‹ Le crime des riches [par] Jean LorrainChapitre 3 sur 12 · LE SECRET DE LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

LE SECRET DE LA DUCHESSE

« Oui, ce pays est admirable. Ce golfe Juan et celte baie de Cannes dans leur cirque ouvert de montagnes, Alpilles en amphithéâtre aux cîmes blanches de neige et groupes boisés de TEslérel, tout cela vaut en effet la corniche Ligure de Gênes à Livourne, Rappalo, la Spezzia Nervi, les carrières de Carrare; et le golfe de Naples n'est pas plus beau que la baie des Anores, vue des hauteurs du Mont-Baron. Oui, cette Riviera est une côte enchantée malgré son pullulement d'hôtels et de villas, mais son climat est traître et meurtrier, et en vérité je ne sais si je ne dois pas maudire l'énervante douceur de ce ciel d'opéra. » La duchesse, debout dans l'embrasure de la baie, suivait d'un regard

AME DE FEMME o7

éperdu rincendie du couchant et Tagonie de nuances, la changeante agonie de la montagne et de la mer. Elle continuait comme se parlant à elle-même :

« Cette Riviera!... C'est de notre arrivée en Riviera que datent mes malheurs. Qu'est-ce que les scandales de Milerschurt et d'Emerfîeld auprès de la vie que j'ai menée ici! En Finlande le duc était un mari indifférent et hautain. Occupé de choses d'art, à peine daignait-il s'apercevoir que j'existais, mais une fois dans cette terre promise et dangereuse de la Provence, un homme inconnu se révélait en lui, un tyran que je ne soupçonnais pas, un despote ennuyé et cruel, qui fait le mal pour le plaisir du mal et jouit férocement de la souffrance. Un satrape excédé perçait vite sous son masque de musicien épris de contrepoint et de fugue. Et ce furent toutes les lâchetés d'un Tibère, toutes les fourberies, toutes les férocités, toutes les complications bysantines d'une àme d'eunuque amoureuse de pièges et d'intrigues... et il n'était pas ainsi avant notre séjour à Antibes. C'est dans cette villa, à l'ombre découpée

de ces treilles et de ces vergers d'oliviers qu'éclatait sa haine sacrilège de l'amour.

« Certes, la duplicité était en lui, mais ce climat l'exaspéra. C'est la mollesse de ce pays, qui dénoue d'abord la volonté comme une écharpe pour la tendre ensuite comme un arc, dans la sécheresse ardente de son mistral. C'est l'âpreté de ces jours de bourrasque et de poussière, la fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans rellux et, par-dessus tout, ces effluves de caresses et rut éparses dans l'unanime consentement des choses et des êtres à l'amour, c'est toute cette nature complice qui, en exacerbant mes sens, redoublait chez lui la rage de son impuissance; et ce soleil menteur, à la fois brûlant et glacé, qui pompe le cerveau et détraque le système nerveux, voilà le grand coupable et, dans le drame où nous sommes tous deux acteurs, marionnettes aveugles avec des instincts pour fils, c'est le climat de ce pays qui joua le rôle de la fatalité.

« Le duc travaillait mal à Milerschurt. Ici, il cessa complètement de travailler. Il eut beau s'entourer de compositeurs italiens, d'orga-

nistes sans emploi et de vagues maîtres de chapelle, cette mer et ces montagnes annihilaient en lui toute imagination, toute puissance de labeur. Mais ce pays l'avait pris et, captif involontaire de son charme, il ne voulait plus le quitter. De cette incapacité au travail naquit mon infortune.

