‹ Le crime et la folie [electronic resource]Chapitre 14 sur 44 · FOLIE PARTIELLE INTELLECTUELLE OU FOLIE DES IDÉES · texte numérisé non relu

FOLIE PARTIELLE INTELLECTUELLE OU FOLIE DES IDÉES

Simple dépression mélancolique précédant l'aliénation intellectuelle ; explosion de fureur homicide ou suicide ; histoire de la sœur de Charles Lamb. — Mélancolie avec hallucinations hypochondriaques et délires ; homicide. — Délire des soupçons ou des persécutions et manie homicide ; histoire du D"' Pownall.

— Application des fous à cacher leur délire. — Symptômes fournis par le corps avant l'explosion d'une manie homicide ; caractères de l'attaque. — Caractère dangereux de la folie qui est accompagnée du délire des persécutions. — Un fou qui devient meurtrier par vengeance est-il un agent responsable ? — - Futilité des arguments produits contre les fous délirants ; le délire partiel indique un désordre mental plus profond ; exemples. — La préméditation du plan et la ruse déployée dans l'exécution du meurtre se concilient très-bien avec l'état de folie ; exemple. — Danger du retour de la manie homicide ; exemples.

— Conduite des fous après le meurtre accompli. — Folie homicide dans laquelle le crime est le produit immédiat du délire ; foUe homicide dans laquelle le crime ne peut pas être rapporté à cette influence. — Critérium métaphysique de la responsabilité, proposé par Hoffbauer. — Doctrine médicale d'après laquelle la folie partielle exclut l'idée de. responsabilité, que l'acte soit ou non le produit du délire; motif sur lesquels elle s'appuie.

— Discussion du point de vue légal et du point de vue médical

en ce qui concerne les opérations de l'esprit chez un fou délirant; exemples qui prouvent l'impossibilité de décrire ces opérations. — Significations pathologiques de l'existence du délire, même limité. — Le véritable problème dans la folie homicide consiste à retrouver la connexion, non pas entre le délire et l'acte, mais entre la maladie et l'acte.

Tout en admettant l'existence de la folie impulsive simple, on doit reconnaître que très-souvent un examen médical approfondi fait découvrir, outre l'impulsion maladive, des symptômes d'aliénation soit antérieurs, soit concomitants, tels que dépression mélancolique prononcée, soupçons déraisonnables ou même délire positif. Il est certain que, fort souvent, les suicides ou les homicides commis par des fous sont l'œuvre d'individus sous le coup d'une mélancolie commençante, et chez qui la maladie n'est pas encore arrivée à la période du dérangement intellectuel. Quoique dominés par une crainte vague ou un sentiment de détresse, accablés, ne dormant pasy écrasés par le lourd fardeau de leur vie misérable, les individus de cette catégorie ne manifestent point de délire positif, et ni leurs amis ni leurs médecins ne les trouvent assez mal pour les faire surveiller.

Telle était, sembLe-t-il, l'espèce de folie homicide qui éclata chez la sœur de Charles Lamb. Cette fille, épuisée et réduite à un état prononcé d'abattement nerveux par suite de son application au travail d'aiguille durant le jour et de ses veilles au chevet de sa mère durant la nuit, « était un peu fantasque et malade depuis quelques jours, » dit le biographe de son frère, lorsqu'une crise se produisit le 23. septembre. Ce jour-là, à l'heure du dîner, elle s'empara d'un couteau qui se trouvait sur la table, se mit à courir après une petite apprentie,, jeta de tous côtés les fourchettes et, enfin, dans un paroxysme d'irrésistible fureur poignarda sa mère en plein cœur. Son frère arriva seulement à temps pour lui enlever le couteau des mams et l'empêcher d'en faire davantage. TL trouva sa mère

morte du coup, et son père, vieillard tombé en enfance, saignant d'une blessure qu'une des fourchettes lancées en l'air lui avait faite à la tête. Marie Lamb fut placée dans un asile où en peu de temps elle recouvra la raison, et elle revint vivre avec son frère. De nouvelles attaques de folie affligèrent le reste de ses jours ; mais quand ces accès s'annonçaient, elle entrait elle-même à l'asile^ ou bien on l'y envoyait.

La manie suicide ou homicide survenant pendant le cours de la dépression mélancolique, telle est, peut-on dire, la marche ordinaire des choses. Une mère, accablée par l'inquiétude et la mauvaise santé, tombe dans le découragement et la stupeur ; elle s'imagine que son âme est perdue, ou bien encore que sa famille va tomber dans la misère, et, un jour, dans un paroxysme de désespoir, elle tue ses enfants pour les sauver de la misère sur cette terre ou peut-être sans même savoir ce qu'elle fait. Sous l'influence d'une dépression semblable et d'un délire analogue, un mari tue sa femme : peut-être les symptômes manifestés par lui auparavant se bornaient-ils à une grande prostration morale de caractère hypochondriaque, à de la bizarrerie, à une indifférence complète pour toutes choses, et encore à un sentiment morbide de désespoir quant à l'état de sa santé ou de ses affaires. Ses amis ne se sont aperçus de rien si ce n'est qu'il était « très-affecté » ; et, s'il s'agit d'un homme de la classe inférieure, ils auront dit qu'il « réfléchit tropo), ce qui dans leur bouche signifie qu'il est trop absorbé. Tout d'un coup, par' une circonstance quelconque, les souffrances de son esprit en, arrivent à un tel degré d'angoisse ou d'agonie qu'elles le jettent dans un paroxysme' frénétique, et alors il perd tout empire sur lui-même , passe sa fureur sur soi ou sur autrui sans savoir dans le moment ce qu'il fait, car il est frappé d'horreur lorsqu'il s'en aperçoit et peut s'en rendre compte. La satisfaction donnée, à son besoin de

meurtre, très-justement décrit comme un raptus melancholicus, l'a en effet délivré de l'émotion terrible qui le dominait; il n'est pas impossible qu'il revienne à lui et ne montre dès ce moment aucun symptôme de folie. En pareil cas, le délire n a aucune influence immédiate sur l'acte, mais le délire et l'acte sont l'un et l'autre les produits manifestes de la folie ; la frénésie passagère est purement une convulsion de l'esprit née de cet état de maladie où sont les centres nerveux intellectuels ou affectifs, et dont la dépression et le délire sont aussi des expressions. Dans d'autres cas cependant, on trouvera en cherchant bien qu'il y a eu une hallucination soudaine ou un dél;re concomitant avec l'acte ; un fort grondement dans les oreilles, une rougeur de feu ou de sang devant les yeux, une odeur de soufre emplissant les narines sont autant d'attestations du désordre qui s'est emparé des centres nerveux sensoriels.

Voici un exemple qui servira à bien faire connaître toute une classe de cas. Aux assises de Derby, le 16 décembre 1871 , un cordonnier, nommé Samuel Wallis, venait répondre d'un meurtre volontaire commis sur la personne de sa fem.me, avec laquelle il avait toujours vécu dans les termes les plus affectueux. Il l'avait égorgée pendant la nuit avec un tranchet qui se trouvait dans la chambre pour son travail; après quoi il était sorti. Quand on i'asrêta il était exalté et dit : « Je suis monté dans les champs, puis je suis redescendu dans les charbonnages: j'en suis parti à la tombée de la nuit ; on faisait dans la fosse un tel bruit de tonnerre que j'ai été soulagé de me voir dehors. Brampton paraissait tout noir et tout sombre et des trains de chemins de fer montaient et descendaient à toute vitesse. » Depuis longtemps on ne travaillait plus dans la fosse en sorte qu'il n'avait pas pu y avoir de bruit, et il n'y avait pas davantage de trains de chemin de fer à Brampton. Devant la Cour, un chirurgien qui avait soigné l'ac-

cusé pendant quelque temps, déposa que Wallis souffrait d'un dérangement de l'estomac et du foie, qu'il était trèsdécouragé et en proie à l'idée fixe que sa guérison était impossible. On lui avait conseillé de quitter le pays et de changer d'air, mais il n'était resté qu'un jour absent et il devait repartir, dans ce but, le jour même du crime. Ce témoin déclara que, dans son opinion, c'était là un cas de manie homicide; et il basa son appréciation sur l'absence complète de motifs, sur la nature même de l'acte, ainsi que sur les symptômes antérieurs de désordre mental et sur la conduite subséquente de l'accusé. Le chirurgien de la prison fut du même avis. Il dit que Wallis lui avait déclaré avoir cédé à une impulsion machinale, sans conscience de ce qu'il faisait, et avoir été frappé d'horreur en reconnaissant ensuite ce qu'il venait de faire. Le juge, en résumant la cause, fit remarquer qu'il n'y avait aucune preuve que l'accusé eût été fou en aucun temps; que sa conduite n'avait jamais été excentrique et qu'il n'y avaitpoint chezluidedéUre. Cependant l'absence complète de motifs expliquant le crime était évidente, et si les jurés étaient convaincus que Wallis était, au moment du crime, en proie à une véritable frénésie et inconscient de la nature de l'action qu'il accomplissait, ils devaient le déclarer « non coupable. » a II pouvait devenir dangereux de laisser prévaloir ce système de défense, mais néanmoins si telle était la conviction du jury, il ne devait pas hésiter à le dire. » Le jury déclara l'accusé coupable, mais il le recommanda à la clémence royale à cause de sa faiblesse d'esprit antérieure ! WalUs fut donc condamné à mort mais il ne fut pas exécuté. S'il avait eu pour juge certains magistrats il aurait sûrement été pendu, comme d'autres individus, ainsi que lui coupables d'homicide et fous ainsi que lui, l'ont été en plus d'une occasion. S'il y avait eu le moindre motif de croire à de mauvais sentiments contre sa femme, il est presque certain que, malgré les

témoignages attestant sa folie, il aurait subi sa se ntence. Et pourtant, si le juge et les jurés avaient réellement su ce que c'est que la folie, ils n'auraient certainement pas déclaré cet homme coupable et ils l'auraient acquitté vu (qu'il était fou.

