‹ Le crime et la peineChapitre 18 sur 36 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

Après avoir examiné les théories qui prétendent expliquer le crime par des anomalies physiologiques et psychiques et par des causes physiques, je vais étudier les théories qui trouvent l'explication de la criminalité dans l'influence du milieu social.

L'étude des influences sociales n'est pas négligée par l'école italienne d'anthropologie criminelle ; M. E. Ferri, notamment, a soin de leur faire une place importante. Mais la sociologie criminelle a été plus particulièrement cultivée par Técole lyonnaise, dont M. le D' Lacassagne est le représentant le plus autorisé. Ce savant professeur avait, il est vrai, attribué d'abord une importance extrême à la forme du crâne, puisqu'il avait divisé les hommes en trois couches ; les frontales, les pariétales et les occipitales. « Les couches frontales, avait-il dit, fournissent les spéculateurs, les philosophes, les législateurs. Pour eux, les peines sont presque inutiles... Le code pénal a surtout été falL.pour les couches occipitales. » {Revue scientifique, 28 mai 1881.) Mais, depuis lors, les caractères anthropométriques ont perdu de leur importance aux yeux de M. le D' Lacassagne, qui a surtout mis en relief l'influence du milieu social. « Le milieu social, a-t-il dit au congrès de Rome, est le bouillon de culture de la criminalité; le microbe c'est le criminel, un élément qui n'a d'importance que le jour où il trouve le bouillon qui le fait fermenter. » {Actes du Congres, p. 166.) « Les sociétés, ajoute-t-il, ont les criminels ; qu'elles méritent. » {I(?id., \61.) * " "" i

dette lliéorie n'est pas nouvelle ; au xvm* siècle, elle a été développée par d'Holbach et de nos jours par Quetelet, Bûchner, Buckle, Fouillée, Georges Renard, Féré. « La société, disait d'Holbach, punit souvent des penchants que la société fait naître, ou que sa négligence fait germer dans les esprits ; elle agit comme les pères injustes, qui châtient leurs enfants des défauts qu'ils leur ont eux-mêmes fait contracter. » {Système de la nature,

1. 1, p. 232.) La société, d'après d'Holbach, est une marâtre pour le pauvre qui se venge par le vol et l'assassinat. C'est aussi sur la société que Quetelet rejette la responsabilité des crinies. <' C'est elle, en quelque sorte, qui les prépare et le coupable n'est que rinstrument qui les exécute. » {Physique sociale.) D'après Buckle, « les délits des hommes sont le résultat bien moins dos vices du criminel individuel que de la condition de la société dans laquelle cet individu est jeté ». (Histoire de la civilisation en Angleterre.) Tout en voyant dans le criminel, tantôt un fou, tantôt un sauvage privé de sens moral, M. le D' Bûchner pense aussi qu'il est une victime de l'ordre social, de l'ignorance, de la misère où il est laissé ; à ses yeux, « des catégories entières de crimes, tels que l'infanticide, peuvent être considérés comme une conséquence immédiate d'actes sociaux déterminés ». {Science et nature, p. 23i.) M. Fouillée, à son tour, n'hésite pas à penser que, « dans tous cas d'homicide ou de vol, la société entière est coupable et moralement responsable. {Science sociale, p. 305.) Pour M. Féré, « la société est en somme le générateur du criminel » (p. 121).

Cette théorie a sur celle de M. Lombroso et sur toutes celles ■^ui expliquent le crime par l'organisme un immense avantage ; elle provoque les réformes sociales, elle pousse la société à améliorer la situation des pauvres, des enfants et des femmes, tandis que l'explication du crime par l'atavisme conduit au fatalisme et par suite h Tiinmobilité. Ainsi que l'a très judicieusement fait observer M. le D"^ Lacassagne, si le crime est le résultat d'une influence anceslrale, il n'y a rien à faire pour le prévenir. « Les savants peuvent prendre des mensurations, relever des angles ou des indices, mais les législateurs ou l'homme d'État n'ont qu'à se croiser les bras ou à faire construire des prisons, des asiles pour recueillir ces malconformés. » {Actes du Congrès de Rome, 166.» Mais si en modifiant le milieu social, en diminuant la misère et l'ignorance, en augmentant les influences moralisatrices, on peut supprimer la criminalité, quel puissant stimulant pom* les législateurs et les hommes de bonne volonté!

Tout en reconnaissant que la société peut, dans une certaine mesure, diminuer la criminalité par des lois prévoyantes et des institutions charitables, n'y a-t-il pas une exagération dangereuse à nier la responsabilité individuelle et à prétendre que le crime est un fait social? Ceux qui voient dans le crime

le produit nécessaire du milieu social ne tombent-ils pas dans la môme erreur que ceux qui le font résulter des influences physiologiques et des circonstances extérieures? Ne méconnaissent-ils pas, eux aussi, la puissance de la volonté, et ne fontils pas de rhomme doué de raison et de liberté un être passif, subissant, comme un automate, toutes les influences sans pouvoir Y résister ?

Pour soutenir que le crime est un fait social, on s*appuîe sur l'influence de Tignorance, de la misère, sur la toute-puissance de l'imilation, des mauvais exemples.

Le crime est-il le résultat de Tignorance ? Le coupable qui vient s'asseoir sur les bancs de la police correctionnelle ou de la cour d'assises aurait-il mérité un prix Monthyon, s'il avait étudié les sciences et les lettres ? Faut-il voir dans le développement de rinstruction un moyen infaillible pour supprimer la criminalité? Un certain nombre de criminalistes et de philosophes le pensent. Pour M. Emile Acollas, les criminels se divisent en deux catégories : les infirmes et les ignorants. « J'ai dit que ceux qu'on nomme des scélérats sont des infirmes, des hommes incapables par nature de se rendre compte de leurs actes, ou qu'ils sont des ignorants, yy {Philosophie de la science politique, p. 239.) Cette opinion est celle de M. le D' Bûchner : « Le défaut d'intelligence, dit-il, la pauvreté et le manque d'instruction sont les trois grands facteurs des crimes... l'homme cultivé sait trouver le moyen de se débarrasser des obstacles sans violer la loi positive ; l'hommesanséducation ne connaît d'autre voie que le crime pour se tirer d'affaire; il est victime de sa situation. » {Force et ma- Hère, p. 499.) Pour M. Minzlof, l'instruction est « une panacée universelle qui doit, tout à la fois, prévenir et guérir les tendances aux crimes. » {La Philosophie positive, novembre et décembre 1880.) On sait que Victor Hugo aimait à dire^^q^ie celui^ qui ouvre une école ferme une prison et que celte pensée a été reproduite par M. Fouillée : « Plus il y aura d'écoles, moins il y aura de prisons. Plus la science fait des progrès, plus elle reconnaît que le criminel est souvent un insensé, souvent un ignorant (i). » {La Science sociale, p. 32:2.)

il) L'expéritînce a enlevé à M. FouUlée la confiance exafçérée qu'il avait dans l'influence moralisatrice de récole : « Dans renseignement primaire, dit-il, l'instruc- Uon scientifique de plus en plus répandue n'a nullement haussé le niveau moral ; ce niveau au contraire a baissé. » (Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1890.)

