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CHAPITRE VII

Manie consécutive à l'épilepsie; son caractère furieux. - Epilepsie larvée. — Désordre mental précédant l'attaque epileplique. — Névrose épileptiforme se manifestant par des accès périodiques d'aliénation mentale; exemples. — Description des symptômes de la folie épileptique; symptômes qui précèdent et annoncent une attaque ; symptômes dans la forme bénigne et dans la forme la plus grave de la maladie ; symptômes qu'on observe quand l'épilepsie date de très-longtemps. — États de conscience particuliers dans l'épilepsie. — Visions épileptiques. — Manie transitoire d'origine épileptique; exemples. — Caractères de l'épilepsie homicide. — Manie transitoire sans épilepsie. — Somnambulisme. — Persistance des hallucinations du rêve après le réveil.

Quand un meurtre est commis sans motif apparent et que la cause en est inexplicable, l'instruction peut faire découvrir que l'auteur du crime est atteint d'épilepsie. C'est alors une grave question que de décider dans quelle mesure l'existence de ce mal affecte la responsabilité du meurtrier. Tout d'abord on peut déclarer sans hésiter qu'un épileptique peut être tout aussi sensé qu'un homme en parfaite santé, et, en cas de meurtre, tout aussi responsable. Bien que les passions soient chez l'épileptique plus violentes, il est possible que, dans l'intervalle des accès, rien en lui n'autorise le plus léger soupçon

d'un désordre, d'esprit quelconque. Mais, l'expérience de tous les établissements spéciaux en témoignerait, c'est un des effets les plus incontestables de l'épilepsie! de produire, en certains cas, une aliénation mentale d'espèce furieuse; et, plus le moment de l'accès est proche, plus il y a motif de soupçonner que l'esprit est dérangé. C'est ce qui faisait dire à un auteur ancien, Zacchias, que tout épilep tique devait être regardé comme irresponsable des actes commis par lui dans les trois jours ayant précédé l'attaque de son mal. Sans souscrire à cette limitation arbitraire, il importe assurément d'étudier avec le plus grand soin les formes d'aliénation mentale qui, se manifestant immédiatement avant ou immédiatement après un accès épileptique, ont amené Zacchias à émettre cette opinion.

Après un accès ou une série d'accès survient consécutivement une courte attaque de manie furieuse, désignée sous le nom de manie épileptique ; tel est du moins ce qu'on voit fréquemment dans les établissements où sont reçus les épileptiques. En raison de sa violence et de son caractère destructif, cette forme de la folie est très-dangereuse. Le patient, en effet, dans un état d'irritation frénétique, sans conscience de ce qu'il fait, et probablement en proie à d'épouvantables hallucinations des sens, s'abandonne à des actes destructifs de la dernière violence soit contre les personnes, soit contre les choses. Après que cette exaltation a duré quelques jours, et même seulement quelques heures ou quelques minutes , elle tombe tout à coup et l'individu revient à lui-même. Si, dans sa fureur, il a blessé ou tué quelqu'un , c'est alors seulement qu'il a la notion de ce qu'il a fait. Dans l'intervalle de ces paroxysmes d'épilepsie et de manie, qui durent souvent des semaines ou des mois, il est calme et intelligent. Dans les premiers temps, il se peut que les facultés mentales conservent toute leur force, mais quand

la maladie est déjà un peu ancienne, la mémoire se perd et l'esprit s'affaiblit, et quand les choses vont au pis, la démence véritable est le sort des malheureux. Un des plus tristes spectacles réservé aux personnes qui soignent les épileptiques des asiles, est le destin lamentable de ceux de ces pauvres gens qui ont conservé la conscience de leur situation. Doux, aimables et travailleurs dans les longs intervalles de lucidité, ils espèrent contre toute espérance que chaque paroxysme nouveau sera le dernier; ils essaient avec empressement de tous les remèdes en se flattant de guérir; ils voient d'autres fous quitter l'asile après guérison et calculent avec confiance que leur tour viendra. Mais la confiance diminue à mesure que les attaques se répètent ; l'esprit s'assombrit peu à peu sous les tempêtes de fureur qui le ravagent; et les infortunés finissent par tomber dans l'apathie de la démence, un état de pur oubli dans lequel ils n'ont plus ni espoir, ni souci d'eux-mêmes.

Dans cette forme de la folie épileptique, l'homicide est assez fréquent. Lorsque la maladie a été assez grave pour qu'on ait dû envoyer le patient dans un asile, il n'y a point de difficulté à reconnaître le caractère du meurtre; mais, quand c'est la première fois que la manie s'est produite à la suite d'un accès épileptique et surtout lorsqu'elle se dissipe au bout de quelques heures, il est clair qu'on peut aisément s'y méprendre. Si dans ces circonstances l'infortuné malade a tué quelqu'un, à moins que le hasard n'ait amené là un observateur expérimenté, il court de grands risques le jour où il comparaît devant ses juges. Le caractère de l'acte lui-même, dans ces sortes de cas, peut avoir la plus grande signification. Si l'acte a été accompli avec une extrême violence, sans indices de préméditation, sans motif apparent, sans précaution pour se cacher, et si l'épilepsie est bien constatée chez l'accusé,

il est probable qu'il s'agit d'un de ces paroxysmes qui suivent l'accès.

