PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
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Une fête* h la lHalmahw»
Il était sept heures et demie du soir.
Une longue file d'équipages, débouchant de la route de Paris, enfilaient l'avenue de tilleuls conduisant à la grille principale du château de la Malmaison, pour se diriger, par une longue allée de platanes, jusqu'au seuil de la blanche habitation brillamment éclairée.
Les personnes qui en descendaient mettaient pied à terre sous un porche en forme de tente, et se trouvaient introduites dans un grand vestibule qui prolongeait sur toute la largeur du rez-de-chaussée sa voûte, soutenue par quatre fortes colonnes de stuc.
Hommes ou femmes n'avaient plus alors qu'à s'assurer que l'ensemble de leur toilette n'avait pas trop
souffert du voyage qu'il fallait entreprendre pour franchir la distance qui sépare Paris de la Malmaison, et celles-ci, au bras de ceux-là, pouvaient faire leur entrée dans les salons consulaires pour répondre à l'invitation que leur avaient adressée le premier consul et M me Bonaparte, châtelains du lieu.
Depuis le 18 thermidor an X (6 août 1802), le séjour de la Malmaison avait été quelque peu délaissé pour celui de Saint-Cloud ; le futur empereur, qui avait fait de si bonnes parties de barres sur le vert tapis de la pelouse de la résidence aimée de Joséphine, avait compris que cet innocent délassement, pas plus que celui du colin-maillard qu'il, affectionnait, ne pouvait s'allier désormais à sa grandeur naissante, et à partir de l'automne de 1802, ce fut à Saint-Cloud que le couple consulaire commença à relever les formes souveraines, audience du dimanche, messe solennelle à la chapelle, etc.
Néanmoins, Bonaparte conservait toujours un faible pour la Malmaison, et souvent, dans ce premier étage des Tuileries qu'il disait être « triste comme la grandeur, » il songeait à aller passer quelques jours de vacances à la Malmaison, où il avait conservé l'habitude de réunir quelques-uns de ses fidèles.
Ce fut ainsi qu'un soir de ventôse an XII, comme on disait alors, ce qui paraissait à cette époque beaucoup plus simple que de dire un soir du mois de mars 1804, le premier consul avait organisé une petite fête intime à « son petit château des champs. »
Les décadis étaient les jour» qu'il choisissait de préférence pour ces réunions. Il n'avait cependant jamais
voulu forcer personne à l'observation du décadi, malgré l'opinion de son collègue Cambacérès, qui, en son conseil privé du 6 thermidor an VI, lui avait dit :
— Si vous permettez le travail le décadi et le repos le dimanche, tout le monde va faire le dimanche.
— Quand le Français est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se décide pour le diable ; mais quand il est entre le diable et la mode, il obéit à la mode. Or, si le gouvernement se conduit bien, tout ce qu'il fera sera à la mode, et s'il fête le décadi, on le fêtera à son exemple.
Or, le gouvernement se conduisait-il, bien en 1804-, alors que, sous prétexte de complots, des escouades policières sillonnaient les rues, toujours prêtes à arrêter tout ce qui portait ombre au pouvoir? C'est ce que nous ne nous permettrions pas de décider; toujours était-il qu'en cette année fertile en arrestations et en exécutions, on alla jusqu'à défendre de clouer les cercueils, afin que les janissaires du Consulat pussent s'assurer si un proscrit ne s'était pas caché entre ces planches funéraires, et qu'un registre spécial fut ouvert au secrétariat de la préfecture de police pour recevoir les déclarations des dénonciateurs.
Ce fut à cette époque que le préfet Dubois ne craignit pas de faire afficher à tous les coins de rue que dans les circonstances présentes, la dénonciation devenait une vertu publique.
Mais revenons à la Malmaison, d'où commençaient à s'échapper les sons bruyants d'un orchestre de danse, car, en ce temps, le signal du plaisir était donné de bonne heure : on avait été si longtemps privé de danse
qu'on avait hâte de réparer le temps perdu ; les bals pullulaient dans Paris, et tous s'ouvraient de trèsbonne heure, comme si on fût pressé de jouir, tant on sentait que rien n'était durable.
À huit heures, le bal de la Malmaison était dans tout son éclat.
Joséphine aimait la danse, et elle l'animait d'une grâce créole qu'elle savait unir à la vivacité française, à la grande satisfaction de sa petite cour, qui applaudissait de tout cœur, car alors la vogue était à la danse de caractère ; on admirait les beaux danseurs, et on faisait cercle autour d'eux.
Or, au moment où la dernière voiture, qui avait amené deux invités, M. et M me Bourrienne, était allée se ranger le long du corps-de-garde des guides, on entendit de nouveau venir à fond de train un lourd carrosse conduit par un cocher dont les claquements de fouet se succédaient rapides et pressés.
Les chevaux semblaient connaître le lieu de leur destination, car lorsqu'ils furent arrivés devant le porche, ils s'arrêtèrent d'eux-mêmes, et un homme se hâta de mettre pied à terre, tout en consultant sa montre.
— Deux minutes de retard ! Que va dire le premier consul?
Le personnage qui paraissait tant craindre d'être taxé d'inexactitude était un des familiers du château ; on l'appelait Pierre-François Real.
Sa fortune avait été prompte.
Né à Ghâlons en 1765, il avait vingt-cinq ans à peine lorsqu'éclata la Révolution, qui le trouva procureur au Châtelet.
C'était un homme doué d'une grande activité et d'une forte envie d'arriver; il commença par être substitut de Chaumette, puis il devint procureur de la Commune, et fut nommé accusateur public près le tribunal révolutionnaire.
Ce qui ne l'empêchait pas de faire du journalisme à ses moments perdus.
Il défendit comme avocat Carrier et les membres du comité révolutionnaire de Nantes, Babeuf et ses amis.
Toutefois, il eut besoin de se défendre lui-même, et probablement se défendit mal, car il fut jeté en prison à son tour et ne dut la vie qu'à la chute de Robespierre.
Il prit une part active au 18 brumaire; aussi, lorsque le premier* consul, à son avènement au pouvoir, composa son conseil d'État, il l'appela un des premiers à en faire partie, et là, il put apprécier par lui-même l'habileté et la pénétration de son esprit.
Il savait d'ailleurs que le citoyen Real avait été sous le précédent gouvernement initié aux affaires les plus secrètes et chargé même par le Directoire, au mois de fructidor an YI, de l'examen de tous les papiers relatifs à la fameuse conspiration de Pichegru ; aussi, depuis le moment où on avait reçu de l'agent Mehée de la Touche les premiers indices d'un nouveau complot — celui de Georges Cadoudal, — le premier consul l'avait plusieurs fois mandé près de lui pour le consulter.
Or, si on l'a vu si pressé d'arriver à l'heure à la Malmaison, c'est qu'il avait reçu l'ordre de s'y rendre,
non pas seulement pour y partager les plaisirs de la fête, mais encore pour y travailler. Il s'empressa donc d'entrer dans le salon de réception, meublé en style sévère, et dont la principale décoration consistait en deux peintures de premier ordre dont le sujet était emprunté aux poésies d'Ossian, alors la passion littéraire de Bonaparte, et dues aux pinceaux rivaux de Gérard et de Girodet.
La société était nombreuse : il y avait là la pupille du premier consuT, la belle Hortense, mariée à Louis Bonaparte, M mo de Rémusat, M me de Talouet, M me de Luçay, M me Savary, Emilie de Beauharnais, mariée à M. de Lavalette, M mo de Bourrienne, M Ue Bernadotte, M Ue Sophie de Barbé-Marbois, M Ue Élisa Monroë, et beaucoup d'autres jeunes et jolies personnes vêtues de robes de crêpe blanc garni de fleurs, et coiffées de guirlandes qui rehaussaient encore la fraîcheur de leur visage.
Quant aux hommes, ils s'appelaient Jérôme Bonaparte, Talleyrand, Bernadotte, de Lauriston, Bourrienne, Lavalette, etc., sans compter les beaux danseurs qui, rivalisant de grâces, faisaient assaut dans la galerie de poses apolloniennes, si recherchées par les merveilleux d'alors.
Quelques personnages graves, le col empesé dans de larges et épaisses cravates, engoncés dans des collets d'habits à haute forme, dont les pans venaient leur battre les mollets, en culottes courtes et en bas de soie, contrastaient par leur air austère avec les élégants cavaliers dont le visage respirait l'ivresse du plaisir.
Le premier consul était debout devant la cheminée et causait avec Gambacérès, tandis que M œe Bonaparte, assise sur un fauteuil brodé à son chiffre, s'entretenait avec M Ue de Lally-Tollendal.
En apercevant le conseiller Real, le premier consul abandonna tout à coup son interlocuteur, et fit quelques pas comme pour aller au-devant du nouveau venu; mais bientôt, réprimant ce mouvement, il reprit sa place, sans toutefois quitter Real des yeux.
Celui-ci alla s'incliner cérémonieusement devant M me Bonaparte, et vint aussitôt présenter ses devoirs au premier consul.
— Que dit-on à Paris? lui demanda brusquement Bonaparte.
— Général, l'arrestation de M. Armand de Polignac a fait le meilleur effet.
— Et les autres?
— Avant deux jours, Jules de Polignac et le marquis de Rivière seront pris; des agents sont sur leur piste ; ils ne peuvent nous échapper.
— Et Georges?
— On est sur ses traces.
Joséphine, avec ce don de divination particulier aux femmes, avait compris, à l'expression du visage de son mari, qu'il interrogeait son chef de la police; avec une certaine anxiété, elle s'approcha vivement des deux hommes :
— Citoyen Real, dit-elle avec un sourire un peu forcé, je suis sûre que vous avez découvert quelque nouvelle entreprise de nos ennemis. Ah ! je le sais bien, moi, qu'ils ne reculeront pas devant le poignard.
— Bon, bon, la voilà partie, interrompit Bonaparte. L'entendez-vous? Ne dirait-on pas que des épées de Damoclès sont suspendues partout où je passe ; voyons, rassurez-la une fois pour toutes, Real.
