‹ Le crime de 1804Chapitre 3 sur 16 · MÉHÉE · texte numérisé non relu

MÉHÉE

« P. S. — Je joins ici la lettre que j'ai reçue de M. Drake à Munich, et celle que je porte à mon émigré d'Offenbourg.

« Je m'appelais Jablonski à Munich ; ici, je m'appelle Mûller. *

Une pareille recrue, à l'époque où l'espionnage et la délation étaient considérés comme les premières vertus des citoyens, n'était pas à dédaigner ; aussi le préfet s'empressa-t-il d'envoyer à Méhée l'autorisation qu'il sollicitait pour entrer à Strasbourg.

Il voulait le voir, causer avec lui, et l'affermir dans les bonnes dispositions qu'il montrait de trahir les émigrés qui s'étaient confiés à lui.

L'entrevue fut toute consacrée à l'expansion. Le préfet se montra enchanté des explications détaillées que lui donna Méhée, et il s'empressa de l'adresser directement au citoyen grand juge, ministre de la justice, en ayant soin de le faire accompagner par son secrétaire général, le citoyen Forces.

Le grand juge, qui se connaissait en hommes, pré-

senta lui-même Méhée à Bonaparte, qui comprit vite le parti qu'il pourrait tirer de cet habile négociateur, et, après l'avoir autorisé & conserver toutes les SQmmes qu'il pourrait recevoir de Drake ou du ministre Pitt, il l'avait chargé de continuer à conspirer avec eux, et au besoin de leur vendre au prix qu'il voudrait quelques prétendus secrets, qu'il serait censé avoir dérobés au portefeuille du premier consul.

Jolie besogne, qui n'honorait guère les deux compères !

Il devait surtout faire à Drake de magnifiques rapports sur la situation politique, au point de vue de l'alliance royaliste-jacobine, de façon aie tromper complètement, et à enferrer chaque jour le parti royaliste.

Méhée, il faut lui rendre cette justice, joua son rôle admirablement. Il adressa à Munich les rapports les plus circonstanciés; il alla même jusqu'à promettre de faire livrer Besançon et Strasbourg dès que le moment d'agir serait venu; et il déployait dans toute cette affaire une telle finesse de conception, il se montrait diplomate si consommé, que Real était confondu d'admiration et que Talleyrand commençait à le jalouser.

Ce fut encore Méhée qhi, mettant à profit toutes les confidences qui lui étaient faites, lança la police sur les traces des amis de Georges Gadoudal ; il avait été avisé de divers débarquements opérés sur la côte normande, et c'était grâce aux précieuses indications qu'il avait fournies qu'on avait pu successivement opérer les diverses arrestations qui avaient précédé celle de Georges CadoudaL

Les deux gendarmes.

Maintenant que notre personnage est présenté, voyons la suite de sa visite à la préfecture de Strasbourg.

Nous avons dit que M. Shée avait paru surpris de le voir.

C'est qu'en effet, il avait tout lieu de le croire en Suisse, à Bâle, où il l'avait envoyé ; car il est bon d'ajouter que depuis le jour où Méhée était venu offrir ses services au préfet, celui-ci n'avait pas cessé d'être en relations continuelles avec lui, et c'était de concert que les deux hommes surveillaient les émigrés d'Allemagne, que Bonaparte voyait sans cesse franchissant la frontière et ramenant à Paris le roi de France.

Donc, Méhée voyageait beaucoup, soit par ordre du gouvernement de Paris, soit par ordre du préfet, et celui-ci l'avait envoyé à' Bâle, nous l'avons dit, afin d'obtenir des indications sur les agissements des émigrés, et de là partir directement pour Paris, à moins que les découvertes qu'il pourrait faire en Suisse ne l'obligeassent à revenir à Strasbourg, ce qu'il avait fait.

— Qu'y a-t-il de nouveau? lui demanda aussitôt M. Shée ; je vous croyais à Bâle.

— J'en arrive, citoyen préfet.

— Àuriez-vous donc découvert quelque chose sur l'agent royal indiqué par M. de Mussey?

— Bien mieux que cela, citoyen préfet : je suis en mesure de donner au premier consul le moyen d'avoir en mains tous les fils de la conspiration de Georges Cadoudal, qui s'étend jusqu'en Allemagne, et de se rendre maître des chefs.

— En vérité ?

— C'est comme je vous le dis.

— Et où avez-vous pu obtenir ces renseignements?

— A Bàle.

— Bon! Je savais bien que j'avais raison de vous y envoyer.

— Vous avez le don de voir juste, citoyen préfet.

— Heu ! heu ! lit M. Shée avec un petit air de fausse modestie qui lui allait à ravir ; mais enfin tout cela ne me dit pas pourquoi vous êtes revenu à Strasbourg, au lieu de vous diriger sur Paris.

— D'abord parce que je tenais à vous instruire de l'heureux résultat de mon court séjour à Bâle, ensuite...

— Ensuite?

— Afin de vous avertir que, pour obtenir toutes les précieuses indications que je rapporte, il m'a fallu dépenser beaucoup d'argent.

— N'avez -vous pas reçu une somme de six mille francs ?

— Si, je l'ai reçue. Dieu me garde de le nier !

— Eh bien?

— Eh bien! il ne me reste plus un écu de cette somme.

— Comment !

— C'est l'exacte vérité. Il m'a fallu acheter des consciences pour arriver à connaître ce qu'il était indispensable que je susse, et vous ne sauriez croire, citoyen préfet, comme il y a des consciences qui coûtent cher.

Le citoyen Shée ne répondit rien.

— Ce qui fait que je ne saurais jamais aller jusqu'à Paris pour y compléter ma mission, si vous ne jugiez pas à propos de mettre de nouveaux fonds à ma disposition.

Le front du citoyen préfet se rembrunit un peu à cette demande; cependant il n'osa pas trop faire d'observation, et tirant de sa caisse un rouleau d'or de 1,000 ftC, il le remit à Méhée, qui le prit et le fit dextrement disparaître dans sa poche.

— Maintenant, dit-il en se levant, il faut qu'en soixante heures je sois à Paris : nous touchons au moment décisif; avant peu, vous aurez de mes nouvelles.

Et il sortit.

Laissons l'habile espion, qui savait tirer de l'argent aussi bien de ceux qu'il trahissait lâchement que de ceux qu'il servait, et revenons au maréchal-des-logis Laraothe, que nous avons quitté au moment où il remettait son rapport à son supérieur.

Il était tout fier d'avoir si bien réussi dans sa mission d'observation, et comme il avait bien gagné de se reposer un peu des fatigues de son expédition, et qu'il lui restait une bonne partie de l'argent qu'il avait reçu pour aller savoir ce qui se passait à Ettenheim, il se

proposa d'aller rendre visite à une jeune et jolie personne qui demeurait dans la rue Finckwiller, où elle exerçait la profession de blanchisseuse. Manette Kneuber était son nom ; elle vivait du produit de son état, et on ne pouvait véritablement rien lui reprocher, hormis son trop de bonté pour le maréchal-des-logis ; mais il faut dire aussi que celui-ci l'aimait très-sincèrement et que, lorsque les obligations de son service ne s'y opposaient pas, il allait volontiers lui faire visite.

Il est bien permis de se réjouir quand on a accompli une besogne fructueuse; c'était le cas de Lamothe. Si faire causer les gens et en tirer des indices qui peuvent être de nature à les compromettre n'est pas une tâche bien élevée, on ne peut nier qu'elle ne soit de nature à rapporter de bons bénéfices.

Lamothe avait donc le droit d'être joyeux, et, en veine de libéralité, il offrit à la blanchisseuse un dîner fin, arrosé de vin de Bordeaux, et il y fit lui-même si grand honneur, que lorsqu'il fut terminé, sa face était colorée, comme si elle eût été exposée aux rayons d'un soleil caniculaire.

Toutefois, comme il n'était pas homme à oublier son devoir, à l'heure voulue, il quitta Manette, et, comme il revenait à la caserne, il rencontra son ami Richard, maréchal-des-logis comme lui.

Lamothe était altéré ; d'ailleurs il était en veine de politesse ; il offrit donc à son camarade de vider un moos de bière. Richard accepta bien volontiers; un second lui succéda, et quelques verres d'eau-de-vie furent ajoutés à la bière.

Tout cela n'avait pas beaucoup désaltéré Lamothe,

et comme il demandait de nouveau à Richard ce qu'il voulait boire :

— C'est fini, répondit celui-ci; d'ailleurs, nous n'avons juste que le temps de rentrer.

— Crois-tu?

— J'en suis sûr ; mais tu veux donc te ruiner tout à fait ce soir? dit l'autre gaiement.

— Allons donc! ce n'est pas moi qui paie,

— Comment cela ?

— C'est le gouvernement.

— Ah ! bast !

— Il faut que je te conte l'affaire. Il paraît que le premier consul, qui est cependant un fameux lapin, ne convient pas à tous les ci-devants, qui ne demanderaient pas mieux de voir la République et les consuls par terre.

— Je le crois.

— Bien entendu, pour faire revenir le Bourbon.

— C'est possible.

— Eh bien! moi, je ne les aime pas, les Bourbons.

— On dit cependant que ce sont de bonnes gens au fond ; mais je n'en veux pas non plus, ajouta Richard, qui crut remarquer sur la physionomie de son camarade un certain mécontentement.

— Et tu as raison. A ta santé !

— A la tienne.

Au moment de trinquer, Lamothe s'aperçut que son verre était vide.

— Voyons, dit-il, le coup de rétrier !

— Allons ! je le veux bien.

Et de nouveau la servante remplit les verres.

61 LE CHIME DE 1804.

Après quelques instants de silence, Lamothe et Richard reprirent leur conversation.

— Figure-toi, dit le premier, qu'on craint quelque chose de la part des émigrés en Allemagne, et que le grand juge a écrit au colonel, c'est sûr; car, hier, sais-tu ce qui est arrivé?

— Non.

— Eh bien! le colonel m'a fait demander, et m'a chargé de pousser une pointe du côté d'Ettenheim.

— Ettenheim ! fit soudain Richard avec un mouvement.

— Et sais-tu ce que j'ai appris?

Richard, qui jusqu'alors avait écouté tous les propos de son ami avec assez d'indifférence, commença à prêter attention.

— Non.

— Le général Dumouriez est là, qui conspire avec le duc d'Enghien.

— Pas possible!

— C'est comme je te le dis. Ils sont là, tout un nid d'aristocrates damnés, qui ne rêvent, à ce qu'il paraît, que le renversement du premier consul.

— En vérité !

— Grâce au déguisement que j'avais pris, j'ai pu, sans éveiller l'attention, faire jaser quelques particuliers qui m'ont donné tous les détails imaginables sur leurs projets.

— Diable !

— Et c'est moi qui vais pouvoir éventer la mèche. Ah! ah! tu ne t'attendais pas à cela, toi; oui, mon vieux Richard . Mais il faut dire aussi que j'y ai mÎ6

une certaine adresse, ajouta Lamolhe/ qui n'était pas fâché de montrer à Richard qu'il était digne en tous points d'être chargé de missions policières délicates. — Je le crois.

— Ainsi, par exemple, le duc d'Enghien, eh bien! je puis te dire exactement la maison où il loge à Ettenheim, combien il a de domestiques avec lui, à quoi il passe son temps, ce que fait la princesse Charlotte sa femme, qui est une Rohan, — comme ils disent, — de manière que le jour où, comme je le présuppose, le gouvernement voudra mettre la main sur toute la nichée, — ce qui ne tardera pas, je l'espère, grâce à mes indications, — pas un d'eux n'échappera.

Richard semblait réfléchir profondément.

— Ainsi, tu penses qu'on veut arrêter le duc d'Enghien et sa femme?

— J'en suis sûr, répondit Lamothe, qui tenait à avoir l'air bien informé. Mais, fit-il en remarquant la physionomie de son compagnon, on dirait que cela t'afflige... Ah! ça, mais, est-ce que tu soutiendrais les aristocrates ?

— Moi! Y songes-tu?

— Dam!

— Non, ce n'est pas ça; mais je songe que pareille aubaine ne m' arriverait pas à moi... Tu as de la chance, toi !

— Bast!

— Non pas que je sois jaloux de toi, mon bon Lamothe. D'ailleurs, je ne serais pas assez capable pour cela... Pour ce qui est d'interroger, de demander, passe

encore ; mais après il faut faire un rapport, et les rapports, tu le sais, ce n'est pas mon fort ; j'ai beau mettre tout ce que je peux trouver dedans : il paraît que le colonel ne comprend jamais ce que je veux dire.

— Oh ! le colonel, entre nous, je ne le crois pas bien malin.

Un double éclat^de rire suivit cette appréciation, qui termina l'entretien.

Les deux maréchaux-de-logis se levèrent, et sortant de l'auberge se dirigèrent vers la caserne, tout en continuant à causer des officiers, des choses de service et de l'avancement des uns et des autres, ce fonds éternel de toutes les conversations entre militaires.

Mais, dès qu'il fut seul, Richard pensa à tout ce que lui avait raconté son camarade, et il en fut péniblement affecté.

Richard, avant d'être gendarme, avait été longtemps en service dans la maison de Rohan, et la jeune princesse Charlotte avait été en maintes circonstances si bonne pour lui, qu'il avait conservé pour elle une sorte de culte ; jamais il ne prononçait son nom sans émotion ; c'était pour lui l'idéal de la bonté et de la charité ; il eût fait le sacrifice de sa vie pour la sauver du danger. Aussi, quand il eut appris ce qui se tramait contre elle et ceux de sa maison, il en éprouva une véritable douleur et se promit bien de tout faire pour l'avertir du danger qui la menaçait.

Mais comment y parvenir?

Aller la trouver à Ettenheim, il ne fallait pas y songer ; c'eût été se compromettre lui-même et payer peut-être de sa liberté cette démarche dangereuse,

D'ailleurs, ce n'était pas en se perdant qu'il pouvait la sauver.

Et cependant il fallait absolument la prévenir.

Toute la nuit, le brave Richard se creusa la tête à cet effet.

Uae vlalte * Ettenhelm.

La petite ville d'Ettenheim, dans le grand* duché de Bade, fut fondée au septième siècle par Etichs, duc du district du nord, à l'entrée de la vallée d'Ettenheim.

Elle était florissante au quinzième siècle, et son vieux palais impérial dominait la campagne de toute la hauteur de sa grosse tour.

Au moyen âge, les deux côtés du fleuve où se trouvent en deçà Strasbourg, Schlestadt, et au-delà le Brisgau, étaient couverts de châteaux-forts au pied desquels se groupaient les maisons des vassaux, comme des brebis timides sous la garde du berger,

Ettenheim est placé entre Offenbourg et Fribourg en Brisgau, à l'entrée du Munsterthal.

C'était, avant la révolution de 4789, un fief de

l'évêché de Strasbourg, qui possédait de vastes domaines sur la rive droite du Rhin.

De 1790 à 1803, Ettenheim fut la résidence du prince évêque de Strasbourg, Louis-René-Edouard de Rohan-Guéméné, né à Paris le 25 septembre 1734, qui y mourut et fut enterré dans l'église édifiée au sommet de la ville, dans laquelle on voit encore, à gauche du maître-autel, sous de vieux rideaux rouges, un fauteuil adossé à une tapisserie qui porte le blason des Rohan, « de gueules, à neuf macles d'or, > avec la couronne de prince, le chapeau de cardinal et le cordon du Saint-Esprit.

Quant au palais du cardinal, il n'est plus représenté que par un corps de logis étroit et délabré.

Mais en 1804, c'était encore une belle habitation, meublée, sinon avec recherche, du moins avec ce luxe vrai des anciens châteaux, et qui s'harmonisait $i bien avec les grandes fenêtres, les vastes cheminées et les hautes salles aux sombres tapisseries et aux parois sculptées.

Cette partie de l'électorat de Bade, qu'on désigne sous le nom de cercle du Haut-Rhin, est un pays magnifique ; les édifices se découpent en relief sur la sombre verdure des montagnes couvertes de sapins, qui forment le fond d'un tableau sans pareil.

D'un côté la Forêt-Noire, avec ses grands arbres séculaires, ses admirables cascades, ses torrents, qui tantôt versent leurs ondes déroulées comme des nappes de cristal, et tantôt les lancent avec furie contre les rochers sur lesquels elles viennent se briser avec fracas.

De l'autre, de vertes praines, des ruisseaux jaseurs, des villages à demi-cachés dans le feuillage d'un vert particulier à l'Allemagne, un horizon borné par les cimes bleues des Vosges.

Tout semble réuni pour faire de ce séjour charmant un lieu de retraite et de repos ; on se dit que la vie doit s'écouler calme et sereine dans cette belle vallée d'Ettenheim, où la nature a déployé tant de séductions et d'attractions. Or, ceux qui habitaient, à cette époque de 1804, le château dont nous venons de parler, étaient le prince de Rohan-Rochefort et sa fille Charlotte, une belle et noble femme qui n'avait d'autre désir que celui d'y passer de longs jours.

On l'appelait la bonne princesse, et lorsqu'on la voyait passer, vêtue d'une longue pelisse blanche, pour aller porter quelques secours aux pauvres horlogers ou bûcherons des environs, que la maladie tenait cloués sur un lit de douleur, on eût dit, tant son regard était doux, tant son sourire était plein de grâce, que c'était un bon ange que Dieu, dans sa clémence, avait donné aux habitants nécessiteux d'Ettenheim.

La princesse Charlotte-Louise-Dorothée de Rohan, née le 25 octobre 1767, était fille de Charles-Jules- Armand prince de Rohan-Rochefort et nièce du cardinal mort récemment. C'était d'elle qu'on pouvait dire : « Elle passa en semant des bienfaits. »

Aussi, ajouter qu'elle était aimée dans cette petite ville d'Ettenheim, est-ce nécessaire?

On l'aimait parce qu'elle était bonne, parce qu'elle était douce et serviable entre tous et parce que, depuis

longtemps, le nom de Rohan était honoré et respecté dans ce coin du pays de Bade, où les Français avaient ,repu l'accueil le plus hospitalier, alors qu'ils avaient été dans la triste nécessité de quitter leur patrie pour échapper au fer des terroristes.

Une barrière infranchissable n'était pas encore venue s'élever entre les deux peuples voisins, et nul ne songeait qu'un jour viendrait, où il n'y aurait plus de place dans un cœur français que pour un juste sentiment de colère et de haine contre les Prussiens du grand-duché de Bade.

L'électeur de Bade avait laissé la jouissance du château d'Ettenheim à la princesse, et celle-ci eût pu y mener grande vie, y recevoir nombreuse société ; mais ses goûts étaient simples, ses habitudes tranquilles, et pourvu qu'elle eût de belles fleurs dans son salon, que son grand lévrier anglais courût audevant d'elle, et que rien ne l'empêchât d'aller chaque matin faire sa visite aux pauvres gens de la ville, le reste lui importait peu.

Mariée secrètement au duc d'Enghien, elle eût désiré que son époux vînt habiter avec elle ; mais le prince s'y était toujours énergiquement refusé, et chaque soir, il se retirait dans une petite maison qui avoisinait le château. Elle était située tout proche de l'église, dans une petite ruelle escarpée montant au cimetière, et n'avait qu'un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée. Le duc d'Enghien la désignait plaisamment sous le nom du « petit Chantilly. »

C'était là que le descendant du grand Condé attendait patiemment la fin de la tourmente révolution-

naire, ne se doutant guère des événements dont il allait devenir la victime.

Or, dans l'après-midi du 15 ventôse, c'est-à-dire le lendemain du jour où le maréchal-des-logis Lamothe avait remis son rapport au chef d'escadron Chariot, une jeune fille de dix-huit ans environ, vêtue d'une courte jupe de laine verte et d'une sorte de corselet noir, sur la tête un petit chapeau en feutre noir, bas de forme, d'où s'échappaient deux longues tresses de cheveux blonds ornés de rubans noirs, suivait en voiture la route qui conduit d'Offenbourg à Ettenheim.

Quand nous disons en voiture, c'est une manière de parler, car il s'agissait d'un simple chariot rustique, que conduisait un marchand de fromages.

La journée était fort belle, et, quoiqu'on ne fût encore qu'au mois de mars, un gai soleil de printemps se jouait dans le feuillage et teintait d'or les cimes des grandes montagnes qu'on apercevait dans le lointain.

Lorsque la voiture eut atteint les premières maisons d'Ettenheim, la jeune fille mit prestement pied à terre, remercia son conducteur, et marcha droit dans la direction du château.

La grande porte, selon l'usage, était ouverte. Elle pénétra jusqu'à la salle basse, où se tenait un valet de pied.

— Que voulez-vous, ma belle enfant? lui demanda celui-ci.

— Parler à madame la princesse.

— Madame la princesse est occupée et ne peut vous recevoir.

— J'attendrai, fit la jeune fille.

— Mais enfin, reprit le laquais, que lui voulezvous?

— Ceci est mon affaire et ne regarde qu'elle.

— Alors j'en suis fâché ; mais vous ne la verrez pas.

— Si ! se contenta de répondre la jeune fille. Et elle s'assit résolument sur une chaise.

Le laquais vit qu'il n'en aurait pas facilement raison.

— Au moins, dites-moi votre nom.

— Madame la princesse ne me connaît pas.

— Quelle drôle de fille! grommela le laquais.

Et, sans rien ajouter, il alla prévenir la princesse de l'insistance qu'une jeune lille inconnue mettait à être introduite près d'elle.

La princesse donna l'ordre de la faire entrer.

Le laquais revint dans la salle.

— Suivez-moi, dit-il.

— Je savais bien que la princesse me recevrait. Une seconde plus tard, elle était devant celle-ci.

— Que me voulez-vous, mon enfant? lui demanda Charlotte.

— Vous remettre cette lettre, répondit la jeune fille. Et tirant de son corsage une lettre pliée en quatre,

elle la remit à la princesse qui l'ouvrit.

— Une lettre anonyme! fit celle-ci. Que signifie?...

— Cela signifie que celui qui a écrit cette lettre serait grandement puni s'il était découvert, et c'est pour cela qu'il ne l'a pas signée et qu'il m'a chargée de ne la remettre qu'à Votre Altesse, parce que je suis sa fiancée et qu'il n'a confiance qu'en moi.

— Mais son nom ! son nom !

— Richard, madame la princesse, maréchal-deslogis de gendarmerie aujourd'hui, mais autrefois piqueut* chez Monseigneur le prince, père de Votre Altesse.

— Richard... Oh ! le brave garçon ! Je me rappelle. Lisons vite.

Et elle lut.

Soudain son visage se couvrit d'une pâleur extrême.

Richard l'informait de tout ce qu'il avait appris de son camarade Lamothe, et bien que les termes de sa lettre fussent un peu obscurs, il était facile de deviner ce qu'ils voulaient dire, et il y régnait surtout un accent de sincérité et d'inquiétude qui frappa la princesse.

— Mon enfant, dit-elle en prenant les mains de la jeune fille dans les siennes, Richard est un loyal cœur, et je n'oublierai pas le service qu'il vient de me rendre.

-fc Votre Altesse peut compter sur son dévoûment. C'est un si honnête garçon I

— Vous l'aimez, n'est-ce pas?

— Oui, madame la princesse.

— Et vous devez l'épouser?

— A la Saint-Michel.

— Eh bien ! voici mon cadeau de fiançailles.

Et la "princesse, retirant de son doigt une bague ornée d'un saphir qu'elle portait habituellement à la main gauche, la passa à celui de la jeune fille, qui demeura tout interdite.

— Quant à cette lettre, reprit la princesse, bien qu'elle ne soit pas signée, si elle tombait aux mains

de la police française, elle suffirait pour perdre Richard, et je ne le veux point.

Elle prit la lettre, la déchira et en jeta les morceaux dans la cheminée.

— De cette façon, Richard pourra se féliciter d'avoir obéi aux bons sentiments de son cœur, sans avoir rien à craindre pour lui.

Et elle congédia la jeune fille, non sans l'avoir remerciée de nouveau.

Quelques minutes plus tard, le duc d'Enghien entrait dans la chambre à coucher de la princesse.

11 était de bonne humeur, plein de gaieté et d'abandon. Cette magnifique journée de printemps, qui semblait donner une vie nouvelle à la nature exubérante qui l'entourait, paraissait mettre en son cœur des trésors d'espérance.

Il s'avançait, le sourire aux lèvres, vers la princesse ; mais celle-ci, le front dans la main, semblait ne pas même s'apercevoir de sa présence.

Le prince s'arrêta court et demeura un moment immobile.

— Charlotte! qu'avez-vous donc?

La princesse tressaillit.

— Ah ! c'est vous, mon ami ; je ne vous avais pas entendu entrer. m

— Comme vous êtes pâle ! Vous paraissez toute émue !

— Ce n'est rien.

— De grâce, qu' est-il arrivé?

— Je vais vous le dire, mon ami.

Et montrant du geste une chaise au prince, elle

li ama ds 1804. 75

l'invita à s'asseoir et lui raconta la singulière visite qu'elle avait reçue et le contenu de la lettre de Richard.

— Vous connaissez cet homme?

— Oui, c'était un des bons serviteurs de mon père, et l'avis qu'il me donne est de ceux dont il faut faire profit ; vos ennemis ne peuvent vous pardonner la vie calme que vous menez ici.

— Que m'importent leurs soupçons injurieux I

— Vous voyez que leur haine vous poursuit jusqu'au delà de la France.

— Oui, ils ne peuvent comprendre qu'un Gondé sa résigne à vivre heureux près de celle qu'il aime, et que tous ses exploits se bornent à tuer des lièvres ou des perdrix ; ils ignorent, tous ces ambitieux à courte vue, que si je suis venu me fixer à Ettenheim, c'est pour être près de vous, pour passer ma vie à vous aimer, vous, Charlotte, qui n'avez pas craint de livrer votre réputation aux conjectures des méchants et des calomniateurs, vous que les liens les plus saints ont rendue mon épouse et qui ne voulez pas que je vous donne publiquement le titre de duchesse d'Enghien qui est le vôtre I

— Henri ! de grâce, parlons du danger que vous courez, car ce danger existe, je le sens ; il est proche. Ne perdez pas un instant : fuyez !

— Charlotte, dit le duc d'Enghien en se levant, on m'appelle Henri de Bourbon, et mon aïeul était le grand Condél

Le doc d'Enghten.

Louis-Antoine-Henri de Bourbon-Condé, duc d'Enghien, fils de Louis-Henri-Joseph de Bourbon-Condé, duc de Bourbon, et de Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, était né à Chantilly, le 2 août 1772, et en venant au monde il semblait prédestiné au malheur.

Quand il vit le jour, il était noir et sans mouvement ; on le crut mort, et Ton dut l'envelopper dans des linges imbibés d'esprit-de-vin pour le ranimer.

Il commençait à donner des signes d'existence, lorsqu'une étincelle vint tomber sur ces linges et les enflammer.

On n'eut que le temps de le plonger dans une cuvette d'eau.

Une fièvre dangereuse l'attaqua ensuite.

On eût dit que la mort le poursuivait impitoyablement.

Ces divers accidents ne contribuèrent pas peu à le laisser longtemps faible et maladif.