Une seconde forme de la folie épileptique souvent accompagnée d'homicide, c'est l'épilepsie larvée dans laquelle la manie transitoire prend la place des convulsions habituelles. Au lieu d'affecter les centres moteurs, et de se faire jour par une attaque de convulsions, l'action morbide se porte sur les centres psychiques et se traduit par une explosion de fureur ou de manie qui est, pour ainsi parler, une épilepsie de l'esprit. Bien des cas de ce qu'on appelle la manie transitoire {mania, transitoria) ne sont réellement pas autre chose; ce sont des cas d"épilepsie mentale. Les deux formes peuvent se produire chez le même malade à différentes époques. Les accès épileptiques peuvent être suivis de manie, comme cela est très-fréquent; ou bien de temps en temps une attaque •de manie prend la place d'une attaque d'épilepsie. Ainsi, dans un cas d'épilepsie compliqué de manie, trois sortes de symptômes se présentèrent à des époques différentes : 1° épilepsie pure et simple ; 2° épilepsie suivie d'un violent déUre, des actes principalement, dans lequel le malade se roulait par terre de la plus étrange façon et avec une grande rapidité, sans dire un mot, Tintelligence et la sensibilité étant abohs l'un et l'autre pendant l'accès qui dura dix minutes; 3° accès de manie sans épilepsie, le malade tombant, quand l'exaltation avait cessé, dans un état presque extatique d'où il sortait ensuite peu à peu pour revenir à la raison. Entre ces accès Findividu était tout à fait intelligent. L'enseignement à tirer des exemples de cette espèce, dans la pratique, c'est que s'il y a eu meurtre il n'y a pas lieu de s'attacher à recueillir la preuve que le meurtrier a été affecté de convulsions, car on peut se trouver en présence d'un cas d'épilepsie larvée.

Une troisième forme de désordre mental se rattachant à l'épilepsie et donnant Ueu parfois à la fureur homicide,

est celle qu'on observe de temps en temps avant que l'accès épileptique ne se déclare. Il n'est pas rare, dans les asiles, de remarquer chez les épilepliques un changement notable de caractère précédant l'accès. De doux et faciles qu'ils sont d'ordinaire, ils deviennent soupçonneux, moroses, hargneux, et, tandis qu'en général ils sont volontiers causeurs, ils ne répondent plus quand on leur parle ou bien répondent d'un ton bref et bourru, si même en leur adressant la parole on ne s'expose pas à un coup. Ils sont d'une irritation excessive et s'emportent , pour la moindre cause et même sans cause aucune, à une violence que rien n'apaise; la question ou la remarque la plus indifférente, le plus léger attouchement involontaire peut déterminer une explosion de fureur indomptable; aussi sont-ils alors extrêmement dangereux pour les autres si on n'a soin de les laisser tranquilles. A cet état de profonde perversion morale s ajoutent, mais pas toujours, les soupçons, le délire des persécutions, et des hallucinations très vives. Si l'épileptique met le feu à une maison, tue quelqu'un ou se livre à quelque autre violence, c'est qu'il est dominé par un sentiment vague, confus et douloureux, mêlé de crainte et d'appréhension, qu'en s' abandonnant à une action désordonnée il éprouvera un soulagement complet; ou bien c'est qu'il agit sous l'empire du délire ou de l'hallucination ; ou encore que son esprit est dans un état qui tient de ces deux conditions. A l'heure marquée, l'accès épileptique survient; le nuage de sentiments désordonnés qui remphssait l'esprit se dissipe, les soupçons s'effacent, le délire disparait, et, après une courte période de confusion des idées et de stupeur, le malade reprend sa douceur et sa docilité habituelles, qu'il conserve jusqu'à ce qu'un changement de caractère exactement semblable annonce l'approche d'un nouvel accès.

Voici un exemple qui montre bien le danger de cette sorte d'aliénation : « Un homme âgé de trente ans, en-

fermé à l'asile d'Avignon, était sujet de temps en temps à de très-forts accès d'épilepsie. Une fois, après un de ces accès, il se jeta par la fenêtre; une autre fois, il semblait toucher au dernier moment et demanda à voir son père, mais son père s'approchant il l'aurait étranglé si l'on ne fût accouru; en d'autres circonstances il était pris de fureur et voulait tuer quiconque se trouvait à sa portée. Dans l'intervalle de ses attaques, il était intelligent, de bonne humeur et docile , quoique un peu vain comme il arrive dans cette maladie, et se croyant supérieur à tous les autres habitants de la maison. Il était très-attaché au médecin en chef qui lui accordait de petites faveurs et pour lequel il travaillait avec plaisir. Vers la fin du mois de mars, il eut pendant deux ou trois jours une série d'accès qui furent suivis d'incohérence dans le langage, d'hallucinations et d'une grande exaltation. Au commencement d'avril nouvel accès, mais isolé. Le 21 du même mois, il tendit la main au médecin en chef qu'il rencontra et proféra le mot « union » sans se montrer d'ailleurs autre que de coutume. Le jour suivant il fut calme mais sombre. Enfin le 23, il se tenait dans un corridor au moment où passait le médecin ; il prétendit avoir mal à la jambe et au moment oii sa victime se baissait pour voir ce qu'il en était, il lui enfonça une paire de ciseaux dans le cceur. Le médecin mourut une heure et demie après. Quant au meurtrier, la nuit suivante il eut une attaque. Lorsqu'on l'interrogea sur ce qu'il avait fait, il répondit que depuis plusieurs nuits les membres d'une société secrète, dont il entendait bien les voix, lui ordonnaient de tuer le docteur sous peine de rester malheureux toute sa vie. Il avait prononcé le mot « union » pour s'assurer si le médecin était en rapport avec ces gens et faisait partie de la société. Après ce fatal événement, les accès épileptiques devinrent de plus en plus fréquents chez cet individu, tandis que les intervalles de lucidité se faisaient plus rares

et plus courts, mais pendant ces intervalles, le malheureux meurtrier ne cessait de déplorer ce qu'il avait fait .

Une dernière observation à faire, c'est que la folie épileptique se manifestant principalement par l'irritabilité, la morosité, la perversion du caractère, avec des paroxysmes périodiques d'exaltation pendant lesquels sont fréquemment commis des actes dépravés ou criminels, cette folie, qui consiste à vrai dire en une aliénation morale ou affective profonde, peut se produire à intervalles périodiques plus ou moins réguliers pendant des mois et même pendant des années, avant qu'un accès distinct d epilepsie proprement dite ne se déclare. A la fin celle-ci devient ostensible et donne l'explication de ces obscures attaques antécédentes d'aliénation intermittente. Morel a fait voir que certains cas de manie homicide et suicide sont bien positivement des cas de cette espèce, où une névrose épileptique a existé pendant longtemps à l'état pour ainsi dire embryonnaire et larvé. Falret parle d'un individu chez qui l'épilepsie semblait avoir disparu depuis vingt et un ans, et qui fut pris tout à coup d'un violent penchant à l'homicide nécessitant sa réclusion. Sans accumuler les exemples, j'en citerai pourtant quelques-uns : Un homme âgé de 62 ans avait été sujet à l'épilepsie dans sa jeunesse et exempté du service militaire en conséquence. Les accès devinrent peu à peu plus rares et finalement ils cessèrent; on n'en avait pas observé un seul depuis quarante ans. Cet individu ne présentait rien de particulièrement remarquable, si ce n'est d'aimer à bien vivre et d'être un peu exalté chaque année au printemps. Un jour il prit sa vieille mère à la gorge à plusieurs reprises, la jeta par terre, s'assit sur elle et se mit à la frapper sans relâche. Quand on s'empara de lui, il cria : « C'est une coquine! elle m'a fait toutes les misères possibles; il y a longtemps que j'aurais dù la tuer. » Il fut impossible de

