‹ Le crime de 1804Chapitre 7 sur 16 · LK CRUS DE · texte numérisé non relu

LK CRUS DE

C'était le général Savary.

— Portez cette lettre immédiatement au gouverneur de Paris, lui dit-il.

Savary monta à cheval et partit.

I*e voyage.

Le courrier qui avait été expédié de la Malmaison, dans la nuit du 24 ventôse (15 mars), aux généraux Caulaincourt et Levai, avait fait route à franc étrier; aussi était-il arriyé à Strasbourg le samedi, à onze heures du soir.

Si Bonaparte montrait, par Tordre qu'il envoyait à ceux-ci de diriger le prince immédiatement en poste sur Paris, qu'il était pressé d'en finir, les généraux déployèrent <de leur côté le même empressement à se conformer aux vues de leur maître.

Des exprès sillonnèrent bientôt les rues désertes de Strasbourg, poui* donner connaissance aux diverses autorités civiles et militaires de l'ordre reçu, de façon à ce qu'elles se missent en mesure d'y obtempérer.

Préfet, généraux, commissaire, maître de poste, tout le monde fut bientôt sur pied.

Une voiture et des chevaux furent préparés.

Ce fut le commandant Chariot qui fut chargé d'aller chercher le prince à la citadelle.

Il pouvait être une heure du matin lorsque Chariot se présenta et demanda à parler au major Machim, qui sommeillait fort tranquillement, et dut se lever et s'habiller à la hâte.

— Qu'y a-t-il de nouveau? demanda-t-il au chef d'escadron de gendarmerie.

— Commandant, je viens vous débarrasser de votre prisonnier.

— Mon prisonnier? répondit le major qui était encore à moitié endormi.

— Oui, le ci-devant duc d'Enghien.

— Est-ce qu'on lui rend la liberté?

— Je ne pense pas.

— Alors, c'est pour le transférer ailleurs?

— Oui.

— Et où le menez-vous?

— A Paris.

— Vous avez l'ordre du général commandant la division?

— Le voici, contre-signe par le citoyen préfet.

— C'est bien; venez.

Et le major conduisit le commandant Chariot à la chambre dans laquelle était incarcéré le duc d'Enghien.

Celui-ci dormait.

Au bruit que fit la clef en tournant dans la serrure, il se réveilla en sursaut.

— Qui est-là? Que me veut-on? dit-il en se dressant sur son séant. %

Et soudain, il reconnut les deux visiteurs. Ce fut le citoyen Chariot qui 'prit la parole :

— Monsieur le duc, lui dit-il, je suis chargé de vous notifier un ordre du citoyen général commandant la division, etc., qui vous enjoint de quitter immédiatement la citadelle.

— Quitter la citadelle, pour où aller?

— Chez le général, et c'est à l'instant qu'il faut me suivre.

Le duc, visiblement inquiet, ne répondit que ces mots:

— C'est bien; j'obéis.

Et il sauta à bas de son lit et s'habilla.

Le bruit qui s'était soudainement fait chez le duc d'Enghien avait éveillé les prisonniers dont les chambres communiquaient avec la sienne, et au bout d'un instant M. le marquis de Thumery, le lieutenant Schmidt et le chevalier Jacques arrivèrent tout effarés pour savoir ce qui se passait.

A la vue du commandant de la citadelle et du chef d'escadron Chariot, ils demeurèrent tout interdits.

— Que se passe- t-il donc? demanda le chevalier Jacques.

— Je l'ignore, mes bons amis, répondit le prince; mais il paraît que je vais vous quitter. Monsieur, ajouta-t-il en désignant le chef d'escadron, vient me chercher pour me conduire où il plaira au général de m' envoyer.

— Mais nous voulons partir avec vous, répliqua Jacques ; commandant, on ne peut nous empêcher d'accompagner Son Altesse.

— J'ai ordre d'emmener le duc d'Enghien seulement, dit Chariot.

— Mais c'est de la barbarie, s'écria Schmidt.

— Mes bons amis, reprit le prince, je vous remercie de cette nouvelle marque d'affection que vous me donnez ; mais, je vous en prie, imitez-moi : vous voyez qiîe je me soumets à ce qu'on exige de moi ; faites de même.

Les trois hommes étaient consternés, le chevalier Jacques surtout ; il donnait des signes de la plus grande douleur.

— Embrassons-nous, mes amis, dit le duc d'Enghien en allant vers eux, et Dieu veuille que nous puissions bientôt nous revoir !

Et l'infortuné prince serra chacun de ses compagnons dans ses bras.

Tous les trois versaient des larmes.

Seul, le prince lie pleurait pas ; mais on sentait qu'il faisait les plus violents efforts pour dominer l'émotion qui l'envahissait.