Cette théorie, qui fait résulter le crime de l'ignorance, n'est pas nouvelle. Elle était, on le sait, enseignée au xviii" siècle par Helvétius, La Mettrie, Condorcet. Helvétius considérait la vertu comme le produit de l'instruction, et le vice comme le résultat de rignorance. La Mettrie allait encore plus loin : il croyait que la différence qui existe entre rhonime et le singe tient à une différence d'éducation et qu'on peut apprendre une langue à cet animal. {V Homme machine, p. 35, 38.) « Alors, dit-il, ce ne serait plus ni un homme sauvage ni un homme manqué : ce serait un homme parfait, un petit homme de ville, avec autant d'étoffe ou de muscles que nous-mêmes pour penser et profiter de son éducation. »

Qui songerait à contester le hienfait de Tinstruction et à nier les dangers de lignorance? Que de coutumes barbares produites par rignorance ! Que d'actes de cruauté inspirés par elle ! Que de sang versé par le fanatisme, par la superstition I Que de haines résultent souvent d'un sophisme I Est-il nécessaire de démontrer que les fausses idées peuvent quelquefois conduire à des actes coupables ? Aux observations judicieuses que Cicéron présente dans les Tusculanes, IV, § 10 et suiv., qu'on me permette d'ajouter quelques faits empruntés à mes souvenirs judiciaires. Tout le monde sait qu'on a brûlé, pendu autrefois beaucoup d'hommes comme sorciers. Cette croyance aux sorciers existe encore dans les campagnes, où elle est entretenue par des escrocs, qui exploitent la crédulité publique. Un troupeau tombe-t-il malade, un refroidissement se produit-il entre deux jeunes époux, le sorcier prétend que cette maladie , ce désaccord sont produits par un sort qui a été jeté ; il s'attribue le pouvoir d'ôter le sort par des moyens surnaturels et ne consent à user de ce pouvoir que moyennant une forte rétribution. Cette croyance à la sorcellerie ne fait pas seulement des dupes, elle jette souvent le trouble dans l'esprit des paysans ignorants et peut les pousser à des actes de violence. En voici un exemple qui s'est produit dans l'arrondissement de Digne, où j'ai été substitut : Un paysan ayant son troupeau malade alla consulter le sorcier du voisinage; celuici déclara qu'un sort avait été jeté sur le troupeau par un ennemi. « Mais quel est cet homme ? demanda le paysan, en proie à une violente colère. — La première personne que vous rencontrerez en rentrant à votre ferme », répondit le sorcier. Le paysan sort ; il rencontre un de ses voisins qui labourait son champ, et, croyant

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LE CRIME ET L IGNORANCE i7l>

que c*était Tauteur du soil jeté sur son troupeau, il s'élance sur lui avec un gros bâton ferré ; il faillit le tuer. Pendant plusieurs années j'ai fait la chasse à ces sorciers, les poursuivant comme escrocs puisqu'ils s'approprient la fortune d'autrui par des manœuvres frauduleuses, en s'attribuant un pouvoir imaginaire. Des condamnations sévères prononcées par le tribunal correctionnel contre plusieurs de ces malfaiteurs en ont purgé Tarrondissement (1).

Je crois aussi que l'instruction pourra diminuer beaucoup les sentiments de haine qu éprouve une partie de la population ouvrière contre les patrons, les bourgeois et les prêtres. N'est-ce pas surtout à l'ignorance qu'il faut attribuer cet antagonisme violent? Dans les villes, où on a répandu parmi les ouvriers quelques notions d'économie politique, on a obtenu quelque apaisement. Mais là où les lumières n'ont pas pénétré, où les passions sont encore surexcitées par les journaux révolutionnaires et les politiciens, quelles haines violentes contre les prétendus exploiteurs du peuple !

Donc, on ne développera jamais assez l'instruction, on n'éclairera jamais trop les esprits. La justesse de l'esprit contribue beaucoup à la moralité des actes. Celui qui voit clairement les conséquences funestes des passions résiste plus facilement à leurs séductions. Le marchand, qui se rend bien compte des avantages résultant d'une bonne renommée, sera moins porté à perdre ces avantages en trompant sur la qualité et la quantité do la marchandise vendue; lors môtae qu'il ne resterait pas honnête par respect pour le devoir et pour sa propre dignité, il évitera toute indélicatesse, au moins par intérêt. L'homme qui comprend que le savoir vaut mieux que la richesse cherchera plus à s'instruire qu'à s'enrichir, et résistera davantage à l'esprit de cupidité. Celui qui, au contraire, sera persuadé que le plus grand bien est la possession de la richesse, sera moins difficile sur le choix des moyens qui la procurent.

Même pour être utile aux autres, il faut souvent des lumières

(1) Des poursuites semblal)les dovraieut, à mou aM's, ^'tre exercées contre les diseurs de bonne aveuture, niagiriens, cliiromauciciis, de\ins, tous escrocs qui suivent les foires et marchés et qui sont trop souvent autorisés par la police et les maires à exploiter la crOdulité publique. Le trouble qu'ils jettent dans Tesprit des paysans me paraît autrement grave que le préjudice qu'ils causent b. leur bourse. L'empereur Marc-Auréle, comprenant le danger de ces superstitions, avait ordonné que ceux qui troublent ainsi les esprits faibles pour exploiter leur crédulité seraient punis de la rélégation. (D. depœnis^ 1. XXX;)

particulières ; la charité a besoin d'être éclairée. « Je demande à Dieu, dit saint Paul dans son épître aux Philippiens, que votre charité croisse en lumière et en toute intelligence, afin que vous sachiez discerner ce qui est meilleur et plus utile. »

Mais, après avoir reconnu les grands avantages de Tinstruction et les dangers de Tignorance, faut-il aller jusqu'à dire que la science produit nécessairement la vertu, que Tignorance engendre fatalement le vice et le crime, que la pratique du bien est le privilège du savant, et que les illettrés qui supportent déjà la pauvreté sont, en outre, voués au crime ? Si le vice était le résultat du défaut de lumières, de quel droit pourrait-on reprocher aux ignorants d'être vicieux ? Où serait leur responsabilité ?

Aussi les lettrés, qui s'attribuent le privilège de la vertu, n'hésitent-ils pas à dire que « tout le monde n'y est pas également tenu ». (Renan, Journal des Débats, 7 octobre 1884.) Les pauvres et les ignorants ne sont-ils pas assez malheureux d'être privés des plaisirs intellectuels et de consacrer tout leur temps à des travaux manuels, pour gagner leur pain de chaque jour l Faut-il identifier l'ignorance et le vice, l'instruction et la vertu? « Comme si la justice ne convenait qu'aux juges et aux puissants et non pas à tout le monde! Mais il n'est pas un seul homme, je dis même le dernier et le plus misérable, qui ne doive pratiquer la justice. » (Cicéron, De la République, III, § 7.) Tout homme est tenu de la pratiquer, parce qu'il a une lumière naturelle qui l'éclairé. « La règle de conduite du sage a son principe dans le cœur de tous les hommes... le devoir est égal pour tous. >» (Confucius, traduction Pauthier, p. 41, 10.) « La bouche pour les saveurs a le même goût; les oreilles pour les sens ont la même audition ; les yeux pour les formes ont la même perception de la beauté. Quant au cœur seul, ne serait-il pas le môme pour les sentiments chez tous les hommes ? Ce que le- cœur de l'homme a de commun et de propre à tous, qu'est-ce donc? C'est ce qu'on appelle la raison naturelle, Yéquité naturelle. » (Meng-seu, même traduction, p. 390.) L'homme illettré comme le savant entend cette voix intérieure, « ce guide sage et divin, qui est au-dessus de lui-même. » (Platon, République, IX.) Comment, dix-huit siècles après l'Évangile, peut-on méconnaître une vérité aussi universelle, connue même des Chinois, depuis les temps les plus anciens?