— Cela me sera d'autant plus facile que je sais complètement à quoi m'en tenir sur tous les bruits que la malveillance se plaît à entretenir, et que la conspiration de Georges Cadoudal, la seule qui eût été véritablement sérieuse, est aujourd'hui complétenenf avortée, grâce à l'habileté de mes agents.
— Et ce Georges est-il arrêté?
— Pas encore, mais il ne saurait nous échapper; sa retraite m'est connue, et il serait possible qu'à l'heure où nous sommes, il fût en notre pouvoir.
— Eh bien ! avais-je raison, reprit gaiement Bonaparte, de ne pas donner à cette fameuse conspiration plus d'importance qu'elle le méritait? Et maintenant, Joséphine, que te voilà tranquillisée sur ce point, danse, car voici M. de Luçay qui vient réclamer le quadrille que tu lui as promis.
Un jeune homme s'avançait en effet discrètement vers M m6 Bonaparte; celle-ci, satisfaite des assurances que lui avait données Real, l'accueillit avec un sourire, et bientôt, les accords de l'orchestre appelèrent les danseurs à leur place.
A peine Joséphine commençait-elle la première figure du quadrille, que Bonaparte se tourna vers Real et fit signe à Talleyrand d'approcher.
La physionomie du maître avait soudain pris une expression de mécontentement qui n'avait pas échappé
à ses deux confidents, et ceux-ci n'en auguraient rien de bon.
— Nous avons à causer, messieurs, leur dit-il. Tous deux s'inclinèrent.
— Et savez-vous de quoi?
Les deux hommes se regardèrent sans répondre.
— Je vais vous le dire. Tandis qu'on danse ici t que vous m'assurez que vous tenez tous les fils de la conspiration de Cadoudal, savez-vous ce que fait le duc d'Enghien? Vous l'ignorez, n'est-ce pas? Eh bien ! passons dans mon cabinet : je vais vous l'apprendre.
Et Bonaparte, marchant devant, se dirigea vers la pièce qui lui servait de cabinet, tandis que Real et Talleyrand le suivaient, l'air penaud.
Les premières mailles dp MeL
Le cabinet de travail du premier consul, disposé en forme de tente militaire et meublé avec une simplicité qu'il eût été difficile de dépasser, était attenant à la bibliothèque, et c'était dans cette dernière pièce que Bonaparte se tenait d'ordinaire, bien qu'il prétendît qu'elle ressemblait à une sacristie d'église.
L'intérieur de cette bibliothèque, d'un style sévère et orné de colonnes, était en bois d'acajou ; les livres qui la garnissaient se renouvelaient sans cesse; les cartes et les plans y tenaient une place considérable, et c'était afin de les pouvoir consulter tout à son aise que Bonaparte avait fait échelonner des tables qui se prolongeaient jusque dans la galerie.
Dès que les trois hommes eurent trouvé place autour de l'une de ces tables, Bonaparte reprit la parole, et s'adressant à Real :
— Comment donc ne me dites-vous pas que Dumouriez est à Ettenheim avec le duc d'Enghien, et que tous deux y organisent des complots militaires, à quatre lieues delà frontière? Il faut que ce soit le général Moncey qui m'apprenne cela par sa correspondance ! '
Et comme Real allait essayer de se disculper :
— Que fait donc M. deMagsias à Carlsruhe, reprit le premier consul avec sévérité, qu'il ne nous apprenne pas ce qui se passe dans le grand-duché de Bade? Les émigrés se rassemblent de toutes parts à Offenbourg et à Ettenheim, près du duc d'Enghien. Dumouriez y est venu de Londres, et il ne nous mande rien de tout cela dans ses dépêches.
M. de Massias était le chargé d'affaires de France près de l'électeur de Bade.
La bombe dirigée contre Real avait dévié, et en atteignant M. de Massias, épargnait le conseiller, qui profita de la diversion.
— Mais, dit-il en répondant aux paroles du pre-
mier consul, il a cependant reçu des instructions particulières.
— Je suis surpris en effet, dit 'à son tour M. de Talleyrand, que M. de Massias ne nous ait pas tenu au courant de ce qui se passait à Offenbourg et à Ettenheim ; j'ai su qu'il avait épousé une parente de la baronne de Reich, la directrice du comité d'Offenbourg, et il est bien possible qu'il se soit laissé circonvenir et aveugler. Au reste, si les émigrés se rassemblent de nouveau sur les bords du Rhin, il faut les y laisser venir et les y prendre ; ce sera le moyen de mettre enfin un terme à tous leurs complots.
— Ettenheim ! reprit Bonaparte en consultant une des cartes qui étaient tout ouvertes sur la table. Connaissez-vous cette ville?
— Non pas que j'y sois allé, répondit Real, mais je sais qu'au commencement de la révolution, le cardinal de Rohan, qui l'habitait, y accueillit avec empressement les émigrés, et notamment la légion du vicomte de Mirabeau. C'est même de là qu'en 1791, après l'entreprise manquée sur Lyon, les trois princes de la maison de Condé vinrent, de concert avec ce dernier, faire une nouvelle tentative sur Strasbourg, pour marcher ensuite vers Paris.
Bonaparte, tout en écoutant son conseiller, semblait réfléchir ; soudain il se leva :
— Écrivez, lui dît-il.
Real prit une plume, du papier et attendit.
Bonaparte croisa ses mains derrière son dos et se mit à marcher tout en dictant :
12 Lfi CRIME DE 1804.
c Paris, le 10 ventôse an XII.
Le conseiller ôHÈlat chargé de la direction et de la suite de toutes les affaires concernant la tranquillité et la sûreté intérieure et extérieure de la République, au conseiller d'État, préfet du département du Bas-Rhin.
« Je vous recommande, citoyen préfet, d'ordonner de suite les dispositions nécessaires pour savoir si le ci-devant duc d'Enghien est toujours à Ettenheim.
€ Les informations que vous ferez prendre doivent être promptes et sûres, et il importe que j'en connaisse les résultats sans le moindre retard.
< Dans le cas où il ne serait plus dans cette ville, vous m'en informerez sur-le-champ par un courrier extraordinaire, et vous m'indiquerez en même temps l'époque précise où il a cessé d'y paraître, quelle route il a prise, et à quelle destination on croit qu'il s'est rendu.
« J'ai l'honneur de vous saluer »
— Signez, ajouta Bonaparte.
Real signa.
— Maintenant, envoyez cette lettre par un courrier. Vous, Talleyrand, vous écrirez cette nuit à MM. Reinhard et de la Chevardière, à Hambourg; à M. Didelot, à Stuttgard; à M. Otto, à Munich; à M. Bignon, à Cassel ; en un mot, à tous les ministres français qui se trouvent sur la ligne que peuvent suivre les agents anglais ou les émigrés, pour leur faire part des soup-
çons que j'ai conçus et les engager à redoubler d'attention et de surveillance, et vous recommanderez spécialement à Didelot de suivre pas à pas les démarches de Spencer Smith, et de s'assurer s'il n'a pas auprès de lui, sous son vrai nom, ou sous un nom supposé, un agent royaliste nommé l'abbé Péricaud. Enfin, vous manderez aux préfets des départements voisins de la frontière du Rhin, et à ceux surtout des départements réunis récemment à la France, de s'assurer si l'on ne fait aucune tentative de soulèvement, soit sur les soldats, soit sur les populations de ces contrées.
— Ce sera fait, général.
— Ils verront bien, reprit Bonaparte en se parlant à lui-même, et dont le regard prit soudain une expression étrange, si je suis un chien qu'on peut assommer dans la rue!
Il eût été dangereux, surtout pour M. de Talleyrand, d'émettre un avis opposé à celui du premier consul, qui, en prononçant ces dernières paroles, avait jeté sur le ministre un coup d'oeil significatif.
C'est que, depuis quelque temps, la confiance absolue que Bonaparte portait à M. de Talleyrand commençait à être un peu ébranlée, et cela provenait de faits tout particuliers.
Après la conclusion du traité d'Amiens, Talleyrand avait joué à la Bourse sur les fonds publics, alors qu'il connaissait seul la nouvelle, et il avait engagé Bonaparte à l'imiter.
Or, malgré toutes les prévisions contraires, une baisse considérable avait eu lieu, et la spéculation s'était soldée par une perte énorme.
Puis, dans l'affaire de la sécularisation des États d'Allemagne, on l'avait accusé d'avoir rançonné à son profit les princes allemands.
Enfin, ce que Bonaparte lui reprochait surtout, c'était d'être demeuré en bonnes relations avec les anciens nobles restés en France, ou rentrés par suite de l'amnistie.
11 était donc bon qu'il appuyât sans réserve les idées de Bonaparte. Il ne manqua pas de le faire.
— Il est temps, dit-il, de mettre un terme à de si horribles attentats ; il faut prendre le duc d'Enghein sur le fait, puisqu'il fait partie de la conspiration actuelle ; il faut donner une leçon à ceux qui se sont fait une habitude journalière de conspirer contre votre vie.
Cette tirade produisit l'heureux effet que Talleyrand en attendait; elle répondait aux plus secrètes pensées du premier consul.
Real, lui, se contenta d'approuver tout ce que disait le ministre.
— Messieurs, reprit Bonaparte, vous m'avez compris : nous nous occuperons sans désemparer de cette affaire. Mais notre absence du salon se prolonge ; après les soucis, le délassement; venez, messieurs.
Et tous trois rentrèrent dans la galerie.
Toute trace de préoccupation avait disparu sur la physionomie de Bonaparte ; il avait tressé la première maille du filet dans lequel il devait envelopper le malheureux prince qu'il affectait de considérer comme un ennemi dangereux ; il était bien sûr que sa victime ne pourrait lui échapper.
Quant aux principaux personnages impliqués dans
la conspiration Cadoudal, les rapports de ses policiers concluaient tous à leur prochaine capture.
Tout allait donc pour le mieux, et le vainqueur d'Italie pouvait sans inconvénient se donner maintenant tout entier à ses invités.
Le bal était dans toute sa splendeur, bien que la plupart des danseurs fussent groupés ep cercle autour d'un cavalier dont le nom seul faisait tourner toutes les têtes, et qui, donnant la main à une femme d'une rare beauté, dansait avec une élégance sans pareille une valse qu'il avait créée.
