‹ Le crime de Maltaverne [microforme]Chapitre 4 sur 34 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LE CoMTE, ROBERT.

LE ComTEe.—-Nous sommes seuls... causons maintenant, André, car il est tard déjà, et c’est tout un voyage que d'aller à Saint-Brieuc par ces chemins-là.…

ROBERT (vivement).-—-Avec mon cheval ?.… Vingt minutes. ce n’est rien. J'aurais volontiers passé vingt-quatre heures avec vous... Mais, je suis un peu inquiet... mon petit Charles est si délicat... Et d’ailleurs, depuis mon retour, j: l'ai si peu vu...

Le ComrE.—-Savez-vous que j'aime cet enfant presque autant que mon fils ?... Il est... si gentil... Il a quatre ans, n'est-ce pas ?

ROBERT (d'un air sombre).—Quatre ans, oui !.…. Pauvre enfant, il m'a coûté la vie de sa mère !.. Il faut l'aimer quand même, et pour deux !

LE COMTE (après un silence).—Et maintenant, qu’allez-vous faire, mon ami? Carenfin, c'est pour me parler de vos projets, de l'avenir... que vous êtes venu... Et vous ne m'avez rien dit encore. (Jeu de scène.) Ce voyage ?…

ROBERT (se levant et parcourant la chambre, agité).--Ah !.. des projets... l'avenir !... A mon âge, l'avenir, c’est demain. J'ai dissipé ma vie. Je n’ai pas su travailler... m’enrichir !.. Enfin la fortune m'a été contraire. Je n'ai pas mérité ses faveurs... Et vous-même, si riche, si puissant autrefois..… Un homme d’Etat, un grand seigneur... à quoi en êtes-vous réduit? Vous ne regrettez rien, comte?

Lex COMTE (gravement).—TJ'ai oublié ce que

ses O0

j'étais. Je ne pense pas à ce que j'aurais pu être, Je suis content d’être ce’ que je suis.

ROBERT (avec ironie).—C'est parler en sage!

Moi, je hais cette philosophie qui aide à supporter les injustices du sort... Je regarde en avant, jamais en arrière... Et puisqu'il faut être riche. je le serai! J'en ai assez de la misère cachée, de la lutte acharnée de toute heure... qui dévore, qui tue ! Je suis las de soulever sans trêve, sans repos, ce rocher de Sisyphe qui toujours retombe et m'écrase.. Vous... Oh! vous qui êtes mon ami, mon bienfaiteur, presque mon père... à mon aide. à mon aide... (77 prend les mains du comte d'un air suppliant.)

Le COMTE (Znfement, avec réflexion).—Notre ami... oui certes !... Et le seul peut-être qui ne vous ait jamais caché la vérité. Je vous ai connu tout jeune, André, ayant la fougue, l’emportement, la vanité irréfléchie de la jeunesse... Mais avec les plus beaux dons de l'intelligence. (U# temps.) Chez vous, l'esprit gâte un peu le cœur! En m'élevant, je vous élevai. J'étais au pouvoir, vous étiez mon confident, un autre moi-même.

(Avec fusion.) Vous n'êtes resté fidèle. le seul de tant d'amis qui s’associaient à mes ambitions. Vous n'avez pas été ingrat !... Vous n’aviez que mon affection : je vous ai donné mon estime,

ROBERT (avec chaleur). — J'en suis digne, Champlaurent! Comment eussé-je pu être ingrat? Je vous dois tout !... Tout ce que j'avais me venait de vous... Et vous partagez avec moi le peu qui vous reste.

LE COMTE.--Mon ami, c’est pour votre enfant, pour ce cher bébé qu'il faut vivre désormais.

ROBeRT.—Charles !.., Je veux qu’il soit heureux !

LE ComTe.—Certes, votre ambition est louable,

André. Ie bonheur, ce ne sont pas les plaisirs faciles. Le bonheur, voyez-vous... c’est l’enfant ! c'est l’austère devoir du père, c’est la fierté, le courage, l’ardeur au travail.

RoBERT (changeant de ton).--Mon ami, des débris de mon opulence il me reste à peine de quoi tenter la fortune... Mais, vous-même, ne voulez-vous pas encore ?….

LE CoMTE.--Moi?.….. rien. J'ai confiance en vous, André. Je vous l’ai prouvé... Mes aïeux étaient les plus riches seigneurs de la province. ilne nous reste plus qu'un petit domaine. Je suis un homme de mon siècle... un libéral... pour mes pairs ! Je voulus, sans déroger, réparer les brèches faites par mon ambition à ce patrimoine qui ne suffisait pas à mes goûts trop fastueux.. Je vous savais loyal, habile, et je vous priai de faire fructifier une partie de cette mesquine fortune... Quelques centaines de mille francs...

ROBERT (d'un ton amer).--Que j'ai perdus !.… Je suis l'artisan de votre ruine !

LE CoMTE (doucement).—Vous l’ai-je reproché ?

ROBERT (avec effusion).—Ah! Champlaurent | Reprocher, vous? Non! C'est votre pitié qui m'accable.. Vous auriez pu m’accuser.. d’imprévoyance, de présomption !... Vous avez pardonné.

LE CoMrE.—-Pardonné?... Non. Je vous ai plaint, puisque vous perdiez ce que je perdais moi-même. (D'un ton décidé.) Donc, nos spécurlations n'ont pas réussi... Au lieu d’enrichir les miens... . j'ai dissipé la meilleure part du dépôt sacré que j'avais reçu pour le leur transmettre. Je n'ai pas le droit maintenant de risquer.

RoBerr.—Si pourtant le sort me favorisait ?