découvrir à ce crime le moindre motif; mais on apprit que plusieurs fois, quand revenait au printemps l'exaltation dont j'ai parlé, cet homme avait proféré contre sa mère mille injures et menacé de la tuer. Le moment du meurtre correspondait à l'époque habituelle de l'exaltation.

Un cas plus remarquable encore est celui que rapporte Esquirol : « Un paysan né à Krumbach, en Souabe, et de parents qui ne jouissaient pas de la meilleure santé, âgé de 27 ans et célibataire, était sujet depuis l'âge de 8 ans à de fréquents accès d'épilepsie. Depuis deux ans sa maladie a changé de caractère, sans qu'on puisse en alléguer de raison ; au lieu d'accès d'épilepsie, cet homme se trouve depuis cette époque attaqué d'un penchant irrésistible pour le meurtre. Il sent l'approche de son accès plusieurs heures, quelquefois un jour, avant l'invasion. Du moment où il a ce pressentiment, il demande avec instance qu'on le garrotte, qu'on le charge de chaînes pour l'empêcher de commettre un crime. « Lorsque cela me prend, dit-il, il faut que je tue, que j'étrangle, ne fût-ce qu'un enfant. » Sa mère et son père que, du reste, il chérit tendrement, seraient dans ses accès les premières victimes de son penchant au meurtre. « Ma mère, s'écrie-t-il d'une voix terrible, sauve-toi, ou il faut que je t'étouffe! » Avant l'accès, il se plaint d'être accablé par le sommeil, sans cependant pouvoir dormir; il se sent très-abattu et éprouve de légers mouvements convulsifs dans les membres. Pendant les accès, il conserve le sentiment de sa propre existence ; il sait parfaitement qu'en commettant un meurtre il se rend coupable d'un crime. Lorsqu'on l'a mis hors d'état de nuire, il fait des contorsions et des grimaces effrayantes, tantôt chantant et tantôt parlant en vers. L'accès dure d'un à deux jours. L'accès fini, il s'écrie : « Déliez-moi; hélas! j'ai bien souffert, mais je m'en suis tiré heureusement puisque je

DE LA FOLIE ÉPILEPTIQUE 22a n'ai tué personne i. ); {Maladies mentales, tome II, p. 831, d'après Gall).

Maintenant que j'ai brièvement fait connaître les variétés qui se peuvent produire dans l'épilepsie compliquée d'aliénation mentale, il me reste à parler avec plus de détails du caractère des symptômes mentaux. On peut en faire quatre groupes : Dans le premier je range ceux qui surviennent parfois avant une attaque d'épilepsie, et qui en sont les signes avant- coureurs ou les prodromes; une seconde division comprend ceux qui correspondent, dans la sphère de l'esprit, à ces formes légères de l'épilepsie, connues sous le nom de vertige épileptique ou de petit mal, et que Falret décrit comme une sorte de petit mal; en troisième lieu se placent les symptômes plus violents qui correspondraient aux convulsions régulières, ou au grand mal; enfin le quatrième groupe est celui des symptômes marquant le déclin ou la décadence de l'esprit, consécutif à l'épilepsie d'ancienne date et caractérisant ce qu'on nomme la démence épileptique.

1. Voyons d'abord le premier groupe, ou les prodromes mentaux de l'épilepsie. Gomme je l'ai déjà dit, certains individus deviennent moroses, hargneux, irritables et querelleurs; d'autres ont la conception lente et difficile, la mémoire faible, les idées confuses, et montrent, en somme, une sorte de lourdeur ou de torpeur physique et mentale. D'autres, au contraire, manifestent une gaieté inaccoutumée, une loquacité, une présomption et une suffisance qui contrastent étrangement avec leur pesanteur et leur apathie habituelles. Falret a remarqué que, dans certains cas, les mêmes idées, les mêmes souvenirs ou les mêmes hallucinations reparaissent avant l'accès ;

1. D'autres cas semblables, dans lesquels la cessation des accès épilepliques fut suivie d'attaques d'épilepsie mentale, sont rapportés par le docteur Echeverria dans un récent article sur la Folie épileptique que publie le Journal américain de la Folie (Journal of Insanity). Juillet 1873.

chaque fois, le patient a l'esprit impressionné de la même manière et aussi vivement, il a les mêmes illusions spectrales, il sent les mêmes odeurs, il entend les mêmes voix prononçant les mêmes mots; et chose curieuse, ridée ou l'image qui revient ainsi est parfois la répétition de ce qui s'est produit avant la première attaque et peut-être l'a provoquée. Nous pouvons assimiler ce phénomène à la sensation étrange qui survient en une partie quelconque du corps, immédiatement avant la perte de conscience et les convulsions, et qu'on appelle l'aura epileptica. Il est donc certain qu'il y a, dans beaucoup de cas d'épilepsie, des désordres de l'esprit qui, malgré leur nom de prodromes, font en réalité partie de l'accès proprement dit ; et il est fort étrange , en présence de ces faits et d'autres semblables, qu'on se soit avisé de placer le siège morbide de l'épilepsie dans les ganglions centraux ou dans les ganglions inférieurs du cerveau. L'épileptique ordinaire perd connaissance avant d'entrer en convulsions ; il semble donc , par conséquent, que le trouble affecte les centres cérébraux supérieurs avant que la tempête ait gagné les centres inférieurs.