(( Dans son oisiveté il conçut contre moi une effroyable rancune; toute sa veulerie s'aiorit en haine. Il envia mon bonheur, il envia jusqu'à mes amants. Lui, le misogyne et le frigide, à qui la nature a refusé la joie des possessions, il s'ulcéra dans sa solitude d'une hideuse animosité d'eunuque et d'impuissant.

c( Moi, j'étais amoureuse et éperdùment. Je n'ai connu vraiment la passion que dans ce pays. En Finlande mes aventures n'avaient été que des coups de dépit, des représailles fébriles d'épouse délaissée, des réponses du tic au tac à l'outraireante froideur de mon mari. Ici, seulement, je devins femme. Cette Riviera dont, jeune fille, je ne pouvais pas prononcer le nom sans un frémissement de tout mon être, ne m'avait pas déçu, la vision s'était réalisée, telle

que révoquaient meslointaines songeries d'enfant. La vie, que j'avais vécue jusqu'alors, m'apparut terne et grise, et cest dans celte Pergola que l'existence comnaença vraiment pour moi. J'y aimai le comte Zicco et le chevalier Gontaldini et ce furent là vraiment les deux grandes passions de ma vie.

« J'ai connu sous ces treilles de jasmin de Virginie et dans ces allées de cyprès d'inoubliables heures. Leur souvenir m'y fixe à jamais. Combien de fois j'y bénis mon exil et la décision du prince à qui je devais tout ce bonheur. J'y connus même la beaulé, car, le croiriez-vous, monsieur, transfigurée par la passion, j'étais devenue presque jolie, oui, jolie dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de fleurs.

« J'avais compté sans la haine du duc. Il ne put supporter le spectacle de ma joie et je payais bientôt chèrement les heures d'ivresse qu'il m'avait permises en somme, puisque luimême m'avait poussée aux aventures. Le duc me voulait bien mère, mais ne me voulait pas

amante, et c'est l'amante seule qui s'était révélée en moi.

« Je vivais dans un tel éblouissement que je ne remarquais même pas cette animosilé et cette envie embusquées et guetteuses. Ce fut, de la part du duc, une haine de prêtre et de vieille femme contre la jeunesse et l'amour, une haine ulcérée de rancœur jalouse qui attend son heure, patiente et épie. Je ne fus pas longtemps sans en ressentir les efîets. Le duc savait où me frapper.

« Le comte Zicco était notre hôte. Le duc l'avait attaché à son service, il dirigeait le haras que nous possédions à Saint-Raphaël et dressait les clievaux de mon mari. Il m'accompagnait souvent dans mes promenades et me servait d'écuver. A Emerfîeld, j'étais l'amazone de la famille. Le comte Zicco n'avait pas de fortune : le duc lui faisait vingt-quatre mille francs par an et j'en étais arrivée, dans mon amour aveugle, à une sorte de gratitude envers mon mari.

« Le 6 avril 1895, Zicco montait dans le parc un alezan hongrois qui m'était destiné. C'était

une bête assez capricieuse, mais déjà assouplie par la main de Zicco qui la sortait tous les matins, depuis quinze jours. Tout à coup le cheval faisait un brusque écart et, prenant le mors aux dents, allait s'abattre contre une énorme touffe de cactus. On rapporta le comte dans un état lamentable, il avait la poitrine écrasée et mourut le jour même à cinq heures. Le duc assista à son agonie et je n'appris l'horrible événement que le soir, à mon retour de Cannes oia je déjeunais ce jour-là. Ce fut le premier malheur abattu sur la Pergola.

« Ma douleur fut immense, j'en porte encore la blessure. Je demeurais un an confinée dans mon deuil. Puis le duc exigeait que je reprisse ma vie mondaine; la maladie que j'avais prétextée avait assez duré. L'Opéra de Nice montait la Transtêvérine, du duc d'Ebernstein, et la Pergola devait se rouvrir aux invités pour une série de dîners et de réceptions nécessaires au succès de l'œuvre; je me résignais et m'attelais à la gloire de mon mari... Le soir de la première, le duc amenait dans ma loge le chevalier Conlaldini... Six mois après, nous étions, Contai-

dini, le duc et moi, à Saint-Moritz. Le duc ne pouvait plus se passer du bel Italien, j'étais devenue sa maîtresse.

