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CHAPITRE III

Le moment est venu d'examiner la théorie de M. le D' Despine, quia été adoptée par l'école italienne d'anthropologie criminelle et combinée avec Tatavisme. D'après cette théorie, les criminels sont atteints d'une insensibilité morale qui les place dans un état psychique analogue à celui de la folie ; ils ne sont ni libres ni responsables parce qu'ils sont privés du sens moral. Cette insensibilité morale, incompatible avec le libre arbitre, n'est point le résultat de la maladie ; elle doit être attribuée à l'organisme, qui n'est point malade, mais incomplet. Tandis que les aliénistes ne considèrent comme fous que les hommes présentant les signes pathologiques d'une maladie mentale, M. le D' Despine assimile aux aliénés les criminels qui optune-hpone santé, parce que l'état psychique du criminel est le même que l'état psychique de l'aliéné. Dans cette théorie, le crime dénote une anomalie psychique; tous les crimes sont des anomalies psychiques. Lorsqu'un récidiviste assassine un bijoutier pour dévaliser son magasin, il est atteint d'anomalie psychique ; lorqu'un mari coupe la gorge à sa femme pour épouser sa maîtresse, il présente tous les signes d'une anomalie psychique congénitale, etc.

L'intelligence, ajoute M. le D' Despine, ne manque pas aux criminels, mais le sens moral leur fait défaut ; ils n'ont pas de pitié pour leurs victimes ; ils n'éprouvent pas de remords. Cette absence de sens moral rend le criminel irresponsable, comme elle affranchit l'aliéné de toute responsabilité.

Sans doute, les sentiments moraux protègent l'homme contre la tentation du crime, et M. le D' Despine a parfaitement raison de dire que l'homme normal doit avoir non seulement la connaissance du bien et du mal, mais de la répugnance pour le crime, et que celui qui naîtrait intelligent tout en ayant les facultés morales troublées cesserait d'être responsable. Cette séparation

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des facultés intellectuelles et des facultés morales est-elle possible ? Oui, dans quelques cas très exceptionnels, extrêmement rares. M. le D' Flemming dit en avoir observé un seul cas dans sa longue carrière, et M. le D*" Dagonnet dix à douze (1). De plus, cette folie morale « ne saurait exister longtemps sans s'accompagnera certains moments de troubles manifestes des facultés intellectuelles (2) ». Mais Yimbécillité morale qui, d'après M. le D' Despine, constitue la criminalité, n'est pas la folie morale des aliénistes qui voient dans la perversion du sens moral un des premiers symptômes d'aliénation mentale. C'est une anomalie psychique qui ne se rattache pas à un état morbide. M. le D' Despine ne volt pas dans la perversion du sens moral un symptôme d'un dérangement mental, mais un état naturel, indépendant de toute maladie. Au xvm* siècle déjà, La Mettrie avait soutenu une théorie analogue ; il affirmait que quelques hommes Haïssent prîvéâ de" sens" moral, 'que cette abscence de suus uiural passe des parêhts~aïîi^ênïants, même de la nourrice à ceux qu'elle allaite, que « ces malheureux ne sentent pas pour la plupart sur-le-champ l'énormité de leur action... que leur volonté est dépravée, leur conscience éteinte (3) ».

De nos jours, l'affirmation de M. Despine qu'il naît des hommes privés de sens moral, a été accueillie par l'école italienne d'anthropologie criminelle. Sur la foi des affirmations de M. Despine et de quelques autres médecins, qui citent des cas de véritable folie, M. Lévy Brulh, qui ne paraît pas avoir fait une étude personnelle des criminels, admet cette séparation des facultés intellectuelles et des facultés morales, en dehors de la maladie mentale, chez un certain nombre d'hommes intelligents, mais atteints d'insensibilité morale (4).

Qu'il y ait des hommes naissant avec des facultés morales troublées, cela parait établi par les observations des aliénistes. Ces cas très exceptionnels de perversion du sens moral sont des cas de folie véritable et ne tardent pas à être suivis de troubles des facultés intellectuelles. Mais est-il vrai que, en dehors des cas d'aliénation mentale, cette séparation des facultés intellectuelles et des facultés morales existe à l'état normal ? Sur quelles

(1) Folie morale, p. 9.

(2) ïbid., p. 9.

(3) VEomme-machiney p. 57, 59.

(4) Vidée de la respofuabilité^ p. 34.

preaves so fonde cette surprenante assertion que les criminels naissent avec une figure humaine, même avec une intelligence ordinaire, mais privés de sens moral, comme des bétes malfaisantes 7 Sur quels faits repose cette affirmation que la nature, en donnant à des hommes Tintelligence, leur a refusé les sentiments moraux ? Est-ce Tobservation attentive des criminels qui a conduit M. le D' Despine à assimiler le criminel à une béte malfaisante, privée de la personnalité ?

Pour justifier cette assimilation, M. le D' Despine et après lui MM. Lombroso, Garofalo, E. Ferri invoquent Tabsence de sens moral constatée chez de grands criminels, la fréquence des récidives, rimprévoyance et le défaut de pitié des criminels.

Absence de sens moral. — L'oblitération du sens moral est-elle congénitale, permanente ou bien n'est-elle pas le résultat d'habitudes vicieuses ? Il ne suffit pas de constater une réelle insensibilité morale chez un criminel, il faut encore rechercher si elle est la eatise ou V effet de la criminalité. De ce que l'on constate souvent chez un malfaiteur endurci l'absence de tout remords, faut-il conclure que cette insensibilité morale a toujours existé ? C'est comme si l'on voulait nier l'existence des organes de la vision et de l'ouïe chez des hommes qui par accident sont devenus sourds et aveugles. La cécité morale, l'aveuglement moral peuvent être le résultat d'une vie de désordres. La répétition des actes criminels, les habitudes de débauche, de paresse, de violence, de fourberie amènent une dégradation physique et morale, qui change la nature des criminels. « Ce sont les individus qui sont cause de cette dégradation, qu'ont amenée les désordres de leur vie, » observait Aristote. Dès lors, lorsqu'on constate cette dégradation morale, il faut rechercher si c'est là un état naturel ou un état acquis, et ne pas se hâter de conclure que l'homme, qui n'entend plus la voix du devoir parce qu'il la fait taire, est depuis sa naissance sourd à cette voix. Cette observation avait déjà été faite par un ancien philosophe chinois Meng-tseu. « Les hommes, disait-il, voyant le naturel de cet homme semblable à celui de la brute, pensent qu'il n'a jamais possédé la faculté innée de la raison. » Mais ce philosophe ajoute avec beaucoup de sens : « Sont-ce là les sentiments véritables et naturels de l'homme (1) ? »

(1) Tradaction PauUiier, p. 391.

