‹ Le crime de 1804Chapitre 5 sur 16 · LIBERTÉ, ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ, ÉGALITÉ

c Paris, le 29 ventôse an XII de la République française une et indivisible.

c Le gouvernement de la République arrête ce qui suit:

« Art. 1 er . — Le ci-devant duc d'Enghien, prévenu d'avoir porté les armes contre la République française, d'avoir été et d'être encore à la solde de l'Angleterre, de faire partie des complots tramés par cette dernière puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat, sera traduit devant une commission militaire, composée de sept membres nommés par le générai gouverneur de Paris, qui se réunira au château de Vincennes.

t Art. 2. — Le grand juge, le ministre de la guerre et le général gouverneur de Paris sont chargés de l'exécution du présent arrêté.

« Le premier consul, « Bonaparte.

e: Par le premier consul, « Hugues Maret. »

Cet arrêté fut publié dans le Moniteur du 30 ventôse, et il était précédé de la note suivante :

« Paris, 28 ventôse.

« Tandis que l'Angleterre envoyait Pichegru, Georges et la bande d'exécution à Paris, elle rassemblait et prenait à sa solde tous les émigrés qui se trouvent en Allemagne.

« Une circulaire du prince de Condé leur a fait un appel, il y a près de deux mois. C'est un fait connu de toute la ville de Hambourg, qu'un nommé Maillard était chargé, en cette yille, des fonds pour recruter ces malheureux et les expédier sur le Rhin.

« La rive droite du Rhin se remplissait journellement de ces nouveaux légionnaires que l'Angleterre appelle encore une fois à être les jouets et les victimes de son cruel machiavélisme.

« Un prince de Bourbon, avec son état-major et quelques bureaux, était fixé sur ce point, d'où il dirigeait le mouvement. Le prince Guéménée, ainsi que plusieurs autres officiers, devait arriver le 25 mars pour compléter l'organisation des bandes.

« Les puissances du continent s'empressent de repousser de pareils éléments de troubles; et cette nouvelle tentative du cabinet britannique n'aura pas plus de succès que le crime organisé à Paris par lui à si grands frais contre le premier consul. »

La note était faite avec la plus entière mauvaise foi, puisque,, lorsque le premier consul la dicta, il savait absolument à qr.oi s'en tenir sur les véritables intentions de l'Angleterre; mais tous les moyens sont bons quand il s'agit de frapper l'opinion publique.

le cran de 1804. Ml

Or, comme il fallait expliquer quand même la cause déterminante de l'arrêté, la note était utile; peu importait son exactitude. D'ailleurs, comme après tout le journal devait paraître à l'heure où le duc d'Engbien n'existerait plus, on pouvait être certain que l'accusé n'en contesterait pas les termes.

La veille du meurtre.

Les événements se précipitaient.

On touchait au but, et au fur et à mesure qu'on s'en approchait, on redoublait d'activité.

Bonaparte reçut des nouvelles de Murât; celui-ci, retenu chez lui par une indisposition, lui envoyait par Talleyrand la notification du choix fait pour la composition de la commission militaire, qui se composait des colonels des régiments en garnison à Paris.

Il n'y en avait aucun d'eux qui n'eût donné des gages de son entier dévoûment à la personne du premier consul, et le président de la commission, le général Pierre-Augustin Hulin, était une créature entièrement à la dévotion de Bonaparte.

En recevant cette communication, celui-ci n'eut

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aucune objection à faire. Il avait de bonnes raisons pour cela.

— La composition de la commission est bonne, se contenta-t-il de dire; mais pourquoi Murât n'est-il pas venu lui-même?

— Général, répondit Talleyrand, une forte entorse le retient chez lui.

— Une entorse! une entorse! fit Bonaparte avec Aumeur.

— Corvisart lui a défendu de quitter la chambre.

— Enfin, que dit-il de tout ceci?

— Oh! selon son habitude, il a commencé par jeter feu et flammes.

— Vraiment ! il désapprouve donc l'arrestation du duc?

— Vous savez, général, qu'il a de grandes prétentions à la générosité de caractère ; et ce n'est qu'à grand'peine que j'ai obtenu de lui qu'il désignât les membres de la commission du jugement.

— Et quelle raison donnait-il?

— Il m'a dit que c'était une tache de sang qu'on voulait imprimer à son uniforme.