Dès qu'il eut cinq ans, on le confia aux soins de l'abbé Millot, de l'Académie française, qui développa en lui le goût des choses militaires qu'il avait apporté en naissant.

Le premier livre qu'on lui mit en mains fut l'his-

toire de son aïeul, le grand Condé ; et le récit des hauts faits de l'illustre capitaine faisait tressaillir son jeune cœur.

En 1788, on célébrait à Versailles sa réception dans Tordre du Saint-Esprit.

L'année suivante, le peuple de Paris enfonçait les portes de la Bastille défendue par quelques vétérans invalides, et cette grande victoire était le prélude de la tempête révolutionnaire; trois jours plus tard, le prince de Condé, de concert avec le comte d'Artois, quittait la France, accompagné de sa famille, et se retirait à Bruxelles.

L'agitation française menaçant d'envahir les bords de la Dyle et de la Meuse, les princes se rendirent à Turin, où, avec l'aide du vicomte de Mirabeau, ils tentèrent de former une petite armée destinée à marcher sur Lyon, puis sur Paris.

Mais ils ne purent y parvenir.

Pendant ce temps, l'émigration prenait des proportions considérables ; toute lajnoblesse française se donna rendez-vous sur les bords du Rhin, et bientôt les princes de la maison de Condé et le comte d'Artois quittèrent le Piémont pour venir se fixer à Coblentz.

Peu de temps après, on le sait, commencèrent les hostilités avec les troupes révolutionnaires, et le jeune duc d'Enghien se trouva pour la première fois en présence des soldats de la Convention, à la tête de deux bataillons de l'infanterie noble, et, au combat de Bierwald, il montra, selon l'opinion du général autrichien, « que le sang des héros coulait dans ses veines. » A la tête de son premier bataillon, il avait

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mis en déroute un corps nombreux et enlevé une redoute.

C'était un heureux début dans la carrière.

Au siège de Mayence, il se distingua par sa valeur et en même temps par sa générosité.

Un grand nombre de soldats républicains étaient au pouvoir des émigrés, et ils s'attendaient à être fusillés.

Le duc d'Enghien s'avança vers les prisonniers :

— Vous êtes Français, dit-il ; ce titre seul vous garantit la vie.

À l'attaque des lignes de Wissembourg, il parvint à passer le Rhin, malgré les efforts des républicains pour l'en empêcher. Enfin, à la journée de Berstheim, presque seul, il s'empara d'une pièce de canon.

En toute occasion, il donna des preuves de talents militaires, de valeur personnelle et d'humanité, et combattant,par suite de circonstances fatales, des Français, il n'oublia jamais qu'il avait devant lui des adversaires, non des ennemis, et tous les historiens, à quelque parti qu'ils appartinssent, ont été unanimes pour reconnaître la noblesse de ses sentiments à cet égard.

La journée de Berstheim le classa au rang des grands capitaines.

Devenu, par suite d'une blessure de son père, commandant de la cavalerie, il avait fait, à sa tête, des charges brillantes qui avaient pu donner la preuve de son intrépidité, en même temps que de ses connaissances de l'art de la guerre. Ses soldats l'avaient surnommé le duc Va-de-bon-cœur.

« Du reste, a dit l'auteur des Recherches historiques,

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aussi plein d'humanité que de bravoure, il avait toujours désapprouvé ces représailles sanglantes que l'animosité des guerres civiles avait quelquefois introduites entre les républicains et les émigrés, et toujours il avait prodigué ses soins aux blessés de tous les partis; passionné même pour la gloire militaire et toujours attaché à la France, malgré son émigration, il ne cachait pas son admiration pour la gloire des armes républicaines, et en particulier pour celle du général Bonaparte. *

c Lorsqu'on annonçait, dit à son tour l'historien Boudard de l'Hérault, quelque victoire des Français, son cœur en tressaillait de joie ; il était fier de ces triomphes qui reculaient son entrée dans sa patrie ; le seul regret qu'il éprouvait était qu'une fatale destinée l'eût privé de la gloire de se trouver au milieu de ces phalanges héroïques et de pouvoir leur dire, comme Henri IV : « Mes compagnons, si vous perdez vos enseignes, ne perdez point de vue mon panache blanc : vous le trouverez toujours au chemin de Thon* neur et de la gloire. »

La paix ,de Gampo-Formio, conclue avec l'Autriche, le 14 octobre 1797, exigeait le licenciement de l'armée de Condé.

Ses braves volontaires furent envoyés en Volhynie, et ce fat le duc d'Enghien qui fut chargé de les y conduire.

Lorsqu'en 1 799, l'empereur de Russie mit en marche une armée de 80,000 hommes contre la France, sous les ordres du maréchal Souvarow, le corps de Condé reçut l'ordre de quitter ses quartiers de Volhynie pour

80 Ut CHDffi DE 180A.

aller défendre Constance. Après la défaite de Korsakoff, le ministre anglais fit passer l'armée des émigrés sous les ordres des généraux autrichiens, et ils firent la campagne de Hohenlinden contre Moreau ; puis enfin la paix de Lunéville les dispersa, et le duc d'Enghien obtint du gouvernement anglais, avec le traitement d'officier retraité, l'autorisation de se fixer en Allemagne, et il choisit la petite ville d'Ettenheim, où vivait la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort, sa cousine, pour laquelle il avait conçu la plus vive passion.

La princesse avait touché le cœur du duc d'Enghien plus par les qualités solides de l'esprit que par les agréments de sa figure ; les liens du sang, l'estime et l'amitié, ajoutaient au profond attachement que le prince avait voué à sa cousine.

Il s'abandonnait à cette vie intime des affections et s'occupait presque exclusivement de jardinage.

On sait que le grand Condé, captif dans le donjon de Vincennes, se plaisait à arroser des œillets ; dans son petit Chantilly, le duc d'Enghien aimait à se livrer à l'entretien de son jardin; et si on veut savoir quelles étaient les grandes préoccupations de celui que Bonaparte affectait de considérer comme un ennemi qui ne songeait qu'à lui disputer le pouvoir, il suffira de lire cette lettre qu'il adressait au baron de Sun al :

€ Adieu, mon cher. Malgré la sécheresse, tout va bien aux jardins : nous semons nos navets à force ; les pois du grand jardin sont en plein rapport ; les concombres commencent; nous avons cinquante cornichons environ par jour, et déjà plus de trois cents de rentrés, Les pavots sont finis; je regrette beaucoup

que vous n'en ayez pas vu le magnifique effet. Les choux vont bien ; les choux-raves abondent ; enfin les jardiniers se reposent sur leurs lauriers. Le poivrelong commence à devenir bien gros pour rester dans la caisse. Qu'en faut-il faire? Le peut-on repiquer ou transplanter en motte? Toutes les laitues en feuille de chêne sont montées... »

Comme tout cela trahit bien le conspirateur!

Mais ce n'est pas tout. Le duc d'Enghien avait un autre goût que celui du jardinage : il était amateur passionné de la chasse ; il y consacrait une grande partie de son temps, et plusieurs fois il s'absenta des jours'entiers, à la poursuite des sangliers qu'il aimait à forcer dans la forêt Noire.

Un jour, emporté par son ardeur du plaisir cynégétique, il s'était égaré et fut forcé de demander l'hospitalité pour la nuit dans une métairie.

Le métayer était Français.

Il avait fait les premières campagnes de l'armée de Condé.

Blessé grièvement au passage des lignes de Weissembourg, il s'était retiré dans les environs d'Ettenheim, et il y avait acheté un lopin de terre qu'il cultivait.

Mais, malheureusement, on s'était battu dans le voisinage de sa ferme ; les républicains avaient mis le feu à la maison, dévasté ses champs, et, poursuivi par ses créanciers pour une somme (Je mille écus, le pauvre diable allait être obligé de vendre tout ce qui lui restait pour s'acquitter.

Le duc d'Enghien avait appris tous ces détails de sa

bouche. Les malheureux éprouvent un certain soulagement à raconter leurs peines.

Le prince se borna à lui donner quelques consolations :

— Ayez confiance en Dieu, mon brave homme, lui dit- il; il n'abandonne jamais les honnêtes g^ps.

— Hélas ! répondit le pauvre diable, je crois cependant bien qu'il m'a abandonné.

— Ayez confiance, vous dis-je, reprit le duc d'Enghien sans s'expliquer davantage.

Le surlendemain, le fermier revit le chasseur de l'avant-veille.

Il lui apportait les trois mille francs nécessaires pour payer ses créanciers.

Lorsque le duc d'Enghien quittait la petite maison qu'il avait louée au baron d'Ischterlzheim, c'était pour aller en chasse quelquefois pendant plusieurs jours ; mais les regards inquiets des nombreux sbires disséminés depuis Strasbourg jusqu'à Fribourg voulurent voir un autre but à ces courtes absences.

. D'ailleurs, il fallait bien que ces honnêtes espions gagnassent l'argent qui leur était si libéralement compté, et un rapport qui ne contient aucune révélation de faits nouveaux est peu intéressant.

Et puis, comment admettre que le duc d'Enghien, qui habitait une petite ville à quelques lieues de Strasbourg, n'eût pas la velléité d'aller se promener en France?

La chose était bien facile à faire croire.

Elle fut habilement répandue. On prétendit même que le prince allait au spectacle à Strasbourg.

D'autres, qui savaient jusqu'où peut aller la crédulité publique, ne craignirent pas d'avancer que le descendant des Condé était allé à Paris à l'effet d'offrir son épée à Bonaparte !

Tous ces bruits malveillants, destinés à déconsidérer le prince, étaient tellement entretenus avec soin, qu'il se dégagea au milieu de leur contradiction un fait que les conseillers de Bonaparte avaient surtout intérêt à accréditer : celui d'un ou plusieurs voyages en France ; et il prit une telle consistance que l'écho en vint jusqu'à Londres, et que le prince de Bourbon-Condés'en émut à ce point d'écrire la lettre suivante à son petit-fils :

t Wansted House, 16 juin 1803.

« Mon cher enfant,

« On assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez fait un voyage à Paris; d'autres disent que vous n'avez été qu'à Strasbourg; il faut convenir que c'était un peu inutilement risquer votre vie et votre liberté, car, pour vos principes, je suis très-tranquille de ce côté*là : ils sont aussi profondément gravés dans votre cœur que dans les nôtres.

« Il me semble qu'à présent vous pourriez nous confier le passé, et si la chose est vraie, nous dire ce que vous avez observé dans vos voyages. A propos de votre santé qui nous est si chère à tant de titres, je vous ai mandé, il est vrai, que la position où vous êtes pourrait être très-utile à beaucoup d'égards ; mais vous êtes bien près : prenez garde à vous, et ne négligez aucune précaution pour être averti à temps et faire

votre retraite en sûreté, en cas qu'il passât par la tête du consul de vous faire enlever. N'allez pas croire qu'il y ait du courage à tout braver à cet égard : ce ne serait qu'une imprudence impardonnable aux yeux de l'univers, et qui ne pourrait avoir que les suites les plus fâcheuses. Ainsi, je vous le répète, prenez garde à vous, et rassurez-nous, en nous répondant que vous sentez parfaitement ce que jje vous mande et que nous pouvons être tranquilles sur les précautions que vous prendrez.

« Je vous embrasse.

« Louis-Joseph de Bourbon. »

Le duc d'Enghien, surpris par la teneur de cette lettre, y répondit aussitôt par celle-ci :

« Assurément, cher papa, il faut me connaître bien peu pour avoir pu dire ou cherché à faire croire que j'avais mis le pied sur le territoire républicain, autrement qu'avec le rang et à la place où le hasard m'a fait naître. Je suis trop fier pour courber bassement la tête, et le premier consul pourra peut-être venir à bout de me détruire, mais il ne me fera pas m'humilier. On peut prendre l'incognito pour voyager dans les glaciers de la Suisse, comme cela m'est arrivé l'an passé, n'ayant rien de mieux à faire; mais pour en France, quand j'en ferai le voyage, je n'aurai pas besoin de m'y cacher. Je puis donc vous donner ma parole d'honneur la plus sacrée que pareille idée ne m'est jamais entrée et ne m'entrera jamais dans la tête. Des méchants ont pu désirer, en vous racontant toutes ces

absurdités, me donner un tort de plus à vos yeux. Je suis accoutumé à de pareils services, que Ton s'est toujours empressé de me rendre, et je suis trop heureux qu'ils soient enfin réduits à employer des calomnies aussi absurdes.

« Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne jamais douter de mon profond respect comme de ma tendresse.

« L.-A.-H. de Bourbon. »

En même temps, le duc écrivit à son secrétaire, le chevalier Jacques, pour lui faire part de ce qui se passait ; il se plaignit de ce que son père avait pu donner créance à la fable qui circulait :

« Il croit, écrit-il, d'après les bruits qui ont couru, que j'ai été incognito à Paris, ou du moins à Strasbourg; vous jugez qu'il n'en est pas charmé. Voyez combien il me juge mal ! »

Ce fut encore pour ipieux démentir cette calomnie que le duc fit demander à Londres du service dans la nouvelle guerre qui se préparait contre la République, demande à laquelle il ne fut pas donné suite.

Vue séance dm eoseell privé.

L'arrestation de Georges Gadoudal avait causé une joie bien naturelle aux Tuileries, et le nombreux personnel direct ou indirect de la préfecture était dans le ravissement.

C'était de l'argent et des faveurs pour tout le monde.

Le Moniteur publia tous les détails de l'arrestation et termina ainsi : m Le premier consul a ordonné que les enfants d'Etienne Buffet et de Jean-François Caniolle seraient élevés aux frais de l'État. Tout ce qui a été pris sur Georges, montant à une valeur de soixante à quatre-vingt mille francs en lettres de change, à été abandonné à la veuve et aux enfants d'Etienne Buffet; l'état de Caniolle donne de grandes espérances pour sa vie.

« Le premier consul a chargé le grand juge de faire une enquête authentique pour découvrir le nom des citoyens qui, dans cette circonstance, ont manifesté leur courage et leur dévoûment; ils seront récompensés par des distinctions d'honneur. »

De son côté, le préfet de police atteignait au lyrisme :

« L'arrestation de Georges, disait-il dans le rapport qu'il envoyait au premier consul, a électrisé tous les cœurs; il est impossible de rendre l'espèce d'enthou-

ut «eaiME de 1804. 87

siasme qu'elle a produit : une demi-heure à peine après l'opération, tout Paris en était instruit, et l'on peut assurer que la joie est universelle. >

Aux Tuileries, la nouvelle avait suivi de près l'événe* ment.

Bonaparte était dans l'appartement de sa femme lorsqu'il la reçut ; il montra la précieuse dépêche à Joséphine.

Celle-ci la lut.

— Enfin! s'écria-t-elle.

Bonaparte se pencha vers elle.

-* Tu n'auras plus peur maintenant, lui dit-il.

Et, quittant la chambre à coucher, il monta dans le grand salon jaune qui servait de salon de réception.

C'était ce fameux salon tendu en « quinze-seize, dont les meubles meublants étaient en gourgouran, les frangés en soie et les bois en acajou. »

Quelques minutes plus tard, on se serait cru un jour de quintidi, alors que le dîner décennaire réunis* sait deux cents personnes dans la galerie de Diane.

Ce n'étaient que membres du corps diplomatique, fonctionnaires civils, sénateurs, généraux, colonels, jusqu'au second consul, Cambacérès en personne, qui négligea ce soir-là fia promenade dans les galeries du palais Égalité pour venir complimenter son collègue.

Il arriva en habit bro3é, culotte courte, bas de soie, souliers cirés au vernis anglais, fermés de la boucle d'or, la tête couverte de la fameuse perruque à queue dont il ne se séparait jamais, et tenant à la main le chapeau à trois cornes, dont il devait être l'un des derniers adeptes*

Ce fut à qui houspillerait d'importance ces enragés, car c'est ainsi qu'on désignait alors les royalistes dont les sourdes menées donnaient tant de mal aux subordonnés de Dubois, qui triomphait.

Quant à Fouché, il se contentait de sourire malicieusement, et ce sourire semblait dire :

— Si j'avais été encore ministre de la police, il y a longtemps que Cadoudal eût été en ma possession.

Talleyrand, lui, paraissait partager l'enthousiasme général.

Au reste, le célèbre boiteux avait l'immense talent de savoir toujours être à l'unisson d'une situation donnée.

Dans une fête, nul mieux que lui n'était pjus entier au plaisir ; on eût dit que dans sa folle tête il n'y avait place que pour les pensées légères et frivoles.

Causeur au salon, gai à table, grave au conseil,, profond politique et homme du monde achevé, Talleyrand était tout à la fois le personnage le plus souple, le plus habile, le plus ambitieux et le plus spirituel de France.

11 y avait du républicain, du royaliste et du futur impérialiste en lui ; il devinait les astres avant qu'ils fussent découverts, afin d'être sûr que personne ne les saluerait avant lui.

Il s'approcha souriant de Bonaparte et s'inclina.

— Que pensez-vous de l'arrestation de Cadoudal? lui demanda le premier consul en dardant sur lui son regard d'acier.

— C'est une bonne prise, général.

— Je dompterai ces enragés dont les entreprises

coupables se renouvellent trop souvent ; ils ont établi la conspiration permanente.

— C'est une hydre.

— Dont je tiens cette fois toutes les têtes, fit Bonaparte avec vivacité, et elles tomberont.

— Celles de France, ce n'est pas assez, général. Bonaparte fixa de nouveau son interlocuteur.

— Ce sont celles d'Allemagne qu'il faut vaincre, aûn de montrer à l'Europe que vous ne voulez pas jouer le rôle de Monck.

— Qui peut le croire?

— Ceux qui s'étonnent qu'un acte de vigueur n'ait pas encore réduit à néant les espérances des Bourbons.

— Oh! c'est grave.

— 11 est des circonstances, général, dans lesquelles la modération ressemble à de la faiblesse, et Ettenheim est bien près de Strasbourg.

— Oui, vous avez raison ; c'est aussi l'avis de Fouché ; il faut que le conseil décide cette question.

Et le conseil fut convoqué pour le lendemain 10 mars.

Le conseil était composé de Cambacérès et de Lebrun, les deux consuls; de Talleyrand, ministre des relations extérieures ; de Régnier, grand juge, ministre de la justice, et de Fouché, sénateur, ministre de la police honoraire.

Il était facile de prévoir l'issue de la délibération.

Ce fut le grand juge qui, le premier, eut la parole:

— Citoyens consuls et ministres, dit-il, chaque jour de nouvelles trames s'ourdissent à l'étranger,

grâce à la complaisance de l'Angleterre qui n'a pas craint, après avoir signé la paix, de violer le traité d'Amiens. Elle n'espère pas vaincre la France par la force de ses armes, mais au moyen de ténébreuses machinations dont je n'^ai pas à énumérer le nombre ; la dernière suffit pour montrer jusqu'où peut aller la haine unie au fanatisme politique. Une bande d'assassins, à la solde de cette puissance déloyale, est débarquée clandestinement sur nos côtes pour semer partout la division et ranimer la guerre civile; la Vendée, le Morbihan, les Côtes-du-Nord sont infestés de brigands qui s'en vont prêcher le retour des Bourbons. 11 ne faut pas, citoyens consuls et ministres, que de pareils faits puissent se produire, sans qu'une répression prompte et sévère en fasse justice. Pichegru, dont la connivence avec Moreau est un fait acquis, Pichegru a porté en Angleterre la haine de sa patrie; depuis, il n'a jamais cessé d'être l'appui, le conseil et l'espoir des ennemis de la France. C'est alors que la perfidie de l'Angleterre associe au traître l'infâme Cadoudal, et nous voyons une honteuse et criminelle réconciliation rapprocher Pichegru et Moreau. Dans quel but? Dans celui d'un crime à commettre de concert. Et pendant ce temps, les conjurés, imprudents qui ne savent pas que la justice surveille leurs moindres mouvements, s'organisent; ils préparent dans Paris tout ce qui est nécessaire à l'exécution de leurs projets criminels, et, il faut bien le dire, ils trouvent dans tous les rangs de la société des complices qui les logent, les cachent aux investigations de la police et leur fournissent les moyens de consommer

leur crime. Aujourd'hui, leur audacieuse tentative est déjouée : la plupart des conjurés sont arrêtés ; mais il ne faut pas qu'un seul d'entre eux échappe à la juste punition qu'il mérite, et le devoir du gouvernement est de rechercher les coupables et de les atteindre, si haut qu'ils soient placés.

Ce discours, écouté silencieusement et comme il convient de la part de gens qui sont tous du même avis, se bornait à résumer la situation générale de la conspiration.

Talleyrand fut plus explicite :

— Appelé, dit-il, par la nature de mes fonctions et la confiance du premier consul, à surveiller à l'extérieur la conduite des ennemis de l'État, j'ai dû porter mes investigations sur la rive droite du Rhin où se trouvent réunis, vous le savez, nombre d'émigrés français, et j'ai acquis la conviction qu'il existait à Offenbourg un comité d'émigrés qui s'est mis en rapport avec l'Angleterre et qui dirige les actes de Georges Gadoudal et de ses complices. Mais j'appellerai surtout votre attention sur le ci-devant duc d'Enghien, qui, réfugié à Ettenheim, y mène une vie mystérieuse. Ses absences fréquentes de la maison qu'il habite nous donnent la preuve qu'il ne craint pas de passer la frontière pour venir en France s'entendre avec les ennemis de l'État. Les dépositions de plusieurs inculpés ont suffisamment établi que Georges Cadoudal recevait chez lui un personnage auquel il prodiguait les marques d'obéissance et de respect. Ce personnage, cela n'est pas douteux, est le duc d'Enghien, qui profite du peu de distance qui sépare Ettenheim

de la France pour y venir conspirer contre la vie du premier consul. Je suis d'avis qu'il y a lieu de procéder immédiatement à son arrestation.

Les membres du conseil opinèrent tous du bonnet. Cependant Gambacérès, le second consul, émit l'avis qu'il valait peut-être mieux, puisqu'on savait que le duc d'Enghien s'introduisait en France, tout disposer à la frontière et attendre qu'une de ses escapades le fit tomber aux mains des agents apostés à cet effet.

— Le faire arrêter dans l'électoral de Bade, sur un terrain neutre, cela est grave, fit-il observer. La foi des traités, le droit des gens peuvent être invoqués.

Talleyrand ne voulait pas laisser placer la question sur ce terrain.

— La foi des traités ! le droit des gens ! il s'agit bien de cela ! Il est certain que si on attend une nouvelle entrée du duc d'Enghien sur le territoire français pour se saisir de sa personne, toutes les pièces pouvant nous éclairer sur ses complices nous échapperont; papiers, correspondances, il faut tout saisir.

— D'autant plus, observa Fouché, que l'éveil est donné, et que, Cadoudal pris, il est fort probable que le duc s'abstiendra, au moins pour quelque temps, de s'exposer à venir en France, et que l'occasion sera perdue.

La cause était bien près d'être entendue.

Lebrun, à son tour, essaya timidement une objection.

— Reste à savoir, dit-il, si le duc d'Enghien peut être rangé parmi les émigrés en sa qualité de prince français.

— Citoyens consuls et ministres, dit alors Bonaparte, qui jusqu'alors avait gardé le silence, la loi du 28 mars 1793 est précise.

— Ainsi que celle du 25 brumaire an 111, ajouta Talleyrand.

— Tout émigré qui aura pris les armes contre la nation, expliqua Fouché, sera arrêté, soit en pays ennemi ou conquis, et jugé dans les quarante-huit heures. Or, la loi ne saurait établir de classes d'émi-

grés.

Cambacérès reprit de nouveau la parole.

— Dans l'intérêt de la France, dans l'intérêt du premier consul, dit-il, je m'oppose à l'arrestation et à la mise en jugement du duc d'Enghien, à moins qu'on ne le surprenne en armes, ou conspirant en deçà de la frontière.

Bonaparte, violemment irrité par cette sortie à laquelle il ne s'attendait pas, jeta sur lui un regard foudroyant :

— Vous êtes devenu bien avare du sang des Bourbons, s'écria-t-il.

Cette rude apostrophe fit l'effet d'une explosion.

— En vérité, continua Bonaparte, je me demande comment vous pouvez croire à la possibilité de faire venir par ruse lô duc d'Enghien sur notre territoire après que tous les journaux de l'Europe lui auront donné l'éveil. Voyons, citoyens consuls et ministres, finissons; il faut prendre une détermination. Êtesvous d'avis que le duc d'Enghien n'est pas étranger aux entreprises des royalistes ? Répondez , citoyen consul.

94 u cwia Dg 1804.

— Je le crois, répondit Cambacérès ; toutefois...

— Et vous, consul Lebrun? interrompit brusquement Bonaparte.

-~ Cela ressort des renseignements fournis par Régnier.

— Votre opinion, Régnier?

— Je l'ai exprimée tout à l'heure.

— Et vous, Talleyrand?

— Le duc d'Enghien est coupable, et mon avis est qu'il faut agir

— Et vous, Fouché? »

— C'est aussi le mien.

— Très-bien ! conclut Bonaparte ; le "reste me regarde. Citoyens consuls et ministres, la séance est levée.

I/extradltloi

C'était un homme bien occupé que le citoyen préfet de Strasbourg,

La surveillance de la frontière badoise était incessante et lui nécessitait une correspondance qui n'en finissait pas.

Le GtUME DR 1804. 95

Correspondance avec Real, correspondance avec Talleyrand, avec Méhée de la Touche, avec ses agents de l'intérieur et de l'extérieur : c'était à décourager quiconque eût été moins zélé.

Mais le citoyen Shée était un de ceux qui ne mettent pas de bornes à leur zèle.

Aussi les allées et venues du commandant de la gendarmerie avec la préfecture étaient-elles continuelles. •

Le 19 ventôse, le jour même où le premier consul convoquait son conseil privé pour obtenir de lui une approbation qu'il était sûr d'obtenir à l'avance, et dont au besoin il se serait passé, le préfet reçut la lettre suivante :

« Paris, le 17 ventôse an XII.

Le conseiller d'État chargé de la direction et de la suite, etc., au conseiller d'État, préfet du département du Bas- Rhin.

« L'intention du gouvernement, mon cher collègue, est que la baronne de Reich soit arrêtée : elle a, dans le temps, facilité les relations de Pichegru avec Wick* iam. Il est encore probable qu'elle a eu connaissance des derniers projets de cet ex-général, et qu'elle aura eu part aux intrigues de tout ce parti; peut-être même ses papiers fourniront-ils des renseignements utiles. Bile doit demeurer tantôt à Strasbourg, tantôt à Offenbourg.

« Je, yous prie donc de prendre les mesures convelables pour assurer l'exécution des ordres du gott-

vernement et de m'informer du résultat qu'ils obtiendront.

« J'ai l'honneur de vous saluer.

« Real. »

Immédiatement, le citoyen Shée appela le citoyen Chariot, et, selon l'usage, lui transmit l'ordre qu'il venait de recevoir.

Cette fois, le commandant de gendarmerie n'eut rien à objecter: il s'agissait d'une arrestation; cela rentrait absolument dans ses attributions. Toutefois, lorsqu'il arriva au nom de la personne qui lui était désignée, il fit un mouvement de désappointement.