C'était le fameux marquis de Trénitz.
Sa valseuse se nommait M me Murât.
C'était merveille que de les voir s'élancer d'un mouvement rapide et effleurer à peine le parquet.
Ils tournoyaient avec une assurance et une facilité qui provoquaient de toutes parts les applaudissements les plus flatteurs.
A la « trénitz » succéda une gavotte, et, dans cette nouvelle expression de l'art chorégraphique, le marquis poussa l'enthousiasme jusqu'aux dernières limites. Mais il recevait les compliments avec la modestie du vrai talent, et on l'entendit, la danse finie, adresser h une personne qui le félicitait sur son grand mérite ces mots, que l'histoire a conservés :
— Étiez-vous au moins bien placé pour me voir?
Puis, après le beau danseur, ce fut le tour du beau chanteur, de l'incomparable Garât, qui eut le rare privilège de n'avoir point de détracteurs et dont la voix, la méthode, le goût exquis furent admirés des juges les plus sévères.
Mais si toutes ces qualités le plaçaient au premier rang des artistes-hommes du monde de son temps, ses ridicules lui firent une seconde célébrité.
Son costume excentrique, son accent « langou-eux, » sa façon précieuse de marcher, de saluer, tout en lui était prétentieux jusqu'à l'extravagance; néanmoins, il était très-recherché, et tous les hôtes de la Malmaison le choyaient et le traitaient en enfant gâté.
Assis au clavecin, il chanta d'une façon ravissante, et le premier consul le complimenta.
Après lui, Vioti exécuta un de ses plus ravissants concertos, et Crescentini, le célèbre soprano, le favori de Bonaparte, qui l'avait fait venir d'Italie, se fit entendre.
Bref, musique, danse, chant, tout était réuni pour donner à la fête consulaire l'attrait désirable : ce n'étaient plus les sauteries intimes dont la duchesse d'Abrantès nous a laissé les croquis légers et « qui s'agitaient le plus souvent sur le tapis vert de la pelouse, sous ce bouquet d'arbres à gauche, tour à tour salle de bal et salle à manger ou salle de concert, avec la lune pour lustre, les étoiles pour bougies, le jardin pour cadre, et son orchestre domestique jetant dans la brise parfumée ses bouffées d'harmonie mêlées au rire des jeunes filles. i>
Non ! c'était la réception quasi-officielle préludant à celles de la cour impériale qui allait bientôt s'élever sur les ruines du Directoire et du Consulat.
Fête ou réception à laquelle les satellites de l'astre levant désiraient ardemment être invités, et dont chaque élu tenait à honneur de ne se retirer que le dernier.
Réâl et Talleyrand n'eussent pas manqué de rester jusqu'à l'achèvement du quadrille final; mais le devoir ' leur avait commandé une retraite prématurée.
L'un. avait des ordres à donner pour qu'on traquât comme des fêtes fauves quelques personnes qui avaient osé donner asile à des royalistes compromis dans la conspiration de Gadoudal, au mépris de la loi qui les rendait passibles, au minimum, de six ans de fers.
L'autre avait pour mission spéciale de faire savoir, dans toutes les capitales de l'étranger, qu'il y avait dans un coin de l'Allemagne un foyer de révolution qui menaçait la paix du monde, et que le vainqueur des Pyramides, le triomphateur de Marengo, redoutait non le roi de quelque grande et forte nation, non le chef de nombreuses armées, mais un jeune prince vivant obscurément dans l'exil, Henri de Bourbon, duc d'Enghien.
Le* traqueur» de Paris*
La rue de la Montagne-Sainte-Geneviève est une de celles que les embellissements de Paris ont complètement changé de physionomie, et dont il ne reste
pour ainsi dire que juste ce qu'il en faut pour que le curieux puisse avoir une idée de remplacement qu'elle occupait jadis, alors qu'elle n'était coupée ni par le boulevard Saint-Germain, ni par la rue des Écoles.
En 4804, c'était une rue qui méritait assez qu'un auteur ancien eût dit d'elle qu'elle était rue « laide, orde et misérable. * Elle reliait la place Maubert à celle de Saint-Étienne-du-Mont, et ses maisons hautes et noires étaient habitées par des artisans, des jeunes gens qui étudiaient aux diverses écoles du quartier. Quant aux boutiques, on n'y voyait guère clair en plein midi, et des cabarets d'assez piètre mine s'y montraient nombreux.
Le 18 ventôse, dans l'après-midi, quiconque eût passé dans la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève eût pu remarquer ceci : aussi bien dans le cabaret qui faisait le coin de la rue du Clos-Bruneau que dans celui qui existait à l'angle de la rue Traversine, les petits rideaux à carreaux rouges et blancs qui ornaient les fenêtres des devantures se trouvaient retroussés de chaque côté, et un ou deux hommes assis devant une table buvaient, ou plutôt avaient l'air de boire, tout en ne quittant pas du regard la rue.
Et chez tous les autres marchands de vin échelonnés, il y avait de ces consommateurs silencieux qu'un observateur eût bien vite reconnus, malgré la différerfce du costume de chacun, pour appartenir à cette institution dont Dubois était le chef, et qu'on nommait la préfecture de police.
Il est bon d'ajouter qu'afin de ne pas éveiller l'attention, ces personnages avaient le soin de se relayer de
temps à autre : tel qui depuis une heure se trouvait au cabaret du Bon coing venait s'installer à celui des Barreaux verts, et son camarade allait prendre sa place.
Le jour commençait à baisser et, depuis sept heures du matin, tous ces gens faisaient le même manège.
Dans la rue, on voyait aussi, marchant lentement, tantôt un commissionnaire une lettre à la main, faisant mine de chercher une adresse qu'il ne parvenait pas à trouver.
Puis c'était un rémouleur qui, depuis deux heures de l'après-midi, repassait les mêmes couteaux.
Bref, promeneurs, marchands ambulants, faux buveurs, tout cela était à son poste, et obéissait à une consigne donnée.
Deux inspecteurs, qui répondaient aux noms de Buffet et de Caniolle, venaient de déboucher de la place Saint-Étienne-du-Mont, et descendirent la rue; l'un suivit les maisons de gauche, en tenant à la main son mouchoir, comme s'il voulait éternuer; l'autre prit sa droite, la canne levée et reposant comme un fusil sur son épaule.
Au même instant, un marchand d'habits qui se désaltérait depuis un moment au Saint-EspHt remonta vers l'église et fit le tour de la place en criant d'une certaine façon:
— Vieux habits, vieux galons, habits! habits!
Tout cela voulait dire qu'un cabriolet, guetté depuis longtemps, venait d'apparaître sur la place Saint- Etienne et se tenait rangé près de la rue des Sept- Voies.
C'était une de ces disgracieuses voitures à caisse jaune clair, et portant sur sa partie la plus apparente le numéro 53, en gros chiffres noirs sur un fond blanc.
Aussitôt, tous les gens qui étaient clans l'intérieur des cabarets sortirent, ou tout au moins se mirent sur le seuil des portes, tout prêts à s'élancer au dehors au premier signal.
Or, tandis que ceci.se passait, il y avait une certaine animation dans une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par une boutique de fruitière. Plusieurs hommes, réunis dans l'arrière-boutique, causaient ensemble et se partageaient des armes qu'ils s'empressaient de dissimuler dans leurs vêtements, tandis qu'une jeune fille, qu'on appelait Denise, faisait un paquet de hardes au milieu duquel elle avait enroulé dans un bas de laine, une somme de 36,000 fr. en or étranger.
La fruitière, qu'on appelait M me Lemoine, faisait le guet dans sa petite boutique, où entraient peu d'acheteurs.
Le plus âgé des trois hommes qui se trouvaient là pouvait avoir une trentainejd' années ; il se nommait Georges Gadoudal. Les autres s'appelaient Joyaut, Raoul Gaillard et Burban.
Ils avaient formé le projet avec quelques autres, projet plus audacieux que réfléchi, de rendre la France à son roi légitime, et, pour cela, de renverser le premier consul; et c'était afin d'arrêter le chef de cette entreprise qu'il y avait tant d'agents de police dans la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. .
Pour faire comprendre l'importance que Bonaparte attachait à la capture de Cadoudal et des faits qu'on lira plus loin, quelques mots d'explication sont d'autant plus indispensables ici pour l'intelligence de ce qui va suivre, que nombre de personnes confondent encore l'affaire Cadoudal avec celle dite de la machine infernale, qui lui est antérieure de trois ans.
c On conspire dans les rues; on conspire dans les salons, » avait dit avant de mourir Joseph Aréna, qui croyait par ce mot justifier sa tentative.
C'était le refrain de tout l'entourage du premier consul, et cela était tout naturel.
Bonaparte conspirait sans cesse lui-même contre la révolution dont il était issu, afin de substituer son autorité absolue à celles qui s'étaient successivement emparées du pouvoir depuis 1789, et il comprenait bien, sans toutefois vouloir se l'avouer, que les jacobins ne lui pardonneraient pas de trahir ce qu'ils appelaient la cause de la liberté, et que les royalistes ne consentiraient jamais à voir le trône, que la fureur populaire avait brisé en en voulant modifier la forme, reconstruit au profit de tout autre que son possesseur légitime.
Il résultait de cette situation que les républicains d'un côté, et les royalistes de l'autre, causaient de continuels soucis à l'ambitieux général qui, à force de victoires et de volonté, allait toucher au sommet du pouvoir suprême et ceindre de la couronne impériale son front de soldat heureux.
Plus le moment approchait, plus Bonaparte avait conscience du danger qu'il courait d'être renversé ; un
grain de sable pouvait suffire pour faire crouler l'édifice, et si, comme l'avait dit le ministre anglais, M. Pitt, le gouvernement était à la merci d'un coup de pistolet, le futur empereur et ses familiers partageaient cette opinion, et ce qu'ils redoutaient le plus au monde, c'était que l'événement vînt la confirmer.
Ces dispositions hostiles des deux grands partis qui divisaient la France étaient soigneusement observées par l'Angleterre, qui, après la paix d'Amiens, n'avait pas tardé à tout faire pour la violer, et le premier consul ne recula pas devant la pensée d'une invasion en Angleterre. C'était un dessein hardi ; mais il en était arrivé à ne plus compter avec les tentatives audacieuses, et celle-ci plaisait à son esprit dominateur et à son tempérament ardent.