Dans Tanliquité, il est vrai, Socrate faisait aussi résulter le

crime de Tignorance. Il supposait que rhomme fait le bien dès qu'il le connaît. « Le savoir, disait-il, est la* même chose que la sagesse... Le juste est celui qui connaît les lois qu'il doit observer dans sa conduite avec les hommes. » (Xénophon, Mémoires sur Socratûy IV, ch. vi.) Descartes paraît avoir pensé à cet égard comme Socrate : « Notre volonté, dit-il, ne se portant à suivre et à fuiraucune chose que selon que notre entendement nous la représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien Juger pour bien faire et de juger le mieux qu'on puisse, pour faire aussi tout de son mieux, c'est-à-dire pour acquérir toutes les vertus. y> (Discours sur la Méthode, IIP partie.) Dans d'autres passages il ajoute, il est vrai, que « la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous

les hommes et que le chemin du ciel n'en est pas moins ouvert

aux ignorants qu'aux plus doctes ».

De nos jours, M. Marion, modifiant un peu la pensée de Socrate, estime que « la sagesse est, en réalité, identique non pas à la science, mais à la réflexion, et que le vice est au fond non pas une ignorance, mais une distraction ». {De la solidarité morale, p. 72.) Les méchants à ses yeux sont surfout des distraits. Cette doctrine est au fond celle de Descartes (1), pour qui l'erreur et le vice viennent d'un défaut d'attention, d'idées obscures et qui aime à citer cet adage : Omnis peccans est ignorans. Ce sont les sens, les passions qui aveuglent l'esprit; la réflexion, l'attention permettent de dissiper cet aveuglement.

Assurément, il y a une part de vérité dans cette doctrine. Mais l'observation ne permet pas de dire qu'il suffit de bien juger pour bien agir, et que la sagesse est identique à la science ou à la réflexion. « L'opinion de Socrate est manifestement contredite parles faits... On voit des hommes qui jugent bien, mais qui, parce qu'ils sont vicieux, choisissent ce qu'ils ne devraient pas préférer... L'intempérant est un homme qui, excité par la passion, fait des choses qu'il sait tnauvaises. » (Aristote.)

(1) C'était aussi la théorie de Gassendi. (V. la Philosophie de Gassendi^ par Félix Thomas, p. 199.) Marc-Aurèle me paraît avoir commis la môme erreur, quand il a dit : « S'ils se conduisent mal, il est clair qu'ils le font sans intention et par pure ignorance. » (L. XI, § 18. Voy. aussi L. VU, § 63.) Simplicius, au contraire, dans ses commentaires sur Epictète, fait judicieusement observer que les vices et les crimes ne viennent pas seulement de l'ignorance, mais de la révolte des passions. (T. I, p. 76, trad. Dacier.)

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Que d'exemples je pourrais citer à Tappui de ces judicieuses .paroles d'Aristote I J'ai vu notamment un avocat d'un esprit distingué, fin, délicat, échouer misérablement sur le banc de la police correctionnelle pour des faits graves et nombreux d'escroquerie et d'abus de confiance. Il plaidait fort bien et agissait fort mal ; chez lui l'intelligence était saine, et la volonté malade, parce qu'il avait contracté des goûts de plaisir, des besoins de luxe, qu'il ne pouvait satisfaire avec ses ressources personnelles. « Tel a la vue claire, qui ne Ta pas droite et par conséquent voit le bien et ne le suit pas. » (Montaigne, 1. 1. ch. XXIV.)

Si la science ou la réflexion produisaient toujours la moralité, verrait-on si souvent des vices honteux chez des hommes de talent et même chez des hommes de génie? Qui a mieux parlé que Rousseau des devoirs des parents envers leurs enfants? et cependant ce philosophe éloquent qui, en s'inspirant de Plutarque, a écrit tant de belles pages sur les devoirs de famille, a mis ses enfants à Thôpital. Qui a eu plus d'esprit que Voltaire? et cependant que de mensonges, que d'actes d'indélicatesse et même de bassesse on peut lui reprocher 1 Où trouver un poète plus charmant qu'Horace? et cependant le sentiment de l'honneur était si peu développé en lui, qu'il racontait en souriant qu'il avait abandonné son bouclier sur le champ de bataille, alors que les Barbares qui avaient commis le même acte de lâcheté en mouraient de honte et s'étranglaient de leurs propres mains. (Tacite, Mœurs des Germains^ § 6.)

Lorsqu'on suppose qu'il suffit de bien raisonner pour bien agir, on oublie trop que l'homme n'est pas un pur esprit, que les plaisirs des sens ont une grande prise sur lui, que les passions font souvent taire la raison. L'homme qui se laisse vaincre par une passion sait qu'il fait mal, qu'il sacrifie son véritable intérêt, qu'il méconnaît son devoir. La passion peut subjuguer la volonté et la pervertir au point de lui faire. commettre des actes que la raison réprouve. L'intelligence a beau éclairer le joueur, le débauché sur les dangers du jeu, de la débauche, celui qui s'est fait un dieu de son ventre et de son bas-ventre ou qui a la passion du jeu n'ignore pas qu'il s'expose à perdre son patrimoine, sa santé et même son intelligence. Dans ce cas, comme dans tous ceux où 1 homme ne reste pas maître de lui-même, suivant l'expression de Racine, il ne fait

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pas le bien qu'il aime et fait le mal qu'il hait (1) ; son intelligence distingue bien le danger et la honte du vice, et cependant sa Yolonté pervertie ne le repousse pas.

S'il suffisait de concevoir clairement le vrai pour faire le bien, verrait-on des hommes faire le contraire de ce qulls enseignent, semblables aux Scribes et aux Pharisiens, dont il est dit dans l'Évangile : « Observez et faites ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font; car ce qu'ils disent, ils ne le font pas (2). » (Saint Mathieu, XXIII, 3.) Si le professeur de morale n'a pas toujom's lui-même une conduite très morale, si après avoir enseigné la beauté de la tempérance, de la charité, de la douceur, il est quelquefois intempérant, égoïste, colère, c'est parce qu'il est plus facile d'enseigner la morale aux autres que de la pratiquer soi-même. Il en coûte de mettre ses actes d'accord avec ses paroles. Je viens de prendre connaissance d'une procédure criminelle instruite contre un professeur qui, avec quelques complices, avait volé 130,000 francs de titres, et j'ai eu plus d'une fois l'occasion d'exercer des poursuites contre des accusés qui, par leur intelligence et leur instruction supérieure, se rendaient compte de l'infamie de leur conduite aussi bien que les magistrats qui les jugeaient. Sur 62,435 accusés jugés par les cours d'assises de 1851 à 1860, il y en avait 3,052 ayant reçu une instruction supérieure. En présence de ces faits,

(i) On sait que la pensée de Rarine est l'imitation de ce passage de saint Paul : « Je n'approuve pas ce que je fais, parce que je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je hais. » {Epilre aux Romains.) Le poète latin avait dit aussi : Video meliora, proboque^ détériora sequor.

