‹ Le crime de 1804Chapitre 8 sur 16 · LE CRU» DE · texte numérisé non relu

LE CRU» DE

de la poste aux lettres à Strasbourg, prévenu d'avoir laissé passer des lettres compromettantes adressées aux émigrés d'Allemagne; Bologne, émigré aussi rayé, et qui se trouvait également inculpé pour le fait de correspondances séditieuses; Boug d'Orschwiller, excapitaine de la légion Mirabeau, arrêté, ainsi que Bologne, à Colmar, dans la nuit du 24 ventôse; M^Klinglin-d'Essert, fortement accusée de faire partie du prétendu complot organisé par le comité d'Offenbourg; l'abbé Michel, M lle Thérèse Jacquet de Saint- Dié, maîtresse de l'ex-général Lajolais, et dans les papiers de laquelle on avait trouvé un chiffre de correspondance qui lui avait été remis par ce dernier; l'ex-représentant Chambé, M. le comte de Toulouse- Lautrec, René Aumont, Pierre d'Ixupevilliers et Thérèse Leiss, servante.

Pendant toute une semaine, le service des diligences fat presque exclusivement affecté au transport des prisonniers qui, pour la plupart, eussent été bien embarrassés pour dire de quel crime ils étaient accusés; mais cela importait peu.

La police savait bien qu'elle arrêtait passablement à la légère ; mais alors le principe : « Mieux vaut acquitter cent coupables que de condamner un innocent, » était retourné, et les préposés de tous ordres à la sûreté publique prétendaient qu'il valait infiniment mieux arrêter cent innocents que de laisser échapper un coupable.

Et, en vertu de cette interprétation, ils arrêtaient tant et plus, sûrs d'ailleurs qu'ils étaient d'être toujours approuvés par un gouvernement qui, peu sou-

cieux de la liberté des citoyens et craignant sans cesse d'être renversé, ne reculait devant aucune espèce d'abus d'autorité pour s'affermir et marcher par les voies les plus rapides, fût-ce même les moins honnêtes, à l'absolutisme complet.

La berline qui conduisait le duc d'Enghien à Paris ne s'arrêta pour ainsi dire pas ; des relais avaient été préparés partout; pendant qu'on changeait les chevaux, les voyageurs prenaient à la hâte un bouillon ou un verre de vin avec un morceau de pain, et on se remettait en route, toujours au triple galop.

Le prince était d'ailleurs fort satisfait de cette façon de voyager; il s'imaginait qu'on le conduisait aux Tuileries, en présence du premier consul, et il laissât voir au lieutenant Pétermann, qu'il n'avait aucun doute sur le résultat de cette entrevue.

— Un quart d'heure de conversation avec lui, lui disait-il, et tout sera bientôt arrangé I

Et, oubliant qu'il voyageait sous l'escorte dé gendarmes, il paraissait tout heureux de venir en France. 11 ne voyait plus dans ce quiproquo, qui le faisait prendre pour un criminel, qu'une occasion que le hasard lui fournissait de revoir son pays ; il s'amusait à rappeler, parmi les diverses villes où l'on passait, celles qu'il avait autrefois visitées et les lieux qu'il avait parcourus.

Le lieutenant causait avec lui et se montrait plein de respect et de convenance pour son prisonnier, ce à quoi celui-ci était fort sensible, et pour reconnaître les bons procédés de son gardien, il lui fit présent d'une des bagues qu'il portait à la main gauche.

us cium de 1804. 239

Les chevaux continuaient à galoper.

Le lundi, à neuf heures du soir, la berline traversait la ville de Châlons-sur-Marne.

On était encore à cent soixante kilomètres de Paris.

Le mardi, le prince, qui ne quittait plus sa tête de la portière, s'amusait à nommer les uns après les autres les villages les plus importants qui avoisinent Paris.

Soudain, il aperçut le pavillon d'octroi de la Ville t te.

— Paris ! s'écria-t-il, c'est Paris !

Et il posa la main sur son cœur qui battait violemment.

JL Tincennes.

Au moment où la berline allait franchir la barrière de la Ville tte, un gendarme à cheval, qui était en observation depuis un certain temps près du pavillon de l'octroi, s'avança au-devant du postillon et lui donna Tordre d'arrêter ses chevaux.

Celui-ci obéit ; le gendarme présenta alors un pli au maréchal-des-Jogis qui était sur le siège; BlitersdorfF le prit et, descendant de la voiture, alla le présenter

au lieutenant Michel ; celui-ci le décacheta et le lut ; puis, le remettant tout ouvert au maréchal-des-logis :

— Lisez, et prévenez le postillon, dit-il.

