UNE AGONIE
— Oh! décevante et dramatique comme la vie môme de l'individu. Après la mort de sa mère, Tétat de Sacha, empira. Livré à luimême, c'est-à-dire à ses pires caprices, sans aucun contrôle et plus personne auprès de lui pour le surveiller et le retenir, il eut vite fait de développer la marche de tant de maladies et de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le favori d'alors était un pianiste hongrois, un soit disant élève de Liszt famélique et poitrinaire, mais dont le réel talent et le jeu poignant et douloureux passionnaient, le long des jours et les nuits aussi, les rares minutes lucides du mourant ; mais la fin approchait, car les longues syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes et maintenant si prolongées et si profondes, qu'il était à craindre, à chaque évanouissement, qu'il ne se réveillât plus.
C'est alors que la vague famille, petits cousins et arrières-petits cousins, que le malade possédait dans la colonie russe et dans le monde de l'Empire, se rapprochaient de l'agonisant. 11 y avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement
effarés de ses frasques et ne se souciant pas d'avouer un parent aussi compromis. Au ban de la société et de sa famille, ce déséquilibré affligé de quatre millions devenait intéressant au moment de mourir. On savait que Sacha n'avait pas fait de testament; il avait bien trop peur de la mort pour songer à ses dispositions dernières ; ce perpétuel moribond aimait frénétiquement la vie et s'y cramponnait désespérément.
Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce Russe aurait cru attirer sur lui Tombre «le la « Gamarde » en dictant n'importe quel testament. Il ne fallait pourtant pas que cette grosse fortune retournât à l'Etat ou tombât dans les mains de quelques Petits-Russiens, hypothétiques descendants de NoronsofT que les alliés mondains et officiels de Sacha ignoraient, perdus dans quelques villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs de Saint-Pétersbourg.
Les intéressés se consultèrent.
Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui les Marfa-Narimoff et les de Beauvimeuse, cousins comme lui au quatrième degré de l'agonisant.