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CHAPITRE PREMIER

Les fous dans les asiles ; dans quelle mesure ils ressemblent aux gens sensés; dans quelle mesure ils en diffèrent. ~ Erreur des préjugés populaires et des définitions légales. — Sentiment de répulsion inspiré par les fous. — Cruauté à leur égard; ses causes. — Effets des idées théologiques et des idées métaphysiques. — L'esprit est une fonction du cerveau; le trouble de l'esprit résulte d'un trouble du cerveau. — Influence des organes du corps sur les fonctions mentales. — La méthode physiologique est indispensable dans l'étude de la folie. — Incompétence de la méthode psychologique. — Tyrannie de l'organisme. — Influence de l'hérédité. — Responsabilité morale. — Les natures criminelles. — Le crime héréditaire. — De la production des criminels ; défectuosité de leur organisation physique et mentale, leur propension à la maladie. — Zone frontière entre la folie et le crime. — Les causes, le cours et les variétés de la dégénérescence intellectuelle et morale doivent être étudiés suivant la méthode inductive.

Il s'est opéré, certes, un grand changement depuis un siècle, soit dans l'opinion, soit dans la pratique, en tout ce qui concerne les maladies mentales. Pourtant, aujourd'hui encore, il est peu de personnes qui n'accueillissent la proposition de visiter une maison de fous du

même sentiment que l'invitation d'aller voir, dans un jardin zoologique, les bêtes féroces. Elles s'attendraient, sans aucun doute, à un spectacle tout différent de celui que la vie habituelle met chaque jour sous leurs yeux , et, probablement, elles sortiraient d'un asile d'aliénés fort désappointées du résultat de leur visite. Comme M. Burke, au moment de franchir la porte, « où sont les fous ? » demanderaient-elles, elles aussi. On raconte en effet , que ce grand orateur philosophe non moins qu'homme d'état , après avoir parcouru toutes les salles d'un hospice de fous, se tourna vers son guide et lui dit n'avoir pas vu un seul individu qui lui eût paru insensé. Là-dessus le directeur appela un des malades dont les ingénieuses théories politiques avaient fort intéressé l'illustre visiteur et, l'ayant mis sur le sujet de son délire habituel, le pauvre homme commença immédiatement à parler des piquants de porc-épic qui, s'imaginaitil, lui sortaient de la peau après chaque repas. L'incohérence de son langage eut bientôt convaincu Burke que tous les fous ne ressemblent pas aux peintures de Hogarth.

Pour la plupart, en effet, ils en sont fort différents. Des hôtes d'un asile d'aUénés, bien peu présenteraient à l'observateur des singularités notables d'aspect, de conduite ou de langage; un plus grand nombre l'impressionneraient par la tristesse de leur regard et l'indifférence de leur attitude comme si toutes choses leur étaient étrangères et dans ce monde et dans l'autre ; mais d'autres au contraire ne révéleraient ni par le regard, ni par la parole, ni par l'action, qu'ils ne sont pas comme tout le monde. Voilà tout ce que pourrait apercevoir un visiteur accidentel. Un observateur habile serait plus pénétrant, mais lui non plus ne découvrirait là ni un monde nouveau ni une race nouvelle ; il verrait l'homme changé sans doute, mais non pas transformé. Il retrouverait comme Esquirol en a

fait la remarque, « les mêmes idées, les mêmes erreurs, «les mêmes passions, les mêmes infortunes : c'est le « même monde ; mais dans une semblable maison, les traits « sont plus forts, les nuances plus marquées, les couleurs (( plus vives, les effets plus heurtés parce que l'homme s'y « montre dans toute sa nudité, parce qu'il ne dissimule a pas sa pensée, parce qu'il ne cache pas ses défauts, « parce qu'il ne prête point à ses passions le charme qui « séduit, ni à ses vices les apparences qui trompent. » (Des maladies mentales, I, 4).

Mais, habile ou novice, l'observateur devemi familier, après un certain temps de séjour dans un asile d'aliénés, avec les manières, les pensées et les sentiments de ces infortunés, reconnaîtrait certainement dans quelle grande erreur on tombe en supposant, comme on le fait souvent, qu'ils sont devenus assez étrangers à eux-mêmes et à leur espèce pour n'être plus influencés, soit quand ils agissent soit quand ils s'abstiennent, par les mêmes motifs que les personnes d'un entendement sain. Quand un aliéné doit répondre en justice de quelque violence criminelle, il est de règle pour les légistes que, si l'on peut découvrir à cette action un motif ordinaire, comme la colère, la vengeance, la jalousie ou toute autre passion, la question de folie doit être écartée, et tout au moins l'exemption de responsabilité pour cause de fohe n'est pas recevable. Le fou idéal que crée la loi est supposé agir sans motif ou par un motif qu'il n'entre pas dans l'esprit d'un homme sensé de concevoir. Si donc un individu manifestement fou pour tout le monde commet un délit ou un crime sous l'impulsion d'un motif naturel, il est, par cela même, présumé avoir agi avec pleine conscience et entière responsabilité Il ne peut pas se commettre d'erreur plus grande. Si de nos jours, on est enfin parvenu à traiter la folie avec humanité c'est, en grande partie, parce qu'on a reconnu <ieux choses : la première, que le fou a les mêmes pas-

sions que celui qui n'est pas fou et se retient de faire le mal ou se décide à faire le bien par les mêmes motifs qu produisent ces mêmes effets chez l'homme sensé ; la seconde, que ces motifs sont seulement efficaces dans certaines limites au delà desquelles ils deviennent impuissants, l'espoir d'une récompense étant alors sans influence et la crainte ou l'iniliction d'un châtiment provoquant positivement à plus de déraison et à plus de violence. C'est la mise en pratique de ces deux principes habilement combinés, qui a fait des asiles d'aliénés ce qu'ils sont aujourd'hui : des maisons où régnent l'ordre et le calme, et non plus comme jadis des géhennes de désordre et de violence; c'est pour cela que le curieux qui va voir un hôpital de fous comme il va visiter une ménagerie n'aperçoit rien d'extraordinaire et se retire désappointé.