— C'est impossible, dit-il.

Ce mot fit bondir le citoyen Shée sur son fauteuil préfectoral.

On sait que le maître voulait qu'on rayât le mot impossible du dictionnaire.

Naturellement, le préfet pensait de même.

— Impossible! répéta-t-il; que signifie?...

— Cela signifie . que depuis trois semaines, la baronne de Reich, instruite de l'arrestation de M me Lajolais, qui a eu lieu en même temps que celle de son mari, a quitté précipitamment Strasbourg avec l' excomte de Toulouse-Lautrec.

— Ah ! par exemple, c'est trop fort !

— Que voulez-vous? Ces gens-là mettent véritablement une mauvaise grâce à se laisser arrêter !

— Mais enfin, vous avez lu la lettre du citoyen Real; il m'ordonne de faire arrêter cette baronne, et je dois obéir.

— C'est juste.

— Que penserait de moi le premier consul s'il en était autrement?

— Ah ! la chose est désagréable.

— Voyons, citoyen Chariot, vous êtes un homme de bon conseil.

— Vous me flattez, citoyen préfet.

— Point! Comment faire pour arrêter cette femme?

— M'est avis que si l'oiseau est envolé, je crois qu'il est un peu tard pour songer à lui couper les ailes.

— C'est vrai !

Et le préfet demeura un moment pensif.

— Mais enfin, reprit-il au bout d'un moment, saiton où se sont dirigés cette baronne et ce comte que le diable emporte ?

— A OfFenbourg.

— Offenbourg ! toujours cette ville ! C'est le refuge de tous les aristocrates de France !

— Ah ! si je pouvais y envoyer une brigade, quelle rafle!

— Oui, mais Offenbourg est malheureusement dans l'Electorat, et c'est pour cela que tous ces émigrés s'y rendent; ils savent bien qu'ils y sont en sûreté.

— Hélas !

— Il me vient une idée ! dit subitement le citoyen Shée en se frappant le front.

Le commandant releva la tête.

— Décidément, le citoyen préfet est un grand homme, pensa-t-il.

Le respect lui interdisait de demander la communication de cette idée , mais le préfet était expansif :

— Si je priais le citoyen Massias de réclamer l'extradition de la baronne? lui dit-il.

— Parfait!

— Vous êtes de cet avis?

— Absolument.

— Je vais lui écrire ; vous allez m' envoyer un officier intelligent qui devra, après avoir vérifié lui-même la présence de M me de Reich & Offenbourg, s'adresser au grand-bailli du district pour obtenir provisoirement son arrestation.

— Michel Pétermann est l'homme qu'il vous faut.

— Michel Pétermann, soit; il parle allemand?

— Comme père et mère.

— Entendu. Je vais préparer ma lettre pour le citoyen Massias, et d'abord répondre au citoyen Real, car il aime la ponctualité, celui-là.

— Il a raison, lit Chariot en s'en allant; c'est aussi ma devise.

Le citoyen Shée se remit à son bureau et écrivit :

« Strasbourg, 20 ventôse an XII.

Le conseiller d'Etat, préfet du département du Bas- Rhin, au conseiller d'Etat Real, chargé de Vinstruction et de la suite, etc.

« J'ai reçu hier, mon cher collègue, la dépêche que vous m'avez adressée, sous la date du 17, par courrier extraordinaire, pour l'arrestation de la baronne de Reich.

« Cette baronne étant partie de Strasbourg le lendemain de l'arrestation de M*» Lajolais pour se rendre

à ûffenbourg, j'ai de suite écrit au citoyen Massias, chargé d'affaires de France près de l'électeur de Bade, pour l'inviter à provoquer près de S. A. E. ou de la régence l'attache nécessaire pour qu'elle soit arrêtée avec ses papiers et conduite à Strasbourg.

€ Mais afin d'assurer l'exécution des ordres du gouvernement dans cette circonstance, j'ai dépêché un officier intelligent, porteur d'une lettre au magistrat d'Offenbourg, par laquelle je l'invite à ordonner provisoirement l'arrestation de cette dame, et il doit même, avant de se présenter à ce magistrat, s'assurer de la présence et du domicile de M me de Reich à Offenbourg.

« J'ai l'honneur de vous saluer.

« Shée. »

Une heure ne s'était pas écoulée, que le lieutenant Michel Pétermann se présentait devant le citoyen Shée, qui lui donna ses instructions.

— Prenez-vous-y adroitement, lui dit le préfet; faites entendre au grand bailli que le gouvernement français attache une importance toute particulière à l'arrestation de cette femme, qui est extrêmement dangereuse, et faites en sorte qu'il vous accorde l'autorisation d'extradition.

— Il l'accordera, répondit Pétermann, en homme sûr à l'avance de l'effet de son éloquence.

— Je l'espère, se contenta de répondre le préfet, moins certain de la réussite que le gendarme.

— Et une fois l'autorisation obtenue ?

— Alors, comme cela a déjà été fait plusieurs fois

dans de semblables circonstances, vous demanderez la permission d'emmener votre prisonnière.

— En ce cas, reprit Pétermann, il serait peut-être bon que je prisse deux hommes pour m' accompagner.

— Comment, citoyen lieutenant ! trois pour arrêter une femme !

— Il est vrai que...

— Un homme comme vous ! Il me semble qu'une femme entre vos mains doit difficilement s'échapper.

— Oh ! citoyen préfet, pour ce qui est de la tenir en respect, je n'ai besoin de personne.

— Donc, partez seul; d'ailleurs plusieurs gendarmes pourraient donner l'éveil dans le pays, et il ne faut pas qu'on puisse se douter de rien, pas plus la baronne que tous les autres émigrés.

— Vous avez raison, citoyen préfet: j'irai seul. En effet, Michel Pétermann se mit en route pour

Offenbourg.

Arrivé là, il demanda à voir le grand bailli ; mais comme cet officier municipal demeurait à Berentheim, à trois lieues d'Offenbourg, il continua sa marche jusqu'à cet endroit, et le trouva chez lui.

Il lui expliqua en peu de mots l'objet de sa mission.

Le grand bailli était à table.

La demande qui lui était adressée interrompit son repas d'une façon désagréable.

Il regardait le lieutenant de gendarmerie d'un air qui prouvait assez l'ahurissement que lui causait une pareille prière, exposée dans des termes très-nets.

— Vous demandez l'arrestation provisoire de M mc la

baronne de Reich? lui dit-il enfin. Je ne sais trop si j'ai le droit de vous l'accorder. Cependant, à titre provisoire, et jusqu'à plus ample informé, je n'y vois pas grand inconvénient, puisque je serai toujours à même de lui rendre la liberté.

— Je remercie M. le grand bailli, dit Pétermann, et je vais donc emmener la baronne.

— Ah ! pardon : l'arrêter, soit ; mais l'emmener en France, c'est autre chose, et je m'y oppose formellement. S'il s'agissait d'un crime ordinaire, je pourrais, à la rigueur, prendre sur moi de vous autoriser à emmener la prisonnière; mais comme il s'agit d'un délit politique qui m'est complètement inconnu, vous me permettrez d'en référer àM. le ministrede Carlsruhe.

Il n'y avait rien à répondre à cela.

Pétermann dut s'incliner et attendre.

Mais il n'attendit pas longtemps.

Dès le lendemain, l'ordre d'extradition arrivait, et le lieutenant de gendarmerie, malgré les prières et les protestations de M me la baronne de Reich, l'enlevait brutalement de son domicile et la forçait à monter dans une diligence, où, sans égard pour sa qualité de femme, il s'installa auprès d'elle, tout prêt à employer la force pour la réduire si elle faisait un mouvement pour chercher soit à appeler à son aide, soit à jeter sur la route quelque papier.

La prisonnière n'avait d'ailleurs aucune envie de lutter avec son gardien.

Elle se contenta, tout le long du voyage, de tenir les yeux fermés, afin de ne pas avoir le désagrément de le voir, et ce fut ainsi qu'elle arriva à Strasbourg,

où elle fut écrouée à la prison par ordre du citoyen Shée, préfet du département du Bas-Rhin,

Mm part de ehM«a.

Bonaparte, en s'installant aux Tuileries, avait fait aménager les appartements à sa convenance.

Son cabinet de travail, dans lequel il passait tout le temps qu'il donnait aux affaires, était situé au premier étage.

Deux tables étaient placées dans le cabinet : Tune, pour le premier consul, occupait presque le milieu de là pièce ; le fauteuil tournait le dos à la cheminée, ayant la fenêtre à droite; quand Bonaparte était à son bureau, assis dans ce fauteuil dont il s'amusait à taillader les bras avec son canif, il avait vis-à-vis de lui une bibliothèque remplie de cartons depuis le haut jusqu'en bas.

Un peu à droite, à côté de la bibliothèque, était une grande porte qui conduisait à une chambre à coucher de parade.

L'autre table, beaucoup plus petite, fort modeste, était près de la fenêtre : elle était destinée à M. Bour-

le crins dr 1804. 103

rienne, puis, lorsque celui-ci eut résigné ses fonctions de secrétaire, à M. Meneval.

Du cabinet, on communiquait encore d'un côté avec une petite pièce qui donnait dans les grands appartements ayant vue sur la cour, et de l'autre avec le grand salon de réception, au plafond duquel Le Brun avait peint la figure de Louis XIV, stupidement agrémentée au front d'une cocarde tricolore, par ordre delà Convention.

Or, à la suite du conseil tenu aux Tuileries sous la présidence de Bonaparte, celui-ci était immédiate* ment rentré dans le cabinet de travail que nous venons de décrire, à l'effet de mettre au plus vite à exécution la décision qui venait d'être prise.

Il lui tardait de tenir en son pouvoir ce Bourbon, ce prince du sang de France qu'il avait dessein d'immoler, comme s'il eût voulu que ce sang royal teignît le chemin qu'il avait encore à parcourir pour arriver à l'empire.

C'était une pourpre qui flattait son orgueil.

Déjà, dans la matinée, seul dans ce cabinet de travail ou il aimait à se rendre avant que personne le sût levé, il avait longuement examiné une carte du Rhin et arrêté tous les détails [de l'expédition militaire qu'il méditait.

A l'aide d'encres de diverses couleurs, il avait indiqué trois routes à suivre pour se rendre à Ettenheim : deux partant de Strasbourg, une de Schlestadt.

Tout avait été prévu, calculé, arrêté, avec ce soin minutieux qu'il mettait dans ce genre de travail.

Il n'avait voulu rien confier au hasard, et tout était combiné de façon à réussir.

Satisfait de la complaisante unanimité qu'il avait trouvée dans son conseil, il voulut ne pas perdre une minute, et appelant auprès de lui un des aides-decamp de service, il lui donna Tordre de prévenir le général de brigade, M. de Caulaincourt, que le premier consul l'attendait, et de chercher M. Meneval.

Ce fut M. Meneval qui parut le premier.

M. Meneval, ancien secrétaire de Joseph Bonaparte, pendant les négociations de la paix de Lunéville, du concordat et de la paix d'Amiens, était devenu depuis peu, c'est-à-dire depuis que le premier consul avait songé à éloigner M. Bourrienne de sa personne, secrétaire du portefeuille, et, comme tel, chargé du travail courant et de tout ce qui, en affaires et en projets, était de nature à être traité immédiatement. Il ouvrait toutes les lettres adressées au premier consul, les classait pour son examen et écrivait sous sa dictée.

Il était dix heures du soir lorsqu'il arriva devant Bonaparte.

Celui-ci se livrait à la recherche d'une autre carte du cours du Rhin, plus complète que celle consultée par lui le matin.

Or, le premier consul avait une façon de chercher les choses dont il avait besoin, qui ne l'aidait pas beaucoup à les trouver : tout ce qui lui tombait sous la main et qui n'était pas ce qu'il désirait, il le jetait à terre.

Lorsque M. Meneval entra, le sol était couvert de cartes dépliées et amoncelées les unes sur les autres.

— Général, vous m'avez fait demander, lui dit-il; me voici.

— Bien... bien... Ah! voici ce qu'il me faut.

Et, sans rien dire de plus, il déplia la nouvelle carte sur une table et suivit du doigt un itinéraire.

— Oui, c'est bien cela.

Puis, se tournant vers Meneval :

— Écrivez, dit-il.

M. Meneval s'assit devant une petite table voisine de celle du premier consul et écrivit. Bonaparte dicta :

c Paris, le 19 ventôse an XII.

Au citoyen Alexandre Berlhier, ministre de la guerre.

« Vous voudrez bien, citoyen général, donner ordre au général Ordener, que je mets à cet effet à votre dis- . position, de se rendre dans la nuit et en poste à Strasbourg. Il voyagera sous un autre nom que le sien; il verra le général qui commande la division.

« Le but de sa mission est de se porter sur Ettenheim, décerner la ville, d'y enlever le duc d'Enghien, Dumouriez, un colonel anglais et tout autre individu qui serait à leur suite.

« Le général de division, le maréchal-des-logis de gendarmerie qui a été reconnaître Ettenheim, ainsi que le commissaire de police, lui donneront tous les renseignements nécessaires. »

A ce moment, on annonça le général Berthier. Bonaparte s'interrompit.

— Ah! c'est vous, général? Je vous écrivais pour

vous donner des instructions qui devaient être exécutées à la lettre.

— Il sera ainsi fait, général.

— Je le sais, je le sais.

Et il allait continuer à dicter ; mais au même instant ce fut le général Caulaincourt qu'on annonçai

— Qu'il entre ! dit Bonaparte.

Caulaincourt alla, sans mot dire, se placer au coin de la cheminée. Le premier consul lui fit un signe amical de la main, puis s' adressant à Bertbier :

— Prenez la plume vous-même. Ces instructions vous sont destinées; il est bon que vous les écriviez.

Berthier' prit la place de M. Meneval, et Bonaparte, tout en continuant à suivre du doigt sur la carte la route qu'il fallait parcourir pour arriver à Offenbourg et à Ettenheim, acheva de dicter ce qui suit :

« Vous ordonnerez au général Ordener de faire partir de Schlestadt trois cents hommes du 26 e dragons, qui se rendront à Rheinau, où ils arriveront à huit heures du soir,

« Le commandant de la division enverra quinze pontonniers à Rheinau, qui arriveront également à huit heures du soir, et qui, à cet effet, partiront en poste sur les- chevaux de l'artillerie légère.

« Indépendamment du bac, il prendra des mesures pour qu'il y ait là quatre ou cinq grands bateaux, de manière à pouvoir faire passer d'un seul voyage trois cents chevaux.

e Les troupes prendront du pain pour quatre jours et se muniront de cartouches. Le général de division

y joindra un capitaine et un lieutenant de gendarmerie, avec trois ou quatre brigades de gendarmerie.

c Dès que le général Ordener aura passé le Rhin, il se dirigera droit sur Ettenheim, marchera à la maison du duc et à celle de Dumouriez, et, après cette expédition terminée, il fera immédiatement son retour sur Strasbourg.

« En passant à Lunéville, le général Ordener donnera ordre que l'officier des carabiniers qui a commandé le dépôt à Ettenheim se rende à Strasbourg en poste pour y attendre ses ordres.

« Le général Ordener, arrivé à Strasbourg, fera partir secrètement un agent, soit civil, soit militaire, et s'entendra avec lui pour qu'il vienne à sa rencontre.

« Vous donnerez l'ordre que le même jour et à la même heure, deux cents hommes du 26 e de dragons, sous les ordres du général Caulaincourt (auquel vous donnerez des ordres en conséquence), se rendent a Offenbourg, pour y cerner la ville et arrêter la baronne deReich, si elle n'a pas été prise à Strasbourg, et autres agents du gouvernement anglais au sujet desquels le préfet et le citoyen Méhée, actuellement à Strasbourg, lui donneront des renseignements. D'Offenbourg, le général Caulaincourt dirigera ses patrouilles sur Ettenheim, jusque ce qu'il ait appris que le général Ordener a réussi. Ils se prêteront des secours mutuels.

« Dans le même temps, le général de la division

fera passer trois cents hommes de cavalerie à Kehl,

avec quatre pièces d'artillerie légère à Wilstadt, point

intermédiaire entre les deux routes.

« Les deux généraux auront soin que la plus grande

discipline règne, et que les troupes n'exigent rien des habitants. Vous leur donnerez à cet effet 12,000 fr.

« S'il arrivait qu'ils ne pussent pas remplir leur mission et qu'ils eussent l'espoir, en séjournant trois ou quatre jours et en faisant des patrouilles, de réussir, ils sont autorisés à le faire.

« Ils feront connaître aux baillis des deux villes que, s'ils continuent à donner asile aux ennemis de la France, ils s'attireront de grands malheurs.

« Vous ordonnerez f que le commandant de Neuf- Brisach fasse passer cent hommes sur la rive droite du Rhin, avec deux pièces de canon.

« Les postes de Kehl, ainsi que ceux de la rive droite du fleuve, seront évacués dès l'instant que les deux détachements auront fait leur retour.

« Le général Caulaincourt aura avec lui une trentaine de gendarmes ; du reste, le général Ordener et le général de la division tiendront un conseil et feront les changements qu'ils croiront convenables aux présentes dispositions.

« S'il arrivait qu'il n'y eût plus à Ettenheim ni Dumouriez ni le duc d'Enghien, on rendrait compte, par un courrier extraordinaire, de l'état des choses.

« Vous ordonnerez de faire arrêter le maître de poste de Kehl et les autres individus qui pourraient donner des renseignements sur tout cela. »

Après avoir fini de dicter, le premier consul prit la plume des mains de Berthier et signa : Bonaparte.

— Maintenant, dit-il à son ministre, vous pouvez vous retirer; faites préparer séparément les instruc-

tions concernant Ordener et celles qui devront être remises à Caulaincourt, et envoyez-les-moi aussitôt, avec l'ordre qu'il sera nécessaire de donner au général Levai, commandant la division militaire de Strasbourg.

Le ministre sortit. De nouveau, Bonaparte appela un aide-de-camp :

—Prévenez le général Ordener que jeTattends, dit-il.

Le premier consul semblait dévoré d'activité ; il allait et venait dans le cabinet, examinant la carte et s'entretenant avec Caulaincourt de la mission diplomatique et militaire qui allait lui être confiée.

Dès les premiers mots dictés par Bonaparte, Caulaincourt avait fait un mouvement.

Cette mission, qui consistait à prêter au besoin son concours à un enlèvement du duc d'Enghien et de plusieurs autres émigrés sur le territoire étranger, lui causait une certaine émotion.

Elle était bien naturelle.

Instructions et Itinéraires*

Armand-Augustin-Louis, marquis de Caulaincourt, né en 1772, était le fils du marquis de Caulaincourt, qui, au moment de la Révolution, avait le grade de lieutenant général des armées du roi.

110 LE GRIME l)E 1804.

Sa mère était, à cette même époque, dame d'honneur de la comtesse d'Artois.

D'une famille noble, pourvue d'emplois à la cour, apparentée à la meilleure noblesse de Picardie, on pouvait s'étonner à bon droit de voir au service de la Révolution un gentilhomme qui avait eu dans sa jeunesse l'honneur d'être page dans la maison de Condé.

Mais on eût pu s'étonner de tant de choses depuis la Révolution, qu'on avait pris le sage parti de ne plus s'étonner de rien.

Quoi qu'il en soit, M. de Caulaincourt était donc aide-de-camp de Bonaparte, et il venait d'être mis au courant de ce que celui-ci exigeait de lui, lorsqu'on annonça le général Ordener, qui commandait alors les grenadiers à cheval de la garle des consuls, et qui, demeurant sur le quai Voltaire, n'avait eu besoin que de traverser le pont pour se rendre à l'appel du premier consul.

En le voyant, Bonaparte fit un pas au-devant de lui.

— Général, lui dit-il, je vous attendais.

— Je me suis hâté d'accourir.

— Vous avez bien fait.

— Qu'y a-t-il?

— Il y a qu'il faut que vous partiez à Strasbourg.

— Dans quel but?

— Vous le saurez tout à l'heure.

— Quand devrai-je me mettre en route?

— Cette nuit.

— Cette nuit!...

— 11 n'y a pas un instant à perdre ; j'ai besoin d'un

LC CRIME DE 1801. 111

homme dévoué pour remplir une mission de confiance, et j'ai compté sur vous.

— Vous avez bien fait, général ; cependant, j'avoue que je ne suis pas préparé à ce départ, et j'aurais besoin...

— D'instructions, interrompit Bonaparte; vous les aurez. Ah ! voici justement Berthier que j'attendais, et qui va vous expliquer ce que j'attends de vous et de Caulaincourt.

Puis, s'adressant au ministre de la guerre, il lui demanda si les ordres étaient prêts.

— Les voici, général.

— Bien, donnez-les-moi.

Berthier lui remit deux grandes feuilles doubles de papier, sur lesquelles il jeta un coup d'œil.

— Bien ; c'est cela, dit-il après en avoir lu une. Caulaincourt, voici ce qui vous concerne ; allez !

Caulaincourt prit le papier, salua et sortit.

Cet ordre portait :

Que le général Caulaincourt se rendrait en poste à Strasbourg; qu'arrivé dans cette ville, il y verrait le général Ordener, parti de Paris en poste dans la nuit du 49 au 20 ventôse, et le général de division.

Le but de sa mission était, le même jour et à la même heure oii le général Ordener, à la tête de trois cents hommes du 26 e dragons et de trois ou quatre brigades de gendarmerie, irait enlever le duc d'Enghien et Dumouriez à Ettenheim, de passer le Rhin au pont de Kehl à la tête de deux cents hommes du 26 e dragons ; de se diriger sur Offenbourg ; de faire cerner la ville et d'y arrêter la baronne deReich (si elle ne l'avait

été déjà à Strasbourg), ainsi que les autres agents du gouvernement anglais sur lesquels le préfet et le citoyen Méhée, actuellement à Strasbourg, lui donneraient des renseignements.

D'Offenbourg, le général Caulaincourt devait diriger des patrouilles sur Ettenheim, jusqu'à ce qu'il eût appris que le général Ordener eût réussi ; ils se prêteraient des secours mutuels*

Dans le même temps, le général de la division devait faire passer trois cents hommes de cavalerie à Kehl, avec quatre pièces d'artillerie légère, et envoyer un poste de cavalerie légère à Wilstadt, point intermédiaire entre les deux routes.

Le général Caulaincourt devait avoir soin de faire régner la plus grande discipline et d'empêcher les troupes de rien exiger des habitants, le général Ordener ayant reçu à cet effet une somme de douze mille francs pour lui et le général Caulaincourt.

S'il arrivait que le général Caulaincourt et le général Ordener ne pussent pas remplir leur mission et qu'ils eussent l'espoir, en séjournant trois ou quatre jours et en faisant des patrouilles, de réussir, ils étaient autorisés aie faire.

Le général Caulaincourt devait faire connaître au bailli d'Offenbourg que, s'il continuait à donner asile aux ennemis de la France, il s'attirerait de grands malheurs.

Les postes de Kehl, ainsi que ceux de la rive droite, devaient être évacués dès l'instant que les deux détachements auraient fait leur retour.

Du reste, le général Caulaincourt, le général Or-

dener et le général de la division devaient tenir conseil et faire les changements qu'ils croiraient convenables aux présentes dispositions.

Tandis que Caulaincourt prenait connaissance de cet ordre, Bonaparte achevait d'indiquer au général Ordener les détails de la mission dont il le chargeait.

— Voici, lui dit-il en lui remettant la feuille de papier qui lui était destinée, ce que vous avez à faire.

— Il suffit, général.

Et Ordener se disposait à mettre le pli dans sa poche. Bonaparte l'arrêta du geste*

— Non ! non ! lisez à haute voix.

Ordener déplia le papier et lut :

c Paris, le 20 ventôse an XII.

c En conséquence des dispositions du gouvernement qui met le général Ordener à celle du ministre de la guerre, il lui est ordonné de partir de Paris en poste aussitôt après la réception du présent ordre, pour se rendre le plus rapidement possible, et sans s'arrêter un instant, à Strasbourg. Il voyagera sous un autre nom que le sien.

« Arrivé à Strasbourg, il-verra le général de division ; le but de sa mission est de se porter sur Ettenheira, de cerner la ville, d'y enlever le duc d'Enghien, Dumouriez, un colonel anglais et tout autre individu qui serait à leur suite. Le général commandant la 5 e division, le maréchal-des-logis qui a été reconnaître Ettenheim, ainsi que le commissaire de police, lui donneront tous les renseignements nécessaires.

« Le général Ordener donnera ordre de faire partir

1U LE CRIME fce 1804.

de Schlestadt trois cents hommes du 26 e dragons, qui se rendront à Rheinau où ils arriveront à huit heures du soir.

« Le commandant de la 5 e division enverra quinze pontonniers à Rheinau, qui y arriveront également à huit heures du soir, et qui, à cet effet, partiront en poste sur les chevaux d'artillerie légère. Indépendamment du bac, il se sera assuré qu'il y a là quatre ou cinq grands bateaux, de manière à pouvoir passer d'un seul voyage trois cents chevaux. Les troupes prendront du pain pour quatre jours et se muniront d'une quantité de cartouches suffisante. Le général de division y joindra un capitaine, un lieutenant de gendarmerie et une trentaine de dragons.

« Dès que le général Ordener aura passé le Rhin, il se dirigera droit sur Ettenheim, marchera droit à la maison du duc d'Enghien et à celle de Dumouriez.

« Cette opération terminée, il fera son retour sur Strasbourg. En passant à Lunéville, le général Ordener donnera ordre que l'officier de carabiniers qui aura commandé le dépôt à Ettenheim se rende à Strasbourg en poste pour y attendre ses ordres. Le général Ordener, arrivé à Strasbourg, fera partir bien secrètement deux agents soit civils, soit militaires, et s'entendra avec eux pour qu'ils viennent à sa rencontre. Le général Ordener est prévenu que le général Caulaincourt doit partir avec lui pour agir de son côté. Le général Ordener aura soin que la plus grande dfscipline règne, que les troupes n'exigent rien des habitanls.

« S'il arrivait que le général Ordener ne pût pas rem-

LE CRUM DE 1804. 115

plir sa mission et qu'il eût l'espoir, en séjournant trois ou quatre jours et faisant faire de fréquentes patrouilles, de réussir, il est autorisé à le faire. Il fera connaître au bailli de la ville que, s'il continue à donner asile aux ennemis de la France, il s'attirera de grands malheurs. Il donnera l'ordre au commandant de Neuf-Brisach de faire passer cent hommes sur la rive droite du Rhin avec deux pièces de canon. Les postes de Kehl, ainsi que ceux de la rive droite, seront évacués aussitôt que les deux détachements auront fait leur route.

t Le général Ordener, le général Caulaincourt, le général commandant la 5 e division, tiendront conseil et feront les changements qu'ils croiront convenables aux présentes dispositions. S'il arrivait qu'il n'y eût plus à^Ettenheim nivDumouriez, ni le duc d'Enghien, le général Ordener me rendra compte par un courrier extraordinaire de l'état des choses, et il attendra de nouveaux ordres. Le général Ordener requerra le commandant de faire arrêter le maître de poste de Kehl et tous les autres individus qui pourraient donner des renseignements.

