‹ Le crime du bois des HoguesChapitre 4 sur 5 · LA CLAIRIÈRE AU HOUX · texte numérisé non relu

LA CLAIRIÈRE AU HOUX

Après que le vieux pâtre eut complètement terminé son récit, bien des souvenirs d'enfance longtemps oubliés, et sur lesquels je me plaisais à inter-

roger cette chronique vivante, seule restée debout pour me répondre, avaient prolongé notre causerie au delà du temps que j'avais imaginé. J'entendis avec surprise l'horloge voisine sonner six heures. En même temps, les nuages, amoncelés en groupes immobiles à l'horizon et au-dessus de nos têtes, ne tardèrent pas à se diviser en gros flocons, puis à courir rapidement dans la direction du nord; de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber de leurs flancs, et les éclats de tonnerre à gronder vers le sud. L'heure du dîner était depuis longtemps passée à mon auberge, et l'orage qui menaçait, l'obligation ainsi que le désir d'accompagner le vieux Renoux au bois des Hogues, m'interdisaient toute pensée de retour à la ville avant la fin de cette mystérieuse entrevue à la clairière au Houx.

— Il se fait tard, dit le vieillard, qui vit ma perplexité, et si le dîner d'un berger ne vous répugne pas, je vous offrirai de grand cœur de partager le mien.

— J'ai souvent rompu le pain avec votre père, lui répondis-je ; pourquoi n'en ferais-je pas de même avec vous? J'accepte votre offre avec plaisir.

Des torrents de pluie qui tombaient déjà ne pouvaient laisser à Renoux le moindre doute sur ma sincérité, puis, dans ma vie de voyages lointains, j'avais eu nombre de fois de plus étranges com-

mensaux que le vieux berger. Il orienta sa hutte de manière que l'ouverture fût mise' à l'abri de l'eau que fouettait un vent impétueux, c'est-àdire en la tournant vers la mer. Nous nous assîmes de notre mieux, et alors le vieillard tira des plis d'une serviette blanche du fromage , un tronçon de pain bis qu'il rompit en deux, et d'un des recoins de la hutte, des verres et un broc de cidre qu'il mit entre nous.

Et notre frugal repas commença, tandis que, dans l'enceinte du vieux camp romain, le troupeau du pâtre se groupait effrayé derrière les abris des retranchements, que les joncs marins se courbaient en bruissant, et qu'à l'horizon, à travers le voile de pluie, la mer commençait à bondir sous le vent comme un cheval sauvage sous le fouet et sous l'éperon.

Notre dîner était depuis longtemps terminé; mais le tonnerre grondait encore, quoique en s'éloignant, et, au milieu de fréquents éclairs, la pluie ne cessait de marteler la toiture et les flancs vermoulus de la cabane qui nous servait d'abri. Alors le vieillard, examinant avec sollicitude le tissu de mon caban de voyage, l'épaisseur de mes souliers de chasse, parut satisfait de son examen : car le moment de nous mettre en marche approchait, bien que l'orage menaçât de nous faire compagnie pendant tout le trajet de la côte du Canada jusqu'au

bois des Hogues. Cependant le tonnerre se fit entendre graduellement de plus en plus loin, la pluie diminua d'intensité, et enfin quelques larges trouées laissèrent voir des pans de ciel bleu par leurs ouvertures. La tempête n'était pas finie; mais elle nous donnait une trêve momentanée, dont nous profitâmes pour nous mettre en route. C'était une heure avant la nuit.

Les chemins détrempés par la pluie, glissants sur les terrains en pente et noyés dans les plaines, nous rendaient le trajet plus long et plus difficile; cependant nous ne tardâmes pas trop, grâce à des détours que mon guide connaissait parfaitement, à gagner la route départementale.

— Ainsi, dis-je à Renoux, en rompant le silence que nos pensées nous faisaient garder à l'un comme à l'autre, ce jeune homme que j'ai vu ce matin est précisément l'enfant qui venait chercher votre père le jour où le Rousseau consomma son attentat sur la Granvillaise, et sans lui, peut-être, il ne se fût pas accompli?

— Précisément. La prédiction de mon vieux père s'est réalisée, comme vous voyez. Les voies de Dieu sont impénétrables, et celui qui a été la cause involontaire de la chute de cette femme sera celui qui, je l'espère, est destiné à la relever; car il n'est bien souvent qu'un amour sincère pour épurer ces créatures tombées.

— Cela me fait penser à vous demander, repris-je, ce qu'est devenu son enfant.

— L'enfançon à la Mariette? Elle n'en sait rien elle-même, quoique son vœu le plus cher soit de le revoir , et que le Rousseau le lui promette depuis longtemps. Il l'a envoyé, soi-disant, avec une nourrice, à Granville, ou dans les environs. Je ne sais quels prétextes il a employés pendant de longues années pour empêcher la Mariette de l'y aller voir, jusqu'au moment où cette nourrice aurait écrit qu'il s'était sauvé pour s'embarquer comme mousse à bord d'un baleinier ; et la pauvre Mariette compte les jours et les heures de son retour. Elle y pense moins, du reste, depuis qu'elle s'est affolée de ce jeune Gratien; mais c'est une justice à lui rendre, que je l'ai bien souvent vue pleurer à l'idée de son absence, et sourire à celle de son retour. A présent, qu'y a-t-il de vrai là dedans? peut-être...

Le vieillard n'acheva pas; le seul point de son récit qui fût demeuré obscur pour moi se trouvait éclairci par cette explication, et je ne lui fis plus de questions. Le moment approchait où j'allais savoir bien d'autres choses encore.

Au sommet d'une côte, nous fîmes un instant de halte. De gros nuages noirs, qui se formaient en masses compactes, raccourcissaient le crépuscule, assombrissaient la mer aux vagues couronnées d'écume, et déjà, sur le sommet du Bourg-Bau-

doin, le phare projetait dans l'obscurité ses longs rayons de lumière.

— Allons! me dit le vieillard, il faut que nous arrivions les premiers à la clairière au Houx.

Bien que l'atmosphère fût largement saturée d'eau, l'électricité répandue dans l'air et les chaudes * bouffées du vent du sud rendaient la chaleur étouffante, et nous marchâmes aussi rapidement que le permettait le fluide énervant qui nous enveloppait.

La nuit était close, et ses ombres, après un quart d'heure de route, ne nous laissèrent voir que d'une manière confuse les premiers massifs du bois des Hogues. Des lambeaux de nuages déchirés par le vent flottaient au-dessus des plus basses cimes et s'accrochaient aux plus élevées, comme un navire qui s'échoue sur des écueils. L'aspect des bois a toujours quelque chose d'imposant et de fantastique dans le silence et l'obscurité des heures de la nuit, et l'état du ciel redoublait encore ce soir-là cette/ solennité presque lugubre. Gomme l'avait prédit le vieux pâtre, la nature semblait s'être complu dans la mise en scène du drame qu'il m'avait fait pressentir,

A quelque distance de nous et sur la lisière du bois, s'élevait une espèce de sombre hangar de feuilles et de branchages qui servait sans doute d'abri aux gardes-chasse ou aux charbonniers de la forêt. Il me semblait entendre un bruit pareil à

celui de piétinements sourds sortir de ce hangar; je fis part à Renoux de ma remarque.

— Je crois savoir ce que c'est, me dit-il ; en tout cas, attendez-moi ici, je vais y aller voir.

En disant ces mots, il s'avança vers le hangar avec les précautions d'un homme qui n'en veut négliger aucune. Quelques minutes après il était de retour.

— Ce n'est rien, dit-il; endossez votre vareuse (c'est ainsi qu'il appelait mon caban), car l'orage va éclater de nouveau tout à l'heure et se continuera sans doute une partie de la nuit, et vous verrez si je n'ai pas eu raison de vous dire qu'il serait terrible! Tous les feux du ciel nous éclaireront à la fois ce soir.

Ce pronostic, qui semblait si fort charmer le vieillard, était loin d'être autant de mon goût; mais il était trop tard pour reculer, et ne l'eût-ii pas été, qu'une vive curiosité m'eût fait braver encore la tourmente qu'on m'annonçait.

La prédiction de Renoux ne tarda pas à se réaliser. A peine avions-nous franchi la lisière du bois, que les masses de vapeurs qui planaient au-dessus des arbres commencèrent à se fondre en eau.

— Le mauvais temps n'empêchera-t-il pas la Granvillaise de venir? demandai-je au vieillard tout en enjambant les genêts et les joncs marins. La pauvre femme aura peur.

— De quoi? du tonnerre?

— Non, mais de la pluie et de la fange des chemins, qui gâteront ses beaux atours.

— La Mariette est amoureuse et jalouse; elle viendrait quand bien même il pleuvrait du feu, parce que je lui ai promis un sort, moyennant lequel son amant doit être aussi follement énamouré qu'ellemême. C'est que, vous le savez, la Mariette a passé la trentaine ; elle est aujourd'hui dans toute sa fleur ; mais demain? Alors elle aime comme la femme qui n'aimera plus après, tandis que son amant, parce qu'il est plus jeune, pourra aimer encore. Son sort est là dedans : elle est aimée avec passion, parce qu'elle aime avec fureur ; mais elle ne sait pas ça. Elle ne sait pas non plus qu'elle va trouver le fils à la Gratien ici; donc elle n'a pas à se préoccuper de ses atours, et par ainsi vous devez penser qu'elle ne manquera pas de venir : et puis, elle a sa mante et ses patins. Ne vous inquiétez pas ; vous la verrez sortir de son capuchon ruisselant d'eau son beau minois frais comme la perceneige qui sort de dessous la mousse des bois.

Pendant cette réponse, que le vieillard hachait, pour ainsi dire, tout en suivant les allées ou en se coulant dans les fourrés dont il me renvoyait les branches fouettantes et chargées de pluie, nous étions arrivés à l'un des points de la circonférence d'une assez large clairière.

— Restons ici, dit Renoux en me montrant l'arche de verdure que formait au-dessus de nous l'étroit sentier que nous avions suivi jusque-là.

A l'endroit où nous venions de nous arrêter, c'est-à-dire à l'extrémité de ce sentier et sur le bord de la clairière, cette voûte de feuillage s'élargissait en une espèce de tonnelle assez vaste pour y faire halte à l'aise.

— C'est ici la clairière au Houx, reprit le pâtre. Tâtez du pied à votre droite; vous devez trouver sur ce côté le tronc d'un arbre à moitié équarri qui vous servira de banc.

Je fis ce que disait le berger, et je pus sentir en effet une bille de bois enfoncée dans la mousse et les herbes humides. Alors le vieillard planta en terre sa houlette, non pas une houlette de berger de bucoliques, mais un fort bâton de houx terminé par une pesante feuillette de fer; il tira de sa limousine une petite lanterne sourde suspendue à son cou par une courroie de cuir, et de sa panetière les instruments nécessaires pour faire du feu. J'étendis audessus de lui, tandis qu'il battait le briquet, les plis de mon caban pour le mettre à l'abri de la pluie, et bientôt la lanterne sourde fut allumée.

— Asseyez- vous, me dit le berger ; je vais examiner les lieux.

Je m'assis ; je ramenai au-dessus de mon visage le capuchon de mon caban, et, sous la voûte de

feuillage que faisaient fle'chir les rafales de pluie, immobile comme un sphinx égyptien, je suivais de l'œil le vieillard, et j'attendais.

Le pâtre, promenant devant lui le cône lumineux de sa lanterne, entra dans la clairière, et commença d'en faire lentement le tour, éclairant successivement la circonférence.

A l'exception de deux autres chemins qui s'ouvraient sur cette circonférence et formaient, avec celui à l'entrée duquel nous nous étions arrêtés, les trois points d'un triangle, une épaisse ceinture de houx, de joncs marins, de fougères et de pousses de hêtres, croissant entre les troncs d'arbres qui bordaient la clairière, la rendait à peu près inabordable de tout autre côté. Un houx presque haut comme un arbre s'avançait en deçà de cette verte et infranchissable barrière. Ce grand arbuste donnait sans doute son nom à la clairière.

Pendant l'intervalle qui s'écoula jusqu'au retour de Renoux, il me sembla qu'un sourd murmure de voix humaines se mêlait aux plaintes du vent dans les arbres et au cliquetis de la pluie sur les feuilles.

— J'avais cru entendre parler là-bas, dis-je au vieux pâtre quand il revint près de moi.

— La nuit, me répondit-il, on entend dans les bois tout ce qu'on veut bien y entendre; mais cette fois-ci votre oreille ne vous a pas trompé. H y a près de là, ajouta-t-il en désignant du doigt le côté

opposé de la clairière, d'autres témoins que vous encore.

Ces paroles de Renoux me rappelèrent une circonstance que j'avais oubliée : le départ du brigadier de gendarmerie pour le bois des Hogues. Ces piétinements sourds que j'avais entendus sous le hangar, à la lisière de la forêt, étaient bien ceux de son cheval, qu'il y avait sans doute caché à dessein, afin qu'aucun bruit, aucun indice ne trahît sa présence près de la clairière au Houx.

— Vous n'allez pas livrer aux gendarmes, dis-je vivement au vieux pâtre, ce pauvre jeune homme qui vient ici sans défiance, sur la foi de votre parole !

— Eh bien ! quand je le livrerais, reprit le vieillard d'un ton qui n'admettait guère de réplique, devriez- vous empêcher l'accomplissement d'un devoir sacré? Blâmeriez-vous un fils qui cherche à faire punir les meurtriers de son père?

— Non sans doute, mais ce jeune homme n'y peut rien.

— Ne vous ai-je pas dit que la Granvillaise devait tout savoir? N'ai-je pas promis au jeune Gratien de lui apprendre ce soir, de manière qu'il n'en puisse douter, si cette femme l'aime ou ne l'aime pas? Eh bien! soyez tranquille, je tiendrai ma promesse : le jeune homme verra si la Granvillaise préfère se taire et le livrer, car ce serait un amour

menteur que celui qui ne saurait se sacrifier à l'ambition des richesses que son Rousseau doit lui donner un jour. En tout cas, j'ai placé mes témoins dans un endroit où ils ne pourront voir ou entendre que ce que je voudrai bien qu'ils entendent et qu'ils voient.

— Mais si réellement la Granvillaise ne sait rien?

— Elle sait tout, vous dis-je.

Après cette laconique et dernière réponse, nous gardâmes un profond silence. Je dus me borner à faire des vœux pour que le jeune réfractaire n'essuyât pas la double et cruelle déception que pouvaient lui réserver peut-être d'un côté l'amour de sa maîtresse aux prises avec l'ambition, et de l'autre le désir de vengeance du vieux Renoux. Restait, avant l'arrivée de la Granvillaise, à lui dissimuler ma présence dans la clairière : c'était chose facile.

A l'exception d'une demi-teinte grisâtre, espèce de crépuscule sombre qui tombait dans la clairière par l'éclaircie des arbres , une obscurité complète enveloppait le bois tout entier, et sous la voûte de feuillage qui m'abritait, régnaient des ténèbres profondes. Ces ténèbres s'épaississaient encore par le contraste de la lumière que projetait devant nous la lanterne du pâtre. Derrière elle, l'œil d'un lynx n'eût pas aperçu la forme sombre du caban qui me couvrait presque tout entier.

Le vieillard se plaça devant moi, sa lanterne

accrochée à la courroie de sa panetière, immobile et muet comme une de ces statues dont les mains servent de torchères dans quelques caveaux funèbres, insensible comme elles, en apparence, aux ruisseaux de pluie qui s'échappaient en cascades, des ailes éplorées et ramollies de son large chapeau, sur l'épais tissu de sa limousine.

— Nous restâmes ainsi quelque temps tous deux, attendant la venue de la Granvillaise, croyant à chaque instant entendre le bruit de ses pas dans le craquement des branches mortes que le vent arrachait aux arbres, ou dans le retentissement de la pluie sur le dôme de feuillages. Par une nuit orageuse comme celle-là, dans un bois sombre que l'imagination n'avait pas de peine à peupler de mille fantômes dont les buissons affectaient la forme, dont les soupirs du vent paraissaient être la voix, il fallait tout le courage que l'amour sait donner aux femmes les plus timides, pour faire braver à celle-là des appréhensions devant lesquelles bien des hommes reculeraient peut-être. Mais il est certains cas où la femme est supérieure à l'homme en courage, et l'immobilité du vieux pâtre prouvait qu'il comptait sur celui de la Granvillaise. Quant à moi, ^ l'impatience me gagnait.

Bientôt cependant, au milien de la demi-teinte | grisâtre qui régnait dans la clairière, ne tarda pas d'apparaître une ombre encore confuse s'avançant

d'un pas timide, évidemment une ombre de femme; mais au lieu de marcher vers le vieux Renoux en traversant la clairière en ligne droite, elle fit un détour d'un air effrayé, comme pour éviter un pas dangereux. Ce petit incident n'échappa* pas au vieillard, qui leva sa lanterne sourde, dont la lueur éclaira la figure de la Granvillaise , encapuchonnée dans une mante de drap de couleur obscure.

— Par ici, mon enfant, lui dit affectueusement le vieillard, car elle paraissait fort effrayée, et sa voix tremblait presque quand elle répondit :

— Grâce à Dieu, me voici arrivée! Quel affreux temps ! et que ce bois est triste. . . la nuit !

— Et dangereux aussi le jour, n'est-ce pa.?, la Mariette?

Malgré l'animation de la marche, le visage de la Granvillaise était bien pâle; mais elle n'était pas moins belle que le matin, quand elle se découvrit un instant pour secouer son capuchon ruisselant d'eau, comme le liseron des haies qui penche sa corolle alourdie par les gouttes de pluie. Son sein soulevait sa mante, soit qu'elle fût fatiguée, soit qu'elle eût peur, ainsi que l'indiquait F expression de ses yeux bleus.

Elle resta un moment la tête et le cou nus, sat chevelure noire simplement relevée en une épais ?a torsade de jais, s'imaginant qu'elle était seule ; - \l le vieillard. Peut-être, avec le tact des femr

avait-elle découvert jadis ses secrets sentiments envers elle : car, pour se le rendre favorable sans doute, elle arma son œil de toutes les séductions capables de réchauffer même le cœur glacé du vieux pâtre.

— Eh bien! mon bon père Renoux , fit-elle en appuyant flatteusement sa main sur son épaule, et en essayant de sourire malgré son émotion, vous l'avez vu? Que vous a-t-il dit?

Le vieillard, avant de lui répondre, considéra un instant la belle Granvillaise; celle-ci, l'œil ému, plein d'une flamme humide, restait insensible aux larges gouttes d'eau qui tombaient du feuillage incliné des arbres sur sa chevelure noire et lisse, et roulaient de là sur son cou et sur ses épaules.

— Oui, je l'ai vu; et que peut-il m'avoir dit, si ce n'est qu'il vous trouve plus belle , la Mariette, que la Notre-Dame de Bon-Secours de l'abbaye?

La Granvillaise semblait attendre quelque chose de mieux qu'un compliment banal sur sa beauté.

— Et puis après? demanda-t-elle avec anxiété.

— Si belle, reprit le berger, qu'il a envie de vous tuer parce que vous n'êtes pas à lui seul.

— Pauvre enfant! dit-elle en tressaillant de joie de se sentir à ce point aimée. Merci, merci, mon bon père Renoux! ajouta-t-elle avec un cri d'allégresse.

Puis, quand elle fut plus maîtresse des émotions

tumultueuses qu'avait fait naître chez elle la réponse du berger :

— Ainsi, reprit-elle, si deux fois il a manqué aux rendez- vous que je lui avais donnés, ce n'est pas, comme vous le craigniez, parce qu'il ne m'aimait plus?

— C'est parce qu'il vous aimait trop, le pauvret, et qu'il redoutait de succomber à la tentation du sang! Allez! la Mariette, vous êtes aimée comme une femme doit être heureuse de l'être, et plus, sans doute...

— Que je ne le mérite, voulez-vous dire? interrompit vivement la pauvre Mariette avec un accent de douloureux reproche.

— Plus que vous ne l'aimez vous-même !

— Oh! reprit cette fois la Granvillaise, dont un rayon lumineux éclairait le doux sourire, et en secouant sa tête avec une charmante expression de défi; oh! non, pas plus que je ne l'aime au moins, mon bon Renoux; c'est impossible, voyez-vous !

Que n'eût pas donné le jeune réfractaire pour lire comme moi sur sa figure, dans le feu de ses yeux, la certitude de ne pouvoir être dépassée en amour?

Il était aisé de voir que le rusé vieillard, après avoir attisé le feu de la jalousie dans le cœur de la Granvillaise , cherchait à présent à donner de nouveaux aliments à la flamme amoureuse qui le rem-

plissait, et à redoubler chez la Mariette la crainte de perdre celui dont elle se savait tant aimée.

— Mais, poursuivit-il en prenant tout à coup un ton presque sévère, ce n'est pas seulement pour chasser ce souci de votre cœur, car j'aurais pu tout aussi bien le faire ailleurs qu'ici, que je vous ai donné, par cette nuit d'orage, rendez-vous dans la clairière au Houx.

— C'est vrai, répondit timidement la Granvillaise. Excusez-moi... c'est que...

— ■ C'est que l'amour du fils à la Gratien est le plus cher souci de votre cœur!

— Ce n'est pas le seul, puisque me voici près de vous, répliqua la Mariette d'un ton doux et soumis.

— Je connais le cœur de la jeunesse , et je vous excuse, dit le vieux pâtre. Ce n'est qu'ici, je vous l'ai dit, près du houx que nos pères ont consacré aux esprits des bois, avec ses feuilles toujours vertes et ses fruits de couleur de sang, que je puis savoir si l'enfant qu'on vous a enlevé vit encore ou s'il est mort. Le désirez-vous toujours, la Mariette?

— Oui, dit-elle avec effort; je n'ai pas la force de supporter plus longtemps cette incertitude. Un enfant, vovez-vous, mon bon père Renoux, vit toujours dans le cœur de sa mère.

La voix de la Granvillaise, en parlant ainsi, était empreinte d'une mélancolique douceur.

— Mais, continua-t-elle , je ne saurais voir l'Esprit sans en mourir de frayeur.

— Je ne puis empêcher que vous entendiez sa voix dans celle de l'orage, répondit solennellement le pâtre, et peut-être ne pourrai-je faire que vos yeux ne voient pas les signes qui manifestent sa présence.

— Oh! mon bon Renoux! faites que je ne voie rien, s'écria la Mariette d'une voix suppliante; je ne suis qu'une pauvre femme sans soutien, sans protecteur, et je ne sais comment j'ai pu, sans mourir de frayeur, traverser ce grand bois, où le vent imite tant de voix effrayantes qu'on dirait... qu'il y a ici des âmes en peine... qui prient pour la sépulture de leur corps.

— Et qui sait si ce n'est pas la vérité? dit le vieillard d'une voix lente et sourde, en fixant sur la Granvillaise effrayée un regard qui sembla redoubler encore son effroi.

— Ne me dites pas cela, ne me dites pas cela, s'écria-t-elle ; j'ai peur de vous entendre! Voyez comme mon pauvre cœur bat de toutes ses forces! Et la Granvillaise essayait d'appuyer sur son sein la main du vieillard pour lui en faire sentir les palpitations, et ajoutait d'un ton suppliant : « Mon bon Renoux, allons-nous-en! Ce soir, je ne veux plus rien savoir; demain j'aurai peut-être plus de courage. »

Au milieu de l'ombre épaisse projetée par Ja mante de la Granvillaise, un rayon lumineux éclairait ses yeux à la fois pleins d'effroi et d'une éloquente prière dont le vieux pâtre fut touché.

— Eh bien! dit-il, tout en cherchant à défendre sa main de l'épreuve dangereuse, même pour sa vieillesse, que la Mariette voulait lui faire subir en l'appuyant sur son sein, votre cœur ne vous annonce-t-il pas l'approche de quelqu'un avec qui vous n'aurez plus peur?

— Serait-ce vrai? serait-ce lui? s'écria joyeusement la Granvillaise en oubliant tout à coup ses terreurs à l'espoir que le vieillard venait de susciter en elle.

L'espérance se changeait au moment même en certitude; Gratien venait à son tour d'apparaître à l'extrémité de la clairière. La femme effrayée se retourna vivement, et dans ses yeux le plaisir remplaça tout à coup l'angoisse qui s'y peignait un instant auparavant. C'était pour elle comme si le jour venait subitement succéder aux ténèbres en chassant les fantômes de la nuit.

Une lueur furtive, échappée de la lanterne que le vieillard élevait au-dessus de lui, vint tomber en plein sur la figure du jeune réfractaire; Renoux l'avait aperçu tandis que la Granvillaise l'écoutait les yeux baissés.

Fort de sa jeunesse et de sa robuste santé, le

jeune Normand n'avait pris aucune précaution contre l'orage. Sa chevelure blonde, son visage et ses vêtements étaient littéralement ruisselants d'eau ; mais il y avait dans cette nature à la fois virile et juvénile un aspect de sauvagerie si frappant qu'il excluait la vulgarité. C'était, je le répèle, un beau type, élégant et fort tout ensemble, dont le choix faisait honneur au sentiment amoureux de la belle Granvillaise. C'était la mâle nature qui convenait à sa fougueuse et sensuelle beauté.

— Tu peux avancer sans honte, mon gars, dit le vieillard au jeune homme; si tout le monde ne t'attendait pas ici, tu ne feras de peine du moins à personne.

A ces mots, le vieillard éclairait de sa lanterne la Mariette immobile, dont une bouffée de vent rabattit de nouveau le capuchon sur ses épaules, et qui ne parut pas contrariée de livrer un instant aux regards ardents du jeune sauvage sa tête nue couronnée de ses beaux cheveux noirs et inclinée sur son cou d'albâtre.

— Bien vrai? s'écria Gratien.

— Oui ; seulement parle bas, car les bois, comme les murailles, peuvent avoir des oreilles; et vous, la Mariette, dites-lui un mot d'amitié et d'encouragement : ça ne lui fera pas de peine, à ce pauvre garçon qui donnerait sa vie pour être bien certain que vous ne le regardez pas d'un mauvais œil.

Ainsi mise en demeure de souhaiter la bienvenue au jeune homme attendant en effet une parole de sa bouche, la Granvillaise ne parla pas; mais un regard qu'elle lui lança, toute confuse et toute rougissante, remplaça plus éloquemment le mot qui mourut sur ses lèvres; le réfractaire en sembla troublé jusqu'au fond de l'âme.

Cependant l'orage commençait à secouer plus violemment les cimes des arbres, qui grondaient et bruissaient comme les lames de l'Océan. De mystérieux murmures et des voix lointaines sortaient de la profondeur du bois ; les houx de la clairière entre-choquaient leur feuillage sonore, et les joncs marins se heurtaient avec un bruit métallique en se courbant sur leurs tiges. De temps à autre aussi le tonnerre recommençait à faire entendre du côté de la mer des grondements sourds qui dominaient le sifflement du vent.

— Le temps presse, dit le vieux Renoux avec une sorte d'impatience nerveuse qu'il s'efforçait de cacher sous un air de sévérité froide ; l'orage gronde plus fort, et l'Esprit va parler. Le moment est venu de révéler à tous deux, à vous, la Mariette, et à toi, Gratien, ce que votre cœur désire savoir.