Pour savoir si ces sentiments sont Tétat naturel du criminel ou le résultat de la dégradation volontaire où il est tombé par sa faute, il ne faut pas se contenter de lire le compte rendu des affaires criminelles, d'étudier Tétat psychique du criminel au moment du crime, il faut encore scruter son passé, connaître sa conduite pendant les années qui ont précédé le crime ; il faut le voir, rinterroger avant que son naturel ait été altéré par la récidive et la détention. Or, la théorie de M. le D' Despine (M. le D' Foville en a déjà fait la remarque) n'est pas le résultat d'observations personnelles faites sur les criminels ; « elle est purejnent psychologique, elle a été construite de toutes pièces, et elle est étayée par l'interprétation systématique de récits presque exclusivement empruntés au journal le Ih^oit et à la Gazette des Tribunaux » (1). Est-il nécessaire d'ajouter que ce n'est pas dans l'isolement du cabinet et par la seule analyse des journaux que l'on peut arriver à bien connaître les allures, le caractère, la valeur intellectuelle et morale des classes qui peuplent nos prisons ?

Voyons si les faits apprennent aux magistrats qu'il y a des hommes voués au crime par leur organisation cérébrale, ne pouvant faire que le mal, incapables de bons sentiments. Si le criminel était poussé au crime par son organisation, comme une béte malfaisante, son naturel resterait toujours le même. Est-ce que la vipère cesse de mordre ? Est-ce que le loup se corrige ? Voit-on chez Tanimal nuisible l'instinct se modifier et des alternatives de bonté et de férocité ? Or, tandis que le loup agît toujours en loup, les accusés n'ont pas toujours agi en criminels : 1** ils ont eu souvent de bons antécédents ; 2° après leur condamnation ils se corrigent quelquefois.

Il n'y a pas, en général, d'affaire criminelle qui ne présente des côtés favorables à la défense. C'est en les faisant valoir que les avocats obtiennent ces nombreux acquittements contre lesquels s'élèvent non sans raison les anthropologistes et qui étaient déjà sévèrement appréciés par les anciens législateurs. D'après Diodore de Sicile (1. I, § lxxv), les anciens Égyptiens pensaient . déjà « que les avocats ne faisaient qu'obscurcir les causes par leurs discours et que l'art de l'orateur, la magie de l'action et les larmes de l'accusé entraînaient souvent le juge à fermer les

(i) Annales d'hygiène et de médecine légale^ 1880, p« 424.

yeux sur la loi et la vérité ». Si les accusés des crimes les plus graves ne présentaient pas souvent de bons antécédents, des côtés favorables, les avocats n'obtiendraient pas un si grand nombre d'acquittements. Tel accusé a vécu très honnêtement pendant trente ans, quarante ans, avant de se laisser entraîner au crime, sous Finfluence de quelque passion; tel autre accusé d'un attentat contre une personne aura fait des actes de courage et même de dévouement pendant une épidémie ; un accusé de vol aura, quelques années auparavant, volontairement porté chez le commissaire de police une somme d'argent qu'il aura trouvée ; tel autre accusé, associant à des habitudes criminelles des sentît ments de famille d'une rare délicatesse, entourera de soins sa vieille mère et ses sœurs pendant de longues années, ou bien élèvera une famille nombreuse avec un remarquable dévouement. Môme chez les Italiens, que nous voyons comparaître si souvent devant la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, sous Taccusation de meurtres ou de vols qualifiés, il n'est pas rare de rencontrer des ouvriers laborieux, ayant un vif amour de la famille laissée en Italie, et lui transmettant régulièrement leur salaire péniblement économisé au prix des plus durs travaux. J'ai vu, il y a vingt ans, s'asseoir à Aix sur les bancs de la cour d'assises, sous l'accusation d'empoisonnement, une femme qui dans sa jeunesse avait eu un prix de vertu. Tel individu, accusé de faux, a auti'efois soigné des cholériques avec un grand courage; tel autre accusé d'abus de confiance s'est fait décorer sur un champ de bataille ; celui-ci a risqué sa vie pour sauver un enfant qui se noyait, etc., etc. En un mot, il n'y a pas d'accusé qui dans sa vie n'ait accompli quelque bonne action, petite ou grande, de même qu'il n'y a pas d'honnête homme qui n'ait commis quelque faute. Ceux qui ont l'habitude des débats de la cour d'assises ont aussi remarqué que souvent l'auditoire, après avoir éprouvé à la lecture de l'acte d'accusation une grande indignation contre le crime, finit, lorsqu'il connaît par les débats les antécédents de l'accusé, par ressentir .pour lui un sentiment de pitié et désirer une condamnation très atténuée ou même son acquittement. Ces sentiments de pitié et d'indulgence seraientils possibles, si le criminel n'était qu'une bête malfaisante ayant toujours montré des instincts méchants ?

Le repentir, que montre quelquefois le criminel, suffit encore pour établir une différence essentielle entre lui et une bête

malfaisante qui reste incorrigible. Si la méchanceté du criminel tient à son organisme comme la méchanceté d'une bête féroce, on ne verra jamais apparaître en lui de bons sentiments, un acte de repentir sincère. Or, ceux qui connaissent les criminels savent qu'il est bien rare que tout bon sentiment soit éteint ; même chez les grands scélérats, on rencontre encore quelquefois une lueur de bonté, des sentiments d'affection pour leur famille et pour leurs amis. Dans une lettre écrite à un ami par un grand criminel, le nommé Tholedano, quelques jours avant son exécution, je lis la recommandation suivante : « Je te demande ensuite une grande faveur ; si tu restes me devoir encore quelque argent, divise-le en douze parties, et tu le donneras au temple pendant un an. Je te conjure de le faire pour Taffection que tu avais pour moi et pour la volonté d'un mourant. Adieu! mon ami, mon frère, je ne puis plus continuer, mes yeux sont pleins de larmes et j'ai le cœur trop oppressé. Je mourrais heureux si je savais que tu verseras quelques larmes de regret pour celui qui a été ton ami et qui a été si malheureux. »

J'emprunte encore au dossier de l'accusé Roure le fait suivant. Lorsqu'il avait déjà fait avorter sa maîtresse et était à la veille de l'étrangler pour s'en débarrasser, cet accusé fit son testament pour léguer la plus grande partie de sa fortune aux bureaux de bienfaisance d'Aix et de La Fare. Ceux que leurs fonctions ne rapprochent pas des criminels feront bien, avant de croire aux criminels-nés, de lire les ouvrages des directeurs de prisons et des aumôniers, notamment les mémoires de M. l'abbé Croze etrouvrage.de M.Appert sur les Bagnes. M. Appert, qui a passé sa vie à visiter les forçats, a écrit ce qui suit : « Je ne déguiserai pas le bonheur que j'ai goûté en me trouvant au milieu de tous ces criminels. Jamais peut-être je n'ai été aussi complètement heureux; je voyais leurs âmes s'ouvrir au repentir; je recevais des témoignages multipliés d'une reconnaissance qui me prouvait que ces hommes possédaient encore des qualités que bien souvent on ne rencontre pas chez les honnêtes gens. Je repris courage et j*acquis la certitude que ma première crainte de les trouver incorrigibles était loin d'être fondée et qu'il y a toujours quelques bons sentiments dans le cœur des criminels. »» (T. III, p. 50, 161.) On trouvera peut-être et non sans raison que cet attendrissement sur les vertus des forçats dépasse un peu la mesure, et qu'il est excessif de leur trouver des qualités