« Je remets au général Ordener une somme de douze mille francs pour lui et le général Caulaincourt. Vous demanderez au général commandant la 5 e division militaire que, dans le temps où vous et le général Caulaincourt ferez votre expédition, il fasse passer trois cents hommes de cavalerie à Kehl avec quatre pièces d'artillerie légère. Il enverra aussi un poste d'artillerie légère à Wilstadt, point intermédiaire entre les deux routes.

« Alex. Berthier. »

Pendant cette lecture, Bonaparte, assis sur son fauteuil, s'amusait, selon sa coutume, à faire des entailles dans le bois des bras, tout en approuvant dé la tête les passages les plus saillants.

Le premier consul songeait à tout ; lorsque Ordener eut terminé sa lecture, il allait se retirer ; Bonaparte l'arrêta du geste :

— Un instant, dit-il ; il vous faut un passeport.

— C'est juste.

— Le voici.

Et le premier consul lui remit un passeport tout préparé, ainsi qu'il en avait toujours dans le tiroir de son bureau.

— Ce n'est pas tout, continua-t-il. Il vous faut aussi l'argent indiqué. Voici un bon de douze mille francs et la lettre que vous remettrez au général Levai qui commande là-bas la 5 e division.

— Merci, général.

— Prenez-en connaissance ; je veux que vous soyez parfaitement au courant de ce dont vous êtes chargé.

Ordener ouvrit la lettre ; elle contenait ceci :

< Paris, le 20 ventôse an XII de la République.

« Je vous préviens, citoyen général, que le général Ordener et le général Caulaincourt se rendent à Strasbourg pour des missions très-importantes. Je vous ordonne, sous votre propre responsabilité, d'adhérer à toutes les demandes qui vous seront faites par le général Ordener et le général Caulaincourt, à l'effet de remplir la mission dont ils sont chargés. Ils vous feront con-

naître leurs instructions en ce qui vous concerne. Vous prescrirez à l'ordonnateur d'adhérer également à toutes les demandes qu'ils feront pour les vivres. Vous donnerez des ordres pour les mouvements de troupes, pour l'artillerie et les bateaux.

« Alexandre Berthier. »

— A présent, dit Bonaparte, prenez la poste, et partez.

— Oui, général.

Et il sortit, pour s'occuper des dispositions nécessaires à son voyage.

Quelques heures après avoir quitté les Tuileries, le général Ordener était tranquillement assis au fond d'une berline de voyage, dont le postillon, suffisamment renseigné sur l'allure à donner à ses chevaux par le pourboire princier qu'il avait reçu, faisait claquer son fouet à toute mèche.

Quant au général Caulaincourt, il ne partit pas ; à peine était-il rentré chez lui, qu'un exprès du premier consul lui fit connaître qu'il eût à se rendre de nouveau, et sur l'heure, aux Tuileries.

L'entourage du premier consul était habitué à ces ordres subits, multiples, auxquels il fallait obéir quand même.

Il accourut.

— J'ai réfléchi, lui dit Bonaparte. Il n'est pas bon que vous partiez cette nuit. Les fonctions que vous occupez près de moi s'accordent peu avec ce départ précipité ; il pourrait être remarqué, et il ne faut pas qu'il

118 LE CRIME DE 180i.

le soit. Vous ne partirez que demain, et vous attendrez de nouveaux ordres.

Caulaincourt s'inclina.

— Comme il vous plaira, général.

Et il se retira.

Le lendemain matin, il recevait des instructions complémentaires ; elles avaient pour but de combler la lacune relative à la mission donnée au capitaine Rosey, par les soins de Méhée de la Touche, et de justifier son départ.

Comme les précédentes, ces instructions émanaient de Berthier, le ministre de la guerre, qui, appelé dès sept heures du matin au cabinet, avait conféré de nouveau avec Bonaparte et reçu de lui Tordre de faire passer immédiatement à Caulaincourt la note additionnelle qu'on va lire :

Le ministre de la guerre au citoyen Caulaincourt.

t Paris, le 21 ventôse an XII de la République française une et indivisible.

« Le premier consul ordonne au citoyen Caulaincourt, son aide-de-camp, de se rendre en poste à Strasbourg. Il y accélérera la construction et la mise à l'eau des bâtiments légers qu'on y construit pour la marine. Il prendra des renseignements près du préfet et du citoyen Méhée pour faire arrêter les agents du gouvernement anglais qui sont à Wissembourg et à Offenbourg, notamment la baronne de Reich, si elle n'est déjà arrêtée. Le chef de bataillon Rosey, envoyé près des ministres anglais, et qui a toute leur confiance, lui donnera tous les renseignements nécessaires sur les complots

formés contre la tranquillité de l'État et la sûreté du premier consul.

« Le citoyen Caulaincourt fera connaître aux baillis des villes de la rive droite qu'ils peuvent s'attirer de grands malheurs en donnant asile aux personnes qui cherchent à troubler la tranquillité de la France, et il seconcertera avec le général commandant la cinquième division militaire, pour employer au besoin une force suffisante pour l'exécution du présent ordre.

« Il rendra un compte particulier au premier consul du résultat de la mission du chef de bataillon Rosey.

« Alex. Berthier. j>

Bonaparte avait encore jugé à propos de charger Caulaincourt de voir le baron d'Edelsheim, ministre de l'électeur de Bade, à propos de ce qui allait se passer sur le territoire badois.

Il n'ignorait pas que cette odieuse violation des droits internationaux et du droit des gens révolterait la conscience publique et indignerait l'Électeur; il était nécessaire qu'on le prévînt autrement que par le fait accompli, non de ce qui se tramait, mais de ce qu'on était en train d'exécuter à son insu.

Naturellement, c'était Talleyrand qui avait rédigé la lettre au ministre de l'Électeur.

Elle était conçue dans ces termes ambigus et faciles à interpréter de diverses façons, dont le ministre des relations extérieures avait le secret.

Mais d'abord, voici celle que Talleyrand adressait à Caulaincourt :

Le ministre des relations extérieures au général

Caulaincourt.

« Paris, le 21 ventôse an XII (12 mars 1804).

« Général,

« J'ai l'honneur de vous adresser une lettre pour le baron d'Edelsheim, ministre principal de Y Électeur de Bade ; vous voudrez bien la lui faire parvenir aussitôt que votre expédition d'Offenbourg sera consommée. Le premier consul me charge de vous dire que si vous n'étiez pas dans le cas de faire entrer des troupes dans les États de l'Électeur, et que vous apprissiez que le général Ordener n'en a point fait entrer, cette lettre doit rester entre vos mains, et ne pas être remise au ministre de l'Électeur. Je suis chargé de vous recommander particulièrement de faire prendre et de rapporter avec vous les papiers de M me de Reich.

« J'ai l'honneur de vous saluer.

« Gh.-Maur. Talleyrand. >

Voici maintenant celle adressée au ministre.

Sa rédaction faisait honneur à l'esprit subtil et ingénieux du conseiller de Bonaparte.

A Monsieur le baron d'Edelsheim, minisire d'Etat a

Carlsruhe.

« Paris, le'^20 ventôse an XII.

<( Monsieur le baron,

« Je vous avais envoyé une note dont le contenu tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés fran-

çais siégeant à Offenbourg, lorsque le premier consul, par l'arrestation successive des brigands envoyés en France par le gouvernement anglais, comme par la marche et le résultat des procès qui sont instruits ici, reçut connaissance de toute la part que les agents anglais, à Offenbourg, avaient aux terribles complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de la France.

« Il a appris de même que le duc d'Enghien et le général Dumouriez se trouvaient à Ettenheim, et comme il est impossible qu'ils se trouvent en cette ville sans la permission de S. A. Électorale, le premier consul n'a pu voir sans la plus profonde douleur qu'un prince auquel il lui avait plu de faire éprouver les effets les plus signalés de son amitié avec la France pût donner un asile à ses ennemis les plus cruels, et laissât ourdir tranquillement des conspirations aussi évidentes.

« En cette occasion si extraordinaire, le premier consul a cru devoir donner à deux petits détachements Tordre de se rendre à Offenbourg et à Ettenheim, pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa nature, met hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part. C'est le général Caulaincourt qui, à cet égard, est chargé des ordres du premier consul. Vous ne pouvez pas douter qu'en les exécutant, il n'observe tous les égards que Son Altesse peut désirer. Il aura l'honneur de remettre à Votre Excellence la lettre que je suis chargé de lui écrire.

c Recevez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute estime.

« Cli .-M. Talleyrand. »

in LE CRIME DE 1804.

Cette fois, le général Caulaincourt était nanti de tout ce qui était nécessaire au succès de sa mission.

Il put à son tour prendre la poste.

A raidi, il sortait de Paris par la barrière Saint- Laurent.

Chacun des acteurs du drame infâme, si savamment combiné et préparé, avait son rôle en poche.

Les moindres détails d'exécution étaient prévus.

Le signal était donné.

Il n'y avait plus qu'à assister à l'action qui allait se dérouler.

Quant au dénoûment, il était prévu à l'avance.

Du sang!

Bonaparte n'avait pas longtemps à attendre pour s'en repaître tout à l'aise; cependant, soit que l'inter- •valle qui devait s'écouler entre l'ordre qu'il venait de donner et l'heure où devait se commettre le crime lui parût difficile à passer, sans que rien trahît en lui une certaine inquiétude morale, soit qu'il voulût, au contraire, savourer tout à l'aise et sans témoin le plaisir de songer à la douloureuse passion qu'allait subir un Bourbon, dernier descendant du grand Condé, et d'en suivre par la pensée toutes les stations, depuis la blanche maison d'Ettenheim jusqu'au calvaire de Yincennes, il jugea à propos de s'enfermer, pendant tout le temps que durerait la sinistre tragédie, dans son château de la Malmaison.

Dès que Bonaparte eut été informé qu'Ordener roulait en poste sur la route de Strasbourg;

Que Caulaincourt le suivait à distance;

Ll CRIME DE 1804. 123

Que les gendarmes ne faibliraient pas dans l'accomplissement de leur tâche ;

Que trois cents soldats, commandés à cet effet, suffiraient sans doute pour arrêter chez lui, au saut du lit, un homme sans défense ;

Il songea qu'il n'avait plus grand'chose à redouter du duc d'Enghien, et il écrivit à son conseiller Real :

« Paris, le 21 ventôse an XII.

« Le premier consul fait prévenir le citoyen Real qu'il va passer quelques jours à la Malmaison ; il y sera ce soir. *

11 est vrai qu'à cette époque de l'année le jardin de la Malmaison commençait à s'attiédir de brises printanières.

C'était le moment où les premières violettes élevaient timidement leurs petites têtes tremblotantes au-dessus du vert feuillage.

Et Bonaparte aimait les violettes !

Le billet adressé par lui à Real n'était pas assez pressant ; il se sentait le besoin d'avoir auprès de lui quelqu'un avec lequel il pût deviser à l'aise. Real était l'homme qu'il lui fallait quand même.

Aussi le digne conseiller reçut-il dans la journée un second exprès porteur de ce mot :

« A la Malmaison, le 21 ventôse an XII.

« Le premier consul me charge de vous prévenir, citoyen conseiller d'État, qu'il vous attend ce soir à

la Malmaison de neuf à dix heures. Une chaise vous attendra au pont de Neuilly, pour que vous puissiez y venir avec plus de facilité.

« J'ai l'honneur de vous saluer.

€ A. Caffarelli,

c Aide-de-camp du premier consul. »

— J'irai, répondit-il au courrier.

Puis, quand il fut seul :

— Faites donc des projets ! fit-il en étouffant un soupir.

Et j[ui aussi écrivit une lettre; elle était adressée à M lle Bourgoin, de la Comédie-Française, et contenait des excuses, vu l'impossibilité dans laquelle il se trouvait, d'aller, comme il le lui avait promis, diner et passer la soirée chez elle.

Avant la tempête.

La chasse était le plaisir favori du duc d'Enghien, et il ne pouvait habiter un pays plus agréable pour un chasseur que le Brisgau, si fertile en gibier de toute espèce.

La plaine et les bois recèlent le chevreuil, le daim, le sanglier, la perdrix, le lièvre et la caille, et les relais et les îles du Rhin sont peuplés de balbrans, de bécasseaux, de courlis, de vanneaux et de bécassines.

De sorte qu'en toute saison, soit qu'on chasse le gibier ordinaire, soit qu'on poursuive en forêt les animaux nuisibles, on a toujours le. moyen de satisfaire ses goûts cynégétiques.

Et nous l'avons dit, le duc d'Enghien était un chasseur consommé. Il chassait pendant tout le temps qu'il ne donnait pas au jardinage ; mais souvent aussi, alors qu'on le croyait s'égarant bien loin à la poursuite d'un solitaire, il faisait des rêves d'avenir et de bonheur, les mains de la princesse Charlotte dqns les siennes, et les regards tendrement attachés sur ses grands yeux de velours.

Aimer et être aimé ! c'était là désormais toute l'ambition de celui qui à Berstheim, à Offenbourg, à Oberkamlac, à Neubourg ou à Schussenried, s'était montré si audacieux capitaine, si habile tacticien, et militaire si consommé.

C'est que les temps avaient changé !

Une grande résignation s'était emparée de son âme jeune et forte ; mûri par les événements, le duc d'Enghien, à trente-deux ans, avait acquis cette précieuse qualité de savoir envisager les choses sous leur véritable point de vue, et si, comme le grand Condé à Rocroi, il avait voulu vaincre,^ç'avaitété aussi pour sauver la France qu'il avait combattu les armées de la République.

Jeté au milieu de la fraternité des camps, des fami-

liarités du bivouac, et c traité sur les champs de bataille par les balles et les boulets sans plus de façon qu'un simple soldat, il se préparait, sans rien perdre de la dignité de son caractère, à descendre des hauteurs aristocratiques de sa naissance, pour se rapprocher de la nationalité de notre époque. »

Et cela était si exact, que ses ennemis, qui connaissaient ce côté vraiment noble et patriotique de son caractère, en avaient profité pour faire courir la fable d'une prétendue demande de service adressée à Bonaparte, et on l'avait colorée emphatiquement par cette expression : Condé demande à servir sous César.

C'était une calomnie en même temps qu'un non-sens.

Le duc d'Enghien était aussi loin de songer à offrir son épée à Bonaparte, qu'il l'était de rien entreprendre contre sa personne.

Tout se réunissait pour faire de lui un de ces hommes de guerre, a dit le comte de Choulot, une de ces épées fortes, qui font pencher la destinée des peuples et assurent la gloire des nations.

L'intrigue politique n'eût pu s'allier à sa nature droite et loyale; aussi, lorsque pour la première fois il entendit parler de la conspiration de Georges Cadoudal, se refusa-t-il à croire.

C'était quelques jours après l'arrestation de Pichegru.

Le duc d'Enghien, qui revenait d'Otfenbourg à Ettenheim, rencontra sur son chemin deux généraux de l'armée de Condé.

L'un était le commandeur de Lanjametz, maréchal de camp du corps de Condé, qui commandait un des

Lft CR1MI DK 1804. 127

bataillons du régiment noble à pied, sous les ordres du comte de la Saullaye.

L'autre s'appelait le général de Rison, maréchal de camp commandant en second l'artillerie.

Les trois hommes se saluèrent, et le duc, s' adressant aux deux généranx:

— Avez-vous des nouvelles de France, messieurs? leur demanda-Ml.

C'était la question qu'on s'adressait invariablement chaque fois qu'on se rencontrait. .

— Oui, monseigneur, répondit le commandeur; on s'y entretient beaucoup de la conspiration de Georges Cadoudal.

-- Comment! mon cher maréchal, vous croyez à cette prétendue conspiration ?

— Mais, monseigneur, j'assure à Votre Altesse qu'elle est très-sérieuse.

— Et de nombreuses arrestations ont été faites depuis peu, ajouta le général de Rison.

— Ce n'est pas une raison; l'arrestation est depuis longtemps un moyen de gouvernement en France.

— Monseigneur, je suis loin d'approuver l'entreprise de Cadoudal, qui n'est qu'une coupable équipée ; mais elle est malheureusement très-réelle.

— Et vous, aussi, général, vous êtes de cet avis? Mais, messieurs, songez donc que si cette prétendue conspiration existait, mon grand-père et mon père m'en auraient donné connaissance, afin que je prisse des précautions pour ma sûreté.

« — Ce qui est certain, monseigneur, c'est que Mo-

reau, Pichegru sont arrêtés, et que nombre, de nos amis sont sous les verrous.

— Hélas! Dieu veuille, répondit le duc d'Enghien, qu'il n'y ait pas beaucoup de victimes et que cette malheureuse histoire, comme toutes celles de ce genre, passées ou à venir, ne fasse grand tort aux personnes dévouées à la bonne cause ! Jusqu'à présent, il paraît que le gouvernement [sortira vainqueur de cette crise, si tant est que c'en soit une et que tout ceci ne soit pas supposé, chose que je sais ni ne désire savoir, car ces moyens ne sont pas de mon genre.

Après ces paroles (textuelles), qui montraient jusqu'à quel point le duc d'Enghien était ignorant de ce qui se passait, les deux officiers n'insistèrent pas.

Toutefois, le général de Rison crut devoir donner son opinion sur les dangers que pouvait courir le prince réfugié si près de la frontière.

— Je vous remercie, mon cher général, lui répondit le duc, de votre avertissement sur les soupçons que mon séjour ici pourrait inspirer à Bonaparte et les dangers auxquels m'expose sa tyrannique influence dans ce pays. Là où il y a du danger, là est le poste d'honneur pour un Bourbon ; en ce moment où l'ordre du conseil privé de Sa Majesté britannique enjoint aux émigrés retraités de se rendre sur les bords du Rhin, je ne saurais, quoi qu'il en puisse arriver, m' éloigner de ces dignes et loyaux défenseurs de la monarchie.

— Monseigneur est bien le digne descendant de ses ancêtres, dit à son tour le maréchal de camp; mais enfin, il est dans l'intérêt même de la cause que

nous défendons de veiller sur la liberté de Votre Altesse, et plusieurs fois déjà des figures qui n'annoncent rien de bon ont été signalées dans ce pays.

— Je connais les mesures prises pour espionner les pensionnés anglais et particulièrement ma personne.

— En ce cas...

— Je suis averti depuis longtemps ; mais la crainte de rencontrer un gueux soudoyé ne me fera pas faire un pas de plus ni de moins.

La conversation en resta là.

Pénétrés d'admiration pour le grand caractère du prince, les deux officiers généraux s'entretinrent longtemps encore, en le quittant, des qualités sérieuses qu'il montrait.

Quant au duc d'Enghien, il rentra chez lui, bien persuadé que la prétendue conspiration était une fable inventée par la police consulaire afin de justifier l'emprisonnement de certains personnages dont Bonaparte avait besoin de se débarrasser pour arriver au trône qu'il convoitait.

Il était sans crainte aucune pour sa personne, parce qu'il ne pouvait admettre qu'il pût venir à l'esprit d'un chef d'État, fût-ce même du premier consul d'une république, de faire pénétrer une troupe armée dans un pays allié, pour y enlever par la force un prince exilé, vivant dans le calme et la tranquillité la plus absolue.

Il devait bientôt faire à ses dépens la triste expérience du contraire.

En arrivant au petit Chantilly, il avait trouvé le chevalier Jacques, son secrétaire, tout ému*

— Qu'y a-t-H donc, mon cher Jacques? lui demanda-t-il avec bonté. Vous paraissez singulièrement agité.

— 11 y a, monseigneur, que le maître de l'auberge du Soleil-d'Or est venu me prévenir tout à l'heure d'un fait assez particulier.

— Qu'est-ce donc?

— Votre Altesse saura qu'il y a depuis quelque temps des espions qui rôdent dans les environs.

— Je le sais; après?

— Or, ce matin, il s'est présenté à l'auberge un consommateur qui n'a cessé tout le temps de le questionner sur le pays, sur ceux qui l'habitent.

— 11 avait peut-être dessein de s'y fixer, mon bon Jacques.

— Non pas, car c'est surtout de Votre Altesse dont il s'est informé de la vie, des habitudes...

— Ah ! fit le duc, qui commençait à prêter attention au récit de son secrétaire.

— Aussi toutes ces questions parurent si bizarres, si indiscrètes à l'aubergiste Mayer, qui, je dois le dire, est tout dévoué à Votre Altesse et à la bonne princesse Charlotte, qui a soigné dernièrement un de ses enfants malades...

— Après, après ?

— Que Mayer est venu me prévenir et me dire que je ferais peut-être bien de voir quel pouvait être cet étranger.

— Ensuite ?

— J'ai trouvé le conseil bon et je l'ai suivi ; je suis parti avec Mayer, et en arrivant à l'auberge...

LE CH1ME DE 1804. tai

— Eh bien?

— Eh bien ! l'étranger n'y était plus.

Le chevalier Jacques disait cela d'un air si naïf, que le duc d'Enghien ne put s'empêcher de rire.

— Mon pauvre ami, je vous remercie de cette nouvelle marque de sollicitude pour moi ; mais franchement, il n'y a rien dans tout ceci d'extraordinaire.

— Quoi! Votre Altesse ne trouve pas extraordinaire que cet homme soit subitement disparu?

— Croyez-vous donc que ce soit un sorcier?

— Non, sans doute ; mais prenons garde que ce ne soit un revenant.

Le mot fit sourire le prince, qui n'y attacha aucune importance.

Mais les gens de la maison, comme ceux du château, n'étaient pas sans ressentir une vague inquiétude.

La princesse Charlotte avait, on se le rappelle, reçu un avis secret du maréchal-des-logis Richard qui l'avertissait du danger.

Tout le monde, à la seule exception du duc d'Enghien, le principal intéressé, avait comme un pressentiment qu'un grand malheur planait dans l'air, audessus de cette résidence si calme, asile de l'amour le plus pur et de la loyauté la plus parfaite. .

Et, chose étrange, jamais peut-être Ettenheim, nid de verdure caché dans le feuillage, n'avait paru plus charmant et plus agréable au prince, qui se sentait heureux de vivre à l'ombre de cette belle forêt Noire, loin du tracas et des soucis de la cour.

Il faisait des rêves champêtres et rustiques, vrais rêves d'amoureux !

On eût dit qu'il ne se souvenait plus qu'il était prince du sang.

De même que jamais la nature ne semble plus assoupie, l'air plus raréfié, les [feuilles des arbres plus immobiles que pendant l'heure qui précède celle de la tempête.

De même le duc d'Enghien, méprisant les avis et les conseils, s'endormait dans une trompeuse quiétude.

Le réveil fut terrible.

Les éelalrenra.

Le lecteur n'a fait qu'entrevoir Méhée de la Touche, ce vil intrigant qui, selon l'expression d'un écrivain, si le ciel eût été ouvert à ses menées, aurait tenté, par amour de l'art, de désunir les légions célestes.

Il nous faut revenir à lui, malgré la répugnance qu'un pareil personnage inspire.

Après avoir touché du préfet mille francs, il lui avait annoncé son départ immédiat pour Paris.

Mais il avait reçu des Tuileries un avis qui lui enjoignait de se tenir à la disposition des généraux Or-

dener et Caulaincourt qui se rendaient à Strasbourg, aussi bien qu'à celle du préfet, ce qui voulait dire tout simplement qu'il était chargé de les espionner tous les trois.

Bonaparte affectionnait beaucoup ce système d'espionnage réciproque qu'il avait élevé à la hauteur d'une institution sociale ; il méprisait tous les hommes en général et se servait de chacun en particulier.

« Que les hommes, disait-il, sont bien dignes du mépris qu'ils m'inspirent ! Tous mes vertueux républicains, je n'ai qu'à dorer leur habit, et ce sont des gens à moi. »

Ce n'était pas l'habit qu'il dorait à Méhée, mais ses poches, et il se servait de lui pour obtenir tous les renseignements confidentiels qui lui étaient nécessaires, à l'effet de savoir comment ses ordres étaient exécutés par les divers fonctionnaires civils et militaires qui se trouvaient à la frontière, et en même temps il recevait de lui des indications sur les faits et gestes des émigrés d'Allemagne, indications qu'il contrôlait avec celles que Moncey obtenait pour son compte des différentes brigades de gendarmerie qu'il avait sous ses ordres.

Or, Méhée avait le premier donné l'éveil à Bonaparte touchant le danger qu'il y avait pour lui de laisser le duc d'Enghien habiter à quelques lieues de Strasbourg.

On a vu comment les renseignements venus d'autre part avaient corroboré ceux de Méhée, et la résolution qu'ils avaient déterminée.

Notre homme se rendit donc de nouveau chez le

citoyen préfet, qui demeura plus que surpris de le revoir encore.

Cette fois, il était porteur d'un ordre devant lequel tous devaient s'incliner.

Le citoyen Shée n'eut rien à objecter.

Il eût pu, tout au plus, redemander les mille francs qu'il avait si bénévolement comptés à l'agent; mais celui-ci eût trouvé le procédé mesquin : Bonaparte l'avait autorisé à garder tout ce qu'il pouvait extorquer des gens qui se servaient de lui, et il n'était pas homme à renoncer à cette faveur.

D'ailleurs, le préfet avait bien d'autres soins à prendre : il lui fallut faire savoir au général Levai, commandant la 5 e division militaire, au commandant de gendarmerie Chariot, au commissaire de police et à tous les agents subalternes, qu'on comptait absolument sur leur zèle pour aider de tout leur pouvoir, dans l'accomplissement de leur besogne, les deux généraux qu'on attendait.

Il fallait que chacun se tînt prêt à agir selon les ordres qu'il recevrait.

Les généraux pouvaient arriver d'heure en heure.

À cette époque où les chemins de fer étaient encore dans les limbes de l'avenir, pour franchir la distance qui sépare Paris de Strasbourg, il fallait quatre jours.

Les diligences partaient de Paris les lundi, mercredi et samedi, et arrivaient à Strasbourg les vendredi, dimanche et mercredi.

Mais Ordener et Caulaincourt avaient pris la poste et payaient doubles guides : ils devaient rester beaucoup moins longtemps en route.

Le général Ordener avait quitté la capitale dans la nuit du 19 au 20 ventôse (10-11 mars), et il avait dû s'arrêter quelques instants à Lunéville, pour y donner des ordres à l'officier qui avait commandé le dépôt à Ettenheim ; cependant il était à Strasbourg dans la nuit du 12 au 13 mars.

Le maître voulait être obéi promptement.

À peine le général Ordener eut-il mis pied à terre, qu'il se rendit chez le général Levai, où un conseil de nuit fut tenu.

Le commandant Chariot et le commissaire de police y furent appelés.

Le général Ordener fut d'avis qu'on envoyât un agent de police et un sous-officier de gendarmerie intelligent à Ettenheim, pour s'y informer d'une façon précise de la manière dont le duc d'Enghien était logé, relever autant que possible le plan de l'habitation, s'informer de ses habitudes, et savoir s'il n'y avait pas lieu de craindre de la résistance de la part de ceux qu'on aurait à arrêter.

Le chef d'escadrQH Chariot tortillait ôa moustache avec déplaisir.

