SCÈNE II
Les MÈMES, ROBERT, Puis LE RAJAH.
RoBurT (iyrifé) —Que me veut-on encore?
Pourquoi ces apprêts, ce faste... cet apparat ” Vous pouviez me tuer... vous m'Épargnez. Pourquoi? Je n’attends de votre cruauté ni justice, nt merci... Pourquoi me conduit-on dans ce palais ?..… Quelle torture nouvelle allez-vous inventer, et quel genre de supplice prépare-t-on pour moi? (4 ce moment le rajah entre par la galerie. Îlest sutvë de deux pages qui portent des lumières et précédé du page qui est allé au devant de lui, son flambeau à la main. Nombreuse escorte d'officiers et de soldats qui emplissent la galerie.)
LE RaJax (fon acerbe et dédaigneux).—Vous allez le savoir.
ROBERT (avec ironie).
près !... (D'un ton violen me voir impuissant et désarmé deva Épargnez-moi du moins vos outrages !...
LE RAJAK (froidement).— Vous vous MÉPrenez ;
- Vous me suiviez de 1) Vous aviez hâte de nt vous...
je ne viens pas insulter à votre défaite ! (77 s'avance de quelques pas.) Vous avez bravé la colère du lion. vous êtes dans son antre.… il faut mourir!
ROBERT (dédaigneux et s'avançant vers lui le front haut).—EÆEt qui m'a condamné ?
LE Raja (ÿroidement).—La loi du plus fort !
ROBERT (savançant fièrement, offre sa poitrine en disant avec un mépris très marqué).—Assassinez |
LE RaAJAH (%autain).--J'ai des bourreaux !
ROBERT (violemment). — Barbare !
LE RAJAH (ca/me).—Barbare !.… Oui: c’est la suprême injure de l’homme civilisé.. Vous croyez avoir tout dit quand vous avez proféré ce mot: Barbare !.. Deux fois déjà, vous me l’avez jetée à la face, cette parole de mépris. et c’est pour cela même que j'ai tenu à vous avoir en mon pouvoir. Nous sommes donc en présence, André Robert, et voici face à face la civilisation et la barbarie !
ROBERT.--A quoi bon ces paroles, puisque ton arrêt est prononcé, irrévotable, n'est-ce pas ?.…. Puisque tu as, de par la loi du plus fort, décidé que je dois mourir!
Le RaJAH (froidement).—Prenons donc les choses à ce point. Si vous étiez un barbare (Un lemps.) comme moi... je vous aurais tué sur heure... et tout serait dit! Vous, les civilisés, vous faites boire au condamné le calice jusqu’à la lie! Ce n’est pas assez de la mort, il vous faut l’agonie,
ROBERT (sombre).—Tu veux te repaître de mon agonie.. Ce n'est pas justice. c'est vengeance !.… Prends donc ma tête, Rao-Sangor l… J'ai perdu : Je paie !
Le RAJAH (swrpris).Sans regrets ?
ROBERT.—Que t'importe ?
Le RaJax (frès calme).—Sans regrets !.… Ah!
expirer en plein champ de bataille. au grand soleil, dans le tumulte des armes... dans l’enivrement de la victoire ou le désespoir de la défaite, c'est le sort glorieux du soldat! S’endormir, le soir d’un beau jour, entouré de ceux qu’on aime... sans remords, sans terreur, c’est la fin du juste !.. Mais attendre le supplice qui se prépare,lentement... savoir que l’échafaud se dresse. et que les valets du bourreau s’enivrent pour être plus durs à la besogne !.… (Accentuant les mots.) Songer qu'on va être flétri par des mains ignobles…
ROBERT (/ronique et l'interrompant).—Regardemoi! Tu ne verras sur mon visage ni la pourpre de la honte. ni la pâleur de l'angoisse.
LE RajJaH.—Oh!.. je sais que ton âme est rebelle et que ta chair ne frémira pas! Tu as le courage vulgaire de l’aventurier qui brave le péril...
ROBERT (éfonné).—Où veux-tu donc en venir ?... Je ne te comprends plus.
Le RajJAH (avec emportement).—Vous, les civilisés, vous avez plus que nous la science du supplice.. L'homme que vous retranchez du nombre des vivants. attend des minutes, des heures... des nuits !.. Il meurt un peu chaque jour. lentement. Vous ne le tuez pas... d’un seul coup !... vous lui laissez ces espoirs insensés qui le domptent Puis un matin. à l'aube blafarde et glaciale, vous le jetez, inerte, pantelant, livide, sous la hache qui le délivre et vous en débarrasse !
Rogerr (4autain).—Appelle donc tes esclaves... je suis prêt !.… :
Le Rayan.—En vérité ?.… Vous êtes prêt, André Robert? Vous passez, en effet, pour un homme fort. Votre volonté a tenu souvent ma volonté en échec. Eh bien! je veux la mesurer, votre
ob
force d'âme... et m’élever au niveau de vos idées si grandes.