Or, le grand grief que Bonaparte avait contre l'Angleterre, c'était l'hospitalité que cette nation accordait à tous les proscrits. Des princes français résidaient à Londres, et, bien qu'il y eût la mer entre eux et leur patrie, cela ne suffisait pas à l'inquiète appréhension du premier consul. Il avait élevé la prétention que ces princes fussent tenus àe se rendre à Varsovie ; mais l'Angleterre avait sagement répondu que tout Français réfugié sur son sol hospitalier était libre d'y demeurer, et qu'elle n'avait aucun motif pour l'empêcher de rentrer dans sa patrie quand il eh trouverait l'occasion.
C'était au gouvernement français de prendre ses mesures pour s'opposer à la rentrée de ceux dont il croyait avoir à craindre le retour.
Quant aux conspirations, beaucoup n'existaient que
dans l'imagination de ceux qui les redoutaient ; cependant, il s'en produisit qui non-seulement furent les accidents naturels de l'état de choses que nous venons de relater, mais qui furent l'expression même du sentiment politique d'une partie de la nation, si péniblement frappée par la Révolution et ses suites.
Parmi celles qui ont si grandement occupé l'opinion publique, la conspiration de Cadoudal est à peu près la seule qui méritât d'être étudiée ; elle fut d'ailleurs indissolublement liée au meurtre du duc d'Enghien, puisqu'elle servit de prétexte à cet odieux attentat qui, jugé à soixante-dix ans de distance, sans haine et sans -passion politique, n'a rien perdu de son caractère criminel.
Georges Cadoudal, né en 1771, à Brech, près d'Auray, en Bretagne, était le fils d'un cultivateur aisé qui le fit étudier au collège de Vannes.
Le jeune homme s'éleva dans les principes qui étaient alors ceux de tout honnête Breton, la crainte de Dieu et la fidélité au roi.
Aussi, quand la révolution éclata, le jeune Cadoudal prit les armes pour défendre ses principes et devint capitaine dans le corps de Stofflet.
Après la déroute de Savenay, il revint dans le Morbihan et souleva de nouveau les bandes royalistes.
Il fut arrêté, jeté en prison à Brest, d'où il parvint à s'échapper, et ce fut à partir de ce moment un des chefs les plus redoutés de la chouannerie bretonne.
Le désastre de Quiberon n'abattit pas son courage : on le vit derechef à la tête des volontaires des landes de la Basse-Bretagne.
ê 24 LE CRIME DE 1804.
Toutefois, il déposa les armes en 4796, les reprit en 1799, et à la suite de conférences avec Brune, il quitta la France en 1800, malgré les offres brillantes à lui faites par Bonaparte, qui ne lui pardonna pas de les avoir repoussées.
Il partit pour l'Angleterre .
Ce fut là que vers 1802, il imagina de rentrer en France pour enlever Bonaparte en plein jour, avec l'aide de ses fidèles Morbihanais.
Il était parvenu à s'entendre avec Pichegru et Moreau, émule et rival du premier consul, poussé surtout dans le parti des mécontents par sa femme, créole jalouse de la fortune rapide de Joséphine, et qui ne rêvait qu'à la supplanter.
Pichegru et Moreau étaient en relations par l'intermédiaire de l'abbé David, ancien curé d'Uzerche qui, à la suite de fréquents voyages qu'il faisait de Londres à Paris, fut arrêté, et Pichegru le remplaça par Lajolais.
Ce fut sur les côtes de la Normandie que Georges projeta de débarquer, ce qui eut pour résultat de mettre le département de la Seine-Inférieure sous la surveillance la plus active de la police qui, naturellement, avait eu vent de ce qui se tramait.
Mais Georges ne s'en doutait guère, et il travaillait ardemment à l'organisation de son plan.
c Des lignes de correspondance, dit l'auteur de Y Histoire des guerres de l'Ouest, furent établies depuis la côte.
c La première station en venant de la mer était à Guillemcour, entre Envermeu et Criel, chez Pageot;
LE CRIMB DB 1804. 25
la seconde à la ferme de la Poterie, au hameau d'Hautelemont, commune de Saint-Rem y, chez les époux Détrimont; la troisième à Preuse ville, chez Loise). Là, cette ligne se divisait en trois branches. La première sur la gauche avait ses stations à Aumale, chez le maître de pension Monnier ; à Feuquières, chez Boniface Colleaux; au Monceau, commune de Saint- Omer, chez Leclerc; à Auteuil, entre Béarnais et Méru, chez Quentin Rigaud; à Saint-Lubin et Jouyle-Comte, chez Jean-Baptiste et Nicolas Massignon; à Saint -Leu-Taverny, chez le vigneron Lamotte.
c Les stations du second embranchement, celui du milieu, étaient à Gaillefpntaine, chez la veuve Lesueur ; à Saint-Clair, chez Daché ; à Gournay, chez M"* de Caqueray.
« L'embranchement de droite prenait ses étapes à Roncherolles et Forges, chez les Gambu; à Saint- Crépin, commune de Lorleau, près Lyon-la-Forêt, chez M. de Bartengles; à Etrepagny, chez Damonville ; à Vauréal, chez Bouvet de Lozier ; à Eaubonne, dans la vallée de Montmorency, chez Hyvonnet. »
On le voit, les routes étaient tracées et pourvues de gîtes jusqu'à Paris, où deux royalistes ardents, Charles d'Hozier, qui s'était improvisé marchand de chevaux, et de Soi de Grisolles, son auxiliaire, préparaient les voies.
Toutes les mesures prises, il s'agit de reconnaître la situation des choses, et deux éclaireurs partirent de Londres pour Paris.
C'étaient deux Normands Picot et Lebourgeois.
Ils s'embarquèrent fort tranquillement, débarquèrent sans difficulté et arrivèrent à Pont-Audemer.
Mais l'officine policière veillait.
A peine eurent-ils mis le pied daijs la ville, qu'ils furent appréhendés au corps et jetés en prison ; puis, un beau jour, on les envoya à Paris. On les fit passer devant une commission militaire, et on les interrogea.
Comme ils ne voulurent faire aucune révélation, on ne jugea pas à propos de les maintenir plus longtemps en prison.
On les fusilla !
I* consptratloa Cadondal,
Georges avait choisi le port d'Hastings pour quitter l'Angleterre avec sept de ses compagnons : Hermely, La Haye Saint-Hilaire , Brèche, Joyaut, Querelle, Troche fils et Louis Picot.
En août 4803, les conjurés montèrent sur le cutter Vencego, qui fit rapidement la traversée delà Manche.
Mais toute la côte normande, bordée de falaises, était soigneusement gardée; le débarquement clandes-
tin était difficile à opérer, et cependant on ne pouvait pas en effectuer d'autre.
Enfin, le capitaine Wright, qui commandait le navire, aperçut une brèche dans la falaise de Bi ville, à quatorze kilomètres sud du Tréport.
La nuit venue, Georges et ses amis descendirent sur la grève.
Mais une fois là, il fallait gravir la falaise ; l'escalade était à peu près impossible ; heureusement qu'on aperçut une corde qui pendait du haut du rocher, et servait aux pêcheurs pour relever leurs filets.
Les huit royalistes s'y cramponnèrent, et, s'aidant des pieds et des mains, parvinrent au faîte de l'escarpement.
Ils étaient en France; bientôt ils furent à Paris.
Tous se logèrent dans des quartiers disséminés.
On s'occupa des moyens d'exécution du plan combiné.
On savait que le premier consul se rendait à Saint- Ci oud, en suivant les quais ; il fut convenu que Cadoudal l'attendrait à la tête de soixante-dix Bretons et attaquerait la voiture sur le quai de Chaillot. On tuerait les chevaux, et la lutte s'engagerait entre les cavaliers formant l'escorte et les compagnons de Georges.
Lutte en plein jour, homme contre homme : duel étrange, sans autre alternative que la victoire ou la mort.
Car le chef du complot l'avait dit hautement : il lui plaisait de venir, champion de la cause royale, enlever en plein Paris Bonaparte, l'usurpateur du pouvoir;
mais pour rien au monde, il n'eût consenti à ce qu'un des siens s'embusquât dans l'ombre, arme en main, comme un bandit, pour guetter au passage l'homme qui, sans défiance, passe à la portée d'un pistolet ou d'un poignard.
D'ailleurs, ce qu'on voulait, ce n'était pas frapper le premier consul : c'était s'emparer de sa personne et l'envoyer en Angleterre, et, par une bizarre singularité, c'était l'île Sainte-Hélène que le gouvernement britannique avait désignée pour lui servir de prison.
Pichegru et Moreau devaient appeler les troupes sous le drapeau royal, et le comte d'Artois, ainsi que le duc de Berry, qu'on attendait de Londres, paraissant à un moment donné, achevaient par leur présence d'entraîner le peuple à acclamer la restauration de ses princes légitimes.
Tout ceci convenu, il fallait réunir les hommes nécessaires et se procurer des armes et des munitions.
On s'occupa de l'un et de l'autre.
Charles d'Hozier, le jeune, parvint à cacher chez lui quarante-cinq kilogrammes de poudre que lui avait apportés un Breton de ses amis, nommé Le Noble; mais la police en eut vent et envoya un commissaire pour faire perquisition. Le commissaire était royaliste; il prévint d'Hozier, qui put 'cacher les poudres et se sauver.
Or, comme il fallait toujours que la police arrêtât quelqu'un, elle s'empara de d'Hozier aîné et de Le Noble, qui furent emprisonnés.
Puis ce fut le tour de Soi de Grisolles, qui fut arrêté sur les boulevards.
Querelle ne tarda pas à aller le rejoindre en prison.
Pendant ce temps, Brèche et La Haye Saint-Hilaire levaient en Bretagne des hommes de bonne volonté. Ce n'était pas le nombre qui manquait! Tous les Morbihanais désiraient s'enrôler; mais Georges n'en voulait que quatre-vingts au plus, et il était difficile de choisir les plus braves parmi tous ces braves, les plus courageux parmi tous ces vaillants Bretons, qui ne demandaient qu'à mourir pour le triomphe de la cause royale.
