‹ Le crime et la folie [electronic resource]Chapitre 18 sur 44 · DES MOYENS DE SE PRÉSERVER DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

DES MOYENS DE SE PRÉSERVER DE LA FOLIE

Pouvoir de l'homme sur lui-même pour se défendre de la folie.

— A quoi aboutit le tempérament fou. — L'empire sur soi-même, chez les fous. — Evolution graduelle du caractère. — Développement de la volonté; son pouvoir sur les idées et les sentiments.

— Propagation delà folie d une génération à l'autre. — Mariages imprudents. — Tyrannie de l'amour. — Dégénération et régénération des familles. — Exagération du type névrotique. — La prédisposition héréditaire, l'intempérance et les angoisses de l'esprit, causes de la foUe. — Pernicieux effets de l'intempérance. — Préservation de la folie par l'éducation. — But d'une éducation libérale. — La culture de soi-même, but de la vie.

— Inconséquences de la pensée, du sentiment et de l'action ; dommages qui en résultent pour le caractère. — Quelle sorte d'activité mentale exige la conduite des affaires et combien peu elle satisfait aux conditions d'une bonne culture de l'esprit.

— Idées fausses sur l'efflcacité des devoirs rehgieux. — Nécessité de maîtriser ses émotions. — Le travail mental n'est pas une cause de folie. — Le plein développement des facultés mentales est une protection contre la folie. — Mentalité Tperdne.

— L'étude des sciences naturelles comme gymnastique intellectuelle et morale. — Le règne de la loi dans l'évolution humaine. — Les devoirs moraux d'autant mieux compris que ce principe est reconnu.

Parmi les gens qui- ont réfléchi à leurs pensées et à leurs sentiments, beaucoup sans doute, à un certain moment de leur existence, ont eu le sentiment qu'il ne leur faudrait pas grand'chose pour devenir fous; que, positivement, un

effort était nécessaire pour retenir leur raison prête à s'échapper. Pour ceux chez qui la folie est dans le sang, pour ainsi dire, l'effort doit sans doute être rude et de tous les instants ; chez quelques-uns ce n'est pas autre chose qu'une lutte continuelle pour résister aux plus fortes propensions de tout leur être. Jusqu'à quel point donc l'homme qui devient fou est -il responsable de sa folie ? La question n'est point de celles dont on se soit beaucoup préoccupé, cependant elle vaut qu'on y réfléchisse, et profondément. Il est certain, en effet, que l'homme a ou pourrait avoir sur lui-même dans une certaine mesure le pouvoir de prévenir la folie i. D'où qu'elle vienne, la foHe est la déchéance de la volonté, la perte de la faculté de coordonner les idées et les sentiments ; donc le sage développement du contrôle de la volonté, sur les sentiments et sur les idées, fournit à l'homme une force qui lutte énergiquement en faveur de la sanité. Il n'est pas rare de voir deux personnes, placées l'une et l'autre par l'hérédité sous la même influence fâcheuse et, autant qu'on en peut juger, également prédisposées à la folie, fournir une carrière bien différente : l'une arrive au succès et peut-être à la réputation ; l'autre au suicide ou à la folie. Un but élevé, passionnément poursuivi durant toute la vie ; un but vers lequel toutes les énergies ont été exclusivement tendues, qui commandait par conséquent le renoncement et la discipline sur soi-même ; voilà sans doute, pour le premier de ces individus, l'effort sauveur. Au contraire, ce but, grand en lui-même ou

1. Un petit volume dont la publication remonte à plus de vingt ans est intitulé Pouvoir de l'homme sur lui-même pour prévenir ou contenir la Folie. C'est la substance de deux conférences faites à la Rotjal Inslitulion par défunt le révérend John Barlow. Il fait partie de la série des Petits livres sur de grosses questions. Excellent dans son genre, il traite, le sujet à un point de vue purement moral et, à certains égards, il exagère sûrement le pouvoir sur soi-même dont l'homme dispose.

grand seulement pour l'homme qu'il force à s'observer et à se contenir, ce but a manqué au second; il n'a pas eu pour se gouverner lui-même un motif assez puissant, et il a laissé la porte ouverte au courant tumultueux des pensées et des affections qui l'entraînent à la folie.

A cet égard, il est curieux et intéressant d'observer quelles étranges mais salutaires issues, un grain de folie constitutionnelle trouve parfois, pour se développer et se donner carrière : Tantôt c'est une minutie extrême et sordide, tantôt l'adoption fanatique de doctrines ou de pratiques religieuses excessives ; ou bien, de notre temps, les absurdités d'un commerce imaginaire avec le monde des esprits, une disposition maladive au délire poétique, la propagande désordonnée des théories sociales ou politiques les plus exagérées. Ces indications suffiront pour bien faire comprendre ce que je veux dire, et l'on sait de reste qu'il y a un nombre infini "d'excentricités particulières, impossibles à enregistrer ici, qui ne doivent pas être interprétées d'autre manière. Si tristes, si absurdes ou si dangereuses que ces extravagances puissent paraître le plus souvent, il les faut regarder avec indulgence ; ce sont autant de directions heureusement prises, dans leur développement, par des tendances déraisonnables ; heureusement ai-je dit avec justesse, car sans cela le résultat aurait été, malheureusement, la fohe la plus positive. C'est un mal pour un bien, une sorte de fohe larvée.

Mais quel avis et quelle règle tracer à l'homme anxieux de se protéger contre la menace d'une attaque de folie? Quand on y songe, la grandeur et la difficulté du problème semblent presque insurmontables. Il n'est pas douteux que, dans la capacité de se façonner soi-même, existant plus ou moins en chacun de nous, ne réside un pouvoir de se contenir et de se diriger capable de prévenir la folie Peut-être peu de personnes deviendraient folles, au moins pour des causes morales, si elles connaissaient

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toutes les ressources de leur nature et savaient les développer systématiquement. L'expérience et la pratique des fous nous montrent quelle force de possession sur euxmêmes ils sont capables d'exercer lorsqu'ils en ont un motif assez puissant. La crainte de souffrir en s'abandonnant aux propensions de leur folie, suffit souvent pour qu'ils parviennent à tenir ces penchants en échec. La fermeté avec laquelle ils dissimulent leurs déhres ou même les nient formellement, quand ils ont quelque chose à perdre en les laissant connaître ou quelque chose à gagner en les cachant, prouve chez eux un empire sur soi que bien des personnes sensées leur envieraient. Les exemples de manie suicide ou de manie homicide, que j'ai rapportés, montrent avec quel succès des impulsions folles, même désespérées, ont été maîtrisées pour un temps dans certains cas, et même absolument dominées dans certains autres. Enfin, c'est en conséquence de la force de discipline sur soi-même dont peuvent effectivement disposer les fous et de la manière dont les directeurs des asiles mettent cette force en jeu, que ces établissements sont pour la plupart aujourd'hui des maisons paisibles et bien tenues au heu d'être des heux de désordre, de fureur et de violence. Le commencement de la guérison, pour un ahéné, c'est toujours un réveil de la puissance de la volonté; réveil d'autant- plus possible que la maladie, sous un grand nombre de ses formes, n'est point accompagnée de désordres physiques; qu'elle est fonction7ielle et non pas organique. Si cette puissance existe dans l'esprit encore malade, à un degré suffisant pour empêcher les manifestations de la foUe et, une fois rappelée à l'action, pour commencer la guérison, n'est-il pas juste de supposer que, par une éducation et un exercice convenables, on l'eût dès l'origine mise en état d'étouffer le mal? Le malheur est qu'elle est souvent d'autant moins développée qu'elle serait justement plus nécessaire.

Il serait complètement inutile de vouloir inculquer à un homme dont le caractère a déjà commencé à se façonner sur un certain moule, l'art de se faire et de se former soi-même; Le caractère en effet, c'est le développement lentement et actuellement produit par l'action, dans les diverses circonstances de la vie qui nous sollicitent. On ne le façonne pas d'un coup et par la réflexion seule. Un homme ne peut pas plus vouloir qu'il ne peut parler, sans avoir appris; et la volonté comme la parole ne s'apprend que par la pratique et l'exercice. On a dit avec justesse que l'histoire d'un homme est son caractère; on pourrait ajouter que vouloir transformer un caractère c'est prétendre défaire l'histoire de toute une vie. Les lois fixes et immuables en vertu desquelles les événements arrivent sont aussi puissantes, dans le domaine de l'esprit, que dans n'importe quelle autre partie du domaine de la nature.

Rien ne montre la difficulté de bien comprendre que la loi préside au développement du caractère et à la succession des événements de la vie humaine comme les critiques dont le Werther de Goethe est l'objet. On a souvent blâmé Goethe d'avoir fait se suicider son héros, au heu de le laisser arriver à une vue plus nette, à, un sentiment plus calme, et à une existence tranquille après ses chac^rins Si l'on y avait bien réfléchi oïi se fût convaincu que^'le suicide était l'inévitable et naturelle terminaison des tristesses maladives d'un tel caractère. C'est l'explosion finale d'une série d'antécédents qui tous la préparent • un événement aussi sûr et aussi fatal que la mort de la fleur rongée au cœur par un crabe. Le smcide ou la folie voilà la fin naturelle d'une nature douée d'une sensibilité morbide et dont la faible volonté est incapable de lutter avec Ifes dures épreuves de la vie. Autant vaudrait, en vérité, prêcher la modération à l'ouragan que de

philosopher avec l'homme que ses antécédents ont conduit au bord de la folie.

