LE RÉFRACTAIRE
A un mois environ, reprit le vieux Renoux, du jour où ce crime avait été commis dans le bois des Hogues, la Mariette vint trouver mon père; elle était bien pâle, la pauvre fillette à Eloi. Ses joues n'avaient plus la couleur vermeille de la rose des haies
elles avaient la pâleur souffreteuse des cierges d'église, et il semblait que ses grands yeux bleus se fussent augmentés du double, tant un cercle de la même nuance se dessinait sous ses paupières fatigue'es. Son père n'avait plus que quelques jours à vivre, le médecin lavait abandonné ; puis elle-même souffrait, disait-elle, d'un mal inconnu qui était peut-être le même que celui qui tuait son père. Le vieux Renoux secoua la tête avec un triste sourire.
C'était bien différent, en effet : le père était malade de ce que chez lui la vie s'en allait , et la fille de ce qu'une vie nouvelle se formait dans son sein sans qu'elle s'en doutât, la pauvre innocente.
Vous pensez bien qu'abandonné du médecin, maître Eloi envovait chercher le sorcier. Il avait de beaux secrets, il est vrai, et le matelot se soutint, grâce à eux, quelques semaines de plus que ne l'avait dit le médecin ; après quoi il mourut, sans que le vieux Renoux eût voulu lui rendre plus amer le passage de vie à trépas, en lui révélant ce qu'il savait de sa fille et du Rousseau. Avant de mourir, maître Eloi lui avait recommandé d'envoyer la Mariette à Granville, chez une sœur de sa mère.
Le vieux Renoux le lui promit, en se réservant d'accomplir plus tard la dernière volonté du défunt; le moyen, en effet, d'envoyer chez sa tante
une pauvre jeunesse dont la robe devenait trop étroite, pour faire là-bas la risée du pays !
— Il n'y aurait qu'un moyen, vois-tu, garçon, me dit le vieux Renoux : car quoique tu me l'aies voulu cacher, je sais bien...
Je comprenais aussi que ce moyen était de faire de la fillette la bru du vieux Renoux. Elle était ignorante encore alors comme une brebis du bon Dieu, et elle eût été la première à me croire le père de son enfant, comme tout le monde, excepté un seul.
— Non, père, lui dis-je, car alors il me faudrait tuer le Rousseau, et je ne veux pas de sang sur mes mains.
Puis, je vous l'ait dit, les sentiments de mon cœur avaient tout à fait changé à l'endroit de la fillette.
— Ce sera donc l'affaire du Rousseau; eh bien ! je lui en parlerai ; et, s'il se refuse à réparer sa vilenie, malheur à lui : ses terres seront stériles, et la clavelée se mettra sur ses troupeaux!
Je n'étais pas sans connaître déjà quelques-uns des secrets noirs du vieux Renoux, et ce fut alors que je lui remis l'une des deux portions que j'avais faites des cheveux du Rousseau.
A peu de jours de là, le père le rencontra ; le Rousseau voulut l'éviter, mais inutilement.
— Connaissez-vous ces cheveux-là? lui dit-il. Eh bien ! ce sont ceux d'un larron d'honneur, et ils
serviront de témoignage devant les juges, si celui qui a fait le mal ne le répare pas.
Le Rousseau devint pâle comme un linge; il voulut d'abord nier, et, voyant que c'était peine perdue, il offrit de l'argent à l'ancien, promit tout ce que l'on voulut, moyennant répit, et s'en fut en le remerciant de lui avoir fait sentir sa vilenie. Mais le père n'en crut pas grand'chose, et de ce moment, en effet, commença la haine sourde et violente qui a causé la mort du vieux pâtre.
Pendant ce temps on avait enterré maître Éloi, et sa fille restait dans la chaumière qui était devenue la sienne, toute triste, tout esseulée, et en grand risque de mourir de misère (car la pension que le roi payait au père n'était pas réversible sur la fille), si le vieux Renoux n'eût déposé dans un coin de la cabane une petite somme qu'il fit semblant d'y trouver, comme si c'eût été un magot caché par le défunt. Le temps se passait assez tristement pour la petite, que le soin de dissimuler sa grossesse forçait à se cacher de plus en plus, et le répit accordé au Rousseau était écoulé depuis longtemps sans qu'il fît mine de donner signe de vie.
