Révélations de la vie de prison, par G. L. Ciiesterton
2. Traité de l'enthousiasme tel qu'il est, c'est-à-dire un ePFet du naturel et non pas, comme beaucoup s'y sont trompés, une inspiration divine ou une possession démoniaque, par Méric Casaubon, docteur en théologie.
On ne manquera pas de dire que, si le crime devait être considéré comme le fruit de la folie, toute punition du criminel serait injuste et qu'il faudrait alors avoir pitié du misérable et le traiter avec bienveillance. Mais, en réalité, est-ce que Ton ne punit pas la folie, si peu qu'on veuille le faire ? Les mesures que la nécessité contraint de prendre dans l'intérêt même du fou et pour la sécurité publique constituent une véritable peine. C'est lui infliger une peine ou, tout au moins, ce qu'en général il considère comme une cruelle souffrance, que de le priver de sa liberté, de le confiner dans un asile et de Fassujétir à la discipline de ce genre d'établissement. D'ailleurs, il n'est pas douteux que le meilleur traitement c'est le travail, lorsque le fou est capable de travailler ; et, vraisemblablement, le nombre des guérisons dans les asiles serait bien plus grand si le travail y pouvait devenir la règle et si l'on pouvait y astreindre davantage les patients. Il est assez probable que l'ancienne méthode de traitement, dure et inhumaine, réussissait à ramener à la raison un petit nombre d'individus dont le régime moderne beaucoup plus doux ne parvient pas à stimuler l'esprit suffisamment pour les contraindre à d'énergiques retours sur eux-mêmes, condition première de la guérison dans bien des cas. Pareillement, tout en ayant compassion du criminel, il serait toujours nécessaire de le mettre hors d'état de commettre de nouveaux méfaits, car la société a évidemment le droit d'avoir cette exigence; et sans manquer de bienveillance, la véritable charité pour lui et pour les autres serait encore de lui imposer l'espèce de disciphne la plus capable de le ramener, si faire se peut, à la santé de l'esprit, fût-ce un travail pénible dans la mesure de ses forces. Si l'on est convaincu que notre système pénitentiaire est le meilleur qui se puisse imaginer pour prévenir le crime et réformer le criminel, on peut être certain que c'est aussi le meilleur traitement
pour cette sorte de folie dont souffrent les criminels, La crainte des fâcheuses conséquences pratiques que la société en pourrait ressentir ne doit donc pas nous empêcher de regarder ces misérables comme les infortunées victimes d'une organisation vicieuse et d'une mauvaise éducation. En effet, de nos jours, il semblerait juste de dépouiller ce sentiment vindicatif de retaliation qui pourrait bien se trouver au fond de toute pénalité légale, et de renoncer aux mesures de répression qu'il a inspirées. La société ayant fabriqué ses criminels n'a guère le droit, cela même importât-il à son salut, de les traiter avec un esprit de colère et de vengeance.
C'est pour ainsi parler d'hier seulement qu'on s'est mis en quête de savoir comment se font les criminels. Il en était d'eux, en grande partie, comme autrefois des lunatiques. Lorsqu'on avait dit de ceux-là qu'ils étaient dépravés et de ceux-ci qu'ils étaient fous, on croyait avoir rendu toute autre explication inutile et tout examen ultérieur superflu. Il est pourtant certain que lunatiques et criminels sont des articles fabriqués tout aussi bien que les machines à vapeur et les presses à indiennes ; seulement les procédés de la fabrication organique sont trop compliqués pour que nous puissions les suivre. Il n'y a point d'accidents ni d'anomalies dans Tunivers ; tout arrive par une loi et tout atteste une causalité ; l'affaire de la science est précisément de découvrir les causes et la loi de leur action. Rien n'est fortuit, rien n'est surnaturel dans l'impulsion au bien ou dans l'impulsion au mal ; l'une et l'autre sont le produit de l'hérédité et de l'éducation ; et la science ne peut pas plus se contenter de l'explication qui attribue celle-là à la grâce du ciel et celle-ci à la malice du démon qu'elle ne peut se contenter de l'exphcation de la folie par la possession diabolique.