Décidément, tous les sous-officiers qui étaient sous ses ordres étaient transformés en agents secrets.

— - lime semble, dit-il, qu'il vaudrait mieux envoyer tout de suite un détachement d'hommes résolus qui....

Le général l'interrompit.

— Commandant, je ne vous demande pas ce qu'il faut faire. Je vous prie de me désigner un de vos hommes qui soit capable de prendre les renseignements dont j'ai besoin.

Le commandant ne répliqua pas; il réfléchit un moment.

— J'ai Pfersdorff, dit-il, qui est né sur la rive droite du Rhin; je le crois apte à se charger de cette besogne.

— Soit, reprit le général ; c'est à vous qu'incombe la responsabilité de cette démarche : il faut que l'homme soit discret et intelligent, je le répète ; choisissez celui que vous voudrez.

— Moi, dit le commissaire, je vous donnerai l'agent Sthol ; je réponds. de lui.

— Très-bien !

Rendez-vous fut pris pour le lendemain, afin que l'agent et le gendarme pussent s'entendre et prendre leurs dispositions; ils devaient s'arranger de façon à être à Ettenheim dans la matinée du 14.

Le général Caulaincourt, qui n'était parti que le 21 ventôse (12 mars), n'arriva à Strasbourg que le surlendemain 23.

Conformément aux instructions qu'il avait reçues de Bonaparte, il commença également par se mettre en communication avec le préfet, avec ses collègues, les généraux Ordener et Levai, et avec le commandant Chariot et Méhée de la Touche. Quant au chef de bataillon Rosey, il n'était pas à Strasbourg.

Le général Ordener avait eu le soin de donner l'ordre à Schlestadt de faire partir les trois cents hommes qu'il devait rencontrer à Rheinau.

Le général Levai s'occupa des quinze pontonniers.

Tout était prêt; il n'y avait plus qu'à attendre le rapport 'des agents pour agir.

Voyons un peu ce qu'ils avaient fait.

Déguisés en colporteurs, le bâton de voyage à la main et la balle au dos, ils avaient suivi la route qui conduit de Strasbourg à Eltenheim, et, aussitôt le Rhin traversé, ils s'en étaient allés en devisant, s'arrêtant çà et là pour se reposer .et proposer de menus objets de mercerie.

Ils étaient arrivés de la sorte jusqu'à Eltenheim, sans éveiller le moindre soupçon, et s'étaient avancés jusqu'à l'habitation du duc d'Enghien.

En ce moment, son domestique Féron, qui arrosait des pots de fleurs placés sur une des fenêtres du rezde-chaussée, les remarqua.

Nous l'avons dit, tout le monde était un peu en défiance chez le duc d'Enghien. Le domestique se demanda pourquoi ces colporteurs regardaient ainsi La maison et semblaient en étudier les dispositions.

Soudain il quitta la fenêtre et appela à la cuisine :

— Canone, cria-t-il à son collègue qui préparait le déjeuner, viens donc voir deux individus qui rôdent autour de la maison.

Canone courut à la fenêtre et examina les inconnus avec attention.

Tout à coup il se frappa le front.

— Parbleu! je ne me trompe pas. C'est bien lui!

— Qui, lui?

— Un gendarme que j'ai déjà vu plusieurs fois à Strasbourg.

— Un gendarme !

— J'en suis sûr.

— Il faut avertir monseigneur, reprit Féron ; j'y cours,

Et il alla frapper à la chambre à coucher du prince.

— Monseigneur, il y a, dit-il, deux hommes suspects qui espionnent ce qui se passe ici, j'en suis sûr.

— Encore! fit le duc en haussant les épaules; tu es fou.

— Non, Monseigneur, et Canone assure qu'il a reconnu l'un d'eux, pour être un gendarme déguisé.

Sur cette insistance, le prince se décida à prêter attention à ce qu'on lui disait.

— Mon cher Schmidt, dit-il à un lieutenant du corps de Condé avec lequel il causait, obligez-moi de voir quels sont ces gens. A les entendre tous, continua-til en faisant allusion aux diverses personnes de son entourage, je ne suis environné que d'espions.

Le lieutenant Schmidt était bien l'homme le moins propre à une mission diplomatique; bon et brave, Adèle et loyal, il ne connaissait ni la ruse ni le mensonge.

Il sortit, rejoignit les deux prétendus colporteurs, leur parla et revint au bout d'une demi-heure.

— Eh bien? demanda le prince.

— Eh bien, monseigneur, Féron se trompait.

— J'en étais sûr. Quels sont ces gens?

— Ce sont des colporteurs, et rien de plus ; s'ils ont tourné autour des bâtiments, c'était dans l'espoir que madame la princesse ou Votre Altesse voudraient bien leur faire quelque emplette.

— Ainsi, ils n'avaient aucune mauvaise intention?

— Nullement, monseigneur; ils se dirigent vers la Suisse, et m'ont paru très-satisfaits d'avoir passé par EUcnheim, oii ils ont, disent ils, vendu beaucoup.

Le duc d'Enghien appela son domestique.

— Tu vois bien que tu t'étais trompé, lui dit-il.

— Sauf votre respect, monseigneur, c'est bien le gendarme Pfersdorff que j'ai vu tout à l'heure... Son nom vient de me revenir.

— Assez ! fit son maître.

Le domestique ne se tint pas pour battu ; il alla trouver la princesse Charlotte et lui affirma que l'un des deux colporteurs au moins était un gendarme.

La princesse tressaillit.

— Oui, mon ami, dit-elle, vous avez raison ; il faut que Son Altesse parte : elle n'est plus en sûreté ici.

Et, à son tour, elle vint trouver celui en qui elle avait mis toute son affection.

— Henri, lui dit-elle, je vous en conjure, ne refusez pas davantage de vous éloigner d'ici ; tout me dit qu'un grand malheur vous menace, et si vous veniez à perdre votre liberté, je ne mêle pardonnerais pas. Henri, je vous aime ; mon cœur souffre en vous conseillant de partir, mais il le faut.

— Charlotte, ma femme, ma chère Charlotte, vous vous exagérez le danger.

— Non ! il existe, je le sais. Je viens d'apprendre que les généraux Ordener et Caulaincourt sont arrivés d'hier à Strasbourg ; on a remarqué à la préfecture beaucoup d'allées et venues. Il y a une heure à peine que j'ai reçu ces renseignements. Je vous le répète, il se trame quelque chose; n'attendez pas qu'il soit trop tard. Déjouez les plans de vos ennemis : mettez- vous en sûreté.

Jamais la princesse n'avait parlé avec un tel accent

de persuasion. Jusqu'alors, elle avait bien, à plusieurs reprises, engagé le prince à s'éloigner de la frontière, mais c'avait été l'expression d'un désir, et rien de plus; aujourd'hui c'était une prière instante qu'elle adressait à son époux.

C'était son cœur qui parlait : elle fut éloquente ; elle triompha des résistances du prince.

— Vous le voulez, Charlotte; je cède, puisque votre repos est à ce prix. Je m'éloignerai, je vous le promets : je partirai ces jours-ci ; j'irai m'établir pour quelque temps à Fribourg en Brisgau.

Hélas ! que ne prit-il cette résolution le jour même !

Mais Dieu en avait ordonné autrement.

L'expédltloa aoctvrae.

Les deux agents étaient revenus à Strasbourg.

Leur courte excursion leur avait suffi pour qu'ils rapportassent les documents attendus par les généraux.

Le signal de l'expédition fut donné.

Il fut décidé que le départ s'effectuerait la nuit.

Les ténèbres sont favorables à la perpétration des crimes ; il semble qu'accomplis dans l'obscurité,

ils perdent quelque chose de leur infamie et de leur indignité.

La besogne était double.

Le général Ordener devait marcher droit sur Eltenheim, tandis que le général Caulaincourt avait résolu de procéder d'abord à l'arrestation des émigrés suspects, et se porter ensuite sur Offenbourg, pour de là appuyer au besoin le mouvement de son collègue.

En conséquence, le général Ordener se mit en route pour le bac de Rheinau, accompagné du général Fririon, chef d'état-major du général Levai, et du chef d'escadron Chariot.

Quant à Caulaincourt, sur les indications précises de Méhée de la Touche, le limier exercé à la délation, il s'entendit avec le citoyen préfet Shéc et le général Levai, à l'effet de fouiller Strasbourg, d'y faire arrêter nombre de gens signalés comme dangereux.

C'était un moyen d'occuper son temps en attendant l'heure du départ pour Offenbourg.

La chasse fut heureuse.

On mit la main sur le marquis Dagrain et ses deux filles, sur le comte de Toulouse-Lautrec, sur M me de Klinglin d'Essert, belle-sœur du général autrichien Klinglin et tante de M me la baronne de Reich, et sur le représentant du peuple Chambé, qui avait été compromis dans la première conspiration de Pichegru.

Quelle bonne prise !

Aussi, sans attendre que le citoyen Shée informât le gouvernement du succès de l'expédition, le commissaire général de police se hâta-t-il de rendre compte

au citoyen Real de ces arrestations qui le couvraient de gloire, en lui adressant la lettre suivante :

Le substitut du commissaire du gouvernement près le tribunal criminel de Strasbourg, faisant fonctions de commissaire général de police, au conseiller cVÉtat chargé de la direction et de la suite, etc.

€ Strashourg, le 24 ventôse an XII.

« J'ai l'honneur de vous informer que, d'après une réquisition du conseiller d'État préfet du département du Bas-Rhin, donnée en suite des ordres du gouvernement notifiés par te général Caulaincourt, aide-de-canîp du premier consul, j'ai fait arrêter les personnes dont les noms suivent :

« 1° La dame de Klinglin-d'Essert;

« 2° Le sieur Toulouse-Lautrec ;

« 3° Le sieur et les demoiselles Dagrain ;

« 4° L' ex-représentant Chambé. *

Revenons au général Caulaincourt.

Après avoir envoyé un courrier à Carlsruhe, il s'était mis à la tête de ses deux cents dragons, d'une brigade de gendarmerie sous les ordres du lieutenant Michel Pétermann, tout fier d'avoir été choisi pour cette expédition, et marchait en compagnie du général Levai.

Ce fut ainsi qu'ils passèrent le Rhin sur le pont de Kehl, qui n'était alors qu'un pont de bateaux.

On devait s'arrêter à Wilstadt.

Caulaincourt ne lit que le traverser ; il y laissa des

LE CHIME DE 1804. 143

troupes, puis il continua sa route pour Offenbourg, qu'il fit cerner par ses dragons, tandis que la brigade de gendarmerie pénétrait dans l'intérieur de la ville pour y opérer les arrestations que Méhée de la Touche avait indiquées.

Les préparatifs de la double expédition d'Ordener et de Caulaincourt n'avaient pu se faire sans éveiller l'attention publique, et, dès le matin, une foule énorme s'était portée sur les grandes routes de Brisach et de Kehl. On y commentait le passage des soldats, et on espérait avoir des nouvelles de l'arrestation des royalistes.

Des canons avaient été braqués sur le côté gaucho du Rhin, et toute communication de l'une à l'autre rive avait été sévèrement interdite.

La capture faite à Offenbourg fut moins importante qu'on ne l'avait espéré. M. de Mussey, chez qui les gendarmes pénétrèrent tout d'abord, était absent, et l'on trouva seulement chez lui M me de Moria et son beau-frère, le commandeur de Malte.

Ces deux personnes n'étaient sous le coup d'aucune accusatipn ; mais les gendarmes avaient reçu l'ordre d'aller chez M. de Mussey, et comme ils ne voulaient pas revenir les mains vides, ils arrêtèrent les gens qui se trouvaient là, quitte à ceux-ci à justifier plus tard de leur innocence.

Ou arrêta aussi le général Vauborel ; on le savait plein de dévoûment et de respect pour le duc d'Enghien ; cela suffisait pour motiver son arrestation.

L'abbé d'Aymon fut aussi appréhendé au corps.

Un abbé devait conspirer quand même !

Ui LE CRIME DE 1804.

René Aumont, le domestique du comte de Millet, était seul au logis ; son maître étant absent, on l'arrêta.

Pierre d'Ixupcvilliers, qui était au service du marquis de Mauroy, se trouvait dans le même cas : on l'arrêta.

On sait que la baronne de Reich était déjà sous les verrous ; mais Fouché, qui avait le goût de la police comme d'autres ont le goût des beaux-arts, s'était mis en tête que tous les fils de la conspiration monarchique étaient cachés au fond d'une malle qui devait se trouver chez la baronne, et les gendarmes avaient reçu l'ordre de fouiller sa demeure, afin d'y découvrir la fameuse malle.

On eut beau tout retourner dans la maison : on ne trouva pas trace de malle; toutefois, on put saisir une ancienne et volumineuse correspondance qui fut envoyée sur-le-champ à. Paris.

Les gendarmes n'étaient pas contents.

Quelques liasses de papiers pouvaient bien suffire aux dénicheurs delà police; mais un prisonnier quelconque aurait beaucoup mieux fait l'affaire de ces bons gendarmes.

Or, comme il ne fallait pas que leur zèle se refroidît, on chercha quelle compensation on leur pourrait donner.

Thérèse Leiss, la servante de la baronne, était là juste à point pour cela.

Les gendarmes l'emmenèrent.

Tous ces brillants exploits terminés, le général Caulaincourt revint à Wilstadt.

De son côté, le général Ordener n'était pas resté inactif.

Arrivé au bac de Rheinau, il avait trouvé à leur poste les trois cents hommes du 26 e dragons, les pontonniers et leurs bateaux, et les trois brigades de gendarmerie que, selon Tordre qu'il en avait reçu, le général Levai avait eu le soin de réunir.

Soldats et généraux, officiers et gendarmes, toute la troupe se mit en devoir de passer le Rhin.

C'était un spectacle étrange que de voir au milieu de la nuit les ondes nacrées du fleuve germain rouler silencieusement entre les deux rives, tandis qu'un mince filet de lune éclairait le passage de cette longue file d'hommes qui semblait glisser en travers de l'eau, comme les ombres fantastiques d'une légende allemande.

Il y a toujours, dans ces récits d'outre-Rhin, un personnage qu'on ne voit pas tout d'abord, mais dont on sent vaguement la présence fatale; il joue un grand rôle, et c'est lui qui dénoue les péripéties de la sombre histoire que les femmes de la forêt Noire aiment volontiers raconter auprès du feu de sapin qui pétille.

Ce personnage, c'est la Mort!

La Mort ! qui apparaît tout à coup vêtue de son pâle linceul, pour enlever la fiancée à son entrée dans la maison de Dieu.

La Mort ! qui frappe le chasseur orgueilleux dont la carabine faisait résonner les échos de la forêt,

La Mort! qui prend l'enfant au berceau, l'époux au travail, le vieillard à son chevet.

Elle est de toutes les fêtes, de toutes les cérémonies ;

elle assiste dans un coin du tableau à toutes les scènes de tendresse, d'amour et de passion.

Et c'était bien une funèbre légende allemande que ce défilé de soldats noirs, muets comme la tombe, qui s'en allaient insoucieusement sous les ordres de chefs, instruments passifs d'une volonté supérieure, à la recherche d'un prince de France, pour le conduire à la mort.

Et la nature, témoin de ce forfait odieux, la nature, témoin inconscient des forfaits des hommes, n'en était ni moins belle ni moins exubérante dans ce beau pays de Brisgau.

Alors que, vers quatre heures du matin, on se trouva près de la petite ville d'Ettenheim, qui dormait tranquillement sous le feuillage, on sentait les acres parfums que la brise enlevait aux hauts sapins de la forêt, et les grandes ombres noires des arbres qui formaient un rideau autour de la ville semblaient veiller sur ce petit groupe de maisons d'où, çà et là, commençaient à s'échapper par le toit quelques gris flocons de fumée.

C'est qu'on est matineux dans le Munsterthal.

Et bien souvent, la voix de l'homme s'y fait entendre avant que le chant du coq ait annoncé l'approche du matin.

Quelques braves bûcherons, cognée sur l'épaule, sortaient déjà de leurs demeures, lorsqu'ils rencontrèrent, à leur grand étonnement, ces soldats étrangers qui, sans plus de façon que si on eût été en pleine guerre, cernaient la ville et gardaient toutes les issues.

Terrorisés par cette apparition inattendue, ils rebroussaient chemin au plus vite et rentraient chez

eux en se signant, tandis que les femmes, averties de ce qui se passait, sortaient curieusement sur le pas des portes pour voir ce qui allait arriver.

Une fois que tous les hommes de troupe eurent occupé les postes qui leur avaient été assignés, le commandant Chariot prit une vingtaine d'hommes avec lui, et alla investir la maison où, d'après le rapport de son agent Lamothe, demeurait le général Dumouriez; puis, comme la grande affaire était l'enlèvement du duc d'Enghien, une fois qu'il fut bien certain que le prétendu général Dumouriez ne pourrait sortir de chez lui sans tomber aux mains de ses alguazils, il se hâta d'aller retrouver le général Ordener, qui se dirigea à pas de loup vers la maison du duc d'Enghien.

Il pouvait être alors cinq heures du matin. A ce moment de l'année, il ne fait pas encore jour. Cependant une aube naissante, peut-être même le clair de lune, détachait l'habitation en blanc sur les masses noires du fond.

On monta la rue un peu escarpée qui menait à la maison.

— C'est ici, dit le gendarme Pfersdorff.

Tout le monde s'arrêta.

Force a la lot.

Aussitôt Georges Cadoudal aux mains des agents, il avait été mené devant le préfet de police Dubois, qui commença par le faire fouiller.

On trouva sur lui : cinquante et un billets de mille francs de la Banque de France, douze billets de cinq cents francs de la même banque, un billet de trois cents francs du Comptoir commercial de l'hôtel Juback, le tout enveloppé dans une note non signée ni datée; cinq pièces d'or de quarante-huit livres tournois ;

Une montre de chasse à boîte d'or, à calotte et à pompe, à double cadran pour les secondes ; un poignard à manche d'ébène, garni en argent, à lame à quatre quarts, fourreau en argent, adapté et cousu au dedans du revers de l'habit; une épingle d'or montée d'un diamant ;

Deux balles de calibre de fusil, un porte-crayon en or, un cure-oreilles en or, une petite poire à poudre garnie en cuivre, doublée de maroquin rouge, deux petits paquets de cartouches.

Tous ces divers objets furent soigneusement inventoriés pour servir plus tard de pièces à conviction, — y compris le cure-oreilles, qui jouait peut-être un rôle très -important dans la conjuration, — et on se

mit en devoir de faire subir au prisonnier un interrogatoire préparatoire.

Malgré les coups qu'il avait reçus de tous les gens qui avaient tenu à honneur de courir sus au brigand, Cadoudal répondit à toutes les demandes qui lui furent adressées avec une grande liberté d'esprit et sans qu'il daignât chercher, par des faux -fuyants, à donner le change sur ses intentions et celles de ses amis.

— J'avais l'intention, dit-il hautement, d'attaquer le premier consul à force ouverte, avec des armes pareilles à celles de son escorte et de sa garde.

Il repoussa avec horreur l'accusation d'assassinat, et convint que son intention, après s'être emparé de la personne de Bonaparte, était de proclamer Louis XVIII.

Une tentative à main armée est toujours répréhensible, et, disons-le hautement, celle de Cadoudal fut répudiée par tous ceux des émigrés qui comprenaient la lutte entre l'armée de Condé et celles de la République, mais qui n'eussent jamais prêté les mains à une attaque contre la personne de Bonaparte.

Aussi, cette tentative avortée, Bonaparte était-il absolument dans son droit de punir l'auteur de l'entreprise ; mais ce qui constituait le crime du premier consul, c'était de profiter de l'existence de ce complot, pour accuser d'en être complices nombre de gens qui y étaient complètement étrangers, et surtout d'en faire la base d'une accusation perfide et mensongère contre le duc d'Enghien, dont il voulait se débarrasser en le faisant fusiller.

Revenons à Cadoudal, qui, encore une fois, ne songea nullement à se disculper.

Quant aux détails de l'entreprise, aux noms des conjurés, il refusa de donner aucun éclaircissement à cet égard, et à toute question qui lui semblait de nature à compromettre quelqu'un des siens, il refusa énergiquement de répondre.

On lui demanda où il logeait.

— Je ne loge nulle part, répondit-il.

— Pichegru faisaiUl partie des conjurés?

— Je l'ignore.

— Moreau n'en était-il pas ?

— Je ne l'ai jamais vu ni connu.

— Louis Picot était votre domestique?

— Je n'ai pas de domestique.

— Depuis combien de temps êtes-vous à Paris ?

— Depuis cinq mois environ,

— Qu'y faisiez-vous?

— Je m'y promenais,

— Mais vous y aviez des amis, vous y voyiez du monde?

— Oui, mais il est inutile de me demander qui je voyais; il y a déjà assez de victimes sans que je m'expose à en désigner d'autres. Vous ne saurez rien de moi. Vous me tenez ; faites de moi ce que vous voudrez ; je ne vous répondrai plus.

Et, à partir de ce moment, on n'obtint rien déplus de lui.

Cependant, à son tour, le citoyen Jacques-Alexis Thuriot, juge au tribunal criminel spécial de la Seine, qui avait voté la mort du roi, essaya de tirer quelque chose du prisonnier; mais, dès qu'il ouvrit la bouche, on eût dit que les deux hommes chan-

geaient de rôle et que c'était ^accusé qui se faisait accusateur.

— Vous convenez, lui dit le juge, d'avoir voulu renverser le premier consul?

— Vous avez voté la mort de votre roi, vous, lui répondit fièrement Cadoudal.

— Réfléchissez, crut devoir ajouter Thuriot, au sort qui vous attend.

— Si vous fussiez tombé entre mes mains, votre procès eût été bientôt fait ; agissez de même envers moi.

Et comme des témoins prétendaient qu'un portrait de Louis XVI aurait été vu entre les mains de Georges :

— Qu'avez- vous fait de ce portrait? demanda Thuriot,

— Et toi, citoyen Tue-Roi y qu'as-tu fait de l'original? Celte façon de se disculper ne pouvait pas beaucoup

servir la cause de l'accusé. Quant au citoyen Thuriot, il n'était pas content. Ce ne fut pas, d'ailleurs, le seul mot désagréable qui lui fut adressé pendant le cours des débats; le nom de Tue-Roi lui resta parmi les conjurés, et comme il reprochait à l'un d'eux, Coster de Saipt-Victor, d'avoir employé ce sobriquet en parlant de lui :

— Tais-toi, régicide, lui répondit Coster; le sang de Louis XVI te sort par les yeux.

Ces aménités sont toujours désobligeantes à entendre quand on a l'honneur d'être juge au tribunal criminel, et il ne reste à celui qui les reçoit d'autre consolation que de sévir contre ceux qui se les permettent.

C'est ce que faisait le citoyen Thuriot, qui envoyait

an cachot les prisonniers coupables de ces brutales apostrophes.

Mais cela importait peu à des gens qui avaient fait à l'avance le sacrifice de leur vie, qui savaient que leurs jours étaient comptés et qu'ils n'avaient qu'à se préparer à mourir.

Georges et ses compagnons furent transférés au Temple.

Quant à ceux qui l'avaient suivi jusqu'à la place Saint-Étienne du Mont ou qu'il avait quittés chez la fruitière Lemoine, il ignorait ce qu'ils étaient devenus.

Nous allons l'apprendre au lecteur.

Au moment où Cadoudal, reconnu et poursuivi, sautait du cabriolet par la droite, Le Ridant en descendait par la gauche et tentait de s'enfuir par la rue des Quatre-Vents.

Mais ce fut alors qu'on put se rendre compte du soin que les inspecteurs de police avaient apporté dans la distribution d'agents dans toutes les rues du quartier.

Un faux décrotteur et un faux commissionnaire s'étaient trouvés à point pour arrêter Le Ridant dans sa course naissante, et ils l'avaient garrotté en un clin d'œil et remis aux mains d'agents spéciaux.

Burban et Joyaut avaient pu se réfugier dans la boutique du parfumeur Caron ; mais celui-ci eut une telle frayeur qu'ils craignirent de se voir découverts. Ils revinrent se cacher rue Jean-Robert, chez leur ami Dubuisson, où ils devaient, quelques jours plus tard, être pris à leur tour.

Raoul Gaillard, Armand, son frère, et Deville, avaient

aussi cherché un refuge chez Dubuisson ; mais ils n'y restèrent pas longtemps et parvinrent, déguisés en paysans des environs de Paris, à franchir la barrière de la Chapelle.

Ils se réfugièrent dans la forêt de Montmorency.

Mais le besoin de vivre les en fit sortir; ils se dirigèrent vers Méry, et ils allaient traverser l'Oise dans le bac, lorsqu'un gendarme leur demanda leurs papiers.

La situation était difficile.

Ils n'avaient aucun moyen de dépister les soupçons, aucun papier sur eux, ou, s'ils en avaient, ils ne pouvaient servir qu'à les compromettre.

Ils se consultèrent du regard, et prétendirent qu'ils habitaient les environs; mais leurs réponses vagues étaient bien plutôt de nature à éveiller les soupçons qu'à les éloigner.

Le gendarme vit de suite qu'il avait affaire à des gens qui n'étaient pas en règle, et il étendit la main pour les arrêter.

Mais trois hommes ne se laissent pas facilement appréhender au corps par un gendarme.

Ils commencèrent par s'enfuir.

Naturellement, le gendarme se mit à leur poursuite.

Et on put voir dans la campagne ces trois hommes détalant de toute la vitesse de leurs jambes, tandis que le gendarme, le sabre sous le bras gauche, la main droite au bonnet pour l'empêcher de tomber, faisait des efforts surhumains pour les attraper en courant.

Certes, si les fugitifs n'avaient eu qu'à se dérober

154 LE CRIUS Dfi 1804,

à l'atteinte du gendarme, ils n'eussent pas manqué de lui échapper : chacun sait que l'uniforme des représentants de la force publique n'est pas favorable à l'exercice de la course.

Mais, comme il arrive toujours en pareil cas, les paysans de Méry, voyant des gens courir et un gendarme à leur poursuite, se mirent de la partie; ils leur barrèrent le chemin, n'osant pas se jeter résolument au-devant d'eux.

Us se joignirent trois ou quatre, puis une demidouzaine, poussant tous des cris de paon :

— Arrêtez-les, arrêtez-les 1

Crier, c'est facile; mais empoigner des gens qui, se voyant perdus, se sentent animés d'une force toute nouvelle pour repousser quiconque vient sur eux, c'est dangereux.

Aussi, nous l'avons dit, les paysans se contentaient de faire mine de leur barrer le passage en se groupant,

Armand et Deville n'hésitèrent pas.

Us se jetèrent tête baissée au milieu des villageois.

Deux ou trois tombèrent en hurlant.

Les autres se rangèrent vite et firent place.

Les deux hommes passèrent.

Mais Raoul Gaillard, qui se trouvait en arrière, fut moins heureux; furieux d'avoir été culbutés, les paysans s'étaient relevés en appelant à l'aide, et bientôt ce fut une douzaine de braillards qui proférèrent des cris de mort contre « le malfaiteur. »

Celui-ci comprit qu'il était perdu.

