avant de raconter comment se termina le complot de Cadoudal, qui servit de prétexte à l'assassinat du duc d'Enghien, que lorsque la connaissance de cet événement parvint en Russie, l'empereur Alexandre et toute sa cour prirent le deuil, et qu'un cénotaphe fut élevé à Saint-Pétersbourg, avec une inscription latine dont voici la traduction : « Au grand et magnifique prince Louis-Antoine-Henri Bourbon Condé, duc d'Enghien, non moins digne de mémoire par sa valeur personnelle et celle de ses ancêtres que par sa mort funeste. Un monstre corse, la terreur de l'Europe, le fléau du genre humain, l'a dévoré à la fleur de son âge. »
La fin de l'affaire Cadoudal.
Tous ceux des amis de Cadoudal qui n'avaient pu quitter la France étaient ou morts ou en prison.
Ils avaient, de gaieté de cœur, accepté d'être les complices d'un homme que ses ardentes convictions avaient poussé dans une voie blâmable.
LE cmME DE 1804. 325
Il étail tout naturel qu'ils en subissent les conséquences.
Et elles devaient être terribles pour la plupart.
L'instruction marcha vite.
Au reste, à regard d'un grand nombre des accusés, il n'était pas nécessaire que le juge usât de beaucoup de finesse pour avoir des preuves de culpabilité : ils ne daignaient pas se défendre.
Quatre-vingts prévenus étaient enfermés dans la prison du Temple, et ils supportaient leur sort avec une insouciance qui ne se démentait pas ; ils passaient le temps à causer, à se promener ou à jouer, soit aux barres, soit 'à la balle ou au palet.
Les Morbihanais préféraient le chant; et chaque soir on pouvait entendre, aux environs du Temple, les accords de ces voix mâles et robustes, qui redisaient en chœur les pieux cantiques de la vieille Armorique.
Plusieurs fois, les gardiens avaient reçu l'ordre de défendre ces chants, dont les échos troublaient les agents de la police ; mais ils n'avaient jamais pu parvenir à les réprimer, et comme, en définitive , il était difficile d'empêcher des hommes qui savent qu'ils vont bientôt mourir de louer le Seigneur, on avait fini parles laisser en paix.
Georges Cadoudal, qui avait entraîné tous ces hommes à leur perte, n'avait reçu d'aucun d'eux rien qui ressemblât à une plainte, encore moins à un reproche, et il n'avait jamais cessé d'être l'objet des marques de déférence et de respect qu'ils avaient
coutume de lui témoigner.
L'acte d'accusation fut signifié â chacun des accusés; mais il en manquait un à l'appel : Pichegru.
Le 16 germinal au matin (5 avril), lorsqu'on était venu pour le chercher dans sa chambre afin de le conduire au greffe, on n'avait plus trouvé qu'un corps inanimé.
Le procès-verbal de cet événement, dressé immédiatement par le commissaire de police, constata que sur le lit de Pichegru gisait son cadavre, c paraissant âgé de quarante à quarante-cinq ans, taille de 1 mètre 78 centimètres, cheveux brun foncé, sourcils de même couleur, arqués, front large et chauve, yeux gris bleu, nez long et gros, épaté du bout et gros à la racine, bouche moyenne, menton rond et gras à fossette, visage plein et brun, forte tête, poitrine large, cuisses et jambes grêles à proportion du buste...
c Le cadavre avait autour du cou une cravate de soie noire, dans laquelle était passé un bâton de la longueur d'environ 40 centimètres et de 4-5 millimètres de circonférence, lequel bâton, faisant tourniquet autour de ladite cravate, était arrêté sur la joue gauche, sur laquelle il reposait par un de ses bouts, ce qui avait produit un étranglement suffisant pour donner la mort. >
Cette mort était-elle volontaire ou non? Était-ce le résultat d'un suicide ou d'un crime? Nul ne peut le dire, et la solution de ce lugubre problème demeura ensevelie sous les verrous de la prison et dans les ombres de la nuit pendant laquelle l'étranglement avait eu lieu.
LE CillME DE 1804. 327
Après que les accusés eurent reçu copie des actes de la procédure, il fut procédé à leur translation à la Conciergerie.
