‹ Le crime et la folie [electronic resource]Chapitre 17 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DE LA DÉMENCE SÉNILE

Symptômes de la démence sénile dans l'ordre de leur apparition ; perte de la mémoire, altération des perceptions, incohérence du langage, incapacité de comprendre, complète décadence des facultés de l'esprit. — Comparaison de ces symptômes avec ceux qui accusent le déclin naturel de l'esprit dans la vieillesse. — Caractère mental de la vieillesse. — Défaillances de l'esprit dans la fièvre et d'autres maladies. — Abolition de la conscience de l'identité de la personne. — Aphasie.

Je me propose de décrire ici rapidement les phénomènes par lesquels s'accuse la démence sénile. En effet, d'importantes questions relatives à la capacité testamentaire sont assez fréquemment soulevées, quand un vieillard, dont les facultés ont sensiblement baissé, fait un testam.ent décevant les espérances de ceux qui se croyaient appelés à être ses héritiers. Ces phénomènes sont d'ailleurs intéressants à un autre titre : ils montrent d'une manière saisissante la décadence progressive des facultés mentales, qui accompagne la ruine du cerveau; décadence qui va parfois jusqu'à l'extinction complète du moral avant la décomposition du physique. Tout d'abord le déclin naturel des facultés mentales, qui communément accompagne plus ou moins le déclin

de la vigueur physique amené par l'âge, doit être distingué d'avec cette diminution plus grande des forces de l'esprit connue sous le nom de démence sénile; quoique, entre la décadence moindre qui caractérise le premier de ces états et l'extrême dégradation qu'on observe dans le second, il y ait un grand nombre de degrés intermédiaires. Aussi est-il aisé de voir que les cas de ce genre peuvent donner lieu à un examen médical fort difficile, et que la décision de l'expert, quelle qu'elle soit, est de nature à provoquer la critique.

Le premier symptôme marqué du déclin de l'esprit chez le vieillard frappé de démence sénile, est l'affaiblissement de la mémoire, principalement par rapport aux événements récents. Le souvenir du passé revient avec exactitude, -mais les impressions récentes sont fugitives; elles passent rapidement et sont oubliées. Ce n'est pas qu'elles ne soient correctement perçues au moment même où elles se font sentir, car, à ce premier stage de la maladie, la perception a lieu encore très-nettement ; mais elles ne sont pas retenues. Ainsi il arrive que la visite d'un ami, ou quelque autre événement analogue, tout en ayant excité l'intérêt du sujet dans le moment, est complètement oubliée au bout de quelques jours, tandis qu'un fait du même ordre ayant eu heu à une époque éloignée a laissé un souvenir très-exact. Gomme les impressions causées par les circonstances actuelles glissent sur l'esprit et s'en échappent, tandis que les idées du passé y demeurent, il y a un manque de connexion entre les faits de la vie journaUère et les pensées habituelles; et souvent le langage et l'action sont sans cohérence avec les conditions de la réalité. Qu'on suppose un vieillard dans cet état, venant d'apprendre qu'une certaine propriété lui a été léguée, ou bien qu'une personne à laquelle il voulait lui-même laisser quelque chose dans son testament vient de mourir, il est fort possible qu'il n'en garde

DE LA DÉMENCE SÉNILE

aucun souvenir tout en conservant intacte ou presque intacte la faculté de raisonner dans la sphère des choses qui lui sont demeurées en mémoire; par conséquent, tout en restant capable de faire un juste et raisonnable emploi de la fortune qu'il se connaissait précédemment, et d'en disposer équitablement envers les personnes que sa mémoire lui rappelle. Il peut encore arriver qu'ayant fait son testament, il ne s'en souvienne absolument plus et au bout de quelque temps parle encore de rédiger ses dernières volontés. De là souvent, dans ces sortes de cas, l'apparence d'une aberration mentale plus grande que celle indiquée par les faits lorsqu'on les étudie de trèsprès. Que l'attention du vieillard soit très-fortement excitée par un stimulus quelconque et qu'on lui expose clairement les choses, il les comprendra très-correctement et portera sur elles un jugement sain; mais cependant, quelques heures ou quelques jours plus tard, si on l'interroge, peut-être ne pourra-t-il plus rendre compte de ce qu'il a dit ou de ce qu'il a fait. Il peut très-bien, en somme, être en état de faire un testament tout en étant incapable, par la perte de sa mémoire, de prendre soin de lui-même et de gouverner ses affaires.

