UNE AGONIE
Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et le rang des Beauvimeuse dans le noble faubourg les mettaient au-dessus de tout soupçon. Il s'agissait de pénétrer auprès du malade, de s'installer à son chevet et lui faire signer un testament; car lui en inspirer ou lui en dicter un, il n'y fallait pas songer. Sacha, malicieux et retors, aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors. Ce parfait dégénéré détestait sa famille. Il aurait dilapidé son bien plutôtque d'en laisser une bribe à l'un des siens. Tels étaient les bons sentiments qui animaient entre eux les membres de cette dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les recevoir? Le duc de Praxéli-Plesbourg se présenta le premier avenue Marceau, Odette de Beauvimeuse raccompagnait, Noronsoff avait eu jadis un assez violent caprice pour sa cousine et l'on escomptait ce souvenir : le malade ne les reconnut même pas.
x\vec l'aplomb que donnent un grand nom et la fortune, le duc de Praxéli s'imposait à la livrée, expédiait le favori, mieux, congédiait les mé-
decins : il était la jainilU. Le duc une fois dans la place, les autres s'y installaient; le tout était d'y avoir pénétré.
Par la porte entre-baillée les de Beauvinieuse et les de Marfa-Narimoff se glissaient un à un dans l'hôtel de l'avenue Marceau, plus un certain M. de Noisynève, arrière-petit cousin du NoronsofT et que Ton ne put écarter. Il s'incrusta au chevet du malade pour surveiller les autres, manifesta vaguement l'intention de prévenir les parents oubliés en Russie et, après quelques discussions assez aigres, on dut l'admettre dans la rédaction du testament; mais la porte demeura fermée désormais à tout autre visiteur; et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une bande d'oiseaux de proie à proximité d'un champ de bataille, attendant les cadavres.
Sacha était tombé dans la torpeur ; il n'en sortait que pour réclamer d'une voix éteinte de l'extra-dry et du kummel en attachant sur les siens des yeux vides et vitreux, effroyablement ouverts. Sur le conseil du duc de Praxéli Odette de Beauvimeuse dégrafait parfois son corsage et introduisait la main sèche du moribond
UNI-: AGUiNIE loi
dans la tiédeur de ses seins nus; la Louche édentée du neurasthénique alors souriait. Celte absence de lucidité enchantait les héritiers. En Russie la loi n'exige pas que le testament soit écrit de la main du testateur : il sufiit qu'il soit dicté en présence de témoins. La signature sufGt.
On trouva un notaire. Les intéressés, sous la présidence du duc de Plesbourg, arrêtèrent la rédaction du testament. Sur les quarante millions de Noronsoft le duc s'en préleva quinze. Dix furent dévolus aux Narimoff, dix aux Beauvimeuse et cinq à cet intrus de Noisynève qu'on n'avait pu éviter; mais, entre temps, Tétat du malade empirait d'une façon alarmante. Dujour au lendemain il tombait dans le coma, un coma stupéfiant dont rien ne pouvait le tirer. Ils avaient trop attendu, les discussions d'intérêt avaient mangé un temps précieux, le malade et la fortune allaient leur filer entre les doigts ; ce fut une consternation. Le duc de Praxéli-Plesbourg relevait les courages abattus, il avait amené avec lui, en remplacement des docteurs congédiés, un petit médecin de quartier, de son quar-
lo2 LK CRIME DES RICHES
lier à lui, qui voyait ses gens d'écuries et d'offices et au besoin les chevaux. C'était un pauvre hère sans consistance, sans grand talent aussi, voué à la médiocrité par la médiocrité même de son physique, de ses allures et de ses connaissances. Il était tout à la dévotion des Praxéli- Plesbourg qui l'emmenait, même l'été, à la campagne pour surveiller ses gens. C'est ce pauvre docteur Piisquier que le Praxéli avait établi au chevet de son cousin. C'est lui qu'il amenait, ce matin-là, parmi les autres parents attérés.
— La vérité, docteur? Il est très bas, n'est-ce pas?
— En effet, monsieur le duc, le prince n'en a plus que pour quelques heures. S'il va jusqu'à ce soir, ce sera le bout du monde.