Les investigations auxquelles on a procédé sur l'his-
toire personnelle des criminels et sur celle de leurs familles sont peu nombreuses et imparfaites ; elles suffisent toutefois pour inspirer de sérieuses réflexions. Un fait que ces enquêtes ont mis fortement en relief c'est que le crime est souvent héréditaire; c'est que tout comme l'hérédité frappe pour ainsi dire les traits corporels et le caractère de l'homme au moule de ses parents, de même elle lui imprime leurs mauvaises passions et leurs fâcheuses tendances. Du vrai voleur, parodiant ce qu'on dit du vrai poëte, on peut répéter qu'il naît, qu'il ne devient pas voleur. C'est du reste ce que l'observation des phénomènes de l'hérédité devait faire prévoir. En vain certains théologiens, très-disposés à faire cadrer à toute force l'ordre de la nature avec ce que cet ordre devrait être d'après leurs notions , repousseront une doctrine qui met simplement l'hérédité d'un sens immora.1 à la place de l'hérédité d'un sens moral ; il finira par leur être impossible, sur ce point comme sur tant d'autres, de discuter contre les faits. Par surcroît d'infortune, beaucoup de criminels sont non-seulement engendrés, conçus, nourris dans le crime, mais ils y sont instruits dès l'enfance ; si bien que, chez eux, l'instinct criminel originaire acquiert une puissance contre laquelle tous les efforts subséquents pour les ramener au bien demeurent inefficaces.
Tous ceux qui ont étudié les criminels savent qu'il existe une classe distincte d'êtres voués au mal, dont la horde se rassemble dans nos grandes villes au quartier des voleurs, se livrant à l'intempérance, aux rixes, à la débauche, sans souci des liens du mariage ou des empêchements de la consanguinité et propageant toute une population criminelle d'êtres dégénérés. Car c'est encore un autre fait d'observation, que la classe criminelle constitue une variété dégénérée ou morbide de l'espèce humaine, marquée par des caractères particuliers d'infério-
rité physique et mentale. Cette sorte d'individus, a-t-on justement dit, est aussi distinctement reconnaissable de la classe des ouvriers honnêtes et bien nés qu' « un mouton à tête noire l'est de toutes les autres races de moutons. » Aussi un agent de la sûreté ou un directeur de prisons, pour peu qu'il ait quelque expérience, les désigne-t-il sans difficulté dans la foule la plus mêlée, à l'église ou au marché i. Un air de famille les dénonce comme compagnons « marqués, notés et signalés par la main de la nature pour l'œuvre de honte. » Scrofuleux, souvent difformes, la tête anguleuse et mal conformée, ils sont stupides, fainéants, rechignés, dénués d'énergie vitale et souvent épileptiques. En général leur intelligence est médiocre et défectueuse, bien qu'ils soient excessivement rusés, et beaucoup d'entre eux sont faibles d'esprit ou imbéciles 2. Les femmes sont laides de visage, sans grâce ni dans l'expression ni dans les mouvements. Les enfants, qui deviennent criminels de bonne heure, ne montrent pas l'aptitude à l'éducation des classes laborieuses supérieures; les facultés d'attention et d'application sont chez eux très-incomplètes, la mémoire est mauvaise, ils n'apprennent qu'avec lenteur; beaucoup d'entre eux sont faibles et d'esprit et de corps, et quelques-uns même positivement imbéciles. M. Bruce Thomson, que sa position officielle de médecin de la prison générale
1. De l'hérédité du crime, par J. B. Thomson. Journal of mental Science, vol. XV, p. 487.
2. Tous les employés des prisons savent fort bien que les mendiants voleurs sont en général des individus d'intelligence faible, qui errent à travers le pays, rôdent autour des maisons et volent ou mendient suivant que i'occasion se présente; c'est surtout par eux que sont commis l'incendie, le viol et quelques autres crimes. Dans le Cumberland, il y a quelques années, l'usage était établi de les arrêter et de les emprisonner dès qu'ils avaient mis le pied sur le territoire du comté. Il en résulta presque immédiatement un accroissement considérable du nombre des admissions à la maison locale d'ahénés. On les y envoyait de la prison comme atteints d'imbécillité ou de dérangement d'esprit.