Quand on étudie les cas de folie homicide enregistrés par la science, on reconnaît que dans beaucoup d'entre eux il y avait délire soupçonneux ou délire des persécutions en même temps que dépression mélancolique. Le meurtrier a cru qu'on s'acharnait à l'insulter, à le vilipender, à l'espionner, à le voler, à l'empoisonner, à lui enlever la santé ou la fortune, et il a tué sous l'empire de cette folle idée fixe. En voici encore un exemple instructif.

Le Pownall, exerçant la médecine, fut placé à l'asile privé de Northwoods et confié aux soins du Davey, le 2 avril 1859. Les certificats des médecins, datés du même jour, déclaraient que : « il avait attenté à la vie de sa belle-mère, pour laquelle il n'avait habituellement que du respect et de l'affection; depuis trois mois il avait complètement changé ; il était abattu et morose et enfin il avait essayé de se tuer. » C'était la troisième fois qu'il était pris d'aUénation. Il avait eu un premier accès à l'âge de vingt-deux ans, le second était venu quatorze ans plus tard et le troisième s'était produit quatre ans et demi après le second. Dans l'intervaUe, Pownall s'était ■hvré avec succès à une pratique médicale étendue et s'était si bien acquis la considération de ses concitoyens qu'il avait été élu maire de la ville. On le représentait d'ailleurs comme un homme estimable et naturellement aimable, mais aussi violent et aussi dangereux pour luimême que pour les autres lorsque sa folie revenait. Son dérangement d'esprit s'était d'abord fait connaître par la méfiance qu'il avait tout d'un coup témoignée de ses plus proches parents et par son obstination à les soupçonner de

DE LA FOLIE PARTIELLE 183 complot contre ses intérêts; à ces symptômes succéda au bout de quelque temps le délire qu'on mettait du poison dans ses aliments et qu'on lui voulait encore du mal d une antre manière; puis vinrent les tentatives de suicide et de meurtre. En 1854, durant son second accès, il avait tué une personne avec laquelle il était à la chasse; l'enquête du coroner avait abouti à mn verdict déclarant que le coup fatal avait été l'effet d'un pur accident, mais il était resté un doute à cet égard dans l'esprit de beaucoup de gens.

A l'arrivée de Pownall à Northwoods, le DrDavey lui fitoane visite et le trouva seulement un peu agité; il causait avec le calme et les manières d'un gentleman, et, la conversation se prolongeant, il versa d'abondantes larmes et exprima le plus profond chagrin des violences auxquelles il s'était porté sur sa belle-mère. M. Davey lui ayant demandé de se dessaisir de tous les objets avec lesquels il pourrait blesser soit lui-même soit les autres, il s'empressa de lui remettre deux canifs. A dater de ce jour sa conduite et sa conversation furent calmes et raisonnables. Il accompagnait la famille et les enfants du docteur à la promenade et montait à cheval avec M. Davey m son fils, il demeura quatre mois à l'asile et pendant tout ce temps on n'aperçut en lui aucun symptôme de maladie mentale; si bien que, le jugeant parfaitement rétabli, on lui signa son exeat comme guéri, le 10 août. Toutefois, eu égard à ses antécédents, on le plaça dans la maison d'un médecin sous la surveillance spéciale d'un gardien. Vingt jours après avoir quitté Northwoods, le 30 août, il tua une domestique en lui coupant la gorge avec un rasoir, sans avoir d'ailleurs donné le moindre signe de folie si ce n'est quelques heures avant le crime. Acquitté comme fou, en cour d'assises, il fut eaavoyé à l'hospice de Bethléem où l'on enferme les fous

eriminels, et placé dans le service de feu le D' Hood. Or,

parlant de Pownall après l'avoir observé pendant plusieurs mois, M. Hood disait : c( Depuis le premier jour jusqu'à aujourd'hui, bien que j'aie étudié cet homme avec un soin peu ordinaire, je ne connais pas un symptôme de fohe dont je puisse lui faire particulièrement l'application, et si c'était un simple particulier placé dans un asile privé à ma charge, et que les commissaires de surveillance me demandassent pour quelles raisons il est retenu je ne sais pas si je pourrais en donner une seule bien nette et bien définie, »

L'événement déplorable que je viens de rapporter fait voir que Pownall rentre évidemment dans l'une ou l'autre de ces deux catégories : ou bien il était ^ujet à des accès périodiques de manie récurrente; ou bien (et c'est le plus probable), il réussissait à cacher son délire lorsqu'il avait un puissant intérêt à le faire et qu'il vivait d'ailleurs dans des conditions favorables où rien ne troublait sa tranquillité d'esprit. Quelle que soit la bonne exphcation, une chose est certaine : c'est qu'un homme peut présenter toutes les apparences de la raison, à ce point de tromper, étant fou, les observateurs les plus habiles, jusqu'au moment où la manie homicide fait fatalement explosion. Il n'y a pas à douter du fait que les fous sont capables de cacher pendant longtemps et de la façon la plus complète le délire des soupçons ou des persécutions auxquels ils sont en proie; et cette dissimulation si parfaite, de la part d'individus dont les aberrations étaient bien connues, rend fort probable qu'un délire analogue existait, malgré qu'on n'ait pas pu le découvrir, dans certains cas attribués à la folie impulsive homicide. Or, s'il est possible à un fou de simuler si habilement la raison, lorsqu'il y va de son intérêt, on pourra naturellement soutenir qu'il fait alors preuve d'une suffisante lucidité de conscience et d'une force de volonté assez grande, pour qu'on le rende justement responsable d'un acte dont

DE LA FOLIE PARTIELLE 185 la criminalité ne lui échappe pas et à l'accomplissement duquel sa conduite prouve qu'il n'est pas sans vouloir se soustraire. Tout en accordant que le Pownall agît, comme il le fit sans doute, avec l'idée fixe et l'illusion d'avoir à se venger de la servante sa victime, et que l'assassinat fut l'effet de ce délire, on pourrait encore contester que le meurtrier fût responsable. Car, en supposant que l'injure imaginaire reprochée à la victime eût été réelle et que la conviction de Pownall n'eût rien de dilusoire, un homme aussi sensé à tous les autres égards devait savoir qu'assassiner cette femme c'était commettre un crime punissable de mort. Seulement, sachant cela, avait-il le pouvoir de résister à l'impulsion qui le portait à la tuer? Voilà réellement la question capitale, dans cette affaire comme dans tous les cas de foUe homicide.

Si l'on veut former un jugement correct sur un cas quelconque de cette espèce, il faut d'abord s'être bien convaincu qu'une impulsion à la violence, dans un esprit non entièrement sain, peut cesser par moments d'être maîtrisable. C'est là ce qu'il faut d'abord admettre comme proposition générale. Un cas étant donné, restera à déterminer, d'après les circonstances particulières, si l'impulsion était maîtrisable ou non. Il y a souvent coïncidence remarquable entre les exacerbations de la manie et les troubles de la santé du corps. Il peut arriver que, avant l'accès d'impulsion homicide, un changement se soit montré dans les signes fournis par le physique et le moral du patient : il a la langue blanche et un peu de fièvre, il se sent faible et mal disposé, il a perdu son animation, il est soupçonneux, anxieux, inquiet-, ces symptômes sont parfois les préliminaires de l'accès. Quand celui-ci éclate, l'esprit est dominé par une émotion si grande et si pénible, par un sentiment tellement indicible d'angoisse et de détresse, que l'acte de violence

en est pour ainsi dire l'explosion; c'est une convulsion, impossible à maîtriser, de toutes les énergies du sujet, qui se traduit extérieurement par un sentiment morbide indescriptible. Sans plus savoir ce qu'il fait, le malade tue; ami, ennemi, étranger, n'importe, il tue; non pas en réalité, par passion, par vengeance, par haine d'aucune sorte, mais simplement par besoin impérieux de se soulager de l'émotion terrible qui pèse sur lui.