Je ne puis m'empêcher de croire que les moralistes ont parfois grandement exagéré le pouvoir direct de la volonté, considérée comme une entité abstraite, sur les sentiments et les idées ; car en même temps ils n'ont point tenu suffisamment compte de la lenteur avec laquelle la volonté concrète doit elle-même se former par degrés. C'est l'elïort culminant du développement mental; c'est la floraison finale de l'évolution humaine; c'est la preuve d'un progrès physiologique moins apparent sans doute mais aussi réel que celui qui distingue le système nerveux de l'homme du système nerveux des animaux inférieurs. Le temps et un exercice systématique sont nécessaires à l'organisation graduelle de la structure où, en plein fonctionnement, se manifeste la volonté. Personne ne peut réussir sûrement, par un pur effort de la volonté, à penser d'une certaine façon , à sentir d'une certaine manière, ou seulement, ce qui est bien plus aisé, à agir toujours suivant certaines règles; mais tout homme peut, en agissant sur les circonstances qui, à leur tour, agiront sur lui, modifier imperceptiblement son caractère; il peut, par conséquent, en appelant à son aide les circonstances extérieures, apprendre à détourner son esprit d'une série d'idées ou d'un ordre de sentiments dont par suite l'activité s'éteindra; il peut diriger son esprit vers un autre ordre de sentiments ou d'idées qui, dès lors, deviendront plus actifs ; et, par une constante vigilance sur lui-même et un exercice habituel de la volonté dans une direction voulue, il arrivera ainsi à contracter insensiblement l'habitude des actions, des sentiments et des pensées auxquels il souhaitait de s'élever. Il peut en un mot grandir par degrés son caractère, jusqu'à l'idéal qu'il s est proposé.

Développer le pouvoir de coordonner, pour l'accom-

plissement d'un but spécial, le jeu de muscles distincts en une action complexe, c'est véritablement développer le pouvoir d'avoir les volitions qui commandent les mouvements nécessaires à cette fin. De même, développer le pouvoir de coordonner des sentiments et des idées pour atteindre un certain but dans la vie, c'est développer le pouvoir d'avoir les volitions qui permettent d'atteindre ce but. Il y a une multitude de volitions concrètes; il n'y a pas une volonté abstraite distincte des volitions particulières. Tout comme un individu acquiert par la pratique un pouvoir particulier sur les muscles de son corps, en les associant dans l'action pour l'exécution d'actes compliqués qu'il ne pourrait pas plus accomplir, sans cet entraînement, qu'il ne peut voler, rendant ainsi ses muscles obéissants d'ordinaire aux ordres de la volonté; de même il peut acquérir par la pratique un pouvoir spécial sur les sentiments et les pensées de son esprit, en les associant dans l'action pour l'exécution d'un objet déterminé, les rendant ainsi habituellement obéissants aux ordres de la volonté à la poursuite de son idéal. Nos hospices d'idiots nous fournissent des exemples très-remarquables du développement graduel que peut acquérir le pouvoir de la volonté sur les mouvements et sur les idées, dans les conditions les plus défavorables. Les annales de ces établissements nous montrent qu'à peine est-il un idiot si dégradé, qu'on ne puisse, par une culture laborieuse et patiente, le transformer au point qu'il possède tant au physique qu'au moral une certaine faculté de gouvernement. Puis, donc, que le pouvoir de la volonté est mcontestablement si grand, quand il est convenablement développé, il faudrait ne pas négliger ce fait que son développement s'obtient par l'éducation graduelle et un exercice continu, appropriés aux circonstances dans lesquelles vit le sujet.

On comprend ainsi pourquoi, lorsque nous méditons

profondément sur le conseil à donner à une personne qui craint de devenir folle, il nous arrive souvent de n'en découvrir aucun qui lui puisse être d'un réel secours. Le caractère de cette personne, développé comme il l'a été, ne s'assujettira point à une règle qui contrarie toutes ses affinités. Nous ne pouvons pas effacer l'œuvre des années de sa croissance; nous ne pouvons pas défaire son organisation mentale ; et cette vérité s'impose à nous, que, si un conseil eût pu être de quelque utilité, c'était à la condition de servir de guide et de direction pour son éducation. Le médecin apprend de bonne heure le peu d'effet des meilleurs conseils, sur ceux qui, ayant une tendance à la folie, viennent lui demander ce qu'ils doivent faire pour échapper au danger; ils l' écoutent avec attention, ils conviennent qu'il a raison, ils le remercient, puis ils s'en vont... et se conduisent absolument comme devant.

Mais si l'on avait sérieusement l'intention de diminuer le nombre des fous ou simplement d'empêcher qu'il augmente chaque année, il faudrait s'y prendre de plus loin et établir des règles pour s'opposer à la propagation d'un fléau qui, de toutes les maladies, est celle que l'hérédité transmet le plus. La folie n'est pas, comme la petite vérole ou la fièvre, contagieuse d'individu à individu, et elle ne s'étend point, de cette manière, dans la communauté; le lunatique demeure heureusement à l'état de minorité et d'unité dans le monde; il n'est pas commun qu'il infecte d'autres personnes du virus de ses fausses croyances. Mais, par malheur, la folie est un mal qui, dès qu'il a existé chez le parent, peut imprimer à l'enfant une prédisposition plus ou moins forte à la même affection. S'il est une conviction que l'expérience a chaque jour enracinée plus profondément dans l'esprit du médecin aliéniste, c'est celle du rôle considérable que joue sous une forme ou sous une autre la prédisposition héréditaire,

dans la production de la folie. Peut-être n'y aurait-il aucune exagération à dire que peu de personnes perdent la raison, à moins de causes physiques matériellement sensibles, sans avoir montré plus ou moins clairement par leurs allures, leurs manières, leurs gestes, leurs façons habituelles de penser, de sentir ou d'agir, qu'elles avaient une sorte de prédestination à la folie. Cette tendance héréditaire peut être forte ou faible ; si faible qu'elle met à peine la raison en péril dans les circonstances de la vie les plus critiques, ou si forte, au contraire, qu'il en doit résulter une explosion de fureur maniaque dans les circonstances extérieures les plus heureuses. Or il est certain que, lorsque nous nous intéressons à la formation d'une variété d'animaux, nous nous gardons bien d'apparier des individus manquant des qualités constituant le caractère le plus estimé de l'espèce. Nous ne choisirions pas, pour la reproduction, un chien d'arrêt qui n'aurait pas de nez, ou un chien courant qui ne serait pas vite-, nous ne voudrions pas pour étalon d'un cheval aux aplombs défectueux ou ne pouvant pas courir. Convientil dès lors de permettre de perpétuer son espèce, à un individu manquant de ce qui constitue le plus noble attribut de l'homme, une organisation mentale saine et solide? Je pose cette question, parce qu'il importe qu'on l'envisage sérieusement et qu'on y réponde avec sincérité; mais je ne m'attends pas que l'humanité, dans l'état actuel de son développement, veuille avoir ce courage.

Quand on voit de quelle façon inconsidérée se mariei;t certaines personnes, quels que soient les défauts de leur organisation physique ou mentale; sans le moindre sentiment de la responsabilité par eux encourue pour les misères et les souffrances qu'ils vont infliger à ceux qui seront les héritiers de leurs infirmités ; sans autre souci, en fait, que celui de leur satisfaction personnelle; on est conduit à croire que I homme n'est pas, comme il s'en

PRÉSERVATION DE LA FOLIE 263 vante, un animal éminemment raisonnable et moral, ou bien qu'il y a en lui un instinct supérieur et dominant la conscience. L'iiomme s'est persuadé, à tort ou à raison, qu'il y a, en ce qui le concerne, dans l'amour entre les ■deux sexes, quelque chose de sacré et de mystérieux qui légitime le dédain des conséquences du mariage. Il n'y a qu'à voir la large part qu'occupe l'amour dans les romans, dans la poésie, dans la peinture, et à considérer combien son nom seul justifie devant l'opinion les actes les plus déraisonnables, pour comprendre quelle force ilpossède dans son présent état de développement et quel haro soulèverait la tentative d'opposer à son prestige les froids préceptes de la raison. Au fond, cependant, il n'y a rien de particuUèrement sacré dans l'amour : au contraire, c'est une passion que l'homme partage avec tous les animaux, et, quand on songe à son caractère essentiel •et à sa fonction, on s'aperçoit que nulle part ailleurs il n'y a si forte preuve de la communauté de nature entre les animaux et l'homme.