qiii manquent bien souvent chez les honnêtes gens. Il suffit de retenir de cette appréciation la constatation que les criminels ne sont pas incapables de bons sentiments. C'est en parlant aux détenus de leur famille, en invoquant le souvenir de leur jeunesse, que les aumôniers des prisons réveillent les bons sentiments endormis. Le biographe de 1A«' Guibert, archevêque de Paris, raconte que Tarchevéque fut profondément ému à son lit de mort par une lettre vraiment touchante qu'il reçut d'un détenu de la Nouvelle-Calédonie.(Le Correspondant, 1887, p. 863.) On trouvera aussi dans les souvenirs de Tabbé Croze de nombreux faits qui témoignent du repentir réel de plusieurs criminels célèbres et qui prouvent que la nature humaine, altérée chez eux par le crime, n'a pas complètement disparu, fientham raconte que, pendant une épidémie de fièvre jaune, on eut bien de la peine à trouver des gardes pour les malades à l'hôpital de Bush-Hill. On demanda aux prisonniers s'ils voulaient soigner les malades en leur expliquant les dangers du service ; il s'en offrit autant qu'on en avait besoin. {Traité des peines, p. 235.) Il y a de grands criminels qui pleurent quand ils parlent de leurs parents. Je pourrais moi-même emprunter à mes souvenirs judiciaires des exemples de gi*ands criminels condamnés à mort qui ont attendu et subi la mort avec une résignation touchante, s'y préparant par la lecture de Y Imitation de Jésus-Christ, et donnant des marques irrécusables d'un profond repentir. Aussi rien ne me paraît plus vrai que cette pensée de M. Franck : « L'homme jusqu'au fond de la plus profonde dégradation reste toujours une créature humaine, un être moral, un être doué de conscience, de raison, de liberté, qui^ sans jouir actuellement de ses facultés oblitérées par le crime, peut les recouvrer d'un instant à l'autre sous l'aiguillon de la souffrance^ de la honte et du repentir. » L'homme ne perd jamais sa personnalité.

Sans doute, sous l'influence des passions brutales, l'homme peut s'abaisser jusqu'à l'animalité, descendre même au-dessous de la bête, réunir les mauvais instincts de plusieurs races distinctes d'animaux malfaisants, associer la férocité du tigre à la lubricité du singe et à la ruse du renard. «La nature humaine a une étendue en bien et en mal qu'on ne trouve point dans la nature animale. » (Bossuet.) De même qu'elle peut monter très haut dans la perfection et s'élever aux vertus les plus sublimes, à des yeri}à&angéliques^ elle peut descendre très bas dans la déprava-

lia LE CRIME ET LA PEINE

tîon et s'abaisser jusqu'à une méchanceté diabolique. Si on aime les métaphores, on peut donc comparer le meurtrier au tigre, le voleur au loup, Tescroc au renard» Tauteur d'un viol à un orang outang lubrique et féroce, le diffamateur à une taupe, le mendiant à une puce. Afin de peindre fortement la dégradation que les passions font subir aux hommes, les moralistes et les poètes aiment à dire qu^elles les changent en bétes. C'est ainsi qu'Homère nous peint les compagnons d'Ulysse changés en pourceaux, et que l'Evangile appelle les pharisiens race de vipères. Mais il faut bien se garder de prendre ces métaphores au pied de la lettre, croire qu'elles expriment des réalités physiologiques et psychologiques et que le criminel est un être invariablement mauvais, enfermé dans des instincts immuables comme les animaux nuisibles.

En effet, tandis que les instincts des animaux ne peuvent se modifier, les hommes sont susceptibles de transformations surprenantes soiten bien, soit en mal. Les magistrats voientfréquemment d'anciens condamnés se relever, se régénérer par le travail et la vie de famille. Lorsqu'on siège à la Chambre, qui statue sur les réhabilitations, il est impossible de ne pas être frappé et ému des changements qui se produisent chez des hommes qui ont comparu devant les tribunaux correctionnels et la cour d'assises. On voit d'anciens condamnés pour meurtre, vol, escroquerie, attentat aux mœurs devenus de bons citoyens, des pères de de famille dévoués. Je me rappelle môme avoii' vu dernièrement un homme, autrefois condamné pour vol et abus de confiance, devenu un employé fidèle, chargé de la caisse dans une maison de commerce. Si cet ancien voleur, qu'on avait pu autrefois comparer à un renard, était par nature un animal nuisible, aurait-il pu devenir un caissier honnête? Voit-on des renards chargés de la garde des poules? Le meurtrier est si peu un tigre par nature, qu'il n'est pas rare de le voir ensuite se repentir et devenir doux comme un agneau. Voit-on des tigres se repentir et se transformer en agneaux?

Donc, de tous ces faits, qui résultent de l'expérience judiciaire, je crois pouvoir conclure que le criminel n'est par nature ni un orang-outang (Taine), ni un fauve à face humaine (M. Tarde), ni un monstre (Garofalo), ni une vipère (D^ Le Bon). L'homme criminel est un homme. Quelles que soient les inégalités considérables qui existent entre les hommes, le sens moral, plus ou

moins développé suivant les esprits, le milieu, Féducation, ne fait complètement défaut à personne. Il y a une lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ; cette lumière est plus ou moins vive, mais «les personnes les plus ignorantes et les plus grossières delà multitude, hommes et femmes, peuvent atteindre à cette science simple de se bien conduire. » (Confucius, ch. xn.) L'observation des criminels confirme cette pensée de Kant que «nul homme n'est dépourvu de tout sens moral». {Principes métaphysiques de la morale, édition Tissot, p. 180.) Le sens moral peut être altéré, oblitéré par le vice et le crime, mais il n'a été refusé à aucun homme à son entrée dans la vie, et il peut toujours être recouvré par le repentir. « Il reste aux plus grands scélérats toujours quelque étincelle de vertu et un mot des plus justes que je connaisse, c'est celui-ci : Rien n'est aussi jare qu'un parfait honnête hommç^ 31 c^ jL'est peut-être un parfaU ffitèrat. » (Diderot, Essai sur le mérite et la vertu, p. 67.)

Rien ne me paraît plus contraire ci la vérité des faits que cette dirision des hommes en deux races distinctes : les uns criminels, les autres honnêtes de naissance ; les premiers voués au crime, les seconds prédestinés à la vertu par leur organisation cérébrale. De même qu'il n'y a pas d'hommes entièrement mauvais, incapables d'un bon sentiment, il n'y a pas d'hommes complètement irréprochables, incapables d'une faute. Tout homme peut faillir, le plus intelligent comme le plus ignorant; «les plus grands hommes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus. » (Descartes, Discours sur la méthode.) «Il peut échapper à un homme juste une infinité d'actions injustes ; lieu peut aussi sortir de justes d'une pereonne injuste. » (Hobbes, Bm Citoyen.) Tout homme d'honnête peut devenir coupable et de coupable redevenir honnête. Si un homme, resté longtemps honnête, peut faillir, si un criminel peut revenir à de bons sentiments, ces changements de conduite, ces alternatives et mélanges de bonnes et de mauvaises actions ne prouvent-ils pas qu'on devient honnête ou criminel par sa volonté, qu'on peut faire le bien ou le mal, que nos actes dépendent de nous-mêmes ?