L'émotion est pour les centres intellectuels ce qu'est l'hallucinalion pour les centres sensoriels, et l'action par laquelle elle s'épuise est aussi involontaire que le cri de douleur ou la contraction musculaire spasmodique produits par une souffrance physique intense. Quatre choses sont donc à noter dans la manie homicide : 1» le caractère pciroxysmal de l'attentat qui a seulement lieu lorsque l'émotion a cessé d'être supportable ; jusque-là l'idée ou l'impulsion, quoique toujours présente, demeurant presque passive; 2° le soulagement extraordinaire ressenti par le patient aussitôt après que l'acte est accomipU; il est dès lors délivré du tourment extrême qu'il éprouvait auparavant et peut rendre "un compte raisonnable de sa personne ; 3" la fréquence avec laquelle l'attentat a pour victime un proche parent ou quiconque, ami ou étranger, se trouve à portée dans le moment même du paroxysme; enfin 4° l'indifférence du coupable après l'action, quant à la nature épouvantable de l'acte; accompli dans un moment où l'agent était hors de lui, l'acte n'est pas plus son acte à lui, que la convulsion n'est un effet de la volonté. Il n'est pas facile de pénétrer dans les profondeurs d'un esprit malade et il .est tout à fait impossible à un esprit sain de se faire une idée exacte de ce qui s'y passe, mais autant qu'il est possible de décrire, à un point de vue psychologique, l'état mental d'un fou homicide, les données de l'expérience indiquent qu'il est tel que je viens d'essayer de le peindre. La crainte de la mort n'a pas le

moindre effet, pour rendre plus solide la possession de soi-même durant le paroxysme d'une émotion douloureuse qui domine la réflexion ; une crainte plus puissante, la crainte de l'enfer et de tous ses supplices, est également sans force , même sur l'esprit le plus religieux, et elle n'empêche point le suicide dans des circonstances semblables. Le patient est victime de la maladie ; il appartient à la médecine; il n'appartient pas aux tribunaux.

Il arrive aussi, dans le cas d'individus en proie au délire des persécutions, qu'un acte de violence contre autrui, attribué fréquemment à l'excitation alcoolique, est la première circonstance par où se décèle l'insanité d'esprit. Le délirant peut pendant longtemps cacher son délire, malgré tous les efforts pour l'obhger à se trahir, pour peu qu'il soupçonne quelque danger à le laisser paraître. Un de mes malades, depuis quelque temps possédé de l'idée que partout, dans les hôtels, dans les rues, les gens disaient du mal de lui, l'accusaient de vices qu'il n'avait pas et le persécutaient de toutes manières, fat placé dans un asile à la suite d'un accès de fureur durant lequel il avait brisé toutes les fenêtres de la maison et s'était jeté sur sa mère pour la frapper. Avant cette scène, il avait toujours pris le plus grand soin de ne pas laisser paraître son délire ; mais quand il vit dans quelle situation son égarement l'avait mis, il fut absolument impossible de le lui faire avouer. En conséquence, au bout de quelque temps, on lui rendit la liberté. Deux ans plus tard, il vint me demander conseil à cause de la persécution et des tortures auxquelles il se croyait en butte, nuit et jour, de la part d'ennemis invisibles qui lui faisaient éprouver de continuelles secousses dans les muscles au moyen de l'électricité et du mesmérisme. A cette occasion, il m'avoua, avec une certaine satisfaction mahcieuse, qu'à l'asile il avait eu bien soin de nier et de cacher la chose, encore bien qu'elle n'eût pas cessé tout le temps de sa réclusion,

parce qu'il avait bien vu que s'il en faisait l'aveu on ne le laisserait pas sortir.

Dans ces cas-là, on ne sait à quel parti se résoudre. D'une part, un individu affligé de cette sorte de délire peut demeurer dans le monde pendant des années sans se compromettre par la moindre violence, et il semble par conséquent inutile et cruel à la fois de le renfermer; mais d'autre part, ce même individu peut à tout moment être saisi d'un accès de fureur et devenir dangereux. Plus ou moins dangereux, donc, en tout temps, les malades de cette classe sont très -dangereux quand le délire des persécutions s'accompagne de tristesse et de dépression hypochondriaque, avec sensations anormales dans l'estomac, le foie ou tout autre organe ; surtout lorsqu'ils s'imaginent, ainsi que cela se voit, entendre une voix singulière dans leur estomac ou dans leur poitrine. Persuadés que leurs souffrances physiques sont causées par les persécutions dont ils sont l'objet, ou obéissant aux voix imaginaires qui leur parlent, il arrive qu'ils se vengent de tous leurs maux sur ceux qu'ils accusent d'en être les auteurs. Trèssouvent, ils commencent par s'adresser à la police ou aux autorités, et, comme ils n'obtiennent pas satisfaction, ils en concluent que ces fonctionnaires sont mêlés à la conspiration organisée contre eux ou tout au moins soudoyés pour ne rien faire en leur faveur ; voyant donc qu'ils ne peuvent pas se faire rendre justice, ils tombent dans le désespoir et en appellent au droit naturel et inaliénable qu'a l'homme d'assurer sa conservation personnelle à tout prix. D'autres fois, ils commettent quelque acte de violence insensé, tout exprès pour attirer l'attention pubhque sur la singularité de leur cas ou pour avoir l'occasion de déclarer publiquement, devant un tribunal, ce qu'on leur fait souffrir, de façon à faire connaître la vérité et à confondre leurs persécuteurs.

Lorsqu'un fou tue quelqu'un lui imputant une atteinte

imaginaire à sa santé, à sa fortune ou à sa réputation ; quand par conséquent le mobile de l'acte est la vengeance, que faut-il penser de la responsabilité? La loi anglaise, nous l'avons vu, déclare un tel homme punissable au même titre que s'il n'était pas fou; la maladie, aux yeux de la loi, ne modifie pas sa responsabilité ; l'acte est considéré comme son acte malgré qu'il y ait aXiénation de son esprit. D'ailleurs le préjugé populaire est qu'un individu réellement fou agit sans motif, ou tout au moins par des motifs autres que ceux d'une personne sensée, et cela fortifie encore la croyance erronée que l'homme qui agit par vengeance n'est pas véritablement fou ou ne fait pas acte de folie. Mais l'homme qui devient fou ne cesse pas d'être un homme et d'en avoir les passions ; il ne cesse pas d'être impressionné par les motifs ordinaires ) et, quand il se détermine par un de ces motifs, il ne cesse pas, pour cela, d'être l'esclave de sa fohe. Lorsqu'il tue un autre homme pour se venger d'une injure imaginaire, ce n'est jamais qu'un fou qui se venge. Les hôtes des maisons d'aliénés commettent des violences de toute sorte et de tout degré, sous l'infiuence des passions mauvaises ordinaires à la nature humaine. La question est donc, précisément, de savoir si un fou, qui agit par vengeance, est responsable au même degré et de la même manière qu'un homme sensé ayant accompli le même acte par un motif identique.

Répondre affirmativement, sans hésiter, semble chose bien hardie et bien inconsidérée, à moins d'oublier que la folie est la conséquence et la preuve d'une abolition ou d'un affaiblissement de la force de volonté^ produite par une maladie, et que le dernier terme de son développement est l'abolition totale de la volonté elle-même. La vérité est que, ce qui, dans un esprit sain, est une passion gouvernable, devient dans l'esprit du fou une insanité ingouvernable. Le maniaque s'imagine en son délire que son voisin ne cesse pas de le persécuter, par toute sorte

ée moyens aussi absurdes qu'impraticables; il sait en même temps qu'il est contraire à la loi divine et à la loi humaine de tuer son semblable, et, pendant longtemps, il résiste à la passion impérieuse qui le pousse à se venger ; peut-être dénonce-t-il son persécuteur aux autorités et leur demande-t-il justice; mais à la fin, soit que de la détérioration de sa santé résulte une activité plus grande d'e son- délire et un affaiblissement de sa volonté, soit parce que l'occasion le provoque et le tente à l'excès, il devient désespéré, la passion noie la réflexion, souffle sur la résistance vacillante d'une volonté sans force, et le précipite à la satisfaction de sa colère et de sa vengeance. Dire d'un homme en cet état qu'il n'a point le pouvoir de se contenir, ou dire de lui qu'il a ce pouvoir au même degré qu'un homme jouissant de l'intégrité de sa raison, serait s'éloigner également de la vérité. Pour être strictement juste, il faut admettre une certaine mesure de responsabilité dans quelques cas, mais jamais la pleine mesure de la responsabilité de l'homme raisonnable. Au maximum, il faut admettre une responsabilité propre aux aliénés, la responsabilité établie dans le gouvernement des asiles où l'on agit sur les fous par les motifs ordinaires, mais où l'on ne les punit point comme des agents pleinement responsables lorsque ces motifs n'ont pas de prise sur eux et n'empêchent pas les éclats de leur violence. Nécessairement, il est impossible de mesurer d'une façon tant soit peu exacte l'intensité d'une impulsion maladive et le degré de résistance que la volonté aurait pu lui imposer : tel individu peut s'être laissé aller à la tentation, à qui l'on pourra prouver qu'il n'a pas résisté autant qu'il aurait dû; et par conséquent jusque-là il sera coupable; mais la maladie dont le fou est affligé est par elle-même un si grand malheur que l'infliction de la peine capitale doit paraître « une inhumanité envers l'imperfection de l'humaine nature. » Il n'est pas au pouvoir de la volonté de

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faire obstacle aux progrès d'une maladie, et c'est assurément par trop d'ironie que d'exiger un tel empire dans une maladie dont le caractère spécial est d'affaiblir le pouvoir de la volonté en augmentant la force de la passion, d'amoindrir, en un mot, le pouvoir de gouverner ce qu'il y a déplus difficilement gouvernable. Il doit suffire d'assurer la sécurité publique contre la répétition de l'attentat, par une réclusion perpétuelle.