« Notre liaison dura plus d'un an. Gontaldini habitait Monte-Carlo, nous nous rencontrions à Nice ; mais ma santé était demeurée ébranlée de la catastrophe de Zicco et le médecin m'imposa de nouveau TEnoadine. Saint-Moritz nous revit le duc, le chevalier et moi.

« Le duc et ContaUlini chassaient souvent dans la montagne. Accompagnés d'une escouade de guides, c'étaient moins des chasses que des excursions qui duraient parfois plusieurs jours. Un soir, le duc rentrait seul. Entraîné à la poursuite d'un chamois, le chevalier avait perdu pied au tournant d'une sente et roulé dans la précipice; le duc rentrait avec les guides pour chercher des échelles et des cordes et tâcher de retrouver le corps. Ils revinrent deux jours après, sans le cadavre. Gontaldini avait dû glisser dans quelque ancienne crevasse. Le glacier le gardait. Nous partions le lendemain môme pour Bayreulh.

« J'étais anéantie de désespoir, anesthésiée

d'épouveinte; ma stupeur était telle que je me laissais emmener; le duc retrouvait là tous les wasrnériens des deux mondes accourus pour communier sous les espèces du Maître : on donnait la Tétralogie.

« J'étais tellement ivre de détresse que je suivis le duc au théâtre, j'aimais mieux tout que la solitude. J'assistai d'abord à VOr du Rhin et le lendemain à la Walkure... La Walkhve, je m'en souviendrai toujours. Malgré l'obscurité de la salle, c'est pendant cet opéra que j'eus tout à coup l'épouvantable conscience de la culpabilité de mon mari.

« C'était pendant le second acte, Sieglinde est pantelante, évanouie sur les rochers; au loin, dans les gorges rocheuses, la meule d'Huding aboie, les cors font rage et sonnent la curée des deux amants; le terrible motif du tueur de loups monte et grandit à travers les vallées, eaofne les sommets et, comme une mer, emplit toute la scène. Siegmund s'élance à travers les blocs de granit, brandissant son épée, et répond à l'appel.

a Ce final du deuxième acte de la Walkure y

c'est le triomphe de la vengeance du mari. Je sentais le regard du duc peser sur moi. La salle était bien sombre, mais, sous l'obsession de cet œil opprimant, une étrange clarté se fît soudain en moi; je vis le duc sourire et je compris I

« Je compris quelle main avait précipité la mort de Zicco et de Gontaldini; et pourtant le duc n'était pas jaloux, je lui suis indifférente. Si le duc d'Ebernstein a tué mes deux amants, c'est pour le seul plaisir de me faire souffrir et de me voir souffrir... Cette cruauté, les Ebernstein l'ont tous dans le sang et une barbare étiquette la cultive soigneusement dans leur cœur. Oh cette cour de Finlande, où j'ai vu fouetter des pauvres petits enfants du peuple en présence de mes jeunes neveux, en exemple et en punition de peccadilles d'écoliers commises parles princes. Tel est le système d'éducation à la cour de Milerschurt, et je connais assez maintenant mon mari pour être convaincue du plaisir qu'il devait prendre enfant à ces corrections exemplaires.

(( Lui seul a suscité les accidents qui m'ont

deux fois atteinte et brisée dans Zicco et Contaldini, et ne croyez pas que mon chagrin m'hallucine ! J'en ai eu les preu\'es depuis.

« Rentrée à Antibes, j'ai fait une enquête aux écuries, j'ai interrogé les palefreniers et les lads, j'ai été jusque dans un garage à Nice interviewer un ancien cocher devenu chauffeur et, à prix d'or, j'ai su, j'ai appris.