Le vieux Renoux surveillait de son mieux la fille à Éloi, mais sans pouvoir être toujours là sur ses talons, et empêcher de se passer bien des choses qu'il ne voyait pas, quoiqu'il ne fût pas facile de le tromper.
Un jour qu'il lui parlait d'aller déposer une plainte contre l'homme qui l'avait si fort outragée, elle tergiversa, et pour la première fois l'ancien s'aperçut qu'elle avait de belles dentelles à son bonnet, et que, sans qu'il y parût trop encore, elle était un brin plus brave que d'habitude dans ses habits. Il devina promptement l'origine de son refus, et vit qu'elle ne pouvait accuser devant les juges celui dont elle acceptait les cadeaux; et, dès lors, il jugea avec raison que c'était une fille à tout jamais perdue.
Le vieux berger ne voulut pas l'abandonner néanmoins, car elle avait encore peut-être, pensait-il, plus de faiblesse que de malice; et, comme le temps de sa délivrance approchait, il eût été content, aussi bien au souvenir de maître Eloi, qui avait été son ami, que pour l'honneur de la fille, que la chose se passât du plus secrètement qu'il fût possible; il vint donc parquer et faire paître ses moutons dans le voisinage de sa cabane. Il craignait aussi que, puisque le Rousseau la voyait en secret sans qu'elle s'en défendît plus, il ne lui vînt à l'idée de se débarrasser par un nouveau crime, dont il était bien capable, du résultat du premier : car il fallait rendre à la fillette la justice de reconnaître que, dès qu'elle avait senti pour la première fois son enfançon tressaillir dans son sein , elle avait conçu pour lui la plus vive tendresse qui se pût imaginer.
Ce fut à ce moment-là aussi qu'elle avoua en pleurant au vieux Renoux qu'elle avait consenti à pardonner au Rousseau, qui lui avait promis le mariage aussitôt qu'il aurait mis ordre à des affaires importantes. Autant valait croire que le ciel pommelé annonce du beau temps pour le jour suivant, dans nos parages, que de se fier aux promesses de ce coquin, ainsi qu'il le prouva bien par la suite.
Il avait donc été convenu, pour en revenir à mon dire, que, dès que les douleurs la prendraient, elle le lui ferait savoir en étendant un linge blanc à sa lucarne, si c'était pendant le jour, et en lui faisant, de nuit, un signal de feu qu'il pût voir de loin, puisqu'il parquait ses moutons à peu de distance de sa chaumière. Ce signal devait être un falot hissé au bout d'une perche.
La vieillesse n'est pas comme la jeunesse; elle ne dort guère. Dieu, qui n'a plus à lui compter qu'un petit nombre de jours, ne veut pas les lui raccourcir encore par un long sommeil; il n'en coûtait donc guère au vieux pâtre d'épier le signal de feu pendant toute la brièveté des nuits d'été.
Quelques jours s'écoulèrent sans que le signal flottât à la lucarne ou sans qu'il brillât dans les ténèbres. Une fois cependant que le berger, par une nuit claire et par un temps calme, fixait les yeux sur ces étoiles filantes qui présagent les cha-
leurs, et que, de temps à autre, il les détournait pour les porter sur la cabane de la Mariette, une faible lueur...
Les sons prolongés d'un cornet semblable à celui des vachers, mais comme assourdis à dessein, vinrent interrompre le récit du vieux berger. Ils montèrent par trois fois du fond de la vallée opposée à celle que traverse la grand' route, chacun avec une intonation différente qui semblait avoir quelque chose de mystérieux.
— Déjà! dit le vieillard.
Et, comme il parlait, l'horloge de Toussaint sonna trois heures.
— Chut! dit-il à son chien qui grondait, je m'occupe de retrouver ton vieux maître.
Le chien sembla comprendre et se tut; puis Renoux se tournant vers moi :
— J'ai besoin d'être seul, fit-il.