2. Il est bien connu que certains accès d'épilepsie sont ce qu'on peut appeler abortifs ou incomplets. Il n'y a pas de convulsions et il ne parait pas qu'il y ait perte totale du sentiment; le patient fait entendre quelques mots inintelligibles ou des sons mal articulés ; ou bien il donne des signes d'une terreur profonde mais momentanée, avec ou sans grimaces et autres légers spasmes musculaires; puis il revient à lui tout à fait, inconscient de ce qui lui est arrivé. Or, en connexion avec ces attaques incomplètes, on a eu l'occasion d'observer un fait important : Tandis que l'individu paraît rentré en complète possession de lui-même, à en juger par ses actes et par ses paroles, tout d'un coup l'accès reprend et, cette fois, après qu'il est

réellement passé, la conscience étant bien véritablement revenue, le malade ne se souvient plus de rien de ce qu'il a dit ou fait dans l'intervalle de lucidité apparente. Pourtant, cet état de raison normal, ou en apparence normal, durant lequel il répond à toutes les questions, fait des remarques, accomplit les actes les plus divers, peut durer des heures entières et même plusieurs jours. On peut alors comparer l'épileptique à un homme en train de rêver, dont on interromprait le sommeil et qui converserait pendant quelques instants avec une parfaite intelligence, mais qui ne tarderait pas à se rendormir et à retomber dans le rêve interrompu, puis, en se réveillant définitivement, aurait perdu tout souvenir d'avoir été éveillé et d'avoir parlé.

J'ai parlé de l'état de lucidité intercurrent comme d'un état normal ou qui semble normal. C'est bien là, en effet, l'impression qu'on reçoit en certains cas, tant l'individu paraît dans son naturel et en possession de soi-même. Mais, d'autres fois, bien que l'épileptique cause et agisse comme s'il était pleinement conscient et maître de lui, il est visible néanmoins qu'il n'a pas l'esprit dans son état normal. On observe en lui, en elTet, une certaine absence de perception, un trouble dans les idées ou une incohérence dans le langage plus ou moins marqués, et même un délire réel. Il fait des choses étranges ou folles indiquant bien un certain degré d'aberration mentale. Gomme le somnambule, il ne perçoit les objet qui affectent ses sens qu'autant qu'ils ont un rapport quelconque avec les idées et les sentiments dont il est possédé. Ces états de conscience particuliers, dont l'épileptique est le sujet, ne sont pas seulement d'un haut intérêt psychologique; ils ont encore une importance pratique au point de vue de la question de responsabihté. Il est clair, en effet, qu'un homme ainsi placé dans un état de conscience anormal peut commettre des actes dont il ne lui reste

MAUDSLEY. i r.

aucun souvenir lors du retour à l'état normal, et dont, par conséquent, il ne serait pas juste de lui demander compte entièrement i.

Il est difficile, pour un esprit parfaitement sain, de se faire une idée exacte d'un état de conscience pathologique, comme celui là. A bien dire ce serait cho^e impossible à moins que l'esprit sain ne devînt lui-même malade. Pour s'en former une idée approximative, ce n'est pas à l'expérience et aux dépositions du sens intime qu'il faut recourir. C'est à l'observation de ces états de conscience anormaux qui se manifestent dans la folie, dans le somnambulisme, dans l'hypnotisme ou le magnétisme, enfin dans ces rêves où l'individu témoigne bien d'avoir une certaine perception des objets environnants et présente toute l'apparence d'agir volontairement mais vit, en réalité et de toute évidence, dans un monde intérieur, isolé entièrement du monde réel par l'état de son esprit et incapable d'une appréciation adéquate de ses rapports avec tout ce qui l'entoure. Plusieurs écrivains considèrent ces états de conscience anormaux comme des états d'inconscience; en se basant sans doute sur la notion métaphysique qui fait de la conscience une entité définie et invariable, devant, de toute nécessité, être ou n'être pas. Mais c'est évidemment un abus des mots, et ce qu'il convient de conclure des faits précédents, c'est que la conscience n'est pas une quantité constante, mais une condition de l'esprit sujette à des variations nombreuses soit en degré soit en espèce.

La variété de désordre mental correspondant au petit mal ou vertige épileptique, peut être représentée comme une grande confusion des idées accompagnée d'impul-

1 Le docteur Echeverria discute ces conditions dans un article sur la violence et l'état d'inconscience des épileptiques, dans leurs rapports avec la médecine légale, inséré au numéro de juillet 1873 dans V American journal of Insanity.

sions instantanées à la violence. Ceux qui en sont atteints deviennent tristes et moroses sans aucun motif extérieur; ils sont extrêmement tourmentés et se montrent trèsirrités contre ceux qui les entourent; la mémoire est perdue ; l'intelligence, stupide; ils ne savent plus réunir et fixer leurs idées; ils sentent tristement qu'ils ne sont plus les mêmes et sont poussés à des actes étranges ou à la violence par une force à laquelle ils ne peuvent pas résister. Accablés d'une anxiété ou d'une crainte vagues, ils sortent de chez eux et errent dans les rues ou dans la campagne; toutes les idées pénibles qu'ils ont eues aux diverses époques de leur vie leur reviennent en mémoire et s'emparent d'eux; ils sont dominés par un sentiment vague d'angoisse et de terreur. Dans leur trouble et leur détresse, ils accusent leurs amis de leur en vouloir ; ils se croient en butte à des persécutions qui n'existent que dans leur imagination malade, et c'est alors qu'ils accomplissent des actes criminels, le vol, l'incendie, le meurtre, le suicide. Quelques-uns se soulagent en s'en prenant aux choses et en les détruisant; d'autres se tuent pour se délivrer de leurs craintes et de leurs inquiétudes; d'autres, enfin, dans une fureur aveugle et désespérée, se jettent sur les personnes que le hasard met à leur portée au moment où l'excès de leur terreur et de leur anxiété ne leur permet plus de maîtriser leurs impulsions. L'acte de violence une fois accompli, tantôt ils sont immédiatement soulagés, leur angoisse indéfinissable et le trouble de leurs idées se dissipent, ils reconnaissent ce qu'ils ont fait ; tantôt au contraire ils demeurent dans un grand état d'exaltation, inconscients ou très- imparfaitement conscients de la gravité de leurs actes. Quand ils reviennent à eux, leur mémoire est incertaine et confuse, comme celle d'une personne qui se réveille d'un horrible cauchemar; parfois, lorsqu'on leur rappelle les faits, le souvenir leur en revient par lambeaux, et, parfois aussi,