Blilersdorff obéit et reprit sa place sur le siège.

La berline tourna à gauche, au lieu d'entrer dans Paris, et suivit les boulevards extérieurs.

Le prince eh exprima sa surprise au lieutenant

Michel.

— Ne m'avez-vous pas dit que nous allions à Paris?

— 11 est vrai ; mais je viens de recevoir l'ordre d'y entrer par la barrière de Sèvres et de ne pas traverser la* ville, de façon à ne pas provoquer l'attention publique.

Le prince comprit le motif invoqué et sut gré même à ceux qui avaient ordonné son arrestation de lui épargner l'humiliation de passer au milieu de la capitale entre une escorte de gendarmes.

11 continua donc à regarder curieusement de droite et de gauche.

Depuis qu'il avait quitté Paris, la ville avait considérablement changé d'aspect ; on se rappelle que ce fut par une ordonnance royale rendue par Louis XVI, le 13 janvier 1783, qu'un mur d'enceinte entourant Paris avait été résolu ; mais la construction de ce mur, qui n'avait d'autre objet que les intérêts du fisc, ainsi que les barrières qui l'accompagnaient, ne furent achevées qu'en 1789.

Le duc d'Enghien ne les connaissait donc pas, pas plus que les quatre rangées d'arbres plantées au delà du mur et qui formaient les boulevards extérieurs que la berline suivait.

LIS CRIMB DE 1804. 241

Ce n'avait pas été sans quelque opposition que les Parisiens s'étaient laissé emprisonner dans un mur d'enceinte :

Le mur murant Paris rend Paris murmurant.

Il y eut un commencement d'émeute, précisément vers Belleville, La Villette, Charonne, et le parlement dut nommer des commissaires pour rassurer les propriétaires, habitants, maraîchers, cabaretiers qui, dit Bachaumont, se trouvaient grevés d'impôts directs ou indirects auxquels ils n'étaient point sujets, soit par la diminution des loyers de leurs maisons, soit par l'augmentation des derniers impôts, dont ils se regardaient comme affranchis par les limites de la capitale fixées depuis longtemps.

C'était particulièrement les édifices municipaux construits par Ledoux qui attiraient l'attention du prince, bien que ces lourds et massifs bâtiments, avec soubassement, colonnes doriques, bossages, frontons et péristyles, fussent d'assez mauvais goût; mais le duc d'Enghien, qui chérissait Paris, ne voyait que des embellissements à sa chère ville et prenait un juvénile plaisir à les considérer.

La berline dépassa bientôt les barrières Ménilmontant, Fontarabie, Vincennes, Picpus, Charenton, Croulebarbe, d'Enfer, du Maine, et arriva enfin à celle de Sèvres.

Elle suivit la rue de ce nom jusqu'à la rue du Bac, qu'elle enfila jusqu'au n° 84, à l'hôtel de Galliffet, où se trouvait alors établi le ministère des relations

extérieures; elle passa sous la porte cochère et vint s'arrêter dans la cour.

Le prince ouvrait la portière pour descendre.

Le gendarme qui se tenait à l'extérieur s'y opposa.

— Restez 9 lui dit-il.

Et il referma la portière déjà entrebâillée.

Le prince se rejeta dans le fond de la berline.

Les postillons étaient restés à cheval.

Quelques minutes se passèrent.

. Le prince vit entrer dans la cour une voiture vide, qui alla se placer au bas du perron.

Une personne s'avança sur ce perron; un laquais ouvrit la voiture; la personne monta, et le roulement des roues sur le pavé se fit entendre.

Une bonne demi-heure se passa.

Enfin la même voiture revint ; l'homme qui l'occupait descendit, entra dans les appartements, et quelques instants plus tard, les postillons de la berline recevaient l'ordre de se remettre en route.

Le duc d'Enghien se demandait où on le menait; mais il demeura bien surpris quand il vit que la berline reprenait le même chemin que celui que l'on avait suivi pour venir.

Derechef, on repassa par la barrière de Sèvres et les boulevards extérieurs.

Le prisonnier eût pu croire un instant qu'on le ramenait à Strasbourg et peut-être même à Ettenheim.

Mais cette croyance fut de courte durée*

Car, arrivés à la barrière de Vincennes, au lieu de suivre le boulevard jusqu'à celle de Montreuil, les

chevaux tournèrent à droite et s'engagèrent sur la route de Vincennes.