II s'arracha brusquement de l'étreinte du chevalier Jacques, et se retournant vers le chef d'escadron :

— Je suis à vos ordres, monsieur.

— Partons, fit celui-ci.

— Monsieur le gouverneur, dit le prince en passant devant le major Machim, je vous remercie de la courtoisie que vous avez apportée à mon égard dans l'exécution de vos fonctions, et je suis heureux, en partant, de vous en témoigner ma reconnaissance.

— Au revoir, monseigneur, lit le marquis de Thumery.

234 le Gnon DE 1804.

— A bientôt, dit à son tour le lieutenant Schmidt.

— Oui, à bientôt, répéta le chevalier Jacques.

— Adieu, mes amis, répondit le prince.

La porte de la chambre était ouverte.

Ce mot c adieu » résonna en un long écho dans les corridors, et en l'entendant, tous les témoins de cette scène tressaillirent malgré eux.

C'était comme un lugubre pressentiment.

Le lieutenant Pétermann et le maréchal-des-logis Blitersdorff, escortés de deux gendarmes, se tenaient extérieurement de chaque côté de la porte. Ils marchèrent derrière le prince, qui descendit l'escalier et se trouva dans la cour ; on la lui fit traverser.

La grande porte de la citadelle était ouverte.

Le petit cortège la franchit et se dirigea sur la place de l'église.

On s'arrêta; le duc d'Enghien leva les yeux.

11 vit devant lui une grande berline de voyage, attelée de six chevaux de poste, conduits par deux postillons.

Le lieutenant Pétermann ouvrit l'une des portières.

— Montez, dit-il au duc.

Celui-ci hésita un moment, puis tout à coup il s'élança dans la voiture.

Le lieutenant monta ensuite et prit place à coté de lui.

Le chien Mohiloff avait eu l'instinct de sauter dans la berline et de se blottir sous une banquette. Quand on s'aperçut de sa présence, on était déjà loin.

— Où allons-nous .donc? demanda le prisonnier.

— A Paris.

— A Paris ! ah ! tant mieux !

Le maréchal-des-logis grimpa sur le siège.

Les postillons firent claquer leur fouet.

Les chevaux s'élancèrent.

On était en route.

Le commandant Chariot regagna son logis et se coucha.

Le surlendemain, il se présenta de nouveau à la citadelle.

Cette fois, il venait chercher le colonel Grunstein, le lieutenant Schmidt, le chevalier Jacques, l'abbé Wemborn, la demoiselle Dagrain et M me la baronne de Reich.

Mais, conformément aux instructions supérieures qu'avaient reçues les généraux, on ne crut pas devoir accorder à ces prisonniers le luxe d'une voiture de poste ; on les conduisit, sous bonne escorte, au bureau de la diligence, où des places avaient été retenues, et on les invita à y monter, ce qu'ils firent sans difficulté.

Quand la diligence fut prête à partir, le commandant Chariot remit à un brigadier, qui avait surveillé les préparatifs du départ, un papier sur lequel était écrit ce qui suit :

c Strasbourg, le 28 ventôse an XII de la République française.

« Le chef du 38 e escadron de gendarmerie nationale en résidence à Strasbourg,

c Conformément aux ordres du premier consul qui m'ont été communiqués hier 27, par le général Cau-

236 LE GQDfE DE 1804.

laincourt, son aide de camp, et transmis par le conseiller d'État, préfet du Bas-Rhin,

c Ordonne au brigadier Àcker, accompagné des

gendarmes de conduire à Paris par la diligence,

au ministère du grand juge, les personnes ci-après nommées :

c L'abbé Wemborn, la demoiselle Dagrain aînée, M me de Reich, Dominique Jacques, secrétaire de l'exduc d'Enghien, le colonel Grunstein, le lieutenant Schmidt.

« Le brigadier Àcker, répondant sur sa tête de la sûreté des prisonniers, pour lesquels il devra avoir tous égards dus au malheur et les attentions compatibles avec leur sûreté, s'assurera que les militaires qui l'accompagnent seront, comme lui, bien armés.

« Le brigadier Acker jemettra au conseiller d'État Real, au ministère du grand juge, rue des Saints- Pères, n° 9, en même temps que les prisonniers, la lettre ci-jointe et les papiers saisis sur eux.

« Il se rendra ensuite aux bureaux de l'inspection générale de la gendarmerie.

« Charlot. »

Le brigadier prit place à son tour dans le lourd véhicule, et on partit pour Paris.

Les jours suivants, où s'effectuaient les départs de la diligence, des ordres semblables furent donnés à d'autres brigadiers qui conduisirent successivement à Paris M me et M Ue Lajolais, l'abbé d'Aymar, ci-devant grand vicaire du cardinal de Rohan ; Briançon, émigré rayé de la liste, qui exerçait les fonctions de contrôleur

Page 1