C'est dans cette communauté de nature que l'on peut trouver l'expUcation de l'animation, des réjouissances, de la parure et des fêtes qui continuent d'être les habituels accompagnements du mariage, quoique la raison conseille un train plus calme et plus modeste. A vrai dire, .pour une personne sagace, qui considérerait avec soin quelle entreprise solennelle c'est que le mariage, et quelle grande responsabiUté il impose, il n'y aurait rien d'absurde à soutenir qu'hommes et femmes doivent y entrer sérieusement et presque tristement, avec la gravité qu'inspire le sentiment de la responsabilité encourue, ainsi qu'on fait pour un voyage incertain. Ils devraient réserver les réjouissances pour le terme de cette aventure, et c'est alors seulement qu'ayant bien joué leurs rôles, ils pourraient à bon droit proférer le nunc plaudite. Mais tout cela serait contraire à la loi de la nature et à ses

procédés. Elle déploie, quand l'heure des noces est venue, une exaltation semblable à celle dont le mariage nous présente l'exemple. 11 y a alors, aussi bien dans le règne végétal que dans le règne animal, un épanouissement et un transport qui font éclater toute la beauté des couleurs et toute l'harmonie des chants. Les fleurs sont la parure de l'amour, et les mélodies printanières des oiseaux sont ses hymnes. La température de la plante s'élève à ce moment et elle revêt alors une splendeur florale telle .que (( Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme une d'elles. » Les oiseaux se couvrent d'un plus brillant plumage et leur exaltation éclate en mélodies les plus variées. Chez tous les êtres, les fonctions atteignent au transport ou à l'extase amoureuse. L'homme est en harmonie avec le reste de la nature en éprouvant de semblables ivresses.

Un tel instinct existant, on serait mal venu autant qu'audacieux de vouloir poser des règles pour empêcher ou régler les mariages suivant ce qu'on croit être les froids conseils de la raison, alors même que la science, et ce n'est pas le cas, en serait arrivée au point de pouvoir intervenir en ce sens avec exactitude et autorité. D'ailleurs connaissons-nous bien toutes les compensations possibles de ces aUiances en apparence imprudentes? Il sera toujours plus commode et plus agréable d'admettre que les hommes n'ont rien de mieux à faire que de continuer à se marier sans trop réfléchir, et à « s'en rapporter à la providence universelle qui gouverne toutes choses. »

Malgré tout, il y a une certaine somme de notions définies que nous sommes bien obhgés de reconnaître, que nous voulions ou non en tenir compte. C'est un fait qu'une évolution pathologique de l'esprit, ou plus correctement, une dégénérescence pathologique s'opère à travers les générations. Le cours des événements peut être

représenté à peu près ainsi : A la première génération peut-être l'observation constatera seulement la prédominance du tempérament nerveux, l'irritabilité, la tendance aux congestions cérébrales avec des explosions de passion et de violence ; à la seconde génération il y aura aggravation des tendances morbides, manifestée par des hémorrhagies cérébrales, des affections idiopathiques du cerveau, et l'apparition de névroses comme l'épilepsie, l'hystérie, l'hypochondrie ; à la troisième génération, si cette rapide décadence n'a pas été combattue, se montreront les propensions instinctives d'une mauvaise nature, sous forme d'actes excentriques, désordonnés ou dangereux, puis des attaques d'une quelconque des variétés de l'aliénation mentale; enfin à la quatrième génération, les choses tournant au pis, apparaissent la surdi-mutité, Timbécillité, l'idiotisme, la stérilité, et le terme du déclin pathologique est atteint. Tel est le cours de la dégénération quand rien n'y met obstacle.

Mais d'heureux mariages, une sage éducation, une conduite prudente dans la vie peuvent donner aux événements un tour contraire et amener la régénération de la famille ; la tendance à la ruine peut être combattue et parfois même détruite. Dans l'état actuel de nos mœurs cette régénération est toujours un accident; jamais elle n'est le résultat d'un dessein délibéré et attentivement suivi. Cependant qui empêcherait de se la proposer pour but et d'y travailler systématiquement? Sans doute, l'entreprise serait complexe et difficile ; mais elle n'est pas au-dessus des facultés humaines. La première condition pour y réussir serait de se bien convaincre que des événements, fortuits en apparence et capricieux, comme l'imbécillité d'un enfant et le génie d'un autre, sont les effets de lois naturelles tout aussi sûrement que les combinaisons et les décompositions chimiques si complexes. Ces phénomènes aussi étaient jadis complé-

tement obscurs et paraissaient, autant que ceux qui nous occupent, irréguliers, incertains, insusceptibles d'interprétation; aujourd'hui l'on sait qu'ils se produisent avec une immanquable uniformité dans les circonstances identiques. Lorsqu'une somme d'observations patientes et de recherches laborieuses, égale à celle dépensée par une succession d'esprits distingués pour découvrir le secret des combinaisons chimiques, aura été employée à l'investigation des mystères encore plus compliqués de la dégénération et de la régénération des familles, il n'est pas douteux qu'on ne possède une claire notion de ces phénomènes.

En attendant, les hommes devraient bien ne pas se refuser à certaines précautions parce que cette notion positive manque encore, et ne pas courir de gaîté de cœur des risques fort inutiles. On continuera à tomber amoureux; étant amoureux, à se marier; étant marié, à avoir des enfants; mais il n'y a pas de raison pour qu'un homme héréditairement prédisposé à la folie s'éprenne précisément d'une femme ayant la même prédisposition et l'épouse. Devenir amoureux étant beaucoup une chance de relations et de voisinage, il n'est pas impossible de se tenir hors du cercle d'une attraction dangereuse; et même un homme épris doit pouvoir s'arrêter à temps, et, pour s'épargner à soi-même la douleur momentanée d'un acte de renoncem.ent pénible, ne pas accepter le risque à peu près certain d'imposer des misères inouïes aux produits d'une union mal avisée

Par une circonstance déplorable tout tend le plus sou-

1. « Dans certaines familles, la folie règne à ce point que nous avons vu deux, trois, quatre enfants des mêmes parents en être atteints. Dans une famille composée d'un frère et de deux sœurs, il y avait dix cas de folie sur vingt personnes : cinq dans un ménage, deux dans le second, trois dans le troisième. » Be l'aliénation parlielle par John Cheyne D. M.

PRÉSERYATION DE LA FOLIE 267 vent à accroitre et à exagérer le type nerveux des individus. D'abord ceux qui ont cette sorte de tempérament ont du penchant à rechercher en mariage, par une sorte d'affinité élective, les personnes ayant les mêmes quaUtés mentales et partageant, par conséquent, leurs goûts, leurs sentiments et leurs idées. Une impressionnabihté très-vive, une imagination prompte à s'emporter, des aspirations vagues à l'idéal, comme celles auxquelles eux-mêmes se laissent aller, excitent leur admiration et leur sympathie; tandis que le bon sens, la subordination du sentiment à la raison, la réflexion calme et froide, l'activité réglée répugnent à leur nature. En second heu, par une autre affinité naturelle, ils recherchent les circonstances extérieures de la vie dont l'influence est le plus propre à développer et non à combattre les propensions particulières de leur organisation. Ils n'ont pas la force de caractère et la vigueur d'esprit qui leur permettraient de souff"rir, d apprendre à se dominer dans toutes les circonstances, quelles qu'elles soient, et d'en tirer ainsi avantage pour leur propre améhoration même lorsqu'elles sont le plus pénibles. Loin de là leur choix se porte uniquement sur les conditions qui flattent leurs penchants, et ceux-ci deviennent de plus en plus forts; si bien qu'ils acquièrent parfois un développement pathologique. Enfin, ils gouvernent leurs enfants tout aussi mal qu'ils se gouvernent eux-mêmes. Ceux-ci sont doublement maudits ; maudits par la fatalité d'une parenté fâcheuse et d'une hérédité déplorable; maudits par la mauvaise éducation qu'ils reçoivent ou plutôt à cause du manque d'éducation dont ils souffrent par suite des défauts et des idiopathies de leurs ascendants. Voilà donc trois causes importantes de l'aggravation du type nerveux auxquelles il n'est pas au-dessus de la science et du pouvoir humain de remédier i.

1. Il est impossible d'ajouter foi aux renseignements fournis par les statistiques, quant à l'influence de la prédisposition héréditaire

Si l'on examine quelles sont les causes de la folie, énumérées dans un traité sur cette maladie ou dans les comptes-rendus de n'importe quel asile d'aliénés, on voit en effet que le champ de l'étiologie se borne presque absolument à la prédisposition héréditaire, à l intempérance, aux anxiétés et aux inquiétudes de l'esprit quelle qu'en soit l'espèce. Voilà les causes que l'humanité devrait prendre à tâche d'écarter, ou, si c'est impossible, de restreindre au moindre degré : la prédisposition héréditaire par l'abstention du mariage ou de prudentes allian-

dans la production de la folie. La difficulté d'atteindre la vérité en pareille matière fait perdre toute autorité à ces informations. A s'en rapporter même aux statistiques consciencieuses, on risquerait d'amoindrir considérablement Tinfluence de l'hérédité, tandis que, à mon avis il n'est pas possible d'en exagérer l'importance. Je ne veux pas, pour des raisons qu'on devine sans peine, présenter ici des exemples tirés de ma pratique personnelle; mais, pour donner une idée du caractère de l'influence héréditaire et montrer jusqu'où va son action probable, j'emprunte à une publication récente les trois cas suivants ; ils feront voir en même temps quel est le terme naturel de la dégénérescence se poursuivant à travers les générations :

A. B. d'une faiblesse d'esprit congénitale, a eu six enfants dont trois sont morts jeunes; les trois autres, un garçon et deux filles, sont imbéciles et ont été envoyés à l'asile : à l'âge de 40 ans le premier, 42 ans le second, 44 ans le troisième. Le fils s'était marié, mais il n'a pas eu d'enfants; les deux femmes n'ayant pas eu non plus de postérité, la famille s'éteint heureusement avec la génération actuelle.