Le prince pâlit.

L'espérance, qui jusqu'alors l'avait soutenu, s'envola tout à coup ; il avait pensé qu'on le menait devant le premier consul, afin qu'il eût à s'expliquer sur sa prétendue complicité dans un complot auquel il était étranger, et on le transformait tout simplement en prisonnier d'Etat.

On allait l'enfermer à Vincennes !

Combien de mois, d'années le laisserait-on là?

Et il songeait involontairement à tous ces grands personnages de notre histoire, que les excès d'une politique coupable plongèrent dans les cachots pour le reste de leurs jours.

Oh ! ce fut alors que l'image aimée de la princesse Charlotte lui apparut.

C'était vers elle que sa pensée courait.

Ses yeux s'obscurcirent un moment ; son visage se contracta, mais ce ne fut qu'un éclair, et après cette involontaire concession à la faiblesse humaine, il releva le front: son regard était calme, et son visage avait repris toute sa sérénité habituelle.

— Nous allons à Vincennes, lieutenant? dit-il à l'officier de gendarmerie.

— Oui, répondit à voix basse celui-ci.

— Les Condé le connaissent, reprit le duc avec un pâle sourire.

Quelques minutes plus tard, le vieux donjon apparaissait, et sa longue masse noire se détachait morne et triste sur le ciel gris.

Rien de plus imposant que l'aspect de cette forteresse, qui, jusqu'alors, avait plus servi à retenir dans ses murs d'illustres captifs qu'à défendre la cap.tale.

Ce fut là, qu'Enguerrand de Marigny, le roi de Navarre, le duc d'Alençon, le duc et le chevalier de Vendôme, fils naturels de Henri IV, le prince de Condé, le cardinal de Retz, le prince de Conti, le duc de Longueville, Fouquet, Diderot, Mirabeau, vinrent successivement réfléchir aux vicissitudes de la politique.

Depuis le commencement du règne de Louis XV, l'ancienne maison de plaisance bâtie par Louis le Jeune en 1137, l'ancien Regale manerium, était spécialement affectée au logement des prisonniers d'État.

Au reste, la disposition particulière des bâtiments rendait cette affectation facile.

Le plan du château de Vincennes, qui présente un parallélogramme rectangle de 332 mètres sur 224, est flanqué de neuf tours, qu'on désigne sous les noms suivants :

Tour principale, qui sert d'entrée au château lorsqu'on arrive de Paris.

Elle fait face au bourg et mesure 34 mètres 56 centimètres de hauteur.

La tour du Réservoir, à l'angle nord-est, c'est-à-dire au coin de gauche.

La tour du Diable, aussi sur le côté gauche.

La tour des Salves, toujours sur le grand côté gauche du parallélogramme.

La tour du Gouverneur, encore sur le même côté.

La tour de la Reine, à l'angle de gauche et du petit

côté du plan général, c'est-à-dire le coté faisant face au parc.

La tour de la porte du Bois, à l'opposé de la tour principale, et où se trouvait l'appartement du commandant Harel.

La tour du Roi, à V opposé de la tour de la Reine, à l'angle du côté du parc et du côté droit.

La tour de Paris, à l'angle nord-ouest, c'est-à-dire à droite de la tour principale.

Quant au donjon, il occupe un grand espace sur la droite et fait face à la tour des Salves. Il est entouré d'un fossé indépendant de celui du château, ayant treize mètres de profondeur sur sept de largeur. Il est à pic et revêtu de pierres de taille ; il est en outre environné d'une enceinte composée d'une épaisse muraille et d'une porte défendue par deux tourelles; cette enceinte est couronnée d'une galerie percée de meurtrières et flanquée de quatre tourelles. Un pont très-ancien, une passerelle pour les piétons et un pont-levis, donnent accès dans le donjon.

Ce fut par la porte du Bois que la berline pénétra dans la cour du château.

Le citoyen Harel venait de recevoir la lettre du conseiller Real, lorsqu'il entendit le galop de six chevaux de poste. Avant même qu'il fût descendu, la berline s'était arrêtée devant la porte de son logement, et le citoyen Bourdon, concierge des bâtiments militaires, était accouru pour recevoir l'hôte mystérieux qui arrivait.

Harel s'avança, ouvrit la portière, et le prince descendit.

îi.

— Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas eu le temps nécessaire pour faire préparer le logement qui vous est destiné ; mais si vous voulez bien monter chez moi, vous pourrez vous y chauffer en attendant.