Après la perte de la mémoire, et quelquefois en même temps qu'elle, vient une altération de la faculté de perception telle, que l'individu ne saisit plus ordinairement toutes les quahtés de l'objet, et, par suite, se méprend sur l'identité des personnes ou des lieux. L'activité de son esprit n'entrant en jeu que pour ce qui concerne le passé, la mémoire du laps de temps qui le sépare de ce passé étant perdue et les facultés de perception émoussées, le vieillard prend pour des réalités l'enchaînement de ses souvenirs, et il cause comme s'il se trouvait actuellement en un lieu où il s'est trouvé jadis, ou bien il suppose qu'une personne qu'il voit pour la première fois est une autre personne qu'il a connue il y a des années. Néanmoins

quand on appelle son attention sur ces erreurs, il les reconnaît et s'étonne même d'avoir pu les commettre, quitte à y retomber le lendemain. Il vendra son domaine et en parlera le jour suivant comme n'ayant pas cessé de lui appartenir; il fera vingt fois la même question en oubliant chaque fois qu'on lui a déjà répondu ; il ne reconnaîtra plus quelqu'un qu'il a jadis intimement connu; il s'informera de la santé de gens qui sontmorts ou parlerade la personne avec laquelle il s'entretient comme d'un tiers absent; et cependant il est fort possible qu'on prouve, malgré cela, que ce même vieillard garnit et signe sans la moindre erreur les chèques qu'il donne sur son banquier, qu'il tient parfaitement ses comptes et qu'il ne commet point d'erreurs dans l'administration de ses affaires.

Un fait important et utile à rappeler c'est qu'il peut se produire de grandes variations dans l'état mental du vieillard ainsi en décUn, suivant qu'il se porte plus ou moins bien ou pour d'autres causes indéfinissables. Ainsi, tel jour il se souviendra d'un événement qu'il oublie complètement un autre jour ; il ne reconnaît plus cette personne aujourd'hui et il la reconnaîtra demain parfaitement ; ces variations de la mémoire et de la faculté de perception sont même des signes caractéristiques de son état. Je visitai une fois et j'examinai une dame âgée; je ne trouvai l'état mental modifié chez elle que par la perte de la mémoire relativement au temps, mais, à une seconde visite, quelques jours plus tard, en compagnie de son neveu, je m'aperçus après que celui-ci eut quitté le salon qu'elle le prenait pour son grand-père. Or elle avait gardé de ce dernier un mauvais souvenir, et elle se mit à dire du mal de ce neveu bien qu'à son entrée elle eût semblé le reconnaître et qu'elle lui eût parlé avec affection quand il était là.

A mesure que les choses empirent et que, peu à peu, le déclin continue son œuvre d'effacement, la mémoire et la

DE LA DÉMENCE SÉNILE 245 faculté de perception diminuent de plus en plus. L'individu en vient à ne plus reconnaître ceux qui l'entourent et dont il reçoit constamment les soins; il oublie les choses au fur et à mesure qu'il les voit. Le passé même n'est plus qu'un souvenir incohérent, les choses et les personnes s'entremêlent et se confondent, la conversation ne consiste plus qu'en phrases décousues et en radotages sans suite. Le vieillard ne sait plus où il est, les jours de la semaine, les heures n'existent plus pour lui, il se lèvera pendant la nuit prétendant qu'il est jour, ou voudra se coucher à midi; il se croit astreint à des occupations quotidiennes qui, depuis des années, ont cessé d'être les siennes, ou bien il s'étonne de n'avoir pas à les remplir et se fâche contre ceux qui, dit-il, l'en empêchent. Il ne lui est plus possible de suivre une conversation ; à peine comprend-il les questions les plus simples lorsqu'on les lui adresse directement et d'une voix lente; parfois, il en saisit bien le sens et veut essayer d'y répondre, mais, avant d'arriver à la fm de sa phrase, il perd le fil de ses idées; il n'en est pas à la moitié que son esprit se trouble et s'embarrasse, et ses paroles deviennent en conséquence impropres et absurdes. Le sentiment et l'intelligence sont enveloppés dans une commune « ruine d'oubU » ; les ravages de la décadence le mettent dans cette indépendance des passions qui est l'idéal des philosophes ; mais pourtant il arrive par hasard qu'un souvenir partiel de quelque émotion lointaine donne à son radotage une animation passagère. Enfin, il en vient à ne plus comprendre la moindre question, à ne plus comprendre du tout; ses réponses, quand il en fait, sont absolument incohérentes et dénuées de sens. Il tombe dans des habitudes de malpropreté et perd jusqu'aux instincts et aux penchants de nature purement animale ; il demeure ainsi, inutile à luimême et aux autres, jusqu'à ce que l'épuisement ou l'apoplexie l'emporte. Avant d'en arriver à ce comble du