Georges, Moreau, Jules de Polignac, de Rivière et quelques autres furent logés dans les bâtiments de la Conciergerie des femmes, le reste à la grande Conciergerie.
Le lundi 27 mai, les débats s'ouvrirent.
La cour criminelle se composait de douze membres : Hémart, premier président ; Martineau, vice-président; Desmaisons, Rigault, Bourguignon, Lecourbe, Laguillaumye, Selves, Thuriot, Granger, Clavier et Dameuve, juges.
Trois juges suppléants, deux substituts et le procureur Gérard, complétaient le tribunal devant lequel prirent place quarante-sept accusés : Georges Cadoudal, Bouvet de Lozier, Russillon, Rochelle, Armand de Polignac, Charles d'Hozier, de Rivière, Louis Ducorps, Le Ridant, Picot, Gouchery, Rolland, Lajolais, Moreau, l'abbé David, Roger dit Loiseau, Hervé, Le Noble, Coster Saint-Victor, Ruben de la Grimaudière, Deville dit Tamerlan, Datry, Burban, Lemercier, Pierre- Jean Cadoudal, Le Lan, Even, Mérille, Troche père, Troche fils, Caron, Spin, Monnier, Denand, Verdet, Dubuisson, Galais, les femmes de ces cinq derniers et la demoiselle Hizay.
Cent trente-neuf témoins à charge et seize à décharge avaient été cités à comparaître.
On lut l'acte d'accusation ; on interrogea les accusés ; on donna la parole aux défenseurs, et, chose digne de remarque, le nom du duc d'Enghien ne fut pas pro-
328 vz cniME de 1804.
nonce pendant tout le cours des débats, et nul ne songea à l'incriminer!
Chacun paraissait avoir oublié que l'infortuné prince avait été mis à mort, sous l'inculpation d'être un des complices de Cadoudal!
Après que les avocats des accusés eurent parlé et que le ministère public eut répliqué, la parole fut donnée aux accusés, afin qu'ils pussent ajouter ce qu'ils croiraient utile à leur défense ; ce fut alors que Georges Cadoudal lit cette déclaration d'une voix ferme :
— Je vais aborder avec franchise et loyauté le véritable point de la discussion. Toujours attaché à la France et à la famille des Bourbons, près de deux années passées paisiblement dans les campagnes de l'Angleterre ne m'avaient pas refroidi. Toutes les nouvelles que je recevais de la France m'annonçaient que l'opinion publique était extrêmement prononcée ; que le vœu le plus ardent des Français était de voir renaître le gouvernement d'un seul et de le- voir se concentrer dans une seule famille ; qu'on n'aurait plus à craindre de bouleversement. Au moment du traité d'Amiens, je n'ignorais pas qu'il avait été question de proclamer Bonaparte empereur. D'après ces nouvelles, je me déterminai à passer en France et à voir par moi-même si l'esprit public était réellement tel qu'on l'avait annoncé être. Je me rendis à Paris avec six autres personnes ; je pris différentes informations. Mon intention, en débarquant en France, était d'examiner s'il n'était pas possible de faire tourner cette opinion fortement prononcée en faveur de la famille des Bourbons. Si j'avais cru cette opinion favorable à cette
famille, j'aurais aussitôt envoyé chercher un prince français, et, à son arrivée, on eût calculé les moyens qu'on eût jugé nécessaires pour arriver au résultat désiré. Mais, trompé dans mes espérances, je n'avais pas encore envoyé chercher ce prince français, et n'avais pas réuni six hommes.
t Voilà la vérité entière, et personne ne peut avancer le contraire. Ceux qui ont débité qu'un prince français était sur les bâtiments qui ont paru à Biville en ont imposé. Les espions français qui peuvent être à Londres ont, je n'en doute pas, déjà donné au gouvernement français la certitude que cette assertion était fausse. Je vous le répète, voilà la vérité entière. Je ne sais pas s'il existait dans cette affaire des caractères d'après lesquels on constitué une conspiration. Je ne connais pas les lois ; ainsi, je ne dis pas s'il y a ou s'il n'y apas.de conspiration. Vous les connaissez, messieurs ; je laisse à vos consciences d'en décider. >
Le dimanche 9 juin, après plusieurs audiences, la cour rendit son arrêt, dont voici les dispositions :
c Attendu que, d'après l'instruction et les débats, il est constant qu'il a existé une conspiration tendant à troubler la République par une guerre civile, en armant. les citoyens les uns contre les autres, et contre l'exercice de l'autorité légitime :
c Georges Cadoudal, Bouvet de Lozier, Bussillon, Rochelle, Armand de Polignac, Charles d'Hozier, de Rivière, Ducorps, Picot, Lajolais, Roger, Coster de Saint-Victor, Deville, Armand Gaillard, Alexis Joyaut,
Burban, Lemercier, Pierre Cadoudal, Le Lan et Mérille, sont convaincus d'avoir pris part à cette conspiration ; qu'ils l'ont fait dans le dessein du crime...