Récidives. — M. le D' Despine voit une preuve de la fatalité du crime dans l'extrême facilité avec laquelle les criminels déjà condamnés commettent de nouveaux crimes. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un homme, qui a fait une chute, en fasse de nou-

Pboal. 8/

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velles? Il est plus facile à un homme de ne pas faillir que de ne faillir qu'une fois. « Il est plus facile à une femme de n'avoir pas d'amant que de n'en avoir qu'un seul. » (La Bruyère.) Le cnmmel sUblllë polfly BÇSUll liasse/iejOUgae ses naDUuaes vicieuses (1), qui enchaînent sa volonté ; il est l'esclave de son crime. « Des actes répétés, en quelque genre que ce soit, impriment aux hommes des caractères qui correspondent à ces actes... Il dépendait d'eux, dès le principe, de n'être point tels qu'ils sont devenus, et c'est volontairement qu'ils se sont pervertis, mais, une fois qu'ils le sont, il ne leur est plus possible de ne pas l'être. » (Aristote.)Aristote exagère la force de l'habitude criminelle, en disant qu'elle ne peut pas être brisée. Mais il est certain qu'une première faute conduit souvent à une seconde; il n'y a que le premier pas qui coûte, dit la sagesse populaire .

Dans le crime uae fois il suffit qu'on débute, Uoe chute toujours attire une autre chute.

(BOILEAD.)

De même que la pratique du bien rend le bien plus facile, l'homme dégradé par une première faute glissera rapidement à de nouvelles fautes. Un général disait : « Ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. » On peut dire aus^: « Ce sonF toujours les mêmes qui se font condamner. » Cette puissance de l'habitude soit pour le bien, soit pour le mal est une vérité banale. « De l'acte criminel, dit Schiller, c'est la malédiction que de nouveau toujours il enfante le crime. » Sans doute, le criminel n'est pas fatalement rivé à son passé et condamné au crime par une première faute ; il peut toujours par un effort suprême rompre le ^joug des mauvaises habitudes. Mais combien il est plus difficile de revenir du mal au bien que de persévérer dans le bien 1 « Il est bien plus aisé, à cause de la proclivité et inclinaison de notre nature, de passer du bien au mal que de rétrograder du mal au bien. » (L'Hospital.)

Imprévoyance. — L'imprévoyance est encore signalée par M. le D' Despine et par M. E. Ferri comme une anomalie psychique particulière au criminel-né. D'après eux, le criminel ne prend aucune précaution pour se dérober à la justice ; il commet

(1) « Quiconque commet le péché est esclave du péché..., la vérité vous rendra libres. »

{Évangile de saint Jean^ ch. vui, 34, 32.)

toujours des imprudences grossières, qui le font arrêter. Un anthropologiste français, M.de Mortillet, va jusqu'à voir dans une imprudence commise par Pranzini la preuve qu'il était déséquilibré et qu'il n'était pas moralement responsable. {A rchives cT anthropologie criminelle, 1887, p. 583.) Je suis beaucoup moins frappé de l'imprévoyance des criminels. Ainsi, le dernier assassin que nous venons de juger à la cour d'assises des Boucheâ-du- Rhône avait combiné, exécuté son crime avec la plus grande habileté. Poursuivant depuis quelques années sa belle-sœur de ses obsessions, il était parvenu à pénétrer la nuit dans sa chambre, sans éveiller l'attention de personne. Après avoir poignardé la jeune femme, parce qu'elle lui résistait, et être sorti de la maison, il y était rentré pour s'assurer que la victime était bien morte et avait jeté à terre le linge d'une commode, pour faire croire que l'assassinat avait eu le vol pour mobile et détourner ainsi de lui les soupçons de la justice. Il avait si bien pris ses précautions que la justice, après l'avoir arrêté, fut obligée de le relâcher. Sa culpabilité ne fut établie qu'à la suite d'un second assassinat qu'il commit, pour faire disparaître un témoin qui le soupçonnait.

Dans quelques cas exceptionnels, en matière de criipes contre les mœurs, on voit des criminels se livrer à des obscénités dans des lieux publics ; mais il ne faut point oublier que l'habitude de la débauche rend l'homme imprudent ; l'observation en avait déjà été faite par Socrate : « Où trouvera-t-on plus difficilement de la prudence que dans les intempérants ? Car rien de plus opposé que les actions de la prudence et celle de la débauche. » (Xénophon, Mémoire sur Socrate, 1. IV, ch. v.) Mais à l'exception de ce vice, qui par sa nature fait oublier la prudence, les autres passions criminelles cherchent leur satisfaction avec beaucoup d'habileté. Ce qui le prouve, c'est que très souvent, presque dans la moitié des cas, les auteurs des crimes restentTnconnus, malgré les actives recherches de la justice. irTaut ITvôîr et?" juge d'instruction ou magistrat du parquet, pour se rendre compte des difficultés que présente souvent la découverte du coupable. Pour plus de précision, je vais emprunter quelques exemples à la statistique criminelle de 1880. De 1875 à 1880, il y a eu en moyenne par an 34,501 individus jugés pour vols ; mais les auteurs de 38,682 vols sont r^st^^ jn^^nn^^p et les auteurs présumés de 2,720 autres vols ont été renvoyés des poursuites

uigiiizea oy '\^j v^ x^p^ l(£

il6 LE CRIME ET LA PEINE

pour charges insuffisantes. Plus des six dixièmes des voleurs sont restés impunis. Dans Ia*memc^'"énode, il y a eu iyï individus jugés pour assassinat, mais les auteurs de 12 assassinats sont restés inconnus et 70 ont été renvoyés des poursuites pour cnarges insuffisantes. OiTcompréhâ querelT matière d'incendie, les auteurs restent très souvent inconnus ; 472 seulement ont été jugés, tandis que 2,210 ont échappé à la poursuite ou à la pénalité. Pour d'autres crimes, tels que les empoisonnements^ les infanticides, les meurtres, les attentats à la pudeur, l'impunité reste acquise à un nombre considérable d'accusés. Comment peut-on dire dès lors que l'imprévoyance des criminels est un fait général, si extraordinaire qull constitue une anomalie psychique ?

Inconscience morale. — M. le D*" Despine prétend encore que les grands criminels ne sentent pas Todieux des crimes qu'ils commettent, qu'ils les exécutent sans hésitation, après en avoir accepté la pensée sans répugnance. Il résulte, au contraire, de mes observations que la plupart des crimes sont précédés d'tésitaticTns. TTne ïiitte s'établit dans rcsprîl du crîniînél entre la pensée des avantages qu'il espère retirer du crime et la répugnance que lui inspire l'acte criminel. On voit l'accusé concevoir l'idée du crime puis l'abandonner, ensuite la reprendre, préparer les moyens d'action, y renoncer, passer en un mot par des alternatives d'hésitation et de résolution (i).