— C'est avec ces phrases-là qu'il couvre sa lâcheté ; c'est bien ; tantôt, il recevra mes ordres. Mais laissons cela ! Ce qui me contrarie, c'est de n'avoir pas encore reçu la dépêche m'annonçant le départ du duc d'Enghien de Strasbourg.

— Le temps est fort brumeux depuis hier, et il est probable que le brouillard a interrompu les communications.

— C'est possible.

Bonaparte sonna.

Un aide de camp parut.

— Priez Real de venir, dit-il.

Puis, s'adressant de nouveau à Talleyrand :

— Toutes mes dispositions sont prises. Je n'attends plus que l'avis de l'arrivée du prisonnier ; mais, je vous l'ai dit, je veux prévenir toute fausse interprétation de cette affaire à l'étranger, et c'est surtout en Autriche qu'il convient non-seulement de faire savoir ce que nous avons été obligés de faire, mais encore de demander qu'on veuille bien compléter la mesure prise.

— Général, j'ai écrit hier à M. de Champagny.

— Et que lui dites-vous?

— Voici le double de la lettre.

— Lisez.

Talleyrand se plaça à l'aise dans le fauteuil qui faisait face à celui occupé par Bonaparte, et lut la lettre suivante :

A M. de Champagny, ambassadeur de France en

Autriche.

€ Paris, 28 ventôse an XII.

« Citoyen ambassadeur,

« Une multitude de faits et de preuves, résultant de la procédure qui s'instruit à Paris, ayant mis en évidence la complicité d'un comité d'émigrés français résidant à Offenbourg et à Ettenheim, le gouvernement a senti qu'il n'y avait pas un moment à perdre

pour s'assurer de conspirateurs qui, attendant aux portes de Strasbourg le succès des machinations détestables tramées par leurs complices de l'intérieur, ne cessaient pas d'ailleurs d'entretenir avec eux une correspondance d'argent et d'avis, dont tous les détails ont été connus.

c II est présumable qu'une partie des conspirateurs qui composent le comité d'Olïenbourg aura essayé de se retirer à Fribourg et dans ses environs, ou en remontant davantage vers les frontières de la Suisse; les rapports d'amitié et de bon voisinage qui subsistent entre la France et la cour impériale, et de plus les sentiments bien connus de Sa Majesté impériale, ne permettent pas de douter qu'elle se soit empressée d'éloigner des hommes aussi criminels; et pour prendre à cet égard une mesure complète, Sa Majesté jugera sans doute convenable d'ordonner l'éloignement absolu et irrévocable de tout ce qui pourrait rester d'émigrés français tant à Fribourg que dans le Brisgau, dans toutes les possessions autrichiennes de la Souabe et sur les frontières de la Suisse, de manière qu'aucun des émigrés ne puisse se trouver à moins de cinquante lieues des frontières française et helvétique.

« C'est un acte de précaution, une mesure d'utilité réciproque qui se lie d'ailleurs à l'exécution de l'article 4 cr du traité de Lunéville, et que vous êtes autorisé à requérir par une note officielle, s'il est besoin; mais on se persuade que Sa Majesté n'aura besoin que d'avoir connaissance des explications verbales que vous aurez d'abord à cet égard avec le comte de

Cobenzel, pour se porter d'elle-même à faire ce que désire le premier consul, et ce que réclament l'intérêt bien entendu et la tranquillité des deux puissances. « J'ai l'honneur, etc.

« Ch.-Maur. Talleyrand.

€ P. S. — J'ajoute un mot à ma dépêche de ce jour, et c'est pour vous confirmer ce que vous aurez déjà appris par les rapports de Carlsruhe, savoir : que le duc d'Enghien se trouve au nombre des personnes qui ont été arrêtées à Ettenheim. Cette circonstance va grossir l'événement et donner plus d'amertume aux observations. C'est pourquoi il faut parler haut et nettement. Croyez qu'on se fie à votre langage ; nous savons que vous avez toujours celui de la place et de la chose. »

— C'est bien, fit Bonaparte en se levant. En attendant les nouvelles de Strasbourg, venez faire un tour de jardin.

Et les deux hommes, sortant du cabinet, se dirigèrent vers la grande allée qui s'étendait devant les fenêtres du salon. La conversation se continua touchant les instructions à donner aux divers autres représentants de la France à l'étranger.

Pendant ce temps, Joséphine était dans le salon, causant avec Joseph Bonaparte , frère du premier consul, et naturellement, l'arrestation du duc d'Enghien était le sujet de l'entretien.