— Diable! répondis -je d'un air désappointé, faut-il que j'aille encore explorer le tracé du camp de César?
— J'ai besoin d'être seul, reprit le berger; mais seul en apparence seulement.
— Qui attendez-vous donc? lui demandai-je.
— Un jeune gars qui peut vouloir abuser de sa force contre un vieillard, quoique cependant l'ascendant du vieillard domptera le jeune homme, sans doute; mais on ne sait ce qui peut arriver. En
tout cas, il est urgent que vous entendiez ce que nous allons dire l'un et l'autre.
— Et où me placerai-je?
— Là-bas dans ma hutte, reprit le pâtre; à travers les fentes de la vieille cloison qui a servi d'abri à trois générations de bergers, vous verrez et vous entendrez. Allez vitement. Ah! j'oubliais : sous le petit matelas qui la tapisse vous trouverez un fusil, il est chargé à balle; c'est une précaution bonne à prendre depuis. . . vous savez, et si je courais quelque risque...
— Je fais feu ?
— Non pas, non pas, s'écria le vieillard avec une sorte d'effroi; vous n'êtes pas ici dans vos pays de sauvages! Il vous suffirait de venir à moi avec cette arme. L'homme que j'attends en redouterait peut-être seulement plus le bruit que la balle.
Tandis que Renoux me donnait encore d'autres explications avec la prudente lenteur des vieillards, le visiteur qui attendait semblait s'impatienter; car le signal fut répété avec plus de vivacité que la première fois, bien que toujours en sourdine. . — La jeunesse est impatiente, dit-il.
Alors il se mit deux doigts dans sa bouche, et fit entendre trois sifflements aigus.
— Allons ! reprit-il.
Nous descendîmes du retranchement vers la hutte immobile sur ses roues, à peu de distance de
l'endroit du camp qui pouvait figurer le prétoire romain. Il s'arrêta et s'assit à quelques pas de sa maison roulante, de manière que je puisse facilement entendre la conversation qui allait avoir lieu; et bien que le rôle d'écouteur ne fût pas précisément de mon goût, comme je pensai que c'était un service que je ne pouvais refuser de rendre au berger, je surmontai ma répugnance, et je m'installai le moins incommodément possible dans la hutte.
Quoiqu'une petite vitre à bouillons verdâtres, enchâssée de son côté dans la boiserie vermoulue, ne permît pas d'avoir des objets environnants une perception bien nette, elle offrait cependant l'avantage de dissimuler ma présence à l'extérieur. Du reste, un rideau pouvait, au besoin, couvrir le vitrage et me cacher encore mieux quand j'aurais vu ce que je voulais voir : car, s'il me répugnait d'entendre des aveux qui n'étaient pas adressés à mes oreilles, j'étais, je l'avoue, fort curieux de connaître le personnage qui annonçait si mystérieusement son approche.
J'exhumai aussi, pour être prêt à tout événement, l'arme cachée sous la paillasse de fougère du berger.
C'était une carabine qui, bien qu'en état, paraissait, comme la hutte roulante, avoir appartenu à trois générations successives.
Au même moment, le vieillard s'approchant de l'ouverture de la hutte :
— Le vent souffle vers la mer, me dit-il ; c'est une raison pour que bien des mots de notre entretien puissent être emportés loin de vous. Si donc vous m'entendez siffler une fois comme tout à l'heure, accourez vitement, et sans hésiter.
Je promis au vieux Renoux de faire ce qu'il me recommandait, et il regagna promptement sa place. Il était à peine assis de nouveau, qu'un homme se montra par la brèche qu'ouvrait le chemin de charroi dans le retranchement du camp romain.
C'était un jeune homme dans la fleur de l'âge et de la virilité, à en juger par la vigueur nerveuse et souple de ses formes, et encore dans l'adolescence par la grâce toute juvénile de sa figure. Il avait la tête nue, la chevelure blonde, les yeux bleus, comme un véritable descendant de ces Gaulois du pays des Galètes, qui avaient peut-être jadis livré plus d'un assaut à ce camp ; il en portait encore la blouse. Ce vêtement était en lambeaux et laissait voir sa poitrine blanche, tandis qu'un mauvais pantalon de toile trop étroit faisait deviner la rondeur et la forme élégante et robuste à la fois de sa jambe. Quoiqu'il eût le costume et toute l'apparence extérieure d'un vagabond qui se cache pour quelque méfait, l'expression de sa figure repoussait cependant cette supposition.