ils les nient absolument. Si l'on veut se bien retracer, autant que la chose est possible à un esprit sain, l'état mental de ces infortunés, il faut se rappeler les émotions du plus pénible rêve qu'on ait eu dans sa vie. Réfléchissez aux grotesques inconséquences de la pensée en semblable occasion; rappelez-vous le soulagement du dormeur en se réveillant et le bien-être avec lequel il se dit : a Ah ! ce n'est qu'un rêve ! » la peine qu'il a à rassembler le souvenir de ce qui vient de se passer et dont il ne retrouve que des lambeaux, puis son empressement à tout chasser de sa mémoire et son désir d'en éviter le retour. Eh bien, supposez qu'il ne s'agit pas d'un rêve; persuadez-vous que l'horrible cauchemar possède cet homme et le domine, jour et nuit, sans cesse, sans même qu'il puisse concevoir un instant l'espoir du repos, et dites quel cri pourrait suffire à exprimer son angoisse et son désespoir, si ce n'est le cri de la suprême agonie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » Dites-lui quel acte peut offrir la délivrance, si ce n'est le suicide?

3. Dans une troisième forme de la manie épileptique, la forme furieuse qui conserve ce caractère pendant toute sa durée, on peut comparer les phénomènes qui se produisent du côté de l'esprit à ce qu'on appelle le grand mal c'est-à-dire aux véritables convulsions épileptiques. Cette forme se distingue des autres variétés de la marne, par la soudaineté avec laquelle elle se déclare; il n'y a point de symptômes prémonitoires ou, s'il y en a, ils apparaissent à peine quelques heures avant l'attaque. Le patient a mal à la tête, les yeux rouges et brillants, la voix altérée de légers mouvements convulsifs dans la face ou dans les membres; il est triste, irritable, un peu exalte. Un second caractère, commun d'ailleurs aux autres formes de la manie périodique, c'est que tous les accès se ressemblent; les prodrômes, les symptômes, la marche et la terminaison du mal sont chaque fois les mêmes. On

observe à chaque accès les mêmes idées, les mêmes mots, les mêmes actes ; les accès en un mot sont la répétition les uns des autres comme seraient les attaques d'épilepsie. Un autre caractère encore est la violence de la manie sous cette forme; elle fait du malheureux qu'elle possède la terreur et le danger des maisons d'aliénés. L'individu qui en est atteint a de fréquentes hallucinations des sens; il entend des voix meflaçantes; des odeurs qu'il ne peut pas chasser remplissent ses narines; des langues de feu, des nuages de sang lui passent devant les yeux; des idées terrifiantes s'emparent de son esprit; tous les gens qui l'entourent lui semblent autant d'assassins prêts à le tuer; l'emportement de sa fureur ne connaît plus de bornes. Néanmoins il est remarquable que, malgré cette fureur extrême, le langage de cette classe de patients est moins incohérent que celui d'autres fous également irrités; ils comprennent les questions qu'on leur adresse et y répondent mieux ; ils ont aussi davantage conscience de ce qui les entoure; toutefois, par une singulière contradiction, ils perdent complètement la mémoire de ce qui s'est passé durant l'accès, dès que celui-ci est passé. La manie est en général de courte durée; au bout de quelques jours, parfois même après quelques heures seulement, elle disparaît et cesse soudainement comme elle est venue. Il y a tout au plus une courte période de stupeur, puis le malade revient à lui sans avoir un souvenir bien clair ou même sans souvenir aucun de ce qui s'est passé. Il va sans dire que, entre cette forme de manie générale et la variété de manie partielle précédemment décrite, on peut observer, suivant les cas, une foule de degrés divers.

4. Enfin l'épilepsie invétérée a pour résultat d'altérer et d'affaiblir l'esprit, en déterminant d abord la perte de la mémoire et en faisant tomber à la fm le malade en démence. Dans certains cas, cette altération affecte principalement, au moins au début, les facultés morales, et elle

CRIME Eï FOLIE

produit un état d'imbécillité ou de folie morale; mais à la fin, les facultés morales et les facultés intellectuelles se trouvent englobées dans une ruine commune. Alors des attaques d'extrême exaltation maniaque continuent à se manifester de temps en temps.

Les classes de symptômes que je viens de décrire rapidement, comprennent les phénomènes les plus communs de la folie se rattachant à l'épilepsie; mais il ne faut pas croire qu'on ne puisse rencontrer parfois d'autres formes de désordre mental en étroite connexion avec cette même maladie. Au contraire, il n'est peut-être pas une forme de l'ahénation mentale qu'on n'ait eu l'occasion de trouver associée à l'épilepsie. Une particularité qui n'est pas rare chez les épileptiques, c'est l'exagération des sentiments religieux, aussi ont-ils des visions et s'annoncent-ils souvent comme recevant d'En-Haut des révélations spéciales i. Comme Swedenborg, ils sont ravis au Ciel, en chair et en os ; et là ils conversent avec les anges, avec les prophètes et même avec l'Être suprême. Ou bien, comme Mahomet, ils sont visités par les anges qui les mvestissent de la mission de prophétiser. Leurs visions, en un mot, ressemblent tout à fait à celles dont on dit que certains religieux enthousiastes ont été favorisés, et qui sont devenues l'origine de croyances particulières 2. Ce sera, dans l'avenir, un travail intéressant pour la psychologie positive, que de rechercher et de faire

4. V. dans le Journal of Mental Science de janvier 1873, un intéressant mémoire sur le « sentiment religieux chez les épileptiques, » par James, C. Howden M. D.