— Oui, disait Joséphine, Bonaparte est très-irrité contre les émigrés, et il vient de faire arrêter le duc

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d'Enghien à la frontière. Quel sort lui réserve-t-il? Je l'ignore ; mais je crains ses conseillers, surtout ce maudit boiteux.

C'était Talleyrand que Joséphine désignait ainsi; tout en parlant, elle leva les yeux et l'aperçut en compagnie de son mari.

— Justement le voici; dit-elle ; Bonaparte vous entretiendra probablement de cette affaire; tâchez de le porter à l'indulgence, mais surtout, ne lui dites pas que je vous en ai parlé.

— Soyez tranquille.

Et Joseph, qui venait faire visite à son frère, sortit du salon pour aller à sa rencontre. En le voyant, Bonaparte quitta M. de Talleyrand et continua sa promenade avec lui, et ses premiers mots furent pour lui apprendre l'événement.

Joseph l' écouta, puis, lorsqu'il eut teripiné :

— Le duc d'Enghien! dit-il; c'est à son grandpère, le prince de Condé,que je dois d'être entré dans l'artillerie, au lieu des ordres auxquels j'étais destiné ; j'étais alors au collège d'Autun , et c'est le prince de Condé qui, s'intéressant à moi, voulut se charger de me fournir les moyens d'embrasser la carrière militaire.

— C'est possible ; mais aujourd'hui ils conspirent tous contre moi.

— Qu'as-tu donc à redouter d'eux? Tu es puissant, maître de la France : sois clément !

— Je veux, te dis-je, faire trembler ces gens-là et leur enseigner à se tenir tranquilles.

— Que feras-tu donc du duc?

— Ce que la commission qui est chargée de le juger décidera.

— Hélas ! qui nous eût dit, au temps dont je parle, que nous aurions un jour à délibérer sur le sort du petit-fils du prince de Condé I

— Ah ! fit Bonaparte avec impatience.

— Mais, tu Tas dit toi-même, tu es ennemi de toute réaction, et ne crois-tu pas, en admettant la culpabi" lité du duc d'Enghien, qu'en te montrant généreux...

Bonaparte s'arrêta dans sa marche, et se retournant brusquement vers son frère :

— C'est Joséphine qui t'a soufflé toutes ces belles idées-là, n'est-ce pas?

— Mais...

— Eh bien, fais-moi le plaisir de les garder pour toi; restes-tu à dîner avec nous?

— Cela ne m'est pas possible ; j'ai invité quelques personnes à dîner à Morfontaine, et je suis obligé d'y retourner.

— En ce cas, je te laisse ; va causer avec Joséphine: je rentre travailler:

Et tournant le dos sans plus de façon à son frère, le premier consul revint dans son cabinet, où Real entrait à son tour au bout d'un moment.

Quelques instants plus tard, une dépêche télégraphique, datée de Strasbourg, apportait la nouvelle du départ du prince de cette ville dans la nuit du 26 au 27 ventôse.

Et à peine était-elle lue par le premier consul, qu'un courrier arrivait à toute bride annoncer l'arrivée du pirnce à Paris.

— Enfin ! s'écria Bonaparte.

Puis s'adressant à Real :

— Écrivez, lui dit-il.

Real reprit son poste accoutumé.

Le premier consul dicta :

Au citoyen Harel.

€ La Malmaison, 29 ventôse an XII, quatre heures et demie.

f Un individu dont le nom ne doit pas être connu, citoyen commandant, doit être conduit dans le château dont le commandement vous est confié ; vous le placerez dans l'endroit qui est vacant, en prenant les précautions convenables pour sa sûreté. L'intention du gouvernement est que tout ce qui lui sera relatif soit tenu très-secret et qu'il ne soit fait aucune question sur ce qu'il est et sur les motifs de sa détention. Vous-même devez ignorer qui il est. Vous seul devrez communiquer avec lui, et vous ne le laisserez voir à qui que ce soit, jusqu'à nouvel ordre de ma part. 11 est probable "qu'il arrivera cette nuit. Le premier consul compte, citoyen commandant, sur votre discrétion et votre exactitude à remplir ces différentes dispositions.

« Par ordre du premier consul. »

Il y avait depuis le matin à la Malmaison des courriers prêts à partir et des chevaux tout sellés. Bonaparte sonna :

— Cette lettre sur l'heure à son adresse; pas une minute à perdre.

L'ordre fut exécuté immédiatement.

— A Murât maintenant, dit le premier consul.

Real, écrivez.

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