« L'alezan que montait Zicco, le matin de la catastrophe, avait été drogué; un mélange d'avoine et de graines de chanvre, trempées de Champagne et d'eau-de-vie, avait été donné à la bête. L'homme qui a pu commeltre cette infamie est capable de recommencer, n'est-ce pas? la mort de Gontaldini le prouve. Néanmoins, le duc maintenant a peur, il se sent deviné, il se sent démasqué car, hors de moi à mon retour de Nice, le soir du jour où j'y appris la vérité, j'osais lui dire : o: x\rrangez-vous, monsieur, pour que mes amants ne meurent plus de mort subite, autrement je déposerai une plainte au parquet. Arrangez-vous aussi pour que je ne meure pas la première, car j'ai pris mes précautions et vous pourriez avoir des ennuis, et je

le regretterai pour la famille des Ebernstein. » (( Et voilà pourquoi le duc se contente maintenant de fournir des maîtresses jeunes et jolies aux hommes que j'aime, en un mot à me suborner mes favoris et à me mvstifîer, et me pousser, folle de rage et de désespoir, au scandale dont vous m'avez sauvée, monsieur, la nuit du dernier Yeglione. »

Nous revenions de la Mortola, la splendide propriété où lord Hambury dépense quatre-vingt mille francs par an; les quatre-vingt mille francs d'horticulteurs, de fleurs exotiques et d'arbustes rares, qui font de ce ravin sauvage, entre Yintimille et Menton, le plus admirable jardin d'Italie et même d'Afrique que puisse rêver le voyageur; la Mortola, Eden unique surgi entre TAlpille et la mer à force de volonté et à coups de millions, la Mortola dont la somnolente et soleilleuse mollesse, dans r'eno:ourdissement de tant de parfums et d'essences multiples, éternise aux

pentes de la Riviera la magique vision d'un domaine de fées; la Mortola, jaillissanic de liges et d'ombelles et de palmes et de laiil de cyprès échelonnés sur la soie bleue du large; la Mortola aux pelouses étoilées de tant d'anémones et d'iris violàtres, que l'Ariosley eùl voulu le jardin d'Armide, et Botticelli le bosquet d'orangers de sa Primavera ; la Mortola, immense bouquet de fleurs efl'euillé dans la mer.

Nous revenions donc de la Mortola. Nous avions déjà dépassé le restaurant Garibaldi et descendions vers Caravan par la Corniche, et l'ombre avec nous descendait sur la roule, creusant de traits profonds le ravinement des roches, au pied des petites maisons inondées de lumière de Grimaldi, le village ilalien, premier berceau des princes de Monaco. Grimaldi, Monaco! toute une Italie batailleuse et chevaleresque, guerres de partisans, condotlieri et pirates, rapines féodales, aventures galantes et sanglantes amours, tout un passé de métal et de soie, retentissant d'armures et bruissant de guilares, s'évoquait et chantait devant nous, figé dans la poussière cl 1 or du crépuscule, dans le

décor épique et pourtant si sensuel des montagnes de Menton.

Des bruits de cliarroi traînaient sur les pentes, et, comme dans un tableau de primitif, le vieux Menton, son {)etit port et son mole se détachaient avec une précision de découpure sur la pâleur moirée d'une mer immobile aux luisances de miroir; et déjà, Caravan commençait. La montagne s'essaimait de villas, la route se bordait de terrasses. Des retombées de géraniums roses, des étoiles bleues de clématites allumaient des clartés dans le vert glauque des cactus et des oliviers du chemin, villas claires, souriantes et coquettes, nichées comme des tourterelles dans la verdure, aux flancs rocailleux de lAlpille. et toutes roses dans le couchant de Tadieu du soleil.

Un long bâtiment à deux étages, aux persiennes hermétiquement closes, détonnait au milieu de toute cette gaieté. Il s'adossait à la montagne, séparé de la roule par trois terrasses superposées, trois terrasses à l'italienne et toutes les trois bordées de cyprès. Ces trois rangs de hautes quenouilles de bronze, échelonnées au

pied de ce logis aveugle, en aggravaient étrangement la tristesse. Le cyprès, symbole de deuil pour les peuples du Nord qui en ornent leurs cimetières, est un symbole de joie pour les races du Midi. La Provence les plante autour de ses mas, et la Riviera en fait des murailles vivantes et vertes pour protéger du vent les roses de ses jardins.