déclin, toutefois, il est possible qu'il ait des délires et des moments d'exaltation; il a peur qu'on ne lui fasse du mal, qu'on ne le vole, qu'on ne le ruine, qu'on ne le tue; il ne dort plus, il ne cesse de se plaindre ou de pleurer, il est de temps en temps tout à fait maniaque. Parmi les signes assez fréquents de la démence sénile, à tous ses degrés, il faut noter en effet les accès d'exaltation bruyante avec délires et appréhensions, du caractère qu'on vient d'indiquer.

Telle est la marche de la démence sénile, une décadence progressive de l'esprit jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de ce qu'on peut appeler de ce nom. Considérons maintenant rapidement le début de cet état, et comparonsen les symptômes primitifs aux premiers signes de ce déclin naturel des facultés mentales qui accompagne la vieillesse. Car il y a une certaine tournure d'esprit qui est propre à cet âge. L'homme âgé est sagace, prudent, circonspect, sobre de conjectures, d'un jugement mûr, mesuré dans son langage comme dans ses gestes ; il forme ses idées comme il accomplit ses mouvements, avec lenteur et précaution, car il a perdu beaucoup de l'énergie et de la souplesse du corps et de l'esprit. Son imagination est moins brillante et moins féconde ; il y a de la langueur dans ses facultés intellectuelles, bien que, sous l'influence d'une vive excitation, elles puissent momentanément recouvrer toute leur ancienne énergie. 11 ne prend plus intérêt aux choses du présent et ne les apprécie pas avec justesse ; il se fait difficilement aux nouveautés, et refuse de prendre part aux tentatives d'innovations pour lesquelles, loin de se montrer favorable, il n'éprouve que de l'antipathie; il n'a plus d'initiative, toute entreprise lui fait peur, il n'accepte que les leçons du passé; laudator temporis acti, il condamne souvent comme révolutionnaire ce qu'il devrait applaudir comme le cours d'une évolution naturelle. Comme le premier résultat de ce

DE LA DÉMENCE SÉNILE 247 déclin qui commence est l'affaiblissement pour le cerveau de la faculté d'assimilation, le vieillard n'est plus capable de recevoir ou de comprendre les enseignements du présent; il perd ainsi ce qui est essentiel pour l'intelligence et le jugement des événements actuels, de sorte que, si le trésor de son expérience le rend précieux dans le conseil, il est imprudent de se confier à lui pour l'action. Notons donc que la perte de la faculté de ressentir ou de saisir la qualité ou la portée des événements est le commencement de ce déclin qui, par une pente naturelle, aboutit à l'abolition de la perception, caractère si marqué de la démence sénile. En outre, il n'y a pas seulement chez le vieillard répugnance ou inaptitude à recevoir de nouvelles impressions, mais surtout incapacité de les retenir. Le cerveau a perdu à la fois la sensibilité aux impressions et le pouvoir de les enregistrer; aussi passentelles sans produire sur l'esprit d'effet durable. C'est là un état de choses marquant le début de cette décadence qui va par une chute naturelle jusqu'à la perte de la mémoire des événements récents, si remarquable dans la démence sénile. Ajoutons encore que l'esprit du vieillard a de moins en moins la force de reproduire ou de rassembler les idées , en sorte que celles-ci ne peuvent plus être rappelées par l'enchaînement qui les associait les unes aux autres. Enfin, de ces trois causes combinées , défaut de perception , défaut de mémoire, et défaut d'association, résulte nécessairement l'impossibi- Uté de combiner les idées ou les sentiments du présent avec les sentiments ou les idées du passé en un nouveau produit de l'activité mentale ; c'est-à-dire un défaut d'imagination productive. C'est le commencement de cette décadence qui se manifeste par la perte de la faculté de comparer les idées, et par l'incohérence de la démence sénile. A ces degrés de défaillance de l'intellect, on peut ajouter aussi le déchn des facultés morales qui accom-