2. On pourrait écrire un chapitre intéressant sur les caractères mentaux de la névrose épileptique. C'est tantôt une énergie immense, comme Mahomet et Napoléon en ont fourni l'exemple ; tantôt une imagination d'une vivacité singulière souvent portée a s'occuper de sujets répugnants ou pénibles. Il est probable que l'invention du roman à sensation mis de nos jours à la mode, ou l'assassinat, la bigamie et tous les crimes jouent un si grand rôle, est due à l'imagination épileptique.

DE LA FOLIE ÉPILEPTIQUE 231 voir combien de prétendues révélations des choses surnaturelles et combien de croyances théologiques, fondées sur ces révélations, ont été en réalité l'elîet du dérangement des fonctions nerveuses — d une mentalité désordonnée, si ce néologisme était permis, ayant tout le caractère de l'épilepsie ou d'une maladie voisine.

Il importe de ne pas oubher que l'existence de l'épilepsie peut échapper à l'œil des médecins eux-mêmes; et peut-être cela arrive-t-il quelquefois, lorsque toute l'attention est fixée sur le fait de l'aliénation mentale. Les accès du vertige épileptique sont parfois si peu accentués, qu'on les prend pour de simples étourdissements ou des évanouissements ; et il est notoire que les personnes affectées de ce mal, qui consultent le médecin, se plaignent uniquement d'une incommodité dont elles attribuent la cause au foie ou à l'estomac; ce n'est qu'à force de questions ou par hasard, qu'on découvre la vraie nature de leur maladie. Une autre circonstance explique encore pourquoi l'épilepsie peut passer inaperçue; c'est que les accès s'en produisent souvent durant la nuit et sans que le patient s'en doute lui-même. Par toutes ces considérations, il est extrêmement probable que beaucoup de cas de ce qu'on appelle la manie transitoire, pourraient être rattachés à l'épilepsie, sous une forme ou sous l'autre, après examen approfondi de toutes les circonstances. Delasiauve, qui a insisté sur la fréquence avec laquelle l'épilepsie passe inaperçue, rapporte cet exemple : H., qui avait déjà été enfermé à Bicêtre, y fut de nouveau envoyé après avoir tué sa mère. Il avait été jugé et acquitté comme fou. On n'avait pas cru que l'épilepsie fût pour rien dans son état. A l'asile. H., sauf quelques courts accès de fureur passagère, fit preuve d'une lucidité parfaite jusqu'à sa mort, arrivée peu de temps après son entrée. Certaines circonstances firent toutefois soupçonner à M. Delasiauve que cet homme était épilep-

tique, et l'enquête lui permit de rapporter ses délires temporaires et ses actes antérieurs à l'existence d'accès épileptiques nocturnes.

Le même auteur rapporte encore l'histoire d'un jeune homme bien né, bien élevé, appartenant à une famille respectable, qui fut condamné à la prison, pour vol. De la prison, on le transféra à Bicêtre, à la suite d'accès épileptiques répétés. On acquit alors la preuve qu'il était sujet à l'épilepsie depuis des années, et il devint évident que le vol avait été le résultat d'un désordre mental se rattachant à la maladie. Ce jeune homme montrait deux caractères différents : une semaine avant et une semaine après l'attaque de son mal, il était irritable, sombre, emporté, enclin à la violence et capable de tous les méfaits imaginables. C'est principalement durant ce temps, que, tout en conservant une lucidité suffisante pour exécuter un acte avec intention, il manquait du discernement nécessaire pour en apprécier la moralité, comme aussi de l'empire sur soi-même nécessaire pour s'en abstenir. Dans la condition contraire, c'est-à-dire dans son état normal, son caractère était tout opposé; c'était celui d'un homme en pleine possession de ses sens et exempt de toute extravagance. Parfois, au lieu de cette folie morale, on voyait survenir chez lui une attaque de manie furieuse et incohérente. Que dire d'une philosophie qui reconnaîtrait dans la folie intellectuelle le résultat d'une maladie, et qui, cependant, ne voudrait voir dans la folie morale rien autre chose que de la dépravation?

On ne peut pas dire qu'il existe, pour faire distinctement reconnaître l'épilepsie homicide, des signes tellement spécifiques qu'ils permettent de la constater sûrement en n'importe quelle occasion ; mais ceux qu'on observera le plus souvent sont les suivants : absence de motif plausible, absence de préméditation, grande détermination et férocité extrême dans l'exécution, beaucoup

plus de violence qu'il n'était nécessaire, aucune dissimulation dans l'accomplissement du crime et nul soin de se cacher après, indifférence absolue et absence de remords , souvenir incomplet et seulement fragmentaire des faits ou même oubli total i. Certes, quand un assassin se couche et s'endort tranquillement à côté de l'homme qu'il vient de tuer, on peut sûrement pronostiquer qu'il y a quelque chose d'anormal dans son état, et, comme on sait qu'un lourd sommeil succède ordinairement au paroxysme épileptique, il est à présumer que le crime a été engendré par la névrose épileptique. Il ne faudrait pas croire que l'absence de motif plausible et de préméditation, que j'indiquais tout à l'heure comme un signe de l'épilepsie -homicide, doive s'observer dans tous les cas ; bien que commun, ce symptôme n'est pas constant. Un fou épileptique peut accomplir son œuvre de mort déUbérément, et sous l'influence d'un sentiment de vengeance ou de jalousie. La double maladie qui le possède ne l'affranchit pas des mauvaises passions ordinaires, de l'envie, de la haine, de la méchanceté et de la jalousie. Mais, tout en tenant un juste compte de ces mauvaises passions, il n'est pas permis de ne voir qu'elles seules, d'oublier que c'est sur un fou qu'elles exercent leur empire, et que peut-être elles né sont que le délire de sentiments maladifs, si même elles ne sont pas positivement la cause ou le produit d'un déhre des idées. Il nous faudrait, pour désigner les sentiments pervertis par la fohe, un mot ayant dans le domaine du moral une signification aussi

1. « Toutes les fois qu'on rencontre des actes isolés de violence, attentats contre les personnes, homicide, suicide, incendie, que rien ne semble avoir provoqués, et quand, après un examen attentif et une recherche approfondie, on découvre qu'il y a perte de mémoire après la perpétration de l'acte, avec périodicité dans la récurrence du même acte et courte durée, on peut diagnostiquer l'épilepsie larvée. » J. Falret, Annales méd.-psychologiques, p. 162. Janvier 1873.

nette et comportant aussi clairement la notion de l'aliénation mentale, que le mot délire appliqué à la folie des idées. Le mot délire est un terme que les légistes interprètent immédiatement dans le sens de folie; en leur fournissant une expression analogue, pour désigner les conditions essentielles du sentiment et de la volonté affectés d'insanité, on les mettrait à même de comprendre enfin en quoi consistent ces états de l'esprit et d'en pouvoir parler. Le mot propre a toujours une force spéciale ; il fait concevoir avec rigueur et agir avec netteté, et les choses seraient bien avancées si quelqu'un pouvait trouver le mot convenable pour désigner le sentiment affecté de folie, et lui faire prendre place dans le vocabulaire.