Après ce préambule, qui les laissait dans l'incertitude sur l'objet de la sollicitude de l'un et de l'autre, le pâtre, élevant sa lanterne , en projeta la lumière successivement sur tous les points de la

clairière, dont le vent entr'ouvrait la verte ceinture comme si les Esprits de la nuit eussent tenté de sTy frayer un passage.

— Vous d'abord, la Mariette, venez, dit-il, lui tendant la main qu'elle prit avec assez de résolution, à présent qu'elle se sentait réconfortée par la présence de celui qu'elle aimait; mais elle n'eut pas plutôt fait quelques pas avec le vieillard qui la guidait, qu'elle s'arrêta brusquement.

— Eh bien, quoi? continua-t-il à demi-voix, ne voulez-vous pas vous tenir dans cet endroit?

C'était cette même place qu'elle avait évité de fouler en arrivant au lieu du rendez-vous, et où l'herbe et la mousse semblaient croître plus vertes et plus abondantes que dans le restant de la clairière au Houx.

— Non, répondit la Mariette d'une voix qu'elle essayait d'affermir ; non, pas là, pas là!

— Soit! répliqua Renoux; et il la conduisit à quelques pas plus loin.

Là, elle lui parla vivement à l'oreille sans qu'on pût entendre ce qu'elle lui confiait.

— Soyez tranquille, repartit le vieillard; vous seule entendrez ce que l'Esprit répondra sur ce sujet.

Par une pudeur instinctive de femme et de mère, la Granvillaise ne voulait point que la réponse du sorcier pût froisser le cœur et blesser Poreille de

son jeune amant, ni que la sainteté du caractère maternel eût à se mêler à de profanes amours. Le rieux pâtre respectait cette délicate superstition.

Puis, laissant la Granvillaise à l'endroit où il venait de la placer, il s'avança vers le jeune homme immobile non loin de moi, et à une distance à peu près égale à celle qui me séparait de la Mariette, de façon que je pouvais ne pas perdre un mot de ce que le berger allait leur dire à tous deux.

— Et toi, Gratien, reprit Renoux, écoute aussi, et tu vas savoir si tu peux compter sur l'amour de cette femme. Quoi que tu entendes, ne bouge pas, sur ton âme.

Mais en prononçant ces mots d'une voix brève, sans que la Granvillaise pût les entendre, Renoux semblait parler à la cime des arbres.

Alors il déposa sa lanterne sourde par terre, de manière que les rayons qui jaillissaient fussent cachés par les hautes herbes, et debout au milieu de la clairière assombrie, où Ton ne vovait plus que sa haute silhouette, et la forme indécise de la belle Granvillaise, les bras étendus, le visage tourné vers le grand houx que le vent courbait et que fouettait la pluie, le vieillard commença une espèce d'incantation bizarre, d'une voix sourde d'abord, et bientôt plus distincte, et dontle sens était à peu près celui-ci :

— Esprit des bois, qui te plais pendant les nuits d'orage dans la clairière où croît le houx aux feuilles

épineuses, aux fleurs blanches et aux fruits rouges; Esprit qui as l'éternelle jeunesse du houx toujours vert au milieu des frimas, et dont la verdure montre le chemin au voyageur égaré sur un tapis de neige; Esprit, bon ou mauvais, qui sais du houx les vertus mystérieuses, qui as sa dureté flexible et à qui le houx est consacré, entends ma voix!

Et le vieillard, avec sa barbe blanche et ses cheveux grisonnants secoués par le vent, semblait écouter la réponse qu'apportaient les éclats redoublés de l'orage, tantôt mugissant dans le ciel, tantôt pleurant dans la cime des arbres. L'homme le plus sceptique eût eu peine à se défendre d'une espèce de terreur superstitieuse à l'aspect de ce grand vieillard invoquant le Génie des bois au milieu des roulements du tonnerre qui se rapprochait, pour ainsi dire à son ordre, de minute en minute, et des modulations du vent qui, s'engouffrant dans les longues allées ou se brisant contre les troncs des arbres , imitait le brisement des lames de la mer ou reproduisait la voix humaine dans ses plus tristes accents.

Plus rapproché du vieillard, le jeune Normand fixait tour à tour sur lui des yeux où brillait un effroi sauvage, et sur la Granvillaise, qui semblait toute tremblante, des regards pleins d'une tendre sollicitude, prêt à s'élancer vers elle si son courage venait à défaillir.

Le vieux pâtre se tut et sembla continuer à voix basse son évocation à l'Esprit de la clairière. Pendant ce silence, le bruissement des rafales de pluie qui tombaient comme un voile étendu sur la surface de la forêt et fouettaient le feuillage, paraissait plus solennel encore; puis Renoux, se rapprochant de la Granvillaise :

— J'ai interrogé l'Esprit, dit-il; mais l'Esprit m'interroge à son tour. Où est le vieux Renoux? où a-t-on mis son pauvre vieux corps? demande-t-il. La Mariette, vous répondrez à l'Esprit,

La Granvillaise tressaillit, regarda le vieillard avec l'air d'effroi de la chevrette prise au piège, et ne put répondre à la question qui lui était faite que par un cri étouffé.

Au cri qu'elle poussa, Gratien bondit au milieu de la clairière. Une exclamation du vieillard l'arrêta.

Indécis entre la menace du vieux berger et le désir de courir vers la Mariette, le jeune réfractaire hésita un instant; puis l'amour l'emportant, il s'élança vers elle.

— Reste à ta place, enfant, lui dit le vieux Renoux d'un air d'autorité, mais à voix basse ; défietoi de la lueur des éclairs, écoute! et rien de plus!

Une prière de la Granvillaise put seule, néanmoins, le faire obéir.

— Je ne sais rien, je le jure, répondit la Mariette à une nouvel1 e interrogation de Renoux.

— Ne jurez pas, dit celui-ci; tout à l'heure vous vous parjureriez.

Des éclats de tonnerre qui se succédèrent tout à coup, précédés par un seul éclair, interrompirent le vieillard.

— Vous l'avez voulu, reprit-il soudainement, et je ne puis empêcher l'Esprit de se montrer; le voici !

Je suivis machinalement la direction qu'il indiquait de son doigt levé, sans pouvoir retenir un rapide frisson. Un spectacle que je n'avais vu qu'en mer pendant le gros temps, mais assez étrange sur terre pour frapper de terreur une imagination moins surexcitée même que celle de la Granvillaise et du jeune fugitif, semblait, par une coïncidence merveilleuse, s'offrir à nos yeux à la voix du vieillard.

Une aigrette de flamme hleuâtre, comme celle que la légende chrétienne allume sur le front des esprits des ténèbres, se balançait sur la cime agitée des houx, tandis que des zigzags de feu fendaient en pétillant le dôme de nuages noirs surchargés d'électricité qui se suspendait sur la clairière au Houx. En même temps, ainsi que l'avait prédit le vieux pâtre, les troncs des arbres, violemment secoués par le vent, craquaient lugubrement, comme la mâture des navires dans un grain en mer, et de sourds gémissements semblaient tomber du haut de leurs cimes tordues par l'orage.

Pâle et presque défaillante de terreur, tandis que le vieux Renoux la soutenait d'un bras, et de Fautre lui montrait l'effrayant phénomène, la Granvillaise semblait lutter encore contre son influence, et, les yeux démesurément ouverts, le jeune Normand se signait épouvanté.

— Parlez, la Mariette, dites ce que vous savez, criait le vieillard, ou craignez que Dieu ne vous abandonne à la puissance du malin.

— Non, répondit la Granvillaise dune voix éteinte et en trahissant une partie de son secret, je ne puis rien dire... je l'ai juré sur le salut de mon âme.

A cette demi-révélation, le vieux berger ne laissa voir aucune surprise ; mais il insista de nouveau, et cette fois encore la nature sembla venir à son aide. La clairière se trouva tout à coup éclairée par une lueur vague; les cimes des arbres qui la bordaient s'étaient couronnées d'une aigrette de flammes semblables à celle de la sommité du grand houx.

Le vieux Pienoux redoublait ses instances, mais en vain ; la Granvillaise répondait toujours malgré sa terreur :

— J'ai juré sur le salut de mon âme de ne rien dire.

— Vous parlerez, vous parlerez, s'écria le berger, ou sinon... ce jeune homme est perdu!

— Qui? lequel? s'écria la Granvillaise frappée au

cœur par une double angoisse, et en tressaillant au souvenir du fils dont elle ignorait le sort, comme à l'idée du jeune amant qu'elle semblait tant aimer.

— Lui, reprit Renoux en désignant le jeune réfractaire.

— Lui, mon Dieu! dit-elle d'une voix brisée. Le vieillard se pencha vers elle, et quoique je

n'entendisse pas ses paroles, j'en comprenais bien aisément le sens terrible.

En effet, aux premiers mots qui frappèrent ses oreilles, je la vis tressaillir de nouveau; puis le vieillard parlait encore, qu'elle s'élança impétueusement, les narines dilatées et palpitantes, l'œil enflammé comme une lionne amoureuse, vers le jeune et robuste Normand, qu'elle entoura de ses bras avec un élan de farouche tendresse.

Et le jeune homme, quoique sans en comprendre la cause, se laissait aller à cette douce étreinte de la faiblesse essayant de protéger la force.

— Vous ne le ferez pas, mon bon Renoux, s'écria la Granvillaise avec un accent de prière touchante, en essayant, par un geste machinal, de couvrir Gratien des plis de sa mante.

— Je le ferai, je le jure, la Mariette ! s'écria Renoux. Penses-y, je n'ai qu'un mot à dire, un cri à pousser. Ils sont là, qui n'attendent qu'un signal.

Le vieux pâtre, en disant ces mots avec une im-

pîacable résolution, quoiqu'il semblât éviter que le son de sa voix ne franchît la verte enceinte de la clairière, montrait du doigt autour de lui les massifs épais et noirs que le vent courbait et laissait se relever tour à tour avec leurs mystérieuses et inexplibles aigrettes de flamme toujours balancées à leur sommet.

— Oh ! mon bon Renoux ! j'ai juré sur le salut de mon âme, reprit la Granvillaise d'une voix suppliante.

Pour toute réponse, le vieillard fît signe de porter deux de ses doigts écartés à sa bouche.

— Que je sifûe deux fois, et il ne sera plus temps ! Entends-tu? ajouta le berger à l'oreille de Graîien; les gendarmes, entends-tu? les gendarmes sont là, prêts à se saisir du réfractaire, et cette femme hésite à te sauver : elle ne t'aime pas, je te lavais bien dit!

— Je ne t'aime pas, moi! s'écria la Granvillaise en redoublant l'ardeur de son étreinte; ne le crois pas. enfant! ne le crois pas! En veux-tu la preuve ?

Alors, cessant d'entourer Gratien de ses deux bras, elle s'avança résolument vers l'endroit de la clairière où l'herbe poussait plus drue et plus serrée, puis le frappant du pied :

— Fouillez là, dit-elle au vieux Renoux, et que Dieu me pardonne un parjure !

Puis, comme à bout de force et de courage, elle ne put faire que quelques pas, en chancelant vers le jeune homme, dont les bras s'ouvrirent à leur tour pour la soutenir. Mais un seul de ses bras robustes suffisait à sa douce tâ:he, et l'autre se leva menaçant, vers le vieillard ; et, joignant la parole au geste:

— Malheur à vous, l'ancien, s'écria-t-il d'une voix rauque, si... si...

Il ne put achever, car la main de la Granvillaise se collait sur ses lèvres.

— Cbut, enfant ! dit-elle d'un ton suppliant ; qu'on n'entende même pas le son de ta voix ici ! Va ! n'estu pas content? acheva-t-elle en l'enveloppant d'un regard d'ineffable tendresse.

Va-t'en, fou que tu es ! s'écria le vieux pâtre à son tour; ne t'a-t-on pas dit que tu étais en danger? La Mariette na rien à craindre avec moi, tu le sais bien! Alors, qu'attends-tu? Ne sais-tu pas, à n'en plus douter maintenant, combien elle t'aime, la pauvre femme, qui foule aux pieds pour te sauver, la richesse en ce monde, et le salut de son âme dans l'autre?

Dans le trouble de ses esprits, le jeune réfractaire n'avait pas compris encore toute la sublime abnégation de l'amour dont il était l'objet. Il n'avait pas compris qu'en livrant à la vengeance du vieux pâtre l'assassin de son père, en même temps quelle tra-

hissait un serment sacré, elle envoyait à l'échafaud, pour l'amour de lui, l'homme qui devait la faire riche un jour ou l'autre, et qu'elle brisait son avenir ! Le jeune Normand venait enfin de comprendre.

— Est-ce vrai, la Mariette? s'écria-t-il éperdu. La Granvillaise ne put d'abord qu'incliner son

pâle et beau visage sur l'épaule de son jeune amant ; puis, d'une voix d'une ineffable douceur:

— Va, enfant, dit-elle, tu ne me coûtes pas trop cher si tu m'aimes comme je t'aime! Va! je te rejoindrai; mais avant, je veux savoir si tu me restes seul à aimer !

Et sa main lui faisait signe de s'éloigner, de fuir le danger qui le menaçait. Mais, avant d'obéir, le jeune homme pressa de ses lèvres les lèvres de la Granvillaise, toujours penchée sur sa poitrine, et que cette ardente caresse acheva de faire défaillir. Par un dernier effort, il la remit aux bras du vieux pâtre, et, poussant comme un rugissement de bonheur, il s'élança vers le chemin par lequel nous étions venus, passa près de moi comme un éclair, et disparut en un clin d'ceil sous la voûte sombre du sentier.

— Doutez-vous encore maintenant? demanda le pâtre.

— Oh! non, répondit-elle, quand, frémissante encore de l'étreinte passionnée du jeune homme,

elle eut recouvré la voix ; oh! non, grâce à Dieu; carje n'ai plus que lui seul au monde, à présent que j'ai vendu, trahi celui...

Et la Granvillaise, sans oser prononcer le nom de l'homme dont elle venait de livrer le secret, sanglota en cachant sa tête entre ses mains. C'était la dernière pensée, le dernier regret accordé par l'amour à l'ambition des richesses depuis longtemps en lutte avec lui et désormais vaincue.

— Femme, dit sévèrement le vieillard, pourquoi ces pleurs? Vous avez dénoncé l'assassin de mon père, l'homme qui a flétri votre jeunesse. Plaise à Dieu que vous n'ayez pas un crime plus terrible à lui reprocher encore que celui d'avoir fait de vous une créature tombée!

Sans plus s'expliquer, le vieillard arracha de terre la houlette qu'il y avait plantée, et, à l'aide de la bêche en fer dont elle était armée, il se mit avec ardeur à creuser le sol à l'endroit que la Granvillaise lui avait désigné. La lanterne sourde, déposée à côté de lui, projetait une lueur terne et rampante sur le terrain noyé, et, dans ce cercle de lumière, le vieux pâtre accomplissait convulsivement sa tâche funèbre, que je n'osais interrompre.

Les éclairs, qui commençaient à briller sans interruption, éclairèrent bientôt un tableau plus étrange encore.

Avidement penché sur la fosse qu'il venait d'où-

vrir, le vieillard e'tait accroupi, tenant d'une main sa lanterne sourde, et fouillant de l'autre les débris humains que la terre rendait après seize ans, et qui étaient ceux de son père : ses exclamations sourdes se mêlaient aux sanglots de la Granvillaise, dont le cœur maternel semblait prévoir une nouvelle catastrophe.

Je vis bientôt le vieux Renoux, dont les éclairs me montraient le pâle visage, gratter de la lame de son couteau la terre attachée à un objet informe qu'il venait de retirer de la fosse béante, puis approcher de la lumière de la lanterne quelques lambeaux de papier, souillés par l'humidité souterraine, pour en déchiffrer les caractères à demi effacés.

Un nuage sombre ne tarda pas à passer sur le front du vieillard. Alors, il s'approcha de la Granvillaise avec une solennelle lenteur; il prit ses mains qu'il serra dans les siennes avec une tendresse paternelle, lui parla, mais sans que je pusse entendre autre chose qu'un murmure confus de mots indistincts, couvert un instant après par un cri si douloureux que j'en compris facilement le sens : une mère, en apprenant que son fils n'est plus, pouvait seule pousser ce cri d'un cœur brisé.

La clairière au Houx achevait de révéler enfin ses terribles secrets! Tandis que le vieux pâtre sou-

tenait dans ses bras la Granvillaise , aussi pâle et aussi belle que bien des années auparavant sur la lisière du bois des Hogues, alors que dans la fleur de sa jeunesse avait commencé pour elle ce drame dont je voyais le dénoûment, le tonnerre grondait toujours, le vent continuait à tordre les arbres, et sur leurs cimes inondées le feu Saint-Elme balançait encore ses aigrettes bleuâtres.

Le surlendemain, on s'entretenait en ville de l'arrestation d'un fermier des environs de Saint-Léonard, sous la double prévention d'un assassinat commis sur un enfant dont il était le père, et sur la personne d'un pâtre, il y avait de cela une vingtaine d'années. Les charges qui pesaient sur cet homme étaient accablantes, disait-on.

Les précautions posthumes du vieux berger avaient tout appris à son fils. Comme il Favait promis, la semelle de ses souliers contenait un papier qui, lisible encore, enjoignait, au cas où on trouverait son corps inanimé, de fouiller la terre dans la clairière, au pied du grand houx, qu'on y trouverait l'enfant du Rousseau. Renoux y avait fouillé, comme on vient de le voir, et là, une déclaration plus circonstanciée, contenue avec une mèche de cheveux roux dans un étui de fer-blanc, accusait le Rousseau du meurtre de son enfant, enterré par lui au pied de ce houx, le jour même de sa naissance.

La déclaration ajoutait que le berger était arrivé à la connaissance de ces faits en suivant le Rousseau la nuit de l'accouchement de la Granvillaise ; que cette nuit-là cependant il n'avait pu vérifier ses soupçons, parce qu'il craignait d'avoir été vu lui-même par l'homme qu'il suivait , et que ce n'était que plus tard qu'il avait acquis, en creusant la terre dans l'endroit qui lui avait paru suspect, la conviction du crime nocturne.

La mort dont le Rousseau avait frappé le vieux berger, quelques jours vraisemblablement après qu'il avait enfoui cette déclaration dans la fosse même de l'enfant de la Granvillaise, l'avait empêché, dans l'intervalle du soupçon à la certitude, de révéler de vive voix ces événements à son fils.

Le berger n'avait pas témérairement jugé le cœur des femmes en affirmant que le démon de la vanité devait s'être emparé de celui de la Granvillaise. Dominé par l'irrésistible ascendant que la Mariette avait su prendre sur lui, le fermier de Saint-Léonard avait fini par la rendre maîtresse de la partie de son terrible secret qui concernait le meurtre commis sur le berger de la côte de Renévilie. La Granvillaise l'avait fidèlement gardé, jusqu'au moment où le vieillard le lui avait si étrangement arraché. Renoux avait appris d'elle comment, surpris sans défense sur le sommet de la falaise de Renévilie, son père en avait été précipité dans la mer, et comment son

corps n'avait pu être retrouvé nulle part. La raison en était simple.

Le lendemain du meurtre du vieux Renoux, son assassin, craignant que la mer ne rejetât son cadavre sur la grève, y était venu, avec une charrette chargée de varechs destinés à fumer ses terres. Ses craintes ne l'avaient pas trompé; le cadavre était là ; il avait pu le cacher sans être vu, sous le monceau d'herbes marines entassé dans sa voiture; puis il l'avait enterré dans cette même clairière, voisine de la ferme, croyant avoir réduit à un silence éternel l'homme qui pouvait l'accuser de son double attentat sur la jeune Granvillaise et sur son propre enfant.

Ces derniers renseignements m'avaient été complétés, ce surlendemain même où la ville s'entretenait de ces événement lugubres, par le vieux pâtre, de qui j'étais venu prendre congé. Nous étions de nouveau sur le coupeau désert de la côte du Canada.

— Je n'avais pas besoin de cette dernière preuve, dis-je au vieux Renoux, pour savoir que la justice de Dieu ne paraît sommeiller quelques années que pour se montrer avec un éclat plus saisissant; mais j'ignorais que le feu Saint-Elme pût se manifester au milieu des bois aussi bien que sur la mer pendant les tempêtes. J'avoue que j'en ai presque peur, et je conçois la terreur de nos deux compagnons en vous entendant évoquer l'esprit de la clairière au Houx,

— Ah! vous êtes un esprit fort, répondit le vieillard d'un ton où perçait quelque mécontentement ; êtes-vous donc si sûr que, lorsque les éléments sont bouleversés la nuit par Forage, il ne puisse se passer d'étranges choses dans les bois sombres? Oui, ajoutat-il, le feu Saint-Elme apparaît dans les forêts comme sur la mer.

Je ne répondis pas à la question du vieux pâtre, qui garda le silence comme un homme dont les convictions sont froissées, et je fixai les yeux sur l'échappée lointaine de l'Océan. Ses eaux calmes et bleues reflétaient l'azur du ciel, De légers nuages blancs couraient en projetant sur la mer des marbrures violettes, comme ces ombres que les oiseaux laissent tomber sur ia surface limpide d'un lac; et bien loin, bien loin, une traînée de fumée transparente se dessinait sur le ciel, semblable à la flamme d'un vaisseau de guerre.

— C'est le vapeur qui traverse la Manche et qui, si je ne me trompe, conduit en Angleterre, et de là sans doute à Jersey, la Granvillaise et Gratien, dit Renoux en étendant les bras vers l'Océan. Puissent les vœux et la bénédiction d'un vieillard leur porter bonheur à tous deux, à la Mariette surtout! car ce sera son dernier amour, tandis que Gratien... Gratien est bien jeune encore.

— C'est vrai, repris-je, et je joignis silencieusement mes vœux à ceux du berger, en voyant fuir au

loin le panache de fumée du bateau à vapeur qui les emportait, moins pour le jeune homme si riche d'avenir, que pour la femme qui engageait dans cette suprême partie le dernier enjeu de sa jeunesse et de sa beauté.

J'ai sous lesyeux des lettres écrites des points les plus opposés de l'Amérique du Nord, par un jeune émigrant dont les événements politiques avaient brusquement déplacé l'existence. Dernier rejeton d'une famille historique, Georges de L... n'était pas un de ces esprits inquiets que l'influence d'une étoile errante pousse de contrée en contrée à la poursuite de quelque chimère. D'un caractère tranquille et rêveur, ennemi de tout changement, il était de ces hommes qui regardent la vie couler comme un fleuve, sans s'inquiéter d'où viennent ses eaux, sans se demander où elles iront se perdre. C'est à la nécessité qu'il avait obéi en quittant la France, après avoir recueilli à la hâte les débris de son patrimoine. Il avait disparu sans que personne eût été informé de son départ; quand, les premiers jours de trouble passés, la société, un peu remise de son émoi, avait pu compter ses morts et ses blessés, alors seulement les amis de Georges de L...

avaient remarqué son absence. Bientôt cependant j'avais eu de ses nouvelles, et les premières lettres qu'il m'écrivit ne furent qu'une sorte de prélude à une assez volumineuse correspondance où il y avait à la fois l'abandon d'un journal de voyage et l'intérêt d'un roman. Ce qui me frappa surtout dans les longues confidences de Georges de L..., ce fut le contraste de deux pays, de deux civilisations, qui s'y reflétaient parfaitement. En quelques mois, le jeune émigrant avait fait l'essai de deux existences, celle du colon cultivateur dans les solitudes de la Virginie et celle du chercheur d'or sur les grèves de la Californie; il avait pu les comparer, en apprécier mûrement les inconvénients, ainsi que les avantages. On ne s'étonnera pas que je me sois plu à recueillir ces impressions, qui étaient pour moi autant de souvenirs : j'avais vu moi-même les lieux que Georges décrivait complaisàmment; j'avais vécu au milieu des rudes populations qu'il visitait.

Après une traversée de trente-cinq jours, notre bâtiment, parti du Havre, arrivait à l'endroit où le Mississipi, encore invisible, pousse au milieu de l'Océan ses flots jaunis, et où l'Océan s'écarte respectueusement devant l'impétuosité du père des fleuves. C'est à ce moment que je m'interrogeai une dernière fois avant de débarquer dans ma nouvelle patrie. Quelles ressources apportais-je dans ce monde inconnu? quelles cbances de fortune m'offrait cet exil dont je ne pouvais fixer le terme? Au temps de ma prospérité, j'avais acheté, pour la somme de 5,000 francs, une concession de terrain aux États-Unis d'Amérique. Le prix de ces terrains, médiocre d'abord, avait successivement augmenté en passant de main en main. Mon but alors n'avait été que de rendre service à un ami dans l'embarras, qui me sut un gré infini de lui payer 5,000 francs la possession de cinq cents acres (deux cent cinquante hectares) de terres vierges au delà de l'Atlantique, dans l'État de Virginie. L'acte

de cession était parfaitement authentique, dûment enregistré à la cour du comté où était située la concession. Le défrichement de ces terres incultes devenait, avec le quart d'une année de mes revenus, c'est-à-dire 6,000 francs, ma seule ressource au lendemain de la révolution de Février. Mon parti avait bientôt été pris. J'étais allé déjeuner une dernière fois au Café de Paris, et le soir j'étais au Havre. Un navire, le Queen Victoria, partait le lendemain pour la Nouvelle-Orléans. J'avais pris passage à son bord, et, quelques moments après, la terre de France n'était plus à mes yeux que comme une fumée bleuâtre confondue avec les brumes lointaines de l'horizon.