(2) La vie de Sénèque offre un exemple frappant du désaccord qui peut se pro* daire entre renseignement et la pratique du devoir. Celui qui disait avec éloquence: «c Soyez pauvre : il est impossible d'étudier avec fruit sans la frugalité» >* aîait amassé des richesses immenses, :J00 millions de sesterces, disait-on. (Tacite, Annales, 1. XIII, § 42.) On sait que d'après ce philosophe, « la vertu ne se loge que dans un esprit bien appris... que la meiUeure nature du monde est bien susceptible de vertu, mais non pas vertueuse, (lue précisément eUe n'en ait reçu Tinstruction... que le bien-vivre est un présent de la philosophie... que la justice, la piété, la religion et généralement toute? les vertus accrochées Tune à l'autre ne l'abandouoeut jamais. » (Épttre XC de la traduction de Malherbe.) Cependant ce même philosophe, précepteur de Néron, avait soin de ne pas l'effrayer par une vertu trop Révère ; lui-même avait porté l'adultère dans lu maison de Germanicus ; il ne désapprouva pas le meurtre d'Agrippine et « s'enhardit jusqu'à demander si on l'ordonnerait aux soldats (1. XUI, § 2 ; 1. XIV, § 7) ; H écrivit même la lettre que Néron adressa au Sénat pour justifier le paiTicide qu'il avait commis. Toutefois, il est juste d'sgouter que, si la philosophie ne lui a pas toujours appris à bien vivre, elle lui a appris à bien mourir. — A combien de professeurs de morale ne peut-on pas appliquer ces paroles : « Vous, qui publiez qu'on ne doit pas voler, vous volez ; vous, qui dites qu'on ne doit pas commettre d'adultère, vous commettez des adultères » ? (Saiut Paul, Êpilnaux Homains, ch. u, v. 21, 22.)

comment peut-on penser qu'il suffit d'ouvrir une école pour fermer une prison ?

Je trouve dans les Souvenirs de l'abbé Crozes, ancien aumônier de la Roquette, une lettre d'un détenu, bachelier, fils d'un ancien chef d'institution de Paris, qui décrit assez exactement Tétat d'un homme qui, après avoir contracté de mauvaises habitudes, fait le mal qu'il réprouve et ne fait pas le bien qu'il aime : « Du côté moral je suis bien plus misérable encore ; oisif, livré à tous les besoins, à toutes les séductions, je me sens devenir plus mauvais de jour en jour, je découvre avec effroi que les bons sentiments qui survivent en moi s'émoussent tous les jours, que les vices, au contraire, jettent de plus profondes racines... Pourtant, monsieur l'aumônier, je puis vous affirmer quejene suis pas foncièrement mauvais. Je suis un étrange assemblage de bien et de mal. Bien souvent àl'église, dissimulé derrière un pilier ou perdu dans un coin obscur je pleure en écoutant les sons puissants de l'orgue. Je pense à mon passé flétri, à mon avenir sans espoir, aux amertumes de ma vie présente. Je pense aussi à Dieu et je lui demande de me rendre meilleur; je lui crie du fond de mon âme : Seigneur, vous connaissez ma faiblesse, pourquoi vous ôtes-vous retiré de moi ? Pourquoi ne me donnez-vous pas plus de force pour la lutte ? Pourquoi me laissez-vous toujours succomber aux tentations ? Parfois aussi le récit d'un action vertueuse, la lecture d'une page attendrissante me fait verser des larmes ; expliquez-moi, je vous prie, comment il peut se faire que comprenant le beau et le bien, le sentant même vivement, je fasse toujours le mal. » [Souvenirs, t.II, p. 81.)

Ce désaccord entre la raison et les actes, résultat de la faiblesse de la volonté, était très caractérisé chez ce détenu par suite de ses mauvais antécédents, mais il peut se produire chez tous les hommes, instruits ou ignorants, parce que l'accord entre la raison et les actions ne s'accomplit pas sans effort. Il est plutôt le résultat de la bonne volonté, de la droiture du cœur, du détachement de soi-même, que de la science et de la réflexion. Ainsi que le disait le ministre d'un empereur chinois, qui vivait plus de 1,200 ans avant Jésus-Christ: « Il n'est pas difficile de connaître le bien, mais il est difficile de le mettre en pratique. Prince, si vous avez de la bonne volonté, rien ne vous sera dif- ^cile, et vous imiterez la parfaite vertu de vos prédécesseurs. »

(CAoM-A-fn^, partie ni, ch. vm, section 2.) La valeur morale des hommes dépend plus de la droiture de la volonté que de la pénétration de Tintelligence. Les différences morales sont plutôt des différences de la volonté que des différences de Tentendement. C'est par la droiture de la volonté, l'esprit de sacrifice, le détachement de soi-môme que les hommes parviennent à mettre leurs actes d'accord avec la raison. C'est l'attrait du plaisir, la vivacité d'une passion égoïste qui les empêchent de réaliser cet accord. « Nous voyons, nous connaissons le bien et nous ne le faisons pas soit par lâcheté, soit par quelque autre faiblesse préférée à la vertu (1). » (Euripide, Hippolyte.)

La conscience publique a toujours protesté contre l'identité de la science et de la sagesse. Socrate a soin lui-môme de remarquer que, sur ce point, le peuple n'était pas de son avis. « Il (le peuple) soutient que la plupart des hommes ont beau connaître ce qui est le meilleur, ils ne le font pas, bien que cela dépendît d'eux, et ils font souvent tout le contraire. Ceux à qui j'ai demandé la cause d'une si étrange conduite m'ont tous dit que ces gens-là sont vaincus par la volupté ou par la douleur, ou entraînés par quelque autre de ces passions dont j'ai parlé.» (Protagoras.) Mais le philosophe grec ne s'arrête pas à cette opinion du peuple, « qui dit à l'aventure tout ce qui lui vient dans l'esprit ». Le peuple cependant avait raison. De même que Talleyrand a dit qu'il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde, on peut dire aussi que, sur les questions de morale pratique, ilya quelqu'un qui est plus près de la vérité que Socrate, c'est tout le monde.

Et, en effet, si on sort de la théorie pour jeter les yeux sur la réalité, qui osera prétendre que la moralité n'existe pas chez les ignorants ? Qui n'a pas rencontré des paysans, des ouvriers, de pauvres femmes sans instruction pratiquant les plus admirables vertus? Est-ce que la bonté, la charité, l'esprit de sacrifice, l'abnégation de soi-même n'existent pas chez eux autant que chez ceux qui sont frottés de grec et de latin? Lorsqu'un enfant tombe à l'eau, lorsqu'un cheval s'emporte et va renverser un vieillard, lorsque dans un incendie il faut sauver, au péril de sa vie, une personne qui va être dévorée par les flammes, qui se jette à l'eau ou dans les flammes ? qui se précipite sur le cheval

(1) u Je sais quel forfait je vais commeUre, mais la colère est plas forte en moi que la raison, » dit Médée, dans Euripide.

pour Fan'ôter? Est-ce toujours l'homme lettré? N'est-ce pas le plus souvent un pauvre ouvrier qui n'a pas eu besoin, pour avoir du cœur, de lire Platon et Aristote?