Sans doute, dans quelques crimes passionnels ou déterminés par l'alcoolisme ou la colère, le caractère impulsif est constaté. Mais, en général, les crimes sont prémédités. MM. les D'*Bordier et Corre supposent à tort que les crimes sont la conséquence d'un état cérébral, impliquant peu de réflexion et trop d'action. Le plus souvent les criminels préméditent leurs crimes et s'y préparent par une combinaison habile des moyens d'exécution. D ailleurs, un acte spontané n'est pas un acte inconscient, machinal, purement instinctif. « Si spontané que semble être un acte

(1) Chez les grands criminels historiquos, on a ob8er\é les mêmes alternatixes d'hésltatioa et de résolution, de répugnance et d'eu tratnement pour le crime. Âiosi, lorsque Néron ordonne le meurtre d'Agrippiue, Tacite le montre liêsitant, poussé au crime par Poppœa, enhardi par le meurtre de Britannicus, délivré de ses hésitations par Burrhus et Senêque ; après la consommation du forfait «« tout le reste de la nuit, tantôt sans voix et sans mouvement, tantôt se levant avec frayeur et hors de lui-même il attendait le jour comme devant lui apporter la mort », (Tacite.)

coupable, la lumière de Tâme, plus électrique encore, l'éclairé toujours plus vite qu'il ne s'accomplit. Il est, selon les cas, ou plus ou moins coupable, mais il ne peut jamais passer inocemment à l'exécution (1). » La spontanéité de l'acte ne supprime pas rimputabilité ; elle atténue seulement la responsabilité.

Il est rare qu'un criminel aille d'un bond sans préparation à l'exécution du crime dont l'idée traverse son esprit. En général, le crime n'éclate pas comme un coup de foudre ; il estla résultante dupasse, de pensées coupables acceptées,d'antécédents mauvais.

Si l'homme ne repousse pas l'idée criminelle, s'il s'y complaît, s'il attache sa pensée à la considération des avantages que lui procurera l'exécution du crime, l'image de la satisfaction qu'il y trouvera augmentera la vivacité de ses désirs et par suite diminuera sa répugnance pour l'acte criminel qui lui procurera cette satisfaction. A mesure que les désirs mauvais s'exaltent par les pensées criminelles, la raison s'obscurcit, la force de résistance s'affaiblit, les scrupules s'évanouissent et alors le criminel passe à l'action. Voilà pourquoi le christianisme, qui est une admirable école de bon sens et de psychologie, recommandera iTTomme de ^ ^ -,^ veuier avec le plus grand^soîn sur ses pensées, parce que la cul-^^^^ pabilité ne commence pas à l'acte criminel, mais à la pensée criminelle qui est acceptée. Les physiologistes ont même observé que « penser à une action dispose à l'exécuter (2) » et que « tout ce qui familiarise l'esprit avec une mauvaise action en rend l'accomplissement plus facile » (3}^n m'objectera peut-être que des pensées mauvaises peuvemse présenter à l'esprit de tous les hommes. Cela est possible, mais l'honnôte homme, celui qui veut rester tel, a le devoir impérieux et le pouvoir de chasser les mauvaises pensées de son esprit.

Mais comment, dira-t-on, le criminel se décide-t-il à passer de ridée criminelle à l'exécution d'un de ces grands forfaits qui épouvantent la société ? Ne faut-il pas croire à une absence congénitale de sens moral chez l'homme qui commet un crime horrible? Tout d'abord, il faut observer que le plus souvent les grands crimes sont précédés de délits moins graves, et que le malfaiteur, après avoir débuté par la police correctionnelle, unit

(1) D' Prosper Lucas, Traité de VhérédiU, t. I, p. 484.

(2) Gratiolet.

3) Darwin, De la Descendance^ p. m. Mare- Aurèle avait déjà dit : a Telles sont tes

pensées Habituelles, t«l sera nussi le caractère de ton esprit, car les pensées détellent sar l'àme. »

par la cour d'assises. C'est ainsi que les crimes inspirés par la cupidité sont commis dans les deux tiers des cas par des repris de justice (1). Môme lorsque le casier de l'accusé ne porte aucune condamnation, le juge d'instruction, en scrutant son passé, ne tarde pas à y renccmtrer des indélicatesses, des larcins qui étaient restés impunis (2). Cette impunité encourage le criminel. Outre qu'après une première faute la répugnance pour le crime a diminué, la crainte du châtiment, qui est souvent le commencement de la sagesse, n'exerce plus la même influence salutaire. Puisqu'une première fois il a échappé à la peine, pourquoi n'y échapperait-il pas de nouveau ? Le souvenir du profit qu'il a tiré de ses premières fautes demeurées impunies, reste gravé dans son esprit et n'est point contrebalancé par la crainte du châtiment.

Quelquefois, il est vrai (et nous observons ce fait en particulier chez les Italiens qui résident en France), des hommes commettent des homicides pour un motif futile. Comment se faitil qu'un homme, doué de sens moral, donne la mort à son semblable sans être poussé par une violente passion ; qu'il ne soit pas contenu par sa conscience ou tout au moins par la crainte du châtiment ? Cette absence de motif grave n'est-elle pas la preuve d'un défaut de sens moral, d'une nature qui n'a plus rien d'humain ? Ne faut-il pas voir, dans Tauteur de cet homicide si facilement exécuté, un homme différent des autres hommes, une sorte de béte malfaisante à visage humain ? Je ne le crois pas ; ces meurtres brusquement accomplis sans motifs sérieux trouvent toujours leur explication dans le passé, dans les habitudes crapuleuses des accusés ; ce sont, en général, des ivrognes et des débauchés tombés dans un état de dégradation qui ne leur permet plus d'avoir le respect de la vie d'autrui ; très irritables, ne se dominant plus, surexcités par les excès de toutes sortes auxquels ils se livrent, ils ne respectent plus rien, se querellent, se battent et tuent pour le motif le plus frivole.

M. le D' Despine trouve la preuve de l'anomalie morale du

(1) Slalistique de i887.

(2) Quelques crimes toujours précèdent les gr&nds crimes ; Quiconque a pu franchir les bornes légitimes,

Peut violer enfin les droits les plus sacrés ; Ainsi qu» la vertu, le vice a ses degrés ; Et jamais on n'a vu la timide innocence Passer subitement à l'extrême licence.