pagne ordinairement la vieillesse et qui, dans la démence, peut aller jusqu'à une abolition complète.

Il ressort donc de tout ce qui précède, que les caractères de la démence sénile marquent simplement un degré plus avancé de cette même sorte de dégénération dont les premiers phénomènes du déclin mental chez les vieillards sont l'indice. On aurait tort de croire cependant que le premier de ces états doive toujours et nécessairement succéder au second, ou que, si le passage se fait de celuilà à celui-ci, ce soit toujours par une transition paisible et graduelle. En certains cas la démence survient à la suite d'une période d'excitation, pendant laquelle l'individu a fait preuve d'une énergie factice, de nature , parfois , à tromper ses amis aussi bien que lui-même. On le voit tout à coup montrer pour les affaires une activité extraordinaire , se lancer dans la spéculation et faire des achats ou des placements inquiétants, ou bien encore se jeter dans les excès bachiques ou vénériens, impatient de tout conseil ou de toute contradiction, s'irritant de la moindre ingérence ou du moindre contrôle, et causant même par sa conduite les plus grandes inquiétudes et les plus vifs chagrins à sa famille. Cette exaltation est réellement le dernier éclat d'une énergie qui va s'éteindre, et la démence lui succède souvent sans aucune transition.

Remarque importante, des symptômes mentaux tout à fait semblables à ceux produits par l'affaiblissement du cerveau dans la vieillesse, peuvent être produits par d'autres causes, par tout ce qui peut avoir sur l'organe une action funeste temporaire ou permanente. On voit la défaillance de la mémoire suivre les mêmes gradations dans les fièvres, après les blessures à la tête, après l'apoplexie quelquefois, et à la suite d'épuisement causé par l'intempérance. On rencontre, surtout dans les premières phases des maladies fébriles ou dans la faiblesse qui suit les affections aiguës, ce premier degré de la défaillance de

DE LA DÉMENCE SÉNILE 249

la mémoire où l'attention n'est plus capable de suivre un long raisonnement, ni toute opération de l'esprit exigeant un effort soutenu. Quand la fièvre est devenue plus forte, il est évident que les impressions ne laissent aucun souvenir, quoiqu'il semble, dans le moment, y avoir perception parfaite; mais l'impression n'est pas plus tôt saisie qu'elle est complètement oubliée. A une période plus avancée encore de cette même affection, les impressions extérieures ne sont plus perçues du tout ; ou bien elles sont perçues d'une manière qui ne peut porter à l'esprit aucune notion distincte de leurs rapports, et l'esprit prend pour autant de réalités les idées qui le traversent. Avec cette incapacité de saisir les impressions présentes, on observe alors, comme dans la démence sénile, une étonnante activité des idées anciennes et le réveil de souvenirs qui paraissaient complètement effacés-, si bien qu'un fiévreux en délire divaguera dans une langue dont il peut à peine se rappeler deux mots lorsqu'il se porte bien. Enfin survient un état de stupeur durant lequel l'esprit est entièrement retranché du monde extérieur, et toute activité intérieure fait défaut ; tout au plus une idée qui s'éteint rapidement provoque-t-elle une fugitive émotion. La mort, quand elle n'est pas soudaine, amène souvent ces mêmes phases de souvenirs fugitifs et courtes lueurs de l'esprit, et quiconque voudra à l'avance se former une exacte notion de l'état probable de son esprit dans la scène finale, à l'heure où il remplira le théâtre à lui seul et facilement excitera l'intérêt si mal qu'il joue son rôle, celui-là n'a qu'à étudier ces phases successives de la décadence mentale. Rien d'étonnant si les pensées de l'enfance reviennent alors, et si l'homme qui meurt balbutie parfois des mots dont il ne se servait point dans son âge mûr ;' ceux donc qui prétendent attacher à ces mots, lorsqu'ils ont une signification religieuse, beaucoup d'importance, devraient bien réfléchir qu'ils assistent à une scène