Pour arme offensive, il portait à la main un bâton de néflier, dont la racine formait à l'extrémité une espèce de massue, comme ceux que portent d'ordinaire les piétons des campagnes.
Dès qu'il déboucha dans l'enceinte du camp, il jeta autour de lui un regard de défiance ; puis quand il aperçut le vieillard assis, seul, à quelque distance, il s'avança d'un pas résolu de son côté. Il y avait aussi une intonation un peu brusque dans sa voix quand il s'adressa au vieux Renoux.
— Eh bien ! me voici, l'ancien, dit-il ; mais quelle nécessité de me faire quitter la chaumière de la Mariette, où personne ne songe à moi, pour m'exposer à rencontrer les gendarmes?
— Les gendarmes sont loin d'ici, mon garçon, répliqua le vieux pâtre; assieds-toi donc tranquillement et causons. C'est du Rousseau que j'ai à te parler.
A ce nom du Rousseau, une forte émotion passa sur la figure du jeune homme; mais elle disparut bien vite pour faire place à une expression de joie vive, quand le vieillard ajouta :
— Et de la Mariette aussi.
Alors il s'assit près du vieillard, sans ajouter un mot de plus, avec cet air de curieux contentement que prennent les enfants lorsqu'ils s'apprêtent à écouter le récit de quelque merveilleuse histoire.
— Mais, à propos d'elle, dit le jeune homme, qui
motifs que tu as pour hair cet homme-là. Te rappelles-tu le vieux Renoux?
— Oui !
— Te rappelles-tu qu'un jour (tu avais six ans, pas plus, mais il est certaines choses qu'on se rappelle toujours, du moins en gros, sinon par le menu) , te souviens-tu que tu venais le chercher pour qu'il fût vitement secourir ta mère qui se mourait?
— J'en ai quelque souvenance.
— Te souviens-tu qu'il ne voulait pas venir avec toi?
— Oui ; mais je ne sais plus pourquoi.
— Je vais te le dire. Le vieux Renoux savait que près de là il y avait un homme qui rôdait avec de mauvais dessins contre une jeune chevrière qui n'avait vu encore que seize moissons, et voilà qu'il entendit en effet ses cris. Il voulut aller à son aide, et ce sont tes prières qui l'en ont empêché; il y a cédé, et, pendant ce temps, l'homme meurtrissait et outrageait du dernier outrage la pauvre fillette que tu avais empêché de sauver. Yeux-tu savoir qui était la fillette et qui était le mauvais homme? C'étaient la Mariette et le Rousseau.
Le jeune homme contint un cri de rage et de douleur, mais il ne put étouffer un sanglot.
— Qui est le coupahle là dedans? reprit l'impitoyable vieillard; le Rousseau! Sans lui, ta Mariette serait pure comme la première neige.
Ce que je savais de la Granvillaise par le récit du vieux berger me laissait voir que son raisonnement n'était pas des plus logiques. Il était douteux que, sans la catastrophe dont elle avait été victime, une fille coquette et point vaillante à l'ouvrage , comme il le disait, fût demeurée chaste, ou du moins sans épouseur, pendant une dizaine d'années. Mais le moyen pour un amoureux comme le jeune garçon de conserver un jugement lucide ! tout cela lui semblait parole d'Évangile, et sa douloureuse contenance me faisait peine.
Quand le vieillard crut l'avoir amené au point d'exaltation où il voulait le conduire, il changea de ton. Par une transition insensible, dont j'admirai l'adresse, il vint à parler de ses propres griefs contre le Rousseau, et de l'assassinat de son père dont il l'accusait, et lui offrit enfin de mettre leur vengeance en commun. Mais, à son grand désappointement, toute son astuce vint se briser contre la généreuse trempe d'âme du jeune homme, qui répondait avec une triste mais inébranlable fermeté :
— J'ai mangé depuis dix ans le pain de cet homme : je ne saurais le trahir; Dieu m'en punirait en faisant que la Mariette ne m'aime plus.