Il tira son pistolet et fit feu dans le tas.

Personne ne fut atteint. Le pistolet n'était chargé

qu'à poudre ; mais il espérait par ce moyen pouvoir aussi se frayer un passage, en profitant du tumulte causé par la détonation de l'arme.

Non-seulement il n'atteignit pas le but qu'il espérait, mais son coup de feu donna le droit au gendarme de se servir de sa carabine.

A son tour, il tira.

Raoul ne fut pas atteint.

Une seconde balle vint le blesser à la jambe.

11 prit alors un second pistolet dans sa poche.

Il n'eut pas le temps de l'armer.

Une troisième balle le toucha à la cuisse.

Il tressaillit et leva son arme.

Une quatrième balle lui brisa les côtes.

11 tomba, cette fois, comme une masse sur le sol.

Les paysans n'en avaient plus peur : ils se jetèrent sur lui pour l'achever. Le gendarme s'interposa.

— Cet homme m'appartient, dit-il ; que personne n'y touche.

Les paysans s'écartèrent.

Raoul n'était pas mort. Le gendarme s'approcha de lui, lui retira ses pistolets des mains, puis commanda aux gens qui se trouvaient là de former une civière pour transporter le blessé à l'hôpital.

Quelques jours plus tard, il mourait des suites de ses blessures.

Quant à Armand et Deville, ils essayèrent en vain de regagner la forêt de Montmorency : l'alarme était donnée ; traqués de tous côtés, ils furent arrêtés dans la même journée.

On pouvait facilement prévoir qu'avant huit jours il

ne resterait pas en liberté un seul des amis de Cadoudal.

Non-seulement on arrêtait ses amis; mais on arrêta même ceux qui n'avaient jamais eu aucune relation avec lui et qui ignoraient ses projets.

On arrêtait le duc d'Enghien et toute sa maison, ainsi qu'on va le voir.

Les arrestations.

Le duc d'Enghien était bien décidé à suivre le conseil de sa femme, la princesse Charlotte.

Mais s'il cédait à ses prières, c'était bien plus par condescendance aux désirs de la jeune femme que par la crainte de voir ses appréhensions se justifier.

Dans son for intérieur, jamais le prince n'avait pu supposer, ne fût-ce qu'un instant, que Bonaparte oserait le faire enlever de vive force de son domicile.

Que le premier consul intriguât auprès de l'Electeur pour décider celui-ci à lui notifier un ordre de départ, passe encore!

Bonaparte était assez puissant pour obtenir d'un prince désireux de lui plaire cette concession.

Mais faire entrer violemment des troupes en armes sur un territoire étranger, ami, pour s'y saisir brutalement d'un membre de la maison royale de France, allons donc ! est-ce que le duc d'Enghien pouvait s'arrêter à une semblable supposition?

Il n'aimait pas Bonaparte ; il était, de par sa naissance, son ennemi naturel, soit ; mais il ne cachait pas l'estime qu'il avait pour un tel ennemi, et, si quelqu'un eût prétendu devant lui que Bonaparte était capable de commettre une action déloyale, nul doute qu'il l'eût défendu.

Aussi, tout en ayant promis à la princesse de quitter Ettenheim très-prochainement, il avait persisté à ne voir aucun danger à y demeurer quelques jours encore.

Ce n'était pas la politique et ses vives préoccupations qui le retenaient et lui faisaient retarder son départ.

C'était une partie de chasse qu'il avait dessein de faire ; depuis quelques jours il s'y préparait, et cet homme, ce prince, que le premier consul considérait comme si dangereux pour son repos, ce farouche conspirateur qui ne rêvait que guerre civile ou appel aux armes, ne s'occupait que de savoir si ses chiens étaient en bon état, si son équipage de chasse était au complet, et il avait un tel désir de courir le bois, que dès quatre heures du matin il était sur pied.

Il y avait grand remue-ménage au Chantilly du Brisgau. On parlait haut, en discutant sur les probabilités de la rencontre d'un magnifique sanglier qu'il s'agissait de forcer.

Le prince était de joyeuse humeur, et il s'entretenait avec l'ancien aide de camp de son père, le che-

valier de Septenville, ex-brigadier d'une compagnie d'ordonnance noble de cavalerie dans l'armée de Condé, et avec le colonel Grunstein, qui, exceptionnellement, avait couché à Chantilly, afin d'être plus tôt prêt pour la chasse.

Or, malgré tout le désir que celui-ci avait eu d'être le premier debout, il avait encore été devancé par le duc d'Enghien, qui s'amusait h le plaisanter à ce sujet.

— Colonel, lui disait-il, vous serez cause que le sanglier ne nous attendra pas.

— Mais, monseigneur, répondit le colonel, je ne pense pas être en retard.

— Il est cinq heures, colonel.

— Je viens de passer la revue de tout notre monde ; on n'attend plus que le signal du départ.

— C'est vous qui allez le donner. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que la journée sera bonne.

— J'en suis sûr, moi, monseigneur. C'est plaisir que de chasser avec Votre Altesse, et je ne l'ai jamais vue mieux équipée.

— N'est-ce pas? Que dites-vous de ce costume?

— Parfait, monseigneur. Avec cela, on ne craint pas de pénétrer au besoin dans les taillis.

Il est vrai que le jeune duc d'Enghien, vêtu d'un costume de chasseur tyrolien, à longues guêtres de peau de chamois bouclées sur le genou, avait le meilleur air du monde. Il était coiffé d'une élégante casquette à double galon d'or, de laquelle s'échappaient ses cheveux blonds, qu'il portait sans poudre, et qui, coupés ras sur le haut de la tête, retombaient en boucles sur les côtés.

Bien pris dans ce costume qui le serrait à la taille,

LS CRIME DK 1804. 159

mince, élancé, il réalisait admirablement le type du gentilhomme, et son visage aristocratique rappelait la physionomie des Condé, tant par son expression audacieuse que par la courbure traditionnelle du nez qu'on remarquait chez tous ceux de sa race.

On échangea encore quelques mots, puis le prince prit la parole.

— Allons, messieurs, dit-il, partons.

Au moment où il prononçait ces paroles, son domestique Féron entra dans la salle où les chasseurs étaient réunis,

— Monseigneur ! s'écria-t-il, l'air tout effaré.

— Eh bien ! qu'y a-t-il ?

— Le château est cerné.

— Que signifie?...

— Oui, monseigneur, il y a en bas un officier français qui nous somme d'ouvrir la grande porte, et il menace de la faire enfoncer si on n'obéit pas.

Et comme il parlait, on entendait le bruit des crosses de fusil frappées sur les dalles.

Le duc d'Enghien comprit en un instant l'imminence du péril.

— Il faut nous défendre, s'écria-t-il.

Et il courut à la fenêtre, armé de son fusil de chasse qu'il venait de saisir.

Canone avait suivi son exemple et apportait un second fusil.

Le colonel Grunstein s'était immédiatement placé à côté du prince.

Celui-ci arma son fusil et coucha en joue l'officier qui faisait la sommation d'ouvrir les portes.

Mais, du geste, le colonel releva vivement le fusil.

— Monseigneur, lui dit-il, vous êtes-vous compromis?

— Non, répondit le prince.

— Eh bien, alors, toute résistance est inutile.

De son côté, Schmidt prit la parole; il paraissait anéanti.

— Monseigneur, dit-il, la maison est cernée par une troupe nombreuse. Ce sont des Français! Ah! ne tirez pas; ou plutôt tirez sur moi qui ne suis qu'un sot, car je viens de reconnaître parmi ces gens, un des colporteurs qui sont venus hier visiter la maison ! Ah ! triple maladroit !

— Consolez-vous, mon bon Schmidt, reprit affectueusement le duc d'Enghien ; mais si nous ne pouvons résister à ce déploiement de force armée, la retraite est peut-être facile.

— Il est trop tard, monseigneur ; c'est impossible.

— Eh bien, alors, il n'y a plus qu'un moyen à tenter.

— Lequel, monseigneur ?

— Grunstein, les gens qui vont monter ici n'en veulent qu'à moi et ne me connaissent point ; lorsqu'ils demanderont le duc d'Enghien, vous vous présenterez.

— Oui, monseigneur.

— Vous vous laisserez arrêter ; il ne peut rien en résulter de fâcheux pour vous ; d'ailleurs, vous êtes sujet allemand ; votre gouvernement vous réclamera, et cette feinte me donnera le temps de...

i II n'acheva pas : la porte céda sous les coups des assiégeants.

Les soldats entrèrent le pistolet au poing.

Le chef d'escadron Chariot s'avança.

— Qui de vous est le duc d'Enghien? demanda-t-il. Personne ne répondit.

Le prince jeta un coup d'oeil significatif au baron de Grunstein; mais celui-ci, vaincu par l'émotion, ne put articuler une parole.

L'officier répéta sa question.

— Si vous venez, dit le prince plus maître de lui qu'aucun des assistants, pour arrêter le duc d'Enghien, vous devez avoir son signalement.

— Si je l'avais, je ne me donnerais pas la peine de vous interroger, répondit brusquement Chariot.

Ces quelques mots avaient suffi pour rendre au baron un peu de sa présence d'esprit.

— C'est moi qui suis le duc d'Enghien, dit-il enfin. Et l'officier se dirigeait vers sa personne, lorsque

soudain un nouveau personnage fendit la foule qui encombrait les abords de la chambre.

— Je ne souffrirai pas, s'écria-t-il, qu'on inquiète davantage mes bons et fidèles serviteurs. Vous cherchez le duc d'Enghien : c'est moi !

C'était le chevalier Jacques, secrétaire du prince, qui, n'écoutant que son dévouaient, essayait de sauver son maître; malheureusement, il n'était plus temps.

Le chef d'escadron, mécontent d'être joué, se fâcha:

— Deux ducs d'Enghien ! Oh ! oh ! il paraît qu'on veut se moquer de moi ici ; au nom de la loi, je vous arrête tous. Soldats, emparez-vous de ces hommes, et marchons.

Il n'y avait plus qu'à obéir.

Cependant, Jacques se glissa près du prince,

— Un espoir de salut nous reste, lui dit-il : j'ai envoyé quelqu'une l'église, pour sonner le tocsin.

Au même instant, des cris : Au feu ! se firent entendre.

Chariot prêta l'oreille.

Mais il n'était pas homme à s'inquiéter pour si peu ; il plaça ses prisonniers sous la garcTe de ses gendarmes et descendit dans la rue.

Il aperçut un homme en costume de maréchalferrant, qui semblait être le promoteur du cri d'alarme et se dirigeait en toute hâte vers l'église.

Il devina son intention et le fit immédiatement arrêter.

Puis, suivi d'une partie du détachement qu'il avait amené avec lui, il se porta vers la maison qui lui était désignée comme servant de domicile au général Dumouriez.

Sur son passage, quelques habitants de la ville manifestaient hautement leur surprise à la vue des uniformes français, et l'arrestation du duc d'Enghien, si universellement aimé, causait la plus fâcheuse impression.

Déjà les murmures commençaient à gronder.

Le chef d'escadron jugea qu'il était temps d'expliquer sa conduite insolite à Ettenheim.

Le grand veneur de l'Électeur de Bade, attiré par le bruit, s'était rendu sur la place de l'église;

Chariot alla à lui :

— Monseigneur, lui dit-il, ne soyez poin&urpris de

LE CRME DE 1804. 163

tout ceci ; nous agissons de concert avec Son Altesse l'Électeur: tout est convenu avec lui.

Devant cette assurance, le grand veneur ne souffla mot, si ce n'est pour engager les habitants à se retirer chacun chez soi et à laisser la justice française faire son devoir.

Le chef d'escadron, arrivé à la maison qu'il cherchait, fît les mêmes sommations que chez le duc d'Enghien pour se faire ouvrir les portes, et il n'eut pas besoin de les faire enfoncer.

Il entra sans aucune difficulté, suivi du maréchaldes-logis Lamothe et de quelques gendarmes du détachement.

Il se trouva en présence d'un gentilhomme, encore au lit, qui lui demanda fort poliment ce qu'il venait faire chez lui,

— C'est à moi d'interroger, non à vous, dit le chef d'escadron.

L'autre ne répliqua pas ; on ne discute pas avec un gendarme.

— Votre nom?

— Le marquis de Thumery.

— Vous habitez ici?

— Oui, commandant,

— Mais le général Dumouriez, où est-il?

— Je n'ai pas l'avantage de le connaître personnellement.

— Il ne demeure donc pas ici ?

-Qui?

— Le général Dumouriez, vous dis- je.

— Je crois, commandant, que nous ne nous enten-

dons pas du tout. A quel propos venez-vous me parler du général Dumouriez? Vous me demandez qui je suis; je vous réponds : Je suis le marquis de Thumery.

— Alors vous n'êtes pas le général Dumouriez?

— Je ne le pense pas, commandant.

Chariot vit qu'il avait fait fausse route ; il se tourna vers ses hommes :

— Maréchal-des-logis Lamothe?

— Commandant?

— Comment se fait-il que dans votre rapport vous ayez indiqué le citoyen ci-devant marquis de Thumery pour le général Dumouriez?

— Commandant, faites excuse; c'est l'accent.

— Comment! l'accent?

— Oui. Lorsque j'ai demandé aux gens du pays s'ils connaissaient le citoyen Dumouriez, ils m'ont tous répondu avec leur chien d'accent : « Tumery, oui, che le gonnais, » et ils m'ont dit qu'il habitait ici.

Pendant cette explication, le marquis avait peine à garder son sérieux.

— Maréchal-des-logis, c'est une erreur grave que vous avez commise.

— C'est vrai, mon commandant.

— Que voulez-vous que je fasse maintenant du citoyen marquis?

— Dame, mon commandant, il n'y a qu'à l'arrêter.

— Maréchal-des-logis, vous avez raison.

Puis se tournant vers le marquis stupéfait :

— Au nom de la loi, je vous arrête.

Sur la charrette.

Justement fiers d'avoir si intelligemment fait payer au marquis de Thumery le grave tort d'avoir été pris pour un autre, nos dignes gendarmes revinrent vers la maison du duc d'Enghien; mais, en route, ils songèrent qu'ils n'avaient pas d'ecclésiastiques parmi les prisonniers.

Ce fut Lamothe qui le fit observer à son chef- Ce garçon tenait à réparer la bévue qu'il avait commise en confondant le marquis de Thumery avec le général Dumouriez.

— Maréchal-des-logis, vous avez raison, répondit encorde chef d'escadron ; il ne peut y avoir de conspiration contre le gouvernement sans que les prêtres y soient mêlés, et je crois qu'en cherchant bien, nous devons trouver ici des ecclésiastiques réfugiés. D'ailleurs, les ordres du citoyen préfet sont formels : ils m'enjoignent de ramasser tous les brigands qui conspirent, et les émigrés conspirent tous.

— Sans cela, ce ne seraient plus des émigrés, fit observer Lamothe.

— Donc, notre devoir est d'en arrêter le plus que nous pourrons.

— Je le crois ! Il y a d'abord le prince de Rohan,

la princesse qui est, assure-t-on, mariée au duc d'Enghien; il me semble que...

Le chef d'escadron demeura un moment pensif.

Certes, c'était là une capture qui pouvait tenter un officier supérieur de gendarmerie.

Mais des personnages de cette importance, arrêtés sans mandat spécial, cela pouvait avoir de graves conséquences, et il se décida, tout en poussant un soupir de regret, à respecter le prince et sa fille,

— Mais, j'y songe ! fit soudain Lamothe, l'ancien promoteur de l'évêché de Strasbourg, l'abbé Wemborn demeure aussi ici avec son secrétaire, l'abbé Michel ; ils conspirent, c'est sûr,

— Maréchal-des-logis, je demanderai pour vous le brevet de ^lieutenant; vous êtes un garçon intelligent.

Et ils se dirigèrent vers la demeure de l'abbé Wemborn, qu'ils appréhendèrent au corps, ainsi que son secrétaire.

Chaque prisonnier était escorté de deux gendarmes.

On les réunit tous devant la maison du duc d'Eaghien.

Quant à lui, il ne désirait plus qu'une chose: partir au plus vite pour la destination qu'on lui ménageait, afin de savoir ce qu'on exigeait de lui et pour quel motif on l'arrêtait.

Mais il y avait, avant le départ, quelques précautions à prendre, telles que l'enlèvement de toutes les clefs des meubles et des portes, la saisie et la mise sous scellés de tous les papiers du duc. Le général Ordener reçut du commandant Chariot un gros porte-

feuille rouge qui contenait une lettre de change de 2,000 ducats, une autre de 7,150 florins d'empire, une autre de 400 louis, une autre de 3,850 florins, une autre de 500 louis, et enfin une dernière de 300 louis.

A ces lettres de change étaient joints plusieurs billets à ordre de moindre valeur et qui provenaient des émigrés.

Les princes de la maison de France ne vivaient dans l'exil que des pensions qu'ils recevaient de l'Angleterre, et cependant des prêtres, des généraux, des évêques, des veuves d'officiers et soldats tués sur les champs de bataille, de pauvres émigrés sollicitaient sans cesse leur générosité, et le duc d'Enghien, pour ne pas humilier les gens qui faisaient appel à sa bourse, au lieu de leur donner, leur prêtait contre un billet. Touchante délicatesse!

Ce ne fut qu'après ces divers soins accomplis qu'on se disposa à se mettre en route. La princesse Charlotte avait été la première avertie de ce qui se passait. Une femme de service avait pris sur elle de la réveiller et de lui apprendre la fatale nouvelle.

— Voilà donc ce que je craignais, dit-elle* Et des larmes jaillirent de ses yeux.

Mais c'était une femme forte dans l'adversité.

Elle essuya ses larmes, et, se jetant à genoux devant un magnifique crucifix d'ivoire qui ornait sa chambre à coucher, elle fit une courte prière.

Quand elle se releva, son visage respirait la confiance et le calme.

— Je veux le voir, dit-elle ; je veux, puisque je n'ai

pas su réussir à lui faire quitter cette ville, le suivre dans son exil.

Mais on lui fit observer que la maison était cernée et que les ordres les plus sévères ne permettaient pas que personne pût approcher du duc d'Enghien.

— Mais cet ordre ne peut me concerner : je suis... Elle n'acheva pas ; elle avait voulu que son union

fût secrète, et pour rien au monde elle n'eût consenti à faire connaître à personne les liens sacrés qui l'unissaient au malheureux duc d'Enghien.

On essaya de lui faire entendre que non-seulement les gendarmes français avaient pour mission d'arrêter le duc d'Enghien, mais qu'ils étaient encore chargés de l'arrestation des divers émigrés français; qu'en se montrant, elle courait le risque de perdre sa liberté dont elle allait, sans doute, avoir gfand besoin pour agir auprès des différents souverains de l'Europe ; que, d'un autre côté, il suffirait qu'elle se montrât pour amener l'arrestation de son père.

Bref, on voulait qu'elle demeurât cachée chez elle. Ce fut en vain; elle s'était habillée à la hâte, et, sortant de sa chambre, elle descendit l'escalier.

Mais arrivée à la porte extérieure, elle la trouva gardée par des soldats.

— On ne passe pas ! dirent ceux-ci.

La princesse les supplia ; prières, larmes, instances, tout fut inutile, et un des soldats, la repoussant brutalement dans le château, la menaça d'employer la force si elle s'obstinait, à violer la consigne.

La mort dans l'âme, la pauvre femme dut remonter dans son appartement, et ce fut en soulevant le coin

d'un rideau de fenêtre que la malheureuse princesse put voir passer son époux marchant avec ses compagnons d'infortune entre deux files de soldats, comme eût pu le faire une bande de voleurs.

Un spectacle touchant avait signalé le départ.

Le duc d'Enghien avait un chien qu'il affectionnait ; c'était une belle et bonne bête qui répondait au nom de Mohiloff.

Quand le chien vit son maître partir, il le suivit.

Les soldats voulurent s'y opposer et lui donnèrent quelques coups de crosse qui arrachèrent des cris de douleur à l'animal, mais ne parvinrent pas à l'éloigner.

Il revenait sans cesse se placer derrière son maître.

Dix fois on le chassa.

Dix fois il revint, la queue basse, escorter celui qui s'en allait à la mort.

De guerre lasse, on le laissa tranquille, et il s'attacha aux pas de son maître pour ne plus le quitter.

Les habitants d'Ettenheim, mornes et consternés, regardaient passer ce sombre cortège de prisonniers défilant trois par trois sous l'escorte de la gendarmerie, et de grosses larmes roulaient dans leurs yeux.

Plus d'un se rappelait les traits de bonté et de générosité de ces Français proscrits, et nul ne pouvait croire qu'aucun d'eux fût coupable de quoi que ce soit qui méritât l'indigne traitement qu'ils subissaient.

Bientôt la petite troupe eut disparu aux regards.

Lorsqu'à cette époque, on quittait Ettenheim pour gagner Aldorf, on voyait presque au sortir des portes

de la ville un moulin à eau qu'on désignait sous le nom de la Tuilerie.

Ce fut là que les prisonniers furent déposés sous la garde d'une forte escouade de gendarmes, en attendant l'arrivée du bourgmestre d'Ettenheim, que le commandant Chariot avait fait prévenir.

Le duc d'Enghien, tout entier à l'amertume de ses réflexions, semblait à peu près indiffèrent à ce qui se passait autour de lui.

Mais le plus dévoué des gens de sa maison, son secrétaire, le chevalier Jacques, ne songeait qu'au moyen de le faire s'échapper.

Un moment il crut l'avoir trouvé.

Une des portes de la pièce où il était gardé donnait sur un pont volant, à l'aide duquel on traversait le cours d'eau qui faisait marcher le moulin.

Le chevalier Jacques, qui était venu plusieurs fois au moulin, connaissait cette particularité ; il savait que le pont se composait d'une large planche qu'il était facile de repousser dans l'eau dès qu'on l'aurait traversée. Il s'approcha vivement du prince et lui en donna l'avis.

— Monseigneur, lui dit-il à voix basse, vous pouvez peut-être encore vous sauver.

— Comment cela?

— Ouvrez cette porte; franchissez la planche que vous trouverez derrière ; poussez-la ensuite dans le cours d'eau, et gagnez la campagne. Moi je me charge de barrer le passage à ceux qui voudront vous poursuivre.

— Mais...

— Pas un instant à perdre ; allez vite, monseigneur. Le prince obéit et se dirigea vers la porte.

Mais un enfant, effrayé à la vue des soldats, s'était enfui par cette même porte et en avait tiré le verrou derrière lui.

Le mouvement fait par le prisonnier n'avait pas échappé aux soldats de guet ; le passage fut immédiatement gardé par deux sentinelles.

L'occasion était perdue !

On annonça l'arrivée du bourgmestre ♦

On avait fait venir ce magistrat, en lui disant quo le duc d'Enghien désirait lui parler.

Il entra donc dans la salle basse où se trouvaient les prisonniers, et, s'approchant du duc, il lui dit :

— Je me rends à l'invitation de Votre Altesse. Que voulez-vous de moi, monseigneur?

La ruse avait eu son plein succès : le bourgmestre avait fait officiellement connaître celui qui était bien le duc d'Enghien.

C'était là tout ce qu'on avait voulu savoir.

Car à peine le bourgmestre se fut-il retiré que le commandant Chariot annonça aux domestiques du duc qu'ils étaient libres et qu'ils pouvaient s'en retourner à Ettenheim ; mais les braves serviteurs refusèrent la liberté qu'on leur offrait, et tous trois, Canone, Féron et Poulain, déclarèrent qu'ils entendaient ne pas vouloir se séparer de leur maître.

Cet incident terminé, l'ordre du départ fut donné, et on se mit en marche en toute hâte vers le Rhin.

Le duc d'Enghien fut placé sur une charrette avec ses compagnons d'infortune, le baron de Grunstein et

le lieutenant Schmidt, et l'ignominieux attelage chemina, toujours entre deux files de soldats et suivi par le chien Mohiloff.

Plusieurs de ces braves militaires, en apprenant le nom du duc d'Enghien, s'indignaient d'être obligés de concourir à une semblable expédition.

Le chevalier Jacques, qui marchait derrière la charrette, remarquait qu'un des maréchaux-de-logis de gendarmerie, se tenant à la gauche, ne quittait pas le prince des yeux et semblait chercher à attirer son attention.

Il crut d'abord qu'il se contentait de veiller attentivement sur son prisonnier ; mais deux fois il le vit se pencher vers lui comme pour lui adresser la parole.

Évidemment, cet homme n'était pas un ennemi.

Et à son tour il l'observa avec ténacité.

On arriva à une montée difficile ; une des roues de la charrette se trouvait dans une ornière; le chevalier Jacques vit le maréchal-d es-logis se pencher, mettre la main sur la ridelle, comme pour aider la charrette à marcher, et parler au duc d'Enghien.

— Monseigneur, lui dit-il, dans le bateau, mettezvous au milieu des soldats, et, si vous savez nager, jetez-vous dans le Rhin ; personne ne tirera.

C'était Richard, l'ancien piqueur du prince de Rohan, le même qui, déjà, avait envoyé un billet à la princesse Charlotte, pour la prévenir du danger que courait le prince.

Le noble prisonnier fit un mouvement.

Cette aide inespérée, ce secours providentiel qui lui arrivait, lui rendit tout à coup courage.

Il regarda le chevalier Jacques d'une certaine façon, et celui-ci comprit qu'il se passait quelque chose de nouveau.

Mais quoi?

Il fallait à tout prix qu'il le sût.

Enfin la charrette s'arrêta; on était arrivé au lieu d'embarquement. Les prisonniers descendirent de la charrette, et ce fut pendant le moment de halte qui suivit que le prince put confier au chevalier Jacques le conseil qu'il avait reçu du maréchal des-logis.

— Faites cela, monseigneur, et que Dieu vous protège.

Il ne s'agissait plus pour le duc d'Enghien que de saisir le moment favorable de se jeter dans le Rhin ; mais, soit que le commandant Chariot eût des doutes, soit pur effet du hasard, le prince ne put se trouver un seul instant libre de ses mouvements ; il fut placé dans le bac où se trouvait le général Ordener et entouré de tous côtés.

Jusque-là, l'espoir de se sauver l'avait soutenu; mais lorsqu'il vit qu'il n'y fallait plus songer, le cœur de l'infortuné jeune homme se serra, et il eut comme un pressentiment de son sort.

Cependant, il voulut vaincre cette mauvaise disposition d'esprit, et, pour y parvenir, il s'adressa tout net au général Ordener :

— Général, lui dit-il, me sera-t-il permis enfin de savoir de quel crime je suis accusé et en vertu de quel ordre je suis vofre prisonnier?

— Je regrette de ne pouvoir vous répondre, répliqua le général.

— Je comprends mieux que personne, général, l'obéissance militaire ; mais vous ne pouvez ignorer qu'une arrestation n'est pas le fait d'un homme de guerre.

Ordener garda le silence.

— Nous nous sommes déjà trouvés face à face, général, mais alors c'était le sabre en main ; vous étiez alors, si je ne me trompe, colonel au 40* chasseurs.

— Cela est vrai.

— Et je pensais bien que cette rencontre ne serait pas la dernière, mais je la rêvais sur le champ de bataille.