Considérons d'ailleurs que la vengeance d'un fou, pour mne injure imaginaire, est véritablement une passion né© de la maladie même ; qu'elle est le produit direct du délire, et que l'acte par lequel elle se satisfait n'en est que le produit indirect. Or, ce qu'on demande au fou c'est précisément de gouverner une passion engendrée par descroyances maladives sur lesquelles, il n'a point de contrôle. Il est impossible de diviser ainsi la personnalité em deux parties distinctes : l'une qui est l'esclave d'une idée maladive, partant irresponsable; l'autre qui demeure maîtresse d'elle-même et responsable. Cette théorie dualistique est des plus extraordinaires, quand on songe qu'elle s'applique à la volonté et à la liberté morale;, c'est-à-dire à ce qui constitue au plus haut degré l'individualité de la personne humaine. Qufr ceux qui sont à cet égard d'une autre opinion causent librement avec un fou! ayant le délire des persécutions, se croyant espionné, insulté dans les rues, méchamment poursuivi et dénoncé partout où il va, à cela près d'ailleurs aussi raisonnable en apparence que le commundes hommes; qu'ils essaient de raisonner avec lui et de le convaincre de l'erreur de ses folles croyances; qu'ils lui demandent sur quelles preuves il s'en fie à son déhre; qu'ils l'écoutent sans sourire et lui démontrent ensuite combien cela manque de logique et de consistance ; qu'ils lui prouvent clairement combien il est absurde d imaginer que, sans motifs connus, on le persécute comme il se dit persécuté, et combien peu le soi-disant

persécuteur aurait à y gagner; qu'ils lui fassent bien voir que personne excepté lui ne peut découvrir la moindre preuve de ce qu'il s'est mis en tête et que tout le monde enfin, au contraire, en aperçoit l'absurdité; qu'ils épuisent sans le moindre résultat, ainsi qu'il est probable, toutes les ressources de l'argumentation pour essayer d'ébranler l'idée fixe de ce malheureux, et lorsqu'ils auront tout fait, ils le quitteront plus tristes mais plus sages, connaissant enfin l'étendue d'un dérangement d'esprit qui ne se manifeste extérieurement que par un délire limité et partiel.

Il y a peu de temps, je fis cette tentative sur un homme fort inteUigent et d'une haute culture intellectuelle. Il était convaincu qu'il y avait un complot contre lui et que partout où il allait, dans ses voyages à travers l'Europe, il était suivi et surveillé par les agents secrets de ses ennemis. Il reconnaissait la justesse de mes arguments ; il admettait que tout ce qu'il avait observé et faussement interprété, dans la conduite des gens qu'il soupçonnait, pouvait s'expliquer suivant deux systèmes : un qui les faisait innocents et un autre qui les faisait coupables. Il confessait que, tandis que le premier avait pour lui les probabilités et la raison, l'autre était déraisonnable et improbable au plus haut degré ; il avouait s'être dit souvent à lui-même que, pour croire ce qu'il croyait, il fallait être fou et que, vraisemblablement, il traiterait de fou toute autre personne ayant les mêmes idées. Or, après cette discussion, ai-je besoin de le dire? il me quitta sans avoir perdu un atome de sa foi absolue aux suggestions de son délire. Baillarger raconte une histoire qui nous fourmt sous une forme frappante le même enseignement : Lorsque M. Trélat fut chargé de la direction provisoire de Bicêtre il s'y trouvait un malade qui croyait avoir résolu le problème du mouvement perpétuel. Après avoir vainenement employé tous les arguments dont il put user pour

chasser cette imagination, l'idée vint âu médecin que la grande autorité d'Arago aurait le salutaire effet de convaincre cet individu. Arago, s'étant fait donner l'assurance que la folie n'était pas contagieuse, consentit à combattre cette idée fixe. On conduisit le fou dans son cabinet où A. de Humboldt se trouvait par hasard. Quand le pauvre homme eut reçu de la bouche d'Arago la démonstration positive et convaincante de son erreur, il fut pour ainsi dire stupéfié, puis versant d'abondantes larmes, il se mit à déplorer la perte de son illusion. Le but qu'on s'était proposé paraissait atteint. Mais M, Trélat et son malade n'avaient pas fait vingt pas dans la rae que celui-ci, se tournant vers le médecin, lui dit : « C'est égal ; M. Arago se trompe et c'est moi qui ai raison. » Le déhre de la damnation éternelle n'est pas rare chez les fous mélancohques, et les amis d'une personne en proie à cette horrible idée fixe essaieraient en vain de recourir, pour la dissiper, à l'autorité et aux arguments d'un prêtre. J'invoquai une fois le secours d'un évêque distingué en faveur d'un malade qui m'était confié ; tous les raisonnements se brisèrent contre ce roc.

You may as well Forbid the sea for to obey the moon.

As or by oath remove or counsel shake The fabric of his folly K

Le fait seul que le délire persiste dans l'esprit prouve suffisamment que l'individu ne peut pas raisonner sainement ; il raisonne follement, il sent follement et tôt ou tard il agira follement. Son point de départ, en tout, n'est point la raison mais une maladie; or celle-ci s'enracine et se développe dans l'esprit comme un cancer ou une tu-

1. Vous pourriez aussi bien - défendre à la mer d'obéir à la lune, - que d'écarter par vos serments ou d'ébranler par vos conseils — les vaines croyances de sa folie.

MAUDSLEY. |g

meur morbide s'enracine et se développe dans le corps ; en tirant à elle et en convertissant en sa nature propre l'aliment qui devrait entretenir l'activité de la santé et rendre impossible l'existence du mal. Physiologiquement, un cancer est un illogisme; il n'en persiste pas moins et finit par tuer le malade parce que, pathologiquement, il est logique. De .même, le délire est psychologiquement inexplicable, mais il a son fondement dans l'inexorable logique de la pathologie, et il persiste en pervertissant à son profit et pour sa propre conservation le raisonnement qui en devrait rendre l'existence impossible. Pour le délire comme pour le cancer, notre affaire est d'observer les phénomènes pathologiques et d'en découvrir les lois ; la physiologie ne nous servira pas beaucoup dans le premier cas, non plus que la psychologie dans le second; notre investigation ne -doit pas suivre d'autre voie que celle de la recherche inductive. Déclarer un fou responsable de ce qu'il sent et de ce qu'il fait en conséquence de sa fohe, serait tout aussi injuste que de le déclarer responsable de la persistance de son délire, malgré les témoignages incontestables qui le contredisent.

Avant d'en finir avec ces cas de fohe homicide accompagnée du délire soupçonneux ou du déUre des persécutions, je dois faire remarquer qu'on trouve souvent, en pareil cas, la preuve la plus évidente que le crime a été préparé, prémédité et ensuite exécute avec beaucoup d'adresse. La fohe n'empêche pas que le malade sachant discerner, d'une manière générale, le bien du mal, mieux encore sachant que ce qu'il fait est mal, ne combine les moyens de tuer, n'accomplisse le meurtre délibérément et ne se préoccupe d éviter les conséquences de son -méfait. Il est difficile de faire admettre cela par ceux qui, jugeant les opérations dun esprit malade d'après le type de l'esprit sam, en concluent que l'homme capable de tant de raison et d empire

•sur soi-même dans l'accomplissement d'un crime pouvait user de cette raison et de cet empire pour éviter de le commettre. Cependant c'est une généralisation tirée de l'expérience , et nul de ceux qui ont étudié scientifiquement la pathologie de l'esprit ne la trouvera anti-philosophique. Deux auteurs américains qui sont loin de se montrer trop indulgents dans l'appréciation de la responsabilité des fous, Wharton et Stillé, rapportent un exemple notable de la ruse audacieuse et froide que peut déployer un fou, et du sentiment de responsabilité qu'on y découvre.