Et cependant, à tant d'égards semblable au reste des hommes, combien le fou n'en est-il pas essentiellement différent! Quel que soit le changement fait en lui, il est évident qu'il est déchu de la haute dignité de l'homme; il a cessé de ne faire qu'un avec son espèce; il a perdu les attributs les plus élevés de l'humanité, ceux par quoi l'homme est ce qu'il est parmi les animaux. Les savants peuvent disputer sur la nature et l'étendue du changement, mais rien qu'en passant, le plus borné des hommes ne manque pas de l'apercevoir, et il ne manque pas non plus d'en être impressionné; au fond de son cœur s'élève un sentiment instinctif de méfiance sinon de réelle répucrnance; en dépit de lui-même il recule devant ce qui n'est plus que la grimace de l'humanité. Tout en éprouvant beaucoup de compassion et de bienveillance pour les malheureux affligés d'insanité et la plus légitime indignation contre ceux qui les maltraitent, le plus grand nombre n^en regarde pas moins cette maladie comme une calamité d'un ordre tout à fait spécial; il la cache comme une honte et parfois il la traite comme un crime.

Les sentiments manifestés par la masse, si différents de ceux qu'elle exprime devant toute autre maladie, rappellent la conduite des animaux inférieurs et de quelques sauvages envers celui de leur bande qui tombe malade. Ils ne ralentissent point leur course pour permettre au misérable de se tenir à leur rang; loin de lui porter une assistance sympathique, ils lui témoignent une antipathie véritable et le repoussent de leur compagnie. C'est le plus triste des spectacles, en effet, que de voir l'acharnement avec lequel certains animaux persécutent ainsi les individus du même troupeau malades et sans défense.

Par bonheur, le développement moral de l'homme civilisé s'oppose à ce qu'il se comporte ainsi envers son semblable souffrant d'une maladie ordinaire du corps; le mal du prochain, au contraire, fait naître en nous la sympathie chaleureuse et le zèle charitable. Mais ce n'est plus tout à fait la même chose quand la maladie est une affection de l'esprit. Un instinct obscur mais profond nous dit que ce mal-là n'est plus comme un autre, que l'homme qui en est atteint a n'a plus sa tête ; » qu'il n'appartient plus ni à lui-même ni à son espèce et qu'il est comme un stigmate pour la nature de l'hum^mité. Il en résulte un vague sentiment d'antipathie semblable à celui que montrent les animaux à leur congénère malade. Au fond, peut-être y a-t-il là une curieuse évidence de l'action de la loi de sélection naturelle : l'individu malade et devenu incapable des fonctions naturelles de Tespèce est instinctivem.ent exclu de la communauté. Gomme les animaux et les sauvages qui ont à parcourir de longues distances, abandonnent ou chassent le misérable qu'une infirmité du ■corps rend incapable de rester à son rang et dont la présence serait un embarras ; de même les peuples civilisés jusqu'à ces derniers temps, éloignaient et cachaient dans d'ignobles gîtes où l'on n'en entendait plus parler, les membres de la société commune devenus , par la perte de la

raison, incapables de tenir bon dans la lutte pour l'existence, et dont la présence était ressentie comme un embarras, une honte et un danger i.

Un des chapitres les plus tristes de l'histoire de l'humanité serait assurément celui où l'on décrirait la cruauté avec laquelle les fous étaient traités jadis. Ces temps ne sont plus, heureusement; mais il n'en est pas moins instructif de rechercher d'où venaient ces coutumes barbares. Car elles ne furent pas communes à toutes les nations et à toutes les époques; au contraire, elles naquirent de l'ignorance et de la superstition, au temps des ténèbres de l'Europe chrétienne. Quoi qu'aient pensé de la folie les peuples antérieurs aux Grecs anciens, — et il est prouvé que, chez les Égyptiens, le traitement des fous était singuUèrement éclairé et humain, — il est certain que les Grecs s'en faisaient une idée relativement exacte. Elle était pour eux une maladie dont la guérison^ exigeait à la fois des remèdes pour le corps et des remède& pour l'esprit, et leur méthode de traitement était conforme à cette théorie. Leurs poètes dramatiques, il est vrai, ont tracé des peintures terribles du fou poursuivi par la colère des dieux; mais c'étaient là des représentations poétiques qu'il ne faut pas prendre comme la mesure du haut savoir contemporain. Alors comme aujourd'hui, comme dans tous les temps, les penseurs dignes de ce nom étaient libres du joug des fables et des superstitions qui courbe le vulgaire, et c'est à la psychologie de Platon, à la science d'Aristote, aux doctrines médicales d'Hippocrate qu'il faut demander la mesure de l'intelligence des- Grecs.