Racine.

criminel dans raccomplissement môme du crime. Le criminel, dit-il, diflfôre des autres hommes; il est privé de sens moral, puisqu'il commet un acte qui répugne à la nature humaine. Mais n'est-il pas d'expérience constante que celui qui commet un acte injuste, à cause du profit qu'il en retire, est le premier à se plaindre de llnjustice dont il est l'objet? « Une marque sûre, dit Hiéroclès, que la droite raison est naturelle aux hommes, c'est que l'injuste, lorsqu'il s'agit de quelque affaire où il ne va pas de son intérêt^ juge exactement selon les règles de la jus* tice. » {Commentaires sur les vers dorés de Pythagore,)

Absence de pitié. — M. le D' Despine voit une nouvelle preuve de l'anomalie morale du criminel dans la cruauté qu'il montre envers sa victime ; il n'a pour elle aucune pitié. Il est bien évident que celui qui cause à autrui un dommage, une souffrance, n'a pas de pitié. Aucun délit ne serait commis, si les criminels aimaient leurs victimes ; car « l'amour du prochain ne souffre pas qu'on lui fasse du mal ». (Saint Paul, Épitre aux Romains, ch. xra). Si le défaut de pitié est une anomalie psychique, qui caractérise le criminel, combien y a t-il d'hommes qui ne présentent pas cette anomalie ? N'y a-t-il que les prévenus et accusés qui manquent de pitié, de charité envers leurs semblables ? Ne voit-on pas, en dehors du banc des accusés, des hommes insensibles aux souffrances des autres, se réjouissant du malheur d'autrui et même le provoquant? Ne rencontre-t-on que dans le monde des prisons l'envie, la jalousie, l'ingratitude^ la médisance, la calomnie ? Quoi d'étonnant que celui qui cherche « son bien premièrement et puis le mal d'autrui », dominé par son égoîsme ou par sa haine, devienne très facilement insensible à la douleur de son semblable ? Lorsque la pensée du crime est conçue, ce défaut de pitié commence ; puis, quand l'exécution du crime arrive, la cruauté éclate dans toute son horreur. Les mauvais instincts jusque-là contenus se livrent carrière, les souffrances de la victime ne touchent pas le coupable, elles l'exaspèrent môme et accroissent sa fureur. L'homme qui tue ou qui viole agit au moment de l'exécution avec une férocité et une lubricité qui font horreur, et je comprends que M. Despine, en s'attachant uniquement à Texamen du criminel pendant l'exécution du crime, ait cru voir en lui un véritable monstre à face humaine. Mais il ne faut pas se contenter d'observer le criminel, au

moment de la perpétration du crime ; il faut encore Tétudier avant et après. L'insensibilité du criminel au moment du crime n*est pas extraordinaire, à cause de la lutte qui s'élève entre le criminel et la victime, et de la nécessité qui s'impose au criminel de supprimer le témoin de son crime. Voyons maintenant; ce qui se passe chez le criminel après le crime, non pas en rimaginant, mais en l'empruntant à des souvenirs judiciaires etàdes procédures criminelles. Tholedano et Sidbon, au moment où ils étranglaient leur ami pour le voler, étaient insensibles à ses souffrances et se rendaient ensuite en chantant à sa chambre, pour y prendre les 50,000 francs qu'ils convoitaient depuis longtemps. Mais il résulte de la procédure que quelques heures après ils fondaient en larmes en se voyant couverts du sang de leur ami, et que Tholedano se jetant sur un lit avait eu un instant la pensée de se donner la mort. — Dans l'assassinat du garçon de recettes du Crédit lyonnais, les assassins Guichard et Constantin se montrèrent insensibles et gais après l'accomplissement du crime qui leur avait procuré 38,000 francs. Cependant, vers les dix heures du soir, Constantin tomba dans un abattement profond, qui surprit la femme avec laquelle il se trouvait. — C'est pour s'étourdir que les criminels se livrent, après le crime, à des orgies qui amènent bien souvent leur arrestation.

Toutefois, dans les crimes commis par haine, par vengeance, !e remords, s'il arrive, ne vient que beaucoup plus tard ; quelquefois môme je crois qu'il ne vient jamais : l'assassin alors, après le crime, paraît heureux d'avoir assouvi sa haine. Après avoir étranglé sa belle-sœur et donné la mort à sa jeune nièce, qui était venue défendre sa mère, Siméan disait le lendemain à la gendarmerie : « Je suis content, on peut me couper le cou, je ne serai ni le premier ni le dernier. » Plus tard, dans le cours de l'information, il dit au juge d'instruction d'Aix : « Malgré ce qui m'arrive, être débarrassé de ces deux créatures est pour moi \me si bonne chose que je crois être en paradis. » Dans l'instruction de l'affaire de Vitalis et de Marie Boyer (parricide), j'ai noté des faits, des propos qui prouvent que les accusés étaient non seulement insensibles aux souffrances de leur victime, mais éprouvaient une sorte de satisfaction à assouvir leur haine. Lorsque la mère de l'accusée, frappée de plusieurs coups de couteau, se débattait sous l'étreinte de Vitalis, sa fille, loin d'être touchée par ses cris de douleur, allait chercher, pour le remettre

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à son amant, un grand couteau de cuisine, afin de hâter la mort qui ne venait pas. Dans l'instruction, faisant elle-même le récit du crime, elle dit au juge : « La coquine (sa mère !) ne voulait pas mourir ! » Son complice, Vitalis, qui avait frappé la victime avec une fureur inouïe, disait au juge d'instruction : « Quand je frappais, je sentais que j'exerçais une vengeance. »

Xe faut-il pas conclure de ces faits que ces accusés, Siméan, Marie Bojrer, Vitalis étaient de véritables monstres, privés absolument de sens morai^ des êtres incomplets, atteints d'anomalie psychiquef L'instruction judiciaire, qui a fouillé les antécédents des accusés, nous a appris cependant que Vitalis, libraire à Montpellier, n'y avait pas laissé une mauvaise réputation, qu'il était laborieux et qu'il aimait beaucoup sa mère. Marie Boyer avait passé plusieurs années au couvent, sans mériter de graves reproches et avait même songé à se faire religieuse. Mais la cupidité conduisit d'abord Vitalis à accepter avec la mère de Marie Boyer des relations qui lui étaient profitables, puis h vouloir épouser la fille lorsqu'elle sortit de pension, afin de se rendre maître de sa petite fortune. Étant parvenu à nouer de coupables relations avec la fille, il chercha à obtenir de la mère Tautorisation de l'épouser. Devenu paresseux, il ne cessa de penser à ce projet qui le mettrait dans l'aisance. La mère étant tombée malade, Vitalis fit des vœux pour qu'elle mourût. Cet espoir coupable fut déçu ; la mère revint à la santé ef "supposa au mariage de sa fille avec son ancien amant. Alors, des querelles violentes éclatèrent, Vitalis fut menacé d'être chassé de la maison. Ces menaces produisirent en lui une haine profonde contre la vieille femme, qui allait faire échouer tous ses rêves de fortune et le rejeter dans la pauvreté. La pensée de se débaiTasser d'elle se présenta à son esprit ; il ne la repoussa pas, il s'y complut; il passa toute une nuit à la « ruminer », suivant son expression. Le matin, il communiqua ce projet à la fille Boyer, qui le repoussa d'abord. Mais, bientôt instruite des anciennes relations de sa mère avec Vitalis, Marie Boyer conçut de la jalousie contre elle ; cette jalousie éteignit son amour filial. Vitalis revint à la charge et insista : si elle repoussait son projet, ils seraient séparés; il ne pourrait supporter cette séparation, il fallait qu'ils restassent ensemble, et pour cela il fallait que la mère disparût. Voilà comment la cupidité, la bassesse chez l'un, la jalousie, le libertinage J chez l'autre amenèrent progressivement un changement de sen- '

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timents chez les accusés et, après des hésitations, la pensée et Facceptation d'un parricide. Est-il nécessaire d'aller chercher Texplicalion de ce crime dans une anomalie psychique, démentie par les antécédents des accusés ? Est-il nécessaire de la demander à Tanatomie et à la physiologie ? Ne voit-on pas la dégradation morale se produire progressivement chez ces deux accusés, doués de facultés intellectuelles et morales comme les autres hommes, mais tombant de chute en chute dans le vice, Tabjection et la criminalité? C'est par une série de fautes que rhomme arrive à la frontière du crime d'abord et qu'il la franchit ensuite.

