CHAPITRE IV
La théorie de M. le D' Despine assimile le crime à la folie, sans le confondre avec elle. D'après lui, ily a seulement identité entre l'état psychique du criminel et Tétat psychique du fou; chez l'un comme chez Tautre on observe la môme insensibilité morale, la môme absence de remords, bien que le criminel soit en santé et que le fou soit atteint de maladie mentale. Mais il est d'autres médecins qui vont plus loin encore : au lieu de voir dans le criminel un être incomplet, un infirme, ils voient en lui un malade, un fou.
Je sais que les médecins reprochent aux magistrats de trop resserrer le cercle des maladies mentales. Ce reproche n'est pas toujours immérité. Ainsi, en 1865, cinquante-quatre médecins d'asiles d'aliénés, émus de la persistance des juges anglais à faire dépendre la responsabilité morale de la notion du bien et du mal, signèrent une déclaration pour combattre cette erreur. Aujourd'hui, n'y a-t-il pas encore des magistrats, ailleurs qu'en Angleterre, qui croient que la notion du bien et du mal exclut l'aliénation ? Ne pense-t-on pas aussi généralement, en dehors du monde médical, que le regret du crime ne peut jamais exister chez l'aliéné ? Mais, d'autre part, quelques médecins ne vont-ils pas trop loin en voyant des fous dans presque tous les criminels? C'est ainsi que M. le D'' Buchner-trouve qu'il n'y a rien d'exagéré dans le rapprochement établi entre le crime et la folie (1). M. le D*" Maudsley écrit que « les médecins aliénistes sont parfois accusés, et pastoujours^injustement, d'ôtre trop enclins à confondre l'excentricité avec l'insanité, et de voir la maladie là où des personnes moins prévenues ne parviennent à découvrir rien d'anormal » (2). Et cependant, il voit une parenté très étroite
(1) Force et ilfa/tère,p. 130.
{2) Le Crime et la folie, p. S4.
entre la criminalité et la folie (i), et croit que le criminel est latalement poussé au crime par son organisation morbide ou défectueuse. Pour M. le D^ Virchow, les criminels sont des aliénés en voie de formation. On en est venu à voir des fous partout; des médecins ont écrit que Socrate, le plus sage des hommes, était un fou ; que Jeanne d'Arc, la plus admirable des femmes, était une folle. Il est vrai que, pendant que les hommes de génie, les héros et les saints sont déclarés atteints d'aliénation mentale, on s empresse Je'soïïstfaîf ë les grands criminels historiques au mépris et a l'indigniiïlon en Tés représeq^ çpinme des fous . Si Néron, Caligula, Carrier, Fouquier-Tinville, si les assassins et les incendiaires de la Commune ont commis tant de crimes, c'est parce que, « dénués des facultés morales qui donnent la raison, ils étaient dans Tétat psychique constitutif de la folie, en présence des pensées et des désirs inspirés par leurs mauvais instincts (2) ». On a beau ajouter ensuite que ce sont des fous dangereux, des monstres de Tordre moral, des êtres incomplets, par cela seul qu'ils sont fous et, par suite, irresponsables, ce ne sont plus des criminels, mais des malheureux dignes de pitié. lx)rsqu'on voit cette tendance à rabaisser les hommes de génie et les nobles âmes et à s'attendrir sur les malfaiteurs, n'est-on pas tenté de dire que nous vivons à une époque de sophismes ? N'est-elle pas une époque de décomposition morale et intellectuelle, celle où le génie, la vertu et le crime sont considérés comme des névroses ou des phénomènes naturels?
Cette tendance à assimiler le crime à la folie se manifeste presque à chaque exécution. Aussitôt qu'un criminel est exécuté, des médecins viennent affirmer que la justice a commis une erreur déplorable et qu'elle a frappé un aliéné. C'est ainsi qu'un professeur de l'école de médecine de Marseille croit pouvoir affirmerque le crime de Menesclou, exécuté en 1880, est le résultat de l'aliénation mentale (3). Or, le même Menesclou avait été examiné par trois médecins de Paris, MM. les D"Lassègue, Brouardel et Motet, qui l'avaient trouvé parfaitement responsable (4).
Lorsque trois experts aussi distingués, qui ont examiné le cri-
{\)1a! Cnme et la Folie , p. 57.
(2) Dt la Folie, par le D' Despiue, p. 637.
(3J Archives d* anthropologie criminelle ^ 1889, p. 303. M. le D' Lo Bod a soutenu la même thèse daos la Revue philosophique , n* de mai 1881.
(4) Voy. leur rapport dans les Annales d'hygiène et de médecine légale^ 1880, p. 443.
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