Dans sa solitude et dans son abandon, la maison aux trois terrasses et son escorte de cyprès, n'en prenaient pas moins un glacial aspect de tombe; d'étroits parterres de violettes, étalés en longueur devant chaque balustre, ajoutaient par leur grâce austère et symétrique à l'impression funèbre de ce logis mort.

Même dans la gloire du couchant, la demeure aveugle restait baignée d'ombre. On eut dit que la lumière craignait d'effleurer toutes ces tristesses et tout ce noir.

II est des larmes dans les choses !

Et devant le décor médité et voulu de cette villa lugubre un petit frisson me courait sur Ja peau. Instinctivement je pressais le pas.

— Ralentissons plutôt, me chuchotaitMaxence, et saluons même, si vous le voulez bien ; car ici veille et se survit à elle-même une profonde et noble douleur.

— Comment! quelqu'un habite cette tombe?

— Oui, et vous l'avez deviné, car vous êtes tout pale, mon ami. Il y a une vie murée derrière cette façade et ces persiennes closes. Une àme obscure s'y obstine dans le regret et dans le désespoir.

— Alors cette villa a une légende?

— Non, elle l'aura un jour. En ce moment c'est encore de l'histoire et peut-être une des plus navrantes que je sache. Près de douze cent mille francs de rentes dorment au fond de cette demeure; douze cent mille francs qui, à la mort de lady Faringhers, iront alimenter à travers TAngleterre et les Indes les hôpitaux fondés par Sa Très Gracieuse Majesté en faveur de ses fidèles marins.

— Lady Faringhers! je connais ce nom.

— Parbleu ! toute la Riviera le connaît ou plutôt l'a connu. Lady Faringhers, il y a vingt ans, avait la maison la plus ouverte et le salon

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le plus recherché de Cannes. La villa des Cyprès, que nous longeons en ce moment^ n'était qu'un vide-bouteilles, une fantaisie que lord Faringhers avait eue, un but à donner à ses promenades entre Cannes et Menton. Lady Faringhers l'habite maintenant, hiver comme été. Ily a quinze ans, vous m'entendez, quinze ans que Lady Faringhers n'a quitté celte maison. Elle n'en sort jamais; on n'y reçoit personne. Jamais ces persiennes ne bougent. Nul dans le pays ne peut se vanter de les avoir vues ouvertes.

Comment la recluse, qui s'est enterrée vivante en cet In-pace, volontaierment aveugle devant le plus bel horizon du monde, peut-elle vivre dans ces ténèbres et cette cécité? Ceci est un mystère; à vous de mieux le pénétrer. Lady Faringhers n'a auprès d'elle que deux vieux serviteurs, deux vieux Caleb d'une époque et d'une race abolies, qui doivent être royalement payés, car on n'épouse pas la douleur des autres. Lady Faringhers s'est d'elle-même rayée de la vie. Morte à toute ambition, morte à toute espérance, une seule idée, mais immuable survit en elle : imposer son deuil à ce pays de lumière et

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de joie, et de l'ombre de ses cyprès, de la sévérité voulue de ses parterres attrister cette route passagère et chantante qui mène en Italie, dans de l'aventure et du soleil. Tout l'orgueil de la race anglo-saxonne se retrouve là, cette fierté du splendide isolement, dont TAngleterre s'enivre, mais à la condition d'en faire sentir au monde l'oppression et le poids; et c'est là la force de cette race! Elle ne vit et ne se survit que par son intinct dominateur. Lady Faringhers est peut-être la plus malheureuse et la plus douloureuse des femmes. Riche et de quelles richesses, et très belle encore, il y a quinze ans (et rien ne dit que cette beauté ne survive), elle a renoncé au monde, mais elle veut que le monde sente peser sur lui son écrasante douleur. Et cette douleur, elle l'étalé au flanc lumineux de cette montagne et le long de ses fûts de cyprès. Tombé de ces terrasses funèbres, c'est comme un manteau de glace et de plomb qui descend sur la route et nous étreint au cœur, vous, comme le routier dont la charrette nous précède. Inconsciemment, voyez, en longeant ce grand mur, il accélère le pas de ses