L'acte de dévouement est plutôt le résultat d'un bon cœur, d'un bon mouvement instantané que le produit d'une grande culture intellectuelle ou de profondes réflexions. Je crois môme que la réflexion ne favorise pas toujours le développement dos sentiments et des actes généreux. Lorsque la pensée d'une bonne action se présente à l'esprit, on risque fort de l'abandonner, si on ne l'exécute pas de suite, si on réfléchit trop à l'ingratitude des hommes, à l'étendue du sacrifice qu'on va s'imposer. J. -J. Rousseau a dit sous une forme paradoxale: « L'homme qui pense est un animal dépravé. » Sous cette forme, lïdée est choquante; cependant elle ne manque pas entièrement de justesse, s'il a voulu dire qu'il vaut mieux suivre les premiers mouvements de son cœur que trop calculer ses actions. Le premier mouvement, c'est le bon; aussi M. de Talleyrand, qui n'a pas toujours brillé par la générosité des sentiments, conseillait-il de s'en méfier.

Si l'instruction était nécessaire pour créer la moralité, combien y aurait-il d'honnêtes gens ? La moralité serait donc le privilège d'une aristocratie intellectuelle, d'une infime minorité ! Heureusement, si le domaine du vrai et du beau n'est pas entièrement ouvert à tous les hommes, le domaine du bien n'est fenné à personne. Les pécheurs, les soldats qui risquent leur vie pour sauver un camarade, les vieilles servantes qui se dévouent à leurs maîtres, les bonnes femmes de la campagne qui soignent les malades, recueillent et adoptent les enfants laissés par une voisine indigente, tous ces pauvres d'argent et d'esprit sont souvent plus riches de cœur que les lettrés. C'est par la pratique du bien, qui est à la portée des plus petits, que l'égalité se rétablit parmi les hommes. Toutes les inégalités de fortune, de situation, de facultés disparaissent devant la véritable égalité, l'égalité morale. Un honnête homme vaut mieux qu'un savant, et, pour être un honnête homme, il suffit d'avoir un cœur droit et une bonne volonté.

Pourquoi, d'ailleurs, appeler ignorants ceux qui, sans instruction, savent cependant se bien conduire? Est-ce que ces illettrés ne possèdent pas la plus belle des sciences ? Est-ce que de bonnes actions ne valent pas autant que de belles paroles? Est-ce qu'une bonne conduite n'a pas autant de prix qu'un peu de science unie

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à beaucoup de présomption? Est-ce que les plus ignorants ne sont pas ceux qui ne savent se conduire, « quand môme ils seraient les plus subtils raisonneurs et très exercés dans tout ce qui est propre à donner de l'éclat à l'esprit et plus de rapidité à ses opérations »? (Platon, les Lois, 111.) Il ne faut point oublier que l'illettré qui agit bien peut aussi très bien juger, parce que la droiture de sa volonté se communique à son esprit. La pratique du bien ne permet pas de douter de Dieu, de Tâme, du libre arbitre et de la vie future. Or, celui qui possède ces grandes croyances est-il réellement un ignorant, quand même il ne serait jamais allé à l'école? Au contraire, ne finit-on pas par douter du devoir, quand on ne le pratique pas, et la corruption de la volonté n'est-elle pas souvent suivie de l'erreur de l'esprit? « Celui qui fait le mal hait la lumière. » Ainsi, loin d'avoir le privilège de la sagesse, l'homme instruit est autant exposé àl'erreur que l'illettré, dans le domaine des vérités morales. Dans cet ordre de vérités, pour avoir l'esprit juste il faut avoir le cœur sain, la volonté droite. L'illettré qui agit bien est à l'abri du sophisme et le savant qui agit mal est exposé à tomber dans le paradoxe.

Il suffit de songer aux mœurs de Tempire romain et de l'Italie au xvi« siècle pour voir que « raffinement des esprits n'en est pas l'assagissement » (Montaigne), et qu'une grande culture intellectuelle peut être unie à la corruption des mœurs et au dédain de la vie humaine. Lorsque l'empire romain s'écroulait sous le poids de ses vices, les poètes, les rhéteurs et même les philosophes ne manquaient pas; et cependant a-t-on trouvé qu'à l'époque de Claude et de Messaline les hommes étaient plus courageux et les femmes plus chastes qu'à l'époque de Lucrèce et de Régulus? Dans quelles écoles les Barbares avaient-ils appris le respect de la femme (i), l'observation de la fidélité conjugale, le dévouement à leurs chefs, le mépris de la mort, toutes ces vertus que les Romains de l'empire ne connaissaient presque plus ? Comparez les mœurs de la société romaine avec celles des Germains décrites par Tacite et dites de quel côté se trouve la supériorité morale. « Elles (les femmes barbares) vivent enveloppées de chasteté sans contact corrupteur avec les séductions des spectacles, les excitations des festins. Les hommes et les femmes ignorent également le commerce mystérieux des lettres. Dans

(1) «( Ils croient même qu'il y a dans les femmes quelque chose de saint et de prophétique. »> (Tacite, § 8.)

cette nation si nombreuse les adultères sont très rares... Personne, chez ce peuple, ne rit des vices; être corrompu ou corrompre ne s'appelle point la mode du siècle. On trouve encore plus de vertu dans les cités où les vierges seules se marient et où il n'est permis qu'une seule fois à la femme de former l'espérance et le vœu d'être épouse. De même qu'elle n'a qu'un seul corps, qu'une seule âme, elle prend un seul époux... Sa pensée, son désir ne vont pas au delà, et dans l'être auquel elle s'unit, ce n'est pas pour ainsi dire le mari, mais le mariage qu'elle aime. Limiter le nombre des enfants... est regardé comme un crime. » {Mœurs des Germains, 19.) Pendant que les mœurs les plus infâmes étaient chantées par les poètes romains, les Barbares noyaient dans la boue des marais celui qui avait prostitué son corps. (Ibid., § 12.)

La culture de l'esprit n'exclut pas davantage la cruauté. Les combats de gladiateurs, qui étaient inconnus à Rome à l'origine, furent très recherchés à l'époque où les lettres et les arts furent cultivés ; les lettrés n'étaient pas les moins empressés â chercher des émotions dans le spectacle des souffrances des hommes qui s'entr'égorgeaient.

Sans doute J.-J. Rousseau était dans l'erreur quand il croyait que la culture des arts, des sciences et des lettres produit nécessairement la corruption, mais il aurait été dans le vrai, s'il s'était contenté de dire que la culture de l'esprit ne suffit pas pour produire la moralité et que des hommes incultes peuvent avoir de meilleures mœurs que des hommes civilisés. Les historiens, les voyageurs ont fait souvent cette constatation. Lorsqu'il décrit les mœurs des Scythes, l'historien Justin constate leur esprit de justice et de modération : « La nature, dit-il, les a fait justes, et non les lois... admirable spectacle que celui d'un peuple possédant instinctivement les vertus, que les doctrines des sages, les maximes des philosophes n'ont pu donner à la Grèce. » (L. II, § 2.)