J'étais encore sous l'impression de mes tristes pensées, quand on signala l'embouchure du Mississipi. Mon cœur se serra, je l'avoue, à l'aspect de ces deux rives basses, inondées, fangeuses, entre lesquelles des eaux limoneuses écument et bouillonnent en roulant une avalanche d'arbres déracinés et d'amas de terre arrachés aux berges du fleuve géant. Ces nuées d'oiseaux tourbillonnant au milieu des vapeurs que dégage la masse des eaux, ces arbres charriés comme des brins de paille, montrant alternativement leurs puissantes racines ou leurs feuillages souillés, ces ilôts entraînés par la force irrésistible du courant, tout m'offrait l'image de la désolation et du chaos. Le navire entra dans le

fleuve aux rives toujours noyées et large comme une mer intérieure. A partir du petit village de la Balise, composé de quelques huttes de pêcheurs, il s'avança plus rapidement, traîné par un remorqueur. Nous approchions du terme de cette longue navigation. Déjà des traces de culture se laissaient voir : nous aperçûmes des rizières d'abord, puis des champs de cannes à sucre; enfin, nous vîmes surgir au loin une forêt de mâts et de cordages, qui désignait l'emplacement où, protégée par sa levée contre les invasions du fleuve, s'élève et grandit chaque jour la reine du Meschacébé , la Nouvelle-Orléans. Ceux qui ont visité la Nouvelle-Orléans savent quel aspect étrange présente à un Européen la population noire et blanche qui afflue dans ses rues ; ils savent aussi combien est singulière, à l'époque des crues du fleuve à peine contenu par la levée , la perspective de ces mille ou douze cent navires qui semblent flotter au-dessus de la ville. C'était sur cette levée que je me plaisais surtout à me promener, et, tout en pensant à la patrie absente, je passais de longues heures à contempler le cours impétueux du Mississipi. J'avais pris des renseignements sur la direction que je devais suivre pour me rendre dans mon domaine, et je me disais que ces eaux écumantes avaient baigné peut-être les terres qui attendaient mon exploitation. En effet, ma propriété était située près d'un affluent de l'Ohio,

qui lui-même verse ses eaux dans le Mississipi. On m'avait tracé d'avance mon itinéraire. Il s'agissait de remonter le Mississipi jusqu'à son embranchement avec l'Ohio, de remontrer encore ce second fleuve jusqu'au village de Guyandot; puis, laissant là le bateau à vapeur, de m'enfoncer à vingt-cinq lieues dans les terres, sur la rive droite de l'Ohio. Là, entre la rivière de Guyandot, qui se jette dans le fleuve près du village du même nom, et une autre rivière nommée le Sandy-Creek, s'étendaient les deux cent cinquante hectares de forêts dont j'étais seigneur suzerain. En quel endroit précisément? comment reconnaître les terrains qui m'appartenaient? C'est ce que j'ignorais; mais l'essentiel était d'avoir ces données premières, sauf à les compléter en arrivant sur les lieux. Je résolus donc de me mettre sans plus tarder en quête de ma propriété, et, secouant la torpeur qui commençait à m'envahir sous un ciel torride, je m'arrachai aux délices énervantes de la Gapoue américaine pour aller me retremper au milieu des brises du désert. Près de cinq cents bateaux à vapeur de toutes dimensions et plusieurs milliers de bateaux plats (Jlat boats) sillonnent en toute saison l'Ohio et le Mississipi. J'avais pris pas âge sur un de ces énormes steamers américains que je comparerais volontiers à nos établissements de bains chauds sur la Seine. Je fus frappé du singulier constraste que

présente le spectacle animé du fleuve avec l'aspect désolé des deux rives. Des champs, des landes incultes, des marécages où les alligators fuient la présence de l'homme, se succèdent tristement durant une navigation d'une centaine de lieues. Je ne trouvais une diversion à la fatigante monotonie de ce paysage que dans l'étrange réunion de passagers au milieu de laquelle je me voyais jeté. Les principaux Etats de l'Union y étaient représentés. À l'étage inférieur du bateau , quelques centaines de mariniers des flat boats, devenus simples passagers sur le steamer, faisaient leur cuisine, chantaient, buvaient entassés dans un étroit espace. Des Canadiens, de retour des prairies du Missouri, du Nouveau- Mexique ou des montagnes Rocheuses, regagnaient les froides contrées du Nord et se racontaient leurs périlleux voyages ou leurs luttes avec les hordes indiennes. Le pionnier de l'Ouest, la carabine sur l'épaule, se croisait sur le pont du bâtiment avec le marchand d'esclaves de la Virginie. Les quakers et les quakeresses, reconnaissables, les uns aux larges basques de leurs habits, les autres à leurs chapeaux de soie grise, gardaient au milieu de ces hommes bruyants et affairés leur modeste allure et leur démarche compassée. Un gentleman roide et taciturne était assis près d'une jeune fille, qui, sous la garde de son fiancé et sous l'égide des mœurs américaines, entreprenait un voyage de

plaisir. A côlé d'un groupe de défricheurs du Kentucky, on voyait une famille de la Louisiane qui allait passer l'été dans ses possessions de la Virginie, et les femmes créoles, fleurs françaises e'panouies dans toute leur beauté sous le ciel américain, formaient un constraste plein de charme avec les rudes Kentuckiens aux formes herculéennes. Mon regard errait de l'un à l'autre de ces types d'une société si nouvelle; mais, s'il s'arrêtait çà et là avec complaisance, c'était surtout quand il croyait reconnaître, parmi tant de figures étrangères, quelque pâle voyageur de l'ancien monde, exilé comme moi peut-être dans le nouveau par les révolutions du pays natal. Parfois un mouvement inusité régnait à bord : c'était quand les mariniers passagers interrompaient leurs chants ou leur cuisine pour aller charger à terre les bois empilés sur la rive, ou quand notre bâtiment rencontrait des trains de bateaux redescendant le cours du fleuve. Alors les bateliers échangeaient entre eux des hourras qui allaient réveiller au fond des forêts voisines des échos formidables. Quelquefois aussi la foule des passagers se précipitait sur les lisses du bateau pour assister à la lutte de deux steamers rivaux. Les chaudières gorgées de vapeur nous assourdissaient de leurs sifflements; les palettes des roues battaient convulsivement le fleuve, dont les vagues bouillonnantes allaient au loin blanchir la rive et courber les

roseaux, jusqu'au moment où du vapeur distance' partaient des cris de colère couverts par le cri de triomphe du capitaine victorieux. Les chefs des deux équipages jouaient leur vie et la nôtre dans ces téméraires parties avec une audace tout américaine. C'était le soir surtout, à l'heure ou le ponl redevenait calme et solitaire, que la nature du Nouveau Monde se révélait à moi dans sa sévère majesté. La plupart des passagers dormaient dans leurs cabines ; quelques voyageurs plus intrépides s'étendaient, enveloppés de leurs manteaux, sur les bancs restés vides. J'étais presque toujours de ces derniers, et j'ai passé ainsi quelques-unes des plus douces heures de mon voyage. Au tumulte du jour avait succédé un silence complet, que troublaient seuls le sourd retentissement de la machine, la voix du timonier et le craquement des arbres submergés que broyait sous l'eau la quille du navire. Les falots de poupe répandaient sur Je fleuve assombri d'incertaines lueurs. Sur la nappe noire des eaux paisibles glissaient silencieusement de longs trains de ces mêmes bateaux plats si bruyants le jour. Un steamer passait auprès de nous comme un tourbillon et se perdait bientôt dans l'ombre, couronné d'un panache de fumée pailleté d'étincelles. Des feux brillaient sur les rives, comme des phares lointains, et signalaient la hutte ou le bivouac d'un squatter. Il y avait un charme indicible dans ces aspects noc-

turnes; mais à ce charme se mêlait parfois une tristesse que j'essayais vrainement de combattre. Qu'étais-je, moi rêveur inutile, parmi ces hommes habitués dès l'enfance à lutter contre la nature et à porter en tous lieux leur énergique activité? Qu'allais-je faire au milieu de ces solitudes, et dans quel monde inconnu ma vie devait-elle s'achever? Les chênes gigantesques qui se dressaient sur la rive me semblaient alors prêts à mebarrer le passage, comme autant de sombres fantômes, et, dans la plainte monotone que le vent de la nuit arrachait aux forêts primitives, je croyais surprendre de lugubres prédictions.

Un seul des passagers paraissait partager mon goût décidé pour les rêveries nocturnes; jamais il ne lui arrivait de quitter le pont, même dans les nuits froides, oùje ne restais que peu d'instants hors de la cabine. Un matin, je résolus de l'interroger, et j'appris que, Français comme moi, il avait comme moi quitté son pays après la révolution de Février. Je lui rendis confidence pour confidence. « Vous avez pris le bon parti, me dit-il, le seul qui restait à prendre. » Et il commença le récit assez curieux d'une de ces existences agitées ui, en Amérique comme en Europe, cherchent à se fixer sans jamais y réussir. Mon compagnon de voyage était un de ces mille jeunes gens qui, attirés à Paris par une fausse vocation littéraire, ne tardent pas à expier leur erreur

dans une lutte pénible contre la misère. Il était arrivé à la Nouvelle-Orléans avec un capital d'une trentaine de francs, son passage une fois payé, et comptait moins sur d'aussi faibles ressources que sur un roman qu'il apportait en portefeuille. Un ami, à qui il avait cacbé sa détresse pour ne pas décourager son zèle, lui avait heureusement trouvé un éditeur, et c'était avec le produit de la vente de son manuscrit que le romancier voyageait sur le Mississipi, à la recherche, comme moi, d'une propriété territoriale. Son livre n'ayant eu aucun succès, il avait renoncé aux aventures littéraires, et s'était résigné à acheter pour cent francs dix acres de forêts vierges ; il avait payé ses dettes d'auberge, fait emplette d'une carabine du Kentucky, d'une hache de l'Illinois, et obtenu du capitaine de notre steamer qu'on le transportât à prix réduit, sauf à ne lui accorder que la place au feu et non au couvert. Moyennant cet arrangement, chaque lieue que le romancier devenu planteur faisait vers son domaine lui coûtait à peine dix centimes de France.

La philosophique insouciance de mon compagnon me rendit du courage, et j'enviai presque sa joyeuse témérité. L'émigrant m'énuméra ses moyens d'exploitation. « Vingt-cinq piastres, ou cent vingt-cinq francs, comme il vous plaira, voilà tout mon capital, me dit-il. Vingt-cinq francs me suffisent à acheter en patates et en bœuf salé la provision d'une an-

née. J'aurai bien du malheur, si à cet ordinaire de matelot je ne puis ajouter de temps à autre un quartier de cerf ou de chevreuil. Il me restera donc encore une réserve de cent francs. J'en dépenserai la moitié pour la construction d'un log-house; le reste me servira pour ensemencer les terres que ma hache défrichera. Un grain de maïs me rapportera un épi; avec le produit d'un acre de terre, j'en achèterai dix autres, et je continuerai d'étendre ainsi les limites de mes champs jusqu'au moment où, dans mon orgueil satisfait de propriétaire, il me plaira de déposer ma hache et de dire : « C'est assez. » De tels projets ne sont pas des rêves dans le pays où nous sommes. Nous approchons d'une ville dont l'accroissement prodigieux est un des faits les plus remarquables de l'histoire d'Amérique. Cincinnati... »

Le narrateur s'interrompit. Un vieillard, vêtud'un habit noir râpé et boutonné jusqu'à la cravate, avait fait quelques pas vers nous en entendant prononcer le nom de Cincinnati. Les rides profondes de son visage, en dépit d'une taille que l'âge n'avait que légèrement courbée, accusaient un ho aime plus que septuagénaire. Il y avait dans la physionomie de ce vieillard un cachet étrange et sombre auquel on reconnaît les existences cruellement éprouvées.

« Chut ! » me dit mon interlocuteur, et, me tirant à l'écart, il ajouta d'un ton plus bas : « Vous

verrez demain ou après la ville de Cincinnati. Fondée il y a cinquante ans, cette ville occupe sur le bord de TOhio un terrain immense; elle compte à présent plus de quatre-vingt mille habitants. Ce vieillard, aujourd'hui presque pauvre et connu de tout l'équipage, a vendu, il y a cinquante ans, pour quarante-huit dollars (240 francs) un emplacement qui vaut maintenant plus de cent millions. »

J'examinai curieusement a'ors l'ancien possesseur du terrain où s'élève Cincinnati, et j'admirai la dignité avec laquelle il portait sa misère. Ces brusques déceptions de la fortune sont communes en Amérique. Le génie entreprenant de la population v renouvelle sans cesse les conditions au milieu desquelles s'exerce l'activité des spé -ulateurs, et l'insouciance avec laquelle la plupart des voyageurs regardaient passer au milieu d'euxle vieillard ruiné de Cincinnati disait assez combien ils étaient blasés sur des péripéties dont leur propre existence offrait peut-être de nombreux exemples.

Je venais de perdre de vue ce vieillard, quand le steamer ralentit sa marche. La vapeur s'échappait en bouillonnant de la soupape, « C'est à mon intention qu'on s'arrête, reprit l'émigrant français. Me voici arrivé à l'endroit où je vais dire adieu pour longtemps à la vie civilisée. » Nous avions devant nous un des ->ites les plus sauvages des bords de l'Ohio. Une habitation isolée s'élevait là, à demi

cachée par les sapins. Une barque s'approcha, montée par un pêcheur, qui devinait, à l'immobilité du navire, que des passagers voulaient descendre à terre. Le bagage de rémigrant, qui se composait dune valise, d'un caban africain, d'une hache et d'une carabine, fut bientôt transporté dans la pirogue. Mon aventureux ami me serra la main sans mot dire, et s'élança dans l'embarcation. Le steamer reprit sa course, mais j'eus encore le temps de voir le colon mettre pied à terre, passer ses bras dans les bretelles de sa valise, jeter sa hache et son fusil sur l'épaule, puis disparaître derrière un rideau d'arbres gigantesques.

Les derniers incidents de cette navigation n'offrirent que peu d'intérêt. Le lendemain du jour où le romancier nous avait quittés, nous passâmes devant Cincinnati. Je contemplai avec curiosité cette ville qui, en un demi-siècle, avait couvert de ses maisons de briques ou de pierres admirablement alignées un immense plateau, jadis désert. Je cherchai vainement des yeux l'ancien propriétaire du territoire de Cincinnati. Cet homme me rappelait ces chefs indiens dépossédés, auxquels de leurs vastes domaines il ne reste que l'espace nécessaire pour creuser une tombe. Le vieillard s'était hâté de descendre furtivement à terre. Bientôt nous arrivâmes à la petite ville de Guyandot. C'était là que je devais quitter le bateau à vapeur à mou

tour. Je ne me séparais pas sans quelque émotion de cette population flottante dont j'avais, pendant quelques jours, partagé les fatigues et épousé les habitudes. La terre où je débarquais était celle où devait commencer ma vie de colon. Heureusement une pensée me soutint dans ce moment pénible. Je me rappelai avec quelle insouciance rémigrant français parti de la Nouvelle-Orléans, sans autres ressources qu'une vingtaine de piastres, s'était élancé dans le désert qu'il allait défricher. Je me sentis, moi aussi, accessible à cet orgueil qui pousse le squatter toujours en avant au milieu des périls et des obstacles d'une nature inexplorée ; moi aussi j'allais bravement jeter sur mon épaule la carabine du chasseur et la hache du pionnier, et commencer la lutte que j'étais venu chercher, sans songer désormais à jeter un regard en arrière.

Guyandot, qui prend son nom d'un des affluents de l'Ohio, est une petite ville de peu d'importance. Je ne comptais y séjourner que le temps nécessaire

pour recueillir des renseignements précis sur la situation de ma propriété. J'avais appris, dans une causerie avec un passager du steamer, que ma concession était une subdivision de ces grands lots de terrain répartis en vente publique, et qu'on appelle sections. La mesure uniforme de ces subdivisions est de 640 acres ou 259 hectares. Il me restait à compléter ces notions, évidemment insuffisantes, et c'est au bar-room de l'auberge où j'étais descendu que je pouvais espérer d'obtenir des informations plus détaillées. On appelle bar-room une pièce du rez-de-chaussée des auberges où, derrière une balustrade, les propriétaires établissent un débit de liqueurs. C'est comme le café particulier de chaque hôtellerie; c'est aussi une espèce de Bourse où l'on échange des nouvelles, où Ton traite des affaires de tout genre. Je trouvai dans le bar-room une demi-douzaine de buveurs causant^ debout et le verre à la main, de leurs affaires. Je me sentis presque humilié en comparant ma taille, qui n'est pas cependant des moyennes, à la stature de ces géants américains. Mon arrivée, du reste, n'excita la curiosité de personne, et les buveurs continuèrent à s'entretenir du prix de vente des bois de construction à Cincinnati, des prix courants des salaisons et des denrées du pays, sans paraître s'apercevoir de la présence d'un étranger. Je profitai de cette inattention générale pour m'ap-

procher de l'hôte et lui adresser quelques questions sur la section de terrain qui m'appartenait. Je dus nécessairement donner à l'homme que je consultais des indications sur la date de la vente publique, sur la mesure de superficie de la section, la désignation du territoire, etc. Pendant que je m'expliquais en assez mauvais anglais, je m'aperçus que les hommes réunis dans le bar^room avaient fait silence pour m'écouter. Je remarquai aussi que le landlord, assez embarrassé, hésitait à me fournir les renseignements dont j avais besoin. Tout à coup une lourde main s'appesantit sur mon épaule ; mes jarrets fléchirent, et je faillis perdre l'équilibre. Je crus un instant à quelque acte d'agression de ia part d'un des athlètes qui m'entouraient, et je me retournai vivement, prêt à me défendre; mais le sourire presque bienveillant que je lus sur la large figure du Yirginien me détrompa. Le géant n'avait voulu qu'entrer en conversation, et l'effort de sa main gauche, qu'il avait placée sur mon épaule, était si imperceptible pour lui , que le whiskey n avait pas perdu son niveau dans le verre que tenait la main droite.

— Je dirai à ce gentleman, s'écria le colosse en se tournant vers le landlord, que la section dont il parle est celle du Red-Maple (abréviation de red flowering maple, l'érable à fleurs rouges).

— Ah! dit l'hôte d'un air étonné.

— Êtes-vous certain de ce que vous dites? demandai-je à mon tour.

— To be sure, reprit le Virginien en jetant autour de lui un regard où je crus lire une certaine ironie.

Puis il répondit d'un ton plus grave aux nouvelles questions que je lui adressai. Enfin, comme je ne lui cachais pas mon désir de m'installer au plus tôt dans ma propriété :

— Soyez tranquille, me dit-il, vous y arriverez toujours assez vite.

Et, sans plus s'occuper de moi, il se versa un grand verre de whiskey qu'il avala d'un trait. Gomme j'allais sortir, un nouvel arrivant parut dans le bar-room. C'était un homme qui ne le cédait ni en stature ni en vigueur herculéenne aux autres assistants. De larges guêtres de cuir bouclées et montant jusqu'à la cuisse, des éperons attachés par des courroies à ses pieds chaussés de forts souliers de chasse, un habit court et un chapeau à grandes ailes, tel était le costume du nouveau venu. Un fouet d'une main, une lourde carabine sur l'épaule droite, le cavalier s'avança vers la barre et échangea quelques mots en guise de salut avec les buveurs réunis dans la salle. Le landlord remplit un verre à son intention.

— Quelles nouvelles de là- bas? demanda le cavalier en prenant le verre. (Ce mot, pour les Virginiens, désigne Cincinnati, l'entrepôt d'une grande partie

des denrées de l'Ohio.) J'accompagne le plus beau train de bois de peuplier et de chêne qui ait jamais flotté sur la rivière.

— Nous avons de bonnes nouvelles de là-bas: le stock (marchandises en magasin) s'épuise, et les prix vont être fermes, reprit le Virginien qui m'avait parlé le premier; mais ici nous avons des nouvelles... d'un autre genre. Voici, ajouta-t-il en me désignant, le maître de Red-Maple.

Le cavalier tressaillit. Il me sembla voir son visage pâlir sous l'épaisse couche de hâle qui le couvrait. Sa main, par un brusque mouvement, fit jaillir presque tout le contenu du verre de whiskey. Cependant il se remit promptement.

— Ah! dit-il d'une voix sourde, en me toisant avec une expression de dépit concentré; puis il étendit avec complaisance ses mains musculeuses et velues. — Des mains de gentleman blanches et frêles font une mauvaise besogne avec la hache et la carabine, reprit-il.

J'avoue qu'en ce moment je ne me comparai pas sans confusion à ces rudes dompteurs des bois. Aussi gardai-je le silence, ne sachant que répondre à la brusque apostrophe du cavalier aux guêtres de cuir. Celui-ci se jeta sur une chaise qui craqua sous le poids de son corps, et allongea à la manière américaine une de ses jambes sur une table voisine.

— Vous penserez, continua-t-il, que je me mêle

de ce qui ne me regarde pas ; et cependant; si vous m'en croyez, vous vous en retournerez d'où vous venez... a New-York, je suppose, plutôt que de pousser jusqu'au Red-Maple.

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

— Pour des motifs qu'il est inutile de vous dire, reprit-il ; et il se mit à siffler l'air de Yankee dooddle, brisant là toute conversation avec l'urbanité américaine.

Ces paroles ambiguës, ces réticences, commençaient à me sembler étranges. Le mystérieux avertissement surtout que l'inconnu venait de me donner me préoccupait fort péniblement. Pendant que je cberchais à pénétrer le sens de ses paroles menaçantes, un jeune garçon se présenta à la porte du bar-room en disant : .

— Township, il y a là quelqu'un qui vous demande.

Le cavalier, car s'était lui qui se nommait Township, se leva sans hésiter et suivit l'enfant. Peu à peu les buveurs se dispersèrent, et je restai seul avec le landlord.

— Savez-vous quelque chose de particulier à l'égard de ma concession? lui demandai-je.

Un non laconique fut la seule réponse que j'obtins, et, jugeant inutile de pousser plus loin cet interrogatoire, je sortis à mon tour. L'impression désagréable que les paroles des buveurs yanhees

m'avaient laissée ne tarda pas à se dissiper. Je finis par trouver tout naturel l'étonnement de ces hommes à la vue d'un Européen qui venait seul défricher on lot de terrain considérable. Sans doute, ils jugeaient cette entreprise au-dessus de mes forces, et leurs avis bienveillants n'avaient d'autre but que de me détourner d'une tâche périlleuse; mais je m'étais promis ne ne plus reculer. Je connaissais maintenant l'emplacement qui m'appartenait, et, sans me résoudre encore à le défricher moi-même, j'avais hâte d'aller voir par mes yeux le parti qu'on en pourrait tirer. Ce qui manque le moins aux Etats- Unis, ce sont les voies de communication; ce qui manque souvent, ce sont les moyens réguliers de transport. De là la nécessité de faire parfois de longues traites .' cheval. Ma concession était située à vingt-cinq lieues de Guyandot: je pouvais faire le trajet en deux jours. J'allais me mettre en quête d'un cheval, quand je fus accosté par le jeune garçon qui était venu chercher le cavalier nommé Township.

— Si vous désirez vous rendre au Red-Maple, me dit le petit drôle d'un air déluré, je puis vous procurer ou une embarcation de choix pour remonter le Guyandot jusqu'à ce domaine, ou un bon cheval pour y aller par terre.

— Et qui vous a dit que je voulais aller au Red- Maple?

— C'est Township.

Entre les deux moyens de transport qu'on m'offrait, je choisis le cheval. Il fut convenu qu'au point du jour, le lendemain, un guide viendrait me prendre à l'auberge ou j'étais logé. En effet, les premières clartés de l'aube blanchissaient à peine le ciel, quand j'entendis le piétinement de deux chevaux sous les fenêtre de ma chambre. Je jetai de la croisée un coup d'œil dans la cour de l'auberge, et j'aperçus le jeune garçon de la veille déjà en selle et tenant en bride l'autre cheval qui m'était destiné. Je ne me fis pas attendre, et nous nous mimes en route.

— Vous connaissez le chemin qui conduit au iW-illa^/e? demandai-je à mon jeune guide.

— J'y suis allé vingt fois pour affaires, reprit-il, et je vous y conduirais les yeux fermés.

Je ne désirais pas en savoir davantage. Gomme je ne parle anglais que quand j'y suis forcé, je préférai garder le silence pour examiner à mon aise le pays que nous traversions. Les traces de cultures et de défrichements y devenaient de plus en plus rares, et le paysage prenait à chaque pas un caractère plus sauvage. Notre route côtoyait la rivière du Guyandot. Aux talus adoucis qui la bordent près du village avaient succédé de nombreux escarpements. Les eaux, grossies par la fonte des dernière neiges, jaunies par les éboulements de ter-

rains, assombries par les bois épais qui interceptaient le soleil, grondaient avec un bruit lugubre entre deux berges à pic, sillonnées de veines de bouille. Après avoir perdu de vue le cours de la rivière, nous l'entendions encore mugir au loin. Dans les plaines sablonneuses comme dans les sombres sapinières, rien ne trahissait la présence de l'homme. Quelquefois seulement nous rencontrions les débris d'une hutte ou les souches noircies d'arbres consumés. Ce ne fut que vers le coucher du soleil que des champs de maïs et quelques troupeaux disséminés dans les savanes nous annoncèrent une habitation. Bientôt, derrière un rideau d'arbres que la cognée avait laissés pour abri aux terres défrichées, se montra une farm (ferme : c'est ainsi qu'on appelle les habitations perdues dans ces déserts) avec ses murs en troncs d'arbres superposés horizontalement, et sa longue et svelte cheminée de briques rouges, qui semblait servir de contre-fort au bâtiment de bois. Une enceinte de barrières soigneusement peintes en vert, des vitres nettes et transparentes comme du cristal de roche, tout indiquait l'aisance et nous promettait une confortable hospitalité pour la nuit. Au moment où je faisais signe à mon guide de se diriger de ce côté, le galop d'un cheval retentit sous les voûtes sonores de la forêt. Je tournai brusquement la tète, et je vis arriver derrière nous, monté sur un magnifique

coursier frison, mon mystérieux donneur d'avis du bar-room de Guyandot. Cette apparition inattendue réveilla en moi le vague sentiment d'inquiétude auquel venaient de faire diversion les douces et sereines impressions de ma course à travers les bois. La figure de Township exprimait une contrariété très-vive, et le regard qu'il me lança en s'approchant de nous était presque menaçant. Après quelques mots échangés à voix basse avec mon guide, il piqua des deux et continua sa route au galop, sans même se retourner vers moi. Peu d'instants après cet incident, nous mettions pied à terre devant la ferme. Avant d'y entrer, je crus devoir interroger James (c'était le nom de mon guide) au sujet de ce Township, qui paraissait animé à mon égard de dispositions si peu bienveillantes.

— Quel est cet homme? lui demandai-je.

— C'est Township.

— Ah! Et vous ne savez rien de plus sur lui?

— Rien.

— Mais a-t-il par hasard quelque raison de m'en vouloir?

— Pas encore.

— N'avait-il pas l'intention de s'arrêter dans cette habitation?

— Oui.

— Et pourquoi passe-t-il outre?

— Pour ne pas dormir sous le même toit que vous.

— Ne poavez-vous me dire au moins quels sont '■ les motifs d'une si étrange conduite?

James secoua la tête d'un air mystérieux.

— Écoutez, me dit-il : s'il y a des gens qui veu- ; lent se mettre en contravention avec la loi, je ' l'ignore. Je ne sais qu'une chose : c'est que je vous : conduis au Red-Maple. Vous plaît-il de passer la 1 nuit ici? Cela coûtera trois schellings pour nous '■ et nos chevaux.

Désespérant de rien tirer de James, je frappai à la porte de la ferme. Nous fûmes reçus avec l'hos- ; pitalité courtoise qui distingue le Virginien du reste 1 des Américains. L'intérieur de ce chalet répondait ; parfaitement à l'extérieur : la vie domestique se montrait là parée de ces grâces primitives qu'elle perd chaque jour dans l'ancien monde. Le fermier m'introduisit avec empressement dans la pièce principale de son habitation. Une jeune femme y filait sa quenouille, assise dans l'embrasure d'une croi- 1 sée dont la baie, comme un cadre gothique, était festonnée de houblon, de clématites grimpantes et de jasmin d'Amérique aux cornets de pourpre. Cette » fenêtre s'ouvrait sur un petit jardin plein de fleurs odorantes, et la brise fraîche, qui nous apportait les vives senteurs des acacias, faisait frissonner sur les joues rosées de la jeune fileuse les boucles blondes

de sa chevelure. Trois petits enfants, roses et blonds comme leur mère, jouaient à ses pieds dans un dernier rayon de soleil. Au-dessus du foyer, tapissé de mousse sauvage, était suspendue la longue carabine du maître. Au dehors, les derniers bruits du jour commençaient à se faire entendre, et les tintements de la clochette des bestiaux dispersés se mêlaient aux chants bizarres des oiseaux des bois, aux notes mélancoliques du weep-poor-will.