Médecin et philosophe éminent, Hippocrate rejette

1. Dans les quatre ou cinq pages qui suivent, j'ai répété presque sans y rien clianger ce que j'ai déjà dit dans un discours sur « la Conscience et l'organisation, » reproduit dans la seconde édition de mon travail intitulé « le Corps et l'Esprit. »

expressément l'idée qu'une maladie soit plus qu'une autre d'origine divine. Après avoir expliqué que les Scythes attribuent à la Divinité la cause de certaine maladie, il exprime là -dessus son opinion personnelle, et dit que cette maladie ne vient pas plus de la Divinité que les autres ; qu'aucune n'est plus divine ou plus humaine que l'autre; mais que chaque maladie a comme celle-là une cause naturelle et que sans cause naturelle aucune ne se produit. Quand il parle des symptômes psychiques de diverses maladies du corps, il marque le terrain de l'observation et de la pratique médicales avec une largeur d'inteUigence rarement égalée de nos jours; et le petit nombre d'observations rapportées dans ses œuvres, concernant les symptômes du délire, « montrent cette idée claire et correcte de la maladie qui a fait de ce premier observateur le modèle de tous les siècles suivants, » Il appelle l'attention sur des faits comme ceux-ci : l'insensibilité physique des ahénés; l'apparition des maladies mentales au printemps ; la production des troubles de l'intelligence après une longue continuité de craintes et de peines; l'union de la mélancolie et de l'épilepsie; l'importance critique des flux hémorrhoïdaux dans la manie ; la difficulté de guérir la fohe qui se déclare passé l'âge de quarante ans, etc. Or, comme il n'y avait aucune superstition dans ces doctrines, il n'y avait non plus aucune barbarie dans le traitement qui était purement médical et consistait surtout en purgations par l'ellébore. Mais le traitement moral n'était pas inconnu des Grecs : Asclépiade, en effet, qui semble avoir réellement institué une méthode de traitement psychique, conseillait l'amour, le vin, la musique, le travail, et certains moyens spéciaux de fixer l'attention et d'exercer la mémoire. Il recommandait d'éviter la contrainte corporelle et permettait seulement d'attacher les fous les plus dangereux. Il n'est pas nécessaire d'entrer dans plus de dé-

tails ; ce que je viens de dire montre suffisamment que les Grecs avaient acquis sur la folie des notions exactes et qu'ils la considéraient comme une maladie à guérir par un traitement médical et un traitement moral appropriés.

Comment s'est-il fait que des idées si éclairées tombèrent en complet oubli? Cette question n'est en réalité qu'un des côtés d'un problème beaucoup plus général : Comment la haute culture esthétique et le magnifique développement intellectuel de la Grèce qui semblaient être des acquisitions définitives ont-ils pu se perdre dans la barbarie et l'obscurité du moyen âge? Ce serait dépasser de beaucoup les bornes de mon sujet que de retracer les causes de ce triste déclin ; il suffit de constater que la philosophie après s'être élevée si haut fut pour un temps submergée par le flot de la superstition et de l'ignorance et qu'il en fut d'elle comme si elle n'était jamais née. Lorsqu'enfin les lettres commencèrent à renaître, les choses n'en allèrent guère mieux : une scholastique vide et subtile, un mysticisme métaphysique absorbèrent l'attention d'hommes qui, rivaUsant à l'envi en discussions purement verbales et sans même s'accorder sur le sens des termes, juraient par l'autorité du divin Aristote et néghgeaient entièrement la vraie méthode de sa philosophie aussi bien que les faits dont elle s'occupe. Comme si la science ne consistait qu'en un enchaînement d'excogitations ingénieuses, ils ne tentèrent jamais d'observer les phénomènes de la nature et d'en rechercher les lois ; mais, laborieusement, « ils évoquaient leur propre esprit pour lui faire rendre des oracles. » La philosophie par conséquent n'était qu'un tissu de termes sans signification et de creuses subtilités métaphysiques.

A ces tendances de l'activité intellectuelle se joignait, grâce au détestable esprit qui inspirait l'enseignement des moines et la pratique monastique, un sombre et dur ascé-

tisme religieux.. Le corps n'était plus regardé qu'avec mépris comme un objet vil et dégradé : c'était le temple de Satan, la demeure des plaisirs charnels qui font la guerre à l'âme ; aussi fallait-il veiller et le tenir dans une sujétion constante, le crucifier chaque jour avec ses affections et ses jouissances. L'esprit emprisonné dans ce limon terrestre n'avait qu'une aspiration pure et impérissable, celle de s'en dégager. Telle était la doctrine monstrueuse des rapports de l'esprit et du corps. Où une théorie rationnelle de la folie aurait- elle pu trouver place dans un tel miheu de pensées et de sentiments ? N'y voir qu'une maladie était chose impossible. On l'attribuait à une opération surnaturelle, divine ou diabohque suivant le cas ; à une possession réelle de l'individu par quelque puissance supérieure du dehors i. Si les divagations de l'insensé prenaient un tour reUgieux, si son existence se consumait dans la pratique fanatique de quelque pénitence extraordinaire, — couchant durant des mois dans un marais, le corps nu exposé aux piqûres de tous les insectes venimeux, comme saint Macaire ; se tenant pendant la plus grande partie de sa vie au sommet d'un piUer de soixante pieds de haut, comme saint Siméon stylite ; ou arrivant à l'extrême vieillesse sans avoir jamais commis le péché de se laver les pieds, comme saint Antoine, le patriarche du monachisme ; — alors, il était réputé avoir atteint Tidéal de l'excellence humaine ; on le canonisait, il devenait un saint. Le plus souvent, son état était attribué à la possession du diable ou d'un autre malin esprit, ou encore à la dégradation d'une âme tenue en esclavage par le péché.