— C'est ce que je me disais. Eh ! bien, docteur, nous avons besoin de vous. Il faut, coûte que coûte, que voussuspendiez ce coma. Cecoma, il faut l'en faire sortir. Il nous faut une signature, une signature absolument nécessaire et que lui seul peut nous donner. Ne vous inquiétez pas on lui tiendra la main, j'en fais mon affaire,
UNE AGUNIK 453
VOUS avez bien un moyen? Voyons, un réactif, que sais-je, une piqûre ?
Le médecin se grattait le front, perplexe.
— Vous n'avez rien?
— Si. On peut toujours quelque chose, mais cela est très scabreux, très périlleux même. Dans Tétat, où est le prince, un réactif peut le tuer.
— Le tuer, mais puisqu'il est condamné d'avance. Vous me dites qu'il va mourir.
— Mais nous n'avons pas le droit de hâter la mort, même d'un être condamné.
— Mais puisqu'il va mourir... » et Odette de Beauvimeuse s'emparait des mains du médecin.
— Il va mourir! Il va mourir I mais avec la nature on ne sait jamais I C'est invraisemblable, mais...
— Il peut en réchapper, peut-être! Docteur, seriez-vous un imbécile, me serais-je trompé sur vous ?
Et de Praxéli-Plesbourg fouillait le misérable de ses petits yeux clairs.
— Voyons, réveillez le prince ; il y a cinquante mille francs pour vous. Vous ne me ferez jamais croire que vous n'avez jamais fait d'avortements.
Le docteur baissait la tête, griffonnait en hâte une ordonnance.
— Vile, Alexis, chez le pharmacien en face, au plus près, faisait le duc en remettant le papier à un valet de pied et, sur un signe du duc, Odette de Beauvimeuse et Nadia de Narimoff découvraient le malade et le dressaient un peu sur son séant. Le docteur préparait la seringue.
— Voilà, docteur, faisait Noisynève en prenant le flacon des mains du valet de pied.
— Une soucoupe ; très bien... là, dans le gras de la cuisse.
— Dans le maigre, vous voulez dire, pauvre Sacha!
— lion, relevez la chemise, tenez-le bien, mesdames.
Le docteur enfonçait l'aiguille dans la chair livide et appuyait. Pssst, la caféine fusait dans un crissement bref, le malade ne bougeait pas.
— 11 faudrait le piquer plus près du cœur, docteur.
— Ou à l'épaule.
— Ou dans le cou, près du cerveau.
— Vous le voulez ? Soit !
UNE AGONI !•: 155
Mais cette fuis, subiiement redressé dans un brusque sursaut, le moribond se levait tout droit sur son lit et, dans la blancheur de sa chemise, tel un spectre dans un linceul, battait Tair de ses mains pâles et puis s'abattait avec un cri, un petit cri d'oiseau qu'on étouffe, immobile et raidi dans sa nudité verte... mort.
Ce fut une stupeur. Rien ne put ranimer le prince Sacha NoronsolT, C'est ainsi que les quarante millions et les merveilleuses terrasses du domaine de Plagosnof, en Crimée, allèrent à la petite comtesse Véra Noreskine qui. la pauvre enfant, ne s'y attendait guère. Et avouez-le, cette agonie-là vaut bien celle que je lui ai prêtée dans la villa du Mont-Boron, à Nice.
Notre voiture rentrait dans les rues de Menton.
MADxVME DE iNEVERMELSE
MADAME DE NEVERMEUSE
Le rideau tombait sur le second acte de Sigefried. Le divin inconscient, qu'est le héros de Wagner, venait de s'enfoncer, extasié et ravi, dans l'enchantement de la forêt; le chant de l'oiseau magique l'avait illuminée..., et parmi la clarté des feuilles, à travers les ténèbres odorantes et vertes des hêtraies, des clairières, des sources et des étangs, tous les murmures, toutes les voix et tous les souffles aussi, dont est tramé le silence des bois, se répercutaient délicieusement en nous , musique élémentale or-
chestrée par le génie, qui est aussi une des forces de la Nature.
De Bergues, qui s'était retiré tout au fond de la loge pour mieux sentir, loin de la scène, descendre et couler en lui les ondes sonores du drame, se levait et venait s'asseoir auprès de nous.
— Le fils de Sigemound est parti, mais il n'a pas tué tous les dragons Fafner. Voyez, quelques monstres nous restent : une vraie collection de Muséum. C'est plusieurs opéras de Wagner qu'il faudrait pour assainir cette salle ! Les avez-vous comptés? Mais regardez plutôt.