Après le repas du soir, qui réunit autour de la même table les maîtres et les serviteurs, je me retirai dans la petite chambre destinée aux voyageurs, et là, demeuré seul pour la première fois depuis le matin," je pus réfléchir aux incidents de la journée. Par quelle fatalité bizarre avais-je pu encourir l'animosité d'un homme que j'avais vu la veille pour la première fois? Qui pouvait être ce géant bourru qui refusait de coucher sous le même toit que moi? Pendant que je m'adressais ces questions en jetant un dernier regard sur la campagne, je crus apercevoir deux ombres, deux formes humaines, qui se dessinaient à quelques pas de la maison, entre les arbres blanchis par la lune. La plus grande de ces ombres me parut ressembler à Township; la plus petite, à James. Je ne pus toutefois vérifier cette conjecture; car à peine avais-je paru à la fenêtre, que les deux hommes s'éloignèrent et se perdirent dans les broussailles. J'attendis

vainement qu'ils reparussent, et je me jetai sur mon lit, épuisé de fatigue.

Le lendemain , un joyeux rayon de soleil m'éveilla , et je ne pus m'empècher de sourire des pensées sombres qui m'avaient attristé la veille. La vie réelle s'était en quelque sorte substituée autour de moi à la vie fantastique. Le vent frais du matin faisait onduler sur ma fenêtre les tiges encore tendres des maïs, et se jouait dans les fleurs des cotonniers. Les garçons de ferme se rendaient en chantant à leurs travaux. Je descendis. Fraîche comme l'aurore, la jeune maîtresse du logis allait et venait dans son domaine : l'idylle avait remplacé le drame. James, prêt à partir, m'attendait près des chevaux sellés. Rien sur sa physionomie ne dénotait la perfidie ou l'astuce. Nous partîmes, et, en saluant du regard la riante habitation que je laissais derrière moi, je me plus à rêver une chartreuse semblable pour y finir ma vie, entre un jardin et une forêt. Déjà même j'entrevoyais, à travers le brouillard azuré de mes songes, une jeune fileuse aux yeux bleus et aux cheveux blonds, attendant mon retour près d'un rustique foyer. Ces visions égayèrent ma route, et j'arrivai ainsi, sans m'apercevoir de la fatigue, à une seconde ferme où nous nous arrêtâmes pour prendre un substantiel repas, composé d'un quartier de chevreuil et de gâteaux de mais semblables aux galettes de blé noir de la

Bretagne. Le jour était avancé quand nous quittâmes cette ferme; une traite de deux heures nous mena jusqu'au sommet d'une rangée de collines où mon guide s'arrêta brusquement.

— Vous voyez, me dit-il, ce ruisseau qui coule à vos pieds; là-bas, devant vous, ce monticule bleuâtre ; à droite, ce vaste étang aux bords marécageux; à gauche, ce rideau d'érables à fleurs rouges...

— Eh bien?

— Eh bien! vous voyez Red-Maple ; ces érables, ces collines, cet étang, sont les limites du domaine.

— Quoi! c'est là ma propriété! m'écriai-je ravi à l'aspect dexes imposantes futaies et de ces prairies magnifiques.

Mon exclamation arracha à James un sourire ironique. — C'est ici que je dois vous laisser, repritil; quant à vous, il est temps encore, vous pouvez retourner sur vos pas.

— Retourner sur mes pas! vous plaisantez sans doute?

— Je parle sérieusement. A quoi sert donc d'avoir des yeux et des oreilles? Navez-vous rien vu, rien entendu? Faites d'ailleurs ce qu'il vous plaira. Pour moi, je ne veux pas avoir maille à partir avec le propriétaire de Red-Maple.

— Le propriétaire de Red-Maple ? Il y en a donc deux?

— Oh non!... il n'y en a qu'un seul.

— A la bonne heure.

— Il n'y en a qu'un... c'est-à-dire que vous... vous ne comptez pas.

Je regardai James d'un air ébahi. Mon guide avait parlé trop clairement pour hésiter désormais à compléter ses réticences. Il reprit :

— De quoi vous étonnez-vous? Rappelez-vous donc les réponses qu'on vous a faites au bar-room de Guyandot; rappelez-vous les avertissements de Township; rappelez-vous qu'hier encore vous avez rencontré un homme qui n'a pas voulu coucher sous le même toit que vous.

— J'ai remarqué tout cela, et je cherche encore à m'expliquer...

— Tout cela est bien simple : Township sera peut-être dans l'obligation de vous tuer, et il a fait ses réserves.

— Me tuer! Et que lui ai-je fait?

— Township est un squatter, reprit gravement l'enfant, et un squatter n'en appelle jamais aux arpenteurs ni au shérif: il n'en appelle qu'à sa carabine et à son bon droit. Possession vaut mieux que titre, et Township possède Red-Maple. Voyez maintenant si vous voulez aller en avant ou retourner sur vos pas.

— J'irai en avant, et rien ne me fera reculer. J'ai été riche jadis : Red-Maple est aujourd'hui le

seul débris qui me reste de ma richesse. J'aime mieux mourir pour la défense de mes droits que sous les coups de la misère. Avant ce soir, je ne serai plus de ce monde, ou j'aurai reconquis mon bien.

Je payai généreusement mon jeune guide. James fit un mouvement pour s'éloigner, puis il revint sur ses pas.

— En tout cas, me dit-il, si le squatter demande avoir votre titre, dites que vous l'avez laissé chez votre notaire : c'est plus prudent.

Et, après m'avoir donné cet avis presque à voix basse, comme si quelqu'un nous eût épiés, James éperonna son cheval, qui l'eut bientôt emporté hors de ma vue.

Resté seul, je tins conseil avec moi-même. Je m'affermis dans ma résolution de vaincre ou de mourir; mais, avant d'affronter le danger qui me i menaçait, je résolus d'étudier le terrain. Caché der- j rière un chêne dont les rameaux noueux touchaient presque le sol, je tirai ma longue-vue et je la diri-

geai sur la plaine qui s'étendait à mes pieds. La Vallée des Érables, éclairée par le soleil couchant, m'apparut dans toute sa splendeur. C'était comme un lac de verdure auquel la brume dorée du soir prétait des tons magiques. Une folle brise courait de la cime houleuse des catalpas et des tulipiers aux grandes herbes de la savane. Çà et là voltigeaient les cardinaux, les choucas empourprés, les piverts aux ailes d'or. Des oiseaux aquatiques se jouaient avec indolence dans les eaux de l'étang, caressées par les derniers rayons du soleil : le pluvier criard, l'huîtrier, le moqueur, saluaient l'approche de la nuit, chacun dans son langage. C'était un mélange d'harmonies et d'aspects merveilleux, comme la nature américaine peut seule en offrir. On eût dit une vision de l'Éden.

Je m'oubliais dans une sorte d'extase en contemplant ce ravissant paysage, mais je fus bientôt rappelé au sentiment de la réalité. Une colonne de fumée qui s'élevait derrière le rideau des érables m'indiquait clairement, où était située l'habitation de Township. En tournant ma longue-vue vers une prairie jonchée d'arbres abattus et voisine du petit bois qui cachait la ferme, je remarquai deux robustes enfants, probablement les fils de l'usurpateur, qui luttaient ensemble comme deux jeunes buffles essayant leurs cornes naissantes. Un peu plus loin, je distinguai une vision plus gracieuse.

Mes rêves du matin semblaient être devenus des réalités. Une jeune fille, vêtue de blanc, errait dans la prairie et se détachait comme une fleur de magnolia, sur les masses verdoyantes de la forêt. Sa taille svelte, sa blonde chevelure, étaient en harmonie parfaite avec un profil d'une angélique pureté. Au milieu de cette splendide nature , la jeune fille marchait rêveuse, le front tantôt penché vers la terre, tantôt levé vers le ciel : on eût dit que la chaude brise de la solitude murmurait pour la première fois à son oreille des notes enivrantes. Arrivée au bout de la prairie, près d'un bosquet de tulipiers, la jeune Virginienne se pencha sur l'herbe qu'elle ne semblait qu'effleurer, cueillit quelques fleurs sauvages et en orna ses cheveux, comme si elle se fût parée pour un amant invisible; puis, avec un chaste et mystérieux plaisir, elle laissa le vent tiède du soir enlever une à une les fleurs de cette virginale couronne. Un souffle plus chaud me sembla courber à ce moment les herbes de la vallée, et un murmure plaintif s'éleva du milieu des arbres agités; pareille à un léger fantôme, la jeune fille disparut derrière le mobile rideau des tulipiers.

Le soleil quitta enfin l'horizon, et toutes les riches nuances du couchant s'effacèrent dans une teinte uniforme. Le moment était venu d'agir. Les deux jeunes gens que j'avais vus s'ébattre dans la prairie, la stature herculéenne du squatter, ren-

daient la lutte que j'allais soutenir passablement inégale ; mais le sort en était jeté, et je descendis à grands pas la colline, recommandant ma bonne cause à Dieu. Arrivé dans la plaine, je cherchai à m'orienter, et je pris le parti de marcher vers l'endroit où une colonne de fumée m'avait signalé l'habitation du squatter. Ma carabine était en bon état; j'entrai dans une allée sombre qui devait me conduire à la ferme. Tout était silence autour de moi, et je m'avançai avec préca ution, à pas comptés, vers ce terrain qui m'appartenait et que je foulais pour la première fois, moins comme un propriétaire qui vient s'installer dans son domaine que comme un braconnier qui craint d'être surpris. Plusieurs fois, sous les arches assombries des hautes futaies, je m'arrêtai, croyant distinguer le squatter qui m'attendait; je m'avançais et je ne trouvais que le tronc d'un chêne ébranché. Tout à coup je ne doutai plus que je n'eusse rencontré l'homme que je cherchais. Immobile contre le tronc d'un arbre, Township se tenait à l'entrée d'un carrefour du bois, appuyé sur le long canon de sa carabine. D'un geste, il me fit signe de m'arrêter. J'étais à trente pas de lui.

— Je vous attendais, me cria-t-il d'une voix tonnante; que me voulez-vous?

— Si vous m'attendiez , vous savez qui je suis et ce que je veux. On m'a dit que vous vous étiez établi sur ce terrain qui n'appartient qu'à moi. Je

vous somme, au nom de la loi, de m'en laisser la libre jouissance.

Et, sans me rappeler les avis de James, je tirai de ma poche les papiers qui constataient mon droit exclusif.

— Red-Maple n'aura qu'un propriétaire tant que je vivrai, répliqua Township. Depuis une heure que vous marchez dans cette vallée , j'aurais pu vous tuer comme un daim ; mais je désire éviter qu'il n'y ait du sang entre nous. Retirez-vous donc, il en est encore temps; mes droits sont ceux du premier occupant, et vos titres ne sont rien à mes yeux.

Soit pour m'effrayer, soit avec l'intention réelle de faire feu sur moi, Township épaula sa carabine et m'ajusta. Je restai immobile.

— Le shérif le plus prochain est à vingt-cinq lieues d'ici, reprit le squatter. Le bruit de mon rifle n'arrivera jamais à ses oreilles; votre cadavre aura été dévoré par les oiseaux de proie, vos titres auront été dispersés par le vent comme les feuilles sèches, avant qu'on ait songé à s'enquérir de vous. Une, deux...

Je l'entendis armer sa carabine; mais une force irrésistible me poussait en avant, et, mon arme jetée pacifiquement sur l'épaule, je marchai vers le squatter en me faisant comme un bouclier de l'acte notarié que je tenais en main. J'aimais mieux encore mourir que reculer.

— Trois! cria Township.

Ce qui se passa ensuite, comment le dire? A peine le squatter eut-il prononcé le mot trois, qu'un homme s'élança d'une haie voisine ; je sentis mes mains prises par deux bras nerveux. C'était un des fils de Township, qui m'arracha violemment le papier que je portais. J'entendis une explosion, et une balle siffla entre nos deux têtes, qui s'étaient rapprochées dans l'ardeur de la lutte. Nous tombâmes tous deux, chacun pensant que la balle venait de briser le crâne de son adversaire. Township poussa un cri d'horreur; mais le genou vigoureux de son fils, qui pressait ma poitrine, ne me prouva que trop que j'avais affaire à un vivant. Pâle encore et les yeux hagards, Township était accouru près de nous. Quand il vit son fils sain et sauf, un éclair de joie illumina ses traits affreusement contractés. Pour moi, je m'étais relevé furieux de ce guet-apens, et encore tout meurtri de la rude étreinte de mon antagoniste. Je me retournai vers Township, et lui reprochai sa lâcheté.

— Ma lâcheté ! répondit-il avec un éclat de rire sauvage. Et qui m'empêcherait de vous briser le crâne ici même? Le shérif peut-être, ou ces papiers dont je me soucie comme d'une feuille de mais ?

En même temps Township arracha des mains de son fils les papiers qu'il m'avait enlevés, et, ramas-

sant aussi ma carabine, il jeta l'arme et le titre à mes pieds ; puis, lançant un regard sévère à son fils comme pour lui reprocher son intervention imprévue, il ajouta :

— Eh bien! non, je n'abuserai pas de l'avantage du nombre ; mais, comme il ne peut y avoir qu'un propriétaire à Red-Maple, c'est la carabine à la main, à armes égales, que nous déciderons de la possession de la vallée, et, quoi qu'il arrive, le vainqueur ne sera pas inquiété ; mais ce sera une lutte à mort, entendez-vous? une lutte sans pitié ni merci, et le lâche sera celui qui se dédira.

Tout en parlant, le squatter rechargeait son arme ; je croyais que la querelle allait se vider à l'instant même, quand les halliers craquèrent autour de nous, et je vis arriver, attirés par le cri de leur père, les deux jeunes lutteurs que j'avais aperçus dans la clairière une heure auparavant. Une courte explication mit bien vite au fait de ce qui s'était passé les deux jeunes fils de Township, qui ne purent s'empêcher de me considérer d'un air de pitié, comme un homme dont la vie va finir. Cependant la nuit s'épaississait de plus en plus. Un des deux jeunes gens hasarda une observation sur l'heure avancée, qui ne permettait plus de distinguer le tronc d'un tulipier de celui d'un érable, et proposa de remettre la partie au lendemain.

— Eh bien! soit, dit Township, demain au soleil

levant. En attendant, si l'étranger veut passer la nuit dans ma hutte, il en est le maître.

Je ne savais que répondre, et peut-être allais-je accepter, quand Faîne des fils du squatter, celui qui m'avait terrassé, s'approcha de moi et murmura à mes oreilles ces mots : « Restez ici » ; puis, devançant ma réponse: « L'étranger, dit-il à son père, passera la nuit à la belle étoile ; j'irai lui chercher quelques provisions, et je dormirai ici sur la mousse à ses côtés. »

J'acceptai cet arrangement, que l'air ouvert et franc du jeune homme me faisait une loi de ne pas refuser. Après avoir promis de ne pas me faire attendre, le fils de Township me quitta en compagnie de ses frères et du squatter. Je passai seul, au milieu des ténèbres, une heure qui me parut un siècle. Enfin je vis revenir mon compagnon de veillée, un falot et un panier au bras. Il était fort agité, et m'expliqua les causes de son retard avec une vivacité qui me surprit chez un Américain. En revenant à la ferme, ils y avaient trouvé un J armer, leur voisin, qui leur avait apporté de bien étranges descriptions d'une terre lointaine, où l'or était aussi com- . mun que les pierres. Des caravanes d'émigrants se dirigeaient vers ce pays de tous les points de l'Amérique, et en ce moment même mon terrible ennemi Township était plongé dans la lecture des journaux qui contenaient ces merveilleux récits. J'écoutai

tout cela d'une oreille fort distraite, et le jeune Américain, voyant que je gardais le silence, jugea à propos d'étaler sous mes yeux les provisions qu'il apportait ; quelques galettes de maïs, un énorme morceau de bœuf salé et une cruche de bière, composaient un substantiel repas, auquel je fis honneur par orgueil plutôt que par besoin.

— Vous avez été étonné, reprit le jeune squatter, de l'avis que je vous ai donné tantôt: vous auriez préféré dormir à la ferme ; mais deux hommes dont l'un doit tuer l'autre au soleil levant ne peuvent guère passer la nuit sous le même toit. Le père est d'un caractère à ne pas oublier l'injure que vous lui avez faite, et ce soir, après avoir bu quelques verres de brandy... S'il doit vous tuer, mieux vaut pour lui que ce soit demain, sous la voûte des arbres, que dans sa propre maison; n'êtes-vous pas de cet avis?

Je trouvais, je l'avoue, ces deux alternatives fort tristes, et je ne répondis que par une inclination de tête.

La nuit est tiède, continua le squatter, et à trois heures du matin il fera jour. Quelques heures seront bientôt passées. Si pourtant, outre ce lit de mousse, vous désiriez du feu, je puis vous allumer un bon brasier. Quant à moi, je ne dormirai pas de la nuit; mais je vous engage à vous reposer quelques instants.

— Vous allez donc passer la nuit ici ? lui demandai-je.

— Sans doute; je réponds de vous devant Dieu et devant mon père.

Je m'aperçus que j'avais dans ce singulier compagnon à la fois un protecteur et un gardien. Pour couper court à une causerie importune, je feignis de dormir; mais le sommeil était bien loin de mes yeux. Cependant il y a dans le calme de la nuit, dans le murmure du vent parmi les branches, quelque chose de ce charme consolateur qu'exhalent les douces paroles d'une mère qui berce les chagrins de son enfant. Le brouillard qui s'élevait du ruisseau et de l'étang commençait à se condenser en vapeurs épaisses à la cime des arbres ; tout s'endormait autour de moi. La torpeur de la nature me gagna, et je tombai peu à peu dans un demi-assoupissement. Je fus tiré de cet état par un sursaut. Il m'avait semblé entendre quelques paroles murmurées d'une voix douce, et, en ouvrant les yeux, je vis distinctement s'enfuir à travers les buissons une forme svelte et blanche.

— Qu'est-ce ? demandai-je au jeune squatter.

— Moins que rien, dit-il ; une fantaisie de jeune fille. C'est ma sœur qui venait me voir, sous je ne sais quel prétexte. Au fond, c'est la curiosité qui l'amenait ici ; et dois-je vous le dire? en vous regardant à la clarté de ce falot, elle vous a trouvé bien jeune pour mourir.

Toute cette famille comptait donc bien aveuglément sur l'adresse du squatter, pour ne s'apitoyer que sur moi. L'idée que cette nuit pouvait être la dernière de ma vie me donna dès lors la force de résister au sommeil. Les dernières heures de cette veillée solennelle s'écoulèrent rapidement. Je vis les étoiles scintiller et mourir au milieu du brouillard, j'entendis les oiseaux s'éveiller, le vent courir dans les feuilles. L'obscurité fit place graduellement au crépuscule, et les premier rayons du soleil éclairèrent enfin la vallée. Le moment fatal était venu. J'éveillai le jeune squatter, qui s'était assoupi sous un arbre.

Nous attendîmes silencieusement l'arrivée de Township. Le jeune homme paraissait moins confiant que la veille dans l'issue du combat. Il allait et venait, secouant d'un air préoccupé les branches chargées de rosée ; parfois il jetait un regard inquiet sur la courte carabine dont j'étais armé et dont je lui avais expliqué la portée. Pour moi, jamais la nature ne m'avait paru plus belle, et l'idée de m'endormir du dernier sommeil au milieu de ces prairies embaumées, sous ce ciel magnifique, commençait presque à me sembler supportable, quand je vis apparaître mon adversaire, suivi de ses deux fils et d'un homme qu'à son costume on reconnaissait pour un riche farmer : c'était probablement le visiteur dont le fils de Township m'avait parlé la

veille. J'étais fort loin de m'attendre à la proposition qu'on allait me faire.

— Je sais ce dont il s'agit, me dit le farmer en me tendant la main, et tout peut s'arranger encore, à de certaines conditions toutefois.

— Je ne vois guère d'arrangement possible entre l'usurpateur de Red-Maple et moi. Ce que je demande, c'est qu'on me restitue ma propriété.

— D'abord, il s'agirait de rétracter certaines paroles que mon voisin Township ne peut oublier... Vous savez ce que je veux dire.

— Eh bien?

— Eh bien! après cela, on pourrait s'entendre sur la cession de Red-Maple, moyennant certaines transactions qui vous laisseront possesseur d'un bien auquel personne n'attache plus grand prix maintenant.

J'avoue que la péripétie me parut des plus surprenantes. Quelles considérations avaient donc été assez puissantes pour changer subitement les dispositions de Township et faire fléchir en lui l'orgueil du premier occupant, le ressentiment de l'Américain outragé? Ce n'était pas le moment de faire ces questions, et il fallait avant tout s'entendre sur les conditions de l'arrangement proposé. La hutte de Red-Maple, les travaux de défrichement commences, furent taxés à un prix raisonnable, que je m'engageai à acquitter sur-le-champ. Quant au

mot de lâche qui m'avait échappé la veille, je ne fis aucune difficulté de le retirer. Le débat ainsi terminé, je suivis les deux squatters à la ferme, où m'attendait une hospitalité des plus gracieuses. Il me semblait vraiment sortir d'un mauvais rêve. Le squatter, si farouche la veille, montrait une gaieté bruyante. Je renonçai à contenir plus longtemps ma curiosité, et je le questionnai sur le motif de ce brusque changement d'humeur. Township me répondit en me montrant par la fenêtre des chariots qu'on chargeait, et sur sa table un livre entr'ouvert ; c'était le Manuel de Vémigrant en Californie. Je me rappelai aussitôt les quelques mots que son fils m'avait dit la veille. Ce dénoûment pacifique de notre querelle s'expliquait par un accès de cette fièvre d'aventures qui, chez un vrai squatter, peut sommeiller, mais sans s'éteindre. Cette fois, la fièvre avait un nom devenu proverbial dans l'Amérique du Nord, depuis la découverte de l'or de la Californie : c'était la minerai y ollow fever (la fièvre jaune métallique).

Quiconque connaît à fond le caractère américain ne s'étonnera pas de l'action puissante que peut exercer, sur des natures froides et calmes en apparence, l'idée d'aventures à courir et d'obstacles à vaincre dans la poursuite d'un gain merveilleux. L'esprit entreprenant de l'Américain trouve dans les hasards d'une émigration lointaine des charmes

inconnus à un enfant de la vieille Europe. Je remarquai pourtant que les avis de la famille de Township étaient partagés sur l'opportunité de ce voyage improvisé. La mère et la fille, assises l'une près de l'autre et les mains entrelacées, semblaient plongées dans une rêverie douloureuse , et formaient un groupe charmant au milieu de ces rudes défricheurs qui veillaient aux apprêts du départ avec une fiévreuse impatience.

Quelques heures plus tard, j'étais seul dans cette maison, que la veille encore une famille nombreuse remplissait de son activité. Mes regards erraient tristement sur le vaste et magnifique domaine dont j'étais désormais l'unique possesseur. Arrivé au terme d'un long et pénible voyage, je m'étonnais de l'indifférence où me laissait la conquête de ma propriété, et je n'osais m'avouer que mes préoccupations avaient changé de but. En passant près de moi, la jeune fille de Township m'avait dit quelques mots d'adieu qui avaient douloureusement résonné dans mon cœur. Puis, au moment où elle allait disparaître à mes veux, du chariot où elle était assise, elle avait cueilli une branche d'érable chargée de fleurs : une de ces fleurs avait glissé de sa main sur le sable. Était-ce un adieu, un souvevir? Voilà ce que je me demandais en errant de la hutte déserte au bois d'érables, de l'étang à la clairière, sans pouvoir échapper aux impressions con-

fuses que me laissaient cette nuit et cette matinée si agitées. Les fleurs dont la blonde fille du squatter avait la veille orné ses cheveux jonchaient encore la prairie; je les ramassai avec un empressement dont je me pris ensuite à sourire. Enfin la nuit vint, et je rentrai dans la cabane. Les journaux dont les merveilleuses relations m'avaient peut-être sauvé la vie, en tournant la tête au brave Township, étaient encore déployés sur la table ; je les lus avec avidité; mais je n'y trouvai pas la distraction que je cherchais, et l'idée de ceux qui, entraînés par cette lecture, avaient quitté ma paisible vallée, n'en revint que plus vivement obséder mon esprit.

Quelques jours se passèrent, après lesquels la solitude commença à me peser comme un intolérable fardeau. Je me souvins alors que le voisin de Township m'avait invité à venir le voir, et qu'il m'avait offert, si quelque motif nécessitait jamais mon absence, de protéger le Red-Maple contre un nouvel envahisseur. La ferme de cet homme était à quelques heures de la mienne. Je me mis en route pour l'aller trouver; mais, en quittant la vallée des Erables pour cette excursion d'un jour ou deux seulement, je ne pus m'empécher de me retourner tristement vers mon habitation solitaire, comme si je lui disais un éternel adieu

En me rendant à la ferme de l'ami de Township, je sentis la vague tristesse qui s'était emparée de moi depuis quelques jours se dissiper peu à peu, et je me surpris à envier le sort de la famille errante que j'avais vue s'élancer si courageusement, sous les ordres du squatter, à travers les hasards d'un long voyage. « Pourquoi, me disais-je, avant de venir me fixer dans cette vallée solitaire, pourquoi ne goûterais-je pas aussi les âpres jouissances de la vie nomade? A peine arrivé dans un monde qui offre des chances si variées à l'activité humaine, n'ai-je donc plus à concentrer mes efforts que sur le défrichement de quelques terres incultes? Le moment est-il sitôt venu de limiter mes espérances et de borner mon horizon? » Le désir de revoir la famille du squatter entrait bien pour quelque chose dans le besoin d'activité aventureuse qui s'emparait de moi; mais les projets que je formais chemin faisant avaient aussi leur côté sérieux, et les bonnes

raisons ne me manquaient pas pour me prouver la nécessité d'un voyage en Californie.

Le séjour que je fis chez l'ami de Township contribua encore à m'affermir dans ces dispositions. Le fermier me conseilla de me soustraire par tous les moyens à ce malaise moral, que l'oisiveté dans la solitude ne manque jamais de provoquer. J'avais le choix entre deux partis : ou m'entourer de quelques travailleurs pour commencer sans retard le défrichement du Red-Maple; ou partir pour la Californie, d'oùje reviendrais cultiver mon domaine avec la richesse et l'expérience de plus. Dans tous les cas, en quittant mon voisin, j'avais à prendre la route de Guyandot. C'était là seulement que je pouvais me procurer les bras et les instruments nécessaires à l'exploitation de la vallée des Erables ; c'était là aussi que je comptais m'informer des moyens de transport les plus prompts et les plus sûrs pour me rendre en Californie.