d'Écosse a mis à même d'observer des milliers de détenus, déclarait n'en avoir pas connu un seul doué du moindre talent esthétique; il n'en avait jamais vu un seul capable de faire une esquisse, une pièce de vers ou quelque machine ingénieuse K Les criminels invétérés, dit-il, n'ont point de sens moral, ils ont positivement l'imbécillité morale; leur insensibilité morale est si grande qu'en présence de la tentation ils n'ont, contre le crime, aucun pouvoir sur eux-mêmes. D'environ cinq cents meurtriers qu'il a connus, il ne peut pas affirmer que plus de trois aient éprouvé un rem^ords quelconque. Entre autres témoignages corroborant le sien, il cite l'opinion d'un médecin de ses amis, très-habile observateur, connaissant bien la folie et ayant du monde des prisons une longue expérience. Ce praticien se déclarait absolument convaincu du manque absolu des sentiments moraux ou de leur dépravation complète chez les criminels, en même temps que de la force des mauvais penchants dans ces natures intraitables. « Dans tout le cours de ma pratique, ajoute M. Thomson, je n'ai jamais vu une accumulation de caractères morbides comme celle dont j'avais le spectacle, lorsqu'après la mort d'un détenu, j'examinais son cadavre. Il n'en était peut-être pas un seul dont on pût dire qu'il était mort de telle maladie, car presque chacun des organes du corps était plus ou moins malade et, si quelque chose m'étonne, c'est que la vie pût être supportée par un organisme aussi altéré. Le moral ne semble pas, chez eux, moins malade que le physique : et si le régime de la prison restitue au corps un peu de santé, je doute que l'esprit en éprouve le même bienfait ou même qu'il s'améHore le moins du monde. Après dix-huit ans de séjour dans les prisons et d'expé-
1. Peut-être, cependant, ses remarques sur ce point constituentelles une exception, car d'autres employés des prisons n'ont point observé ce même genre d'incapacité.
rience des criminels, j'estime que les neuf dixièmes d'entre eux sont d'une intelligence au-dessous de la moyenne, mais que tous sont excessivement rusés ^ . »
Ainsi, en nous appuyant sur l'autorité de ceux qui les ont étudiés, nous pouvons admettre qu'il existe une classe de criminels marquée par la défectuosité de l'organisation physique et mentale, et que ce défaut naturel, qui positivement détermine le cours de leur vie, a pour conséquence un dénuement extrême ou une absence totale de sens moral. Mais à ces résultats patents de l'observation directe des crimihels invétérés, s'ajoutent d'autres faits importants décélés par l'enquête sur leurs familles : La proportion est considérable de ceux qui sont faibles d'esprit ou épileptiques, qui deviennent fous ou qui descendent de famille où existait la folie, Tépilepsie ou quelque autre névrose ; et les affections dont ils meurent sont principalement les affections tuberculeuses et les maladies du système nerveux. Le crime est une sorte d'émonctoire par lequel s'écoulent leurs tendances malsaines ; ils deviendraient fous s'ils n'étaient pas criminels et c'est parce qu'ils sont criminels qu'ils ne deviennent pas fous.
r Le crime n'est donc pas, dans tous les cas, simplement le fait de céder à un penchant vicieux ou à une mauvaise passion qu'on eût pu réprimer en exerçant sur soi le contrôle ordinaire; c'est parfois, et très- clairement, le résultat d'une véritable névrose qui a des rapports étroits par sa nature et son origine avec d'autres névroses, et spécialement avec l'épilepsie et les névroses délirantes. Or,
1. Dans la classe criminelle, comme dans toutes les races ou les familles où s'observe une dégénération physique, les anomalies sont fréquentes : par exemple les difformités de l'épine vertébrale, le bégaîment, l'imperfection des organes du langage, le pied-bot, le bec-de-lièvre, la surdité, la cécité congéniale, la paralysie, l'épilepsie, la scrofule, qu'accompagnent presque toujours la faiblesse d'esprit congénitale. — Bruce Thomson, loc. cit.
cette névrose est elle-même le résultat physique des lois physiologiques de la production et de l'évolution. Gomment s'étonner que la psychose criminelle qui n'est que le côté mental de la névrose soit, dans la plurahté des cas, une maladie incurable, et que le châtiment soit impuissant à produire une réforme durable? Le chien est retourné à ce qu'il avait vomi, et la truie après avoir été lavée s'est vautrée de nouveau dans le bourbier. Une véritable réforme impliquerait la rë-formation du naturel de l'individu; mais commentée qui s'est formé par la succession des générations pourrait-il se rë- former dans le terme d'une seule vie? Un more changerait-il sa peau et un léopard ses taches i ?