pathologique et prendre garde qu'ils tirent avantage de phénomènes marquant la dégradation de Tespiit.

Dans cet état de décadence mentale un homme peut perdre jusqu'à la conscience de l'identité de sa personne • et il serait à souhaiter que les métaphysiciens qui font de l'unité du moi un argument irrésistible et s'en prévalent à chaque instant dans leurs systèmes, voulussent bien exphquer d'après leur théorie les phénomènes de cette confusion de l'identité. A coup sùr l'esprit, tout en ne se manifestant que par de fugitifs éclairs dans un cerveau lésé, ne devrait pas perdre la conscience de sa propre identité personnelle, ne devrait pas ignorer de qui il est l'esprit. Pour le physiologiste, qui voit simplement dans l'unité du moi le jeu plein et harmonique des diverses parties de l'organisation mentale, il n'y a point à s'étonner que, l'action dégradante de la caducité ayant détruit les centres intellectuels et l'enchaînement des associations d'idées, l'harmonie de la fonction soit rompue et l'unité de la conscience brisée ; c'est du contraire que le physiologiste serait à bon droit surpris. Il semblerait naturel que, puisque la fonction mentale ne se révèle plus que par des éclats capricieux et finit par cesser avant que les actions organiques s'arrêtent à leur tour, il dût y avoir de même abolition de la conscience de l'identité avant que, par la mort du corps, l'individualité soit entièrement détruite et que ce qui était un individu ne s'aille réunir aux éléments extérieurs.

J'ai décrit spécialement les phénomènes de la démence sénile, mais il est d'autres conditions encore de l'altération de l'esprit produite par la maladie. Il serait trop long de les rappeler toutes. L'apoplexie, par exemple, peut occasionner la perte de la mémoire à tous les degrés et sous toutes les formes, en, même temps que l'affaiblissement de l'esprit* et l'étude de ce qui a Ueu dans ce cas serait certes capable de jeter quelque lumière sur les relations si obscures du physique et du moral. Il y a toutefois un

DE LA DÉMENCE SÉNILE 251 état particulier, souvent produit par une attaque d'apoplexie , dont je veux dire quelques mots : c'est la perte complète de la faculté du langage. Dans ce qu'on appelle l'ap/iasie, il n'y a pas paralysie des muscles qm servent a la parole ni perte de l'action du sujet sur ces muscles ; mais il y a oubli complet des mots qui sont l'expression des idées. Le sujet paraît en certains cas comprendre tout ce qu'on lui dit, et cependant il ne peut pas répondre un mot. Gomme Zaccharie lorsqu'il eut vu la vision dans le temple, il demeure sans voix. S'il essaie de parler il ne produit qu'un vain mouvement des lèvres, ou n'émet qu'un son vague et sans signification. Dans d'autres cas, l'aphasique n'a pas complètement oublié les mots mais il émet des mots impropres au lieu de ceux qu'il voudrait employer ; il veut du pain, par exemple, et demande ses bottes, s'irritant et se fâchant quand on les lui apporte. Quand on lui suggère le vocable qui convient, il peut se corriger ou montrer tout au moins par le jeu de sa physionomie qu'il comprend parfaitement ce dont il est question. Cet état se he d'ordinaire à la paralysie du côté droit du corps, et l'on a supposé qu'il provient d'une maladie ou d'une lésion d'une des circonvolutions de l'hémisphère cérébral gauche , la troisième circonvolution frontale gauche. En conséquence on a placé dans cette partie le siège de la faculté du langage articulé.