Je partis donc pour Guyandot; mais j'étais à peine dans cette ville, que mes dernières hésitations avaient cessé. Je compris qu'il fallait renoncer à sy procurer des bras pour l'humble besogne du défricheur; les nouvelles de Californie avaient là comme dans toute l'Amérique, exalté la population jusqu'au délire. Sur tous les murs, des affiches gigantesques portaient en grosses lettres les mots de : California and Goldjînders; et des milliers

de curieux se pressaient pour les lire. Je fis comme lout le monde ; je me mêlai aux groupes qui lisaient ou commentaient ces affiches avec enthousiasme. Le spectacle de cette foule agitée et bruyante n'était pas sans charme pour un étranger. Je retrouvais là cette population bigarrée d'émigrants et d'aventuriers de tous les pays, que je m'étais déjà plu à observer sur le pont du steamer, en remontant le Mississipi. J'écoutais curieusement les conversations des divers groupes , lorsqu'une main s'appesantit vigoureusement sur mon épaule. Je me retournai, et, à ma grande surprise, je reconnus le romancier français avec qui j'avais lié connaissance en faisant route pour Guyandot. On se souvient que j'avais vu ce singulier personnage quitter le steamer et s'enfoncer au milieu des forêts vierges avec une insouciance qui avait été pour moi-même, dans un moment de tristesse et de doute, une sorte d'encouragement. Était-il dit que je devais le rencontrer chaque fois que mon esprit timide aurait besoin de puiser quelque résolution dans les exemples d'autrui? Quoi qu'il en soit, je répondis par un cordial serrement de main à la familière accolade de mon compatriote.

— J'ai joué de malheur dans ce maudit pays, me dit-il en devançant mes questions : il s'est trouvé qu'au lieu de dix acres de bonne terre, je n'avais acheté au bord de l'Ohio qu'une magnifique tour-

bière encadrée par des forêts impénétrables. J'ai renoncé à planter ma tente en si triste lieu, et, puisque le Pactole coule décidément en Californie, c'est là que je vais de nouveau tenter la fortune avec les débris de mon modeste pécule.

Je lui racontai mon histoire, et l'aventureux émigrant y vit le sujet d'un roman qu'il me promit d'écrire un jour.

— Il n'y manque qu'un dénoûment, ajouta-t-il, et nous le trouverons en Californie.

— On ne pouvait traduire plus nettement ma secrète pensée, et je ne sus répondre à mon nouvel ami qu'en lui donnant rendez-vous pour le lendemain sur le pont du steamer qui devait nous conduire à Saint-Louis, point de départ obligé de toutes les expéditions dirigées vers le Far-West.

La route qui mène à Saint-Louis est aussi celle des grands fleuves. On commence par redescendre l'Obio jusqu'à son confluent avec le Mississipi, puis on remonte ce dernier fleuve jusqu'à Saint-Louis. Notre navigation n'offrit rien d'intéressant. J'avais appris chez l'ami de Township que le squatter s'était embarqué avec sa famille sur un de ces bateaux plats qui se laissent aller au courant des grands fleuves américains. Arrivé au confluent de l'Ohio et du Mississipi, il avait dû, selon toute apparence, prendre terre pour remonter à pied les rives de ce dernier fleuve jusqu'au rendez-vous

commun des caravanes du Far-West. G était donc à Saint-Louis seulement que j'avais chance de retrouver la famille du squatter , et la marche rapide de notre steamer me permettait de crcire que nous arriverions encore à temps pour nous joindre à la caravane dont elle faisait partie.

Situé au centre des fertiles vallées qu'arrosent le Missouri, i'Illinois et le Mississipi, Saint-Louis, ville d'origine française, a bien perdu de l'originalité pittoresque de son ancien aspect. Le mouvement qui anime ses rues est, comme celui de toutes les grandes cités américaines, purement industriel; mais, à l'époque de notre passage, ce mouvement même avait cessé. La moitié de la population se préparant a émigrer, le commerce languissait, les boutiques étaient fermées pour la plupart, et les ateliers vides. Les ouvriers du port et des chantiers avaient abandonné leurs travaux; les bras manquaient pour exploiter les mines de houille ou de plomb, et le négociant lui-même ne rêvait plus qu'expéditions lointaines en dehors du cercle habituel de ses opérations. Il semblait que Saint-Louis expiât en ce moment, par la désertion d'une partie de ses habitants, une prospérité non interrompue a'un demi-siecle.

Le mouvement qui s'était retiré de la ville s'était, il est vrai, porté au dehors, dans l'enceinte des nombreux campements qui s'étaient formés de tous

côtés aux abords de ïa route que devait suivre la caravane. Il y avait là autant de petits corps d'armée qui allaient se fondre en une seule et gigantesque colonne. Des troupes peu nombreuses ne peuvent pas, en effet, traverser sans danger les immenses déserts qui séparent Saint-Louis du Nouveau-Mexique. La caravane à laquelle nous comptions nous joindre était loin de ressembler à celles qui font périodiquement le voyage du Missouri à la frontière mexicaine. Elle offrait dans sa composition les plus étranges disparates : chaque profession, chaque métier, chaque condition sociale y avait envoyé, pour ainsi dire, un représentant. Le romancier, qui semblait être devenu mon compagnon inséparable, s'était déjà lié avec la plupart de ces chercheurs d'aventures dont j'allais, pendant quelques mois, partager la vie. Il présida aux préparatifs de notre voyage avec une activité merveilleuse. Grâce à lui, nous eûmes bientôt en notre possession un petit chariot couvert, deux vigoureuses mules de traits, deux excellents chevaux de selle, une tente portative, quelques salaisons, deux peaux d'ours et deux couvertures. De plus, mon ingénieux ami m'avait procuré un domestique aussi intelligent que fidèle. Il ne nous restait qu'à partir. Malheureusement le gros de la caravane était beaucoup moins avancé que nous dans ses préparatifs, et huit jours se passèrent avant que le signal du

départ fût donné. Je les employai en recherches inutiles pour découvrir le squatter et sa famille ; nul ne les connaissait, nul n'avait entendu parler d'eux. Tout ce que je pus apprendre, c'est que deux ou trois wagons étaient partis en éclaireurs dans la direction du sud-ouest, c'est-à-dire vers Santa-Fé, et qu'ils devaient avoir trois jours d'avance sur nous. Le hardi squatter avait-il accepté pour lui et pour ses enfants une mission qui ne convenait que trop à son caractère intrépide? Je tremblais que cette conjecture ne fût fondée, et je me promis de ne rien négliger pour compléter les renseignements que j'avais recueillis.

Enfin le jour si impatiemment attendu se leva : une longue file de wagons se déploya lentement au milieu de la confusion inévitable des premières manœuvres. Des bœufs qui n'avaient jamais connu le joug mugissaient en renversant les chariots qu'ils traînaient; des cavaliers s'arrêtaient à chaque instant pour mettre pied à terre et rajuster leur équipement. Les piétons seuls, la hache et la carabine sur Y épaule , marchaient de ce pas élastique et ferme, dont rien ne devait les faire dévier pendant des mois entiers. Des signaux d'appel, des cris, des jurons, retentissaient dans toutes les langues, depuis la tète de l'immense colonne jusqu'à l'arrière garde. Par moments, les fanfares éclatantes des riflemen à cheval de l'escorte couvraient tout ce tumulte, et nos che-

vaux, excités par le bruit des clairons, hennissaient en frappant du pied la terre. Peu à peu nous perdîmes de vue les clochers de Saint-Louis, et, quand le soleil se coucha devant nous, nous ne voyions déjà plus, aux quatre coins de l'horizon, que les immenses ondulations des prairies

Je n'oublierai jamais le tableau pittoresque qu'offrait notre premier campement, lorsqu'à la tombée de la nuit la caravane eut fait halte. La lueur des feux allumés dans l'enceinte formée parles chariots éclairait un pêle-mêle d'hommes et de chevaux, de costumes bizarres, d'armes en faisceaux, de longues guirlandes de poires à poudre, de gibecières suspendues aux buissons. Des colonnes de fumée s'élevaient de toutes parts des brasiers qui pétillaient, et dont la flamme faisait siffler les viandes embrochées. Parmi les tentes de toutes couleurs, sous les toiles des wagons, des silhouettes étranges paraissaient et disparaissaient tour à tour aux reflets des foyers ou dans l'ombre épaisse des débris dressés pour la nuit. Des groupes de chasseurs, les uns assis ou couchés, d'autres debout, tous vivement éclairés par les lueurs rougeâtres, attirèrent ensuite mon attention. Des refrains joyeux, des chansons françaises ou canadiennes, résonnaient çà et là, mêlés à la psalmodie lugubre de quelque chanteur méthodiste, qui s'élevait tristement dans le silence de la halte. Plus loin, des cercles d'auditeurs atten-

tifs entouraient de vieux vétérans des prairies qui, leur inséparable rifle entre les jambes, contaient leurs histoires de chasse ou de guerre. A mesure que la nuit avançait, les feux mouraient, les voix devenaient plus rares, et bientôt il n'y avait plus d'éveillées dans tout le camp que les sentinelles qui allaient et venaient, Farine au bras, l'oeil aux aguets, et l'oreille ouverte à toutes les confuses rumeurs de la solitude.

Une lueur grisâtre ne faisait encore qu'éclairer à peine le camp endormi, quand les fanfares du clairon sonnaient le réveil. Les patrouilles rentraient de leurs excursions nocturnes; un mouvement soudain se faisait sous les tentes et les toiles humides de rosée; les entraves tombaient des jambes des chevaux , dont l'haleine se condensait en épaisses vapeurs sous la fraîcheur matinale. Les tisons à demi consumés se rallumaient de tous côtés dans l'herbe humide, puis, les tentes repliées, les chariots rechargés et le repas pris à la hâte, le cor sonnait le boute-selle; c'était un cliquetis général de fer et d'armes qui heurtaient les arçons, de selles qui criaient sous le poids des cavaliers, et l'immense colonne reprenait sa marche tortueuse à travers les prairies. Au milieu des hautes herbes, des buissons entrelacés, la caravane formait une ligne capricieusement ondulée, serpentant sur les hauteurs, à travers les fourrés ou les clairières. De la tête aux

extrémités de cette ligne cent fois brisée, le clairon envoyait parfois, comme un signal de ralliement, ses notes sonores, que répétaient les échos. Alors les traînards se hâtaient en jetant un regard de regret sur les daims que le son du cor venait réveiller au fond de leurs pâturages, et qui bondissaient effrayés hors de la portée des plus longues carabines. De longs jours se succédèrent ainsi, pendant lesquels , au milieu de tous les retards, de tous les accidents inséparables d'un voyage sans routes tracées, la caravane parcourait tour à tour des plaines arides, sans autre verdure que les herbes desséchées par un soleil ardent, ou des savanes dont la végétation vigoureuse était alimentée par de nombreux ruisseaux. Tantôt une rivière encaissée dans des berges profondes arrêtait la marche des chariots; tantôt c'était le lit desséché d'un torrent qu'il fallait péniblement franchir à travers des sables mouvants, où les bêtes de somme s'enfonçaient jusqu'au poitrail, les wagons jusqu'aux essieux. Des journées entières s'écoulaient sans que nous vissions un seul arbre, un seul buisson; d'autres fois on marchait, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, à travers des forêts ombreuses dont les sombres labyrinthes étaient obstrués de vignes vierges. Notre route côtoyait souvent des lacs dont les eaux dormantes étaient à demi cachées sous un manteau de nénuphars. Les traces de l'homme se montraient partout

dans ces bois à côté de celles des animaux sauvages. Les sentiers péniblement ouverts par les chariots des caravanes dans ces taillis épais, se croisaient avec ceux que se frayaient les daims et les sangliers; sur le tronc noueux d'un chêne où la hache du pionnier avait ébauché de profondes entailles, Fécorce portait l'empreinte de la griffe des ours , alléchés par les guirlandes de glands savoureux. Puis à ces forêts succédaient de nouveau les plaines sans fin, sans animation, étendant tristement à perte de vue leur surface d'un roux lugubre, océan silencieux aux vagues immobiles, au-dessus duquel le pélican et le vautour planent sans un cri , où le vent même n'a pas de murmure.

Nous approchions du pays des Indiens Comanches; les précautions nocturnes redoublaient pendant les haltes, et les éclaireurs précédaient la colonne en marche. Le romancier et moi prenions souvent plaisir à nous mêler à ces batteurs d'estrade. Il y avait un de ces hommes hardis, Canadien d'origine, dont nous recherchions la compagnie de préférence. Ever-quiet (toujours tranquille) était son nom de guerre, qu'il devait à sa prétention, fort légitime du reste, de ne jamais s'émouvoir en face même des plus grands dangers. Tranquille (c'était ainsi que nous l'appelions par abréviation) était un homme de grande taille, maigre et souple comme une lanière de cuir, et dont les

jambes nerveuses le disputaient en finesse à celles du cerf. C'était toujours sans effort qu'il maintenait son pas à l'égal du pas de nos chevaux. Une espèce de blouse d'un brun verdâtre en peau de daim, des guêtres de cuir qu'il ne débouclait ni jour ni nuit, un bonnet de police, composaient son invariable costume. Malgré ses cinquante ans et ses cheveux] gris, les yeux noirs du chasseur avaient conservé tout le feu de la jeunesse. La vie de Tranquille se passait à aller et à revenir de Saint-Louis à Santa- Fé, et de Santa-Fé à Saint-Louis. C'était l'homme par excellence des histoires de chasse à l'ours et des contes superstitieux. A l'aide de récits d'autant plus intéressants qu'il en était presque toujours le héros, il abrégeait pour nous la longueur des marches, et nous prenions un vif plaisir à l'entendre raconter les épisodes de sa vie d'aventures. J'écoutais Tranquille avec d'autant plus de complaisance, que je me promettais de l'enrôler à mon service pour nous accompagner à la recherche de l'or en Californie. Sa connaissance parfaite de la langue espagnole, sa sagacité presque infaillible , sa bravoure et son adresse, me le rendaient précieux à plus d'un titre.

Nous cheminions un matin, comme de coutume, à ses côtés, quand, avant de faire halte dans un des endroits qu'il était chargé de choisir, je le vis examiner attentivement des empreintes sur la

route. Je lui demandai quel intérêt il attachait à I ces traces à peine marquées.

i — Un intérêt de curiosité, me répondit Tranquille. Déjà, depuis plusieurs jours, je distingue . sur l'herbe ou le sable la trace des roues de deux s chariots qui doivent précéder les nôtres de quelques : jours, et je cherche à me rendre compte du nombre . de ces gens assez hardis pour s'aventurer ainsi seuls e;sur les terrains de chasse des Gomanches, et à une h si grande distance. J'estime les gens braves, et je serais fâché qu'il arrivât malheur à ceux-là. Jus- . qu'à présent du moins, ils ont voyagé sans accident, ,)et, à la première pluie, leurs traces plus distinctes m'en apprendront davantage.

— Les croyez-vous donc bien exposés? demandai-je à Tranquille.

— C'est selon. Si c'était moi, je ne m'en inquiéterais pas; mais pour ceux-là, je ne suis pas sans appréhension. Nous sommes ici sur un terrain où il n'est pas rare que les maraudeurs blancs s'associent aux maraudeurs indiens, et, parmi les pirates des prairies, les premiers sont peut-être plus à redouter que les seconds.

Cette réponse du chasseur n'était pas rassurante, et je dus taire effort sur moi-même pour me persuader que ces chariots mystérieux n'étaient pas ceux de Township. Bientôt cependant la caravane nous rejoignit, le campement fut installé, et les

fatigues de la journée l'emportèrent sur mes inquiétudes et sur mes rêves de toute nature : je ne me réveillai le lendemain qu'aux premiers sons du cor. Une pluie fine et pénétrante commençait à couvrir les prairies d'un voile épais; le soleil, en se levant, ne put la dissiper; pendant toute une: journée de marche sur un terrain détrempé, le ciel, bas et sombre, sembla peser sur les prairies, dont' l'horizon se confondait avec les nuages. Des1 corbeaux croassaient tristement en fendant ce rideau de vapeurs pluvieuses, qui se déchirait parfois pour laisser voir dans le lointain un bison secouant sa crinière mouillée, ou un cerf qui se 3 perdait aussitôt dans la brume.

— Tenez, disait le Canadien enveloppé jusqu'aux; yeux dans un surtout de cuir fauve, c'est ainsi quej le daim blanc des prairies, dont je vous ai raconté l'histoire, se montrait toujours à notre caravane,^ jusqu'au moment où Joe le Kentuckien le tua d'une 1 balle marquée d'une croix. Seulement, comme je vous l'ai dit, après l'avoir vu tomber, il ne trouva à la place du daim qu'une pierre blanche tachée de sang, et cependant Joë avait des yeux de lynx, et il avait vu le daim blanc rester à l'endroit où sa balle l'avait abattu : c'est une mystérieuse histoire i qu'il ne put jamais éclaircir.

Au grand regret de mon compagnon, j'inter-j rompis le chasseur pour lui demander s'il pourrait

reconnaître plus distinctement la marche des voyageurs qui nous précédaient.

— Sans doute, dit-il; mais, comme la pluie qui nous fouette au visage en ce moment a dû les surprendre assez loin d'ici, je ne pourrai vous dire cela qu'au troisième jour de marche à dater d'aujourd'hui; car je suppose, d'après leurs empreintes, qu'ils ont trois journées d'avance sur nous. Puis, sadressant au romancier, le chasseur continua : — Vous voyez ce ruisseau. Eh bien! c'est sur ses bords que le jeune Osage trouva l'âme de sa maîtresse qui l'attendait en pleurant ; elle était assise là, sur cette pierre plate.

La caravane ne put faire ce jour-là que la moitié d'une étape; mais, le lendemain et les jours suivants, le soleil, qui avait reparu brillant comme depuis notre départ, ayant séché la terre, l'expédition put avec quelques efforts regagner le temps qu'elle avait perdu. Ainsi que l'avait pressenti le chasseur, le soir du troisième jour, nous retrouvâmes les traces du campement des éclaireurs parfaitement conservées sur le sol, de nouveau durci par le soleil.

— A la bonne heure, dit le chasseur en les examinant avec attention ; voilà qui est aussi clair qu'un changement de domicile annoncé dans les journaux. Les voyageurs ont campé ici comme nous allons le faire. Gomme je vous le disais, ils ont

trois jours d'avance sur nous, puisque c'est aujourd'hui la troisième halte après la pluie. Ici ce n'est pas comme sur la route, où les pas du dernier effacent ceux du premier; dans un campement, chacun va et vient de côté et d'autre; eh hien! ces vovageurs n'appartiennent pas aux États de l'Ouest. Voyons, combien sont-ils?

Le Canadien examina soigneusement les traces.

— Cinq, six, sept, huit, reprit-il; ils sont huit, c'est-à-dire qu'il n'y a que quatre hommes en état de porter les armes : le père et trois fils sans doute ; puis il y a trois enfants et la mère.

Ce signalement ne se rapportait pas très-exactement à celui du squatter et de sa famille, puisque Township n'avait que deux enfants en bas â^e au lieu de trois. Je renonçai donc à l'idée que j'avais nourrie jusqu'alors, et j'y renonçai avec joie en pensant aux dangers auxquels s'exposaient si témérairement ces voyageurs, quand d'un mot le chasseur me replongea dans ma première incertitude.

— J'achèterai des lunettes à la première ville où nous passerons, Dieu me pardonne ! s'écria-t-il en se frappant le front. Est-ce bien moi qui ai pu confondre un instant les pieds d'une jeune fille avec ceux d'un enfant de dix ans? D'autres, au fait, s'y seraient trompés aussi, car jamais de plus jolis petits pieds n'ont marqué leur empreinte sur les prairies.

En disant ces mots, le chasseur s'approchait d'un

érable dont les bouquets pourpres pendaient à quelques pieds au-dessus du sol. Des touffes de fleurs, comme on en trouve souvent dans les savanes, croissaient à distance de l'érable : c'étaient des pavots sauvages et des marguerites des plaines.

— Tenez, reprit Tranquille, la jeune fille a couru vers cet érable. Les belles grappes rouges l'auront attirée; elle s'est haussée sur la pointe des pieds pour en cueillir. Elle a aussi coupé quelques-unes de ces marguerites; mais les pas s'éloignent du camp : ces empreintes où le talon est plus marqué, et toutes si près les unes des autres, prouvent que la jeune fille marchait en rêvant, en effeuillant sans doute les marguerites pour leur demander un présage d'amour. Ah! c'est que dans le désert, comme dans les villes, de jeunes et belles créatures n'ont rien de mieux à faire que ces doux songes. Heureuses les jeunes filles qui rêvent, plus heureux encore ceux qui les font rêver!

Le chasseur, dont la sagacité merveilleuse semblait démêler sur la terre comme dans un livre les plus secrètes pensées des personnes absentes, avait prononcé ces mots avec une gaieté mélancolique et douce qui me rendit rêveur à mon tour. Je me rappelai cette blanche apparition de la vallée, le sourire de la jeune Yirginienne et la branche d'érable tombée sur le chemin. C'était elle, sans doute, dont je voyais les empreintes sur la terre, car le jugement

de Tranquille me paraissait sans appel. Je choisis alors, pour y faire dresser notre tente, l'ombre de cet érable, dont peut-être elle avait cueilli les fleurs en souvenir de Red-Maple. C'était, à mes yeux, comme un terrain consacré.

Tous les jours suivants, je recevais chaque soir, par l'entremise du Canadien, des nouvelles du squatter et de sa famille, qui ne se doutaient pas que le propriétaire de leur vallée les suivît de si près. Je craignais à chaque instant que quelque indice ne révélât à Tranquille une de ces catastrophes si fréquentes dans le désert, et je blâmais sévèrement l'imprudence d'un homme qui exposait à des dangers sans cesse renaissants sa vie et celle de tous les siens. L'événement ne tarda pas à confirmer mes craintes en partie. Il y avait un mois que nous avions quitté Saint-Louis, et nous n'étions plus qu'à deux jours de marche de l'Arkansas, c'est-à-dire à la moitié du trajet seulement de Santa-Fé. Montés comme nous l'étions, mon compagnon de route et moi, nous aurions pu facilement franchir cet espace en moitié moins de temps, et nous songions seulement à prendre les devants, une fois arrivés à la capitale du Nouveau-Mexique, lorsque le chasseur canadien, en examinant, comme il avait coutume de le faire à ma prière, les traces du dernier campement du squatter, secoua la tête d'un air chagrin. Il s'éloigna des traces laissées par les chariots pour

aller en examiner d'autres à quelque distance; quand il revint, ses traits dénotaient encore plus clairement le doute et l'inquiétude.

— La nuit a dû être une de celles qu'on n'oublie guère, dit le chasseur, et je crains bien que demain nous n'apprenions par d'autres indices qu'il ne faut pas trop tenter le diable.

— Que voulez-vous dire? m'écriai-je; quelque danger sérieux a-t-il menacé les voyageurs?

— Certainement, et des dangers de toute nature. Des Indiens sont venus la nuit reconnaître le campement, et il y a là, en outre, des traces d'hommes blancs, de bandits mexicains aussi redoutables que les Indiens ; car on ne se défie pas d'eux, et l'on peut accueillir comme des frères des gens qui, le lendemain, vous égorgeront.

Le chasseur s'arrêta un moment, puis il reprit : — Il ne manque rien, ma foi, à la collection des traces les plus dangereuses, pas même celles de l'ours gris des prairies.

Je frémis à l'idée des périls qui menaçaient le squatter. M'adressant alors au romancier, comme s'il eût porté le même intérêt que moi à la famille de Township :

— Laisserons-nous ces malheureux, lui dis-je, sans essayer de leur porter secours? Deux combattants de plus ne sont pas à dédaigner, et peut-être notre renfort pourra-t-il les sauver.

Le brave jeune homme n'hésita pas à accepter ma proposition ; le chasseur passait sa main dans ses cheveux d'un air de perplexité.

— Il y a bien, dit-il enfin, cet ours gris qui me tente un peu, et, si ce n'était le devoir de batteur d'estrade... Mais, bah ! on ne rencontre pas tous les jours un gibier aussi séduisant; et puis, sans moi, vous ne seriez d'aucun secours pour les voyageurs.

Je saisis la main de Tranquille et le suppliai de n'être pas sourd à la voix de la pitié; le rude Canadien sembla s'attendrir.

— Diables d'ours gris ! dit-il ; il sera dit qu'ils me feront toujours faire des folies.

11 fut arrêté que nous nous reposerions quelques heures pour laisser au chasseur, qui marchait toujours à pied, le temps de se remettre d'une longue traite et d'obtenir la permission de s'éloigner du camp pendant deux ou trois jours, après quoi nous emploierions la nuit à franchir les quinze lieues qui devaient nous séparer du squatter. Ces quelques heures d'attente me semblèrent un siècle. Enfin, Tranquille vint nous chercher, monté sur un excellent cheval d'emprunt qu'il maniait en cavalier consommé. Nous partîmes au grand trot. Tranquille marchait à notre tète en sifflant un air de chasse, et nous le suivions du plus près possible, pour éviter les nombreux obstacles que les prairies cachent à chaque pas sous leur apparente uniformité. La

lune brillait au ciel et jetait sur ces immenses plaines sans ombre une clarté qui les faisait ressembler à une nappe d'eau sans fin.

— Sommes-nous sur la bonne voie? demandai-je au chasseur, qui depuis longtemps déjà trottait silencieusement devant nous.

■ — Parbleu! l'Arkansas n'est pas loin; les bisons vont y boire par troupes ou deux à deux, et l'ours gris est si friand de leur chair!

Le Canadien ne pensait qu'à l'ours gris, puis de temps en temps il s'arrêtait pour écouter ; nous nous arrêtions aussi , et le bruit de la respiration des cavaliers et des chevaux se faisait seul entendre. A peine de temps à autre, un hibou laissait-il tomber une note lugubre, ou un loup poussait-il un vagissement en nous regardant passer assis sur son train de derrière. « Tout va bien », disait le chasseur; et nous reprenions notre marche un instant interrompue. Cet homme m'inspirait une confiance aveugle; mais je craignais que son intervention n'eût pas pour le squatter le résultat qu'on en pouvait attendre. Cette expédition, qu'avaient commandée chez moi un entraînement irrésistible et chez le romancier un sentiment généreux et désintéressé d'humanité, n'était presque aux yeux du Canadien que le prétexte d'une chasse. Pour lui, chasser l'Indien ou l'ours gris était le principal but, et peu lui importait d'arriver plus ou moins tard, pourvu

qu'il pût satisfaire sa passion dominante. J'aiguillonnais donc de mon mieux l'insouciance du chasseur. Plus d'une fois j'avais cru entendre le son lointain et affaibli de coups de feu, et autant de fois j'en avais averti le Canadien, qui me répondait :

— Ce sont les rapides de l'Àrkansas qui grondent, ou un troupeau de buffles dont l'écho renvoie les pas retentissants.

Nous ne tardâmes pas d'arriver près de l'Arkansas, dont le vent nous apportait depuis quelques instants les humides et fraîches émanations. Bientôt nous pûmes voir Je fleuve briller dans son lit à la clarté de la lune. Le volume de ses eaux coulait impétueusement, malgré la sécheresse, entre des berges à pic sillonnées de veines crayeuses. Dans d'autres endroits, un lit épais de roseaux élevés encaissait le cours de l'eau.

— On tire par là-bas, criai-je de nouveau à Tranquille.

Le Canadien prêta l'oreille. — Eh! qu'est cela? s'écria-t-iltoutàcoup avec joie : ce sont eux, by God.

— Les voyageurs? s'écria le romancier.