« Un nommé John Billman, détenu au pénitencier de TEst, en Pensylvanie, pour vol de chevaux, assassina son gardien dans des circonstances témoignant d'une grande férocité et en même temps d'une extrême habileté à cacher ses intentions et à préparer sa fuite. Il suspendit un nœud coulant au dehors du guichet pratiqué dans la porte des cellules pour permettre de voir, de l'extérieur, ce qui se passe à l'intérieur . Puis il amena le gardien à passer sa tête par le guichet pour examiner quelque chose sur le plancher, tout à fait au pied de la porte ; au bon moment il serra •le nœud et sans un accident le malheureux gardien était étranglé. Malgré cet événement, le même gardien se laissa prendre à un nouveau piège ; il entra seul dans la cellule •où Billman faisait le malade et fut assommé d'un grand coup de cruche sur la tête. L'assassin le déshabilla, lui mit sa livrée de prisonnier, prit ses vêtements, et le coucha sur son lit de manière à ce qu'on pût croire qu'il y était lui-même ; d'un air indifférent, il traversa le corridor sous le costume qu'il avait revêtu, adressa au portier ■une question insignifiante et enfila sans se presser la porte de la rue. Néanmoins il fut très-vite rattrapé Sa fohe était d'ailleurs si peu contestable que les magistrats charges de le poursuivre, après un examen soigneusement tait par d'habiles médecins, ne doutèrent plus de

son irresponsabilité et, lors du jugement, consentirent à son acquittement motivé par cette circonstance. En conséquence, Billman fut envoyé dans une autre prison et, quelque temps après, étant d'humeur communicative, il raconta qu'il y avait déjà plusieurs années, il avait tué son père dans des circonstances dont il rappela les détails avec beaucoup de minutie et de jovialité. Une enquête eut lieu et on découvrit qu'il avait dit la vérité. Son père avait été trouvé étranglé dans son lit et Billman soupçonné du crime avait été arrêté, mais il avait combiné son coup avec tant d'artifice qu'il réussit à prouver un alibi et fut acquitté. Il s'était en effet échappé à cheval, à minuit, par une course rapide, et s'était introduit par la fenêtre dans une chambre où il avait fait semblant de dormir. Il avait donc non-seulement le sentiment de sa culpabilité, mais encore une appréciation très-nette des conséquences auxquelles il s'exposait, et il avait fourni abondamment la preuve d'une intention longuement méditée et d'un dessein inteUigemment poursuivi. »

Un autre enseignement nous est donné par cette histoire. Elle nous montre l'extrême danger de la récidive après un premier accès de manie homicide ; à cet égard l'expérience fournit de trop nombreuses leçons. On ne peut pas dire d'un individu qui a été une fois atteint qu'il soit complètement guéri, tant il est vrai qu'un paroxysme peut éclater d'une façon soudaine, inattendue et convulsive. Pinel fait mention d'un individu enfermé à BicêLre qui, seize ans après avoir étranglé ses enfants, assassina deux autres fous détenus comme lui. Esquirol rapporte l'histoire d'un avoué d'un caractère rêveur et taciturne qui fut placé dans son service à la suite d'un accès de foUe pendant lequel il avait voulu se jeter par la fenêtre. Durant sa maladie il accusait sa femme d'infidélité, se croyait damné, essayait fréquemment de se tuer; il refusa même pendant quelque temps de manger par la crainte du

poison. Au bout de trois mois, il parut entrer en convalescence et sa femme le ramena dans la ville de province qu'ils habitaient. Pendant la route, quoique témoignant beaucoup d'affection à sa femme et causant raisonnablement avec elle, il se prit d'une vive altercation avec un voyageur assis vis-à-vis d'elle et qui excita sa jalousie. Le lendemain de son arrivée, un de ses beauxfrères, âgé de douze ans, entre dans son cabinet. Il le prend, comme pour jouer, par les cheveux et le conduit en jouant vers son bureau. Là il renvoie cet enfant et laisse échapper ces mots : Il n'en vaut pas la peine. Le troisième jour, sous prétexte de vérifier sa cave il y descend accompagné de sa femme. Quelques instants après, sa belle-sœur, jeune personne de vingt ans, ne voyant pas remonter son beau-frère et sa sœur descend dans la cave. Personne ne remonte. Cette longue absence inquiète une servante qui, à peine a-t-elle descendu quelques marches, voit ses jeunes maîtresses étendues, baignées dans leur sang. Le meurtrier était retranché dans un coin, derrière des tonneaux ; un rasoir était à quelques pas de lui. Il est conduit à Gharenton. Là, il divague sur les causes de ces deux épouvantables homicides ; tantôt il dit que la cave était éclairée d une lumière éclatante et que ces deux dames étaient des diables qui venaient s'emparer de lui ; tantôt il déclare qu'il n'a su ce qu'il faisait. Il est toutefois fort douteux que l'hallucination ait été pour quelque chose dans ce double meurtre, car deux jours auparavant il avait eu évidemment l'idée de tuer «on beau-frère et il n'avait pu emporter le rasoir que dans une intention homicide. Après avoir passé quelque temps dans une maison de santé, il parut guéri quoiqu'il continuât à montrer une insensibilité remarquable au souvenir de ce qu'il avait fait. Il adressa aux autorités de nombreux mémoires, répétant que, s'il avait été fou, il •était guéri et devait rentrer dans l'administration de sa

fortune et de celle de ses enfants. Après plusieurs années de sollicitation de ce genre, Marc fut chargé de constater son état mental et ne put découvrir le moindre signe d'aliénation : «. Je suis resté, pendant au moins une heure et demie seul avec lui, dit Marc, et pendant le long entretien que nous avons eu ensemble, je n'ai pu découvrir en lui la plus légère trace de désordre mental ; mais j'ai été frappé de son indifférence, lorsque je lui ai parlé du double homicide qu'il avait commis. (Loc, cit., tome II, p. 33). » Marc déclara qu'il y aurait imprudence à le rendre à la liberté , néanmoins cet homme obtint sa sortie de la maison de santé. Il s'établit à Paris avec une femme et ouvrit un bureau d'affaires. Après deux ans de Hberté , dix ans environ après l'invasion de la première maladie, tout-à-coup il fut pris d'un nouvel accès de fureur et, sans la vigoureuse résistance de la femme avec laquelle il vivait, il l'eût précipitée par les croisées. Envoyé dans une maison de santé il y mourut après quelques jours du délire le plus épouvantable, voulant tour à tour se tuer et tuer ceux qui l'approchaient.

Les malades de cette catégorie sont loin de se comporter toujours de la même manière après qu'ils ont accompli ou tenté l'homicide. Chez quelques-uns, la mémoire est obscurcie et confuse ; à peine comprennent-ils ce qui vient de se passer et ils n'essaient pas même de fuir. D'autres se font de l'acte accompli une idée trèsexacte et très-vive, aussitôt qu'ils se sont soulagés de l'émotion qui les possédait par la perpétration de cet acte même, et, l'instinct de la conservation reprenant le dessus, ils essaient tout d'abord de fuir pour se remettre ensuite eux-mêmes aux mains de la justice, la plupart du temps. Quelques-uns montrent une insensibilité morale absolue et paraissent complètement indifférents à ce qu'ils viennent de faire, entièrement incapables même d'en concevoir l'horreur et la criminalité ; tandis que d'autres, en revenant

à eux, tombent dans un désespoir profond et un remords incessant. Il n'est pas du tout rare, du reste, qu'une tentative de suicide ait lieu et avant l'homicide et après.

Je passe maintenant à l'étude d'une autre classe de cas de folie homicide ; ceux où il y a délire bien défmi et où le crime est le résultat direct ou indirect de ce délire. Quand un père s'imagine avoir reçu du ciel l'ordre de tuer son fils et obéit à cet ordre, sa foUe ne peut pas faire de doute et personne ne songera à lui imputer à crime ce déplorable attentat; ç'a été le produit direct et incontestable de son déhre. Les légistes eux-mêmes admettent que cette sorte de fohe exclut toute responsabilité, quant aux actes se rattachant étroitement au déhre particulier de celui qu'on appelle un monomane. Pour eux la question capitale est de savoir jusqu'à quel point le déhre a impressionné l'esprit de l'agent, au moment de l'acte. Aucune pénalité, suppose-t-on, n'empêcherait le monomane de faire ce qu'il imagine être une chose juste, quoique aux yeux de la loi cette chose soit un crime ; sur ce point la faculté de discernement est chez lui détruite par la maladie. Mais s'il n'est pas bien prouvé que le délire a déterminé l'acte, si l'homme obsédé du plus fou des délires que la folie puisse imaginer commet un meurtre qu'on ne sait comment rattacher à son déhre, alors, déclare-t-on, il est coupable et punissable, il est justement tenu pour responsable. Hoiïbauer a proposé, pour résoudre le problème de la responsabilité encouru par un fou, « de regarder l'impression dominante qui forme le délire non pas comme erronée et imaginaire mais comme vraie et correspondant à la réalité. En d'autres termes, les actes d'un fou devraient être envisagés comme ayant été commis réellement dans les circonstances où le fou se croyait placé pour agir. Si ces circonstances imaginaires ne changent rien à l'iiTiputabihté du crime, elles ne doivent être d'aucune- considération dans l'espèce à

juger ; si elles diminuent ou abolissent la culpabilité, elles doivent au contraire amoindrir ou effacer la responsabilité. L'homme dans cette théorie est un être double • il y a en lui une personne raisonnable et une personne folle et suivant que c'est l'une ou l'autre qui est réputée avoir agi, l'individu sera condamné comme criminel ou acquitté comme fou. Tel est le critérium de la responsabilité qu'on fonde sur la métaphysique de la folie ; il se recommande à l'approbation de ceux qui, comme l'éminent philosophe Kant, pensent que la détermination de la question doit être remise, pour chaque cas particulier, aux philosophes ayant fait de l'esprit humain leur étude et non pas aux médecins qui ne connaissent que la maladie. Il est heureux, en cette matière comme en beaucoup d'autres, que les médecins se soient dévoués à l'observation patiente des faits , au heu d'évoquer leur propre esprit pour en tirer des oracles ou au heu d'accepter avec respect les oracles confus qu'ont pu rendre les esprits des autres. Ils ne sauraient aujourd'hui presque rien ni de la nature des maladies ni de l'action des médicaments, s'ils avaient tranquillement compté sur ce que leur en pourrait apprendre ceux qui étudiaient la physiologie du corps ; et ils ne sauraient non plus presque rien de la nature des affections mentales et du traitement qui leur convient, s'ils s'en étaient rapportés exclusivement à ceux qui étudiaient la psychologie.