1. Les médecins les plus instruits ne faisaient que diminuer un peu la puissance du démon. Ils reconnaissaient l'existence « d'une préparation et disposition du corps, par le moyen du trouble des humeurs, donnant de grands avantages au démon pour s'en rendre maître; lequel trouble étant traité par drogues et potions médicales, le diable est mis dehors et n'a plus de pouvoir sur le corps. »

Soit pour une cause soit pour une autre, il était la juste victime du déplaisir divin et avait été en conséquence précipité de la haute dignité de créature à l'image de Dieu.

Il était dès lors naturel que, ayant de la folie une telle idée, les hommes traitassent celui qui, dans leur croyance, avait positivement le diable au corps, comme ils eussent traité le démon lui-même s'ils avaient eu la bonne fortune de s'en emparer. Quand le misérable n'était pas mis à mort comme hérétique ou comme criminel, on l'enfermait dans un cachot et on l'y enchaînait. 11 y gisait sur la paille et c'était à travers des grilles qu'on lui jetait sa nourriture et qu'on enlevait son fumier. Les oisifs en quête de spectacles venaient le voir comme on va voir les bêtes sauvages, par passe-temps ; on le tenait en respect avec le fouet ou quelque autre moyen de châtiment ; il était plus négligé et plus maltraité que s'il eût été une bête féroce. Bien des fous, aussi, furent sans doute exécutés comme sorciers ou comme ayant, par sorcellerie, conclu un pacte avec Satan. Lorsqu'on y réfléchit, quelle démonstration frappante de la condition intellectuelle générale à cette époque et du changement accomph depuis lors, que cette absolue désuétude où sont tombés les mots de magie noire, sorcellerie, possession démoniaque, etc! Ils ne diraient plus rien, à qui les entendrait, de nos jours. Ils représentaient autant de fictions imaginées pour expliquer des faits dont plus d'un, sans doute, était du domaine de la folie.

Or, un fait dont les exemples abondent dans l'histoire, c'est que la pratique subsiste souvent longtemps après que la théorie qui l'a inspirée a perdu tout crédit. Il ne faut donc pas s'étonner que la barbarie dans le traitement des fous ait survécu à la croyance aux possédés ; mais on est justement surpris qu'elle ait pu se prolonger jusqu'au commencement de ce siècle. Cette anomalie apparente trouve son expUcation, je crois, si l'on songe que,

dans le domaine de l'esprit, les idées métaphysiques ont prévalu bien après que la science inductive avait envahi et conquis les autres départements de la Nature. La théologie et la métaphysique ayant des intérêts communs furent naturellement amenées à s'allier étroitement, afm de conserver l'entière possession du domaine de l'esprit et de mettre une limite aux progrès de la recherche inductive. De par leurs notions favorites sur la nature de l'esprit et ses rapports avec le corps, on regardait comme impossible et on eût dénoncé comme un sacrilège d'aborder l'étude de ces choses par l'observation physique et médicale. Supposer qu'on pouvait pénétrer au plus secret du sanctuaire de la nature par l'humble porte des fonctions somatiques, quelle glorification impie et injustifiable du corps, ce foyer de toute impureté, ce vase corruptible formé sur la terre et de la terre ! Quelle abominable dégradation de l'esprit, incorruptible, céleste et venu des cieux, participant enfin de l'immortalité divine! Quiconque eût osé proposer cette doctrine aurait été certainement mis à mort comme blasphémateur et comme hérétique. Et cependant , il eût fallu le proclamer bienfaiteur de l'humanité. De toutes les fausses croyances professées par l'humanité, il est impossible de dire laquelle a eu les plus pernicieux effets; mais on peut affirmer que peu d'erreurs de doctrine ont fait plus de mal que la notion théologique des rapports du corps et de l'esprit.

La tendance de la spéculation métaphysique n'était guères moins hostile à l'investigation des fonctions mentales par l'étude du physique. Lorsque, à force de lutter, les métaphysiciens eurent réussi à sortir des pures querelles de mots et se furent appliqués à l'examen des phénomènes mentaux, la méthode employée négligea toute une face des choses. Ce fut un système d'observation mentale purement intime ; chacun regarda au dedans de soi et donna comme philosophie ce que cette introspection lui avait

révélé. L'observation extérieure de l'esprit dans toutes ses diverses manifestations et celle des conditions organiques de toute action mentale furent rejetées. Or toute la connaissance de l'action mentale s'acquérant ainsi par l'observation intérieure du moi, les hommes devaient naturellement se former, d'après leur expérience personnelle, des opinions qu'ils appliquaient ensuite à l'état mental des fous. Comme ils se sentaient la conscience du bien et du mal et la puissance de vouloir faire le bien et ne pas faire le mal, ils ne mirent pas en doute que le fou n'eût lui aussi une conscience également nette, une volonté également puissante, et ne pût, s'il voulait, maîtriser le désordre de ses pensées et de ses actions. Le cachot, la chaîne, le fouet et les autres modes de châtiment demeurèrent, en conséquence, d'usage constant comme moyens de coercition. Par suite on vit alors des scènes de folie dont on n'aura plus désormais le spectacle, « car elles n'étaient pas simplement le produit de la maladie, mais celui de la maladie aggravée par les mauvais traitements. » Soit donc sous l'influence de la notion théologique faisant de la folie l'œuvre de Satan, soit par l'effet des vues erronées de la spéculation métaphysique, il arriva que la barbarie prévalut et qu'elle était encore méthodiquement pratiquée de mémoire de la génération présente. Gela est triste à dire, mais pour tout ce qui a trait à la nature des affections mentales et au mode de traitement qui leur convient, l'humanité n'a pas reçu de la théologie ou de la métaphysique le moindre bienfait ; elle ne leur a dû que beaucoup d'erreurs et des souffrances infinies.