— Volontiers, répondit le prince ; je me chaufferai avec plaisir.

Et il allait monter l'escalier, lorsqu'il vit en descendre une dame en costume de religieuse; il se rangea auprès de la voiture pour, la laisser passer; celle-ci s'inclina légèrement.

C'était une maîtresse de pension de jeunes filles, madame Bon, qui, selon sa coutume, venait de ramener à madame Harel ses deux enfants.

Elle supposa bien que c'était un personnage de distinction, et en passant auprès du concierge, elle s'informa de son nom ; mais otlui-ci ne put le lui apprendre; plus tard, elle dit à quelqu'un que l'homme qu'elle avait vu était d'une taille ordinaire, mince de corps, et d'une tournure distinguée; il était vêtu d'une longue redingote brune d'uniforme, et portait sur sa tête une casquette à double galon d'or.

Arrivé au premier étage, le prince, sur l'invitation d'Harel, entra dans une grande pièce, où se trouvait un homme qui était assis et qui se leva à son aspect.

C'était le brigadier Aufort, ancien sergent aux gardes françaises avec Harel, et qui, devenu commandant de la gendarmerie, en résidence à Vincennes, avait conservé avec son ancien camarade des relations d'amitié très-intimes.

Un bon feu brûlait dans la cheminée; le prisonnier

s'en approcha et parut se chauffer avec une véritable satisfaction. * •

— Monsieur a sans doute besoin de prendre quelque chose? lui dit Harel; nous sommes à ses ordres.

— Je suis loin de refuser vos offres, répondit avec bonhomie le duc d'Enghien; on m'a fait venir sans m'arrêter de Strasbourg jusqu'ici ; je n'ai pu prendre que bien peu de chose depuis mon départ de cette ville. Je ne vous dissimule pas qu'en ce moment j'éprouve un extrême besoin.

— Mon Dieu! dit à son tour Aufort, monsieur doit être exténué; malheureusement, à cette heure, les auberges du pays offriront peu de ressources.

— Je ne suis pas difficile ; le moindre ordinaire me suffira. Tout ce que je demande, c'est qu'il ne se fasse pas trop attendre. # »

— Aufort, je te prie, dit Harel, va voir toi-même ce qu'iljsera possible de te procurer dans le village.

— J'y cours, répondit celui-ci.

Et, sortantprécipitamment, le brigadier se rendit chez le traiteur Mavrée, qui demeurait sur la grande route de Paris, presque vis-à-vis la porte d'entrée du château, et demanda ce qu'on pouvait lui donner pour le souper de quelqu'un qui venait d'arriver.

— Ma foi ! pas grand' chose, mon officier, répondit Mavrée. Nous avons eu aujourd'hui pas mal de monde à dîner, et la cuisine est à sec.

— Voyez, je vous prie, ce qu'il peut vous rester. Le traiteur alla consulter son garde-manger.

— Je puis vous envoyer un potage au vermicelle et un peu de fricandeau. C'est tout ce qu'il y a ici.

— Soit! faute de mieux, il faut bien s'accommoder de ce qu'on trouve ; mais notre homme a faim : il faudrait faire porter ça de suite.

— Le temps seulement de le faire chauffer.

— Dépêchez, je vous prie ; j'attendrai, et votre jeune homme viendra avec moi.

Au bout de quelques instants, potage et fricandeau étaient chauds.

— Hippolyte ! cria le traiteur.

— Voilà! patron.

— Tu vas aller avec le commandant porter ceci au château.

— Oui, patron.

Hippolyte Turquin (c'était son nom) prit les comestibles, et suivit Aufort, qui s'empressa de revenir au plus vite.

Pendant ce temps, Harel avait fait disposer le couvert, tout en conversant avec le prince, qui lui apprit qui il était.

— Il y a bien longtemps que je connais Vincennes, lui dit-il ; je suis venu jadis le visiter avec mon grandpère, le prince deCondé, et non-seulement je me suis promené dans le bois et y ai parcouru les diverses parties du château ; mais il me semble même, si mes souvenirs sont fidèles, que je reconnais la chambre où nous sommes. Oui, ajouta-t-il en jetant un regard circulaire autour de lui, c'est bien cela : c'est cette grille qui réveille ma mémoire.

Et le prince montrait un grillage doublé de rideaux blancs, qui se trouvait dans le fond de la pièce qu'il coupait.

Au moment où il parlait, une sorte de cri plaintif se fit entendre de l'autre côté de cette grille qui servait d'alcôve.