Trois mois s'étaient passés.
Le comte d'Artois, le duc de Berry et Pichegru n'avaient pu encore réussir à s'embarquer, et la police devenait de plus en plus vigilante.
Au'mois de décembre, Armand de Polignac, Coster Saint-Victor, Roger, Deville, Le Mercier, Lelas et Pierre-Jean Cadoudal débarquèrent à leur tour.
Enfin, le 16 janvier 1804, un troisième débarquement amena [Pichegru, Lajolais, Jules de Polignac, le marquis de Rivière, Armand Gaillard, Rochelle et Louis de Russillon.
Les arrestations commencèrent à se multiplier. Querelle fut condamné à mort. Il ne voulait point mourir. Il préféra parler.
Par les indications qu'il donna, il fut facile à Dubois et à Real, conseiller préposé à la surveillance de la tranquillité publique, de peupler les prisons de France de prévenus.
Ils en cueillirent un peu partout.
Querelle avait prétendu que Georges Cadoudal était à Paris avec quinze cents hommes.
La police n'eut plus qu'un rêve, celui de mettre sous les verrous ces quinze cents conspirateurs.
Ne les trouvant pas dans la capitale, par la bonne raison qu'ils n'y étaient point, elle chercha dans la Seine-Inférieure et dans la Somme, et composa un assortiment d'inculpés digne d'être offert au premier consul comme un bouquet d'ennemis de choix.
Ce fut ainsi que MM. de Bourbel, de Calonne, de Caqueray, d'Imbleval, de Lépine furent appréhendés au corps, ainsi que M me d'Ancourt, une noble dame qui fut enlevée de son château sans que personne sût ce qu'elle était devenue, et qu'on retrouva plus tard, grâce aux démarches de M me Louis Bonaparte, aux Madelonnettes, en compagnie des femmes de mauvaise vie.
La chasse aux royalistes était organisée.
Tandis que les sbires de Real et les agents du préfet Dubois fouillaient Paris dans l'espérance de mettre la main sur de nouveaux conspirateurs, on essayait par tous les moyens possibles d'obtenir des révélations de ceux qu'on tenait en prison.
Mais les Querelle étaient rares parmi les hommes qui s'étaient résolument joints à Cadoudal, et lorsque, Sol de Grisolles arrêté, on voulut arracher de lui des aveux, il trompa l'espoir du grand juge ; alors on renouvela pour lui les supplices de la question : on lui mit les poucettes, et on les lui serra jusqu'à ce que les ongles sautassent.
Mais c'était un homme de cœur: il supporta héroïquement la douleur. Voyant qu'on n'en pouvait rien tirer, on se borna à le jeter au fond d'un ca-
banon de Bicêtre pour l'y laisser pourrir. Quand il sortit, dix ans plus tard, de ce tombeau, presque perclus, à demi-aveugle, c il ressemblait plus à un cadavre qu'à un vivant. »
Pendant tout le mois de février, de nouvelles arrestations furent, opérées. Louis Picot, le domestique de Georges, tombait aux mains des agents ; Mérille, Coster Saint-Victor, Roger, Bonnet, Armand de Polignac étaient pris, et la chasse à l'homme n'en continuait que plus active.
Certes, les gens arrêtés étaient captuf e importante ; mais plus on arrêtait, plus on s'apercevait que la conspiration avait des rameaux multiples, et plus le premier consul comprenait la nécessité de s'emparer du chef, de l'organisateur du complot, de Georges Cadoudal.
Depuis cinq mois, il était à Paris, et jusqu'alors la police, si active et si ingénieuse, n'avait pu encore parvenir à découvrir sa retraite. Quel affront pour elle!
Aussi des mesures tout à fait inusitées furent-elles prises : on appela des troupes en toute hâte, comme s'il eût fallu des régiments entiers pour arrêter un homme; les barrières furent fermées, le mur d'octroi environné de vedettes et de factionnaires qui, nuit et jour, faisaient retentir l'air du cri :
— Sentinelle ! prenez garde à, vous !
On se serait cru dans une place de guerre.
Sur tous les murs on lisait le signalement de Georges Cadoudal en ces termes :
c Georges Cadoudal, dit Larive, dit Masson, trente-
quatre ans, et n'en paraissant pas davantage; cinq pieds quatre pouces, extrêmement puissant et ventru, épaules larges, d'une corpulence énorme; sa tête très-remarquable par sa prodigieuse grosseur, cou très-court, le poignet fort, doigts courts et gros, jambes et cuisses peu longues, le nez écrasé et comme coupé dans le haut, large du bas; cheveux châtain clair assez fournis, coupés très-court, ne fri sant point, excepté le devant où ils sont plus longs ; teint frais, blanc et coloré ; joues pleines et sans rides ; bouche bien faite, dents très-blanches , barbe peu garnie, favoris presque roux, assez fournis, mais n'étant ni larges, ni longs; menton renfoncé. Il marche en se balançant et les bras tendus, de manière que les mains sont en dehors. »
Avec un signalement aussi détaillé, il était bien difficile qu'un homme se promenât impunément dans Paris sans être reconnu.
Cependant cela était.
Évidemment, des royaliste^ dévoués donnaient asile à Georges et aux siens ; aussi, le 27 février, avait été rendue cette loi spéciale contre les receleurs de conjurés :
« Article 1 er . — Le recèlement de Georges et des soixante brigands actuellement cachés dans Paris ou dans les environs, soudoyés par l'Angleterre pour attenter à la vie du premier consul, sera jugé et puni comme le crime principal. •
« Art. 2. — Sont receleurs ceux qui, à la publication de la présente loi, auront sciemment reçu, retiré ou gardé l'un ou plusieurs des individus mentionnés
dans l'article précédent, à moins qu'ils n'en fassent la déclaration à la police, dans le délai de vingtquatre heures, à compter du moment où ils les auront reçus, soit que les individus logent encore chez eux, soit qu'ils ne s'y trouvent plus.
« Art. 3. — Ceux qui, avant la publication de la présente loi, auront reçu Pichegru ou les autres individus ci- dessus mentionnés, seront tenus d'en faire la déclaration à la police dans le délai de huit jours; faute de déclaration, ils seront punis de six ans de fers.
« art. 4. — Ceux qui feront la déclaration dans le susdit délai ne pourront être poursuivis, ni pour le fait de recèlement, ni même pour infraction aux lois de police. *
Mais, il est bon de le noter, en France, la délation est considérée par tous comme une vilaine action, et ceux-là même qui ne partageaient pas les idées des « brigands, » et qui eussent peut-être même applaudi à leur arrestation, auraient reculé devant l'idée d'aller dénoncer ceux qui les cachaient.
Donc, c'était aux agents mis spécialement en campagne pour les découvrir de lutter de ruse avec ceux qui se dérobaient à leurs recherches.
Au mois de février, Georges était logé rue du Puitsde-l'Ermite, avec Pichegru, Raoul Gaillard, Joyaut, Russillon, Rochelle, Burban. Mais le gîte fut éventé, et Georges dut, après avoir passé vingt-quatre heures dans une maison de la rue Jean-Robert, aller se 'oger dans un petit réduit de la rue de la Montagne- Sainte-Geneviève, que Charles d'Hozier avait fait pré-
parer pour lui par M lle Hizay, fille d'un honnête toiseur en bâtiments, âgée de vingt-sept ans et qui, sans être jolie, au dire de ses contemporains, avait un regard expressif et une physionomie qui annonçait un courage viril. M lle Hizay, toute dévouée aux royalistes, d'accord avec ses parents, qui partageaient les mêmes opinions, avait été demeurer chez la fruitière Lemoine, non moins ardente à désirer le succès de l'entreprise, et la jeune personne, pour être mieux à portée de Georges et de ses amis, s'était faite leur ménagère.
Pendant ce temps, la chasse furieuse traquait les autres conjurés.
Danouville, enfermé au Temple, s'était pendu.
Bouvet de Lozier, arrêté le 10 février, avait, dans un interrogatoire au sujet de Georges, compromis celui-ci sans y prendre garde, en le désignant sous le nom de Larive. Il en fut tellement peiné qu'il se pendit aussi dans sa prison ; un porte-clefs entendit du bruit et vint à son secours.
Real averti accourut au Temple, et, profitant de ce que le malheureux, à demi-mort, fou de désespoir, parlait tout haut et s'accusait, il eut l'habileté de l'amener à une confession complète.
Il précisa les détails de la conjuration, expliqua le rôle et la part de chacun, raconta comment Pichegru et Moreau se trouvaient dans l'affaire.
Pichegru et Moreau furent arrêtés.
Rolland et Lajolais l'avaient été la veille.
Le cercle se resserrait de plus en plus autour des conjurés ; l'entreprise pouvait être considérée comme
avortée : il ne s'agissait plus que d'en faire remonter la responsabilité au duc d'Enghien. t'était chose difficile ; mais, avec des conseillers habiles comme Tétaient les familiers de Bonaparte, il n'y avait rien d'impossible.
lie cabriolât a» *S.
Dans leur interrogatoire, Coster Saint-Victor et Roger avaient déclaré qu'il venait chez Georges Cadoudal un personnage enveloppé dans un grand manteau bleu, qu'on désignait sous le nom de Charles, auquel on témoignait le plus grand respect, c Lorsqu'il entrait dans l'appartement, tout le monde se levait et ne s'asseyait plus, même MM. de Polignac et de Rivière. Il s'enfermait habituellement avec Georges, et l'un et l'autre étaient toujours seuls. »
Quant à son signalement, Coster et Roger ne purent le donner que d'une façon imparfaite ; néanmoins, ils déclarèrent « qu'il paraissait âgé d'une quarantaine d'années, qu'il avait l'air fort et robuste, les cheveux bruns et le teint coloré. »
Nous verrons bientôt quel étrange parti on sut tirer
de cette déclaration, et comment il en résulta une erreur qui fit confondre un homme de quarante ans, fort et robuste, aux cheveux bruns, au teint coloré, qu'on sut plus tard être Pichegru, avec l'infortuné duc d'Enghien, âgé de trente et un ans, blond, mince et d'apparence délicate.