Ainsi que j'en ai déjà fait la remarque , l importance attribuée par les légistes au délire, comme signe de la folie, leur en fait exagérer la valeur. Des actes insensés auxquels se livre l'individu affecté de, manie générale, il n'y en a pas la moitié qui réellement découlent de son déhre ; ils ne représentent que la surabondance de l'énergie morbide et sont souvent dénués de but et de motif autant qu'on en peut juger; ils sont l'expression purement convulsive du désordre des centres nerveux. Les actes

mêmes que le délire engendre directement ne sont pas ' tels que la logique le ferait prévoir, ou appropriés au but où tend le délire ; ils sont le résultat de raisonnements fous découlant de folles préniisses ou d'impulsions qui surgissent dans un esprit fou et ne se rattachent même pas à l'idée délirante.

Pour bien faire saisir la doctrine légale proposée et la critique à laquelle elle prête, qu'on me permette de supposer un exemple : Un individu s'imagine qu'il est Jésus-Christ, mais il parle d'ailleurs sensément de toutes les choses qui ne touchent pas à son délire , et administre ses affaires avec intelligence. Cependant un jour il tire un coup de fusil sur quelqu'un et il est traduit en justice sous l'inculpation d'assassinat. On ne peut pas prouver qu'il a agi sous l'influence de son déUre particulier ; d'un autre côté, si les circonstances imaginaires où il se croit placé étaient réelles, elles ne seraient point de nature à faire dispaître sa responsabilité, puisque rien ne répugne plus que le meurtre au personnage de Jésus- Christ et qu'il est entendu que le fou doit agir en conformité du caractère qu'il s'attribue. Il faudrait donc condamner cet homme à mort comme criminel. Très-clairement la théorie supporte mal l'épreuve de la pratique ; car il est certain que, toute fondée qu'elle soit au point de vue de la métaphysique, il n'est pas un pays civihsé où l'on voulût exécuter comme assassin un fou de cette espèce. Et dans la pratique, en effet, le principe qu'on s'obstine à soutenir en théorie est fréquemment violé. Assurément c'est là une inconséquence fâcheuse qu'on ne peut mieux condamner qu'en empruntant à Hoffbauer les expressions dont-il se sert à propos d'une autre question : << Toute législation devrait être fondée sur la connaissance de l objet auquel elle s'applique : si cette connaissance est mcomplete il vaudrait mieux que la loi s'abstînt de définir, plutôt que de donner une mauvaise définition et d'intro-

duire dans la pratique des erreurs qui, bien que contraires à son but, se perpétuent en vertu de son autorité. »

La doctrine généralement reçae des médecins, et formulée comme une déduction de l'observation pratique de lafolie, est que ce qu'on appelle la monomanie ou, comme disent les juristes anglais, la folie partielle, le délire partiel, exclut l'idée de criminalité; qu'elle enlève à la personne affectée l'entière responsabilité de ses actes, aussi bien quand ils sont le résultat du délire que lorsqu'ils ne le sont pas. Examinons, la valeur du dogme contraire : En premier lieu, la doctrine légale prête à la critique et pêche par sa base même. Il n'est pas vrai que le fou qui délire et agit sous l'influence de son délire ait nécessairement perdu le discernement du bien et du mal, en ce qui concerne l'acte, ou le pouvoir de gouverner ses actions dès qu'elles se rattachent à son idée folle. Il peut trèsbien savoir que ce qu'il fait est contraire à la loi et mérite une peine, et même la conscience où il est que d'autres personnes considéreront son action comme blâmable et la traiteront de crime, peut l'influencer au point de l'empêcher de céder à sa folle impulsion. Un monomane, rien n'est plus certain, cache souvent ou nie son délire ; il dissimule ses sentiments et règle sa conduite en conséquence lorsqu'il a un motif puissant d'en agir ainsi, que ce soit la crainte d'une souffrance ou la forte espérance d'un profit. Ni le discernement ni la faculté de se contenir ne lui manquent. On pourrait même dire, en toute vérité, de l'individu qui se trouve dans ces conditions, que, si le discernement est chez lui plus en défaut, il a cependant plus d'empire sur soi que l'homme agissant sous une impulsion folle arrivée au paroxysme; autant donc que la culpabilité peut s'attacher aux actes d'un fou, celui-là serait le plus coupable des deux. La doctrine légale s'écroule donc dès qu'on l'appUque aux cas qu'elle est supposée viser plus spécialement; elle « saute avec son

propre pétard. » Si les juristes anglais voulaient être logiques, ils devraient insister sur la justice de pendre tout fou devenu meurtrier sous l'influence du délire, à moins de preuve certaine que ce fou ne savait pas mal faire ; la tâche d'établir jusqu'à quel point sa folie le rendait mcapable d'apprécier la moralité de son action, lui étant laissée tout entière, dans ce cas comme dans tous les autres.

La doctrine médicale suivant laquelle la mono manie exclut toute responsabilité se base sur trois considérations que voici : Premièrement, le délire peut être caché ; par conséquent il peut être impossible de le constater quoiqu'il existe et ait positivement influencé la conduite." Secondement, il est impossible de suivre les opérations d'un esprit malade et de distinguer entre ce qui, dansl'acte, appartient à la santé et ce qui appartient à la maladie ; or il est incontestable qu'un acte dans lequel l'examen ne fera découvrir aucune haison avec le délire peut cependant en être la conséquence follement logique. Troisièmement il est impossible de faire la part du délire et d'empêcher que, contagieux de sa nature, il ne s'étende; il est très -sûr, en effet, que, dans la monomanie, le désordre n'est pas hmité à une idée délusoire mais que lé reste de l'esprit est dans un état plus ou moins marqué d'ahénation morale ou affective, dans un état, par conséquent, où les folles impulsions à la violence doivent vraisemblablement se produire. Tout se résume à dire, en somme, que, dans ce qu'on appelle la monomanie, l'ahénation mentale est ordinairement plus profonde et plus étendue qu'on ne le suppose, et qu'il est impossible, dans l'appréciation des causes d'un acte particulier, d'isoler l'opération de la folie partielle de manière à pouvoir affirmer que le crime ne s'y rattache pas.

Quelques mots maintenant sur chacune de ces considérations.

A. On remplirait facilement de longues pages avec les

histoires montrant l'extrême réticence que les fous savent observer pour cacher leur délire. Deux ou trois exemples suffiront : Un membre d'une commission vient à Bicêtre pour mettre en liberté tous les individus qu'il jugera guéris. Il examine un vieux vigneron qui, dans ses réponses à toutes les questions, ne donnait pas le moindre signe de folie et dont le langage n'avait pas la moindre incohérence. Le billet de sortie est préparé et suivant l'usage on lui demande de le signer; il prend la plume et signe Jésus-Christ. Esquirol donna des soins à un individu qui avait plusieurs fois essayé de se détruire, et qui ne cessait de demander un pistolet pour se brûler la cervelle. « Je suis fatigué de la vie, » disait-il. Il ne montrait pas le moindre délire et était généralement de bonne humeur. Ce ne fut qu'au bout de deux ans qu'il avoua être en proie à des hallucinations de la vue et de Touïe; il se croyait poursuivi par la police, il voyait et il entendait les agents à travers les ouvertures de son appartement, dont les murailles, disait-il, avaient été remplacées par des panneaux artistement disposés pour surveiller du dehors tout ce qu'il disait et tout ce qu'il faisait. Le docteur Hood avait dans sa clientèle un malade qui fut mis à l'hospice de Bethléem après avoir importuné la Reine, un certain jour dans Rotten-row, en lui présentant un placet pour solliciter un emploi du gouvernement. Cet homme y demeura vingt ans. Pendant les quinze dernières années il n'avait montré aucun des symptômes du genre de folie dont il était atteint, et pendant les huit dernières il n'avait même plus présenté aucun symptôme de fohe quelconque. A force de démarches, le docteur Hood obtint sa mise en liberté. Cinq mois ne s'étaient pas écoulés qu'on le ramenait à l'hospice; il avait adressé trois ou quatre lettres à la reine pour lui demander la main de la princesse Ahce. Il est d'ailleurs bien connu que certains mélancoUques sont tellement avares de paroles

que c'est seulement après leur guérison qu'on apprend en quoi consistait leur délire, bien que celui-ci puisse être excessif et leur avoir dicté la conduite la plus extraordinaire en leur occasionnant les plus vives souffrances. Gomment pourra-t-on, en pareil cas, déterminer quels actes se rattachent ou non au délire? Bien souvent le médecin d'un asile est dans un grand embarras pour deviner quels délires cachés possèdent l'esprit de son malade et gouvernent sa conduite. S'il était toujours en état de le faire, sa tâche serait bien moins pénible ; mais il pourrait prendre le plus retors des juges d'instruction et le défier, malgré toutes les ressources des interrogatoires et des contre-interrogatoires, de découvrir en quoi ces délires consistent. Si le médecin parvient à le deviner, c'est uniquement parce qu'il est aidé dans ses conjectures par son expérience passée. Combien de railleries et de plaisanteries déplacées seraient épargnées au médecin qui dépose devant un tribunal, si ceux qui se les permettent avec tant d'aisance avaient passé quelques mois dans le commerce des fous et s'étaient bien rendu compte des inconséquences extraordinaires, des bizarreries étonnantes, inexplicables, que révèlent dans leurs idées, dans leurs sentiments, dans leurs actes, les hôtes ordinaires d'une maison d'ahénés.