Bien que, à mon avis, on doive trouver l'épilepsie larvée ou ostensible au fond de la plupart des cas de manie transitoire, il faut admettre qu'il en est d'autres où l'on ne saurait trouver aucun signe d'épilepsie sous forme quelconque ; il est toutefois douteux qu'il n'y ait pas toujours et dans tous ces cas névrose vésanique. Avec une semblable prédisposition constitutionnelle, une véritable attaque de folie aiguë, durant plusieurs jours ou seulement quelques heures , peut éclater à l'occasion d'une cause déterminante appropriée et, pendant le paroxysme, l'homicide ou un autre acte criminel peut être accompli. Après l'accouchement, il arrive parfois qu'une femme est saisie d'un violent accès de manie aiguë de peu de durée, et qu'alors elle tue son enfant sans savoir ce qu elle fait. L'effet des excès alcooliques, sur une personne fortement prédisposée à la foHe ou qu'une première attaque a prédisposée à une seconde, est quelquefois de déterminer une courte explosion de manie aiguë du plus violent caractère, accompagnée d'hallucinatix»ns très-vives et de tendances à la destruction. Des causes morales puissantes, l'excitation sexuelle, d'autres causes connues de la folie peuvent agir de la même manière. On vint une fois

me chercher en toute hâte, à une heure avancée de la nuit, pour voir une jeune femme soudainement atteinte de manie aiguë et violente avec incohérence de langage. Toute la maison était dans le trouble et la confusion. Cette femme s'était mise au lit en se plaignant d'avoir perdu l'appétit et de sentir une douleur au corps, et l'accès d'aliénation mentale avait éclaté brusquement. Un traitement convenable fut adopté, et, le matin, l'exaltation avait disparu ; il ne restait à la malade qu'un peu de trouble dans les idées ; elle dormit profondément tout le jour et ne tarda pas à recouvrer ses esprits. Des paroxysmes semblables ont été observés même chez de jeunes enfants. Morel rapporte deux cas dans lesquels des enfants, l'un âgé de dix ans et demi, l'autre de cinq, tombèrent en convulsions et perdirent l'usage de la parole à la suite d'une grande frayeur; un accès de fureur maniaque avec tendances à la destruction et turbulence continuelle survint ensuite ; dans un des deux cas cet accès fut suivi d'épilepsie, dans Tautre non. Morel parle aussi d'une petite fille de onze ans qui eut plusieurs attaques de manie furieuse, pendant lesquelles elle essaya de tuer sa mère et de blesser ses sœurs, et qui finit par guérir.

On citerait facilement d'autres exemples du même genre. Ceux qui précèdent suffisent à prouver que la manie transitoire, accompagnée d'impulsion au meurtre ou à des actes de destruction, peut être produite par une cause occasionnelle suffisante, chez un individu affecté de névrose vésanique bien caractérisée ; tout comme les convulsions épileptiques ou la manie peuvent se produire chez l'individu affecté de névrose épileptique. Ce sont là réellement des cas d^ manie générale aiguë, mais de plus courte durée que ne sont en général les attaques de cette maladie. 11 ne peut y avoir qu'une opinion quant à l'irresponsabilité d'un homme qui commet un crime tandis qu'il

est en proie à un pareil mal, si l'existence de la maladie est prouvée. Cette preuve n'est pas toujours facile à faire : l'accès étant très-court, il n'y a pas de témoins pour en constater la nature, et, comme l'explosion du mal est soudaine et sa disparition non moins brusque, il est possible qu'il passe inaperçu. C'est ce qui a particulièrement chance d'arriver quand le crime est un acte plus infâme encore que le meurtre, car il n'y a pas alors la même disposition clémente à trouver une excuse au coupable et l'enquête sur les antécédents est aussi moins minutieuse.

Ainsi, je n'hésite pas à dire qu'un accès aigu de manie transitoire peut se produire, soit par l'action d'une cause occasionnelle suffisante, lorsqu'il y a chez le sujet névrose épileptique ou névrose vésanique; soit à la suite d'une lésion à la tête ayant afîecté l'esprit dans le moment ou plus tard ; soit enfm quand une attaque antérieure de fohe a laissé dans l'esprit une tendance à la réapparition du même mal. Mais je crois très-fermement qu'on doit tenir en extrême suspicion toute allégation de manie transitoire en excuse d'un crime, lorsque aucune des circonstances que je viens de rappeler ne se rencontre. Il est possible qu'il y ait eu une soudaine attaque de foUe ayant disparu aussi soudainement qu'elle était venue; mais à moins qu'il n'y en ait de fortes preuves, autres que le crime lui-même, il convient de se refuser à l'admettre.