C'était une erreur toute volontaire.
Bonaparte, Fouché, Real, Talleyrand, ainsi que tous ceux qui ne pensaient et n'agissaient que d'après les inspirations du premier consul, savaient parfaitement à quoi s'en tenir à cet égard; toutefois, comme il était utile c pour les besoins de la cause * de préparer le peuple, afin qu'il se fît involontairement le complice de l'odieux attentat qui se préméditait à la Maimaison, tous eurent soin de propager Yerreur, sauf plus tard à la réfuter.
Donc le mot d'ordre fut donné, et ce fut à partir de ce moment que l'arrestation du duc d'Enghien fut décidée en principe, puisqu'il était convenu que le personnage mystérieux ne pouvait être que lui.
Pourquoi lui plutôt qu'un autre?
Les mémoires du temps vont nous l'apprendre :
c * On disait au premier consul, et le premier consul se disait à lui-même, qu'il n'était pas probable qu'on se fût engagé dans une pareille entreprise sans avoir sur les lieux un prince de la famille qui pût rallier tout à lui, aussitôt que le coup serait porté. On fortifiait ce raisonnement de l'observation que c'était chez Georges seulement, et non chez le général Mo reau, que s'était montré le personnage mystérieux.
< On fit alors l'appel des princes de la maison
de Bourbon. Ce n'était pas Monsieur, comte d'Artois: son âge s'y opposait. Ce n'était pas M. le. duc de Berry : les gens de Georges le connaissaient personnellement, et ils affirmaient que ce n'était pas lui.
« On ne pouvait arrêter sa pensée sur M. le duc d'Angoulême : il était à Mittau, auprès du roi.' M. le duc de Bourbon était à Londres, et son signalement ne pouvait s'accorder avec celui du personnage inconnu. On s'arrêta donc naturellement à M. le duc d'Enghien. »
Ce naturellement est grand comme le monde.
Le coupable si ingénieusement créé, il fallait s'en servir pour faire un exemple salutaire.
On a vu comment, en procédant méthodiquement, Bonaparte avait commencé par s'assurer que le duc d'Enghien était toujours à Ettenheim.
Mais avant de le suivre dans l'accomplissement de l'attentat qui devait soulever une réprobation européenne, achevons à grands traits l'historique des événements qui servent de prologue au drame sanglant dont le dénoûment se termina dans le fossé de Vincennes.
Nous avons laissé Georges Cadoudal et ses amis dans la boutique de la fruitière Lemoine, au moment où la jeune Denise terminait son paquet de hardes.
Ce fut alors que M lle Hizay entra dans la boutique en disant :
— Le cabriolet est arrivé,
— Partons, commanda Georges.
Il embrassa cordialement les femmes qui étaient là et sortit par la porte qui communiquait dans l'allée commune de la maison.
Quelques secondes plus tard, Joyaut, Burban et Raoul Gaillard le suivirent, et presque au même instant, la jeune Denise sortit à son tour, portant le paquet qu'elle avait confectionné.
La petite troupe disséminée remonta la rue.
Personne ne paraissait faire attention aux gens qui la composaient.
Le cabriolet, ses lanternes allumées, avait son tablier rabattu sur le devant ; le cocher, tranquillement assis à sa place, semblait sommeiller en attendant le retour d'un voyageur.
Georges,, arrivé auprès, s'élança dans la voiture ; le cheval partit.
Mais au même instant un cri se fit entendre.
L'intention de Georges Cadoudal, en quittant la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, était d'échapper aux recherches que, depuis deux jours, on faisait dans le quartier. Il avait été averti qu'on était sur sa trace ; des figures suspectes s'étaient montrées dans les environs : il n'avait que le temps de quitter au plus vite sa retraite, s'il ne voulait y être découvert.
Un refuge lui avait été ménagé chez un parfumeur de la rue du Four, et c'était pour s'y rendre qu'il avait chargé l'un des siens, Le Ridant, de lui procurer un cabriolet»
Le Ridant s'était adressé pour cela à son ami Gou* jon, qui demeurait avec» lui impasse de la Gorderie, et Goujon s'était d'autant plus empressé de satisfaire au désir de son camarade, qu'il était agent secret de la police, et que son premier soin, après avoir mis le cabriolet uu service de Le Ridant, fui d'aller en ine-
truire ses chefs, qui prirent toutes les mesures nécessaires pour que la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève et les autres rues avoisinant la place Saint-Étiennedu-Mont fussent sillonnées et occupées par une nuée d'agents blottis de tous côtés.
C'était l'un d'eux, l'inspecteur de police Caniolle, qui venait de crier.
Il avait reçu un coup de poignard dans l'épaule en essayant, concurremment avec son collègue Buffet, de se saisir de Georges, au moment où il sautait dans la voiture.
Celui-ci, par un mouvement rapide, avait pu se dégager de son étreinte, tandis que Joyaut et ses deux autres compagnons, se jetant vivement sur les deux agents, les mettaient dans l'impossibilité d'avancer. Caniolle avait eu plus de peur que de mal, le poignard ne lui ayant causé d'autre dommage que de déchirer la veste de commissionnaire dont il était affublé.
Le Ridant, qui conduisait le cabriolet, n'avait pas perdu de temps, et le cheval était si vivement parti à fond de train, que Denise, qui devait jeter son paquet dans la voiture, n'avait pas eu le temps d'exécuter ce mouvement.
Effrayée à la vue des agents qui s'étaient précipités sur le cabriolet, et n'osant rentrer chez sa mère avec ce paquet, dans la crainte d'être suivie, elle jeta les yeux autour d'elle, et apercevant une boutique de boulanger, elle y entra et pria l'homme qui était assis au comptoir de vouloir bien le lui garder pendant quelques instants, puis elle ressortit et s'en alla.
Le cabriolet parti, les agents, contenus par les trois
amis de Georges, ne s'amusèrent pas à lutter avec eux ; ils s'élancèrent à la poursuite du véhicule en criant de toute la force de leurs poumons : <t Arrêtezle! arrêtez-le! »
Et tous les agents répandus dans le voisinage de courir après.
Le cheval semblait avoir des ailes : il brûlait le pavé.
Le cabriolet avait enfilé la rue Saint-Jacques, et était arrivé à la place Saint-Michel.
Les agents essoufflés couraient toujours.
Par le petit vasistas placé à l'arrière, Georges regardait cette meute acharnée à sa poursuite, et, de la voix, il excitait encore le cheval, que nul n'osait arrêter dans sa course furieuse.
On descendit ainsi la rue de la Liberté, ex-rue Monsieur -le- Prince, et on arriva au carrefour de l'Odéon.
Mais là, les deux inspecteurs Buffet et Caniolle parvinrent avec un troisième acolyte à devancer la voiture.
Buffet se jeta résolument à la tête du cheval pour l'arrêter.
Georges, qui tenait à la main un pistolet, ajusta l'homme au front ; le coup partit.
L'agent tomba foudroyé.
Georges sauta alors à terre par la droite ; mais à son tour Caniolle, armé d'un gros bâton, s'élança pour le saisir..
Un second coup de pistolet le blessa au côté; il tomba aussi.
Georges en profita pour s'élancer dans la rue* de l'Observance ; mais l'agent, surmontant la douleur qu'il éprouvait, se releva et courut à sa poursuite le bâton levé. Il parvint à l'atteindre.
Le bâton retomba, et Georges le reçut en plein sur la tête.
Il chancelait et faisait des efforts surhumains pour rester debout.
Soudain, deux autres agents accoururent à la rescousse ; un chapelier qui regardait le combat s'élança pour porter aide aux hommes de police, ainsi que plusieurs autres citoyens qui passaient.
Bientôt vaincu par le nombre, terrassé, roué de coups, Georges fut lié avec une grosse corde que Caniolle avait sur lui, et on le porta à la préfecture de police.
Un quart d'heure plus tard, tout Paris apprenait la grande nouvelle : Georges Cadoudal était pris.
Police et gendarmerto<
Le premier soin du préfet de Strasbourg, en recevant la lettre que le citoyen Real lui avait écrite sous
la dictée du premier consul, avait été de se conformer aux ordres qu'elle lui donnait.
C'était un préfet qui, lui aussi, comme la plupart des fonctionnaires du Consulat, avait manié le sabre, avant dé tenir la plume administrative.
Le citoyen Henri Shée, né à Landrecies, le 25 janvier 1739, entra au service du roi en qualité de cadet dans un régiment irlandais. '
En 1789, il était colonel du régiment Colonelgénéral.
Il continua à servir la République, qui le promut au grade de général de brigade, et, sous les ordres de Hoche et de l'amiral Bruix, il tenta un débarquement en Irlande; mais ce fut sans succès, et il se montra tellement sensible à cet échec, qu'il quitta l'état militaire.
Après le 18 brumaire, Bonaparte lui donna la préfecture du Mont-Tonnerre, et l'investit de la qualité de commissaire général dans les quatre départements de la rive gauche du Rhin.
Il remplit ces fonctions sans trop faire parler de lui, et il n'en eut d'ailleurs guère le loisir, car il fut, peu de temps après, appelé à administrer le département du Bas-Rhin.
C'était un homme dévoué à Bonaparte, qui savait obéir à une consigne et exécuter fidèlement un ordre ; on pouvait compter sur lui.
La lettre lue, il fit appeler le citoyen Chariot, commandant la gendarmerie, en résidence à Strasbourg, et celui-ci accourut.
— Voici, lui dit le préfet, les instructions que je
reçois du citoyen conseiller d'État qui est chargé de veiller à la tranquillité publique, et j'ai compté sur vous pour m'aider à les exécuter.
— Citoyen préfet, vous savez que le devoir est ma loi, et si quelques brigands conspirent contre le premier consul, mes hommes et moi, nous sommes là pour les mettre en lieu de sûreté.
— Je ne doute pas, citoyen commandant, de votre zèle, et déjà, en plusieurs occasions, vous avez donné des preuves de votre dévoûment au gouvernement.
— C'est mon devoir.
— Oui, et personne ne sait mieux l'interpréter que vous.
— Il n'y a qu'une façon de l'interpréter, reprit le brave commandant : c'est de faire opérer l'arrestation de quiconque m'est signalé.