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chevaux... Les cyprès de Lady Faringhers! ils étaient Lien petits quand elle vint s'installer ici, il y a quinze ans. Ma parole! je crois que durant la longueur des nuits elle en écoute croître et pousser sourdement les racines, et, comme eut dit d'Aurevilly, leurs puissantes racines lui poussent dans le cœur.

— Mais, c'est presque une Diabolique que vous me racontez, Maxence. Quel amour inouï, quelle passion violente ont pu tisser les crêpes d'un tel veuvage?

— Il ne s'agit pas d'amour. Je vous ai dit la plus noble des douleurs. Lady Faringhers n'est pas une veuve. C'est une mère.

— Ah!

— Oui, l'emmurée vivante de cette solitude depuis quinze ans n'a pas cessé de regretter un fils.

— Un fils?

— Oui, c'est la plus banale et la plus tragique histoire. Il y a une vingtaine d'années, Lady Faringhers restait veuve avecla fabuleuse fortune que vous savez. Lord Faringhers, Anglais assez maniaque, obsédé de la folie de la bâtisse,

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comme en témoig^ne cet énorme vide-bouteilles (les Faringhers, en dehors de la splendide installation de Cannes, ont de Saint-Raphaël au cap Martin toute une série échelonnée de villas), lord Faringhers, donc, se décidait à mourir. La veuve, sous ses longs crêpes officiels, ne pouvait trop regretter cet original; d'ailleurs, toute l'aiTection de Lady Faringhers était acquise à son fils. Cette Ecossaise (car Lady Faringhers est d'Edimbourg) avait reporté sur le merveilleux garçon, qu'était lord Herald, toute la tendresse que n'avait pas su lui inspirer son mari. J'ai connu ce lord Herald, qui était un homme admirable. C'était, dans sa splendeur un peu froide, cette beauté parfaitement grecque qu'on est tout étonné de retrouver parfois dans la race anglo-saxonne et de croiser dans une rue de Londres ou de Birminaham, si loin d'Athènes et du Parthénon. A vingt-cinq ans, riche des six cent mille francs de rentes de son père, lord Herald promenait par le monde la stature et le profil d'un bas-relief de Phidias. Lady Faringhers aimait passionnément ce fils. C'était une adoration presque sauvage, exclusive et jalouse, qui

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n'adniellaitaucun partage, adoration où il entrait autant d'orgueil que d'admiration sensuelle, et qu'il faut bien parfois constater chez les femmes les plus honnêtes; espèce de frénésie maternelle où se revanche, on dirait, une sexualité sevrée de caresses par la froideur ou l'inconstance d'un époux. Or, ce fils adoré, comme tous les enfants trop aimés, n'aspirait qu'à secouer le joug obsédant de cette affection. Enragé de sports et grâce à sa fortune, maître de sa fantaisie, il passait huit mois de Tannée en mer. Un yacht somptueusement aménagé, un des plus beaux de la côte, le menait, d'escale en escale, dans tous les ports de la Grèce et de l'Asie Mineure. C'étaient des croisières dans les villes mortes de l'Adriatique et les golfes des Archipels, des Baléares à Gorfou et des bassins fortifiés de la Valette aux lagunes mortes des petites cités vénitiennes. Gomme tous ceux de race normande, lord Herald affectionnait particulièrement la Sicile. Il passait deux mois de ses hivers à Palerme et partageait le troisième en de brefs séjours à Syracuse et à Messine; son port d'attache avait beau être Gannes, c'était de toute la

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