— Eh! non. L'ours et le buffle, dont je suivais déjà les traces sans vous le dire; eh bien! si je ne me trompe, vous allez avoir sous les yeux un spectacle qu'un millionnaire ou un roi payerait bien cher. Voyez de tous vos yeux, écoutez de toutes vos oreilles, et surtout laissez-moi faire.

Le chasseur, joignant l'action aux paroles, se hâta de mettre pied à terre, sa carabine à la main. Quant à nous, pressentant à peu près le spectacle qu'il nous promettait, nous attendions, le cœur palpitant et l'œil aux aguets. Un monticule nous dérobait les sinuosités de l'Arkansas. Nous ne pûmes bientôt nous méprendre à un retentissement sourd qui devenait de plus en plus distinct, et auquel ne tarda pas à succéder le bruit de cailloux froissés qui tombaient de la berge dans le fleuve. Au même instant, deux énormes masses noires vinrent couronner le sommet de l'éminence, à une demi-portée de carabine de l'endroit où nous étions. C'étaient l'ours et le buffle annoncés par le Canadien. Comme si notre aspect eût fait comprendre au buffle la honte de fuir plus longtemps, il se retourna brusquement contre son ennemi, et la tête basse, son épaisse crinière balayant la terre, il attendit en poussant un mugissement de défi. L'ours s'arrêta aussi avec un grognement furieux, puis étendit sur les cornes de la victime ses deux puissantes pattes : nous vîmes le pauvre bison ployer graduellement sur ses jarrets et s'affaisser; un mugissement de détresse signalait sa défaite, quand le chasseur s'élança vers lui avec de grand cris et fit feu sur le groupe. L'ours, blessé, lâcha prise, et le buffle, profitant de ce court répit, s'élança vers le fleuve, dont il descendit la berge hors de la portée de nos yeux.

— Ah ! s'écria le chasseur, voilà un pauvre diahle d'ours qui apprend à ses dépens qu'il y a loin des pattes aux lèvres; au reste, c'est une expérience dont il n'aura pas le temps de profiter. A vous maintenant, pendant que je recharge ma carabine; mais ne tirez pas, s'il est possible, car c'est une honte de se mettre trois contre un.

Je mis à mon tour pied à terre en jetant la bride de nos deux chevaux à notre compagnon ; puis, tout en maudissant l'ardeur intempestive du chasseur, je m'efforçai de faire la meilleure contenance possible. A la vue de trois ennemis, l'animal parut hésiter, et cependant le sourd grincement de ses longues dents blanches était effrayant, et le romancier ne contenait qu'à grand'peine son cheval et les nôtres. Bien que l'ours n'avançât pas, il ne reculait pas non plus : il semblait aspirer une odeur lointaine, et le balancement de sa tête indiquait son indécision. Tout à coup il parut prendre le parti de la retraite, et nous le vîmes disparaître dans la direction qu'avait suivie le buffle. Le chasseur achevait de recharger sa carabine. Cette fuite ne faisait pas son compte, et il s'élança à la poursuite de l'ours en m'invitant à le suivre ; mais arrivés sur le sommet de la colline que l'animal venait de quitter, nous ne le vîmes plus. Ce ne fut qu'au bout de quelque temps que le chasseur l'aperçut de nouveau. Il avait longé la colline pour gagner au grand

trot les bords sablonneux du fleuve, dont il remontait le cours. Evidemment, il semblait encore plutôt chasser que fuir.

— J'ai cependant besoin d'une peau, dit le chasseur, et la sienne fait magnifiquement mon affaire. Il y a dans sa manœuvre quelque chose que je ne comprends pas.

En vain j'alléguai que nous perdions un temps précieux; le chasseur, emporté par son ardeur, ne voulut rien entendre, et je m'élançai sur ses pas. Nous descendîmes vers les bords du fleuve. La nappe d'eau de l'Arkansas brillait comme de l'argent, et, en suivant des yeux l'ours qui trottait, nous pûmes le voir s'arrêter devant un tronc d'arbre que le courant chassait, puis revenir sur ses pas en accompagnant l'arbre entraîné parle fleuve. Tantôt, s'allongeant le plus possible au-dessus de l'eau, qu'il semblait craindre, il étendait la patte comme pour saisir une des branches restées au tronc; tantôt, recommençant à trotter parallèlement à l'arbre, il semblait en surveiller la navigation avec la plus tendre sollicitude. Il y avait là-dessous un mystère de chasse inexplicable. Tranquille saisit brusquement mon bras.

— Il y a un homme sur l'arbre ! s'écria-t-il ; mais du diable si je devine quelque chose à tout ceci.

J'aperçus en effet distinctement un homme attaché sur le tronc flottant et ballotté par les eaux furieuses

de PArkansas, qui semblaient à chaque instant devoir engloutir cette frêle proie dans leurs innombrables tourbillons. Je croyais rêver, et je me demandais quelle haine implacable avait pu imaginer une si atroce contre-partie du supplice de Mazeppa. Les hurlements joyeux de l'ours me rendirent bientôt au sentiment de la réalité. Le monstrueux animal était parvenu à saisir entre ses pattes une des branches de l'arbre, et il s'efforçait d'attirer sur la grève cet étrange radeau. L'hésitation n'était plus permise, et, au moment même où l'arbre, cédant à une force plus puissante encore que celle du courant, venait chavirer sur la rive, nous fîmes feu sur l'ours, qui, atteint par nos deux balles, roula dans le fleuve et disparut au milieu des vagues écumantes. Nous n'avions plus qu'à donner nos soins au malheureux que la Providence semblait avoir envoyé sur notre route pour déjouer de ténébreux desseins. Malheureusement ces soins furent inutiles : nous pûmes couper les liens qui enchaînaient le corps du noyé, mais non lui rendre la vie absente. Après avoir déposé le corps dans une des anfractuosités de la berge, nous dûmes reprendre à la hâte notre course d'exploration, car la chasse à l'ours nous avait fait perdre un temps précieux, et le moindre retard pouvait être fatal à ceux que nous cherchions.

Le jour était venu quand nous atteignîmes le

seul gué de l'Arkansas qu'eussent pu franchir les chariots du squatter. Là nous retrouvâmes des Jraces nombreuses d'hommes et de chevaux mêlées à celles des voyageurs que nous venions secourir. Après avoir examiné les empreintes laissées sur le sable, le chasseur canadien m'assura que la famille à laquelleje m'intéressais était désormais en sûreté. Il avait reconnu, mêlées aux sillons des chariots, les traces du passage d'un corps de riflemen à cheval qui, selon toute apparence, s'était joint à la petite troupe pour l'escorter jusqu'au delà des territoires menacés par les Indiens. J'accueillis avec joie cette assurance. Notre but était atteint, et nous revînmes sur nos pas, afin de regagner le camp de la caravane , dont quelques heures de marche seulement nous séparaient. Nous trouvâmes les tentes de la colonne dressées à l'endroit même où la nuit précédente nous avions si vaillamment tenu tête à l'ours gris des prairies. Les émigrants se pressaient autour d'un homme pâle et grelottant, qui ne semblait réchauffer qu'avec peine aux feux du bivouac ses membres engourdis. Nous reconnûmes, à notre grande surprise, le malheureux que nous avions laissé pour mort sur les bords de 1 Arkansas. La physionomie de cet homme ne prévenait nullement en sa faveur. On lisait sur ses traits ce mélange de ruse et de violence qui caractérise essentiellement les classes dégradées de la

population mexicaine. Son costume était celui de ces hardis vaqueros qui s'aventurent souvent à la recherche des chevaux sauvages dans les parties les plus reculées, les moins connues de l'Amérique. Toutefois, ses manières à la fois humbles et effrontées indiquaient plutôt un de ces écumeurs du désert dont les rapines audacieuses défient trop souvent l'activité infatigable des riflemen. Nous le questionnâmes avec empressement sur les motifs de la bizarre vengeance dont il avait failli être victime. Il nous répondit que c'était un parti d'Indiens qui, le prenant pour l'éclaireur d'un des nombreux détachements chargés de la police du désert, avait voulu punir en lui l'auxiliaire des ennemis acharnés de leur race. Nous nous contentâmes de cette explication, bien que l'histoire du Mexicain, débitée rapidement et avec un certain embarras, eût tout l'air d'être arrangée à plaisir. La satisfaction que j'éprouvais d'avoir pu enfin obtenir des indications rassurantes sur la famille du squatter me rendait indifférent à tous les autres incidents de la journée. Le lendemain, les marches silencieuses recommencèrent à travers le désert. Notre voyage ne devait plus offrir d'épisode remarquable jusqu'au moment de notre arrivée sur le sol de la Californie, où j allais voir de près les effrayants ravages de ce biz »rre fléau que les Yankees nomment la fièvre jaune métallique.

Quand on a dépassé Santa-Fé, capitale du Nouveau-Mexique, il reste aux voyageurs environ trente lieues à faire vers l'ouest et la Sierra-Madre à franchir, pour atteindre la haute Californie. Une plaine immense, au milieu de laquelle coule en diagonale la rivière Rouge, s'étend au pied de la Sierra- Madre; elle sépare la partie orientale de la Californie des territoires aurifères, des Dorados ou districts d'or. Cette plaine va en s'élevant insensiblement dans la direction du nord- ouest, et finit par former un plateau carré, nommé le Grand- Bassin, d'un diamètre d'environ cinq cents milles, à un niveau de cinq mille pieds au-dessus de celui de la mer. Un sol inégal, ici renflé en collines, là creusé en vallées, des sables arides entrecoupés par des terres fertiles, des lacs encadrés dans une végétation sauvage, donnent au plateau l'aspect sévère et accidenté des pays de montagnes. Les lacs du Grand-Bassin, et entre autres celui de la Pyramide à l'ouest, le grand lac Salé à l'est, forment les

réservoirs de plusieurs fleuves dont, par une singularité remarquable, aucun ne franchit l'enceinte des montagnes pour déverser dans l'Océan. A la limite occidentale du plateau, du côté de la mer Pacifique, la chaîne des monts Neigeux, la Sierra- Nevada, dresse vers le ciel ses blanches arêtes. A la base de la Sierra s'ouvre un défilé qui mène les voyageurs, à travers mille détours, au pied des pics chenus dont le sommet atteint la région des neiges éternelles. Ce défilé est le Pas des Emigrants; c'est la voie de communication naturelle entre le Grand-Bassin et les riches plaines baignées par le San-Joaquin et le Sacramento. Traversez ce défilé, franchissez les âpres versants de la Sierra- Nevada, et vous foulez enfin cette vallée dont les trésors sont aujourd'hui célèbres dans le monde entier, vous êtes au centre de la contrée aurifère vers laquelle tant de regards inquiets, tant d'espérances avides se tournent depuis quelques mois comme vers une terre promise.

Nous avions suivi la route que je viens de décrire, nous avions laissé derrière nous les plaines de Santa-Fé, les défilés sauvages de la Sierra-Madre, les solitudes arides ou fertiles du Grand-Bassin; mais arrivés sur les plateaux élevés de la Sierra-Nevada, nous avions fait halte. Nous étions les premiers à prendre la Californie à revers; tandis que les émigrants venus par mer exploitaient les vallée* du

San-Joaquin et du Sacramento, et s'avançaient peu à peu du littoral vers la base occidentale de la Sierra, nous jugeâmes préférable d'en exploiter les plateaux et les versants encore inexplorés.

Cefut d'abord une halte tumultueuse. Près de trois cents aventuriers prenaient tout d'un coup possession d'une terre où il leur semblait déjà fouler l'or qu'il étaient venus cbercher de si loin et à travers tant de périls. On fit les apprêts du dernier campement avec une joie fiévreuse. En quelques minutes, les tentes furent dressées et les feux du bivouac brillèrent, comme des signaux de fête, sur les cimes désertes qu'enveloppaient les premières ombres de la nuit. Le romancier, le chasseur canadien et moi, nous tînmes conseil autour de l'un de ces brasiers, comme les guerriers indiens à la veille d'entrer en campagne. Je commençai par décider Tranquille à rester avec nous en qualité de guide et de chasseur. C'était facile; quels besoins avait-il à satisfaire? N'avait-il pas, sur les sommets de la Sierra comme sur les bords des grands fleuves ou au milieu des prairies de l'Ouest, l'air pur, le ciel bleu et des terrains de chasse illimités? Il fut ensuite décidé que nous chercherions, dès le lendemain, les traces du squatter et de sa famille, et que nous essayerions de former tous ensemble une association à la fois imposante et fructueuse. Le squatter avait dû suivre infailliblement le même chemin que la caravane;

restait à savoir s'il avait gagné la plaine, ou s'il avait, comme nous, préféré se fixer sur les hauteurs. C'était un point à éclaircir dès le lendemain. Pendant que nous délibérions tous trois, le camp entier délibérait aussi par groupes séparés. Les sympathies qui s'étaient formées pendant un long voyage donnaient naissance à de nombreuses associations, à de petites communautés, qui se distribuaient déjà, comme un pays conquis, les endroits à exploiter, et sur lesquels elles projetaient d'élever leurs habitations respectives. Puis le camp ne tarda pas à être plongé, à la suite de ces délibérations et de ces préparatifs tumultueux, dans le calme d'un sommeil que les émotions de la journée rendaient nécessaire.

Ce sommeil fut bientôt troublé. Vers deux heures de la nuit, une des sentinelles mises de faction a quelque distance du camp donna l'alarme en déchargeant sa carabine. Les échos nombreux qui répétaient l'explosion nous firent croire à une fusillade, et en un clin d'œil tout le monde fut sur pied. Tranquille, l'un des premiers, s'élança du côté où l'explosion avait retenti. Un quart d'heure après, il était de retour, et nous comprîmes par son récit que les dangers que nous avions courus jusqu'alors n'étaient rien en comparaison de ceux qa'il nous restait à braver. Un dogue, qui veillait avec la sentinelle sur l'un des rochers voisins du

camp, avait éventé avec l'instinct de sa race l'odeur des Indiens, et poussé des hurlements qui avaient alarmé le factionnaire. Celui-ci avait regardé autour de lui avec inquiétude, et fini par découvrir dans la campagne éclairée par la lune, des cavaliers qui semblaient se diriger vers le camp, et qu'à leurs manteaux de peaux de bête il avait reconnus pour des Indiens. Il avait suivi avec attention tous leurs mouvements. Les Indiens avaient fait halte à quelque distance du camp. A peine s'étaient-ils arrêtés, qu'un homme portant le costume mexicain avait passé près de la sentinelle, sans répondre à son Qui vive Pet s'était mis à courir vers les Indiens. La sentinelle avait fait feu ; elle avait vu les Indiens se disperser aussitôt, mais n'avait pu s'assurer si le Mexicain suspect avait été atteint. Tranquille s'était décidé, avec son audace ordinaire, à pousser seul une reconnaissance dans la plaine ; il avait remarqué les traces des cavaliers indiens ; quant à l'homme signalé parla sentinelle, il ne l'avait pas rencontré. A l'entrée du camp seulement il avait été rejoint par ce vaquero mexicain que nous avions sauvé sur les bords de l'Arkansas. Tranquille avait questionné le vaquero sur les motifs qui le faisaient veiller à pareille heure, et n'avait obtenu de cet homme que d'assez vagues explications. « Tout cela, dit le chasseur en secouant la tête, est d'un triste augure au commencement d'une campagne. » Ces paroles

du chasseur ne laissèrent pas de nous causer quelque inquiétude, car nous savions par expérience que Tranquille se trompait rarement.

Tels furent les incidents qui signalèrent notre première nuit dans la Sierra-Nevada. Le jour brillait à peine, que, laissant le romancier et notre domestique commun à la garde de nos bagages, je sortis, accompagné de Tranquille, pour commencer mes recherches. Nous nous dirigeâmes du côté du lac que nous avions aperçu, la veille, de Tune des hauteurs près desquelles la caravane avait fait halte.

— Tenez, me dit le Canadien, voici des traces de roues qui divergent de deux côtés; suivez l'une de ces empreintes, je suivrai l'autre, et probablement l'un de nous deux arriveraà l'endroit où les chariots se sont arrêtés.

Nous nous séparâmes : la ligne d'exploration du Canadien devait le conduire aux bords du lac par une pente unie; celle que je suivais serpentait au milieu de rochers à pic, aboutissant à la rive opposée. Je marchais les yeux baissés sur le sol pierreux, où les chariots n'avaient laissé leurs traces que de distance en distance. Je fus détourné de ma rêverie par le bruit d'une pierre qui rebondit à mes pieds; je levai la tête, et j'aperçus le vaquero mexicain, qui, depuis l'alerte de la dernière nuit, m'était singulièrement suspect. Les jambes pen-

dantes, une carabine, que je voyais pour la première fois entre ses mains, posée en travers sur ses genoux, il était assis sur le bord d'un rocher qui surplombait à une cinquantaine de pieds au-dessus de moi. Le vaquero me fit signe de venir le rejoindre, et je me rendis à son appel avec l'espoir que peut-être du haut de cette éminence j'embrasserais d'un coup d'œil le lac et ses alentours. Ce ne fut pas sans peine que j'arrivai jusqu'à lui.

— La solitude a bien ses dangers, me dit-il quand je fus à ses côtés. Supposez qu'au lieu d'être arrivé d'hier dans ce pays, votre ceinture fût gonflée de poudre d'or après un long séjour. N'auriez-vous pas tort de vous exposer ainsi dans ces gorges désertes?

— Je l'avoue, répondis-je; mais je marchais sans défiance, comme un homme que sa pauvreté protège, et puis j'avais tout à l'heure un compagnon qui n'est pas encore bien loin.

— Oui, le chasseur canadien, un homme rompu à la vie du désert. Celui-là du moins ne cherche ici que du gibier; il ne ressemble pas à ces Américains avides qui s'abattent sur ce pays de Californie comme une nuée de vautours.

Le Mexicain, tout en parlant, me montrait du doigt le camp, où régnait une agitation inusitée.

— Que de déceptions parmi tout ce monde , continua-t-il, et combien peut-être de ces gens-là regretteront ce qu'ils ont quitté !

— Comment l'entendez-vous? demandai-je; l'or n'est-il pas si abondant qu'on le prétend, ou bien est-il si difficile à trouver?

— Le métier de chercheur d'or a des périls qu'on ignore, reprit le Mexicain avec un sourire équivoque. Et puis, l'excitation de l'esprit, la fatigue du corps, les exhalaisons de ces cours d'eau qu'on va détourner, les vapeurs de cette terre qu'on va fouiller, la faim et la soif, comptez-vous tout cela pour rien ? Laissez, croyez-moi, ces insensés se précipiter sur cette terre comme si chaque caillou, chaque grain de sable dût cacher un morceau d'or. Avant quelques jours la curée sera belle ici pour les vautours.

— Mais au moins, m'écriai-je, ce qu'on a dit des richesses cachées dans ces sables n'est pas un mensonge?

— Écoutez, répondit le vaquero;je vous dois, ainsi qu'au chasseur et à votre ami, quelque reconnaissance. Pour vous prouver que je ne suis pas un ingrat, je vais vous révéler ce qu'un vrai gambusino ne saurait ignorer sans honte. Il y a mille manières de chercher de l'or, sans parler de celle qui est la mienne ; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit en ce moment. Ce que je vais vous dire, c'est ce que tout Californien connaissait à merveille bien avant l'arrivée de ces chercheurs d'or étrangers. Majeunesse s'est passée à chercher de l'or dans ce pays, et je

puis parler de ce qu'il produit en connaissance de cause. Évitez les cours d'eau : car, depuis des siècles qu'ils coulent dans le même sens, ils ont déjà charrie' tout l'or qu'ils ont pu arracher aux filons; les grenailles qu'ils roulent ne valent pas les fièvres, les rhumatismes que leurs eaux engendreront. Suivez de préférence le lit desséché des torrents. Là, c'est autre chose. Les torrents n'ont pas de sources; quoique aboutissant presque toujours au lit qu'ils se sont une fois creusé, ils ont pris naissance à des endroits différents sur la crête des montagnes. Dans l'impétuosité de leur cours capricieux, ils arrachent plus d'or en une saison aux filons saillants des rochers qu'un ruisseau en un siècle. L'inclinaison des terrains vous mettra sur la trace de la route qu'ils suivent d'ordinaire. Exploitez-en le ht, mais en le remontant, car les plus gros morceaux d'or ont dû moins s'éloigner du filon qui les a engendrés. Examinez soigneusement les pepitas que vous rencontrerez. A mesure que les arêtes de ces pepitas seront plus aiguës, ce sera signe qu'elles auront roulé moins longtemps, qu'elles seront plus près du rocher qui les a fournies. Puis, si vous arrivez à trouver les grains d'or adhérents encore à leur enveloppe de pierre, alors creusez, fouillez partout, brisez le roc que vous rencontrerez, détournez les cours d'eau qui vous feront obstacle, car vous serez près du filon générateur ; alors au

moins vous pourrez braver le froid des rivières et les exhalaisons fiévreuses d'un sol bouleversé.

Ces raisonnements me semblaient d'une justesse incontestable. Pourquoi donc, dis-je au Mexicain, renoncez-vous à un métier dont vous possédez si bien les secrets?

— Je vous ai dit qu'il y avait plusieurs manières de chercher l'or. En voilà assez sur cesujet. Adieu, seigneur cavalier. Si vous m'en croyez, vous éviterez de vous hasarder ainsi loin du camp seul et sans armes. Maintenant que je vous ai donné de bons conseils et de sages avis, je suis quitte envers vous, et je vais à mes affaires. C'est à vous de profiter de mon expérience, à moins que vous n'aimiez mieux faire comme la plupart de vos compatriotes, et braver les dangers au lieu de les éviter : vous en êtes le maître.

Le vaquero s'était levé tout en me parlant ; il me lança un regard moqueur, puis il descendit à grands pas la colline où nous étions assis, etje l'eus bientôt perdu de vue. Je me levai à mon tour, et je repris mon chemin, guidé par les traces de chariots qui se montraient de loin en loin. Enfin, je sortis du défilé où je m'étais engagé, et j'arrivai dans la plaine au milieu de laquelle le lac Bompland étend ses eaux limpides. Ce lac, situé au centre des plus hauts sommets de la Sierra-Nevada, forme un parallélogramme de cinq lieues de long sur deux de large.

Ses rives, qui n'allaient pas tarder à se couvrir d'émigrants, étaient encore désertes. Deux chariots arrêtés près du lac annonçaient cependant que quelques colons s'étaient déjà fixés sur ses bords. La forme de ces wagons, la toile blanche qui les recouvrait, attirèrent tout d'abord mon attention. Il me sembla reconnaître les chariots de Township. Je pressai le pas, et j'acquis bientôt la certitude que je ne m'étais pas trompé. Trois des fils de Township étaient occupés à trier des sables aurifères à quelque distance des wagons, et leur préoccupation était telle qu'ils ne m'avaient pas îperçu. J'avais devant moi un curieux exemple de sette âpreté d'exploitation qui révoltait si étrangement le vaquero mexicain. L'un des jeunes ^migrants tamisait, à l'aide d'une large pelle et l'une claie d'osier inclinée au-dessus du sol, les 3arties les plus grossières du sable; deux de ses ?rères les blutaient ensuite dans une peau de buffle criblée de petits trous, comme les vans de nos campagnes. Des amas de sable tamisé s'élevaient en issez grand nombre auprès des jeunes gens, attenlant la dernière et décisive opération du lavage. Jetait l'art du chercheur d'or dans sa première mfance. J'interrompis leurs occupations en me disant reconnaître de l'aîné de ces jeunes travaileurs, nommé Térence ou Terry (diminutif familier le Térence). Je n'avais pas oublié la cordiale

sollicitude qu'il m'avait témoignée au moment de ma rencontre avec son père. Le premier momenl de surprise une fois passé, Terry me conduisit au campement du squatter.

Township avait choisi, pour y installer sa famille, un petit vallon creusé parmi les hauteurs qui encadrent le lac. Sa tente et ses chariots, abrités derrière un monticule, formaient, avec des troncs d'arbres, une sorte de retranchement qui mettait son habitation à l'abri d'un coup de main. Terry m'introduisit dans la tente commune. Le squattei et sa femme m'accueillirent comme une vieille connaissance. Quant à la jeune fille de Township, elle répondit à mon salut par un de ces gracieux sourires auxquels, pendant mon long pèlerinage, je n'avais jamais pensé sans émotion.

— Il est donc dit, s'écria Township, que nous nous rencontrerons toujours dans l'exploitation du même terrain ! mais celui-ci produit assez pour qu'on ne craigne pas de partager. Ce n'est pas ici comme à Red-Maple. Soyez donc le bienvenu.

La brusque cordialité de cet accueil me prouvait que le squatter ne gardait contre moi aucune arrière-pensée hostile, aucun souvenir désagréable de nos premières relations. Je fis connaître alors à Township une partie des motifs qui m'avaient fait entreprendre ce long voyage; je lui racontai mes tentatives inutiles pour le rejoindre depuis Guyandot,

et notre excursion à sa recherche sur les bords de l'Arkansas. Je parlai à ce propos de l'homme que nous avions sauvé au milieu de circonstances si singulières, et que nous avions amené avec nous. Je fus frappé de l'air d'inquiétude avec lequel le squatter écouta cette dernière partie de mon récit. Toute la famille semblait partager ce sentiment pénible, et l'embarras de Township était visible. Toutefois le squatter ne tarda pas à se remettre, et il affecta même quelque gaieté en me racontant qu'après avoir failli être victime d'un guet-apens tendu par des maraudeurs, il avait fort à propos été secouru par un détachement de riflemen, et que cette rencontre avait été le seul incident de son voyage. Je dus me contenter de cette explication, après quoi j'arrivai à la proposition d'association que je m'étais chargé de lui transmettre. L'offre de trois associés armés, parmi lesquels se trouvait un chasseur du mérite de Tranquille, fut acceptée avec empressement, comme je m'y étais attendu. Satisfait du résultat de ce premier entretien, je me retirai pour rejoindre mes compagnons, que j'espérais rencontrer au camp.

A mon arrivée au bivouac général, ni Tranquille ni le romancier n'étaient de retour. Quant à notre domestique, il avait jugé à propos de s'éloigner aussi de son côté, laissant notre tente à la merci du premier occupant. Fort heureusement personne ne s'était soucié de profiter de notre absence, et je retrouvai nos bagages intacts. Le domestique s'était contenté d'emporter son modeste équipement, monté sur le cheval que nous avions acheté pour son usage. Il n'était que trop probable que le drôle avait trouvé commode, après avoir fait le voyage à nos dépens, d'essayer le métier de gambusino pour son propre compte. Je reconnus là un premier symptôme de la maladie régnante, et je pensai avec effroi au bouleversement que les progrès de cette fièvre d'exploitation allaient apporter dans les relations sociales de la colonie naissante. Je parcourus le camp, et je retrouvai partout le même désarroi que sous notre tente. Les bœufs, encore accouplés aux jougs, ruminaient tristement

près des chariots abandonnés par leurs maîtres; les tentes étaient désertes; en un mot, il semblait que la passion de l'or eût dispersé tous les aventuriers, comme un fléau contagieux. Personne n'avait pu modérer l'impatience que trois mois de route avaient excitée, et tous s'étaient élancés de différents côtés à la recherche des placers, sans s'inquiéter de ce qu'ils laissaient derrière eux de précieux ou d'utile. Le romancier avait fait comme tout le monde. Les terrains aurifères de la Californie allaient le dédommager des déceptions qu'il avait éprouvées dans les marécages de la Virginie. Il fut un des derniers à revenir au camp.