Avant de clore ce chapitre, il ï]^ sera pas inutile de dire un mot d'un état de conscience qui n'est pas sans ressembler à ces états particuUers observés parfois chez les épileptiques; je veux parler du somnambulisme. Certaines personnes, on ne peut le mettre en doute, peuvent pendant le sommeil quitter leur lit, accomplir successivement toute une série d'actions compHquées, puis se remettre au lit sans s'éveiller ; au matin elles ressentent du malaise, une mauvaise disposition, de la fatigue, mais elles ne se rappellent rien de ce qu'elles ont fait ou s'en souviennent

seulement comme d"an rêve. Si un crime était commis par un individu dans cet état, il ne pourrait pas être question de responsabilité ; mais on pense bien que le somnambulisme est une excuse facile et que l'alléguer pour la première fois, à l'occasion d'un crime, serait une assertion des plus suspectes. Le somnambulisme est positivement, sinon une sorte de maladie nerveuse propre, au moins le très-proche voisin de ces troubles nerveux qu'on appelle l'épilepsie, la catalepsie, l'hystérie ; il dénote certainement l'existence d'une névrose; aussi, lorsqu'une personne y est réellement sujette, on ne peut guère manquer de trouver ou la preuve qu'il s'est déjà manifesté en d'autres circonstances ou bien des signes de troubles nerveux distincts K La plupart des médecins, dans le cours de leur pratique, ont rencontré des cas de somnambuUsme authentiques; mais il en est peu, je pense, qui puissent s'en rappeler un dans lequel le meurtre ou l'incendie aient été commis pendant le sommeil. Les exemples qu'on en connaît ont été cités et recités par les auteurs; les plus modernes les copiant dans les plus anciens. Mais ils n'ont pas gagné à cela plus d'autorité que ne leur en pouvait donner l'auteur original. Or il n'est pas facile de remonter à cet auteur et d'apprécier la valeur de son témoignage. Si toutefois l'on a égard aux actes complexes dont les somnambules se montrent incontestablement capables pendant le sommeil, il n'y a certainement, dans la nature des choses, aucune raison pour ne pas croire qu'ils puissent en cet état mettre le feu à une maison, tuer quelqu'un ou se tuer eux-mêmes 2.

1 . Je ne savais pas, quand j'écrivais ces lignes, que les anciens auteurs eussent indiqué cette affinité entre l'épilepsie et le somnambulisme. Mais je vois dans un récent ouvrage du D'' Liveing sur la migraine et le mal de tête que le Darwin, l'auteur distingué de la Zoonomie, en fait mention, et que le Prichard a aussi appelé l'attention sur ce point.

2. Les journaux américains ont dernièrement parlé d'un enfant

Il y a une condition intermédiaire entre la veille et le sommeil durant laquelle la conscience n'étant pas encore pleinement revenue, les idées et les hallucinations du rêve persistent pendant quelque temps; si bien qu'un homme d'ailleurs éveillé croit voir les images ou entendre les voix de son songe. « Un matin en m'éveillant, dit Spinoza dans une de ses lettres, juste au point du jour, et sortant d'un pénible cauchemar, je vis flotter devant mes yeux, aussi distinctement que si elles avaient été la réalité, les images que j'avais aperçues dans mon rêve. Une d'elles en particulier, celle d'un nègre lépreux que je n'avais vu de ma vie, se présentait à moi avec une étonnante netteté. Elle s'affaiblissait et disparaissait presque entièrement quand, pour amener ma pensée à d'autres objets, je fixai les yeux sur un livre; mais dès que mon regard quittait la page, la vision du noir fantôme se dressait aussi vive qu'auparavant. Peu à peu elle s'effaça et tout d'un coup elle disparut entièrement. » Voici maintenant ce que raconte Casaubon : « Aristote, dans son Traité des Songes, cite l'exemple d'enfants et de jeunes garçons qui, après quelque épouvantable rêve et bien que sortis de ce rêve, ayant les yeux bien ouverts (et la lumière même placée devant leurs yeux — j'ajoute cette circonstance parce que, à ma connaissance, elle est vraie), croyaient néanmoins pendant un moment voir encore ce qu'ils avaient vu en rêvant. Et Vitus Amerbachius, homme docte, dans son Uvre De Animâ, hb. 4, confirme la vérité de cette observation pour avoir personnellement éprouvé cette illusion, même en son âge d'homme, si je ne me trompe. Mais quelle que soit la cause, l'effet est certain. » La plupart de ceux qui ont fait attention à leur situation

qui pendant son sommeil, et en état de somnambulisme, monta dans la chambre d'un autre enfant, par une échelle, et le tua. Mis en prison, il tomba une nuit dans ce même état, s'empara d'un rasoir et essaya de tuer un autre prisonnier.

DE LA FOLIE ÉPILEPTIQUE 239 d'esprit dans des circonstances analogues, pourront ajouter à ces témoignages celui de leur propre expérience.

Or, l'important pour nous, c'est que la persistance de ces illusions et de ces hallucinations du songe, dans la confusion où l'esprit se trouve momentanément, peut déterminer des actes pour lesquels la responsabilité est en cause. On connaît des cas parfaitement authentiques de gens, qui, réveillés au miUeu d'un rêve affreux où leur vie était menacée, se sont jetés avec violence sur ceux qui les tiraient du sommeil, les prenant précisément pour leur ennemi imaginaire. Marc rapporte l'exemple d'un certain Bernard Schedmaizig qui, s'éveillant soudain un soir, crut voir devant lui un horrible fantôme. Il lui cria deux fois : « Qui est-là? » Ne recevant aucune réponse et s'imaginant que le spectre marchait sur lui, il saisit une hachette qui se trouvait à son côté, en frappa le spectre et tua sa femme. Voici un autre fait analogue : Au miheu de la nuit un constable entend du bruit dans une maison; une voix éperdue crie : « Sauvez mes enfants ! » Il se hâte, entre dans la maison et trouve une femme, en vêtements de nuit, au comble du trouble et de l'exaltation. Tout dans la chambre était en désordre et deux jeunes enfants s'étaient réfugiés dans un coin. Leur mère ne cessait^de répéter : « Où est mon enfant? l'avez-vous attrapé? Je dois l'avoir jeté par la fenêtre. » Cette malheureuse l'avait en effet lancé dans la rue, à travers les vitres et sans ouvrir la croisée. Elle rêvait que ses enfants lui criaient de se levej, que le feu était à la maison; elle se leva et dans le trouble du premier réveil elle jeta par la fenêtre son plus jeune fils pour le sauver.

Je ne doute pas que, dans cette sorte de délire momentané, l'état mental ne soit à beaucoup près le même que chez ces épileptiques qui, immédiatement après l'accès

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