Mais enfin, les hommes reconnurent que la folie est une maladie et que, comme toutes les autres maladies, elle peut être soulagée ou guérie par des soins médicaux et moraux ; ils en revinrent au point où en étaient les Grecs ; et la lutte commença pour nous dégager des hens d'une théologie erronée et d'une métaphysique pernicieuse. Nous n'en

INTRODUCTION i3

sommes point encore complètement sortis. Bien des gens montrent un ardent désir et s'efforcent énergiquement d'interdire à la recherche physique les fonctions supérieures de l'esprit et particuUèrement le prétendu sens moral et la volonté; et c'est encore la vieille tendance métaphysique qui détermine, dans les affaires où la Mie est alléguée et la responsabilité mise en question, le critérium consacré et suivi par les tribunaux. Pour peu qu'un fou soit supposé connaître qu'il fait mal ou qu'il agit contrairement à la loi en s' abandonnant à un acte de violence, il est tenu pour non moins responsable que l'homme de bon sens. Les conclusions auxquelles conduit l'observation du moi intime dans un esprit sain sont rigoureusement appliquées aux phénomènes d'un esprit malade. Autant vaudrait solennellement décréter que le désordre et la violence des convulsions ne se doivent pas mesurer autrement que l'ordre et la méthode des mouvements volontaires, et que tout individu pris de convulsions et ayant conscience de son état qui dépasse la mesure doit être puni comme criminel. L'infortuné patient, ou quelqu'un pour lui, pourrait objecter, il est vrai, en toute innocence, que la nature même des convulsions exclut l'idée d'un contrôle efficace de la volonté; mais le métaphysicien fort de ce qu'il a vu en dedans de lui-même lui répliquera : il est certain d'après l'expérience que l'homme a le pouvoir de contrôler ses mouvements ; vos mouvements convulsifs sont une preuve patente aux yeux de tous que vous n'avez pas exercé ce pouvoir; donc vos convulsions sont un crime et justement punissables. Ce parallèle pathologique est scientifiquement exact, et plus d'une fois la justesse en a été prouvée d'une manière frappante et terrible par les conséquences du critérium légal de responsabilité. Il est certain, en effet, que, par l'application de cette règle, bien des individus incontestablement fous, devenus homicides non pour n'avoir pas voulu mais pour n'avoir pas pu exercer

sur leurs actes un contrôle efficace, ont été ou sont encore de temps en temps exécutés comme criminels purs et simples. Si effroyable et si exagérée que puisse paraître cette assertion, je crois qu'il n'y a pas, dans ce pays ou dans tout autre pays civilisé, un seul médecin ayant la pratique et l'expérience des fous, qui hésitât à la certifier.

Nul aujourd'hui parmi ceux qui s'occupent du traitement des affections mentales, ne met en doute qu'il s'agisse de combattre le trouble fonctionnel d'un organe du corps, du cerveau. Quelle opinion quel'onprofessetouchant la nature essentielle de l'esprit et touchant son indépendance de la matière, il est unanimement admis que les manifestations de l'esprit se font par le système nerveux et sont affectées par la condition des parties de ce système y contribuant. Si ces parties sont en santé les mafestations sont elles-mêmes saines ; si les organes sont malades, les manifestations sont maladives. L'insanité est en fait un dérangement du cerveau produisant un dérangement de l'esprit ou, pour en définir la nature avec plus de détail, c'est un trouble des centres nerveux cérébraux, organes spéciaux de l'esprit, produisant un désordre de l'intelligence, du sentiment ou de l'action, soit ensemble soit séparément, à un degré et d'une espèce suffisants pour rendre l'individu incapable des relations ordinaires de la vie i.

L'opinion que la folie est une maladie de la portion prétendue immatérielle de notre nature doit être considérée comme irrémissiblement condamnée désormais, jusque dans son expression la plus moderne. Les arguments qu'on a allégués en sa faveur, c'est-à-dire que la

1. Physiologiquement, l'esprit ipent être défini : un terme général exprimant la somme totale des fonctions du cerveau que nous appelons intelligence, sentiment et volonté. Par « désordre de l'esprit » on entend un désordre quelconque de ces fonctions.

folie est due parfois à des causes morales et, d'autre part, cède parfois à un traitement purement moral, s'accordent fort bien avec la théorie d'un trouble matériel. Au contraire les arguments qui recommandent la théorie matériaUste contredisent absolument l'hypothèse spiritualiste, laquelle a de plus le désavantage d'être en dehors des conceptions accessibles à l'humaine raison.

L'assertion que la fohe est quelquefois produite par des causes morales est sans doute admissible ; mais il suffit d'y répondre : premièrement, que l'excitation excessive ou longtemps prolongée d'un organe quelconque y détermine généralement une altération physique et que, en cela, le cerveau subit simplement la loi commune à tout l'organisme ; secondement, qu'il est possible de produire, expérimentalement et par des causes purement physiques, un dérangement mental exactement semblable à celui que produisent les causes morales. De nombreux faits autorisent la science mentale inductive à poser comme généralisation qu'un état de conscience peut être modifié expérimentalement, par les agents qui modifient la constitution moléculaire des parties du système nerveux servant aux manifestations de la conscience. Qu'on voie, par exemple, comment le hachich ou l'opium modifie à un degré remarquable les conceptions relatives à l'espace, au temps, etc. Il n'est pas moins facile de détruire le second argument en faveur de l'immatériaUté de l'esprit aliéné, qu'on fonde sur l'influence positivement curative du traitement moral : les moyens moraux ont sur le fou un effet salutaire en rendant au repos des parties qui avaient besoin de repos et en stimulant l'activité des parties qui avaient besoin d'activité ; ils donnent le repos à la pensée et au sentiment malades ; ils mettent en jeu la pensée, la volonté et le sentiment sains.