RoBErT.—Dérision !.. Fais ton métiér de despote !.. On te demandera compte du crime que! tu prépares !.…
LE RaJaAH (77 s'approche, appelle deux soldats et leur montre Robert lié;.—Détachez ces liens.
(Mouvement des soldats, surprise de l'officier qui détache les cordes.) André Robert, il te reste une nuit à vivre... la dernière... Je ne t’enferme pas ! dans un cachot... Jete donne pour prison cette vaste salle, où ne manque aucune des recherches luxueuses auxquelles tu es accoutumé... Prison royaie, n'est-ce pas ? où tu vas rester seul jusqu’au lever du jour.
ROBERT (avec mépris). —Enfin !... (77 va s'asseoir sur des coussins.)
LE RAJAH (nsistant).--Oui.. seul !... Mais dans * le silence solennel de cette veille, malgré toi... malgré tout !.. une voix formidable retentira à ton oreille... et, si fort que tu sois... tu ne l’entendras pas sans trembler, cette voix de ta conscience longtemps opprimée... (/wsistant.) Toutes les actions de ta vie, tu les jugeras.. sans appel ! Et peut-être verras tu se dresser devant toi,des ombres... des spectres, avec le regard fulgurant d’outre-tombe !.. Peut-être auras-tu, malheureux !.. quelque vision .effroyable !... (Mouvement de Robert.| qui te rappellera un de ces jours... comme tu dois en avoir eu dans ta vie! Oh! j'en suis bien certain, et je devine en toi l’un de ces hommes qui, rejetés de leur pays par la crainte, ou chassés par la loi, viennent chercher un refuge dans un monde nouveau où nul ne les connaît |.
ROBERT.—Ta parole était juste et ta voix était ‘alme ; je t’écoutais avec étornement... mais la
a ON
À rage te reprend, qui te. fait insulter ton ennemi
waincu.… Je te retrouve arrogant et brutal... Je te | préfére ainsi. Achève…
Le RaJAH.—Aux premières lueurs illuminant le ciel. on viendra. Si vraiment tu es l’homme fort, grand même dans le mal, orr te retrouvera, vivant, résigné à l'inévitable destinée, et prêt à mourir comme tu as vécu : inflexible !.. (Raël/eur.) Si tu n'es qu'un vulgaire bandit... tu ne m'attendras pas. tu n'auras pas le courage d'attendre... et, tressaillant d'épouvante, éperdu, affolé, tu te réfugieras dans le souverain bien de la mort... (7/7 5e dirige lentement vers la fenêtre.) Je te laisse libre d'échapper au supplice ! |
ROBERT (éfonné et inquiet).—Comment ?
Le RAJAH (ouvre La fenêtre. Nonchalamment et d'un geste).—N'ois.… cette tour est élevée et domine un précipice.. un élan... ton corps se briserait sur les rochers. Tu as le vertige. Cette fin te répugne ?.… (77 se dirige vers La gauche.) Voici des armes. choisis. (77 montre du geste la panoplie d'armes snspendue à droite de la porte.) |
ROBERT (après un court silence).—-Tu crois aVOIr tout prévu, Rao-Sangor… tu penses m’accabler L.. Ton ignorance me pousse au suicide... Allons donc! Je ne redoute ni ces terreurs, ni ces remords, n1 ces tortures... (Se redressant avec audace.) Je chercherai le salut dans mes propres forces. Rien ne troublera ma pensée... rien n€ viendra me distraire.. Jusqu'au dernier soupir. je garderai mon espérance... et ma volonté ! .
LE RaAjAH (Aaussant (es épaules). —Orgueil.
leux !.. (Un bruit se fait dans la galerie. L de s'approche de La porte et introduit u1 . 4 : : portant sur un coussin un large pli qui afre à rajah en fléchissant le genou.)
EC: pr
L'orriciEr.--Monseigneur |
LE RaJAH—Qu'est-ce ?.. que me veut-on?.…..
(Z! prend le pli, louvre, fait un geste de colère et froisse le papier dans ses mains sans le jeter.) Quelle audace !.. (4 Xobert.) On m'offre ta rançon !.. On veut m'acheter ta vie... De l'or. à moi! Mais c’est ton orgueil que je veux vaincre ! ta fierté que je veux assouplir..… ton âme que je veux dompter! (4 l'officier.) Quel est l’homme assez hardi pour apporter ce message ?
L’OFFICIER.--Seigneur, c'est un Européen.
LE RaAJaH.—-L’impudent ! Où est-il ?
L'oFFiCcIER.--Dans la cour du palais... où onle garde à vue.
Le RaJaH.—Je veux le voir. (4 brakmane.) Celui-là, quel qu’il soit. je ne l’épargnerai pas. Il paiera de sa tête son insolente bravade.
ROBERT (/’nterrompant, avec un rire ironique). —On te traite en soldat, tu réponds en bandit !.…
LE Rajax.—-Et j'agis en barbare ! Cela me plaît ainsi... Venez tous! (77 sort, suivi aussitôt de tous les personnages. Robert reste un moment accablé à la même place, puis il revient sur le devant de la scène et se laisse tomber sur les coussins.)