La sauvage satisfaction exprimée par Siméan, après Taccoraplissement d'un double assassinat, parait d'abord plus incompréhensible. Mais il faut observer que, lorsque la haine s'est longuement amassée dans le cœur d'un homme, elle Unit par produire une méchanceté qui le rend insensible au cri de sa conscience, à la crainte du châtiment. L'homme alors, dominé par les sentiments de haine et de vengeance, éprouve une véritable satisfaction à frapper sa victime, à assouvir sa vengeance. Faudra-t-il dire qu'il cesse d'être responsable parce qu'il est aveuglé par une violente passion ? M. le D*" Despine le soutient(l). Sans doute, la passion obscurcit la raison, affaiblit la volonté, détruit les bons sentiments, fait naître les mauvais. Mais l'homme n'est-il pas coupable de l'avoir laissé grandir dans son cœur ? La responsabilité morale ne commence pas au moment où l'homme agit sous l'empire de la passion ; elle remonte au moment où il a laissé la passion se développer en lui. Pour sortir des généralités, reprenons l'examen des sentiments de haine et de vengeance qui ont poussé Siméan à un double assassinat. Cet homme avait volé à sa belle-sœur plusieurs milliers de francs, qui constituaient toute sa fortune. Cette perte la rendit presque folle de chagrin ; soupçonnant la culpabilité de Siméan, elle ne cessa de lui réclamer son argent, de lui reprocher sa conduite. Des querelles, des scènes de violence se produisirent. Siméan conçut contre sa belle-sœur une haine violente ; on l'entendit, à plusieurs reprises, proférer des menaces de mort contre elle, et un jour, pour se débarrasser d'elle, pour mettre un à ses réclamations et à ses reproches, il lui donna la

(1) La Folie, p. 669.

mort, et tua la fille qui venait défendre sa mère. On connaît la profonde observation de Tacite, reproduite par La Bruyère et Montesquieu (i), que Thomme hait celui qu'il a offensé, que les offenses qu'on pardonne le moins ne sont pas celles qu'on reçoit, mais celles qu'on fait aux autres. Le crime de Siméau est l'éclatante confirmation de cette remarque. Qui oserait dire que cet homme n'était pas responsable de ses forfaits parce que la haine qu'il ressentait contre sa belle-sœur était si violente, qu'il avait éprouvé une véritable satisfaction à la tuer? N'est-ce pas par une faute volontaire que cette haine était entrée dans son cœur ? N'était-ce pas le vol qui l'avait conduit à l'assassinat ?

Ce que je dis de la haine est vrai des autres passions. Dans les affaires criminelles, j'aime à remonter à l'origine de la passion, sous l'empire de laquelle le crime a été commis. J'y vois toujours que la passion n'a pas envahi subitement l'âme du criminel. Ce qui souvent aussi caractérise le crime passionnel, c'est la préméditation avec laquelle il a été commis.

Je reconnais que, dans quelques crimes, dont le mobile est moins bas, la passion peut être un motif d'atténuation de la culpabilité et de la peine, mais elle n'est jamais une cause d'irresponsabilité. Si l'homme n'avait pas le pouvoir de préférer l'observation de la loi morale à la satisfaction de ses passions, à quoi servirait la conscience ? S'il n'avait pas la force de résister aux impulsions de la passion, à quoi servirait le libre arbitre ? Cependant, des écrivains s'efforcent de prouver à l'humanité qu'elle se trompe en refusant de croire que la passion est irrésistible. Croire que la résistance à la passion est possible, quelle erreur ! Il n'y a que des métaphysiciens, des prêtres et des philosophes pour croire à la force du libre arbitre! On va, au nom de la physiologie, détruire cette erreur ; le crime inspiré par la passion n'est plus un crime. M. le D' Despine ne craint pas d'assimiler la passion à la folie : il voit en elle une cause d'irresponsabilité. Le code pénal n'est pas de cet avis ; il ne trouve à bon droit de cause de justification que dans une véritable maladie mentale. Sans doute, une violente passion est une sorte de folie, mais cette folie ne rend pas l'homme irres-

(1) n est naturel à Thomme de haïr ceux qu*il a offensés. » (Tacite, Vie d'Agricola, § 42.) « Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes à qui Doos faisons du bien, de même nous haïssons violemment ceux que nous avons beaucoup offensés. » (La Bruyère, Du casur,)

pensable, parce qu il peut la dominer. « Il y a, dit Tabbé Prévost, une folie qui vient de la tête, ce qui suppose un dérangement dans Vesprit : c'est une disgrâce humiliante qui montre la faiblesse de rhomme, et qui inspire la compassion parce qu'elle n'est pas volontaire ; mais il y a une autre espèce de folie, qui vient du cœur et qui est causée par la violence des passions ; celle-là est honteuse et nous rend coupables, parce que nous sommes libres d'y résister. » Assimiler les criminels passionnés à des aliénés irresponsables, ce serait proclamer Tirrésistibilité des passions, livrer la société aux malfaiteurs, car il n'en est pas un qui n'agisse sous Tempire d'une passion. Autant vaudrait fermer les tribunaux et les cours d'assises.

M. le D' Despine ne recule pas devant cette impunité. Il pense que la société sera suffisamment protégée contre les assassins et les voleurs par le traitement curatif qui leur sera appliqué dans un asile. Ce traitement aura pour objet d'atténuer l'anomalie morale qui a poussé les criminels à assassiner, à empoisonner, à incendier, à voler. Sa sollicitude pour ces êtres moralement infirmes, qui s'appellent des assassins, des empoisonneurs, des incendiaires, des faussaires et des voleurs, va si loin, qu'il conseille de changer sans retard les surveillants de

1 1 ces infortunés, aes7fûlTrieur9p viendront antipaùiiques (p. 9t5y.