— A la bonne heure, me dit-il en m'abordant; on ferait bien des milles sans trouver un seul marécage, même quand on les chercherait. Le pays abonde en plaines sablonneuses , voilà qui est bien constaté.

— Est-ce là tout ce que vous avez découvert? lui demandai-je en riant.

— C'est déjà quelque chose, car j'ai les marais en horreur. Et puis le sable indique la présence de l'or, et j'ai acquis la conviction que cet indice n'est pas trompeur : acquis est le mot, car, ajouta-t-il tout bas, je viens d'acheter un placer à beaux écus comptants.

Acheter un placer ici, en Californie! m'écriai-je, vous voulez rire.

— Pourquoi pas? reprit le romancier; quand on peut se procurer pour quelques écus des milliers de dollars, c'est toujours une excellente affaire. Nous allons quitter le camp, et ce soir nous bivouaquons sur l'or; voilà qui est arrêté.

Tranquille revenait au moment où le romancier allait entrer dans quelques détails sur son acquisition. Le chasseur rapportait un daim magnifique, et de plus il avait découvert la piste d'un ours brun, ce qui lui avait fait oublier la recherche du squatter. J'appris alors à mes compagnons la fuite du domestique, je leur fis part aussi de l'acquiescement de Township, et la seconde de ces nouvelles eut bien vite effacé l'impression désagréable causée par la première. Cependant il devenait impossible de réaliser notre plan, si l'on voulait avant tout exploiter le terrain acheté par le romancier.

— Bah! s'écria-t-il , nous aurons toujours le temps d'aller rejoindre Township. D'ailleurs, l'or que nous allons trouver sera notre mise de fonds.

Tranquille attela le chariot commun, et nous nous dirigeâmes vers le terrain dont le romancier avait acheté la libre disposition. Gbemin faisant, ce dernier me mit au courant des circonstances qui l'avaient déterminé à ce marché. Gomme il errait en quête de quelque gîte d'or dans les plaines voisines du camp, il avait aperçu, assis au milieu des sables, deux hommes dont le costume bizarre ne

pouvait appartenir qu'à des Californiens. L'un de ces hommes avait la tenue sévère et l'air respectable d'un alcade; l'autre, vêtu d'un manteau déchiré, sur lequel pendait une chevelure en désordre, avait la mine d'un mendiant, ou plutôt d'un bandit. Tous deux étaient munis de larges sébiles en bois qu'ils remplissaient de sable et qu'ils plongeaient avec mille précautions dans l'eau d'un ruisseau voisin, tamisant ensuite à travers leurs doigts le sable imbibé d'eau. Selon toute apparence, le plus éclatant succès couronnait les recherches du travailleur au manteau déchiré, car à chaque instant des exclamations joyeuses, entremêlées d'actions de grâces ferventes à tous les saints du paradis, s'échappaient de ses lèvres. Le romancier le contemplait avec admiration; mais le chercheur d'or, sans paraître le remarquer, continuait ses travaux, et de temps en temps adressait la parole à son compagnon en mauvais anglais. Il lui exprimait son chagrin d'être forcé de quitter le soir un terrain si riche sans trouver un homme qui voulût l'acheter, et, tout en parlant, il faisait chatoyer entre ses doigts un grain d'or de la grosseur d'une amande. L'alcade paraissait ébahi; quant au romancier, son enthousiasme ne connaissait plus de bornes, carie morceau d'or venait d'être extrait du sable sous ses yeux mêmes. « Et si je vous achetais ce terrain! » s'était-il écrié en s'approchant des deux gambusinos; puis à tout hasard il avait

offert dix dollars : c'était tout ce qui lui restait. Le chercheur d'or avait longtemps hésité à conclure le marché; mais, appelé disait-il, par des affaires pressantes et le soin de son honneur à San-Francisco, et contraint d'abandonner son placer, il avait enfin fini par consentir, en soupirant et en maugréant, à ce qu'il appelait le troc d'un million contre quelques piastres. Le romancier ne s'était pas senti d'aise à ce résultat inattendu, et il avait voulu nous installer sans retard dans l'Eldorado qu'il venait d'acquérir à si peu de frais.

Nous étions arrivés au placer en question. Nous déballâmes aussitôt la cargaison de pelles, de pioches et de tamis, qu'apportait notre chariot, et nous nous mîmes au travail avec ardeur, pendant que le Canadien dépouillait et dépeçait son gibier pour le repas du soir. A notre surprise, une heure, deux heures se passèrent sans que le moindre grain d'or eût brillé parmi les amas de sables soulevés par nos pioches, puis blutés et lavés avec un soin minutieux. La nuit était venue, et nous n'avions pas découvert encore la moindre parcelle précieuse. « Nous n'avons pas su nous y prendre, dit le romancier, dont rien ne déconcertait la bonne humeur; demain tout ira mieux, « Cependant la journée du lendemain s'écoula sans amener de meilleurs résultats; le sol, fouillé en tous sens, ne nous offrit, comme la veille, que du sable et des cailloux. Quand

l'heure du repas arriva, nous étions brisés de fatigue. De vagues soupçons que j'avais conçus sur la probité du vendeur de ce terrain se changèrent alors pour moi en certitude. Évidemment le romancier avait été dupe de quelque effronté fripon qui avait habilement exploité sa crédulité. Je fis part de mon opinion au romancier, qui lui-même ne pouvait plus douter de sa déconvenue. Nous décidâmes que le lendemain, sans plus perdre de temps à remuer un sol ingrat, nous irions nous fixer sur les bords du lac, près de Township , et commencer nos travaux sur quelque placer véritable, en mettant à profit les instructions que m'avait données le vaquero mexicain.

Nous nous mîmes en route avec notre chariot dès le lever du soleil, et, en peu d'instants, nous fûmes sur les bords du lac. Tout y avait changé d'aspect. Les associations partielles qui s'étaient formées parmi la caravane semblaient s'être donné rendez-vous sur ses rives. Déjà des cabanes étaient construites au milieu des bruyères, sur les rochers, au milieu des pins et des cèdres. Les diverses communautés occupaient un emplacement et des habitations distincts. Une foule de travailleurs circulant sans cesse au milieu des cabanes animait cette ville improvisée. Les cris de joie des chercheurs d'or, leur activité bruyante, contrastaient avec la morne tranquillité qui régnait sur les âpres sommets de la

Sierra-Nevada, et il me semblait, en comparant le calme de ces hautes cimes au mouvement de la vallée , voir la nature même opposer sa grandeur sereine à l'inquiète activité de l'homme.

Je retrouvai là, pour la plupart, les visages connus de nos compagnons de route; mais, parmi eux, je cherchai vainement le Mexicain de l'Arkansas : depuis l'alerte de la nuit, personne ne lavait revu au camp. Notre association fut bien vite conclue avec le squatter; nous étendîmes un peu le cercle de ses retranchements, pour donner place à notre tente et à notre chariot; Tranquille couchait sous la toile du chariot; le romancier et moi, nous dormions sous la tente. Cependant notre mise de fonds, comme disait le romancier, n'était encore qu'un espoir, et il fut résolu que, pour la former, nous travaillerions séparément, après nous être initiés, en observant les chercheurs d'or répandus sur les bords du lac, aux divers procédés de l'art du gambusino.

Les mines d'or doivent abonder en Californie comme dans plusieurs Étals du Mexique; mais il faudrait, pour les découvrir, une expérience pratique qui nous manquait à tous. 11 était urgent, dès lors, de s'en tenir au lavage des sables aurifères, souvent fort éloignés des filons à fleur de terre. Les grains d'or mêlés à ces sables, après avoir été arrachés aux filons par l'eau des pluies, sont couverts,

comme les galets au milieu desquels ils se trouvent, d'une couche d'argile oui les rend méconnaissables; ils ne reprennent leur brillant et leur poli qu'au contact d'une eau pure. Les machines qui peuvent laver en moins de temps les cailloux et les sables sont donc les plus parfaites et les plus lucratives. Le génie américain a pu se donner amplement carrière dans la construction de ces machines, et il a obtenu, dans les terrains aurifères souvent assez pauvres, des résultats fort supérieurs à ceux qui émerveillaient autrefois, dans des terrains plus favorisés, le gambusino mexicain muni de sa sébile. Sur les bord de Bompland, nous vîmes fonctionner quelques-unes de ces puissantes machines, admirables créations de l'industrie américaine. Là, des auges gigantesques, sans cesse remplies, arrosées et vidées, balançaient, à l'aide d'une bascule manceuvrée par un seul bras, une charge de sable que plusieurs hommes eussent eu peine à soulever. De larges corbeilles aux mailles serrées étaient, au moyen de longues perches, dont deux travailleurs tenaient l'extrémité, continuellement plongées dans le lac et tirées hors de l'eau. D'autres chercheurs d'or travaillaient à la confection de chapelets hydrauliques, dont les seaux cerclés de fer devaient à la fois draguer le sable et le laver. En un mot, cette merveilleuse activité américaine, qui a déjà changé la face d'un monde, s'exerçait là dans sa fougueuse ardeur. Les visages étaient radieux,

car ce travail infatigable commençait à porter ses fruits. Partout c'étaient de bruyants éclats de joie, des actions de grâces frénétiques. On se montrait en triomphe des grains d'or, souvent presque impalpables, extraits dune montagne de sable. D'autres, plus heureux, trouvaient parfois de petites pepitas qui, grossies par la renommée, ont dû prendre en Europe des proportions gigantesques. Puis, le soir venu, aux lueurs du foyer où rôtissaient les viandes apportées par les chasseurs de chaque communauté, on comptait ses gains, on s'en promettait de plus beaux pour le jour suivant, et chacun s'endormait dans des rêves dorés.

Cependant de vagues rumeurs ne tardèrent pas à circuler. Quelques travailleurs, en s'écartant pour couper le bois nécessaire à la construction des machines, les chasseurs au retour de leurs chasses, avaient signalé des traces suspectes; des figures inconnues avaient été vues rôdant parmi les rochers voisins du lac. La masse des terres déplacées, le soleil ardent, avaient d'ailleurs disséminé dans l'atmosphère des germes de maladies qu'allaient développer le travail excessif et une nourriture insuffisante. On pressentait le danger sans le voir. L'inquiétude était dans l'air et planait pour ainsi dire au-dessus du camp, comme ces nuées des tropiques imperceptibles d'abord, et qui, grossissant tout à coup, laissent éclater de terribles orages, Au

milieu de cette inquiétude générale, l'intérieur de la famille du squatter m'offrait des distractions précieuses que je recherchais avidement. Là aussi pourtant régnait une vague tristesse, et l'anxiété qu'on lisait sur les traits du chef de famille semblait s'être communiquée à tous ses enfants. C'est à force d'activité seulement qu'on parvenait à écarter de tristes préoccupations. Aussi la petite communauté travaillait-elle avec ardeur, les hommes au dehors, les femmes au dedans. Le spectacle de ces communs efforts avait pour moi un charme sévère. Il me semblait vivre au milieu d'une de ces familles primitives qui, même dans le désert, sont partout dans leur patrie. Cette sainte énergie du lien de famille, que rien encore n'est venu affaiblir chez les Américains, explique peut-être la facilité avec laquelle ils émigrent et s'acclimatent en tous lieux. Quelle patrie peut-il regretter, celui qui voit tous ceux qu'il aime assis avec lui au même foyer? Pendant que les fem mes filaient, que les enfants fourbissaient leurs carabines ou se livraient à quelque mâle travail, Township jetait un regard d'orgueil sur ses robustes fils, sur sa fille douce et grave , et il se plaisait à raconter l'histoire de cette famille dont il avait conduit les destinées à travers tant de hasards. Cette histoire n'avait rien de bizarre aux Etats-Unis, où la ville tend incessamment à s'épancher dans le désert, contrairement à cette tendance qui pousse

en France la population des campagnes vers les villes. J'écoutais cependant Township avec intérêt : car ces souvenirs domestiques m'offraient plus d'une révélation curieuse sur la vie de ces squatters, qui forment une des classes les plus nombreuses de la population américaine.

Trente ans environ avant le jour où le squatter me faisait ce récit, le père de Township était établi sur les côtes de l'Atlantique, dans un assez chétif domaine ; comme, à mesure que sa famille s'accroissait, ses terres s'appauvrissaient, il avait résolu de se mettre en quête d'un terrain plus fertile. Il avait réalisé de sa propriété tout ce qui était réalisable, à l'exception de quelques instruments de labour qui devaient lui servir plus tard, d'une paire de chevaux pour traîner le chariot destiné à transporter les meubles et la famille, et d'une partie de bétail. Un matin, il s'était mis en route : des jours, des semaines, des mois s'étaient écoulés jusqu'au moment où toute la famille, après avoir traversé les États de New-York, de Pensylvanie, et la chaîne des Alleghanys, était arrivée sur les bords de l'Ohio. A cette époque, des bois épais, impénétrables aux chariots, couvraient encore l'espace où s'élèvent des villes aujourd'hui, et il avait fallu toute l'énergie de l'émigrant, aidé de ses robustes enfants, pour atteindre les rives du fleuve. Par un prodige d'audace et de ténacité, le fleuve avait été à son

tour franchi, et la famille s'était installée sur le bord opposé de l'Oliio. L'endroit où le père de Township s'arrêta était alors désert ; le feu et la cognée déblayèrent un espace de terrain suffisant pour y construire une cabane temporaire, et, tandis que les femmes filaient pour remplacer les vêtements usés par le voyage, les hommes et les jeunes garçons empilaient du bois, sur les rives de l'Ohio. Un feu, allumé la nuit à cet endroit, indiquait aux bateaux qui descendaient ou remontaient le fleuve qu'il y avait du bois à vendre. Ces ventes répétées furent le premier bénéfice des colons. Bientôt les squatters avaient organisé de vastes trains de bois de construction sur lesquels ils se laissaient dériver jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Une année s'était écoulée pendant laquelle, de spéculation en spéculation, la famille avait successivement augmenté

i son bien-être jusqu'à posséder une réserve de quelques centaines de dollars. Grâce à l'esprit

i commercial de l'Américain , les piastres se changèrent bientôt en quadruples, et, au bout de deux

; ans, le chef de la famille se trouvait presque riche.

! C'est sous la garde de cet homme à la fois hardi et patient que Township avait grandi ; il s'était promis de prendre exemple sur son père, et il avait tenu parole. Lui aussi avait eu hâte d'échanger les loisirs d'une vie sédentaire contre les périls d'une vie d'aventures. Il avait formé une nouvelle famille,

220 LA riÈVRE D'OR.

une nouvelle colonie errante, et, au moment même où il me retraçait ainsi les événements de sa vie laborieuse, il ne se croyait pas encore au bout de ses pèlerinages. C'était là parler en vrai squatter, et je me surprenais presque à admirer dans Townsbip Tidéal de ces défricheurs infatigables, qu'un instinct providentiel semble pousser à promener partout la hache et la charrue.

Ces entretiens avec Township, ces soirées passées au milieu de sa famille, étaient ma meilleure ressource contre le découragement. Je ne travaillais jamais avec plus d'ardeur qu'après m'être retrempé dans ces causeries familières. Notre travail, il est vrai, commençait enfin à porter ses fruits; le romancier et moi nous exploitions le lit d'un torrent où chaque jour se révélaient à nous de nombreux dépôts de sables aurifères. Nous avions remonté pas à pas le cours du torrent , et , avec des instruments bien inférieurs à ceux de la plupart des gambusinos, nous n'avions pas été moins heureux que les chercheurs d'or les plus expérimentés. Déjà cependant les travailleurs désertaient les bords du lac, fouillés et exploités en tous sens; des détachements partiels s'avançaient vers des terrains moins fatigués par la pioche. Le campement, désert le jour, finit par n'être plus habité que vers le soir, où tous les associés regagnaient, après de rudes journées de labeur, leurs cabanes ou leurs tentes.

Tranquille nous accompagnait toujours dans nos excursions lointaines, car les symptômes alarmants qui depuis quelques jours inquiétaient la colonie se prononçaient de plus en plus. La désunion s'était introduite parmi les associés ; les maladies commençaient à décimer cette population épuisée par un travail incessant. A mesure qu'on récoltait plus d'or, on se montrait plus avide. En même temps, lesguet-apens, les crimes se multipliaient. En sondant les rivières, en fouillant les ravins, on avait retrouvé bien des cadavres. Les solitudes ne rendaient pas toujours les malheureux qui s'aventuraient à quelque distance du camp. Chaque nuit avait son alerte, et des bandits insaisissables réussissaient souvent à piller une tente, un chariot isolé, en dépit de la surveillance de nos sentinelles. Un fait remarquable, c'est que, parmi les victimes de ces attaques , de ces assassinats, on ne comptait jusqu'à ce jour que des Américains. Des hommes de race espagnole qui se trouvaient avec nous, aucun n'avait été frappé. Etait-ce donc une guerre à mort déclarée dans l'ombre par la race conquise à la race conquérante? Voilà ce que nous nous demandions, le romancier et moi, un jour qu'accablés de fatigue, nous nous reposions dans le lit d'un torrent où nous venions de faire une brillante récolte.

— Quel sombre roman î disait mon compagnon ;

au train dont vont les choses, qui de nous peut se vanter de voir le soleil se lever demain?

— Personne, en vérité, — dit une voix grave qui me fit tressaillir et retint la parole sur mes lèvres au moment où j'allais répondre au romancier.

Le vaquero mexicain de l'Arkansas était devant nous. Il montait un cheval de prix et venait de tourner hrusquement une colline qui dominait le torrent. Nous fûmes bientôt remis de la surprise que nous avait causée cette apparition imprévue, et nous contemplâmes quelques instants en silence l'homme qui venait de se mêler par de si tristes paroles à notre conversation. Le vaquero n'avait plus cet air à la fois humble et moqueur qui nous avait choqué en lui. Ses traits amaigris trahissaient la fatigue et les soucis; son costume était plus soigné que d'habitude, et tout dans sa contenance révélait un subit changement de fortune.

— Depuis que je vous ai vu, me dit-il en prévenant mes questions, j'ai parcouru une partie de ce pays, et, depuis le Lac-Salé jusqu'à San-Francisco, je l'ai vu partout envahi par des nuées de corbeaux américains. Leurs bandes arrivent par terre et par mer, et dans un an la Californie mexicaine n'existera plus. Depuis le fort Suter jusqu'à la colonie des Mormons, le désert sera peuplé de ces émigrants que Dieu confonde !

— Est-ce au fort Suter ou à la colonie des Mor-

mous que vous avez acheté cette veste brodée et ce magnifique cheval? demanda le romancier avec quelque ironie.

— Si vous avez assez d'or pour payer un achat semblable, répondit le Mexicain, je vous dirai où j'ai fait celui-ci. Je vois, au reste, que le cavalier français, votre ami, a suivi mes conseils. Vous exploitez les torrents, et vous faites bien. Seulement il ne faudrait pas trop vous éloigner du camp. C'est ce que je disais, il n'y a qu'un instant, à Lewis de Plllinois.

Ce Lewis de l'illinois était un des plus robustes pionniers de la caravane. Dans une de nos haltes, à la suite d'une querelle avec le Mexicain, il l'avait renversé d'un coup de poing , et depuis ce temps le vaquero affectait de le traiter avec un respect hypocrite qui semblait cacher de sinistres desseins. Le romancier ne put entendre prononcer le nom de Lewis sans céder à sa verve railleuse et sans faire quelques allusions peu charitables au combat qui s'était si tristement terminé pour le vaquero. Celui-ci devint pâle de colère, mais réussit à se contenir, et répondit avec sang-froid :

— Oh! à présent, Lewis et moi, nous sommes bons amis, nous sommes quittes, et je n'ai plus rien à lui reprocher; mais croyez-moi, pendant qu'il en est temps encore, suivez mes conseils, et gagnez San-Francisco. Les gorges de la sierra ne sont pas

sûres. Je n'ai pas le temps de vous eu dire davantage. Adieu, seigneurs cavaliers. A la nuit, je dois être loin d'ici.

Le Mexicain éperonna son cheval et disparut. Tranquille nous rejoignit bientôt après cette rencontre, et, la nuit s'approchant, nous regagnâmes nos tentes. Le soir même, je confiai à Township les soupçons que j'avais conçus au sujet du mystérieux vaquero. Le squatter m'écouta avec cet embarras étrange qu'il avait déjà manifesté en apprenant l'aventure des bords de l'Arkansas. Il garda longtemps le silence, comme partagé entre le désir de parler et la crainte de révéler un pénible secret. Enfin il parut se décider, me fit signe de sortir, et en se dirigeant avec moi vers ma tente :

— Vous vous rappelez la nuit de l'Arkansas? me demanda-t-il brusquement. Vous m'avez parlé d'un homme que vous avez trouvé attaché au tronc d'un arbre flottant sur la rivière : savez-vous qui l'y avait attaché?

— Non.

— C'était moi; et si jusqu'à présent je vous l'ai caché, c'est qu'il y avait là un souvenir, un secret que mon honneur me faisait un devoir de taire. Je vous ai dit que la nuit où nous avions été attaqués par des maraudeurs, j'avais fort à propos été secouru par un détachement de riflemen; ce n'est qu'après avoir passé le gué de l'Arkansas que je les rencon

trai, mais déjà leur secours nous était inutile : nous avions fait... justice de nos ennemis. Une bande d'Indiens des prairies, commandée par un homme de notre couleur, attaquait nos retranchements. Nous fîmes une vigoureuse défense , et le chef des rôdeurs, le cavalier au visage pâle, après avoir essuyé plusieurs fois notre feu, roula enfin sous son cheval qu'une de nos balles avait frappé. Les autres brigands se dispersèrent. Mon fils Terry courut au chef terrassé, qui n'avait aucune blessure, et qu'il ramena prisonnier. Je m'engageai sur l'honneur à laisser la vie sauve à cet homme, si les Indiens ne venaient pas nous attaquer. Les Indiens ne revinrent pas, et moi...

Ici le squatter s'arrêta; c'est à voix basse qu'il acheva son récit. Je devinai le dénoûment de cette sombre histoire. Dans une de ces heures d'ivresse où la colère du squatter échauffé par le brandy était implacable, Township avait commis un crime. Après avoir juré de laisser le maraudeur sortir du camp la vie sauve, il avait, par une cruelle dérision, attaché son prisonnier vivant à un tronc d'arbre, puis lancé le malheureux sur les flots de l'Arkansas. Le serment n'était-il pas tenu? Le prisonnier ne sortait-il pas du camp la vie sauve? « Dieu me punira, dit Township, qui tremblait en évoquant ce terrible souvenir; oui, il me punira pour ce manque de foi. L'homme que vous avez

rencontré sera l'instrument de sa vengeance. Pourvu que cette vengeance ne s'étende pas sur tous les miens! En attendant que la haine de ce misérable se satisfasse sur moi, n'agite-t-elle pas déjà les Indiens, dont elle anime les passions aveugles contre les émigrants américains? Ne voyez-vous pas que les Américains seuls sont frappés , et n'avez-vous point deviné ce que cela veut dire? » Une troupe d'hommes, qui apportaient sur un brancard une nouvelle victime de ces attaques quotidiennes, passa devant nous en ce moment. Nous nous rangeâmes devant le funèbre cortège. A la lueur des torches, nous avions reconnu le malheureux qui venait d'être frappé : c'était Lewis de i'Illinois. Je ne pus m'empêcher de frémir en songeant à ces paroles du vaquero : « Lewis et moi, nous sommes quittes; je n'ai plus rien à lui reprocher. » Je serrai silencieusement la main du squat ter, qui, à la vue de ce cadavre, sentit se réveiller sa fureur contre le meurtrier présumé de Lewis, et poussa un de ces blasphèmes grossiers par lesquels l'Américain soulage trop souvent sa colère, puis nous nous dîmes adieu, et je rentrai dans ma cabane en rêvant aux moyens de quitter le plus tôt possible cette terre maudite.

Un mois s'était écoulé depuis notre arrivée en Californie, et d'implacables passions s'étaient déchaînées parmi ces hommes placés tour à tour sous les influences contraires de la convoitise, du découragement et de la peur. Le caractère américain s'était, pour ainsi dire, transformé; une population mixte avait pris naissance sous mes yeux; l'austérité, la rudesse virile de la race anglo-saxonne avaient fait place à une sorte de corruption brutale, où l'on retrouvait tous les vices des Mexicains dépouillés de leur native élégance. Sous le ciel de la Californie, au milieu de ces rochers sillonnés de veines d'or, les hommes venus des bords de l'Ohio et de l'Hudson oubliaient chaque jour les vertus modestes qui avaient fait la gloire de leurs ancêtres; ils apprenaient l'orgueil, la dissimulation, la débauche, et, en s'initiant à Fart du chercheur d'or, ils adoptaient ses mœurs : en un mot, ce n'étaient plus des squatters que je voyais autour de moi, c'étaient déjà presque des gambusinos.

Les attaques de rôdeurs indiens, qui se renouvelaient presque chaque nuit, ne contribuaient que trop à entretenir cette démoralisation. On vivait au milieu d'inquiétudes et d'émotions continuelles, qui, à la longue, auraient suffi pour abattre les plus fermes caractères. Chaque association d'émigrants devait se partager en deux groupes, l'un chargé de garder les tentes pendant que l'autre travaillait dans la campagne. Les fatigues, les périls de la vie militaire, s'unissaient ainsi aux pénibles travaux de la vie du colon. Pour moi, je préférais le métier de soldat à celui de chercheur d'or, et pendant que le squatter, avec ses fils, passait des journées entières à explorer les ruisseaux, à creuser les sables, pendant que le romancier et Tranquille chassaient de compagnie dans les forêts voisines, je passais volontiers de longues heures à errer, en sentinelle dévouée, le fusil sur l'épaule, autour de nos tentes et de nos chariots. Je me surprenais souvent à désirer qu'une occasion s'offrît de défendre notre campement contre une de ces tentatives d'agression si fréquentes depuis quelques jours. J'aurais voulu décider mes compagnons au départ, et j'espérais qu'en présence d'un danger sérieux Township renoncerait à exposer plus longtemps l'existence de sa famille aux vengeances des Indiens. L'occasion que je désirais s'offrit enfin, non pas telle assurément que je l'avais souhaitée;

je ne pouvais pre'voir, en ve'rite', les tristes événements qui, après un mois de pénible attente, allaient rompre notre association à peine formée.