— Cette fois pourtant, insinua le préfet, il ne s'agit pas, du moins quant à présent, d'arrestation.
~- Ah ! fit le commandant un peu déçu.
— Non, il n'est besoin que de vous procurer un renseignement qui doit être pris par un homme intelligent et sûr,
— Hum ! dit Chariot. Je comprends. J'eusse préféré une franche arrestation, même avec la perspective de quelques coups de sabre à recevoir ou à donner ; mais enfin, puisqu'il en est autrement, de quoi s'agiUl ? .
Le préfet lut la lettre.
Chariot écoutait avec componction»
— J'ai compris, dit-il, et j'ai ce qu'il vous faut f
— Qui?
— Un jeune sous-officier nommé Lamothe, qui s'acquittera à merveille de la commission.
— En ce cas, faites-le quérir sur l'heure ; qu'il parte; vous lui donnerez la somme dont il pourra avoir besoin, et vous lui recommanderez de ne rien négliger pour arriver à connaître ce qu'on désire savoir.
— C'est convenu.
Et le commandant se retira pour mettre au plus vite son sous-officier en campagne, bien que, comme il l'avait dit au préfet, il eût infiniment préféré s'occu r per d'une arrestation rentrant dans ses attributions de commandant de gendarmerie, que de charger un de ses subordonnés d'une mission d'agent secret.
Mais, à cette époque, tout le monde était de la police.
Les uns la faisaient pour satisfaire quelque basse rancune, en dénonçant les gens dont ils avaient à se plaindre ; d'autres espionnaient uniquement pour être payés, et nombre de fonctionnaires étaient obligés de mêler un peu de police à leurs attributions, afin d'être certains de conserver leur place.
Enfin, chose assez singulière, il y avait des gens qui exerçaient le vil métier d'espion uniquement par goût, ou par ce qu'ils appelaient de la conviction politique.
Il est bon de dire que cette extension considérable de la police, qui faisait que la moitié des Français surveillait l'autre moitié, avait pour résultat d'amener les erreurs les plus grossières et les plus regrettables.
Celle que commit Lamothe devait avoir une conséquence déplorable.
Mais n'anticipons pas sur les événements.
Le maréchal-des-logis Lamothe, appelé par son commandant, reçut les instructions qu'on sait, de l'argent pour sa dépense personnelle et toutes celles qu'il croirait devoir faire pour le besoin de la cause, et, le soir même, il se mit en route pour Ettenheim.
C'était un homme expéditif, et qui savait mettre le temps à profit, car le lendemain il était de retour, parfaitement renseigné sur tout ce qu'on l'avait chargé de savoir.
Et sans perdre une minute, aussitôt à Strasbourg, il prit une belle feuille de papier, la régla, tailla sa plume, et, d'une main qui semblait plutôt appartenir à un notaire qu'à un gendarme, il écrivit le rapport suivant :
Renseignements pris à Ettenheim sur Vexistence du cidevant duc dEnghien, par moi soussigné, maréchaldes-logis de gendarmerie nationale.
€ Parti de Strasbourg le 13 ventôse, vers cinq heures et demie du soir, pour me rendre à Ettenheim, je me suis arrêté à Cappel, où, parlant avec le maître de poste et deux particuliers, j'ai appris que le ci-devant duc d'Enghien était encore à Ettenheim avec l'exgénéral Dumouriez et un colonel nommé Grunstein, récemment arrivé de Londres; et l'on m'a assuré qu'on parlait il y a quelque temps d'un voyage que le duc d'Enghien devait faire en Angleterre, mais que maintenant il n'en était plus question.
<r Arrivé à Ettenheim, l'on m'a confirmé audit lieu la présence de l'ex-duc d'Enghien, du général Dumouriez et du colonel Grunstein, ce dernier venant depuis peu d'Angleterre; l'on m'a parlé d'un individu, désigné sous le nom du lieutenant Schmidt, arrivé également d'Angleterre après le colonel Grunstein. L'on m'a dit que l' ex-duc était journellement occupé à la chasse; qu'il logeait dans une maison particulière; qu'il avait un secrétaire qu'on dit français, sans qu'on ait pu me décliner son nom; que Dumouriez, le colonel Grunstein et le lieutenant Schmidt, logeaient chacun particulièrement.
«: La correspondance de Y ex-duc est depuis quelque temps beaucoup plus active ; il a reçu divers courriers d'Offenbourg et de Fribourg, et en a envoyé dans les mêmes lieux; son domestique n'est pas considérable; il paraît très-aimé à Ettenheim et dans les environs.
« L'on m'a parlé à Ettenheim d'un voyage que le duc devait faire à Fribourg, sans qu'on ait pu m'en désigner l'époque ; mais il n'a nullement été question du voyage d* Angleterre, dont on m'avait parié à Cappei.
« Arrivé de nuit à Ettenheim, et n'étant chargé que de m'informer si le duc y était ou non, et, dans ce dernier cas, d'apprendre la route qu'il avait tenue et le lieu où il devait se rendre, lç temps ne m'a pas permis de recueillir de plus amples renseignements.
« Parti d' Ettenheim à cinq heures et demie du matin, j'ai été rendu vers les neuf heures à Offenl)ourg, où j'ai pris divers renseignements.
« L'on m'a appris qu'il se trouvait en cette ville une
grande quantité d'émigrés français; m'étant informe des plus marquants, on m'a désigné les nommés Milet frères, Moroy et Lazolais, officiers généraux, ce dernier cordon rouge. L'on m'a assuré qu'en général ces émigrés, qui faisaient beaucoup de dépense à OtTenbourg, paraissaient être soldés par l'Angleterre.
« Dans les différents endroits où je me suis arrêté, les habitants de f électorat de Bade avec lesquels j'ai lié conversation m'ont paru très-avides de nouvelles de France; tous m'ont manifesté l'espoir d'un changement qu'ils regardaient comme certain dans le gouvernement français; et la plupart m'ont paru attachés aux intérêts de l' ex-duc d'Enghien et à ceux des émigrés français réfugiés à Offenbourg.
« Strasbourg, le 14 ventôse an XII de la République
française.
« Lamothe. »
Nous devons, pour rendre hommage à la vérité, déclarer que ce rapport ne fut pas écrit tout d'un trait, ainsi qu'on vient de le lire.
Non ! Le citoyen Lamothe, bien qu'il passât dans sa brigade pour un lettré, n'eût pu de prime-abord rédiger de la sorte 5 mais, après avoir longuement étudié ses mots* coordonné ses phrases, il finit par se trouver très-satisfait du résultat de son travail de rédaction > et, sans plus tarder* il courut le remettre au citoyen Charlotj qui le lut gravement et crut devoir faire remarquer que le ton affirmatif dans lequel il était conçu rendait celui qui l'avait rédigé responsable de toutes les conséquences qu'il pourrait avoir.
— Je le pense, répondit Laraothe; mais tout ce que j'ai consigné dans le rapport m'a été affirmé.
— C'est tout ce qu'il faut ; le reste ne nous regarde pas, et puisqu'il en est ainsi, je vais remettre à qui de droit ce papier.
— Mon commandant, entre nous, je crois que la chose est importante, et subséquemment, il se pourrait peut-être que si on est satisfait de la façon prompte et ingénieuse dont je me suis acquitté de la commission, mon commandant se rappellerait que c'est moi qui suis parvenu à tout savoir.
— C'est bien, c'est bien ; nous verrons cela plus tard, et comme le dit le citoyen préfet, toute peine mérite salaire, mais, en ce moment, il s'agît de faire parvenir ce rapport à son adresse.
Et il congédia le sous-officier.
Demeuré seul, le commandant lit ce qu'avait fait son maréchal-des-logis : il prit une feuille de papier, la régla et transcrivit tout au long le rapport qu'il avait sous les yeux, puis il le plia en forme de lettre et l'adressa à son collègue, le commandant de la brigade de Saverne, qui, à son tour, devait l'expédier au commandant de Sarrebourg, et ainsi de suite, de brigade en brigade, jusqu'à Paris.
A cette époque de surveillance mutuelle et d'espionnage réciproque, les diverses brigades de gendarmerie, organisées en bureaux de correspondance, se transmettaient les dépêches de cette façon ; elles arrivaient ainsi jusque dans les bureaux du général Moncey, premier inspecteur général de la gendarmerie, et leur extrait était mis sous les yeux du
premier consul, qui pouvait les contrôler de la sorte avec celles envoyées directement par les préfets et les agents supérieurs de sa police.
Chariot, son double du rapport envoyé, se mit en devoir de porter de suite l'original au préfet.
Celui-ci se montra ravi de la diligence apportée dans l'exécution de l'ordre qu'il avait donné.
— Je vous remercie, commandant, lui dit-il, de l'empressement que vous avez montré dans cette affaire, et votre zèle sera apprécié comme il convient.
Chariot se retira sur cette bonne parole, et le citoyen préfet, qui tenait aussi à se montrer zélé en adressant le rapport à Real, crut devoir y joindre quelque chose de son cru : il ajouta qu'il avait lieu de penser que le duc d'Enghien était venu plusieurs fois secrètement à Strasbourg et sur la rive gauche du Rhin, notamment à Binfelden, où il savait que l'ex-prince de Rohan-Rochefort, père de la princesse Charlotte, avait loué un appartement dans la maison de la dame Freytag, maîtresse d'auberge.
Il terminait en constatant l'accroissement que prenaient chaque jour les rassemblements des émigrés sur les différents points des bords du Rhin, et surtout à Offenbourg.
Sa lettre achevée, il la relut et se frotta les mains :
— De cette façon, dit-il, ils verront que je sais comprendre à demi-mot.
Et il allait cacheter le large pli auquel il ne manquait plus que l'adresse, lorsqu'un bruit discret se fit entendre à une porte du cabinet préfectoral, qui donnait sur les appartements particuliers.
M. Shée leva la tête.
— Gomment! lui ici?... s'écria : t-il.
Soudain la porte s'ouvrit, et un homme enveloppé d'un carrick gris se montra.
— On peut entrer? dit-il d'un air souriant.
— Oui, répondit le préfet. Qu'y a-t-il?