— Et qui dit qu'elle t'aime , enfant? s'écria impétueusement le vieillard, qui sembla une fois encore changer ses batteries, et vouloir de nouveau faire vibrer dans le cœur du jeune homme ces cordes
douloureuses que sa main savait si bien étreindre. Lejeuneréfractaire devint pâle comme la fleur du sureau : car devant l'exclamation du vieillard, dont l'oeil lisait à livre ouvert dans les secrets de l'âme humaine, sa foi, puisée dans les yeux de celle qu'il aimait, chancela, et parut s'éteindre comme l'écho lointain quand la voix s'est tue.
— Elle me l'a dit, répondit-il d'une voix faible.
— Oui ; elle t'aime comme la mer aime le matelot qu'elle engloutit.
— Vous devez le savoir, vous ! dites-moi la vérité, quand même je devrais en mourir de chagrin, s'écria le jeune homme avec cette fébrile avidité du cœur humain à préférer si souvent, pour son malheur, les vérités qui le déchirent aux illusions consolantes qui le bercent. Mais aussi l'incertitude est la maladie des âmes fortes, et celle du jeune homme ne semblait manquer ni de force ni d'énergie.
— Certainement que je le sais et que je puis te le dire, répondit Renoux; cependant, pour des raisons à moi connues, je ne puis le dire ici ; plus tard.
— Quand? dans quel endroit? interrompit vivement le jeune homme.
— Ce soir, à neuf heures, quand le soleil sera couché, tu viendras me trouver à la clairière du bois des Hogues? tu sais laquelle?
— Pourquoi donc là? demanda le jeune réfractaire d'un air de défiance.
— Pourquoi? Parce que c'est l'endroit le plus voisin de la demeure de la Mariette, celui où nous courrons moins risque d'être vus.
— Elle y sera donc, elle?
— Sans doute; et là tu sauras de sa bouche à elle-même ce que tu désires savoir; mais là, vois-tu, tu le sauras de façon que tu n'en puisses douter.
— Vrai? bien vrai?
— Je te le promets sur le corps de mon père que je n'ai pu retrouver encore ; la vérité tout entière te sera révélée ce soir à la clairière au Houx.
En ce moment, des rafales de vent commencèrent à souffler de terre vers la mer avec tant de violence, que la voix des deux causeurs s'éparpillait loin de moi en syllabes confuses : mais l'entretien se continuait d'une manière tout amicale. Il finit bientôt aus^i ; car je vis le jeune homme se lever, dire adieu au vieillard, et disparaître de nouveau par la brèche du retranchement.
Je m'empressai de rejoindre le vieillard, qui semblait radieux.
— Enfin! s'écria-t-il, peut-être vais-je savoir ce que je n'avais pu apprendre depuis seize ans.
— Je vous en félicite, lui dis-je; mais vous avez été bien dur pour ce pauvre garçon!
— Quoi! parce que j'ai éperonné sa jalousie? Croyez-vous que si je n'avais pas agi de même envers la Mariette, je serais arrivé au but que je
poursuis depuis si longtemps? Il n'est pas à plaindre, allez, ce jeune homme! et ce soir son cœur se gonflera à en éclater de joie et de bonheur, car il ne sait pas encore combien la Mariette l'aime.
— Elle l'aime donc?
— Comme une folle ! à donner son âme pour cet enfant.
— Tant mieux ! repris-je ; ce jeune homme m'intéresse, car la Mariette est une femme qu'on doit aimer éperdument.
— Oui, et lui est brave et loyal, reconnaissant comme tous les nobles cœurs. Mais il faut que j'achève de vous dire comment je suis venu à prendre la haute main dans cette affaire.
Et le vieillard reprit son récit interrompu.