Le but du médecin, dans le traitement de la folie, c'est

de faire agir, directement ou indirectement, les moyens dont il dispose sur les éléments nerveux en désordre. Or, en s' étudiant à atteindre ce but, il apprend vite combien sont nombreux les organes et les fonctions somatiques auxquels il a réellement à faire. Quand on définit l'esprit une fonction du cerveau, il ne faut pas, en effet, se méprendre et supposer par là que le cerveau soit le seul organe intéressé dans la fonction de l'esprit. Il n'est pas dans le corps un seul organe qui ne soit en relation intime avec le cerveau au moyen de ses fils de communication nerveuse ; qui ne soit, pour ainsi dire, en correspondance spéciale avec lui au moyen de fibres intermédiaires ; et qui, par conséquent, n'affecte plus ou moins manifestement, plus ou moins spécialement, la fonction du cerveau en tant qu'organe de l'esprit. Ce n'est pas assez de rappeler que les palpitations du cœur peuvent causer de l'anxiété et de l'appréhension ^t que les désordres du foie engendrent facilement des idées noires ; il y a de bonnes raisons de croire que chaque organe a sur la constitution et la fonction de l'esprit son influence propre, une influence spécifique encore impossible à déterminer scientifiquement parce qu'elle s'exerce sur cette vie mentale inconsciente qui est la base de toutes les pensées et de tous les sentiments dont nous avons conscience. Si l'on pouvait changer le cœur d'un homme et lui mettre dans la poitrine le cœur d'un autre individu, la circulation ne s'en ressentirait probablement pas, mais il n'en serait pas de même du caractère. La sympathie physiologique est si étroite entre toutes les parties associées dans la composition du corps que, pour l'étude physiologique de l'esprit, il est nécessaire de l'envisager comme une fonction de tout l'organisme, comme embrassant toute la vie du corps.

L'étude de faction mentale maladive a eu, entre autres résultats, celui de montrer clairement qu'il im-

'RODUCTIOM f7

ifluence de certains organes parition et la fonction de l'esprit. Il 3s où le trouble d'une fonction a its qu'on n'eût jamais obtenus par .'action calme et régulière de Toron peut dire aujourd'hui en toute possible d'étudier l'esprit par la de l'observation du moi, on n'arléthode seule à le bien connaître , ms le passé, cette méthode excluinfantera qu'erreur^ confusion et n de l'esprit admise par la théo- '■sique aussi bien que l'isolement iennent des autres sciences sont es phénomènes du dérangement lerniers temps la philosophie de ; pas plus que les gens chargés de icupaient de ces malheureux. Les blent pas s'être jamais avisés que Lt être de quelque signification, et me, leur méthode exclusive se fût impropre à l'observation des faits

[iment, depuis qu'on a reconnu la on traite les fous comme des ma- 3 systématiques ont été faites pour •écieux fournis par leur histoire et construction d'une science menen soit, aujourd'hui on peut poser 5table que l'emploi de la méthode idition essentielle pour arriver à la le de l'esprit, à une notion exacte iordres et à un traitement sûr de

t ce qui précède était nécessaire pour déblayer le

terrain et bien déterminer le point de vue où je me place, dans les pages suivantes ; mais j'ai encore quelque chose à dire avant d'aborder les questions spéciales qui font l'objet de ce livre.

A la différence des animaux inférieurs, l'homme en naissant n'est pas capable de mettre immédiatement et pleinement en jeu ses fonctions mentales ; au contraire, une longue et patiente éducation est nécessaire pour développer les facultés dont il est doué. Cette éducation, la chose est à noter, n'est, en ce qui concerne le physique, que le développement graduel des centres nerveux qui servent à l'esprit et à ses manifestations. Ce n'est qu'à force de s'exercer que l'homme apprend à marcher et à parler; et, quant à penser justement, la chose est si difficile que bien des gens arrivent à la tombe sans en avoir jamais été capables. Lorsqu'une blessure ou une maladie a détruit la partie du cerveau qui préside à l'expression des idées par le langage, comme c'est le cas dans l'affection connue sous le nom d'aphasie, l'infirme estobhgé de réapprendre lentement sa propre langue ; il est comme l'enfant qui ne sait pas encore parler ou comme l'individu apprenant un idiome étranger ; il lui faut habituer une autre partie du cerveau à exécuter le travail dont la portion endommagée n'est plus capable.