Les statistiques criminelles établissent aussi qu'il n'y a pas de relation entre Tignorance et la criminalité. On a ouvert beaucoup d'écoles, mais on oX Bas.ejicore feOTi5 jiûEîcisûST

a mômë été obligé d'en construire de nouvelles ou d'agrandir les anciennes. La criminalité n'a point diminué, pendant que l'instruction se répandait de plus en plus. Le nombre des accusés et prévenus jugés à la requête du ministère public

n'a cessé de s'accroître; en 1838, ce nombre était de 237 sur 100,000 habitants, il s'est élevé à 552 en 1887. {Statistique criminelle pour rannée 1 SS7, p. xvni.) On a contesté cette augmentation de la criminalité. (Voir Revue Bleue, 26 avril 1890, et Revue Scientifique.) Cette contestation provient de ce qu'on n'a examiné que les affaires soumises aux cours d'assises, dont le nombre a un peu diminué par Thabitude de la correctionalisation adoptée de plus en plus par les parquets et les juges d'instruction. Mais les condamnations prononcées par les tribunaux correctionnels ont considérablement augmenté et ne peuvent pas être négligées lorsqu'il s'agit d'apprécier la criminalité d'un pays. Ainsi en 1888, alors que le nombre des affaires d'assises a diminué de 38, il y a eu une augmentation très notable des délits de vols simples, d'escroquerie et d'abus de confiance. Le nombre des vols simples, qui était en 1887 de 35,349, s'est élevé à 37,505.

Il résulte encore des statistiques du ministère de la justice que les départements qui comptent le plus d'illettrés ne sont pas ceux qui présentent le plus d'accusés et de prévenus. Ainsi, le Finistère et le Morbihan sont les départements où il y a le plus d accusés illettrés ; cependant, alors que la criminalité de la France est de 517 accusés ou prévenus sur 100,000 habitants, on en compte seulement 356 dans le Morbihan et 437 dans le Finistère. Donc il n'y a pas relation entre l'ignorance et la criminalité. Autre preuve : les départements de la Seine, de Seine-et- Marne, de la Marne, sont ceux où il y a le moins d'accusés illettrés ; cependant on compte, sur 100,000 habitants, 961 accusés ou prévenus dans la Seine, 713 dans le département de Seine-et- Marne, 732 dans la Marne. En résumé, les départements où il y a le moins d'accusés illettrés ont une criminalité deux fois plus forte que le Morbihan et le Finistère. Le département de l'Hérault, d'après la dernière statistique, ne compte plus qu'un seul illettré sur 100 habitants. Or, sa criminalité est de 815 sur 100,000 habitants, c'est-à-dire plus du double de celle du Morbihan.

La statistique criminelle de 1880 a voulu comparer le nombre proportionnel des habitants illettrés d'un département au nombre proportionnel des accusés et voici les constatations qu'elle a . faites (page xxxn) : 6 départements, ayant 7 à 10 hommes illettrés sur 100, fournissent 9 accusés par 100,000 habitants ;

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i86 LE CRIME ET LA PEINE

13 départements. il à 20 illettrés. 13 accusés.

« Si l'ignorance était l'unique source des crimes, les deux proportions marcheraient dans le môme sens, mais le plus souvent des passions et des vices indépendants de toute question d'instruction sont les véritables mobiles des méfaits. » Qui parle ainsi? Le ministre de la justice.

Quoi d'étonnant que linstruction, isolée de l'éducation, ne donne pas la moralité, lorsque nous la voyons si souvent impuissante à donner le simple bon sens, que nous rencontrons chez des illettrés ? Est-ce qu'il est rare de trouver chez des paysans, ne sach'ant ni lire ni écrire, une finesse d'esprit, une solidité de jugement, quepourraientleur envier beaucoup de bacheliers ? ^'e peut-on pas dire de bien d'ignorants ce que V. Hugo dit de Jean Valjean : « C'était un ignorant, mais ce n'était pas un imbécile. La lumière naturelle était allumée en lui. » Cette lumière naturelle accompagne-t-elle- toujours la demi-science, qui charge la mémoire, sans développer le jugement ? Est-ce que la servante à qui Molière lisait ses comédies n'en était pas meilleur juge que M. Trissotin ? Est-ce qu'une vaste étendue de connaissances mal digérées n'est pas quelque chose de bien pire que l'ignorance ? (Platon, les Lois, VIL)

Comment veut-on surtout que l'enseignement primaire, qui est seul donné à l'immense majorité nés ciioyëns,yars?è1ïonDer la moralité, c'est-à-dire leur apprendre à régler leurs désirs, à domineFleurs passions, à fortifier la volonté? Les éléments d'histoire, de géographie, d'arithmétique qui leur sont enseignés, sont assurément utiles, mais ils ne leur communiqueront pas le désintéressement, l'amour de leurs semblables; ils ne leur apprendront pas à supporter la pauvreté avec résignation, à aimer le travail, à se contenter de leur modeste situation, à modérer leurs dépenses. A ce point de vue, combien est plus grande la puissance moralisatrice du travail manuel! Et n'est-il pas à craindre que le travail manuel soit de plus en plus dédaigné par les fils de paysans et d'ouvriers, lorsqu'ils sont munis de brevets? Que de fois déjà, j'ai, hélas! constaté ce dédain des fils pour les travaux agricoles des pères ! A quels dangers ne les

expose pas le désir d'un emploi, lorsque cet emploi est lent à yenir! Les magistrats le savent, car ils commencent à trouver des brevets d'institutrice dans les dossiers d'accusées d'infanticide et d'avortement.

Dira-t-on que renseignement secondaire est plus efficace que l'enseignement primaire, pour diminuer la criminalité ? Est-ce la physique ou l'histoire naturelle qui produira cet heureux résultat? Un philosophe distingué, qui a une très grande foi dans la vertu éducative de l'instruction, est cependant le premier à reconnaître que les études scientifiques, isolées de l'enseignement moral, ne rendent les hommes ni moins égoïstes , ni moins envieux, ni moins méchants. Il va jusqu'à écrire, non sans quelque exagération, que « les bacheliers ès-sclences, dépour- / é^ vus de culture littéraire et de culture philosophique, seront dans notre société de véritables barbares... Qu'est-ce que la science positive, s'écrie-t-il, en dehors de la moralité, sinon une forme supérieure de la force, plus dangereuse peut-être que la force brutale, parce qu'elle est plus puissante, mais, comme on l'a dit, à peine plus digne de respect ». (Fouillée, Re^^ue des Deux Mondes, 15 juillet 1890.) Le même écrivain ajoute avec raison que l'étude des sciences, séparée de l'éducation morale, développe une présomption qui fait des déclassés dangereux. Lorsque les jeunes gens ne trouvent pas dans le monde le succès qu'ils espéraient, ils éprouvent un dépit, une haine violente contre la société qui peut les pousser jusqu'au crime. Voici un exemple saisissant de cette vanité, qui ne rend pas seulement le demi-savant ridicule et insupportable, mais qui fait quelquefois de lui un barbare et un criminel : l'affaire criminelle que je vais raconter a été jugée il y a quelques années par la cour d'assises des Bouches-du-Rhône. Un jeune homme, appartenant à une famille très honorable, avait au lycée complètement négligé les lettres et s'était livré avec une ardeur incroyable à des études de mécanique et de chimie. A sa sortie du lycée il poursuivit ses études et s'efforça de découvrir des substances explosibles d'une grande puissance ; il écrivit lettre sur lettre aux directeurs des compagnies industrielles, aux ministres, aux sociétés savantes, pour proposer ses inventions. On lui répondit qu'elles n'étaient pas pratiques. L'insuccès ne tarda pas à amener la gène et à faire naître chez de B... une haine violente contre la société qui refusait de lui rendre justice. Sa famille s'élant lassée de lui