Pourquoi se décourager sitôt ?... J'ai perdu une

me Te

première bataille, soit ! je prendrai ma revanche... Voulez-vous me seconder ?.…

Le CoMTE (/'interrompant).—Non, mon che ami. J'ai un fils. Patrice a douze ans... Que je vive dix années encore, il sera en état de suivre une carrière. Je veux qu’il soit un homme utile à son pays. Si les nobles n’ont plus de droits, ils ont toujours des devoirs. La noblesse, aujourd'hui, c'est le travail qui la donne, et le patriotisme qui la consacre. .

ROBERT (#roniguementi—Quand on porte le nom de Champlaurent, pauvreté n'est pas vice. c'est bien pis !

LE COMTE.—Quand on est Champlaurent et pauvre, on devient soldat ou laboureur !... Ce qui vaut mieux, croyez-moi, que d’être un courtisan ou un oisif,

ROBERT. — Vous me refusez votre appui ?

Le Comre.—Je refuse d'engager à l'aventure le dernier morceau de pain de mon enfant. Ilme reste ce logis : un vieux manoir croulant, quatre tours vêtues de lierre. J'y suis né, je veux y mourir... (Après un moment de silence.) Ï1 me reste de plus deux cent mille francs.

ROBERT (7?æi/ brillant de convoitise).--Deux cent mille francs ! Vraiment ce serait un enjeu superbe.

LE COMTE.— Oui, deux cent mille francs. J'ai vendu ma ferme, un bout de forêt. La terre, c’est à ceux qui travaillent qu’elle va ! J'ai réalisé ce peut Capital. (Z/ouvre Je bahut placé près de la Jenêtre, et prend sur la tablette une liasse ;-il revient Sur le devant de La scène, et la montre à Robert.) Voyez ce paquet, c’est bien mince, bien léger..s Il y à là deux cents billets de mille franes l.… Tout est là... Tout l'avenir de ma race! Voilà mon

un Ÿ3

résor.… Eh bien ! mon cher André, (;/ appuie sa

ain sur le bras de Robert,) si je distrayais de cette somme quelques-uns de ces billets, je volerais mon fils... que je n'ai pas le droit de jeter comme un vagabond sur les grandes routes.

ROBERT.—S1 j'avais deux cent mille francs, je serais millionnaire dans dix ans!

Le CoMTE.—Mais vous avez encore ?.…

ROBERT (/znferrompant).—Quelques centaines de louis... juste de quoi entreprendre ce voyage aux Indes, à présent décidé. Je partirai bientôt. une semaine ou deux pour achever mes préparatifs.

LE ComTe.—Bien ! Je vous reconnais! vous avez retrouvé l'énergie des anciens jours... Vous rénssirez, André... vous triompherez.

ROBERT (avec force). —Qui... ce n’est pas l’intrigue perfide et cauteleuse des entreprises financières.. la guerre sournoise des salons et des antichambres qu’il me faut, à moi! C'est la lutte en plein désert. où l’on combat à armes égales. où la force, l'audace et le courage assurent la victoire.

Le Comre.—Et votre enfant |

RoBERT.—Charles, je veux en faire un homme, l’habituer aux luttes de la vie, je l’'emmène avec moi à la conquête de la fortune.

LE COMTE (après un moment de silence).—Eh bien ! mon cher André, je crois que vous avez raison. vous êtes assez jeune pour espérer le succès, vous changez la direction de votre vie... Jeté dans une nouvelle patrie, dans une société où la lutte est en permanence entre la civilisation et la barbarie, n'ayant à compter que sur votre énergie, votre persévérance, votre courage pour atteindre le but.

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ROBERT (/ énferrompant).—Ah ! je réussirai, je le sais, mon ami... (77 se touche le front.) Ma fortune est là! Et tandis que, satisfait de votre médiocrité, vous qui avez eu l’opulence, vous oublierez votre ami dans son exil volontaire, je conquerrai la toison d’or. (D'un ton ratlleur.) Vous en aurez quelques lambeaux. (Z7 regarde ke Paquet, et, les dents serrées.) Ah !.…. si j'avais deux cent mille francs !.…

Le Comre.—<Si vous échouez, votre enfant aura ici une famille, un asile.

ROBERT.--Vous ne m'épargnerez pas vos services, je le sais!... Vous êtes bon, vous !.. (Avec une ardeur contenue.) Si vons m'écoutiez, si vous aviez foi en moi... cet argent, en peu d’années, serait décuplé, centuplé.… peut-être !.…

Le COMTE.—Vous n’y songez pas, André. (En riant, tirant le paquet de sa poche.) Demain cet argent sera chez mon notaire, qui m'a trouvé un excellent placement. Je préfère cela à toutes les spéculations des plus illustres financiers. Nous sommes des paysans, nous autres !

ROBERT (d'un air ouvert).—Mon cher comte, au fond, vous jugez bien ! Et je serais par trop hardi d’insister.… Je voulais vous témoigner ma reconnaissance.

LE CoMTE.—Oh ! cher, l'amitié vraie vit de souvenirs. Et ce n’est que l'hypocrisie qui vit d’espérances. Donnez-moi la main, André !

ROBERT (eu de scène).——Et je vous reverrai ?

Le ComTE.— Demain !.… Je vais chez mon notaire... Soyez discret. Je ne veux pas qu’on

sache. Personne ne sait que j'ai cette somme chez moi,

ROBERT.——Personne |. Pourquoi ?

LE COMTE.—Eh 1... Pourquoi ?... Parce que !.…

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| ROBERT (souriant). — Réponse d’enfant.

| LE COMTE (même je eu). —Ou de diplomate... A emain, cher ami... j'irai embrasser mon filleul, otre petit Charles ! (Ze comte sort, accompagné de obert.

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