C'était deux jours après l'entretien où Township m'avait raconté l'histoire du vaquero de l'Arkansas. Je gardais, comme d'habitude, les abords de nos tentes; Township et ses fils étaient au travail, Tranquille et le romancier à la chasse. Le soleil déclinait, et les chasseurs, comme les chercheurs d'or, ne pouvaient tarder à revenir. Déjà les Monts- Neigeux projetaient de grandes ombres dans les vallées de la sierra, d'où s'élevaient des vapeurs bleuâtres. Le pic double des Deux-Sœurs, le Mont- Linne, et, au nord, le sommet neigeux du pic de Shastl, qui domine la vallée du Sacramento, étincelaient encore sous les rayons du soleil. Je m'étais placé sur une petite éminence d'où je découvrais toute la vallée du lac. Au centre de cette vallée, j'apercevais les tentes bariolées, les wigwams coniques en peaux de buffle, habités par les diverses associations de chercheurs d'or. Des hommes de toutes les races et de toutes les couleurs veillaient, l'arme au bras, à la porte de ces abris sauvages. Pour moi, la carabine à la main, je me laissais aller à ces rêveries douces qui terminent souvent une journée de fatigues. La chute du jour dans le désert est un moment solennel. J'allais et venais de la colline qui me servait de poste d'ob-

servation à la hutte du squatter, où j'entrevoyais de temps en temps les blonds cheveux et le tranquille sourire de la jeune Virginienne. Des troupes d'émigrants, qui revenaient du travail, passaient devant moi. J'échangeais un salut amical, tantôt avec le chercheur d'or subitement enrichi, qui marchait vers le camp, le front radieux et d'un pas léger; tantôt avec le malheureux qui ne rapportait d'une lointaine et pénible excursion que la tristesse du désappointement et les frissons de la fièvre. Je m'étonnais de ne voir revenir ni le squatter ni mes deux autres associés. Enfin, je vis paraître le fils aîné du squatter, ce brave et loyal jeune homme avec qui je m'étais lié étroitement dès la première nuit passée à Red-Maple. Térence recherchait depuis quelque temps ma société, d'autant plus volontiers qu'il avait à combattre, chez son père, une froideur et une sévérité poussées jusqu'à l'injustice. C'était sur lui que le squatter soulageait d'habitude son âme oppresée par le chagrin ou la colère. Térence n'opposait aux reproches de Township qu'un respectueux silence; mais, au fond, il sentait que le lien de famille était près de se briser, et il appelait avec impatience le jour où il pourrait, lui aussi, quitter le toit paternel pour commencer la vie aventureuse et nomade du squatter. Je remarquai que, pour la première fois, Térence revenait du travail les mains vides; je l'ap-

pelai , et le jeune homme vint s'asseoir près de moi, mais sans répondre à mes questions sur le résultat de sa journée, autrement que par des exclamations et des monosyllabes qui trahissaient une impatience difficilement contenue. Térence n'avait rencontré ni le chasseur ni le romancier. Enfin, son âme s'épancha en plaintes naïves sur les ennuis d'un travail monotone et sédentaire, tel que celui du chercheur d'or. Je m'efforçai de le consoler, bien que je partageasse intérieurement toutes les tristesses du jeune Yankee.

— Vous avez beau dire, dit-il, c'est un affreux métier que nous faisons là; il ne faut pas enlever le squatter à ses habitudes; les longs voyages, les déserts à défricher, voilà ce qui lui convient. J'ai vingt-trois ans, et à dix-huit ans mon père avait déjà pris son essor loin de sa famille ; mais, patience, mon tour viendra.

Je reconnaissais là le caractère américain dans toute son audace, et je ne pus que répondre au jeune squatter par un signe d'approbation.

Térence, qui paraissait peu disposé à continuer la conversation, m'offrit de prendre ma place, et j'accept8i, heureux de pouvoir aller au-devant de mes compagnons, dont l'absence prolongée commençait à m'inquiéter. Je me dirigeai, en quittant le jeune fils de Township , vers une espèce de taverne où Tranquille et le romancier avaient

coutume de s'arrêter au retour de la chasse. Pour y arriver, il me fallait traverser une partie du camp. La nuit était venue , et j'eus soin de me faire reconnaître des sentinelles, qui ne se seraient pas fait faute de tirer sur toute figure suspecte. La plupart des travailleurs étaient de retour, des feux s'allumaient partout, et devant chaque hutte des hlutoirs de forme grotesque, des tamis, des machines sans nom dans la statique, sassaient et ressassaient les sahles aurifères. Accroupis devant ces foyers, éclairés de feux rougeâtres et la figure crispée par les plus mauvaises passions, les chercheurs d'or ressemblaient plutôt à des démons qu'à des hommes. Cependant la fièvre de l'or ne régnait pas sans partage dans ce vaste pandémonium; de plus douces émotions n'y avaient pas perdu toute influence. J'ai dit que la caravane était composée d'émigrants de tous pays. Parmi ces aventuriers, il en était quin'avaieut pas oublié les chants de la terre natale, et qui aimaient à les redire au milieu du silence de la nuit. C'était parfois un air des montagnes de la Suisse que le cor d'un chasseur révélait aux échos delà Sierra-Nevada; c'étaient parfois aussi les voixharmonieuses de quelques enfants delà blonde Allemagne, qui répétaient avec une émotion pénétrante, sous le ciel brûlant du Mexique, les chants mélancoliques de la Souabe ou du Tyrol. J'étais arrivé près de la taverne où j'espérais

rencontrer mes deux compagnons. Cette taverne était une tente un peu plus spacieuse que les autres, où l'eau-de-vie du pays, le pisco, se vendait à un dollar chaque goutte, où le refino, eau-de-vie raffinée de Catalogne, se payait au poids de l'or. J'aimais à y surprendre pour ainsi dire le chercheur d'or en déshabillé, racontant ses souvenirs ou ses projets d'une langue déliée par l'alcool. Quand j'entrai sous la tente, les tables de bois étaient garnies, comme d'habitude, de buveurs dont les visages m'étaient vaguement connus; je ne vis nulle part mes deux amis, et j'allais me retirer, quand un groupe de trois convives attira mon attention. L'un de ces buveurs portait la veste ronde à broderies de soie, le large chapeau et les culottes flottantes des Mexicains de la Californie ; mais les deux autres étaient revêtus d'un costume tout à fait excentrique; coiffés d'un chapeau à galons d'argent, ils drapaient dans une couverture en lambeaux leur corps nu, dont la peau rouge était couturée de cicatrices. De longs cheveux incultes tombaient en mèches emmêlées sur les plus sinistres figures qu'il fût possible de voir. L'un de ces vagabonds portait souvent ses mains ornées d'ongles aigus à une ceinture gonflée d'or, qui entourait ses reins. Il appela bruyamment le tavernier.

— Que faut-il servir à Leurs Seigneuries? demanda celui-ci; du pisco, du refino?

— Du pisco ! allons donc ! reprit le vagabond d'un air de dignité comique; nous prenez-vous pour des buveurs de pisco? C'est de l'eau-de-vie de Barcelone qu'il nous faut, c'est le seignenr alcade qui régale. Allons, demonio ! compère l'alcade, en avant les pepitas.

Cette désignation à' alcade me rappela l'aventure du romancier, et j'observai plus attentivement les trois buveurs. Celui qu'on appelait l'alcade tira humblement d'une ceinture paredle à celle du drôle aux longs cheveux une poignée de poudre d'or que le tavernier soupesa de la main, après quoi il apporta une bouteille de la liqueur qu'on lui payait au prix du baril. Le métis allongea hors des plis de sa couverture un de ses bras bronzés, et, remplissant à ras la calebasse de son compagnon et la sienne, il omit d'en verser dans celle de l'alcade»

— C'est une économie que vous faites, grâce à moi, dit-il; si vous en buviez, vous seriez tenu d'en payer une autre bouteille.

Et, tandis que Palcade souriait d'assez mauvaise grâce, les deux vagabonds s'inclinèrent courtoisement l'un devant l'autre, et vidèrent, à la barbe du magistrat, le contenu de leurs deux calebasses, sans daigner même porter sa santé. J'avais sous les yeux un fait qui passerait pour étrange partout ailleurs qu'au Mexique, la dignité de la magistrature aviiie devant l'impudence de deux malfaiteurs. Je suivais

LA FIÈVRE D'Ofi. 235

avec attention cette scène curieuse, quand j'entendis prononcer à côté de moi le nom du chasseur canadien Éverquiet. Je me retournai brusquement, et j'aperçus le plus jeune des enfants de Twonship.

— Éverquiet est-il là? me demanda-t-il.

— Il n'est pas encore de retour; mais que lui veut-on ?

— Oh! dit l'enfant, il va arriver un malheur dans la tente. Mon frère, mon frère Terry... Venez, venez.

J'accompagnai l'enfant, que la terreur empêchait de s'expliquer; chemin faisant, le bruit d'une détonation frappa mes oreilles.

— Il l'a tué ! s'écria l'enfant, qui se mit à courir éperdu vers nos tentes. Je le suivis en toute hâte. En approchant de l'habitation du squatter, je vis Terry en sortir et s'éloigner précipitamment, se dirigeant, à ma grande surprise, vers les montagnes plutôt que vers les bords du lac. A cette heure avancée de la nuit, c'était courir à sa perte. J'appelai inutilement le jeune homme, qui ne m'entendit pas. Je soulevai d'une main tremblante le rideau qui fermait la tente du squatter. Pâle et les traits bouleversés par la terreur, les yeux humides de larmes, la fille de Townshipp tenait et embrassait ses genoux; la mère gisait, affaissée dans un coin de la tente, et les frères de Terry, les traits contractés par une sourde colère, se tenaient

à côté de leur père. Celui-ci , le visage allumé par le whiskey, sa carabine encore fumante à la main, était plongé dans une morne stupeur. Township, dans un de ces moments où il déchargeait sur son fils le poids de sa mauvaise humeur, avait été exaspéré par un reproche respectueux du jeune homme : il avait sauté furieux sur sa carabine et fait feu sur Terry. C'était la fille du squatter qui avait détourné le coup. Terry avait, à la suite de cette horrible scène, dit à son père un adieu solennel. Je trouvais la malheureuse famille encore sous l'impression de cet orage domestique. Un silence de mort planait sur nous tous, et, à l'exception des sanglots convulsifs de la sœur de Terry, aucun bruit ne retentissait sous la tente. Un des jeunes fils du squatter m'avait raconté à voix basse et en quelques mots le débat terrible auquel il venait d'assister. Quant à Township, il ne paraissait pas me voir; debout et immobile, les yeux fixes, il ne semblait prendre aucune part à l'émotion commune. Un incident imprévu vint le tirer de cette espèce de léthargie. Un des hommes chargés de veiller à la sûreté du camp entra brusquement ; il venait nous avertir qu'on avait de grandes inquiétudes pour la nuit; plusieurs des chasseurs et des chercheurs d'or sortis le matin n'étaient pas rentrés, et les sentinelles avaient vu rôder aux alentours du camp des figures suspectes, qui, au premier coup de feu, s'étaient

sauvées vers les montagnes. Il était évident que les indiens préparaient une attaque, et qu'il fallait se tenir sur ses gardes. L'homme qui nous donnait ces détails nous engagea à ne pas quitter nos chariots. Township ne lui répondit pas, et je me bornai à faire un signe de tète affirmatif; mais, dès que cet homme fut parti, le squatter me prit la main avec une exaltation convulsive qui attestait que, chez lui, l'amour paternel avait tout à coup repris le dessus.

— Partons, me dit-il, partons : dans quelques minutes peut-être il ne sera plus temps.

Et, sans se tourner vers sa famille, le rude défricheur se précipita hors de la tente. Je le suivis, après mètre muni d'une carabine prise au hasard dans l'arsenal du squatter. Je n'étais pas seulement inquiet pour Terry, mais pour Tranquille et le romancier. Nous courûmes plutôt que nous ne marchâmes jusqu'à l'entrée des montagnes, vers lesquelles j'avais vu se diriger le fils de l'émigrant. Là, nous nous arrêtâmes un moment. Avant de pénétrer, au milieu de la nuit, dans ces défilés sauvages, il était urgent de tenir conseil.

Les ténèbres qui nous environnaient ne nous permettaient pas de distinguer les traces de Terry ni de rien conjecturer sur la direction qu'il avait dû suivre, une fois dans les montagnes. Avait-il tourné ses pas vers un de ces sentiers qui conduisent à

la vallée du Sacramento, ou avait-il continué sa route vers les plaines opposées? En tout cas, il ne pouvait être bien éloigné encore, et peut-être le hasard lui avait -il fait rencontrer le chasseur et le romancier. Nous résolûmes, à tout risque, de pousser notre cri de ralliement. Les chasseurs des prairies ont, comme nos anciens chevaliers, leurs signaux de guerre, qui les aident à se reconnaître dans les heures de péril. La plupart de ces signaux imitent un des bruits qu'on entend le plus fréquemment dans le désert. Nous avions adopté le cri de notre ami le Canadien : c'était un hurlement de loup. Trois de ces hurlements, à égale distance et assez rapprochés l'un de l'autre, indiquaient la présence de lun de nous. Le romancier et moi nous laissions beaucoup à désirer, je dois l'avouer, dans ces essais de musique imitative; quant au squatter et à Tranquille, ils hurlaient à faire envie aux loups véritables. Le squatter fit donc entendre le signal convenu; mais une minute se passa, et aucune voix ne répondit à la sienne. Un second signal fut tout aussi infructueux, et les notes plaintives moururent, répétées lentement par Fécho de la sierra. Une troisième tentative fut enfin plus heureuse; trois hurlements lugubres répondirent à ceux de Township. Nous nous dirigeâmes rapidement du coté d'où partait la réplique si désirée. Malheureusement les défilés de la montagne

formaient une sorte de dédale où il était impossible de marcher en ligne droite, et nous perdîmes beaucoup de temps à tourner les obstacles de tout genre accumulés sur notre route. Tantôt c'était un bloc de rocher à franchir, tantôt une fondrière à éviter. Nous marchâmes ainsi, haletants et muets, jusqu'à l'entrée d'une gorge, devant laquelle nous nous arrêtâmes, craignant de nous être écartés plutôt que rapprochés de notre but. En effet, un nouvel appel retentit tout à coup sur un point opposé à celui où le premier s'était fait entendre ; cette fois, les hurlements étaient si plaintifs, que nous ne pûmes nous empêcher de tressaillir. Nous avions donc fait fausse route ; il fallait revenir sur nos pas. Toutefois, j'arrêtai auparavant le squatter, et je lui fis remarquer que ces hurlements, partis de directions contraires, n'avaient pu être poussés par le même individu. Le premier signal avait dû être donné par le chasseur canadien, le second par Terry. Au moment où nous allions de nouveau nous engager au hasard dans un des mille défilés de la montagne , trois hurlements retentirent à nos oreilles dans une direction qui n'était plus celle des premiers signaux. Le romancier était donc séparé du chasseur, et était-ce lui que nous entendions cette fois?

— C'est singulier, dit Township en essuyant son front humide d'une sueur froide, votre compagnon

le Français hurle d'habitude comme un mouton qui bêle; et voilà que, de trois côtés différents, j'entends des cris que je croirais ceux d'un loup hurlant à la lune, si...

Une explosion soudaine interrompit le squatter, un nouvel appel suivit l'explosion, deux hurlements de loup seulement se firent entendre. Dans une angoisseprofonde, nousattendîmes le troisième ; mais le silence ne fut plus troublé. Cette horrible solitude , ces pics aigus, ces gouffres béants de la sierra, présentaient un aspect si menaçant la nuit, que je sentis un instant mon courage m'abandonner à l'idée que peut - être , derrière ces amas de rochers, des ennemis invisibles allaient nous frapper à notre tour, comme le malheureux compagnon dont la mort avait sans doute étouffé la voix. Qui du chasseur, de Térence ou du romancier, venait du succomber? Nous marchâmes sans nous communiquer nos pensées; l'haleine du squatter, saccadée et sifflante, indiquait les angoisses de son âme. Nous errâmes au hasard ainsi une partie de la nuit, poursuivant sans trêve des voix qui semblaient fuir sans cesse devant nous, quand enfin, à un dernier signal du squatter, les hurlements se rapprochèrent, et deux hommes sortirent d'un chemin creux. C'étaient le chasseur et son compagnon. Ils regagnaient le camp sans avoir vu le fils de Township, après avoir comme nous perdu beaucoup de temps

en d'inutiles recherches. Nous les engageâmes à se joindre à nous, et nous continuâmes, aidés de ce renfort, notre périlleuse exploration, en nous dirigeant vers l'endroit où le coup de feu avait retenti. Le chasseur canadien, une torche de résine à la main, guidait notre petite troupe; il s'arrêtait souvent pour examiner le sol. Enfin il poussa un cri. — Tenez, dit-il, ne vovez-vous pas ces empreintes? Je reconnais les chevaux ferrés des maraudeurs blancs et les sabots sans fer des maraudeurs indiens, car c'est le meurtre qui s'associe au pillage.

Le chasseur s'interrompit tout à coup : un chant plaintif, qui ressemblait à celui du iveep-poor-ivill, s'élevait dans le silence de la nuit.

— Les sons partent de cette vallée, tout près de nous, reprit le chasseur. C'est singulier, jamais cet oiseau n'a crié ainsi.

Je montrai alors au Canadien le squatter, qui, dès les premières notes de ce chant étrange, avait laissé tomber la tête dans ses mains et semblait s'affaisser sous la douleur. Cet état de prostration ne dura qu'un instant. Le squatter releva la tête et répondit au chant mélancolique de l'oiseau mystérieux par la même plainte bizarrement cadencée ; puis il écouta avec angoisse, comme si sa mort ou sa vie dépendait de ce qu'il allait entendre.

— C'est quelque signal de famille, me dit le chasseur.

Le squatter aura reconnu la voix de son fils.

Une réplique, mais si faible qu'elle dominait à peine le murmure de la brise dans les bas-fonds, confirma l'opinion de Tranquille.

— C'est lui, c'est Terry! s'écria le squatter, et il s'élança vers l'endroit signalé par le chant du iveeppoor-will. Quelques minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'en effet nous avions rejoint le pauvre jeune homme. La malédiction paternelle semblait avoir porté prématurément ses tristes fruits : Térence était étendu, immobile, évanoui, sur le sol pierreux. La colère de Township s'était dissipée; le rude Américain, redevenu père, se pencha sur le corps de son fils, dont la lune éclairait faiblement le pâle visage. Township , par suite de cette arrièrepensée de vengeance qui se mêle toujours à la douleur de l'homme à demi sauvage, épiait sur la physionomie de Térence une lueur dévie passagère : is avait hâte d'interroger le mourant et de connaître les auteurs du meurtre. Au bout de quelques instants, le jeune homme put donner à son père, à voix basse, une courte explication dont je n'entendis que ces mots : « La nuit de l'Arkansas. » Ce dernier effort avait épuisé le jeune homme, et, quelques secondes après, Township ne serrait plus entre ses bras qu'un cadavre.

Le squatter n'était pas homme à verser longtemps d'inutiles larmes sur la victime dont il connaissait

maintenant le meurtrier. A la vue du corps inanime' de son fils, le désir de la vengeance se réveilla terrible chez lui. Avant tout, cependant, il fallait soustraire le cadavre aux profanations indiennes. Nous lui fîmes un brancard avec nos fusils , et nous reprîmes le chemin du lac. L'intrépide chasseur, préoccupé de quelques traces suspectes, se sépara de nous malgré nos instances, en promettant de ne point tarder à nous rejoindre. Township, le romancier et moi, nous revînmes seuls au camp. Une demi-heure d'une marche rapide et pénible nous y ramena. La plus grande confusion régnait sur les iords du lac. Ce n'étaient partout qu'allées et venues tumultueuses. Des torches qui couraient en tout sens jetaient d'étranges lueurs sur les figures consternées des chercheurs d or. Après avoir déposé non loin de la tente du squatter le corps de Térence, nous laissâmes Township rejoindre seul sa famille, dont nous crûmes devoir respecter la douleur. Un coup d'oeil jeté à notre chariot nous prouva qu'aucune tentative de pillage n'avait été faite de ce coté. Une fois rassurés par cette courte inspection, nous allâmes nous mêler aux groupes qui stationnaient près du lac, et les questionner sur l'alerte de la nuit. Les uns prétendaient que cette alerte avait été causée par le bruit d'une fusillade entendu dans les montagnes ; d'autres assuraient que plusieurs chercheurs d'or, absents depuis le matin, avaient

été victimes d'un guet-apens tendu par les rôdeurs indiens. Pendant que nous cherchions à démêler la vérité au milieu de ces récits confus, un mouvement inusité se fit dans la foule. Deux hommes étaient ramenés par un groupe irrité et salués par les imprécations de tous les chercheurs d'or. Je reconnus l'alcade et son impudent acolyte. On les accusait de connivence avec les bandits qui venaient de tenter un coup de main sur le camp, et qu'on avait repoussés dans les montagnes.

— Eh! messieurs, hurlait l'alcade, c'est déjà bien assez qu'un magistrat se soit mis à la solde d'un drôle qu'il a trois fois condamné à mort, sans qu'on l'accuse encore de vol à main armée. Je cherche de l'or pour le compte de celui qui me paye, et je suis innocent du reste.

— De quoi suis-je coupable? criait à son tour le vagabond aux longs cheveux. J'ai la fantaisie de me faire servir par un alcade; c'est cher, mais c'est permis. Je cautionne ce magistrat, moi. Un homme trois fois condamné à mort n'est pas suspect, ce me semble.

Et le drôle jetait au magistrat un regard de protection. Malgré leur feinte assurance, les deux malheureux n'auraient pas échappé en ce moment à la justice sommaire des chercheurs d'or, si une troisième capture n'avait attiré l'attention générale. Tranquille revenait de son expédition, rapportant sur

son cheval mexicain le vaquero lié en travers avec son propre lazo. Profitant de la distraction causée par cet incident, l'alcade et son patron gagnèrent le large avec une prestesse, une dextérité toutes mexicaines. Le chasseur, en m'apercevant, poussa son cheval vers moi. « J'amène à Township, me cria-t-il , un homme qu'il est bon de confronter avec lui. C'est une ancienne connaissance à nous, c'est l'homme de la nuit de l'Arkansas. » Le vaquero fit un soubresaut.

— Tenez, reprit Tranquille en écartant le mouchoir qui couvrait la figure du prisonnier, presque méconnaissable sous une couche épaisse de sang et de poussière.

— Caramba ! s'écria le bandit d'une voix affaiblie ; depuis ma navigation sur l'Arkansas, jamais je ne fus si gêné.

— Vous ne seriez guère en état d'égarer maintenant de braves gens en imitant leurs fignaux, répliqua le chasseur. Que voulez-vous? le métier de chercheur d'or a mille inconvénients; mais patience ! vous touchez à la fin de vos maux.

— Chercheur d'or! reprit fièrement le Mexicain, pour qui me prenez-vous? Un vil gambusino, allons donc! Je ne fouille pas le sable, moi : au lieu d'exploiter un placer, j'exploite le chercheur d'or lui-même. C'est un système comme un autre.

Le chasseur ne répondit à cette saillie qu'en

piquant des deux son cheval. Je suivis le Canadien et son prisonnier vers la tente de Township. Le vaillant Canadien me raconta, chemin faisant, qu'il avait tenu tête non-seulement au vaquero, mais à trois autres handits, et que son rifle avait mis hors de combat en un moment tous ces lâches ennemis. — Etes-vous curieux, ajouta-t-il, de voir pratiquer, une fois dans votre vie, le code de Lynch1?

— Que voulez-vous dire? demandai-je; croyezvous que le squatter...

— Le squatter est dans son droit, répondit Tranquille. L'homme que je lui amène est le meurtrier de son fils. Township jugera et exécutera... Vous comprenez.

J'avais compris, en effet, et je me promis de ne pas assister à la terrible scène qui allait se passer entre Township et le meurtrier de son fils. Au moment où nous arrivions devant l'habitation du squatter, je me séparai du chasseur et du romancier pour rentrer sous ma tente. Je succombai sous la fatigue causée par les émotions multipliées de la nuit. J'avais hâte d'écbapper à ces sombres tableaux où la convoitise , la brutalité , l'effronterie , les vices de la civilisation et ceux de la barbarie, se heurtaient dans je ne sais quel affreux contraste. Je ne

1 On sait que ce nom désigne, dans certaines parties de l'Amérique, l'usage qui donne au plaignant le droit, s'il est le plus fort, d'être le juge et l'exécuteur dans sa propre cause.

pus m'endormir assez tôt, cependant, pour ne pas entendre un cri de détresse répété douloureusement par tous les échos de la vallée. J'appris par Tranquille et le romancier qui rentrèrent quelques instants après, qu'on venait de précipiter le vaquero dans les eaux du lac, sous les yeux du squatter inflexible. La justice de Lynch était satisfaite.

Le lendemain, je me sentis pris de ce dégoût, de cette inquiétude , auxquels rémigrant n'échappe qu'en prenant le bâton du pèlerin et en pliant sa tente. Tranquille était seul à comprendre mon malaise et à le partager. Le romancier n'avait pas encore perdu toute confiance dans son étoile, et se serait reproché de quitter brusquement une terre qui pouvait le rendre millionnaire. Township, plongé dans une morne tristesse, ne pensait pas non plus encore à s'éloigner des lieux où reposait le malheureux Térence. Je dis adieu à cette famille au sein de laquelle j'avais cru un moment fixer mon existence; je serrai la main au courageux Français qui, dans cette triste vallée de Californie , gardait la même sérénité que sur les bords verdoyants de l'Ohio. Peu d'heures après, je me dirigeai avec Tranquille vers la plaine du Sacramento, et, quelques jours plus tard, je m'embarquai à San-Francisco pour New- York.

J'arrivai aux bords de PHudson comme une providence pour une pauvre famille alsacienne, qui

venait en Amérique mettre au service de quelque propriétaire défricheur sa docile et patiente activité. Revenu dans mon domaine avec cette petite colonie intelligente et laborieuse, je ne tardai pas à comparer sans regret la vie du défricheur à celle du chercheur d'or, et aujourd'hui je commence à aimer des traT aux qui ont leur grandeur aussi bien que leur utilité. La lutte avec une nature vierge, la culture d'un sol conquis sur le désert par d'âpres et incessants efforts, tel est après tout le but qui longtemps encore doit rapprocher dans de communs labeurs les races diverses attirées vers les solitudes du nouveau monde. Tl y a, je le sais, en Amérique même, des natures indomptées auxquelles la vie du planteur ne saurait suffire. Le chasseur canadien Tranquille a résisté à toutes les instances que je lui ai faites pour l'engager à me suivre dans mon domaine; il lui faut à lui les longues courses, les chasses périlleuses, la marche sans fin et sans but à travers les prairies. Le romancier français m'a écrit qu'enrichi par l'exploitation d'une veine heureuse, il songe à revenir dans sa patrie. Cette résolution m'étonne et m'afflige. Je perds en lui un ami que l'énergie de son caractère et l'enjouement de son humeur me rendaient précieux; je crains aussi qu'au milieu des tristes et mesquines préoccupations de nos cités, il ne regrette souvent, mais trop tard, cette existence large et tranquille de seigneur

campagnard, que l'Amérique ne refuse jamais à Témigrant assez heureux pour appuyer ses travaux sur un faible capital. Quand à Township, à en croire son ami le farmer, il se lasserait de remuer les sables de Californie, et serait tenté de venir défricher quelques-unes de ces bruyères de la Virginie qui ont à ses yeux l'imcomparable prestige du pays natal. Le jour n'est pas loin peut-être qui commencera pour lui cette seconde période de la destinée du squatter, où l'usurpateur enrichi voit succéder aux chances d'une vie d'aventures et d'illégales conquêtes les douceurs de la possession légitime, la stabilité du foyer, et parfois même les honneurs du congrès.

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