Cette nuit-là, continua-il, le vieux Renoux vit briller une faible lueur au-dessus de la cabane de la Mariette ; mais à peine le falot fut-il balancé quelques instants au bout de sa perche, qu'il le vit descendre graduellement et disparaître. Il s'apprêtait à partir, et alors il resta, pensant que la fillette avait pu se tromper sur les symptômes d'un mal si nouveau pour elle, et que, d'une manière ou d'autre, puisqu'elle amenait le falot, après l'avoir hissé, c'est qu'elle n'avait plus besoin qu'on vînt à son aide.
Cependant la nuit est bonne conseillère, et le père pensa avec raison que, s'il ne pouvait entrer
la nuit chez la Mariette, rien ne l'empêchait de veiller sur elle au dehors. Adonc il se dirigea du côté de la cabane. A peu de distance, il put entendre un faible cri, comme celui que jette une femme qui tombe en pâmoison; alors il courut plus vite; mais si vite qu'il allât, il arriva trop tard.
La porte de la cabane était toute grande ouverte. Dans un coin de la chambre, le falot, retiré de sa perche, brûlait en répandant une pauvre lueur à travers son vitrage de corne, Il éclairait assez cependant pour qu'il pût voir la pauvre fillette pâmée sur son petit grabat, si blanche, qu'elle ne semblait plus attendre que des cierges autour d'elle.
Il était facile de penser aussi que, si elle n'était pas morte, elle pourrait, le troisième jour après cette nuit, retourner aux champs, y chanter comme devant, et laisser croire à ceux qui l'entendraient qu'elle était comme la fauvette éclose de Tan dernier sans avoir encore vu le printemps. Mais l'enfant... le vieux Renoux eut beau chercher, l'enfant n'était plus avec la mère.
« Il a encore passé par ici, le méchant drôle » , se dit-il.
Puis il fit revenir la fillette à elle avec quelques gouttes d'eau et d'un cordial qu'il savait composer.
— Où est ton enfant? lui demanda sévèrement l'ancien.
— C'est le Rousseau qui Fa emporté, dit-elle en
fondant en larmes ; il m'a promis d'en avoir grand soin.
— De quel côté est-il parti?
— J'ai entendu sa voix du côté des Hogues, reprit la Mariette.
Le vieux Renoux suivit cette direction. Je vins le voir le lendemain, et il me conta comment la Mariette avait été délivrée et comment le Rousseau avait emmené Fenfançon du côté du bois des Hogues, où il l'avait suivi.
— Écoute, mon garçon, me dit-il; j'ai vu, j'ai peut-être cru voir de si horribles choses dans la clairière au Houx, qu'on ne les répète que quand on en est bien certain. Reviens dimanche prochain, et alors je t'en dirai plus long.
J'insistai pour savoir ce qu'il avait vu, mais en vain.
— Non, garçon, non, il est des choses si effroyables qu'en soupçonner seulement en pensée son prochain, c'est un blasphème. Reviens dimanche. En tout cas, ajouta-t-il, comme si le bon Dieu lui envoyait le pressentiment de sa fin prochaine, si d'ici là on retrouvait dans quelque ravin mon pauvre vieux corps meurtri ou percé de coups, et dépouillé comme de juste de tout papier compromettant pour l'assassin, il y aurait entre les semelles de mes gros souliers un papier qui t'apprendra tout ; alors la justice fera le reste.
Je m'en fus en pensant que le vieux Renoux avait une de ces lubies noires auxquelles il était sujet, continua le pâtre, et attendant le dimanche avec impatience; mais l'ancien n'avait eu que trop raison. Le dimanche ne vint pas pour lui, car ce jour-là je trouvai sa hutte vide, et son chien, celui que vous voyez là, hurlant sur la côte de Renéville.
Les trais assombris par ces souvenirs, le berger fit une pause dont je respectai le silence. Sa triste histoire était presque finie.
— Concevez-vous maintenant, reprit-il, pourquoi, indépendamment de la sépulture en terre sainte que je voudrais lui donner, j'ai tant d'intérêt à retrouver ses restes pour le venger?
— Et c'est ce soir que vous pensez y réussir?