c Les condamne à la peine de mort et déclare leurs biens acquis à la République, conformément à la loi du 14 floréal an III.
c Attendu que Jules de Polignac, Louis Le Ridant, Jean-Victor Moreau, Henri Rolland et Marie-Micheline Hizay ont pris part à ladite conspiration, mais qu'il résulte de l'instruction et des débats des circonstances qui les rendent excusables, la cour réduit la peine encourue par les susnommés en une punition correctionnelle et les condamne à deux années d'emprisonnement. >
Gouchery, l'abbé David, Hervé, Le Noble, Ruben de la Grimaudière, Noël Ducorps, Datry, Even, Troche père et fils, Monnier, Verdet, Spin, Dubuisson, Caron, Gallais, Denand, les dames Monnier, Dubuisson, Gallais et Denand furent acquittés. Cependant, la cour renvoyait devant la cinquième section du tribunal de première instance ceux d'entre eux qui avaient reçu ou logé les conspirateurs.
Charles d'Hozier, Russillon, Rochelle, Armand de Polignac, de Rivière, Lajolais et Armand Gaillard virent leur peine commuée en celle de quatre années de déportation, traduite par la détention dans une prison d'État.
Le jugement prononcé, les condamnés furent ramenés à la Conciergerie.
Bonaparte, qui n'avait plus rien à redouter, pensa
qu'un peu de clémence ne nuirait pas à sa gloire, et il dépêcha l'adjudant Laborde auprès de Georges Cadoudal, pour l'engager à demander sa grâce.
Celui-ci, qui ne reconnaissait qu'au roi de France le droit de lui faire grâce, refusa net.
— Ce brigand-là, dit-il, voudrait m' avilir avant de m'assassiner !
Toutefois, ce qu'il ne croyait pas devoir faire pour lui, il pensa pouvoir le faire pour les autres, et il signa une demande, conçue dans les termes les plus dignes, en faveur de ses compagnons.
Malheureusement, elle ne fut pas prise en considération.
Le 15 juin, l'huissier Masson se présenta à la Conciergerie et annonça aux condamnés dont la peine avait été commuée qu'ils devaient quitter cette prison pour retourner au Temple.
Les autres comprirent qu'ils n'avaient rien à espérer.
On les transféra à Bicêtre.
Le dimanche 24 juin, on les ramena à la Conciergerie.
Le lundi 25, les douze condamnés, Georges en tête, montèrent sur trois charrettes qui les menèrent à l'échafaud dressé en place de Grève.
— Camarades, avait dit Georges en embrassant ses hommes avant le départ, il s'agit de montrer aux Parisiens comment meurent des chrétiens, des royalistes et des Bretons.
Une foule immense couvrait la place de Grève ; la force armée avait peine à contenir les masses vivantes qui se pressaient pour mieux voir le sanglant spectacle.
Pas une fenêtre, pas une lucarne qui ne fût occupée sur le parcours du funèbre cortège.
Lorsqu'il déboucha sur la place, par le pont au Change, il se fit une rumeur considérable : c'était à qui se hausserait sur la pointe des pieds, pour contempler les traits de ceux qui allaient mourir.
Georges avait demandé la faveur d'être exécuté le premier.
Elle lui fut refusée.
Tous les condamnés montèrent les degrés avec résignation, sans forfanterie ni faiblesse.
Quand vint le tour de Cadoudal et qu'il fut arrivé sur la plate-forme, il s'écria d'une voix retentissante :
— Camarades ! je vous rejoins ! Vive le roi !
Ce fut son dernier cri, celui qui résumait et expliquait toute sa vie.