^ ^ Voilà une société bien gardée contre leTcoquins par la perspective du traitement curatif qui leur sera destiné ! Les paresseux et les débauchés qui veulent s'enrichir d'un coup par un crime, pour mener une vie de plaisirs et de désordres ; les neveux qui voudront hâter l'ouverture de la succession de leur oncle à héritage ; les femmes qui auront la pensée d'empoisonner leurs maris pour se livrer plus librement à leurs fantaisies ; les domestiques qui, fatigués de servir, convoiteront la fortune de leurs maîtres et songeront à s'en emparer au besoin par un assassinat, tous ces êtres dégradés que la justice contient avec peine par la crainte de la peine de mort, des travaux forcés et de la réclusion, n'auront d'autre crainte désormais que celle d'un traitement curatif dans une maison de santé ! Remplacer la privation de la vie et de la liberté par les soins d'un docteur, traiter l'assassinat, le vol, l'incendie et les autres crimes comme des anomalies psychiques, considérer les malfaiteurs comme « des êtres moralement infirmes, incomplets, méritant plus d'être plaints et guéris que d'être punis cruellement w (p. 675), c'est là assuré-

LE CRIME ET L'ANOMALIE MORALE lâo

uient une pensée qui témoigne d'une confiance extrême dans le traitement, plutôt que d'un sentiment bien exact de la protection qui est due aux honnôfes gens et des moyens par lesquels on assure cette protection. Il serait peut-être plus sage de penser un peu plus aux victimes qui sont assassinées, volées, outragées, et de ne pas renoncer si facilement aux moyens d'éviter aux honnêtes gens les douleurs que les crimes leur imposent.

En effet, j'ai quelque peine à croire au maintien de la sécurité publique, lorsque les présidents d'assises tiendront aux accusés le langage suivant: « Fille Boyer, il résulte de la procédiu-e que vous avez aidé votre amant à tuer votre mère, afin de la voler et de vous enfuir avec lui; et vous, Vitalis, vous avez causé à cette femme les douleurs les plus atroces, en la frappant à coups de couteau à la gorge, à la tête, afin de vous emparer de sa fortune et d'épouser sa fille ; vous êtes tous les deux atteints d'une anomalie psychique, qui exige votre placement dans un asile; vous méritez plus d'être plaints et guéris que d'être punis cruellement. — Vous, Guichard, vous êtes né aussi privé de sens moral; vous aimez peu le travail et beaucoup l'argent et les plaisirs ; fils de petits propriétaires cultivateurs, vous n'aviez aucun goût pour le travail des champs et vous vous êtes placé comme ouvrier boulanger; vous avez volé votre patron, tenté par des jeux de bourse de faire une fortune qui vous a toujours échappé ; fatigué de pétrir, vous avez formé le projet de vous enrichir d'un coup en assassinant un garçon de recettes du Crédit lyonnais; évidemment vous avez besoin d'un traitement curatif. — Et vous, Tholedano, intelligent, instruit, la fatalité vous a inspiré la pensée d'étrangler et d'assommer votre ami pour lui voler 50,000 francs; votre insensibilité morale vous a conduit à lui passer un cordon autour du cou et à lui briser le crâne ensuite ; vous avez torturé votre ami et dépecé son cadavre pour le jeter à la mer. La nature me semble avoir été bien ingrate envers vous, en vous créant avec une anomalie psychique semblable; pour vous guérir, nous allons vous confier aux soins afl'ectueux d'un excellent et savant docteur, qui vous plaint de votre infirmité. Cette guérison sera peut-être difficile, car l'anomalie paraît organique, congénitale, héréditaire ; mais, avec les ressources que présente la science, on essayera de vous imposer les facultés morales que la nature vous a refusées. »

M. leD' Despine termine l'exposé de sa théorie par une distinc-

^ ' 49A IF i

iS6 LE CRIME ET LA PEINE

tion entre le crime et le délit. Il admet que, lorsque l'acte délictueux est peu grave, la conscience du délinquant réprouve cet acte et que le délinquant, se rendant coupable malgré le sentiment qu*il a de sa faute, mérite d'être puni. Mais, quand il s'agit d'un crime qui répugne à la nature humaine, ce crime ne lui paraissant possible que par l'absence congénitale de sentiments

I moraux, ne saurait attirer sur son auteur aucun châtiment. Ainsi, plus le crime serait atroce, plus le criminel aurait droit à l'indulgence. Pour un délit peu grave il serait puni; pour un forfait horrible il serait soigné dans un asile comme un malade. Si un domestique se contentait de voler son maître, on aurait raison de lui appliquer une peine; mais s'il l'étranglait pour lui prendre les clefs de sa caisse, il cesserait d'être responsable. Quelle étrange conclusion I Ne serait-ce pas provoquer les malfaiteui's aux plus grands forfaits que de leur promettre l'impunité dans les cas où les attentats seraient plus particulièrement odieux, et de ne leur réserver l'application d'une peine que dans les cas les moins graves? Où est, en outre, la justification des sentiments différents du criminel suivant qu'il s'agit d'un crime ou d'un délit? Est-ce que les délits, comme les crimes, ne répugnent pas à la nature humaine? Si le délinquant peut, de votre propre aveu, commettre un acte qui répugne à la nature humaine, pourquoi le criminel ne pourrait-il pas, comme le délinquant, agir contrairement aux avertissements de sa conscience ? Pourquoi, dans ce dernier cas seulement, faut-il supposer une anomalie psychique?

En résumé, la théorie de l'anomalie morale, en dehors de la folie, est contredite par les faits ; l'existence d'hommes sains //d'esprit, privés de sens moral dès leur naissance, est une \^ Action. Le criminel n'est pas une brute , un monstre à face humaine, incapable d'un bon sentiment, faisant le mal pour le mal, n'ayant ni conscience, ni liberté morale. La conscience peut s'obscurcir en lui, la volonté peut se dépraver, mais cet abrutissement est le résultat d'une ^rversité acquise, progressive dont il est responsable^êt non d'une perversité conpfénifflp ftt. fatalp Le plus souvent, la conscience n'est pas entièrement éteinte, elle peut se réveiller. Croire qu'il existe des hommes à qui le sens moral a été refusé par la nature', c'est admettre une hypothèse contredite par l'expérience judiciaire. L'aveuglement moral des récidivistes incorrigibles n'est pas congénital. Les magistrats qui

observent les criminels sans idées préconçues, qui constatent chez eux des marques de repentir, le sentiment de leur culpabilité morale, savent que la conscience ne fait défaut à personne, que « tout homme comme être moral la porte originairement en soi » (1). C*est Tespril de système et non l'observation exacte, impartiale des criminels qui a fait admettre par quelques théoriciens Texistence d'une race d'hommes voués au crime par les imperfections de l'organisme. « Le bon et le méchant présentent malgré toutes leursdifiTérences une nature commune (2;. >> Les inégalités intellectuelles et morales, qui existent entre les hommes, ne vont jamais jusqu'à une différence de nature. Des hommes qui n'auraient ni sens moral ni libre arbitre ne seraient pas des hommes. Si M. le D*^ Despine affirme leur existence, c'est parce que, négligeant la méthode expérimentale, il n'a pas observé directement les criminels et n'a construit sa théorie qne d'après des lectures.

(1) E. Kant.

(2) John Stuart-Miil, Philosophie de Hamilion,p. 560.

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