L.V VILLA ni:S CYPnHS
côte méditerranéenne celui où il résidait le moins. Lord Herald voyageait avec un ami, sir Algernoon Ileridge, le fils cadet de lord Scotland. Les deux jeunes gens s'étaient connus à l'Université d'Oxford, s'y étaient liés d'amitié et, quand lord Herald avait fait aux Grandes Indes le vovasre traditionnel des fils de grandes maisons, le jeune Faringhers avait exigé comme compagnon son ex-ami de collège. Heridge, comme tous les cadets, était sans fortune. Lord Faringhers vivait encore, il consentait à la fantaisie de son fils ; Herald était assez riche pour emmener qui bon lui semblait avec lui, et puis ce petit Heridge était bien né. Lady Faringhers voyait ce voyage d'un moins bon œil. Elle eut préféré n'importe quelle maîtresse à la compagnie de ce jeune homme grave et silencieux. Elle en redoutait instinctivement la bouche aux lèvres minces et le regard aigu, d'une eau violette et violente, sous le battement des longues paupières toujours mi-closes comme pour dérober ce regard.
— Mais quelle influence craignez-vous donc? disait lord Faringhers à sa femme. Il est charmant, ce petit Heridge.
— Oui, charmant comme un chat et souple comme une vipère.
— Gomme une vipère, voilà hien une opinion de femme! Vos préventions ne tiennent pas debout. Mais regardez-les donc. Ce petit Heridgea l'air d'une fille à côté de notre beau géant.
— Oui, mais sa bouche ne rit pas et son regard guette. »
Les deux jeunes gens étaient partis.
— Baste ! ils reviendront brouillés, avait dit en matière de consolation lord Faringhers.
Les deux voyageurs revenaient plus unis ; Herald ne pouvait plus se passer d'iVlgernoon, les Grandes Indes les avaient formés. Ils faisaient à présent la noce ensemble, ils avaient les mêmes maîtresses, montaient les mêmes chevaux, couraient les mômes courses, fréquentaient les mêmes clubs : lad y Faringhers devait accepter les faits accomplis. Sur ces entrefaites, lord Faringhers était mort et Herald, promu lord, héritait des vingt millions paternels. Il commandait alors, à Douvres, le yacht des grandes croisières et^, un an après, inaugurait le Traweller.
LA VILLA DES CYl>I\KS 81
Et lady Faringhers, raidie dans une haine muette et grandissante contre le jeune lleridge ne voyait plus à peine que quatre mois par an le [>lus ingrat et le plus aimé des fils. Les deux amis tenaient toujours la mer. C'est pendant une de ces croisières, en route pour Beyrouth et Damas, que la plus atroce nouvelle venait atteindre et hriser la pauvre femme. Son fils était mort : un télégramme dalé de Corfou, où le yacht avait fait relâche, lui apprenait que lord Herald s'était empoisonné dans la nuit du 24 janvier.
Sujet à de violentes névralgies faciales, le jeune homme avait recours, pendant ses crises, à une potion calmante, valérianate et chloral, qui endormait ses douleurs. Réveillé au milieu de la nuit fatale par une reprise du mal, le jeune homme s'était trompé de fiole, et au lieu de la potion, avait avalé du sublimé. Il était mort au matin dans d'atroces soutfrances. Les soins d Ueridge, accouru de la cabine voisine, n'avaient pu le sauver. Le Traweller cinglait maintenant vers Cannes, ramenant un cadavre. Tel est le coup affreux qui venait frapper lady Faringhers
en plein cœur : c'était l'anéantissement de toute une vie, l'irréparable désastre de toutes ses espérances.
Or, sir Algernoon Heridge ne ramenait pas qu'un mort, il rapportait aussi un testament, et par ce testament olographe lord Herald réservait un legs de dix millions à son ami. Lady Faringhers ne contestait pas une minute les dernières volontés de son (ils, elle Taimait trop de son vivant pour traîner sa mémoire dans les équivoques qu'eût soulevées nécessairement un procès :
— Souple comme une vipère ! se contentaitelle de dire, la vipère a mordu. »
Le lendemain des obsèques, lady Faringhers abandonnait Cannes et venait se fixer ici. Voilà quinze ans qu'elle y vit dans la retraite; et vous savez maintenant le pourquoi de votre frisson en longeant, tout à l'heure, la villa des Cyprès.