Le général se sentait mal à l'aise ; cette conversation lui était particulièrement désagréable ; il ne répondit pas.

Le duc d'Enghien n'insista pas ; il comprit tout ce que la mission du général avait d'anormal et combien il devait se trouver embarrassé ; il le laissa passablement confusionné et lui tourna le dos.

C'était ce qu'il avait de mieux à faire.

Le Rhin était traversé.

On mit pied à terre.

Le duc d'Enghien était sur le sol français.

La première station du Calvaire*

Arrivés à Rheinau, les prisonniers ne trouvèrent pas de voilure disposée pour les transporter à Stras* bourg.

Il fallut de nouveau s'arrêter.

Le général Ordener était attendu à Strasbourg; il chargea le commandant Chariot de la garde des prisonniers et partit pour aller rendre compte au préfet du résultat de sa mission et envoyer un courrier à Paris.

Quant au duc d'Enghien, il fut obligé de faire route à pied jusqu'à la petite ville de Pforheim, où il déjeuna.

Là, on put se procurer une mauvaise voiture dans laquelle il monta avec le chef d'escadron Chariot et le maréchal-des-logis Pfersdorff; les autres prisonniers furent empilés dans une charrette réquisitionnée à cet effet.

Ce fut ainsi que les victimes du despotisme consulaire firent leur entrée dans la ville de Strasbourg, à cinq heures de l'après-midi.

Depuis douze heures, ils étaient entre les mains des gendarmes.

Malgré la recommandation qui avait été faite de tout préparer à la citadelle pour recevoir les hôtes

que la police française lui annonçait, la prison n'était pas encore prête, et le duc d'Enghien dût accepter une chambre dans la maison du commandant Chariot, qui se conduisit avec beaucoup d'humanité et commença à témoigner à son prisonnier quelques marques de politesse et de respect.

La princesse Charlotte n'avait pas perdu de temps.

On avait bien pu l'empêcher de voirie duc d'Enghien alors qu'il était encore à Ettenheim ; mais dès que les soldats eurent évacué la ville, la princesse se mit en devoir de partir à son tour pour Strasbourg, munie d'un passeport régulier. Elle n'ignorait pas qu'elle jouait sa liberté; mais son affection et son dévoûment l'emportaient sur toute espèce de crainte.

Une seule considération eût pu l'empêcher d'accomplir ce qu'elle considérait comme un devoir sacré : l'abandon dans lequel allait se trouver son père.

Mais le prince de Rohan fut le premier à affermir sa fille dans sa résolution.

— Henri est prisonnier, il souffre, il est en danger; c'est à vous, Charlotte, qu'il appartient d'essayer de le sauver, ou tout au moins de le consoler.

— Mais vous, cher père?

— Moi, je vais prier Dieu pour lui et pour vous.

— Et, dit la jeune princesse en prenant les mains da son père dans les siennes, si je ne revenais pas?

— Si vous ne reveniez pas, je demanderais à Dieu qu'il me donnât le courage de supporter cette nouvelle épreuve.

La princesse embrassa son père et partit.

Elle arriva à Strasbourg presque en même temps que

le duc d'Enghien, et elle alla se loger à l'hôtel de la Cigogne, en attendant qu'elle pût solliciter du préfet la faveur de voir le prisonnier.

Celui-ci était bien triste, et toutes ses pensées se reportaient à elle; il la voyait le visage baigné de larmes, plongée dans la douleur, et il souffrait cruellement d'avoir été si brusquement séparé d'elle, qu'il n'avait pas même pu lui dire adieu.

Il songeait à tout cela, dans la chambre où il se trouvait enfin seul pour la première fois de la journée ; le commandant Chariot, qui, pendant toute la durée du trajet, n'avait cessé de causer avec lui, dans l'espérance d'en avoir quelques enseignements dont il pût tirer parti, l'avait prévenu qu'il lui laissait la disposition de la pièce dans laquelle il était, et l'avait quitté pour aller à la hâte rédiger le rapport destiné au général Moncey.

Bien que ce rapport contienne quelques détails que le lecteur sait déjà, nous croyons devoir le reproduire, ne fût-ce que pour faire connaître le fond de la conversation que Chariot prétendait avoir eue avec son prisonnier.

Rapport de Chariot, chef du 38* escadron de gendarmerie nationale, au citoyen Moncey, premier inspecteur général de la gendarmerie, du 24 ventôse an XII (i5 mars 1804).

« Mon général,

« Il y a deux heures que je suis rentré dans cette ville de l'expédition sur Ettenheim (électorat de Baden),

où j'ai enlevé, sous les ordres des généraux Ordener

et Fririon, avec un détachement de gendarmerie et

une partie du 22* de dragons, les personnages dont

les noms suivent :

« 1° Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien ;

c 2° Le général marquis de Thumery;

« 3° Le colonel baron de Grunstein ;

« 4° Le lieutenant Schmidt;

t 5° L'abbé Wemborn, ancien promoteur de l'évêché de Strasbourg ;

t 6° L'abbé Michel, secrétaire de l'évêché de Strasbourg (outre-Rhin) et secrétaire de l'abbé Wemborn;

c 7° Un nommé Jacques , secrétaire du duc d'Enghien ;

« 8° Ferrond (Simon), valet de chambre du duc;

€ 9° Poulain (Pierre), domestique du duc;

« 10° Joseph Ganone, domestique du duc.

< Le général Dumouriez, qu'on disait être logé avec le colonel Grunstein, n'est autre chose que le marquis de Thumery, désigné ci-dessus, et qui occupait une chambre au rez-de-chaussée dans la même maison qu'occupait le colonel Grunstein, que j'ai arrêté chez le duc, où il avait couché. Si j'ai aujourd'hui l'honneur de vous écrire, c'est à ce dernier que je le dois. Le duc, ayant été prévenu qu'on cernait son logement, sauta sur un fusil à deux coups et me coucha enjoué au moment où je sommais plusieurs personnes qui étaient aux fenêtres du duc de me faire ouvrir ou que j'allais de vive force enlever le duc; le colonel l'empêcha de faire feu en lui disant:

c — Monseigneur, vous êtes-voûs compromis?

« Ce dernier lui ayant répondu négativement : € — Eh bien, lui dit Grunstein, toute résistance devient inutile; nous sommes cernés, et j'aperçois beaucoup de baïonnettes ; il paraît que c'est le commandant. Songez qu'en le tuant, vous vous perdriez et nous aussi.

c Je me rappelle bien avoir entendu dire :

« — C'est le commandant.

€ Mais j'étais loin de penser que j'étais sur le point de finir, ainsi que le duc me l'a déclaré et me le répéta encore.

t Au moment de l'arrestation du duc, j'entends crier: Au feul (médiocre allemand).

t Je me porte sur-le-champ à la maison où je devais enlever Dumouriez ; et, chemin faisant, j'entends crier sur divers points : t Au feu! > J'empêche un individu de se porter vers l'église, probablement pour y sonner le tocsin, et je rassure en même temps les habitants du lieu qui sortaient de leurs maisons tout effarés, en leur disant :

a: — C'est convenu avec votre souverain.

c Assurance que j'avais déjà donnée à son grand veneur, qui, aux premiers cris, s'était porté vers le logement du duc. Arrivé à la maison où je devais enlever Dumouriez, j'ai arrêté le marquis de Thumery. Je l'ai trouvé dans un calme qui m'a rassuré et investi tel que je l'avais laissé avant de me transporter chez le duc. c Les autres arrestations ont été opérées sans bruit, et j'ai pris des renseignements pour savoir si Dumouriez avait paru à Ettenheim ; on m'a assuré que

non, et je présume qu'on ne l'y a supposé qu'en con. fondant son nom avec celui du général Thumery.

« Demain, je m'occuperai des papiers que j'ai enlevés, à la hâte, chez les prisonniers, et j'aurai ensuite l'honneur de vous en faire mon rapport. Je ne puis trop donner d'éloges à la conduite ferme et distinguée du maréchal-des-logis Pfersdorff dans cette circonstance; c'est lui que j'ai envoyé la veille à Ettenheim et qui m'a désigné le logement de nos prisonniers; c'est lui qui a placé en ma présence toutes les vedettes aux issues des maisons qu'ils occupaient, et qu'il avait reconnues la veille. Au moment où je sommais le duc de se rendre mon prisonnier, le maréchal-des-logis, à la tête de quelques gendarmes et dragons du 22 e régiment, pénétrait dans la maison par le derrière, en franchissant les murs de la cour : ce sont eux qui ont été aperçus par le colonel Grunstein, ce qui a déterminé ce dernier à empêcher le duc de faire feu sur moi. Je vous demande, mon général, le brevet de lieutenant pour le maréchal-des-logis, à l'emploi duquel il a été proposé à la dernière revue de l'inspecteur général. Il est sous tous les rapports susceptible d'être porté à ce grade. Les généraux vous parleront de ce sous-officier, et ce qu'ils vous diront sur son compte me fait espérer que vous prendrez, mon général, en sérieuse considération la demande que je vous fais en sa faveur. J'ai à ajouter que ce sous-officier m'a rendu compte qu'il avait été particulièrement secondé par le gendarme Henné, brigade de Bar. Pfersdorff parlant plusieurs langues, je souhaiterais que son avancement ne l'enlevât point à l'escadron.

i Le duc d'Enghien m'a assuré que Dumouriez n'était point venu à Ettenheim ; qu'il serait cependant possible qu'il eût été chargé de lui apporter des instructions de l'Angleterre, mais qu'il ne l'aurait pas reçu, parce qu'il était au-dessous de son rang d'avoir affaire à de pareilles gens; qu'il estimait Bonaparte comme un grand homme, mais qu'étant prince de la famille Bourbon, il lui avait voué une haine implacable, ainsi qu'aux Français, auxquels il ferait la guerre dans toutes les occasions.

« Il craint extrêmement d'être conduit à Paris, et je crois que, pour l'y conduire, il faudra établir sur lui une grande surveillance.

« Il s'attend que le premier consul le fera enfermer, et dit qu'il se repent de n'avoir pas tiré sur moi, ce qui aurait décidé de son sort par les armes.

c Le chef du 58e escadron de gendarmerie nationale,

€ Charlot. y>

De son côté, le général Ordener prenait aussi la plume et envoyait au premier consul, par un courrier spécial, le procès-verbal de son expédition.

Le général Caulaincourt , lui, usa du télégraphe pour faire connaître à Bonaparte l'heureux résultat de sa mission, en attendant qu'il envoyât au ministre de la guerre son rapport détaillé.

Il avait opéré son retour à Strasbourg à deux heures, et encore il avait pris le temps, pour s'entretenir la main, d'arrêter le maître de poste de Kehl et un certain Lcdoux-Mcllcville, qui était accusé de favo-

riser la correspondance des émigrés d'Offenbourg avec Strasbourg.

Puis, pour obéir aux instructions qu'il avait reçues lors de son départ, il avait chargé le capitaine Berkheim, du 2 e carabiniers, d'aller porter à Carlsruhe la lettre de M. dejalleyrand.

Tout marchait à souhait.

Aussitôt après que le commandant Chariot eut expédié son rapport, il retourna auprès de son prisonnier, qu'il trouva très-calme.

Bientôt un fiacre s'arrêta devant sa maison.

Le duc d'Enghien fut invité à vouloir bien y prendre place.

Depuis le matin il obéissait sans mot dire.

Il ne fit donc aucune difficulté pour monter dans la voiture.

Naturellement, le commandant Chariot s'assit à côté de lui ; deux gendarmes à cheval se tinrent de chaque côté des portières.

Le cocher fouetta ses chevaux.

Quelques moments après, la voiture arrivait devant la citadelle ; derrière elle venait un chien couvert de poussière; elle traversa le pont-levis et s'arrêta devant le corps de bâtiment affecté au logement du gouverneur.

Le duc d'Enghien était arrivé à la première station de son calvaire.

A 1* citadelle*

Ce fat le major Machina, commandant la place, qui reçut le duc d'Enghien, un homme de «t formes trèshonnêtes, » ainsi que le prince le reconnut, et, soit que le préfet eût négligé de l'instruire de la visite qu'il devait attendre, soit qu'il ait cru devoir ne rien dire à personne, avant que l'arrestation ne fût un hit accompli, rien n'était disposé à la citadelle pour loger le prisonnier.

Le major s'en excusa.

— Monseigneur, lui dit-il en abandonnant les formes du langage républicain pour celles de l'ancien régime, on ne m'a pas prévenu de l'arrivée de Votre Altesse, et je ne sais comment faire pour la loger convenablement.

— Ne vous inquiétez pas de cela, je vous prie, répondit le prince. Une prison peut-elle être autre chose qu'un lieu d'horreur?

— Il est présumable que Votre Altesse ne fera ici qu'un séjour passager, et c'est pour cela que j'eusse voulu le lui rendre le moins désagréable possible.

— Merci, commandant; je suis fort sensible à cette intention.

— Malheureusement, je manque de tout ici.

— Encore une fois, ne vous en préoccupez pas : la moindre chambre avec un lit pour me reposer.

— C'est que justement, dit l'honnête major avec embarras.... Je n'ai pas de lit.

— Comment! pas même un matelas?

— Permettez, monseigneur.... J'ai des matelas, et si Votre Altesse veut bien passer la nuit dans mon salon, je lui ferai préparer un lit à terre.

— Merci, commandant, j'accepte, mais vraiment je ne sache pas que jamais, en France, on ait arrêté les gens sans leur assurer au moins un lit pour se coucher... Mais mes compagnons, mes serviteurs, sont-ils ici? Où coucheront-ils?

— J'en demanderai pardon à Votre Altesse, mais je vais faire transformer mon salon en dortoir, et tous les prisonniers que j'attends s'en contenteront jusqu'à demain.

— C'est bien, monsieur ; faites comme il vous plaira ; je n'ai rien à dire, sinon que je suis très-fatigué.

— Je vais faire immédiatement préparer les lits, dit le major.

Et il allait se retirer; le prince le rappela :

— Monsieur, j'ai une prière à vous adresser.

— Parlez, monseigneur.

— Soyez assez bon pour faire donner une tasse d'eau à cet animal qui est exténué, et m'a accompagné depuis Ettenheim.

Et il montra son chien Mohiloff, qui s'était couché à ses pieds et soufflait, la langue pendante, tout en fixant sur son maître son regard intelligent.

Le major sortit; un moment après, le chien se

désaltérait avec avidité et semblait remercier son maître d'avoir songé à lui.

Quant au duc d'Enghien, il fut invité à se rendre dans le salon, où se trouvaient réunis une partie des prisonniers.

Le prince serra la main à quelques-uns d'entre eux et se jeta tout habillé sur le matelas qui lui avait été concédé.

Le baron de Grunstein se plaça auprès de lui.

Chacun s'arrangea comme il put pour trouver place sur un coin de matelas ; tout le monde était fatigué et avait besoin de reposer son corps ; mais personne n'avait envie de dormir, et de .sombres pensées tenaient éveillés tous ces gens, ignorants du sort qui leur était réservé, et n'ayant en perspective que la prison et peut-être pis encore.

Ce qui inquiétait surtout le baron de Grunstein, c'était la saisie qu'on avait faite des papiers du prince; il craignait qu'ils ne continssent des pièces compromettantes, et il ne put résister au désir d'être éclairé sur ce point.

— Monseigneur, dit-il à voix basse, dormez-vous?

— Non.

— Que Votre Altesse me pardonne si je l'interroge, mais il est une chose qui me préoccupe fort.

— - Laquelle?

— C'est de savoir si, parmi tous les papiers que les gendarmes ont saisis, il en est de compromettants pour Votre Altesse.

— Ils ne renferment que ce qu'on sait déjà, répondit le duc d'Enghien ; ils montrent que je me suis battu

depuis huit ans, et que je suis prêt à me battre encore.

— Cela est tout naturel, reprit le baron.

— Je ne pense pas qu'ils veuillent ma mort ; mais ils me jetteront dans quelque forteresse. en cas qu'un otage leur soit nécessaire. Ah ! j'aurai de la peine à m'habituer à cette vie-là!

Et les deux hommes gardèrent le silence.

La nuit fut longue pour les prisonniers.

De tristes pensées ne cessaient guère de les assaillir, et quand, vaincus par la fatigue, leurs yeux cédaient au sommeil, ils se réveillaient en sursaut au bruit d'une crosse de carabine tombant lourdement sur le carreau.

Car les mesures de précaution contre toute tentative d'évasion ne manquaient pas.

Il y avait deux .sentinelles dans la pièce où se trouvaient les prisonniers : une devant la fenêtre, l'autre devant la porte.

Et la salle à manger, convertie en corps-de-garde, était pleine de gendarmes.

Aux premières lueurs du jour, tout le monde était debout.

Le major vint s'informer auprès du prince de la façon dont il avait passé la nuit et renouvela ses excuses.

Puis ce furent les généraux Levai et Fririon qui vinrent constater qu'aucun des prisonniers ne manquait à l'appel, et donnèrent l'ordre de les transporter chacun dans la chambre qui leur avait été assignée.

Le duc d'Enghien fut placé dans un pavillon spécial.

Son premier soin fut, dès qu'il se trouva seul avec le major, de s'informer s'il lui serait permis d'écrire à la princesse Charlotte.

— Je ne saurais, lui répondit celui-ci, me charger de faire passer la lettre , mais je promets à Votre Altesse d'en référer au général Levai. Au reste, si la lettre ne contient que de simples nouvelles, je ne doute pas qu'on la fasse parvenir à destination ; que Votre Altesse l'écrive et me la remette, et je lui promets de faire tous mes efforts pour qu'elle soit envoyée.

— Merci, monsieur, je vous sais un gré infini de cette bienveillance ; mais je n'ai ni plume ni papier,

— Je vais vous faire donner ce qu'il vous faut.

Et le major alla chercher lui-même les objets nécessaires et les remit au duc, tout en essayant de le rassurer sur les suites de son arrestation.

Ce fut lui qui lui apprit qu'il était accusé de complicité dans le complot tramé par Cadoudal contre la vie du premier consul.

Le duc d'Enghien repoussa avec force cette imputation.

— De semblables projets sont entièrement contraires à ma manière de voir et de penser, dit-il, et je les répudie avec horreur.

Le major l'assura que si tel était son sentiment, il n'avait rien à redouter, et que probablement toute cette affaire se réduirait à quelques jours de détention.

Mais bientôt le major, comprenant que le prinoe ne cherchait nullement à recevoir des consolations banales ou des espérances en l'air, mais qu'il était désireux de rester seul, il le quitta, ce qui permit au

prisonnier d'écrire aussitôt cette lettre à la princesse Charlotte :

c A la citadelle de Strasbourg, ce vendredi 16 mars 1804.

« On me promet que cette lettre vous sera fidèlement remise. Ce n'est qu'en ce moment que j'ai pu obtenir la faculté de vous rassurer sur mon sort. Je ne perds pas un instant pour le faire, vous priant de rassurer aussi tous ceux qui me sont attachés dans nos environs.

€ Toute ma crainte est que cette lettre ne vous trouve plus à Ettenheim, et que vous ne soyez en marche pour venir ici ; le bonheur que j'aurais à vous voir n'égalerait pas, à beaucoup près, la crainte que j'aurais de vous faire partager mon sort. Conservezmoi votre amitié, votre intérêt; il peut m' être fort utile, car vous pouvez intéresser à mon malheur des personnes de poids. J'ai déjà pensé que peut-être vous étiez partie. Vous avez su, par le bon baron d'Ischterlzheim, la manière dont j'ai été enlevé, et vous avez pu juger, à la quantité de monde que Ton avait employée, que toute résistance eût été inutile: on ne peut rien contre la force.

« J'ai été conduit par Rheinau et la route du Rhin.

« On me témoigne égards et politesse ; je puis dire qu'à la liberté près, car je ne puis sortir de ma chambre, je suis aussi bien que possible : tous ces messieurs ont couché avec moi, parce que je l'ai désiré ; nous occupons une partie de l'appartement du commandant, et l'on m'en fait préparer un autre dans lequel j'entrerai ce matin, et où je serai encore

avec eux. On doit examiner les papiers que Ton m'a pris et qui ont été cachetés sur-le-champ avec mon cachet, ce matin, en ma présence. D'après ce que j'ai vu, on trouvera des lettres de mes parents, du roi et quelques copies des miennes. Tout cela, comme vous le savez, ne peut me compromettre en rien de plus que mon nom et ma façon de penser ne Font pu faire pendant le cours de la Révolution.

« Je crois que Ton enverra tout cela à Paris, et on m'a assuré que, d'après ce que je disais, on pensait que je serais libre sous peu de temps. Dieu le veuille ! On cherchait Dumouriez qui devait être dans nos environs. On croyait apparemment que nous avions eu des conférences ensemble, et apparemment il est impliqué dans la conjuration contre la vie du premier consul.

c Mon ignorance de tout cela me fait espérer que je pourrai obtenir ma liberté; mais cependant, ne nous flattons pas encore. Si quelques-.uns de ces messieurs sont libres avant moi, j'aurai un bien grand bonheur à vous les renvoyer, en attendant le plus grand. L'attachement de mes gens me tire à chaque instant les larmes des yeux. Ils pouvaient s'échapper ; on ne les forçait point à me suivre; ils l'ont voulu. J'ai Féron, Joseph et Poulain ; le bon Mylo ne m'a pas quitté d'un pas. Je n'ai encore vu ce matin que le commandant, homme qui me paraît honnête et charitable, en même temps que prêt à remplir ses devoirs. J'attends le colonel de la gendarmerie qui m'a arrêté, et qui doit ouvrir mes papiers devant moi.

«Je vous prie de faire veiller le baron à la conser-

vation de mes effets; si je dois demeurer plus longtemps, j'en ferai venir plus que je n'en ai ; j'espère que les hôtes de ces messieurs auront soin aussi de leurs effets.

c Le pauvre abbé Wemborn et Michel sont de notre conscription et ont fait route avec nous. Mes tendres hommages à votre père, je vous prie. Si j'obtiens un de ces jours d'envoyer un de mes gens, ce que je désire beaucoup et ce que je solliciterai, il vous fera tenir tous les détails de notre triste position. Il faut espérer et attendre. Vous, si vous êtes assez bonne pour me venir voir, ne venez qu'après avoir été, comme vous le devez, à Carlsruhe.

« Hélas ! outre toutes vos affaires et les longueurs insupportables qu'elles entraînent, vous aurez à présent à parler aussi des miennes ; l'Électeur y aura sans doute pris intérêt; mais pour cela, je vous en prie en grâce, ne négligez pas les vôtres.

« Adieu, princesse; vous connaissez depuis longtemps mon tendre et sincère attachement pour vous : libre ou prisonnier, il sera toujours le même.

«c Àvez-vous mandé notre désastre à M me d'Ecquevilly?

« L.-À.-H. de Bourbon. *

Cette lettre achevée, le duc d'Enghien tira de la poche de son habit un petit cahier sur lequel il avait l'habitude de consigner chaque jour les principaux événements de la journée, et il écrivit ce qui suit :

« Le jeudi i5, à Ettenheim, ma maison cernée par un détachement de dragons et des piquets de gendar-

merie, total de deux cents hommes environ, deux généraux, le colonel de dragons, le colonel Chariot de la gendarmerie de Strasbourg ; à cinq heures. A cinq heures et demie/ les portes enfoncées; emmené au moulin près la Tuilerie ; mes papiers enlevés, cachetés ; conduit dans une charrette entre deux haies de fusiliers jusqu'au Rhin.

€ Embarqué pour Rheinau. Débarqué et marché à pied jusqu'à Pfosheim; déjeuné dans l'auberge ; monté en voiture avec le colonel Chariot, le maréchal-deslogis de la gendarmerie, un gendarme sur le siège et Grunstein. Arrivé à Strasbourg chez le colonel Chariot vers cinq heures et demie, transféré une demiheure après dans un fiacre à la citadelle.

c Mes compagnons d'infortune venus de Pfosheim â Strasbourg avec des chevaux de paysans, dans une charrette; arrivés à la citadelle en même temps que moi. Descendus chez le commandant; logés dans son salon pour la nuit, sur des matelas par terre. Des gendarmes à pied dans la pièce d'avant; deux sentinelles dans la chambre; une à la porte. Mal dormi. >

InquUItlon.

La lettre écrite par le duc d'Enjghien à la princesse Charlotte parvint-elle à son adresse? Il est permis d'en douter.

11 serait toutefois, dans le cas de la négative, souverainement injuste d'en accuser le major Machim qui, lidèle à sa promesse, ne manqua pas de remettre cette lettre au général Levai, puisqu'on n'en entendit plus parler.

Quant à la malheureuse princesse, aussitôt son arrivée à Strasbourg, son premier soin fut de s'enquérir de la demeure des différents personnages qu'elle allait avoir à visiter, et déjà elle se disposait à se rendre à la préfecture, lorsqu'elle entendit frapper à la porte de sa chambre.

— Entrez, dit-elle.

Deux hommes étaient en face d'elle.

L'un en bourgeois, l'autre en uniforme d'officier de gendarmerie.

Cette double visite n'annonçait rien de bon.

— La citoyenne Charlotte de Rohan ! demanda l'officier. •

— C'est moi, monsieur, répondit-elle ; que désirezvous?

— Vous avez sur vous des papiers qui attestent votre identité?

— Les voici, monsieur.

Et la princesse, tirant de son corsage quelques papiers, les remit à l'officier, qui les déplia, les lut lentement et les passa ensuite à son compagnon.

— La citoyenne est bien la ci-devant princesse Charlotte, et elle a un passe-port qui lui permet de circuler d'Ettenheim à Strasbourg.

— C'est bien, répondit l'autre.

Puis s'adressant à son tour à la princesse :

— Veuillez vous asseoir, madame, fit-il en. abandonnant la forme officielle du langage républicain, et répondre aux questions que je vais vous adresser.

— Au moins serait-il bon, monsieur, que je susse à qui je dois répondre.

— C'est juste. Je suis, madame, l'accusateur public, et mon devoir est de vous interroger.

Bien que, depuis la chute de Robespierre, les accusateurs publics eussent sensiblement perdu de leur horrible réputation de pourvoyeurs de guillotine, en entendant prononcer ces mots, la princesse ne put se défendre d'un mouvement de frayeur et tressaillit légèrement .

— Je suis à vos ordres, monsieur, dit-elle.

— Vous habitez ordinairement Ettenheim?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes mariée secrètement au ci-devant duc d'Enghien?

— Permettez-moi de ne point répondre à cette question.

194 Lft CRIMl Dl 1804.

— Soit! Qu'êtes-vous venue faire à Strasbourg?

— Solliciter la faveur de voir M. le duc d'Enghien.

— Vous ne l'obtiendrez pas.

— J'essaierai, du moins.

-*— C'est inutile.

— Si je ne puis le voir, dit-elle en s' animant, dans une situation semblable, un être absolument dévoué, qu'aucune crainte ne peut arrêter, peut espérer n'être pas inutile.

— Je vous répète que vous ne pourrez voir le prisonnier et que des ordres formels sont donnés à cet égard.

— Laissez-moi tenter une démarche.