C. D. en état de démence et dont la première femme est morte folle, a eu de cette femme une nombreuse famille. Quatre de ses enfants, deux garçons et deux filles, ont hérité de l'infirmité mentale de leurs parents. Les deux filles n'ont pas eu d'enfants; un des fils ne s'est pas marié; l'autre a eu quatre enfants tous morts en bas âge. Mais G. D. a eu de sa seconde femme, folle comme la première, six enfants. Cinq sont morts jeunes ; le survivant a l'intelligence altérée.

E. F. dans un accès de folie s'est suicidé. Sa mère était folle; sa sœur est morte dans un asile. Sa grand'mère était folle; son grand'père ivrogne. Son père est, dit-on, « un excentrique a; son oncle était d'une très-mauvaise santé; il a eu un fils ivrogne qui s'est suicidé. Les autres membres de cette famille, autant qu'on a pu s'en assurer, sont célibataires et sans enfants.

Des moyens d'empêcher l'accroissement du nombre des fous, par G. J. Hearden, M. D. — British médical journal, 19 juillet 1873.

PRÉSERVATION DE LA FOLIE 269 ces; l'intempérance, par la sobriété; les anxiétés de l'esprit, par une sage culture mentale et par l'habitude de se posséder et de se gouverner soi-même. En évitant l'intempérance et les autres excès, d'abord on se préserverait de la folie qui en peut directement provenir, ensuite on en préviendrait les effets indirects puisqu'on ferait disparaître, pour la génération suivante, une cause féconde de dégénérescence, et physique et mentale. En rendant impossibles ces infirmités congéniales du cerveau et de l'esprit, on empêcherait les émotions, les agitations, les crises qui en sont la conséquence et qui deviennent, à leur tour, ce qu'on appelle les causes morales de la maladie.

Tout en admettant que l'influence héréditaire est, dans l'étiologie de la folie, le facteur le plus puissant, il n'est pas douteux que l'intempérance doit occuper le second rang sur la liste des causes efficientes. Non seulement l'intempérance agit comme cause déterminante là où il y a déjà prédisposition héréditaire, mais encore elle opère comme cause originelle de la dégénérescence cérébrale et mentale, comme productrice de la maladie de nom. Si l'on pouvait anéantir toutes les causes héréditaires de la folie, et si la maladie était par ce moyen détruite pendant quelque temps, elle ne tarderait assurément pas à être créée de nouveau par Tintempérance et les autres excès. Gomme exemple frappant des effets de l'intempérance sur la production de la folie, voici ce qui s'est passé à l'Asile du comté de Glamorgan : Durant le second semestre de l'année 1871, les admissions n'ont pas dépassé,, pour les hommes, le chiffre de 24, tandis qu'elles avaient été au nombre de 47 dans le semestre précédent, et qu'elles s' élevèrent à 73 dans le suivant. Dans le premier trimestre de l'année 1873, il y en eut 10; le trimestre précédent en avait vu 21 ; on en compta 18 dans le suivant. On n'observa point, dans le nombre des femmes admises,

de différences correspondantes. Toutefois on constata, à la prison du comté, un fait tout semblable; la production du crime comme celle de la folie avait diminué dans de notables proportions. Or, voici où réside l'intérêt et l'enseignement de ces observations : les deux périodes exceptionnelles correspondaient exactement aux deux dernières grèves dans l'industrie du fer et dans l'industrie du charbon, qui sont de considérable importance au comté de Glamorgan. La diminution constatée provenait sans aucun doute de ce que les ouvriers n'ayant point d'argent à perdre en ivrognerie et en débauches furent forcément pendant ce temps-là sobres et tempérants; le résultat direct fut une diminution marquée dans la production du crime et de la folie ^.

Si les hommes avaient sérieusement souci de la meilleure façon d'en user avec leur corps, ils ne prendraient vraisemblablement jamais d'alcool, si ce n'est comme médecine et pour une fin spéciale. C'est une erreur de dire que l'usage d'une liqueur alcoohque quelconque peut être réellement nécessaire à une personne bien portante. Au mieux, c'est une jouissance dont on peut parfaitement se passer; au pis c'est un vice qui occasionne des misères infinies, les fautes, le crime, la folie et la maladie. Sans compter les maux évidents et indéniables dont il est la cause universellement reconnue, l'alcool est l'origine d'innombrables méfaits dont on ne le rend jamais responsable. Que de mauvaises actions ne seraient pas accomplies, que de bonnes actions s'exécuteraient sans sa détestable inspiration! Chaque crime, chaque suicide, chaque accès de folie, chaque maladie produite par lui représente un infini de souffrances, infligées et endurées avant que les choses en soient venues au comble du mal.

On ne manquera pas de dire qu'une consommation mo-

1. La folie et l'intempérance, par D. Yellowlees, M. D. British médical journal, 4 octot)re 1873.

PRÉSERVATION DE LA FOLIE 271 dérée des liqueurs alcooliques ne peut faire de mal et doit au contraire faire du bien, quand le corps épuisé sent le besoin d'un stimulant. Je ne veux pas dire que cela fasse un mal appréciable • mais cependant il n'est pas sage de recourir aux stimulants alcooliques lorsqu'on pourrait obtenir le même résultat par l'alimentation ou le repos. Or, il y a un sérieux dommage pour l'esprit à acquérir, comme c'est souvent le cas, par le moyen factice d'un stimulant, l'énergie qui devrait provenir de la froide résolution d'une volonté développée. C'est un fait assez ordinaire dans la vie, que de voir des personnes d'un tempérament inquiet et impressionnable, dès qu'elles ont quelque effort à faire ou quelque épreuve à affronter, recourir à un stimulant pour se donner le îierf nécessaire. Elles s'empressent d'appeler un aide artificiel qui ne manque pas, avec le temps, de leur faire payer chèrement l'assistance qu'il a fournie. Combien n'eût-il pas mieux valu exercer sa volonté et acquérir ainsi l'avantage que cet exercice même eût procuré dans une autre occasion. Gomme le prêteur sur gage ou l'usurier, cet auxiliaire du moment coûte un intérêt effrayant, et si l'on contracte l'habitude de s'adresser à lui, cela peut bien finir par une banqueroute de la santé. Il n'est pas possible d'échapper à la peine d'avoir aiïaibli sa volonté ; tôt ou tard il faut acquitter l'amende d'une façon ou de l'autre et jusqu'au dernier liard. Par contre, il n'est pas possible non plus d'exagérer l'avantage qu'il y a à fortifier sa volonté par un sage exercice; les fruits de cette culture sont d'un infaiUible secours à l'heure du besoin.

Cinq variétés distinctes, au moins, de l'ahénation mentale ont pour cause efficiente et directe, l'intempérance alcoolique; sans que d'ailleurs les autres sortes d'intempérance manquent à jouer leur rôle dans la production des maladies mentales. Si les hommes consentaient unanimement à renoncer à l'alcool et aux autres excès ; —

s'ils voulaient vivre avec tempérance, avec sobriété, avec chasteté ou, ce qui est au fond la même chose, saintement, — il n'est pas douteux que le nombre des' fous ne diminuât immédiatement et d'une grande quantité, dans le monde. Il diminuerait dans la présente génération', mais il décroîtrait encore plus à la suivante ; car, avec l'état de choses actuel, celle-ci sera élevée et produite sous les pernicieux auspices des excès de la première et des infirmités ou maladies qu'ils engendrent. Mais il est bien certain que ni aujourd'hui ni dans le cours de la génération présente les hommes ne renonceront à ces abus ; qu'ils n'adopteront point un régime de volontaire abstinence ; qu'ils ne se donneront pas la peine de choyer leur corps de façon à en développer les forces qui sont de plus grand avantage et à en faire le serviteur dispos d'une volonté éclairée et bien développée. Ils continueront à faire comme devant, produisant la folie par l'habitude de ne se rien refuser; et quand on leur montrera le sentier ardu qu'il leur conviendrait de suivre, ils s'éloigneront, comme cet ancien, pleins de regrets parce qu'ils ont beaucoup de passions.