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fournir des ressources, il vécut pendant plusieurs années du travail de sa maîtresse, restant seul dans sa chambre, absorbé dans ses travaux de chimie, se plaignant de plus en plus de demeurer inconnu et de ne pas obtenir la fortune qu'il rêvait. Sous rinfluence de la misère et de ses sentiments de haine contre la société, un soir il voulut pénétrer dans une maison pour voler; arrêté en flagrant délit, il fut traduit devant la cour d'assises qui eut pitié de lui et Tacquitta. Cette épreuve ne le corrigea pas ; quoique connaissant imparfaitement les règles de Torthographe, il se croyait toujours appelé à transformer Tindustrie, la guerre par ses machines; il concevait de sa puissance intellectuelle l'idée la plus haute. Mais le succès n'arriva pas et la misère ne fit que grandir. Le 21 juin 1876, il quitta brusquement son domicile, emportant une petite somme de 10 fr.qui lui restait, une hachette et un sac contenant des flacons et des produits chimiques ; il monta à Cassis dans un train de chemin de fer, qui se rendait à Toulon, avec l'intention de tuer un voyageur et de le dépouiller. Il choisit un compartiment où se trouvait un voyageur seul, un jeune homme de dix-neuf ans qui se préparait à l'école de Saint- Cyr. Quelques instants après le départ du train, les voyageurs qui étaient dans le compartiment voisin entendirent des cris de détresse et eurent le pressentiment qu'un crime venait de se commettre à côté d'eux. Dès que le train s'arrêta, ils se précipitèrent à la portière et virent le nommé de B... immobile, les yeux hagards, le visage bouleversé, ruisselant de sueur, en face du cadavre encore chaud de son compagnon de route. Une odeur très forte d'éther s'échappait du wagon ; des tubes, des flacons furent trouvés à terre. Un voyageur l'ayant saisi par le bras et l'ayant appelé : assassin I ses yeux se remplirent de larmes et il s'affaissa. Après avoir cherché pendant quelque temps à nier sa culpabilité, il finit par l'avouer. « J'ai fait ce que j'ai fait, dit-il ; il est évident que ce jeune homme a été tué par moi. » L'accusé avait asphyxié son compagnon de route, en lui taisant respirer à son insu du chloroforme par des jets invisibles, qui s'échappaient d'un appareil. On trouva dans son sac la montre, la giletière et la bourse de sa victime.

Pendant l'instruction, on put se rendre compte de l'intensité de sa haine contre la société et de son orgueil incroyable. « J'avais, dit-il au juge d'instruction, longuement médité sur le sort qui m'était réservé dans la société actuelle. Je m'étais dit

que par mes inventions j'aurais dû occuper une place dans le monde, tandis que je vivais malheureusement inconnu... Le désespoir s'est emparé de moi, j ai pris en haine le genre humain tout entier, et je n'aurais pas hésité à le détruire, si je l'avais tenu groupé au bout de mes machines (1). »

Les sciences physiques et naturelles, qui sont fort belles quand on sait en pénétrer Tesprit, sont quelquefois nuisibles quand on les étudie sans esprit philosophique ; elles peuvent * A conduire à la négation des croyances spiritualistes. Diderot lui- /M/r j môme, 'que les hardiesses philosophiques n'effrayaient pas, -. sadressant aux jeunes gens qui se disposent à l'étude des sciences naturelles, avait cependant fait précéder ses Penséessur F interprétation de la Nature de ce judicieux avantpropos: « Jeune homme, prends et lis... Aie toujours présent à l'esprit que la Nature n'est pas Dieu, qu'un homme n'est pas une machine et qu'une hypothèse n'est pas un rait. » — Assuré lïïcnt je ne prétends pas que la négatioiTîïeslfroyances spiritualistes conduise nécessairement au crime, mais je pense que la perte de ces croyances affaiblit, chez les jeunes gens, la force morale qui les maintient dans le droit chemin. Loin de moi la pensée de prétendre que le matérialisme et l'athéisme rendent toujours ^

la pratique du bien impossible. Même avant sa conversion, i/\u\

M. Litlré était un sage, un « saint laïque ». On peut dire la môine

ciiose de Darwin eT de bien d'autres savants. Quelle que soit la théorie qu'il adopte, l'homme qui consacre sa vie à la science s'élève à une hauteur morale où les passions basses ne peuvent monter. Le savant peut penser en athée et agir en spiritualiste, j cesser de croire à la liberté morale et au caractère absolu du t devoir, et se conduire en même temps comme s'il se croyait ■ libre, et tenu d'observer le devoir, par une de ces inconséquences j qui sont naturelles à Fhomme. Il peut aussi faire deux parts de î sa vie, séparer la spéculation de la pratique, se livrer en toute j

1) Combien M. le D' Maudsley a raison d'écrire que « la civilisatiOD sans la morale et la religion peut faire des brutes plus brutes et surtout plus dangereuses qu'à l'état de pure nature » I (Revue philosophique , avril 1884.; Comment ne pas rappeler que la Commune avait à son service une Commission scientifique ayant à sa tète le D' Parisel et d'autres savants ? Cette commission, composée de fuséens et de pétroleurs, avait formé des dépôts de matières explosibles dans différents quar- | tiers de Paris ; ces dépôts étaient reliés par des fils spéciaux à un clavier central, . d*où pouvait partir l'ordre de faire sauter tel ou tel quartier de Paris. L'entrée de ! l'armée daus Paris a empêché l'exécution de ces infernales résolutions. Mais n'avons- , nous pas à craindre le retour de semblables tentatives, avec la complicité de chi- , mistes et physiciens habiles à préparer les matières explosibles ? ^ •

liberté, avec une swte d'enivrement de Tesprit, à toutes le8 hardiesses de la pensée ; puis, dans la pratique de chaque jour, revenir au bon sens et penser comme les autres hommes. Mais tous les hommes ne savent pas faire cette distinction entre la spéculation et la pratique, et, en général, ils cherchent à mettre d'accord leurs actes avec leurs théories ; la logique Texige.