— Qu'est cela? demanda le duc d'Enghien.

— C'est ma femme qui est couchée, répondit Harel ; elle est souffrante en ce moment, et elle se plaint sans doute.

— Allez près d'elle, dit le prince, allez vite. Harel disparut un moment derrière l'alcôve et revint un peu ému.

— Ce n'est rien, dit-il.

La vérité est que le cri qui avait été poussé par la femme de Harel ne lui avait pas été arraché par la souffrance, mais par la surprise.

Elle venait de reconnaître le duc d'Enghien, qui était son frère de lait ; sa mère avait été la nourrice du prince, et, en cette qualité, elle avait, jusqu'au moment de la Révolution, joui d'une pension que lui faisait la famille de Rohan.

Or, en voyant ce frère de lait prisonnier, elle n'avait pu retenir une exclamation d'étonnement et de compassion.

Le prince ne se préoccupa pas davantage de l'incident; il continua la conversation.

— Je ne pensais guère que ce serait comme prisonnier d'État que je reverrais cette chambre ; mais enfin, que me veut-on? qu'a-t-on dessein de faire de moi? Le savez-vous, monsieur?

— Je l'ignore, monsieur le duc ; mais il est probable que vous serez vite rendu à la liberté.

— Je l'espère, répondit le prince, sans remarquer

le peu de conviction avec laquelle son interlocuteur parlait de la probabilité de sa mise en liberté. Au reste, si Ton doit me retenir ici pendant quelque temps, je ne désire qu'une chose : c'est qu'on me permette de chasser dans ces beaux bois, et je m'engagerai volontiers, sur ma parole de gentilhomme, à ne point profiter de la permission pour chercher à m'évader.

— Si cela ne dépendait que de moi, répondit Harel, je vous l'accorderais bien vite.

— Je vous remercie, monsieur... Mais voici, je crois, le souper; vous plairait-il de le partager avec moi?

— Je vous remercie de l'honneur que vous me faites, monsieur le duc; mais j'ai dîné et ne pourrais de nouveau me mettre à table.

— A votre aise, monsieur.

Le brigadier Aufort venait d'entrer, suivi du garçon, qui posa sur la table ce qu'il apportait.

— Monsieur, dit Aufort, je vous demande pardon de n'avoir pas été plus heureux, mais voici tout ce que j'ai pu me procurer.

— Je vous remercie infiniment de votre obligeance, fit le prince ; il n'en faut pas davantage, et la faim qbe je ressens me fera faire, je vous assure, un excellent repas.

Et, prenant une chaise, il allait s'asseoir, lorsqu'il remarqua que les couverts placés sur la table étaient en étain.

Il les prit, les examina, et les reposa à leur place.

Ce n'était pas répugnance de la part de celui qui, plus d'une fois à l'armée, avait manqué de toutes les

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superfluités de la vie ; mais il avait dit son nom à Harel, et il pensait que cela eût dû suffire pour que celui-ci le traitât avec les égards dus à un prince de la maison de Condé.

Au reste, Harel, qui avait vu le mouvement, comprit de suite la faute qu'il avait commise.

— Pardon, monsieur le duc, dit-il.

Et il alla aussitôt chercher de l'argenterie.

Le duc d'Enghien prit alors son couvert, et découvrit la soupière ; mais avant de commencer à manger, il s'adressa de nouveau à Harel :

— Monsieur, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander^ j'espère que vous n'y trouverez pas d'indiscrétion : j'ai avec moi un compagnon de voyage, le chien que vous voyez là; il est le seul ami dont on ne m'ait pas séparé ; le pauvre animal a fait avec moi toute la route; il est, comme moi, à peu près à jeun depuis Strasbourg. Permettez-moi de lui témoigner de mon mieux ma reconnaissance en partageant avec lui ce léger repas .

Harel fit un geste d'approbation.

Le prince versa alors sur une assiette la moitié du potage, dans lequel il ajouta quelques bouchées de pain, et le présenta au chien, qui y fit honneur.

Il fit de même de sa viande.

Le souper ne fut pas long.

Aussitôt levé de table, Harel, qui avait fait allumer du feu dans la chambre destinée à son prisonnier, invita celui-ci à le suivre.**

Ils arrivèrent dans le pavillon du Roi.

Le logis était loin d'être somptueux.

Un lit, une table et deux chaises en formaient à peu près tout l'ameublement.

Le prince ne fit aucune observation.