B. Parmi ceux qui ont pu entendre les fous expliquer les motifs qui les ont portés à agir dans telle ou telle occasion, il en est peu qui osassent affirmer qu'un acte partiouUer peut ne se rattacher en rien dans l'esprit du fou à son délire connu , si indépendant que cet acte en puisse paraître. En fait, il n'est pas exact qu'un fou raisonne et agisse logiquement d'après les fausses prémisses de son délire : et il est monstrueux, en théorie, de supposer qu'une croyance dont l'existence est la violation même de toutes les lois de la raison, doive se conformer, dans l'action, aux lois qui gouvernent l'action chez

l'homme d'entendement sain et par conséquent appréciables à Tintelligence saine. S'il en était ainsi, il n'y aurait aucune difficulté à prédire, exactement, d'après le caractère du délire, à quels actes le fou sera conduit et on préviendrait aisément tout malheur. Mais ce qui rend si difficile de soigner les fous, ce qui constitue le grand souci des fonctionnaires d'un asile, c'est que tout en sachant ce qu'un fou pense, on ne peut pas prévoir ce qu'il va faire ; on peut connaître parfaitement son délire, on ne peut pas suivre l'opération de ce délire dans son esprit et prévoir à quels actes il le portera; il y a chez le fou incohérence dans les idées, et il y a aussi incohérence entre les idées et les actes. Le mot si connu de Locke, qu'un fou raisonne correctement sur des prémises fausses, est certes loin d'être vrai dans tous les cas. Souvent le fou raisonne follement d'après de folles prémisses; il ne fait pas ce qu'il devrait faire si son idée délirante était une idée saine, et il fait ce qu'il ne devrait pas faire si cette idée délirante était la réalité positive ; en un mot ce qui manque au fou c'est la santé de l'esprit. Qui donc, par conséquent, si ce n'est le métaphysicien en adoration devant ses théories et ignorant des faits, oserait déclarer dans quelle mesure précise l'acte d'un fou se rattache à son délire?

Il y a un cas bien connu et souvent cité par les auteurs d'ouvrages de médecine légale ; c'est celui-ci : Un jeune homme frappé d'imbécillité à un certain degré, et de manières tout à fait enfantines, avait la passion des moulins à vent. Il aurait fait n'importe combien de heues pour aller voir un moulin à vent ; il s'asseyait à quelques pas de la merveilleuse machine et serait demeuré des journées entières à la voir tourner. On espéra le guérir de sa manie en le dépaysant et on l'emmena dans un endroit où il n'y avait point de moulins à vent. Un jour il mit le feu àla maison où il résidait. Un autre jour il entraîna un enfant dans un bois voisin, et, en essayant de le tuer, lui coupa et lui

mutila les jambes de la plus horrible manière. Avant ces deux attaques il n'avait jamais montré de penchants dangereux. Tous les professeurs de logique et de philosophie morale de l'Angleterre pourraient se torturer l'esprit sans probablement découvrir le motif qui portait cet imbécile à de telles atrocités. Ge motif était pourtant bien simple; le malheureux n'avait commis ces deux crimes que pour qu'on fût forcé de le ramener dans le voisinage de ses chers moulins à vent.

Je vois de temps en temps un gentleman qui a passé plusieurs années dans un asile où on l'avait enfermé comme fou criminel. Quelque temps avant sa réclusion il avait alarmé ses amis par sa conduite; ainsi il montrait et brandissait dans les rues un revolver chargé, et en dernier heu il avait apphqué un coup de hache sur la tête d'un cheval attelé à un fiacre qui croisait sa voiture. Le juge devant lequel il eut à répondre de sa conduite l'acquitta comme fou; il avait, en effet, à cette époque, l'idée qu'il était Jésus-Christ. Il ne fut pas plus tôt enfermé qu'il devint calme et courtois dans ses manières, raisonnable dans son langage, et si sensé en apparence que sa femme fit auprès des autorités les démarches les plus nombreuses et les plus instantes pour obtenir sa mise en liberté. A deux reprises il fut examiné à la requête de cette dame, par deux médecins éminents qui ne purent constater en lui aucun symptôme de fohe et signèrent les plus fortes recommandations en sa faveur. Et cependant ce gentleman, comme il y parut bien plus tard, n'avait pas cessé un instant de croire qu'il était Jésus-Christ. C'est sous l'empire de cette idée qu'il avait frappé le cheval de fiacre ; il voulait par la notoriété qu'il allait acquérir ainsi appeler l'attention sur sa mission. Assez fou pour raisonner et pour agir d'après un semblable motif, il était néanmoins assez intelligent pour faire semblant d'être raisonnable au point de tromper deux médecins, bien informés l'un et l'autre du ca-

ractère de son délire et de l'acte auquel ce délire l'avait porte. Etant donné l'acte seul, quelqu'un aurait-il pu si pénétrant fût-il dans l'analyse des motifs, deviner celuilà? Étant donné le délire seul, quelqu'un aurait-il pu quelle que fût son expérience de la folie, prédire les conséquences qu'il aurait? Enfin l'acte et le délire étant tous deux connus, sans l'aide du patient qui pendant des années ne voulut rien dire, quel esprit raisonnable aurait pu découvrir la liaison entre l'un et l'autre? Je passai une fois une heure avec cet homme , m'efforçant de tirer de lui la preuve qu'il déhrait, ce dont j'étais certain, et une explication quelconque de son action dont le motif était fou, j'en étais sûr. Il fut durant cette entrevue calme et de manières charmantes ; mais, bien que son impuissance et sa résistance à fournir une explication raisonnable de ce qu'il avait fait, et certains signes dénotant la faiblesse d'esprit, me laissassent la conviction qu'il était ahéné, il ne me fut pas possible de constater en lui un seul fait pouvant m'autoriser à signer un certificat de folie. J'ajoute du reste, à l'excuse de mon insuccès, que depuis plusieurs années il menait à l'asile une vie calme et régulière, exempte de tous les soucis et de toutes les causes d'émotion, et qu'il y a d'ailleurs de bonnes raisons de croire qu'il avait été stylé à bien cacher son délire par les personnes travaillant à obtenir sa sortie. Il est extrêmement remarquable qu'un individu capable d'un tel empire sur lui-même ait jamais pu agir d'une manière aussi folle et d'api ès ce qu'on peut appeler — quand même sa croyance imaginaire eût été la vérité, — un motif aussi fou.

Cet exemple démontre l'absurdité d'imposer à un esprit raisonnable et sain la tâche de plonger dans les profondeurs tumultueuses de l'esprit d'un fou ; d'y saisir toutes les incohérences de pensées et de sentiments désordonnés ; et de retrouver le fil qui rattache les uns aux autres des phénomènes mentaux dont le caractère

essentiel est précisément de n'avoir ni lien ni cohérence, de ne pas se succéder en relation logique, d'être, non pas dans un ordre, mais dans un désordre d'association contraire à toute l'expérience du bon sens. Si un homme sensé pouvait réussir dans une pareille entreprise, ce ne serait qu'à une condition : à la condition de devenir lui-même aussi fou que le fou dont il étudierait l'esprit; c'est seulement ainsi qu'il en pourrait suivre et apprécier les raisonnements contraires à la raison. Le déhre n'est pas par lui-même la maladie ; il n'en est qu'un symptôme frappant . Il est donc certain que l'acte criminel peut être une manifestation de la maladie dont le délire est un symptôme, et que la liaison entre ces deux choses peut échapper à l'examen le plus soigneux quoiqu'il existe entre elles une connexion pathologique réelle.

G. Quand un délire existe dans l'esprit, si circonscrite qu'en puisse paraître la portée, le reste de l'esprit n'est certainement pas sain. Au contraire il se trouve dans un état, 011 non seulement les impulsions rattachables au délire acquièrent une force irrésistible, mais qui favorise en outre la naissance d'impulsions inexplicables et sans rapport avec l'aberration dominante. En dehors du cercle reconnu des idées maladives, un examen suffisamment approfondi, par une personne compétente connaissant le patient ou connaissant la maladie, fera découvrir des signes certains de l'aliénation mentale : aboUtion ou perversion des sentiments naturels, changement du caractère ou des habitudes , irritabilité d'humeur avec impossibilité de se contenir, faiblesse d'esprit, tout ce qui constitue l'aliénation générale, à part des délires particuliers. Le patient est concentré en lui-même et ce luimême est un être malade ; les sentiments sociaux sont sans force ou détruits; l'intelligence est tellement affaibhe que ce qui, chez un autre, lui semble fort sainement le comble

de la folie, ne lui paraît plus folie chez lui-même. Le place-t-on dans un asile, on ne s'imagine pas à quel point il lui est impossible de comprendre pourquoi il y est, et, parfois, quelle appréciation singulièrement imparfaite il exprime de la folie des autres aliénés. Ses délires, qui sont le produit d'un égoïsme exagéré, ramènent à eux toute l'énergie et toute la vitalité de ses facultés mentales. Son esprit n'est pas malade sur un point particulier; c'est un esprit malade dont l'affection se traduit par une action morbide particulière. Un délire ne peut naître et se développer dans un terrain impropre, et le terrain qui lui convient c'est l'insanité elle-même. Changez le terrain; mettez la sanité à la place de l'insanité, la raison au lieu de la folie ; en d'autres termes faites que l'esprit soit sain, déUre à part, et le délire va s'évanouir et disparaître. Si celui qu'on appelle un monomane a l'idée fixe que sa femme, jusqu'alors objet de son affection et de sa confiance la plus entière, le trompe ou conspire contre lui, l'existence d'un délire si étranger à sa manière habituelle de juger et de sentir dans l'état de santé, marque un dérangement de l'esprit bien plus profond et bien plus général, et il est impossible de prévoir l'étendue de l'influence que cette aberration exercera sur sa conduite.