C'est au perfectionnement de l'humanité, par l'emploi sévère d'un système d'éducation vrai, qu'il faut demander de répandre la science et de générahser la faculté de l'abstinence volontaire (self-restraint). Elle seule mettra le monde en état, non-seulement de faire diminuer dans une génération le nombre des fous, mais encore d'empêcher la propagation de la folie de pères en fils. Il n'est pas probable qu'un progrès bien sensible puisse être accompli dans la courte existence d'une génération, car les siècles ne sont que des secondes dans la lente évolution de l'espèce humaine; mais le devoir n'en est pas moins de faire tout ce qui dépend de nous pour son avancement, dans l'espoir assuré que le jour ne peut manquer de luire bien qu'il ne soit encore que la dou-

PRÉSERVATION DE LA FOLIE 273 zième heure de la nuit. Malheureusement, on ne s'accorde pas encore sur ce qui devrait être le vrai but et le vrai caractère de l'éducation. Si l'on se place au point de vue scientifique , la meilleure éducation paraît être celle qui se proposerait d'apprendre à l'homme à se connaître lui-même ainsi qu'à connaître le monde qui l'entoure et dont il est à la fois une partie et un produit ; celle qui le mettrait en état de devenir le ministre et l'interprète conscient de la Nature , et d'être constamment, dans ses pensées et dans ses actions, en complet accord avec elle. Il en deviendrait ainsi la personnalité consciente, et il en promouvrait révolution progressive qui s'accomplirait par son intermédiaire. Le but que devrait poursuivre une éducation fondée sur une psychologie vraiment scientifique, c'est l'évolution la plus haute dont l'être humain soit capable , physiquement, moralement et intellectuellement, en s'appliquant à connaître et à accomphr ces lois naturelles qui gouvernent non-seulement le monde physique, mais aussi et non moins sûrement toutes les pensées et tous les sentiments qu'il entre dans l'esprit de l'homme de concevoir. Mais si tel est, en effet, le but vrai de l'éducation, quelle révolution immense n'avons-nous pas à opérer! Que de choses on enseigne actuellement aux hommes, qui ne leur devraient pas être enseignées ; et que de choses on ne leur apprend point qu'il conviendrait de leur apprendre ! Promulguer les principes de l'hygiène mentale basée sur la science , ce serait, l^^las ! blesser bien des croyances chères et aller à rencontre des convictions de tous les hommics, à part un bien petit nombre. Néanmoins, je suis convaincu que les préceptes d'une éducation rationnelle, sincèrement admis et courageusement apphqués, feraient plus que toutes les maximes de la philosophie et toutes les ressources de la médecine pour resserrer sur la terre le domaine de la foUe.

274 jCRIME ET FOLIE

En ce qui concerne les lois de sa propre nature et leurs rapports avec les lois de la nature extérieure, l'homme, on en conviendra, est aujourd'hui dans le même état d'ignorance où les sauvages ont autrefois vécu ou vivent encore à l'égard des lois du monde physique. Gomme eux , il ressent les effets sans comprendre les causes ; comme eux, il s'attache aux croyances superstitieuses au heu de travailler systématiquement à éclairer son inteUigence ; comme eux , il recourt aux prières là où il devrait exercer une volonté intelhgente; comme eux, il souffre de l'implacable et cruele tyrannie de lois qu'il n'a pas appris à comprendre et dont l'existence même lui échappe lorsqu'il en subit les atteintes. Nécessairement, il n'y a pas un individu qui, avec ou sans connaissance de cause, n'atteste Topération, en son être, de lois naturelles; tout homme est assuré de leur action, soit qu'il pense, soit qu'il sente, soit qu'il agisse, encore bien qu'il ne puisse pas les décrire ; et il acquiert ainsi, inévitablement, des règles de conduite empiriques et grossières. Mais le malheur est justement qu'il est par là même en danger d'attribuer les phénomènes à la puissance immédiate d'un agent surnaturel devant laquelle il se prosterne avec une terreur passive , au lieu de s'enquérir respectueusement des causes et de leur obéir avec intelligence. Y a-t-il une différence fondamentale entre le sauvage marchant à une mort certaine par ignorance des lois de la pesanteur, et l'européen civiUsé s'acheminant vers la folie par ignorance des lois de sa propre nature et de celles qui régissent les hommes et les choses autour de lui? La folie est simplement une discordance dans l'univers; c'est la preuve et le résultat d'un manque d'harmonie entre une nature humaine individuelle et la nature ambiante dont elle fait partie. Le miracle est peut-être qu'il n'y ait pas plus de fous, si l'on considère dans quelle aveugle ignorance des rapports les

plus compliqués les hommes sont contraints de vivre; à quel point ils dépendent des grossiers instincts de l'èmpirisme ; et le peu qu'ils ont fait jusqu'à ce jour pour connaître la nature en eux et eux dans la nature.

Ne nous trompons pas nous-mêmes par de vaines imaginations. Notre manière de vivre, en ce siècle de civilisation, n'est assurément pas celle dans laquelle l'individu fasse le meilleur usage de ses facultés physiques, morales et intellectuelles. Quand nous recherchons les causes de la maladie, combien de maux ne sont-ils pas, directement ou indirectement, dus à la violation des lois qui gouvernent le développement et la santé du corps! J'ai déjà insisté sur les désastreux effets de l'intempérance, et ce que j'en ai dit doit suffire pour donner un exemple de maladie causée par l'ignorance ou le mépris des lois de la santé. Or, quand de la considération du régime du corps nous passons à celle du régime de l'esprit, nous trouvons tout aussi peu le désir et la résolution sincères de mettre les pensées et les sentiments en harmonie avec la nature, et de développer au maximum les forces de l'esprit. A peine est-il quelqu'un qui se propose comme but dans la vie, le complet développement de son individu. Ce que l'homme poursuit surtout, — la richesse, la position, les applaudissements de la foule, — est précisément cei qui est le plus propre à engendrer et à favoriser bien des passions mauvaises , vu l'ardente compétition nécessaire. De là, en fait, les désappointements de l'ambition, la jalousie, le chagrin, la perte de la fortune, les tortures de l'amaur-propre blessé et mille autres souffrances de l'esprit, c'est-à-dire tout ce qu'on énumère ordinairement comme causes morales de la folie. Il y a des chagrins auxquels une nature sainement développée ne sera jamais en proie. Pour un homme qui a donné à sa vie un but vrai, et décidé à tout faire pour atteindre ce but, il ne peut pas y avoir d'ambition déçue; il n'y a pas non

plus d'envie ou de jalousie car il ne lui échappe pas qu'il importe peu que telle grande action soit son œuvre ou celle d' autrui, l'unique intérêt de la natyre étant que la chose soit faite. Il sera de même insensible à la perte de sa fortune, s'il estime à sa valeur véritable ce que la fortune peut lui donner et ce qu'elle est incapable de lui procurer ; enfin son amour-propre ne sera point blessé s'il a bien compris l'éternelle leçon de la vie, le renoncement volontaire.

Mais les hommes montrent une merveilleuse facilité à se tromper eux-mêmes. Ils font profession de tenir en piètre estime les choses de ce monde, infiniment misérables en comparaison des intérêts si grands de la vie future; et, en même temps, ils concentrent tout leurréel espoir, toutes leurs aspirations, toute leur énergie dans la poursuite de ces biens. Ainsi leur caractère est l'inconséquence. C'est une maison divisée contre elle-même et comment pourrait-elle résister quand vient l'orage? Comment une nature pourrait-elle être forte quand elle est en guerre contre elle-même, quand la foi et ses œuvres sont en désaccord? Il est probable que le nombre des fous diminuerait en une ou deux générations , si les hommes cessaient de se tromper eux-mêmes et s'appliquaient à , fortifier leur caractère en le mettant d'accord avec soimême ; s'ils voulaient apprendre à être sincères envers eux-mêmes soit en soumettant à un examen rigoureux le fondement de leurs croyances, soit en comparant les fins qu'ils se proposent avec les moyens qu'ils emploient pour y arriver.

C'est une pratique très hautement appréciée, en Angleterre, de conserver à grand prix certains animaux du nom de renards afin de leur pouvoir donner la chasse à mort, pour le plus grand amusement d'hommes et de femmes qui suivent à cheval, animés d'une ardeur et d'un enthousiasme extraordinaires. On tient à honneur d'être

PRÉSERVATION DE LA FOLIE 277 présent à la mort de la bête, au moment où; n'en pouvant plus, elle est saisie par les chiens et mise en pièces ; celui ou celle qui a l'enviable chance d'arriver avant les autres sur le théâtre du carnage reçoit comme un trophée sa part des lambeaux du corps disputés par les chiens; on lui remet la queue. Les diverses scènes de cette chasse inspirent aux artistes une telle admiration qu'ils emploient leur talent à les peindre, et ces tableaux, achetés par les amateurs de ce divertissement, ornent les murs de leurs salons. Ainsi l'art, dont l'influence élève lésâmes, se prête à la glorification de ce prétendu noble jeu qui, tout barbare qu'il puisse paraître, n inspire aucune horreur même au cœur le plus sensible. Cependant, il existe en Angleterre une Société qui s'emploie activement à protéger les animaux contre la cruauté des hommes. Non -seulement elle ne fait rien pour empêcher cet entretien systématique d'animaux dans le but systématique de les faire souffrir et de les tuer par amusement, mais même cette Société compte au nombre de ses membres sincères les chasseurs de renards. De plus, ceux qui suivent avec tant d'enthousiasme cette chasse barbare sont aussi les suivants du doux et aimable Nazaréen. Et ils n'ont pas conscience de leur inconséquence! Si la faciUté de l'homme à se tromper ne dépassait pas tout calcul, on ne sait comment il oserait affronter le jugement de sa vie, ce jugement qu'il fait profession d'attendre après la mort, puisque l'infliction délibérée et systématique d'une souffrance à une créature sensible a fait son plaisir, non comme but, sans doute, mais comme moyen d'arriver à un but futile. Lui qui se glorifie d'être supérieur à tous les êtres mortels, il est probablement le seul animal qui inflige à un autre la souffrance et la mort par simple divertissement.