Lors donc qu'on considère les formes les plus décidées de la malfaisance humaine, et qu'on examine les causes et la nature de la dégradation morale dont elles témoignent, on s'aperçoit qu'elles ne sont pas seulement du domaine du moraliste ou du prédicateur, mais qu'elles appartiennent très-justement à la science positive et à son étude. La notion métaphysique qui fait de l'homme un être abstrait, doué pour le bien et contre le mal d'une certaine capacité morale invariable, n'est pas plus appUcable à tout individu venu au monde que la notion d'une certaine puissance intellectuelle fixe et constante ne serait applicable à tous indifféremment, au génie, à l'imbécile, à l'idiot. Par un phénomène tout naturel l'entendement a des degrés, depuis l'intelligence supérieure jusqu'à l'idiotie ; et de même, par un phénomène naturel, entre l'énergie suprême d'une volonté bien formée et l'absence totale de sens moral, il y a des degrés dans la force morale. D'ailleurs entre l'intelligence et la force morale il n'y a pas dépendance réciproque au point
1. Pour ces citations bibliques et celles du chapitre suivant je reproduis la version d'Osterwald. — (Traducteur.)
que tous deux doivent varier à la fois, l'une croissant ou décroissant suivant que l'autre croît ou décroit ; l'expérience prouve, au contraire, que beaucoup d'intelligence peut se trouver uni à peu de moralité, et beaucoup de moralité à peu d'intelligence.
Entre le crime et l'insanité, il existe une zone neutre ; sur un de ses bords, on n'observe qu'un peu de folie et beaucoup de perversité; à la limite opposée la perversité est moindre et la folie domine. Pour estimer à sa juste mesure la responsabilité morale du peuple infortuné qui se meut dans cette zone, il faudrait renoncer d'abord au critérium métaphysique delà responsabilité aussi bien qu'à l'idée théologique attribuant au démon le vice et le crime. Ce n'est qu'en procédant par voie d'observation et d'induction, qu'on pourra arriver à des généralisations exactes et correctes touchant l'origine des sentiments moraux, les lois de leur développement, et les causes, la marche et les variétés de leur dépravation. Ici, comme dans tout le reste de son domaine, le but doit être de découvrir les lois de la nature en l'interrogeant avec patience et non pas d'inventer des théories en invoquant notre propre esprit pour lui faire rendre des oracles. Ce doit être un axiome scientifique qu'il n'est pas d'étude à laquelle la méthode inductive ne soit applicable ; toute prétention d'en prohiber l'emploi, au nom d'une autorité quelconque, doit être combattue et repoussée avec la plus grande énergie comme une attaque mortelle au principe fondamental de l'investigation scientifique. Quand nous saurons mieux ce que c'est que le crime, il se peut que nous nous gardions bien de traiter les criminels comme nous traitons aujourd'hui les fous, mais il est probable que nous aurons pour eux d'autres sentiments et plus de tolérance. Mieux instruits de ce qui fait défaut dans leur organisation nous aurons pour eux des sentiments moins hostiles ; tout au moins serons-nous portés à l'indulgence
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pour tous ces sujets équivoques habitant la zone neutre entre l'insanité et le crime, de même que, de mémoire d'homme, le sentiment général envers les fous a été complètement transformé grâce à l'étude de la folie par la méthode positive.
Il y a avantage à reconnaître la vérité d'un principe même quand le temps n'est pas venu encore pour son application, même lorsqu'il semble utopique et n'excite que la raillerie des gens pratiques. Même alors, en effet, il modifie lentement les sentiments et les idées, il opère sur les préjugés comme un dissolvant et, malgré des difficultés en apparence insurmontables, il tend par des degrés à peine perceptibles à s'incorporer dans les faits. En un mot, la reconnaissance sincère d'un principe vrai est une sorte de prophétie qui produit par elle-même son propre accomplissement, et l'idée utopique d'un siècle devient souvent l'idée vulgaire du siècle suivant.