Dans une des séances de la société Médico-Psychologique de Paris en 1872, le docteur Foville a donné de curieux détails touchant les effets produits par la guerre sur certains malades affectés de délire partiel , du délire des persécutions : sur les fous communément appelés monomanes. Un d'eux, qui lisait réguhèrement les journaux et paraissait suivre les événements avec beaucoup d'intelhgence , affirmait n'être pas si bête que de croire à la réalité de leurs récits ou à la réalité des décharges d'artillerie qu'il entendait. Il savait bien que tout ce tapage était l'œuvre de quelques farceurs qui faisaient semblant de tirer le canon pour s'amuser mais qui, au fond, n'a-

valent pas d'autre but que de lui faire perdre patience et d'avoir un prétexte pour le faire mourir de faim, en réduisant chaque jour de plus en plus sa ration. Un autre répétait sans cesse que la prétendue guerre était simplement une comédie dont toutes les scènes étaient d'avance arrangées entre les Prussiens et les Français ; que les obusiers et les canons n'étaient chargés qu'à poudre ; et que tous les récits relatifs au nombre des blessés et des morts étaient de pure invention. Sans doute bien des gens s'y laissaient prendre, mais lui n'était pas si fou. Un cas plus remarquable encore est celui d'un capitaine de la garde impériale, entré à Charenton quelques semaines avant la déclaration de guerre et atteint du déUre des persécutions. Sa profession, ses nombreuses relations dans l'armée, sa lucidité relative, parfaite à beaucoup d'égards, auraient pu faire espérer qu'il prendrait un très-grand intérêt aux événements militaires et suivrait les désastres de la guerre avec beaucoup d'attention. Ce fut exactement tout le contraire. Les batailles perdues, les sièges, la chute de l'Empire, l'investissement de Paris, les combats qui le précédèrent et dont quelques épisodes se déroulèrent sous ses yeux, le bombardement des forts qui retentissait sans interruption à ses oreilles, la capitulation de Paris et ses déplorables conséquences, tout cela fut pour lui comme si cela n'avait jamais existé. Chacun de ces événements lui fut raconté par plusieurs personnes sans qu'il voulût croire un mot de ce qu'on lui dit ; on employa tous les moyens pour le convaincre sans le moindre succès ; il demeura rebelle à tous les arguments ; il s'emportait ou niait systématiquement. Il soutint constamment que la France était en paix, que l'Empereur était aux Tuileries, que toutes les communications étaient ouvertes, mais que les employés de l'étabUssement avaient fait cause commune avec ses persécuteurs et refusaient de faire passer ses lettres à sa famille ou de lui laisser arriver les ré-

ponses ; que tout le tapage qui se faisait aux environs et la canonnade étaient l'œuvre de quelques officiers de son régiment, ses ennemis déclarés, ligués pour le tourmenter, et dont il citait les noms. Un jour on lui fit lire cinq ou six journaux de même date racontant tous les mêmes faits ; il les lut avec la même incrédulité, soutenant que c'étaient de faux journaux que ses persécuteurs avaient fait imprimer pour lui seul, tant ils étaient décidés à ne pas le laisser tranquille, quoi qu'il pût leur en coûter.

Certainement, comme M. Foville en fait la remarque, ces faits sont de nature à ébranler fortement la théorie suivant laquelle, en vertu de l'indépendance mutuelle des facultés, il n'y aurait pas altération générale de leur harmonie mais seulement lésion partielle chez les monomanes. On ne croirait pas, si l'expérience n'était là pour en convaincre, combien la faculté d'appréciation peut être diminuée, l'intelhgence affaiblie et le jugement altéré d'une manière générale, chez des fous qui, un ou deux sujets exceptés, paraissent tout à fait raisonnables. En aucun cas on ne pourrait prédire quel degré de folie se révélerait à l'épreuve, si l'on avait pour la fohe une pierre de touche infaillible; tout ce qu'on peut assurer, c'est qu'on en trouverait bien plus que les apparences n'en décèlent. La conduite du monomane en fournit d'ailleurs des preuves : quand il est enfermé dans un asile où sa vie s'écoule réguhère et monotone, il se calme de jour en jour et n'a pas de peine à accomphr les obligations simples et faciles qui lui incombent ; mais s'il est abandonné à ses propres suggestions, dans le monde, et surtout, s'il est placé dans des conditions dont la difficulté pèse lourdement sur ses facultés mentales, il y a grande chance pour que des impulsions, dont ni lui ni personne n'est en état de donner une expUcation raisonnable, se produisent dans son esprit et se manifestent dans sa conduite.

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On ne peut bien se faire idée de la nature de ces impulsions frénétiques, qu'en les comparant aux mouvements convulsifs par lesquels se traduit un état morbide des centres moteurs, analogue à l'état des centres psychiques dentelles sont le produit. Dans les actions physiologiques comme dans les actions pathologiques, on a des exemples de mouvements se produisant, comme on dit, par sympathie et sans connexion manifeste entre l'un et l'autre. Telles sont les contorsions tout à fait inutiles de la face, si visibles chez certaines personnes lorsqu'elles font un effort musculaire, et encore certains mouvements convulsifs qui , accompagnant les convulsions produites par une cause directe, sont appelés sympathiques. Les uns se produisent en même temps que les autres sans que l'on puisse dire pourquoi, juste comme certaines sensations excitées dans une partie du corps occasionnent parfois des sensations dans une autre partie, sans qu'il soit possible d'assigner une raison à cette concomitance. Dire en effet qu'elles sont sympathiques, ce n'est pas les expUquer; c'est simplement employer une dénomination générale pour réunir et désigner toute une classe de phénomènes se produisant simultanément, mais dont jusqu'à cette heure le lien nous échappe. L'enseignement que ces faits nous fournissent peut toutefois profiter à l'étude de la fonction des centres nerveux supérieurs, de ceux qui servent d'organes à l'esprit. Une idée morbide en activité dans l'esprit peut mettre en activité une autre idée n'ayant avec la première aucune connexité appréciable dans la conscience, et cette seconde idée peut se traduire en acte d'une manière qui, autant qu'on considère l'idée initiale, est absolument inexplicable.

Il peut y avoir en fait synergie des idées, comme il y a notablement synergie des mouvements et sympathie des sensations. Une pauvre femme, mère de deux enfants, devient morose et s'imagine qu'on la persécute; des idées

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de suicide la tourmentent aussi, mais pourtant elle accomplit régulièrement ses devoirs journaliers. Un jour, sans paraitre dilîérente de ce qu'elle est d'ordinaire, elle saisit un de ses enfants et lui bat la tête sur le plancher jusqu'à ce qu'elle l'ait tué; elle aurait fait de même pour le second si l'on ne fût accouru. On la plaça dans un hospice où elle guérit au bout de quelque temps. Jamais elle ne put dire pourquoi elle avait tué son enfant qu'elle adorait.

C'est là un fait à ranger dans cette catégorie de cas où d'effroyables impulsions surgissent dans un esprit malade et entraînent le patient à des atrocités. Ces impulsions peuvent n'être pas plus maîtrisables que les convulsions de Tépilepsie, et les malheureux qui en sont victimes ne savent pas plus d'où elles viennent que le troupeau de porcs de l'Évangile ne savait d'où lui venait ce te force qui le poussa à s'aller jeter à la mer. Le véritable problème qu'un tribunal doit poser à l'expert est celui de retrouver la liaison, non pas entre le délire et l'acte, car elle peut n'être pas discernable — ou si elle est discernable;, elle peut n'être pas de nature à excuser l'acte quand même l'idée délirante eût eu un fondement réel, — mais entre la maladie et l'acte. Certainement c'est une prétention excessive , lorsque deux symptômes de maladie existent, le délire et l'acte criminel, d'exiger la preuve que l'un est la cause de l'autre, et de vouloir à toute force que les effets d'une cause commune soient l'un par rapport à l'autre cause et effet. Des profondeurs du désordre des sentiments où le délire a ses racines, il peut surgir à tout moment une folle impulsion complètement indépendante du délire mais engendrée, comme lui, parla maladie.

Voilà pour ce qui concerne cette variété de la folie homicide où il existe un déhre distinct et où l'homiicide ne se rattache pas évidemment au délire. Dans le chapitre suivant, je m'expliquerai spécialement sur l'homicide se rattachant à l'épilepsie.

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