Toutefois, il ne put s'empêcher de remarquer que les préparatifs faits pour le recevoir ne témoignaient pas une grande considération pour sa personne. Plusieurs vitres manquaient à la fenêtre, et on s'était contenté de garnir les vides avec des linges et du papier.

Il ne jugea pas à propos d'en faire l'observation.

Ce dont il avait besoin maintenant, c'était surtout de repos.

Harel se retira, en lui souhaitant une bonne nuit.

A peine était-il sorti de la chambre, que le duc d'Enghien se hâta de se déshabiller et de se coucher.

Vaincu par la fatigue, il ne tarda pas à s'endormir profondément.

Les derniers préparatifs.

Lorsque la berline portant le duc d'Enghien était arrivée dans la cour du ministère des relations extérieures, M. de Talleyrand avait été désagréablement surpris et surtout fort mécontent.

Aussi, son premier soin avait-il été de monter immédiatement dans sa voiture et de se faire vite conduire à l'hôtel Thélusson, où demeurait Murât, le gouverneur de Paris.

Celui-ci était assis dans un fauteuil, le pied reposant sur un petit tabouret ; à côté de lui, un aide de camp écrivait sur une table volante.

— Général, dit Talleyrand en arrivant, est-ce vous qui m'envoyez le duc d'Enghien?

— Moi? je ne comprends pas.

— Je vais me faire comprendre : le duc d'Enghien vient d'arriver en poste de Strasbourg, et c'est chez moi qu'il est adressé, selon Çue l'a prétendu le lieutenant de gendarmerie qui l'accompagne ; or, je vous demande si c'est vous qui avez ordonné que le prince fût dirigé à mon hôtel.

— Nullement.

— Alors, c'est un ordre direct du premier consul ; seulement, comme je n'ai pas été prévenu et que je ne sais ce que je dois en faire, je viens vous demander conseil.

— Mais c'est le fait d'une erreur, dit Murât; le du d'Enghien doit être jugé ce soir même à Vincennes; il devrait déjà y être écroué ; il faut l'y envoyer de suite ; Harel est prévenu.

— Je ne demande pas mieux, dit Talleyrand.

Et il prit congé du gouverneur.

Au moment où, remonté dans sa voiture, il franchissait la porte cochère, il se croisa avec Savary, qui arrivait en toute hâte chez le gouverneur, porteur de la lettre que lui envoyait le premier consul.

Murât prit la lettre et la lut.

— C'est bien, dit-il ; vous attendrez mes ordres.

Ils ne tardèrent pas.

Savary fut chargé de prendre sous son commandement une brigade d'infanterie et de se porter à Vincennes.

Un autre ordre, adressé directement à l'arsenal, où était casernée la gendarmerie d'élite (dont Savary était colonel), composée d'un petit bataillon et de quatre escadrons de cavalerie, choisis dans le corps entier de la gendarmerie, enjoignait à cette troupe d'envoyer l'infanterie et un fort détachement de cavalerie tenir garnison à Vincennes.

Dans le courant de la journée, chacun des membres désignés pour faire partie de la commission militaire avait reçu avis de se rendre chez le général Murât.

Celui-ci devait leur donner communication de l'arrêté suivant, dont un double avait été envoyé au Moniteur,. pour paraître le lendemain avec les autres pièces :

c Le 29 ventôse an XII de la République.

« Le général en chef, gouverneur de Paris, € En exécution de l'arrêté du gouvernement, en date de ce jour, portant que le ci-devant duc d'Enghien sera traduit devant une commission militaire, composée de sept membres nommés par le général gouverneur de Paris,

c A nommé et nomme pour former ladite commission les sept militaires dont les noms suivent :

LB CMXB DE 1804. 255

c Le général Hulin, commandant les grenadiers à pied de la garde des consuls, président;

« Le colonel Guitton, commandant le 1 er régiment de cuirassiers;

c Le colonel Bazancourt, commandant le 4 e régiment d'infanterie de ligne;

« Le colonel Barrois, commandant le 96 e régiment d'infanterie de ligne ;

c Le colonel Ravier, commandant le 18 e de ligne;

« Le colonel Rabbe, commandant le 2 e régiment de la garde municipale de Paris ;

« Le citoyen Dautancourt, major de la gendarmerie d'élite, qui remplira les fonctions de rapporteur.

« Cette commission se réunira sur-le-champ au château de Vincennes, pour y juger sans désemparer le prévenu, sur les charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement, dont copie sera remise au président.

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