Et son regard interrogea la physionomie de ce singulier visiteur.
lie vendu.
Le nouveau venu s'appelait Méhée de la Touche.
C'était un homme d'apparence vulgaire, à la physionomie intelligente, et dont le regard cauteleux dénotait le goût de l'intrigue .
Les biographes en ont laissé un assez triste portrait ; or, comme il joua un rôle très-important dans cette odieuse affaire, nous demandons au lecteur la permission de le lui présenter.
Méhée, né à Meaux vers 1760, était le fils d'un honnête chirurgien ; il fit ses études au collège Mazarin. Lancé de bonne heure dans la débauche et la dissipation* le jeune homme, sans fortune, ne jugea
rien de mieux, pour pouvoir se livrer à ses goûts de dépense et de plaisirs, que de s'engager dans la police.
C'était un moyen peu honorable ; mais il n'avait pas de préjugés, et pourvu qu'il se procurât de l'argent, il regardait peu à la source du produit.
La révolution ouvrit un vaste champ à son zèle policier; il pouvait à loisir vendre ses services aux nombreuses fractions du pouvoir, et pourvu qu'on y mît le prix, on avait quelque droit de compter sur l'intelligence de Méhée, à moins qu'une somme plus importante que celle promise ne vînt le faire changer de côté.
Toutefois, ses débuts ne furent pas complètement heureux.
On lui confia quelques missions aussi secrètes que délicates en Pologne et en Russie, qu'il avait le dessein d'accomplir — nous allions dire honnêtement ; malheureusement pour lui, il manqua de prudence et laissa deviner la nature de ses fonctions, ce qui le fil chasser de Saint-Pétersbourg avec tous les honneurs dus à son rang.
Il rentra en France en 1792, avec le titre de chevalier de la Touche, qu'il avait cru devoir ajouter à son nom de Méhée, et il se fit alors remarquer dans les mouvements insurrectionnels qui eurent lieu, par le libéralisme de ses opinions politiques ; il se montra si bon patriote, qu'il fut nommé secrétaire greffier adjoint de la commune de Paris.
Ce fut en cette qualité qu'il apposa sa signature au bas des arrêtés qui devinrent le signal du mas-
sacre des prisons, et après ces massacres, il signa avec Tallien les bons de paiement à ceux qui les avaient exécutés.
Peu de temps après, il quitta sa place, et en 1793, il fut poursuivi comme dantoniste et disparut de la scène politique.
Il reparut après le 9 thermidor, et se fit remarquer parmi les réactionnaires les plus endurcis, ce qui prouvait sa facilité à épouser toutes les opinions, et il publia plusieurs brochures, entre autres la Queue de Robespierre, Gare à ta queue! et quelques pamphlets du même genre que la police, sans pitié pour un des siens, fit saisir ; il les avait signés du pseudonyme de Felhemesi (anagramme de Méhée fils).
Il se trouva compromis dans la conspiration de Babeuf, refusa de défendre Drouet, qui l'en avait prié, et, comme le séjour de Paris commençait à être malsain pour lui, il prit la fuite.
Au 30 prairial, il reparut.
Les gens de cette sorte étaient précieux alors.
Il fut nommé secrétaire général du ministère de la guerre, puis chef de la deuxième division politique au ministère dés relations extérieures ; mais ces emplois fixes, qui exigeaient un travail, ou tout au moins un service régulier, ne pouvaient guère convenir à l'esprit aventureux de Méhée. D'ailleurs, ses antécédents de septembriseur lui étaient souvent reprochés ; il donna Sa démission et accepta l'emploi de secrétaire général du département de Rhin-et-Moselle.
Le 48 brumaire arriva.
Son crédit se trouva ruiné ; on donna sa place h
tin autre ; il se souvint alors qu'il avait été journaliste avec Real, et il se mit à rédiger le Journal des hommes libres, dans lequel il professa dans toute leur pureté les doctrines révolutionnaires de 4793.
Un décret des consuls, qui le qualifiait de septembriseur, ordonna la suppression du journal et l'arrestation de son rédacteur.
Méhée, qui avait toujours su conserver des relations dans tous les camps, en fut quitte pour se voir exiler à Dijon ; mais comme là encore il fit des siennes, il fut déporté à l'île d'OIéron.
C'était un personnage audacieux, qui ne manquait ni d'énergie, ni de résolution; il parvint à s'évader en 1803, et se réfugia dans l'île de Guernesey.
Ce fut là que commença à germer dans sa tête tout un plan d'intrigues politiques qu'il devait bientôt mettre à exécution, grâce à la facilité avec laquelle les royalistes réfugiés en Angleterre, acceptèrent bénévolement les offres d'un intrigant sans vergogne.
D'abord, il passa la Manche et débarqua à Londres, où il fit la connaissance d'un digne évéque, Mfl r de Chilleau, qui, mû par un zèle pieux, entreprit la conversion de ce pécheur endurci, et ne réussit qu'à lui donner le moyen de se servir de lui.
Il commença par afficher aux yeux de l'évêque des opinions politiques ultra royalistes et capta si bien sa confiance, qu'il parvint à se faire recommander chaudement auprès des émigrés de distinction qui 4e trouvaient à Londres.
Il parlait d'abondance; son langage, sa tenue, ses manières pouvaient faire croire à la sincérité de ses
convictions ; on le reçut à bras ouverts, et on lui facilita le moyen de pénétrer auprès du ministre Pitt, auquel il eut l'adresse de faire entendre qu'il était à même d'annihiler les projets que le premier consul nourrissait contre l'Angleterre, en amenant une sorte de fusion entre les royalistes et les Jacobins, à l'effet de renverser leur ennemi commun, Bonaparte.
Le ministre, qui ne voyait dans ce plan qu'un moyen de renforcer le parti hostile au Consulat, assura à Méhée qu'il en verrait avec plaisir la réalisation, et qu'il pouvait compter sur son concours pour le mettre immédiatement à exécution.
Et pour cela, il lui compta une bonne somme, ce à quoi Méhée avait tenu tout d'abord, puis il l'envoya à Munich, à un de ses agents nommé Drake, qui devait lui faciliter toute la besogne en Allemagne.
Drake lui fit d'importantes communications.
Une fois qu'il fut nanti de nombreux documents qui pouvaient compromettre tous ceux qu'il avait eu l'habileté de grouper dans une sorte de ligue contre le premier consul, il prétendit que, bravant tous les périls, il était disposé à rentrer furtivement dans Paris, afin d'être à même de diriger lui-même le mouvement.
C'était risquer beaucoup ; mais pour le soutien de la bonne cause, que n'eût-il pas entrepris?
Naturellement, il lui fallait encore de l'argent.
M. Drake lui en donna.
Il se dirigea alors droit sur Kehl, et le 20 octobre 1803, ou si l'on veut le 29 vendémiaire an XII, il écrivit à M. Shée la lettre suivante :
c Kehl, samedi, deux heures après midi.
€ Citoyen préfet,
« Exilé dans le département de la Charente-Inférieure par suite d'une intrigue du ministre Fouché, je m'en suis échappé et me suis rendu en Angleterre avant la guerre.
c Depuis cette époque, mon épouse a demandé pour moi la liberté de rentrer dans ma famille ; le grand juge lui a répondu que je n'y rentrerais pas, à moins que, par quelque lumière sur les projets hostiles de l'Angleterre, je ^'acquisse des droits à •'indulgence du gouvernement.
« N'ayant aucun moyen de me procurer la connaissance de ce qui se méditait, je conçus le projet de donner moi-même des plans qu'il me serait facile de déjouer. Mon projet a réussi.
c Je suis envoyé par le gouvernement anglais avec des instructions et de l'argent pour opérer ce que j'ai proposé ; une somme considérable est déposée à Hambourg et mise à la disposition de M. Drake, ministre anglais à Munich, avec qui je viens de passer quatre jours, pour combiner les mesures qu'il suppose que je vais mettre en œuvre.
« Ce ne serait rien, sans doute, que de ne pas exécuter un projet contre ma patrie ; mais c'est peutêtre quelque chose que d'y amuser les Anglais, d'y faire entrer le roi de Varsovie avec qui je dois avoir une correspondance à ce sujet, de faire connaître au gouvernement les agents avec lesquels je vais me
trouver en rapport, ceux qu'ils entretiennent en France, et ce qu'on fait en Angleterre et ailleurs contre nous. Voilà ce que j'offre au gouvernement, c'est-à-dire plus que le grand juge ne m'avait demandé pour la liberté de rentrer.
a: M. Drake m'a fourni de quoi me glisser en France ; mais comme ce n'est pas en espion anglais qu'il me convient de m'y présenter, je vous demande, citoyen préfet, de vouloir bien m'envoyer un passeport pour me rendre dans les environs de Paris, où j'attendrai les ordres du grand juge.
« Je ne crois pas qu'un homme qui, étant libre et ne manquant pas d'argent, vient se mettre entre les mains de son gouvernement sans condition et sans détours, puisse vous paraître suspect; mais dans le cas où vous auriez besoin d'autres renseignements avant de m' accorder un passeport, je vous supplie, au nom de l'intérêt public, de m'envoyer l'autorisation pure et simple d'entrer dans Strasbourg et m'indiquer le lieu où vous voulez que j'y demeure jusqu'à nouvel ordre.
« Je vous observe que je suis surveillé et que j'y dois rentrer avec les précautions qui me sont conseillées, si je ne veux pas faire voir à M. Drake que je suis autorisé, et conséquemment tout rompre.
« En attendant que mon domestique, qui ignore tout, m'apporte votre réponse, je vais me rendre à Offenbourg, chez un émigré auquel m'a adressé l'évêque de Châlons. Cet émigré doit me fournir les moyens de tromper votre surveillance. Si je n'en use pas, j'apprendrai au moins comment d'autres s'y prennent.
LE cniHE DE 1804. 57
On m'a recommandé d'entrer le dimanche avec la foule. Je dois donc être prêt demain ; mais si vous n'y consentez pas, il faut renoncer à tout cela. J'espère que vous jugerez l'affaire trop importante pour ne pas me mettre à même de la développer dans tous ses détails, c Je vous salue avec respect.