— Elle pourrait avoir un résultat tout opposé à celui que vous attendez.

— Quand elle devrait servir à me faire partager son sorti

— Encore une fois, croyez-moi ; renoncez à ce dessein, ou vous me placeriez dans l'obligation de vous mettre dans l'impossibilité de le tenter.

La princesse comprit qu'elle n'obtiendrait rien. Elle s'était contenue jusqu'alors, mais des larmes s'échappèrent de ses yeux.

— Monsieur, au nom du ciel, dites-moi, de grâce, où est M. le duc d'Enghien.

— Il est emprisonné à la citadelle *

— Mais de quel crime esUl donc accusé?

— De complot contre la vie du premier consul.

— Mais c'est impossible !

— Madame, reprit l'accusateur public, vous pouvez retourner à Ettenheim, cl je n'ai aucun ordre pour

vous retenir â Strasbourg; mais, encore une fois, ne vous obstinez pas à y demeurer plus longtemps, et profitez au plus vite de la liberté qui vous est accordée de quitter la France aujourd'hui.

Et les deux hommes se retirèrent.

Devant la menace implicitement contenue dans les paroles de l'accusateur, la princesse n'avait pas à hésiter : la mort dans l'âme, elle reprit tristement le chemin d'Ettenheim.

Pendant ce temps, le prisonnier comptait les heures dans son réduit de la citadelle et s'ingéniait vainement, en rappelant ses souvenirs, à deviner sur quoi pouvait se baser l'accusation qui avait servi de prétexte à son arrestation.

On lui avait permis de se promener dans le petit jardinet qui est attenant au pavillon où on l'avait relégué, et, comme on lui avait laissé les communications libres avec le marquis de Thumery, le lieutenant Schmidt et le chevalier Jacques, son secrétaire, il causait avec eux et leur exprimait le regret qu'il éprouvait d'être séparé du baron de Grunstein à qui on avait donné une chambre isolée dans un autre corps de bâtiment, lorsqu'on lui annonça la visite de l'inévitable commandant Chariot, accompagné du commissaire de police, le citoyen Popp.

— Que veulent-ils encore? demanda le prince,

Mais on ne le lui dit point.

Ce n'était plus à lui qu'il appartenait d'interroger; son rôle se bornait désormais à répondre.

Les deux zélés fonctionnaires de Bonaparte venaient pour procéder à l'ouverture des papiers saisis chez

le prince et à leur classement ; or le trayail devait être fait en sa présence, et il fallait qu'il assistât muet et impassible à la lecture de sa correspondance intime; qu'il entendît déchiffrer malhabilement, par des agents, des lettres qu'il avait reçues de la princesse Charlotte et dans lesquelles il n'était question que de choses de cœur, celles que lui avaient écrites son père et son grand-père, etc., toutes consacrées aux épanchements de la famille.

Oh ! l'horrible profanation que celle-là !

Des étrangers, des indifférents, des ennemis, sont tout à coup initiés aux plus secrètes pensées de votre cœur.

Ils épellent stupidement, et pour y trouver un sens qu'ils ignorent, ces phrases qui vous ont consolé dans vos jours de tristesse, ces mots de tendresse qui ont parfumé votre âme.

Et parfois un sourire niais, indécent» se dessine sur la physionomie bestiale de l'homme qui lit et déflore les chastes et naïves expressions amicales, affectueuses, passionnées, qui traduisent si bien la pensée intime de la personne qui vous écrivait.

Oh ! c'est un supplice affreux que celui-là, et il faut être bien maître de soi pour s'empêcher de sauter à la gorge de l'indiscret qui va ainsi, fouillant dans votre vie, pour en examiner les plus intimes secrets et en tirer toutes les inductions qu'il lui plaira imaginer.

Le duc d'Enghien, le front pâle et le regard sombre, assistait à cet inventaire policier, et il frémissait d'impatience et de colère, quand les mains du commissaire ouvraient une lettre de la princesse.

Toutefois, il se rappelait qui il était, et il se disait qu'après tout, ce commissaire n'était qu'un simple instrument, inconscient de la bassesse de son action, et il fut assez fort pour ne rien laisser voir de la souffrance qu'il endurait.

Quand cette triste besogne fut terminée, il demanda au commandant ce qu'il comptait faire de ces papiers.

— Les envoyer à Paris par un courrier extraordinaire.

A Paris, c'est-à-dire à d'autres personnes, qui, à leur tour, plongeraient avidement le même regard curieux au milieu de toutes ces lettres, au premier consul qui, le soir, au coin du feu, s'amuserait à lire à Joséphine les tendres billets de la princesse Charlotte.

— Eh bien, soit ! se dit le prince ; qu'ils lisent tout ce qu'ils voudront : il n'y a rien dans tout ceci qui ne montre que je me suis toujours conduit comme un chrétien, un bon et loyal gentilhomme, et que je suis digne de l'affection de celle pour laquelle je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang.

Et il tourna le dos aux deux hommes de police, sans plus s'occuper d'eux.

Tout le reste de la journée parut d'une longueur désespérante au prince ; il dîna en moins d'une demiheure, et sortit un peu après pour faire quelques tours de jardin; mais sa pensée voyageait dans l'espace, habitué qu'il était à la vie active; il se demandait comment il pourrait se résigner à végéter tristement dans cette prison...

H rentra dans sa chambre, fit longuement ses de-

voirs religieux, pour demander à Dieu la patience et la soumission à ses divines volontés, et se coucha.

Comme la nuit précédente, la garde veilla à sa porte, et le major Machim vint, alors qu'il venait de se mettre au lit, s'informer de son état de santé et savoir s'il ne manquait de rien.

Le prince le remercia, et avant de s'endormir, il consigna sur son journal, selon sa coutume, les événements de la journée.

« Vendredi 46. — Prévenu que j'allais changer de logement, je suis à mes frais pour la nourriture, et probablement le bois et la lumière. Le général Levai, commandant la division, accompagné du général Fririon, l'un de ceux qui m'ont enlevé, viennent me voir. Leur abord très-froid. Je suis transféré dans le pavillon à droite en entrant sur la place, en venant de la ville. Je puis communiquer avec les chambres de MM. de Thumery, Jacques et Schmidt par des dégagements; mais je ne puis sortir, ni moi, ni mes gens; on m'annonce pourtant que j'aurai la permission de me promener dans un petit jardin qui se trouve derrière mon pavillon. Une garde de douze hommes et un officier est à ma porte. Après le dîner, on me sépare de Grunstein, auquel on donne un logement seul, de l'autre côté de la cour. Cette séparation ajoute encore à mon malheur. J'ai écrit ce matin à la princesse. J'ai envoyé ma lettre par le commandant au général Levai; je n'ai point de réponse.

« Je lui demandais d'envoyer un de mes gens à Est; sans doute tout me sera refusé. Les précautions

sont extrêmes de tous côtés pour que je ne puisse communiquer avec qui que ce soit. Si cette position dure, je crois que le désespoir s'emparera de moi. À quatre heures et demie, on vient visiter mes papiers, que le colonel Chariot, accompagné d'un commissaire de sûreté, ouvre en ma présence. On les lit superficiellement. On en fait des liasses séparées, et on me laisse entendre qu'ils vont être envoyés à Paris. Il faudra donc languir des semaines, peut-être des mois. Le chagrin augmente, plus je réfléchis à ma cruelle position. Je me couche à onze heures ; je suis excédé, et je ne puis dormir. Le major de la place, M. Machim, a des formes très-honnêtes ; il vient me voir quand je suis couché; il cherche à me consoler par des mots obligeants. »

Laissons pour un moment le prince, et revenons au général Caulaincourt, qui reçut dans cette même journée du vendredi la réponse à la lettre que M. deTalleyrand l'avait chargé de faire parvenir au baron d'Idelsheim.

Elle était selon que la pouvait désirer le ministre.

L'Électeur de Bade se montrait très-contrarié du souci que les émigrés d'Offenbourg donnaient au premier consul ; il lui en exprimait tous ses regrets et lui promettait de rendre une ordonnance d'expulsion contre tous ceux qui conspireraient.

Caulaincourt était charmé ; mais ce qui le ravit encore davantage, c'est que, le lendemain, il reçut la visite du capitaine Rosey, la créature et le complice de l'agent Méhée de la Touche qui, sous la direction de

celui-ci et du citoyen préfet Shée, avait été envoyé à Munich afin d'obtenir de M. Drake, en se présentant à lui comme aide-de-camp d'un général républicain, des renseignements précis sur les relations qui existaient entre le cabinet anglais et les émigrés d'Allemagne avec lesquels les républicains étaient alliés, au dire de Méhée de la Touche, pour renverser le premier consul.

Cet honnête officier, qui occupait le grade d'adjudant-major au 9 e de ligne, avait reçu du citoyen Shée pour cette honorable mission une somme de 600 fr. sur le fonds de police.

On voit que sous le Consulat, on pouvait avoir des espions du premier choix dans les prix doux, et qu'au besoin, on les pouvait recruter jusque dans l'armée.

Donc le capitaine, agent de Méhée, était parvenu à soutirer de l'argent et des lettres au crédule ministre anglais, qui avait cru les remettre à un républicain affilié au soi-disant complot imaginé par Méhée de la Touche.

Et il venait, tout fier de sa trahison, apporter le tout au général Caulaincourt, pour que celui-ci le transmît au premier consul, qui se plongeait avec délices dans tous les détails de cette intrigue de basse police, au milieu de laquelle s'agitaient, espionnaient, se vendaient mutuellement et volaient de concert tous les plus vils personnages de l'époque.

Le général Caulaincourt n'eut donc plus qu'à rédiger le lendemain un long rapport qui renseignait M. de Talleyrand sur la façon dont il avait rempli toutes les instructions qu'il avait reçues lors de son

départ, sur le soin qu'il avait apporté dans l'exécution des arrestations à lui confiées, et enfin qui contenait ses observations touchant la mission du capitaine Rosey, dont il joignait le rapport au sien, ainsi que la lettre du baron d'Idelsheim.

Trompeuses Illusions.

Le journal du duc d'Enghien va nous apprendre comment le prisonnier passa sa troisième journée de captivité.

c Samedi il. — Je ne sais rien de ma lettre. Je tremble pour la santé de la princesse; un mot de ma raain la réparerait. Je suis bien malheureux. On vient de me faire signer le procès-verbal de l'ouverture de mes papiers. Je demande et obtiens d'y ajouter une note explicative, pour prouver que je n'ai jamais eu d'autres intentions que de servir et faire la guerre. Le soir, on me dit que j'aurai la permission de me promener dans le jardin, même dans la cour, avec l'officier de garde, ainsi que mes compagnons d'infortune, et que mes papiers sont partis pour Paris,

par courrier extraordinaire. Je soupe et me couche plus content. »

La note que le prince put joindre au procès-verbal était adressée au premier consul, et elle reproduisait ce qu'il avait dit de vive voix au commandant Chariot et au major Macbim : qu'il était absolument ignorant du complot tramé par Cadoudal et qu'il repoussait avec horreur toute tentative de ce genre, mais qu'il ne pouvait supposer qu'on lui fit un crime d'avoir soutenu les armes à la main les droits de sa famille et de son rang.

Il écrivait selon qu'il pensait, sans détours, avec la franchise d'un honnête homme, et il ne doutait pas que cela suffit pour être cru.

Étranger à toutes les intrigues et aux secrets desseins de ses ennemis, il persistait à n'envisager tout ce qui se passait que comme le résultat d'une erreur qu'on ne tarderait pas à reconnaître et à réparer, et, satisfait d'avoir fourni des explications qu'il pensait nécessaires, il put écrire sur son journal : « Je soupe et me couche plus content. »

Tandis qu'il attendait donc patiemment la fin de sa persécution, les gens qui travaillaient à sa perte ne restaient pas inactifs.

Aussitôt le dépouillement des papiers terminé, le citoyen Popp s'empressa d'en instruire le citoyen Real en lui adressant la lettre suivante :

LE CftlMB DE 1804. 203

Le substitut du commissaire du gouvernement près le tribunal criminel du Bas-Rhin pour l'arrondissement de Strasbourg, au citoyen Real, etc.

c Strasbourg, 26 ventôse an XII.

« Citoyen conseiller d'État,

« J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'en vertu des actes du gouvernement transmis par le général Ordener, j'ai été chargé par le conseiller d'État préfet d'examiner, conjointement avec le colonel Chariot, les papiers saisis sur le duc d'Enghien, à l'époque de sa translation d'Ettenheim sur la rive gauche du Rhin.

« Nous avons procédé à cette opération avant-hier soir et hier matin ; les papiers que nous avons joints à notre procès-verbal ont été remis sur-le-champ au général Ordener, et par lui adressés au premier consul par un courrier extraordinaire, parti hier à trois heures de l' après-dîner.

« Nous allons continuer la vérification des papiers de toutes les autres personnes déposées à la citadelle. Ces opérations nous laissent à peine quelques moments pour la correspondance la plus essentielle.

« Nous saisirons le premier moment opportun, le chef d'escadron Chariot et moi, pour coucher par écrit -la relation des deux entrevues que nous avons eues avec le duc ; peut-être ne vous paraîtra-t-elle pas sans intérêt. >

Jusque-là* ce rapport n'avait rien qui le distinguât

de tous les rapports du même genre, et il était tout naturel qu'il fut adressé sous cette forme.

Mais où apparaît dans toute sa singularité un trait des mœurs de l'époque, c'est dans la façon dont le commissaire de police, en le terminant, crut devoir appeler l'attention du gouvernement sur le commandant Chariot.

Toute hiérarchie disparaissait devant le rapport secret ; aussi n'était-ce pas le général qui recommandait le chef d'escadron, le supérieur prenant en main la cause de son inférieur, comme cela est d'usage; non.

Alors que la police tenait le gouvernail, c'était elle qui décernait les brevets de civisme, de bonne conduite et de services rendus.

Aussi le brave Popp, satisfait du commandant, glissa-t-il son éloge dans son rapport par le paragraphe suivant :

« Je dois à la justice, citoyen conseiller d'Etat, de vous parler du citoyen Chariot; dans le compte qu'il a rendu au général Moncey de l'expédition d'Ettenheim, il a demandé un avancement promis depuis bien longtemps et bien dû au brave Pfersdorff; mais sa modestie l'a empêché de parler des excellentes dispositions que lui, Chariot, a faites, du sangfroid et de l'énergie qu'il a montrés dans cette circonstance et des dangers imminents qu'il a courus, au moment où il a sommé le duc et les siens de se rendre, et que celui-ci l'a couché enjoué. Témoin du récit que le duc en a fait lui-même et du regret

qu'il paraît éprouver de ne pas avoir tué ledit Charlof, je dois cet hommage à la vérité.

c Signé : Popp. »

Tandis que le commissaire correspondait de la sorte avec le citoyen Real, pour se conformer à la tradition, il envoyait un double de son rapport, bien entendu élagué de ce qui concernait Chariot, au général Ordener, qui, à son tour, l'adressait au premier consul avec cette lettre :

* Strasbourg, le 26 ventôse an XII (15 mars 1804).

« J*ai l'honneur de vous adresser, mon général, le procès-verbal et les papiers qui ont été saisis chez le duc d'Enghien. A mesure que ceux des autres individus seront vérifiés, le général Caulaincourt vous les fera passer. Quoique ma mission soit remplie, j'attendrai vos ordres pour mon retour à Paris.

« Ordener. »

Un courrier extraordinaire fut expédié sur Paris.

Il portait le rapport du général Caulaincourt et celui du général Ordener. Ce fut le major Machina qui instruisit le duc d'Enghien de l'envoi de ce courrier, et lorsque le prince apprit que ses papiers étaient en route pour la capitale, il s'en réjouit, en pensant que lorsque le premier consul en aurait pris connaissance, il se hâterait de lui faire rendre sa liberté.

— Sans doute, se répétait-il sans cesse à lui-même, tout cela est un malentendu ; le premier consul, trompé

206 LR CfUME DE 1804.

par quelque faux rapport, a obéi à un premier mouvement de colère et a ordonné mon arrestation ; mais, dès qu'il s'apercevra, dès qu'il aura la preuve que je ne suis absolument pour rien dans le complot dont il est question, il s'excusera et me fera relâcher de suite.

Pauvre jeune homme ! il ne pouvait savoir que toute la mise en scène déployée pour motiver son arrestation n'était qu'une indigne comédie, et que son sort était décidé depuis longtemps.

Au reste, son erreur fut de courte durée.

Il écrivait cela le samedi.

Le dimanche, on lisait sur son calepin :

« Dimanche /S. — On vient m' enlever à une heure et demie du matin ; on ne me laisse que le temps de m'h^biller ; j'embrasse mes malheureux compagnons, mes gens ; je pars seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel Chariot m'a annoncé que nous allons chez le général de division, qui a reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec six chevaux de poste sur la place de l'église. On me campe dedans. Le lieutenant Pétermann monte à côté de moi ; le maréchal-des-logis Blitersdoff sur le siège, deux gendarmes, un dedans, l'autre dehors... »

Ce furent les dernières lignes qu'il traça.

Mais racontons ce qui précéda ce départ, et pour cela retournons à la Malmaison, où nous avons laissé Bonaparte seul, attendant impatiemment le résultat des

instructions criminelles qu'il avait données à ses généraux.

Le jour même de l'arrestation du duc d'Enghien, c'est-à-dire le jeudi 3A ventôse (15 mars), le premier consul avait repu une dépêche télégraphique de Strasbourg qui lui avait annoncé l'heureux résultat de l'expédition.

Bonaparte se frotta les mains.

Real sourit avec satisfaction et donna à son visage une si complète expression de joie, que le premier consul crut devoir l'en récompenser en lui pinçant familièrement l'oreille, ce qui était de sa part une marque du plus vif contentement.

— Il est pris! s'écria Bonaparte.

— Il faut le juger, ajouta Real, en donnant cours à son ardent désir de plaire à son maître.

Hais celui-ci le regarda d'une façon singulière, et le malheureux conseiller comprit qu'il eût mieux fait de ne rien dire,

— Certainement qu'il faut le faire juger, répondit Bonaparte.

Real saisit la nuance et en fit son profit.

— Il faut convoquer de suite un conseil de guerre composé des principaux généraux du Sénat.

Real se garda bien d'émettre un autre avis.

Il alla s'asseoir devant la table sur laquelle il avait l'habitude d'écrire, et il attendit que le premier consul lui dictât la formule de convocation, et, tout en s'asseyant, il songea que, contrairement à son habitude, Bonaparte n'avait pas dicté une seule lettre, depuis qu'il était à la Malmaison.

Cette infraction à la coutume avait attiré l'attention de Joséphine, qui, voyant son époux passer la plus grande partie de son temps à se promener dans le jardin avec une sorte d'agitation fébrile, s'en était émue.

Plusieurs fois, le nom du duc d'Enghien avait été prononcé par Bonaparte, et Joséphine avait vite deviné ce que celui-ci machinait, et comme il n'avait pas su résister au plaisir d'annoncer à son entourage d'intimes la nouvelle que le télégraphe venait de lui apporter, Joséphine comprit de suite que la perte du prince était résolue.

Or, comme elle avait horreur de l'effusion du sang royal, comme, « avec cette prévoyance du cœur propre aux femmes, elle apercevait peut-être dans un acte cruel des retours de vengeance possibles contre son époux, contre ses enfants, contre elle-même, » elle suivit Bonaparte dans son cabinet et entra presque derrière lui.

— Que veux-tu? demanda Bonaparte à Joséphine. Que viens-tu faire ici ?

— Pourquoi me cachais-tu que tu avais donné l'ordre d'arrêter le duc d'Enghien?

^— Parce que cela ne te regarde pas.

— Que vas-tu faire de lui maintenant?

— Je l'ignore; mais certainement la justice prononcera sur son sort; il est le chef et l'instigateur de toutes les conspirations formées contre moi.

— Veux-tu donc qu'il meure?

— Eh! que sais-je?

— Oh ! tu ne feras pas cela, Bonaparte ; ce serait un crime !

— Vraiment !

Joséphine s'approcha tout doucement de son mari, lui prit les mains dans les siennes, et croyant l'instant favorable, elle lui dit avec une douce expression de tendresse :

— Je t'en prie, Bonaparte, ne te fais pas roi. C'est ce vilain Lucien qui te pousse ; ne l'écoute pas !

— Mais tu es folle, ma pauvre Joséphine ; pourquoi viens-tu me parler de royauté à propos du duc d'Enghien ?

— Parce que je vois bien que tu veux frapper un Bourbon et te faire proclamer roi ensuite; mais je t'en conjure, ne fais pas cela ! ne fais pas cela !

Et, fondant en larmes, Joséphine leva vers lui des mains suppliantes.

Bonaparte, qui jusqu'alors avait écouté sa femme sans trop d'impatience, brusqua l'entretien.

— Assez, Joséphine, lui dit-il durement ; tu es une femme; tu n'entends rien à la politique; ton rôle est de te taire; laisse-moi.

Et, la prenant par le bras, il la conduisit malgré ses larmes hors du cabinet.

Puis, revenant vers Real, qui était resté témoin muet de Cette scène, il lui dit :

— Voyons, maintenant; occupons-nous de cette affaire.

— Je suis à vos ordres, général.

Bonaparte s'était assis et semblait réfléchir profondément; il demeura longtemps pensif, puis soudain il se releva :

— Envoyez Tordre de faire partir immédiatement

et en poste le duc d'Enghien pour Paris ; quant aux autres prisonniers, ils ne seront amenés que par le service ordinaire des diligences. Le duc voyagera sous le nom de Plessis, dans une berline attelée de six chevaux de poste ; les relais seront commandés d'avance, et toutes les dispositions seront prises pour que le voyage s'accomplisse le plus rapidement possible; le départ s'effectuera dans la nuit.

Real écrivit et signa.

Bonaparte relut.

— ■ C'est bien, dit-il ; envoyez en double aux généraux Caulaincourt et Levai par un courrier extraordinaire.

Le courrier partit le soir même et arriva dans la nuit du samedi au dimanche à Strasbourg.

Le premier consul s'était réservé le soin de prévenir Murât, gouverneur de Paris, pour qu'il eût à convoquer une haute cour selon les indications qu'il lui donnait,

La besogne que lui taillait son illustre beau-frère souriait médiocrement à Murât; cependant, pour se conformer à l'ordre qu'il en reçut, il commença par mander chez lui le colonel Préval, qui commandait alors le 3 e régiment de cuirassiers, et après lui avoir appris que le duc d'Enghien venait d'être arrêté à la frontière* en flagrant délit de conspiration et qu'on allait le traduire devant un conseil de guerre, il lui proposa tout net de remplir près de ce tribunal les foncticms de rapporteur.

Le colonel, qui avait servi, avant la révolution, dans le régiment du duc d'Enghien, ouvrit l'oreille à cette

accusation de conspiration, formulée d'une façon si catégorique.

Il savait bien qu'un Condé pouvait prendre les armes pour tenter la restauration du roi de France; mais il se disait qu'il était impossible qu'il descendît au rôle d'un vulgaire conspirateur.

Aussi refusa-t-il d'accepter l'offre qui lui était faite.

— Mon père et mon oncle ont servi pendant plus de vingt ans dans le régiment d'Enghien, dit-il; j'ai eu, à mon tour, l'honneur d'y appartenir ; je ne saurais remplir les fonctions que le premier consul veut bien me confier. Veuillez, général, l'en instruire et lui présenter mes excuses.

Cette réponse simple et digne donna à réfléchir à Murât.

Après le colonel Préval, il reçut le colonel Lacuée, fils du comte de Cessac; à son tour, celui-ci refusa avec indignation de tremper dans cette ténébreuse machination.

Murât comprit qu'il était engagé dans une mauvaise affaire, et il envoya au premier consul un billet pour le prévenir de son insuccès, en le rejetant sur le peu d'habitude qu'il avait des négociations de ce genre et sur son état actuel de maladie, qui augmentait encore son incapacité.

Il s'attendait à une explosion de colère formidable.

Il n'en fut rien.

Le "premier consul avait réfléchi de son côté; il avait craint que la convocation d'une haute cour militaire ne créât, en raison même de son importance, une solennité à l'affaire qui lui serait soumise, de

nature à mécontenter fortement les royalistes ralliés à son gouvernement et à s'en faire à nouveau des ennemis, ce qui réduirait à néant tous les efforts qu'il avait faits pour se les rattacher.

Et puis ensuite, il faut bien le dire, une haute cour jugeant* avec impartialité ne pouvait guère faire autrement que d'acquitter le prévenu, puisqu'on n'avait aucune preuve de culpabilité à invoquer contre lui.

Or, ceci n'aurait pas fait l'affaire de Bonaparte, qui voulait une condamnation quand même, et qui jugea avec raison qu'il l'obtiendrait beaucoup plus facilement d'une commission militaire triée sur le volet et entièrement à sa dévotion.

Les officieux dn crime.

Le samedi 26 ventôse, les premières lueurs de l'aube blanchissaient à peine les vitres des fenêtres de la Malmaison, que déjà Bonaparte et son fidèle Real étaient au travail.

Le maître dictait, et le conseiller écrivait.

Faisant, pour un temps, trêve à toutes les préoccupations de son gouvernement, le premier consul,

complètement absorbé par les détails de sa criminelle entreprise, s'y livrait avec un soin méticuleux ; il songeait à tout, veillait à prévoir la moindre difficulté qui eût pu surgir, de manière que les officieux qui l'aidaient dans cette vilaine action n'eussent plus qu'à se conformer strictement à l'exécution du programme arrêté.

Ce fut ainsi qu'après avoir fait choix de Vincenncs comme lieu de supplice de son prisonnier, il voulut présider lui-même à toutes les dispositions nécessaires.

Et d'abord, il chargea Real d'écrire au commandant de la forteresse pour lui demander un état détaillé de toutes les personnes qui se trouvaient en ce moment au château de Vincennes.

Il voulait savoir s'il n'y avait pas là d'yeux ou d'oreilles indiscrets.

Si élevé que fût le meurtrier, il craignait le plus infime témoin.

Le commandant Harel était un ancien sergent aux gardes françaises, devenu capitaine sous la Terreur, dont il était un des ardents amis; le 48 brumaire le mit à la retraite.

Il se lia alors avec Aréna, Ceracchi, Demerville, et prit une part active au fameux complot de l'an IX; puis, quand il vit les choses suffisamment avancées, il dénonça ses complices et les fit condamner à mort.

C'était dans les mœurs de l'époque.

Pour prix de ce service, il fut promu au grade de chef de bataillon et reçut le commandement de la forteresse de Vincennes.

Napoléon n'avait pas à craindre que la conscience de celui-là se révoltât.

Harel reçut la lettre de Real et se hâta d'y répondre dans la même journée par celle-ci :

Harel, chef de bataillon, commandant d'armes du château de Vincennes, au citoyen Real, conseiller d'État, chargé, etc.

c Vincennes, le 26 ventôse an XII de la République française.

« J'ai l'honneur de~vous adresser ci-joint l'état de situation des militaires et autres personnes habitant le château de Vincennes à l'époque de ce jour.

t J'ai l'honneur de vous saluer très-respectueusement.

c Harel. »

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