L'éducation a une si large part au développement de l'homme que, sans contredit, la manière dont une personne est élevée doit avoir une grande influence sur 1 epanouissement de son intelligence et la formation de son caractère. Ce qu'elle sera, ce qu'elle fera est nécessairement déterminé par ce qu'on a fait pour amener à leur pleine activité les aptitudes de sa nature. Mais si grand que soit le pouvoir de l'éducation , ce n'est cependant qu'une force rigoureusement hmitée. Elle est limitée par la capacité inhérente à la nature de l'individu et ne peut agir que dans le cercle plus ou moins resserre d une ne-

cessité préexistante. Il n'y a pas d'éducation au monde qui puisse faire porter des raisins à un prunier ou des figues à un chardon ; de même aucun être mortel ne peut aller au delà de sa nature et il sera toujours impossible de construire avec quelque stabilité une intelligence ou un caractère sur les fondations d'une nature mauvaise. L'éducation ne peut évidemment agir, d'une part, que dans les conditions imposées par l'espèce ; d'autre part, que dans les conditions imposées par l'organisation individuelle. Quant au premier point, elle peut seulement déterminer ce qui est prédéterminé dans l'organisation du système nerveux et dans le mécanisme du corps en relation avec ce système ; elle ne peut pas faire qu'un homme vole comme un oiseau, ait la vue aussi perçante que l'aigle, ou coure aussi légèrement qu'une antilope. Quant au second point elle ne peut encore que rendre effectives les virtuahtés de la nature humaine; ehe ne peut pas faire de tout individu venant au monde un Socrate ou un Shakespeare.

Lorsque l'astrologue croyait pouvoir prédire le sort d'un mortel en observant l'étoile qui se trouvait à l'ascendant au moment de sa naissance, il ne laissait pas que d'y avoir en fait un certain fondement dans ses spéculations, bien que le fait ne fût point celui qu'il imaginait. L'astrologue voyait bien que toute vie humaine a sa destinée, mais il lui manquait de voir que cette destinée est faite par les ancêtres et se reçoit par héritage. Il n'est au pouvoir ni du microscope ni de la chimie ni d'aucune science à notre usage, de nous faire distinguer l'œuf humain de l'œuf d'un quadrupède ; il est pourtant bien certain que la nature du premier doit à l'hérédité quelque chose par quoi se développe, dans les conditions voulues, la forme humaine, et que l'autre a de même hérité quelque chose par quoi se développe, dans les circonstances convenables, la forme d'un quadrupède.

Non-seulement l'œuf humain trouve dans sa nature cette destinée spécifique, mais, dans chaque œuf en particulier, l'hérédité individuelle prépare la destinée propre de l'individu. Les hommes se ressemblent beaucoup, mais chaque individu diffère à quelque égard de tous les autres individus existant actuellement, ou même — on peut le supposer en toute confiance — ayant jamais existé ou devant jamais exister. Et ce n'est point là une différence due à l'éducation ou aux circonstances, mais une différence fondamentale, une différence de nature que ni l'éducation ni les circonstances ne peuvent extirper. Placez dès la naissance deux personnes dans des conditions identiques, soumettez-les à la même éducation et, à la fin, elles n'auront pas plus l'esprit exactement fait sur le même moule ou de la même capacité qu'elles n'auront les mêmes traits et le même visage. Chacune d'elles est sous l'empire de la loi d'évolution ; sous l'empire des antécédents dont elle est le conséquent. Celle-ci ne peut pas plus devenir celle-là qu'un chêne ne pourrait devenir un orme, quand même les germes de tous deux auraient été plantés dans le même sol. chauffés par le même soleil et arrosés par les mêmes pluies. Chacun d'eux déploierait des nuances qui, par l'effet de la sélection naturelle aboutiraient finalement à des variétés de caractère distinctes. Il y a pour l'homme une destinée que ses ancêtres lui ont faite, et nul, fùt-il capable de le tenter, ne peut échapper à la tyrannie de son organisation.

Cette puissance de l'hérédité dans la détermination du naturel de tout individu, qui lorsqu'on l'aura rendue bien évidente ne paraîtra plus qu'une vérité banale on 1 a de tout temps reconnue plus ou moms distmctement. Salomon proclamait, comme un mérite spécial que l'homme de bien laisse un héritage aux en ants de ses enfants; et, d'un autre côté, il est dit que Imiquite des Ïes r tombera sur les enfants en la troisième et en la

quatrième génération. Non pas que le défaut du père doive nécessairement reparaître chez l'enfant sous la même forme ou sous une forme quelconque reconnaissable : il peut se transformer à la seconde génération ou demeurer tout à fait latent et se montrer seulement sous une forme quelconque à la troisième ou à la quatrième; mais, entraîné dans le courant de la filiation, il circule dans toute la descendance du premier ancêtre, tantôt apparaissant à la surface, tantôt caché dans les profondeurs, jusqu'à ce que de deux choses l'une : ou bien il soit annulé par les bienfaisantes influences d'heureux croisements, ou bien il arrive à un développement pathologique qui détermine le déclin et l'extinction de la famille.

C'était un proverbe en Israël que, lorsque les pères ont mangé des raisins verts, les dents des enfants sont agacées ; et l'on ne s'y étonnait point que ceux dont les pères avaient lapidé les prophètes dussent rejeter Celui qui avait été envoyé parmi eux : « Vous êtes les enfants de ceux qui ont lapidé les prophètes. » L'institution des castes chez les Hindous paraît avoir eu pour origine la connaissance du rôle considérable de l'hérédité et de son influence dans le développement de l'homme. Cette fatalité inexorable et terrible qui, dans la tragédie grecque, tient une si grande place et si élevée, et contre laquelle les héros grecs luttaient virilement tout en se sachant d'avance inévitablement marqués pour la défaite, qu'était-ce, sinon un corps donné pour ainsi dire à ce sentiment profond que notre être actuel dépend inévitablement de tout ce qui a précédé dans le passé? « Bénis le sort qui t'a fait naître à Athènes, dit l'auteur de la Religio Meclici, mais entre tant de bienfaits dont tu dois remercier les Dieux, lève une main au ciel et bénis-le de t' avoir fait naître de parents honnêtes et de ce que la modestie, l'humilité et la véracité ont été enfer-