Il est bien évident que des problèmes difficiles se présentent plus d'une fois, relativement au degré d'entendement dont jouit réellement une personne aphasique. Puisqu'elle n'a plus à sa disposition les moyens ordinaires par lesquels l'intelhgence se manifeste, il est nécessairement malaisé de mesurer cette intelligence. Aussi les testaments faits par des individus en cet état ont-ils donné heu à des contestations. Quelques observateurs, parmi lesquels il faut en première hgne citer un médecin français distingué, le docteur Trousseau, ont soutenu que,

dans l'aphasie, l'intelligence est toujours plus ou moins défectueuse. Certaines personnes, après avoir été affectées de cette maladie et en avoir guéri, ont affirmé d'avoir pendant tout le temps conservé la parfaite possession de leurintelligence; mais, suivant Trousseau, elles s'abusaient sur leur propre compte. Elles étaient un peu comme ces gens qui, en rêvant, s'imaginent tenir un raisonnement profond et d'éloquents discours, tandis que leurs idées ne cessent pas un instant d'être incohérentes et que leur langage est inintelligible. Une chose est certaine, c'est que lorsque l'entendement d'un homme est parfait, cet homme doit pouvoir trouver le moyen de le montrer quand même il a perdu l'usage du langage articulé; car le langage n'est qu'un des modes de l'expression. Il ne peut pas écrire puisque sa main droite est paralysée, mais, s'il n'y avait rien de plus, il apprendrait vite à écrire de la main gauche ou à assembler des lettres séparées de manière à en former les mots dont il a besoin. C'est ce qui arrive, du reste. Dans les comptes rendus de l'hôpital Saint-Georges, pour l'année 1867, le D. William Ogle rapporte l'histoire d'une personne qui pouvait écrire de la main gauche les mots qu'elle était incapable de prononcer, lorsqu'on le lui demandait, en dépit de tous ses efforts. L'intelligence de cette personne paraissait parfaitement nette ; elle prenait intérêt à tout ce qui se passait autour d'elle, comprenait tout ce qu'on lui disait, écoutait, riait, s'exprimait au moyen d'une pantomime adéquate. Mais dans beaucoup d'autres cas, il y a malheureusement perte de la faculté d'écrire aussi bien que perte de la parole, un état d'agraphie aussi bien qu'un état d'aphasie. Le sujet peut comprendre les mots écrits aussi bien que les mots parlés, mais il ne peut s'exprimer lui-même ni de l'une ni de l'autre manière.

Ce n'est pas ici le heu de discuter la question générale de la nature de l'aphasie, question aussi intéressante que

DE LA DÉMENCE SÉNILE 253 difficile au point de vue psycliologique . Tout ce qui nous importe, dans la pratique, c'est de savoir si un aphasique est en état de faire un testament valable. Il est fort possible que. tout en étant incapable d une pensée soutenue, tout en ayant souffert une altération de la pensée, du sentiment et de la volonté, il pmsse néanmoins se rendre un compte exact de la nature et du montant de sa fortune et soit en état d'exprimer sa volonté quant à l'usage qu'il en prétend faire. Assurément, les faits ne nous autorisent pas à dire qu'un aphasique est nécessairement destitué de la capacité testamentaire. Dans une affaire plaidée en Angleterre devant la Prohate Court (cour des testaments) - l'affaire Peacock contre Lowe - mais qui s'arrangea après la déposition des témoins favorables au testament , les amis du testateur firent connaître des faits très-probants en faveur de son inteUigence des choses en général. Il ne pouvait pas s'exprimer par la parole, mais il avait toujours sous la main un dictionnaire auquel il recourait d'habitude et dans lequel il indiquait le mot voulu, réussissant ainsi à manifester ce qu'il voulait d'une manière intelUgible. D'un autre côté il y a incontestablement des cas d'aphasie dans lesquels l'intelligence est fort altérée et le sujet tout à fait incapable de faire un testament. Chaque affaire doit être décidée suivant les circonstances particulières et d'après les indices de l'état mental du testateur, fournis par sa conduite générale et la façon particuUère dont il faisait connaître ses volontés.

Page 1