Si je cite cet exemple, ce n'est pas pour faire remarquer l'influence que peut avoir sur le caractère la pratique d'un

jeu barbare, c'est simplement comme une des mille contradictions que l'on peut signaler pour démontrer l'impossibilité d'une réelle sincérité dans la pensée, puisque l'habitude de se tromper soi-même est si flagrante. Là est le mal, en effet. Sans doute la chose a heulnconsciemmment, mais elle n'en est pas moins pernicieuse ; bien plus, peut-être le dommage infligé au caractère est-il par cela même plus grand. Nul ne peut contracter l'habitude d'être inconséquent dans ses pensées, dans le sentiment, dans l'action, sans que la sincérité et l'intégrité de sa nature en reçoivent atteinte et sans que la lucidité et la force de son intelligence en soient diminuées. Dès qu'un homme manque à voir sous son vrai jour une pratique aussi cruelle que celle d'infliger la torture et la mort à un être vivant dans le seul but de s'amuser, il est impossible qu'il puisse voir sous leur vrai jour les autres choses. La meilleure garantie d'une claire perception, d'un sentiment juste, d'un entendement vigoureux et d'une volonté intelhgente, dans une circonstance quelconque de la vie, c'est l'habitude contractée, dans les circonstances précédentes, d'une perception saine, d'un sentiment juste, d'un entendement vigoureux et d'une volonté intelligente; en d'autres termes, c'est le développement sincère et complet de la nature intellectuelle et morale. Plus ce développement est fort, plus il est complet, plus l'individu se trouve protégé contre toute espèce d'infiltration de la dégénérescence morale.

Bien des inconséquences semblables de la pensée et du caractère pourraient être citées, si c'était ici le lieu, pour montrer combien l'homme est loin de savoir tirer de ses facultés mentales tout ce qu'elles pourraient rendre, par une culture rationnelle et logique jusqu'à k Umife extrême de leur contenu. Pour y parvenir avec succès il est nécessaire de donner à la vie un but élevé et d'avoir en vue ce but défini dans tout ce que l'on fait. La que s-

tion à débattre et à trancher est donc, en somme, de savoir si ce but doit être extérieur ou intérieur : L'individu doit-il poursuivre avant tout le développement le plus complet dont sa nature soit capable, les autres acquisitions comme la richesse, la réputation, le pouvoir pouvant d'ailleurs se trouver sur son chemin ; ou bien doitil rechercher d'abord les avantages sociaux, la formation d'un caractère n'étant pour lui que chose secondaire et incidente? C'est là une question vitale, et la solution pratique qu'elle recevra ne peut manquer d'influer matériellement à un très-haut degré sur l'éducation et la culture de l'esprit. En fait, il n'y a pas de doute que le développement itersonnel {self- development) n'est jamais le but de la vie. Chez la grande majorité des hommes la formation du caractère, quel qu'il soit, est le résultat du hasard non l'effet d'une préméditation ; c'est le produit accidentel de la discipUne et de l'éducation que l'individu subit en poursuivant un tout autre but. Faut-il s'émerveiller, alors, que la proclamation, en théorie, d'un but supérieur solennellement faite une fois par semaine, comme un devoir de convenance, n'exerce aucune influence réellement utile sur la formation du caractère? que, prompt à se donner le change, l'homme considère cette doctrine comme une sorte d'associée n'ayant pas voix au chapitre et ne prenant aucune part active à l'administration des affaires? Il n'est pas besoin d'arguments pour prouver qu'une croyance de ce genre doit être pernicieuse à la nature morale et à la nature intellectuelle de l'individu.

Sans doute, le but pratique de la vie, le travail et le renoncement nécessaires pour l'accomplir comportent une large somme de discipline sur soi-même, d'espèce plus ou moins avantageuse. Mais il n'est pas moins certain que le plein et entier développement des ressources de la nature mentale peut seulement s'acquérir par une culture réfléchie et une activité soutenue de l'esprit,

Fane et l'autre considérées comme l'objet propre de l'existence. Un homme peut conduire avec succès un commerce considérable ou une profession importante, une fois qu'il a acquis les connaissances nécessaires, sans une activité mentale réellement bien grande, et même presque automatiquement. En dirigeant continuellement et chaque.jour son attention sur une certaine classe d'idées, il en arrive à le faire sans efifort , à comparer ces idées presque inconsciemment et à décider instinctivement, en quelque sorte, la conduite qu'il doit tenir. Sa science et son action deviennent une espèce d'instinct acquis; c'est l'œuvre automatique des centres nerveux qu'il a dressés à cela, de même que certains centres nerveux sont dressés à exécuter sans peine la fonction de marcher dont l'acquisition fut d'abord laborieuse. Cet homme observe, juge, agit sans plus d'effort, d'attention et de conscience qu'il ne lui en faut pour causer ou se promener, ou qu'il n'en faut à un habile comptable pour additionner une longue colonne de chiffres. Il est vrai que le travail primitif de l'acquisition lui a coûté une dépense considérable d'activité mentale, mais une fois la faculté acquise, elle exige peu d'attention et si elle s'exerce dans des limites raisonnables, elle n'occasionne que peu de fatigue.

Evidemment donc^ une profession importante peut être exercée sans mettre en jeu les facultés supérieures - de l'esprit, dont l'emploi fut d'abord nécessaire pour l'acquisition des connaissances voulues; et il n'y a pas d'exagération à dire que beaucoup de personnes, une fois devenues habiles dans le métier spécial qu'elles ont embrassé, ne déploient plus aucune activité mentale réelle et n'éprouvent plus aucun développement de l'esprit. Leur pensée roule dans une ornière si bien creusée que la difficulté serait pour elle d'en sortir. Les facultés supérieures n'étant plus mises en usage décUnent ou même dégénèrent; l'application sérieuse de l'esprit devient d'abord

PRÉSERYATiON DE LA FOLIE ^81 difficile, puis tout à fait impossible ; et quand un malheur arrive, l'homme en cette condition se trouve sans ressources intérieures qui le mettent en état de résister au choc. Une fois sorti de la routine de son occupation rien ne l'intéresse plus ; il ne peut pas se mettre à un travail intellectuel; il est un tourment à lui-même et aux autres ; et cependant son esprit s'affaisse et, par l'ennui, glisse à la caducité. La chose est pire encore quand un homme a fait du succès en affaires le but unique de sa vie ; quand ses désirs et son énergie longtemps concentrés sur un seul objet s'y sont pour ainsi dire identifiés, si bien que cet objet est devenu la partie principale de sa vie intérieure, celle qui dirige toutes ses pensées, tous ses sentiments, toutes ses actions. Alors, qu'une erreur de calcul, qu'un accident qui n'est point de sa faute détruise ses espérances, mette à néant les résultats antérieurs qui faisaient son orgueil, renverse de fond en comble l'échafaudage qu'il a construit avec toute la passion et l'âpreté d'un intense égoïsme, le voilà seul et sans défense contre le chagrin , s'enfonçant dans la mélancoUe et, de la mélancolie , tombant dans la fohe. Néghger la culture continuelle et l'exercice de ses facultés intellectuelles et morales, c'est laisser son esprit à la merci des circonstances extérieures. Pour l'esprit comme pour le corps, cesser de lutter c'est commencer à mourir.

Si les remarques qui précèdent sont exactes et fondées, il est clair que , la folie se déclarant chez un homme activement engagé dans des affaires considérables , on n'en saurait conclure à l'inefficacité de l'activité mentale comme moyen de prévenir la folie. Les occupations de cet homme étaient complètement impuissantes à satisfaire aux exigences d'une culture mentale convenable. Il en est de même d'un autre des grands intérêts de l'existence qui, s'il était réellement ce qu'on prétend, devrait exercer une influence très-puissante sur le développement du

moral ; je veux dire la religion. La plupart des hoiwnes accomplissent automatiquement les devoirs de la religion ; ils en acceptent les doctrines par pure formalité et s'y conforment en paroles, sans jamais les comprendre nettement, et sans que leur pensée s'attache aux conséquences logiques qui en découlent. Ils croient vaguement, sans même se soucier de se bien définir distinctement à euxmêmes en quoi consiste ce qu'ils s'imaginent croire; ils se contentent d'une sorte de croyance qui serait certes loin de suffire dans les affaires de ce monde. Il n'est pas besoin de démontrer que l'habitude d'une manière de penser aussi peu sévère non seulement ne sert pas à la culture mentale, mais lui nuit au contraire ; et qu'un esprit qui se contente de cette façon de croire n'est guère mis en état, par le développement de ses facultés, d'exercer un jugement sain sur les autres questions , ou de réagir vigoureusement contre les peines qui l'accablent.

D'autre part , si les enseignements de la religion inculquent le devoir de dompter les passions qui ont leurs racines dans un vif sentiment personnel, ils ne réussissent pas, à la manière dont ils sont trop souvent donnés, à faire naître ce renoncement plus complet qui consiste dans la conviction de notre insignifiance personnelle et dans la suppression de l'égoïsme ; ils sont même impuissants contre cet égoïsme qui n'est que l'exagération de la sensibilité et des inquiétudes de la conscience. Il n'est pas douteux qu'on nuit souvent aux personnes d'une grande susceptibilité d'esprit en les encourageant ou en les exhortant à méditer sur leurs propres sentiments, au lieu de les exciter à transformer l'énergie de leurs affections en une activité mentale bien ordonnée. Il n'est qu'un vrai remède à la souffrance, c'est l'action; un esprit sain, comme un corps sain , doit perdre la conscience de soi-même dans l'énergie de l'action. L'examen intérieur et l'analyse de soi-même , spécialement quand ils sont prescrits comme

PRÉSERVATION DE LA FOLIE 283 devoirs religieux à des personnes que leur organisation physique ou toute autre cause prédispose à une susceptibilité excessive, font naître un égoïsme maladif facilement pris pour l'éveil de la conscience.