mées dans le même œuf et sont venues au monde avec toi. C'est pour cela que tu peux trouver la félicité dans une vertu précoce et marcher de bonne heure et longtemps dans la route du bien ; c'est pour cela que tu peux plus facilement sentir que le vice est contraire à la nature et résister souvent au mal par la seule force de ton tempérament. » En voyant l'intelUgence et le soin apportés par l'homme à la sélection et à l'appareillement des chevaux, des bœufs et des chiens, on s'étonne de l'insouciance où il est à cet égard pour sa propre espèce. Il découvre clairement que, chez les animaux, les qualités bonnes ou mauvaises passent d'une génération à l'autre par transmission héréditaire, et il agit habituellement comme si les mêmes lois ne lui étaient pas applicables; comme si le perfectionnement de la race humaine pouvait être chose de pur accident; comme si la destinée du criminel ou du fou était déterminée, non par l'action de lois naturelles, mais par une dispensation spéciale d'origine trop haute pour être accessible à nos recherches. Quand donc l'homme apprendra-t-il qu'il n'est le roi de la nature que par la seule vertu du jeu des lois naturelles? Quand se persuadera-t-il que, par l'étude de ces lois et en se conformant délibérément à leurs données, il peut se faire lui-même en toute connaissance sa propre destinée?

Bien que l'influence des antécédents héréditaires sur le caractère de l'individu soit un fait reconnu par des hommes de tout état et de toute condition, la valeur considérable de ce fait, au point de vue de la responsabilité morale, n'a pas obtenu la sérieuse considération qu'elle mérite. La loi est faite et mise en vigueur d'après cette supposition que toute personne d'un certain âge, arbitrairement fixé comme l'âge de discrétion, jouissant d'ailleurs de sa raison, est capable de la connaître et d'y obéir. Lors donc que la loi est violée, la peine infligée est en^proportion de la nature du délit, et non pas en pro-

portion de la responsabilité morale positive du délinquant. Le législateur n'a pas à s'inquiéter des individus ; il doit nécessairement présumer pour ce qui est du discernement du bien et du mal un type uniforme de capacité mentale, et pour ce qui est de la résistance auK impulsions illégitimes, un type uniforme de force morale ; il n'y a d'exception que pour les enfants en bas âge et les personnes non saines d'esprit.

Il n'est pas douteux cependant que cette présomption n'est pas rigoureusement d'accord avec les faits, et que, en réalité, beaucoup de gens, sans être positivement imbéciles ou fous, sont néanmoins en ce qui concerne la responsabilité morale, au-dessous de la moyenne de l'humanité. Ceux-là ont reçu les mêmes enseignements que tout le monde, ils en ont la connaissance théorique parfaite, mais ils ne se les sont pas assimilés. Les principes qu'on leur a inculqués n'ont jamais eu sur leur esprit cette prise solide qu'ils ont sur les natures saines et bien constituées. Quoi qu'on puisse dire, en effet, la nature d'un individu ne peut s'assimiler, c'est-à-dire identifier à son espèce propre, que ce qui est apte à compléter son développement particulier; et, ce complément, une affinité inhérente le lui fera trouver au miheu des conditions diverses de son existence. A la fin du chapitre de la vie l'homme sentira, pensera, agira suivant son espèce. Le scélérat n'est pas scélérat par un choix délibéré des avantages de la scélératesse qui ne sont que duperie, ou pour les jouissances de la scélératesse qui ne sont qu'embûches ; mais par une inclination de sa nature faisant que le mal lui est un bien et le bien un mal. Le fait qu'il cède à l'attrait du plaisir actuel en dépit des chances ou de la certitude d'un châtiment ou d'une souffrance future, est souvent la preuve non-seulement d'une affinité naturelle pour le mal mais d'un défaut d'intelligence et d'une faiblesse de la volonté. Les directeurs de prison les

plus réservés et les plus expérimentés sont amenés tôt ou tard à se convaincre qu'il n'y a aucun espoir de réformer les criminels d'habitude. « Les tristes réalités que j'ai observées, dit M. Chesterton, me contraignent à dire que les neuf dixièmes au moins des malfaiteurs d'habitude n'ont ni le désir ni l'intention de renoncer à leur genre de vie. Ils

aiment les vices auxquels ils se sont adonnés « 0

« Dieu! que c'est donc bon de voler! quand encore j'aurais « des millions je voudrais tout de même être voleur, » ai- je entendu dire à un jeune coquin i. »

Platon pensait que le méchant doit sa méchanceté à son organisation et à l'éducation ; en sorte que ses parents et ses maîtres étaient seuls à blâmer. D'autres philosophes éminents, parmi lesquels Hippocrate, ont soutenu qu'il n'est pas un vice qui ne soit le fruit de la folie. (( L'homme ne pèche point mais il est possédé à un degré quelconque ; voilà la bonne théologie, y> dit le savant Gasaubon 2.

De nos jours une telle doctrine serait condamnée comme mettant la société en péril et comme écartant de l'homme dépravé la crainte salutaire des conséquences pénales de ses actions; crainte dont l'effet est de le détourner du mal et de le déterminer à agir suivant la loi et suivant le bien. Cependant, à aller au fond des choses, peut-être trouverait-on que, en définitive, la différence est petite entre condamner le criminel avec colère et le mettre en prison, ou bien le condamner avec plus de chagrin que de colère et le séquestrer, de la même manière, dans ce qu'on appelle un Asile. Il est probable que ce changement ne ferait ni augmenter ni diminuer le nombre des crimes commis dans l'année.

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