Et, d'un geste horrifié, il embrassait le pourlour des premières et des secondes loges. A quoi Hector de Grandgirard :
— En eiïet. Il y a ce soir quelques gargouilles en rupture de cathédrale !
— Et remarquez ce que je vous disais l'autre jour sur cette étonnante société de la Riviera : pas un homme. Convainquez-vous de visu.
Voyez-vous un jeune homme dans ces loges? Non, rien que des aïeules et des vieux messieurs, et les vieux messieurs paraissent les plus
MADAME DE NEVERMEUSE 159
jeunes. Ils ne sont, eux, ni maquillés, ni teints.
— Pardon. Dans cette loge, il y a deux jeunes gens.
— Oui, mais il y a une jeune fille, et cette jeune fille représente huit cent mille francs de dot. Aussi c'est la seule loge, où il y ait des moustaches de vingt-cinq ans.
— Conclusion ?
— Les temps sont durs, la lutte est âpre et il faut vivre.
— Très jolie, d'ailleurs, la jeune fille !
— Très jolie. La mère est Russe, le père Italien.
— Ah!
— Fleur de GosmopoUs, millionnaire et nihiliste.
Grandgirard avait pris une jumelle; il fouillait attentivement des yeux le premier rang des loges :
— Le fait est qu'il y a des figures extraordinaires — et, tout à coup, arrêtant sa lorgnette dans un geste de stupeur — oh ! celle-là admirable î Qu'est-ce que celle-là ?
C'était, paradant au milieu de la grande loge
officielle, celle dont rencorbellement surchargé de guirlandes concentre tous les regards dans le cadre doré de ses hautes colonnes, une étonnante poupée, on aurait dit, surgie d'un conte d'Hoflmann.
La face d'un ovale parfait et d'un ton de pastel s'auréolait de bandeaux de soie floche, d'un blond si invraisemblable et si doux, que les fabriques de Lyon seules avaient pu les fournir.
Coiffée à la jolie femme, cette imprévue beauté émergeait, épaules nues, d'un énorme boa de plumes bleu pâle, mais un boa si impondérable et si flou qu'il parachevait à miracle cette Olympia des brumes. L'élégance des bras minces haut gantés de suède blanc, la longueur d'une nuque pliante et la maigreur de la poitrine en faisaient à la fois un Gavarni de chlorose et le plus vague des Constantin Guys.
Datée comme un dagueréotype, cette aïeule aux langueurs de poitrinaire, mais aux raideurs d'automate, obsédait comme une apparition. Spectre ou poupée?
Son âge ? Seize ans peut-être et sûrement plus de soixante-quinze. Avec cela une indéniable
MADAME DE NEVERMEUSE 161
aristocratie, un dédain absolu de toute l'assistance et une façon d'écouter le Wagner, de profil et le buste incliné, ob! très peu, en avant, une impertinence d'attitude, que Balzac eût voulue à la duchesse de Maufrigneuse !
D'ailleurs absolument seule dans cette loge et s'y détachant si vaporeuse sur le rouge assourdi des tentures, si macabre aussi par le bleuissement du boa et le faisandage des chairs, si artistement et prestigieusement spectrale, que nous nous taisions tous dans Témotion que l'on a devant un chef-d'œuvre.
— En effet, admirable! Quelle illustration pour le roman de d'Aurevilly! Ce qui ne meurt pas.
— Oui, car c'est mieux qu'une nature morte, c'est la Mort qui se prolonge dans la Vie.
— Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort. Tu viens de dire, sans t'en douter, Hector, une vérité profonde. Si tu connaissais la vie de cette femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle résume dans cette jeunesse immobile et fîgée Regarde bien cette fragilité, cette maigreur de phtisique guettée par les courants d'air et par
162 ll: crime des riches
les mauvaises fièvres, et celte pâleur déjà estompée par Tombre de la Mort!... Eh bien! celte agonie vivante à la résistance et la solidité d'une tige de fer. Cette moribonde a une telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a enterré tous les siens. Père, mère, frères et sœurs et jusqu'à deux maris, cette apparente faiblesse a usé et limé toutes ces existences. Tous ont passé leur vie à trembler pour la sienne.
Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout, jusqu'à sa frêle poitrine secouée chaque hiver d'une opiniâtre toux, les ont, d'années en années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes. Ils ont toujours craint de la perdre et, dans l'hypnose de ces grands yeux hallucinants de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la transe jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous aussi bien que moi, il n'y a que les gens bien portants qui trébuchent dans le gouffre. Les vrais malades ne meurent pas : ils se soignent.
Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir de toute une famille intéressée à une beauté qui lui assurait fortune et situation, car cette
MADAME DE NEVERxMEUSE 163
beauté pastellisée a été adorablement jolie.
Née pauvre, elle fut successivement poussée par les siens dans de riches alcôves, officines de bien-être et de luxe pour des ribambelles de frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins. Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque de ces opérations familiales. M""*" do Nevermeuse fut une courtisane légale. L'étude de notaire et la sacristie furent invariablement le vestibule de ses chambres d'amour.
Ses deux maris morts et les huit millions réalisés, cette fragilité flottante au-dessus de deux veuvages vit se modifier et changer tout d'un coup les sentiments de son entourage. C'est le triste apanage de l'argent : il corrompt tout. On avait craint de la perdre, on désira la voir mourir.
M"""" de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable, était devenue testamentaire.
Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs et des neveux : elle n'eut plus que des héritiers. Elle devint la tante Nevermeuse, mais une tante décidée à faire longtemps attendre sa succession. Elle fît mieux.
Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de
grands voyages. Elle mit des centaines et des centaines de lieues entre elle et les indigestions, suite inévitable des grands dîners de famille, et les accidents de voitures et d'autos des promenades concertées et des parties de campagne. Elle devint nomade; des dames de compagnie embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au dévouement des cousines pauvres et des neveux fervents, mais très manégée, en femme avertie par Fexpcrience, elle se garda bien de rompre avec ses plus lointains arrière-petits-cousins ; ceux-là seuls pouvaient la défendre contre ses parents plus proches. Dans les familles unies on a toujours la tentation d'enfermer en d'admirables maisons de santé, pour les contraindre à se soigner enfin ! les vieilles parentes fortunées, imprudentes et délicates. M""^ de Nevermeuse connaissait les siens. De Séville, où elle s'attardait au printemps, et de Venise, où elle passait l'automne, elle ne cessa d'entretenir avec tous une adroite correspondance . Elle y dosait de savantes promesses de testament.
Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes entretenaient tous ses alliés dans la
MADAME DE NEVERMEUSE 165
haine des uns des autres et la tendresse intéressée de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous séparés d'elle par des détroits, des chaînes de montagnes et des mers, cuisaient doucement à distance dans l'illusoire attente des millions à venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient jamais^ car, écoutez bien ceci, M"'" de Nevermeuse a tout placé en viager.
Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse en doublant ses rentes que pour éviter de fâcheuses dissensions autour de son cercueil, propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout vendu à fonds perdu et, son revenu ainsi triplé lui permettant d'être très généreuse et d'envoyer de temps à autre le sensationnel cadeau à qui de droit, était-elle au moins sûre des larmes de regrets. Ahl elle serait pleurée quand elle quitterait ce monde!
On dirait que le hasard a le respect de ceux qui n'ont plus à redouter ses coups.
Vieille, immensément riche, le cœur sec et momifié dans son effrayant égoïsme, telle une conserve inaltérable, elle a vu s'éteindre un à un autour d'elle tous les parents, les proches comme
les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions. Une invisible machine pneumatique a fait le vide autour d'elle.
Comme indurée dans son effarante solitude, elle leur siu^vit à tous. Elle est celle qui ne meurt pas.
Consciente des convoitises qu'elle allumait, elle les a tous vus partir sans une larme. C'est une joie féroce chez certains vieillards de constater la mort des autres autour de leur verte sénilité. M""^ de Nevermeuse est de cette race-là. Heureuse d'être sans enfants, heureuse d'être sans famille, elle a pris plaisir à compter les coups qui décimaient les siens, et croyez que, la nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va tous les soirs, ce lui est une joie en se mettant au lit de songer que sa mort n'enrichira personne et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle a enterré les siens.
Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a longtemps fait vivre et longtemps entretenu tous ces morts. C'est sur sa beauté, exploitée et poussée dans de riches alcôves conjugales, que tous