Or, une conscience ayant cette sorte d'impressionnabilité, s' exagérant sa propre importance, tombe aisément dans la folie à moins d'occupations actives et d'intérêts extérieurs puissants qui en contre-balancent les effets. Un homme ne peut que tourner à mal quand sa personnalité est le centre autour duquel gravitent toutes ses pensées, tous ses sentiments et toutes ses actions ; et c'est à coup sûr une erreur que de développer, dans la culture de l'esprit, la partie affective aux dépens de l'intelligence et de la volonté. Dans la vie religieuse comme dans la vie mondaine, le sentiment doit être tenu en exacte subordination; sinon c'est en vain qu'on priera pour obtenir « de vivre longtemps en santé, richesse et sagesse. » La prière, en effet, ne remédie pas au défaut de science et au défaut de volonté dans le gouvernement de l'esprit et la conduite de la vie. Inculquer ou encourager Vhabitude d'une supplication qui n'est qu'une invocation formelle ou sentimentale à l'assistance d'en haut, au lieu d'imposer au contraire le devoir d'éclairer l'intelligence et de fortifier la volonté, c'est travailler méthodiquement à ruiner l'intelligence et la volonté.

« L'incapacité chez un homme de modérer et de surveiller l'élément affectif ou émotionnel de sa nature, je l'appelle esclavage, dit Spinoza. Car l'homme dominé par ses affections n'est pas maître de lui-même, mais il est conduit par le destin en quelque sorte ; si bien que voyant et même approuvant le bien, il se sent néanmoins contraint de faire le mal. » Nul doute que, si l'homme pouvait atteindre ainsi à la liberté, en modérant et surveillant l'élément affectif ou émotionnel de sa nature, il ne diminuât considérablement la somme de fohe existant en ce

monde; il serait en effet débarrassé, du coup, de ce qu'on appelle les causes morales de cette maladie. Il est bien rare, si cela même arrive jamais, qu'un homme devienne fou par excès d'activité intellectuelle, si celle-ci n'est accompagnée du trouble des émotions; c'est quand les sentiments sont profondément engagés que la stabilité de l'esprit est le plus en danger. Lorsqu'on raconte qu'un homme a perdu la raison ou s'est tué par excès de travail intellectuel, la vérité, neuf fois sur dix sinon dix fois, est que les inquiétudes, les craintes, les déceptions, l'envie, la jalousie, les souffrances d'un amour-propre exagéré ou des chagrins analogues ont été les causes réelles de ce désastre ; or ces causes ont toutes leur point de départ dans un sentiment personnel excessif. Les passions déprimantes, et les pensées du même genre qu'elles mettent et entretiennent en activité, exigent une large dépense de force nerveuse. Si, alors, l'esprit n'a pas acquis, par la culture, le pouvoir de détourner l'attention de ces idées et de la fixer sur d'autres plus salutaires; ou, si des circonstances extérieures favorables ne réagissent pas contre cet état et n'aident pas l'individu à faire ce qu'il est trop faible pour accomplir de lui-même, le résultat en définitive est inévitable; les nerfs font faillite. En hygiène comme en finances, les excédants même faibles de la dépense sur le revenu retombent au compte du capital, et, bien que chaque déficit soit peu de chose en lui-même, comme ils s'accumulent il faut bien qu'à la fin le compte se règle.

La formation d'un caractère dans lequel pensées, sentiments, actions soient sous la conduite habituelle d'une volonté bien façonnée est peut-être la tâche du monde la plus difficile; accomplie, elle est l'effort suprême du développement personnel. C'est atteindre par une méthode consciente à l'accord absolu de l'individu avec sa nature propre et à l'harmonie la plus complète entre l'homme

et la. Nature. L'individu qui s'est élevé à cette condition a tiré le parti le plus avantageux, et de sa personnalité, et de la nature humaine dont il avait à tenir compte, et enfin du monde dans lequel il se meut et a reçu l'être. Vivre pour cette culture de soi par soi, voilà assurément un but qu'on peut proposer à l'humanité comme devant, s'il est atteint, la rendre supérieure aux circonstances et la protéger contre la pernicieuse action de ces émotions pénibles qui souvent font naufrager la raison. Il existe donc un moyen, si difficile, si long et si fatigant qu'il puisse être , de combattre la troisième des causes puissantes que j'ai précédemment déclarées les plus efficaces dans la production de la folie.

Avant de mettre fin à ces réflexions un peu décousues, et de terminer ce chapitre qui contient plutôt des suggestions qu'une méthode, je veux signaler tout ce que l'éducation communément usitée de nos jours laisse perdre de mentalité dans f espèce humaine. Il semblerait qu'une éducation rationnelle de l'esprit dût nécessairement donner à chaque enfant la connaissance de la nature du monde où il a été placé et dont il fait partie. Les relations de notre globe avec les planètes de son système, les changements qui ont eu lieu à sa surface à travers les siècles, les éléments dont la terre est formée et les lois de leurs combinaisons et de leurs décompositions, la nature et les fonctions de la vie végétale et de la vie animale, la constitution du corps et de l'esprit humains, les relations du corps et de fesprit avec le monde ambiant; voilà des questions sur lesquelles une immense somme de savoir a été formulée par les sciences naturelles. N'est-il pas étrange , quand on y songe , qu'une éducation laissant l'homme dans l'ignorance de toutes ces choses puisse même recevoir le nom d'éducation? N'est-il pas merveilleux que des hommes intelligents acceptent de passer leur vie sans plus rien savoir de tout cela que les sauvages?

Or, sans parler du devoir positif, pour tout homme, d'acquérir l'intelligence la plus complète de ses relations avec les milieux environnants, afin d'en tirer le meilleur parti au profit de son développement personnel, l'étude et la pratique des sciences naturelles constituent la gymnastique la plus favorable aux facultés intellectuelles, en mettant en jeu l'observation, la généralisation, l'abstraction, le raisonnement inductif et déductif. Aucune autre étude ne peut au même degré apprendre à observer avec exactitude et à raisonner avec justesse. Car, dans les sciences, la vérité est recherchée avec passion pour ellemême et sans égard soit à ce qui semble utile ou inutile, soit aux opinions préconçues ou aux prétentions d'une autorité quelconque. De plus, une conclusion n'y est jamais acceptée comme exacte sans avoir été soumise à tous les moyens de vérification possible. Qu'est-ce que la vérité sinon l'expression adéquate, dans la pensée humaine, des rapports exacts existant entre l'homme et la nature? Elle se modifie et se complique à mesure que, chaque jour, ces rapports deviennent plus exacts, plus spéciaux, plus complexes , grâce aux progrès successifs de chaque science. Par ces progrès et par les arts auxquels ils donnent naissance, la nature réalise sa dernière évolution, au moyen de l'homme, la dernière et la plus élevée de ses productions. Comment donc, alors, l'homme serait-il convenablement préparé à tirer le meilleur parti de ses forces et à remplir utilement sa fonction dans le monde , s'il demeure dans l'ignorance des sciences naturelles ?

On ne niera pas qu'un grand nombre de personnes sont tout à fait incapables d'attention soutenue, d'observation exacte, et de raisonnement juste. Elles sont incapables de saisir nettement un problème et d'y appliquer leur attention ; elles usent des mots sans y attacher un sens défini ; elles nourrissent des croyances sans comprendre

la vraie signification de ce qu'elles affirment; elles s'égarent en discours incohérents sur les sujets qu'elles tentent de discuter; elles croient selon leurs craintes, selon leurs affections, selon leurs intérêts et prennent des préjugés ou de vagues sentiments pour des convictions solidement fondées. Or, ce sont là des défauts intellectuels que n'a pas à redouter celui qui s'applique à acquérir une connaissance suffisante des sciences physiques. Dans ce travail, il lui faut concentrer son attention, saisir clairement la signification définie des termes, soumettre avec humilité et persévérance son intelligence aux faits, et franchir avec patience les degrés successifs par lesquels les résultats ont été obtenus. Il ne parvient à savoir qu'autant qu'il est l'humble ministre et l'honnête interprète de la nature ou qu'il marche sur les traces de ceux qui, ayant été heureusement l'un et l'autre, ont formulé la science. Pour peu que, dans son étude, il dévie de la vraie méthode, sa connaissance est imparfaite ou erronée. Gela étant, il semble que, bien évidemment, rien n'est plus propre à fortifier et à développer les facultés intellectuelles, car l'étude des sciences naturelles ne donne pas seulement la connaissance de faits particuliers, elle fait contracter à l'esprit une habitude précieuse, l'habitude d'observer avec soin et de raisonner avec rigueur, qui lui servira dans toutes les autres recherches. L'avantage n'est pas seulement dans le pouvoir résultant d'un plus grand savoir, mais dans un pouvoir plus grand d'acquérir du savoir; le développement intellectuel marche parallèlement à l'évolution de la nature. Plus les pensées de l'homme réflètent avec fidélité la nature dans un de ses domaines, plus les autres domaines s'y viendront facilement réfléter ; car, en tant qu'il s'agit des procédés de l'intelligence pour l'acquérir, une science bien sue contient imphcitem.ent toutes les sciences. L'entendement préalablement rompu au service de l'une d'elles devient par là même virtuellement maître des autres.