— C'est ce soir, répondit Renoux. Quandje vous ai revu ce matin, que je vous ai reconnu à votre insu à cette petite cicatrice sur votre sourcil droit, j'ai pensé que votre retour était de bon augure ce jour-là même que j'avais fixé pour sortir de l'incertitude. J'avais mis seize ans à en acquérir les moyens.
— Et comment cela?
— Le crime porte toujours sa vengeance avec lui, quand bien même la justice humaine n'y peut rien. Le Rousseau avait cru assouvir sa passion pour la Mariette en la violentant. Loin de là : pour lui a commencé dès ce jour-là un amour inexora-
ble qui, depuis seize ans, le consume jusqu'à la moelle des os. Ce n'est qu'à force d'argent que, malgré sa pauvreté, elle a consenti à entrer en service chez lui, et depuis ce jour elle n'a eu cependant pour lui ni un sourire ni une caresse. La Mariette repoussefièrementsespropositions de mariage, et quand le vieux se roule à ses pieds pour la supplier de devenir sa femme, tout riche qu'il est, elle lui répond: «Non, non, le Rousseau, vous n'êtes pas assez riche pour m'épouser ; je veux deux fois autant d'or que vous en avez. » Alors le richard sue sang et eau pour amasser des trésors, et l'iniquité ne lui coûte rien pour y parvenir. Je sais tout cela, parce que, depuis seize ans, je le couve des yeux comme une proie qui doit m'appartenir un jour; puis je n'étais pas sans voir la Mariette de temps à autre.
Peu à peu elle en est venue à croire à ma puissance comme à celle de défunt le vieux Renoux ; elle en a eu des preuves sans réplique.
Une fois, comme je lui disais exprès et trèssérieusement que le Rousseau ne l'aimait pas tant qu'elle le croyait, et qu'il y avait une preuve d'amour qu'il ne lui donnerait jamais :
— Laquelle? dit-elle d'un air dépité.
• — La seule à laquelle je croirais à votre place. Ah! oui, la femme qui obtiendrait d'un homme l'aveu d'un crime qui pourrait le conduire à la
potence, celle-là pourrait s'en croire la bienaimée.
La Mariette s'en fut, en soutenant que le Rousseau n'était pas capable d'un crime pareil; mais, à coup sûr, le démon de la curiosité et des vanités l'avait mordue au cœur : c'est la nature de la femme. Elle a obtenu cet aveu, j'en parierais ma part de paradis ; et cependant j'ai eu beau faire, l'intimider, la caresser, exciter toutes ses susceptibilités jalouses, j'ai toujours échoué. Il est naturel, au fait, qu'elle ne veuille pas livrer à la cour d'assises l'homme qui doit un jour la faire si riche en l'épousant; et aujourd'hui je n'ai plus pour ressources que sa folle passion, son amour insensé pour ce jeune homme que vous venez de voir, et que, comme dejuste, elle n'avait pas tardé à me confier pour obtenir ma protection envers celui qu'elle aime si jalousement. Voilà, continua-t-il ; j'ai fini.
Je ne pus dissimuler au vieillard que je n'avais pas la même confiance que lui dans le succès de son entreprise.
— Vous verrez, me répondit-il, vous verrez que je réussirai, et que la clairière au Houx nous révélera les choses étranges qu'y avait entrevues le vieux Renoux, et dont il a emporté le secret avec lui.
Le vieillard, en disant ces mots, semblait examiner l'état du ciel avec une attention profonde.
Le tonnerre avait momentanément cessé de se
faire entendre. Le vent était brûlant et ne faisait que raser la terre; dans les régions supérieures de l'air, de gros nuages d'un noir presque foncé ou d'un gris livide et transparent figuraient des masses immobiles et entassées comme des groupes de montagnes. L'électricité semblait en découler à flots.
— Bon, reprit le pâtre, lorsqu'il eut fini son examen, l'orage est dans l'air, et le temps me sert à soubait. Ce soir, dans le bois des Hogues, vous verrez la lune couleur de sang; vous entendrez, sous les rafales de pluie, les arbres craquer comme le cbaume sec, et leur feuillage gémir ainsi que des âmes en quête d'une prière.
J'écoutais sans les comprendre encore ces étranges paroles du vieux pâtre.