La nature morale éprouve aussi l'influence bieniaisanle de l'application aux études scientifiques. C'est une tâche dans laquelle il n'est qu'un moyen de réussir, et ce moyen c'est l'obéissance. Pour pénétrer les secrets de la nature et se rendre maître de ses lois, la patience, l'humilité et la véracité sont les quahtés essentielles. Et par véracité, ici, je veux dire non-seulement l'expression sincère des opinions qu'on s'est formées, mais aussi la sincérité dans la poursuite de la vérité, un entier affranchissement des inclinations individuelles, une absolue sincérité dans les motifs aussi bien que dans l'expression du jugement. On dira, sans doute, que la formation d'un caractère implique autre chose qu'un accroissement de savoir par la méthode inductive ou un accroissement de puissance intellectuelle résultant de cette première acquisition. Ce n'est pas ce qu'il s'agit de discuter en ce moment; présentement mon but est simplement de démontrer que la méthode scientifique réclame et par conséquent fortifie certaines qualités de la nature morale. Or, il est permis de penser que, quelle que soit la force la plus propre à promouvoir le développement moral, il ne peut qu'être avantageux pour un individu de posséder une connaissance de l'empire de la loi morale dans le domaine de l'évolution humaine, comme celle que la méthode inductive apphquée à l'étude fournit à son intelligence.

Les discussions auxquelles donne heu la question de l'éducation seraient fort simplifiées si cette vérité était nettement comprise : que la morale existe indépendamment de la rehgion et que , pour la connaître, les hommes n'ont pas indispensablement besoin de la révélation. S'ils se convainquent une bonne fois, que la nature opère par des lois morales, comme ils sont assurés qu'elle agit par des lois physiques, ils auront immédiatement un sens ou un sentiment très-fort de la folie de désobéir aux unes aussi bien qu'aux autres. La morale

recevra alors d'une méthode inductive d'étude une sanction aussi puissante que celle qu'elle obtient aujourd'hui et a depuis longtemps obtenue de l'autorité. D'une science plus grande naîtront un sentiment plus grand du devoir et une force plus grande de s'y conformer.

Il est difficile de se convaincre que la loi régit nos relations avec la nature humaine. Nous sommes en effet incapables d'envisager la question froidement et objectivement, ainsi que nous le faisons dans nos investigations sur le monde physique. Gomme nous sommes de la même espèce que l'objet de notre observation, nos sympathies et nos antipathies sont nécessairement excitées ; inévitablement donc, nos sentiments se mêlent à nos perceptions et à nos conceptions. Aussi un sentiment d'approbation pour le bien et de réprobation pour le mal s'ajoutera-t-il toujours à la constatation de la loi morale par notre inteUigence, tandis qu'aucun sentiment de ce genre n'accompagne l'obéissance ou l'infraction aux lois physiques. L'élément éthique, le mandat impératif s'ajoute par conséquent à la donnée de l'utilitarisme.

Mais l'utilitarisme est un mot malheureux; et, malgré de laborieux efforts pour en expUquer la signification, il continuera sans raison, du reste, à mettre en mauvais renom la théorie de la morale fondée sur l'utilité. Je dis fort bien : sans raison. Car il est certain que la moralité est une condition du progrès de l'évolution dans le domaine de la nature humaine ; et elle est, par conséquent, au sens le plus élevé du mot, utilitaire, puisqu'elle promeut, dans le long cours des âges, le bien-être de l'humanité et celui des individus dont l'humanité se compose. Les adversaires de l'utilitarisme, cependant, ne se persuaderont jamais que ce mot n'est pas un autre nom de l'égoïsme; que cette théorie n'est pas d'assigner à l'individu le bonheur comme but immédiat, mais le bonheur de l'espèce, l'exaltation de l'humanité. Voilà pourtant en

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réalité la fin que l'utilitarisme propose, et en y travaillant un esprit droit est sûr de trouver la satisfaction intérieure même au prix du renoncement personnel et de la souffrance. Si c'est là de l'égoïsme, c'est seulement dans la mesure où l'humanité est égoïste en désirant et en préparant par ses constants efforts le progrès dans l'évolution Les bons effets de la soumission à la loi morale, comme les mauvaises conséquences de l'infraction, sont souvent tardifs. C'est une vérité que toute faute s'expie en ce monde; mais il n'est pas vrai qu'un homme ne peut échapper aux conséquences d'une mauvaise action; il serait plus exact de dire que l'humanité ne peut se soustraire aux conséquences de la mauvaise action d'un de ses membres.

De même, à ne considérer que le résultat, l'obéissance à la loi morale, ou le bien agir, est souvent un sacrifice au devoir; un sacrifice de soi-même, comme celui du père pour son enfant où le premier trouve son bonheur. L'avantage qui en découle pour le bonheur éventuel de l'humanité, et moins encore pour le bonheur de l'individu, peut ne pas être apparent. Mais les hommes étant arrivés par l'expérience à une généraUsation plus ou moins consciente des conséquences du sacrifice ; par leur accumulation et leur transmission à travers les générations, les effets s'en étant fixés dans la nature sous forme d'un sens ou d'un instinct moral; l'acquisition, en un mot, étant devenue une qualité innée, ici comme dans les autres branches du développement organique, le bien agir est accompU comme un devoir par toute personne bien née, sans que l'intelUgence se rende compte de tout ce qu'il produit, et même en dépit des conséquences pénibles qu'il peut avoir immédiatement pour le sujets. Ce sens moral

1. « Des impressions particulières, mais constantes et toujours es mêmes, sont donc capables de modifier les dispositions orga-

se forme comme se forment les instincts chez les animaux, et il est obéi comme sont obéis les instincts, presque aveuglément; cette obéissance produisant une satisfaction intérieure alors même qu'elle implique, au dehors, privation et souffrance. Le développement de l'organisation mentale fait partie de l'ordre dans la nature; il a lieu suivant les lois, de la nature qui forme le milieu ambiant de cette organisation et dont celle-ci est à la fois une partie et un produit. La loi morale, dans l'homme, est donc le reflet conscient de la loi morale dans l'univers; un résultat parmi tant d'autres de ce que la Nature arrive, dans l'homme, à avoir conscience d'elle-même. La construction d'une science morale, par l'application de la méthode inductive à l'étude des phénomènes moraux, est donc bien loin d'affaiblir l'autorité de la conscience. Au contraire, elle ne peut manquer de fortifier le sentiment de notre devoir de faire le bien et de fuir le mal, en montrant clairement que, par l'infaillible opération de la loi naturelle, le bien engendre sûrement le bien, et le mal, «le mal, dans l'humanité.

niques et de rendre leurs modifications fixes dans les races.... Et si les causes déterminantes de l'habitude première ne discontinuent point d'agir pendant la durée de plusieurs générations successives, il se forme une nouvelle nature acquise, laquelle ne peut, à son tour, être changée, qu'autant que ces mêmes causes cessent d'agir pendant longtemps, et surtout que des causes différentes viennent imprimer à l'économie animale une autre suite de déterminations. » {Rapports du physique et du moral de l'homme. P. J. G. Cabanis.)

C'est un fait que, là où les renards sont très-pourchassés, les jeunes se montrent de bonne heure beaucoup plus rusés et beaucoup plus méfiants que les vieux animaux de leur espèce dans les localités où on les laisse en paix. Un savant auteur a vu là une démonstration absolue de l'existence du langage chez les animaux. Mais F. Cuvier explique cette particularité par la transmission héréditaire d'instincts acquis. Pour d'autres exemples de cette transmission, voyez le savant Traité philosophique et physiologique de l'Hérédité naturelle par le D'' Prosper Lucas, 1847, D'ailleurs ces observations isolées ont été réunies par M. Darwin qui y en ajoute beaucoup d'autres dans l'exposé de la grande loi de l'évolution.

Qu'il ait été nécessaire d'argumenter pour prouver que la nature de l'homme doit former l'objet d'une étude scientifique, et pour établir les salutaires effets de cette étude sur TinteUigence et la nature morale, c'est ce qui ne manquera pas de sembler bien extraordinaire à nos descendants. De même, nous nous étonnons aujourd'hui quïl ait fallu, au temps passé, tant de laborieux raisonnements pour prouver que la sorcellerie est un vain mot. En attendant, il est clair qu'en délaissant les plus puissants moyens d'éducation mentale et en négligeant ainsi de développer, à laUmite extrême, les ressources de leur nature mentale, les hommes ne font point tout ce qu'ils pourraient pour se défendre contre les assauts de la fohe. C'est seulement au développement de l'immense somme de mentalité non utilisée, existant sûrement dans l'humanité, que nous pouvons demander avec confiance la diminution dans l'avenir de la somme de folie répandue sur la terre.

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