Si, au lieu de voir dans l'homme un être doué de raison et de liberté, différent par nature des autres animaux, les naturalistes ne le considèrent que comme un « primate dégrossi » (D' Letourneau), dont la nature et la un ne sont pas différentes de celles des autres animaux, croit-on que cette doctrine sera sans influence fâcheuse sur la moralité publique î Déjà, dans plusieurs affaires criminelles, la justice a constaté Faction néfaste du darwinisme transporté du monde physique dans le monde moral. L'assassin Abadie aimait à dire : « La vie est une bataille, je frappe quiconque me fait obstacle... les forts mangent les faibles. » (Macé, Mon Musée criminel p. 183.) Il n'est pas le seul assassin qui ait tenu ce langage ; dans ces dernières années, plus d'un criminel s'est efforcé -de trouver une excitation et une excuse à son crime dans la théorie de la lutte pour la vie. Quelque temps avant l'assassinat delà veuve Gillet, pour lequel il a été condamné à mort et exécuté, Lebiez, étudiant en médecine, avait fait une conférence sur le darwinisme : « Tout être, disait-il. tend à prendre sa place au soleil ; mais, au banquet de la nature, il n'y a pas place pour tous les convives, il n'y a pas de couvert mis pour tout le monde : chacun lutte pour se faire place ; le plus fort tend à étouffer le plus faible. » (Macé, ibid,, p. 198.)

Assurément, Darwin ne prévoyait pas la singulière applic^lifln quelesjssassins feraient de sa théorie. Mais, ces exemples prouvent le danger des doctrines qui appliquent à l'humanité des lois zoologiques. Si l'humanité, oubliant les lois morales qui lui sont propres, emprunte aux animaux les lois qui les régissent, quoi d'étonnant que la lutte pour l'existence devienne, chez les hommes comme chez les animaux, violente, implacable, que la société se transforme en un champ de bataille, où les forts et les habiles écrasent les faibles ? Si l'humanité, comme le règne animal, est livrée à une concurrence impitoyable qui exige le sacrifice des faibles, n'est-il pas à craindre que la violence ne soit excusée? Si la lutte pour l'existence, qui est la loi des animaux, est la

loi de rhumanilé, Fhomme ne sera-t-il pas tenté de devenir un loup pour ses semblables, de peur de subir le sort de Tagneau ? Si la raison du plus fort est toujours la meilleure, quelle tentation de chercher le succès par tous les moyens 1 Supposez un homme tombé dans la misère, non par sa faute, mais, par exemple, par celle d'un banquier ou d'un notaire qui aura dissipé les fonds qu'il lui avait confiés. Il s'adresse à des parents, à desamis pour les prier de lui venir en aide ; sa demande est repoussée. La misère devient plus noire ; pendant que sa femme et ses enfants sont dans le besoin, il voit la spéculation indélicate, la politique peu scrupuleuse enrichir des déclassés et des aventuriers. Lorsque, sous l'influence de son malheur immérité, qui contraste avec le succès des coquins, son âme s'irrite contre la destinée, l'ingratitude des hommes et l'abandon de Dieu, supposez que cet homme lise qu'il n'y a ni bien ni mal absolus, que « ce qui est illégal en vertu de nos relations sociales et politiques est naturel et normal en vertu de la loi universelle de nécessité, que le crime et la pénalité sont des notions purement relatives, qu'en dehors de la construction sociale il n'exite point de crime, attendu que tous les actes qui correspondent à cette notion se ramènent à la lutte naturelle et nécessaire pour l'existence». {LaLibertéde lavolonté^ p. 217,par Notovich.) Cette lecture ne peut-elle pas endormir sa conscience et lui faire accepter la pensée d'un acte illégal qui n'est qu'une forme de la lutte pour l'existence ?

N'est-il pas évident aussi que les théories, qui veulent appliquer à l'homme les lois zoologiques, le rendent moins capable d'aimer son semblable, et suppriment la pitié pour les faibles, le respect pour les pauvres, la commisération pour les malades et les infirmes ? On sait que la pauvreté est « abjecte » pour Darwin, que l'assistance publique est condamnée par le darwinisme qui reproche à la charité de prolonger la vie des faibles, au lieu de les laisser mourir et d'obtenir ainsi par leur élimination l'épuration de la race. D'après H. Spencer, « la qualité d'une société baisse sous le rapport physique par la conservation artificielle de ses membres les plus faibles. » {Introduction à la science sociale.) N'est-ce pas développer Tégoïsme, supprimer la pitié pour ceux qui souflfrent, qui sont faibles et pauvres ? N'est-ce pas affaiblir le respect pour la vie humaine ? Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ces craintes ne sont pas

chimériques, et que Finfluence du darwinisme se fait déjà sentir dans les mœurs d'une manière peu satisfaisante. N'y a-t-il pas plus d'âpreté dans la concun'ence, moins de délicatesse sur le choix des moyens, moins de fraternité entre les peuples ? Que nous sommes loin des sentiments de générosité, d'enthousiasme qui faisaient autrefois battre le cœur de l'humanité î La haine est partout, entre les classes, entre les peuples. Qu'est devenu l'esprit d'union, de concorde entre les citoyens, de paixet de fraternité entre les peuples ?

« N abusons pas de la zoologie, disait J.-B. Dumas, elle nous mènerait loin. » ( Réponse à M. Taine. ) Déjà, Descartes et Pascal avaient signalé le danger des doctrines qui assimilent l'homme à la hôte. « Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux botes, sans lui montrer sa grandeur. » (Pascal.) « Après Terreur de ceux qui nient Dieu, disait aussi Descartes, il n'y en a point qui éloigne plutôt les esprits faibles (îu droîl chemin de la vertu, que d'imaginer que l'âme desbôtes soit de même nature que la nôtre et que, par conséquent, nous n'avons rien à craindre ni à espérer après cette vie, non plus que les mouches et les fourmis. » {Discours sur la Méthode^ y* partie.) C'était aussi l'opinion de d'Alembert, qui signalait au xvm* siècle le danger qu'il y a à oublier « la différence que le Créateur a jugé à propos de mettre entre l'homme et la hôte. » {Eclaircissement sur les éléments de philosophie.)

Est-ce le scepticisme qui viendra restaurer dans les âmes l'amour et le respect de l'humanité ? Pour voir combien ces sentiments s'affaiblissent, il suffit de lire ces lignes d'un écrivain de grand talent, qui a perdu les croyances spiritualistes et chrétiennes. « Quant à moi, le genre humain m'amuse; il m'intéresse, mais il ne m'inspire dans sa totalité ni respect, ni tendresse. » [Etude sur la littérature contemporaine ^ par Edmond Scherer, Vlli.) Croit-on môme que l'amour de la patrie se conserve dans toute sa force, lorsqu'on voit des philosophes sceptiques se réunir, en 1883, pour offrir à un restaurateur de Paris une médaille commémorative des excellents dîners qu'il leur avait servis pendant le siège de Paris ?

Quelle influence salutaire pourra exercer la négation des croyances spiritualistes sur les hommes, qui sont aux prises avec les difficultés de la vie, sur les ouvriers qui, au dire de

M. Littré, adhèrent en grand nombre au positivisme (1) ? Si la foi au caractère absolu du devoir, à Dieu, à Tâme, à la vie future est détruite par un grossier matérialisme, comment l'instruction toute seule pourra-t-elle rendre les hommes meilleurs ? Estce que rhumanité, dépouillée de ces croyances, conservera la même force morale ? Pour les esprits très cultivés, le travail intellectuel, la curiosité scientifique, Tidéal, peuvent, dans une certaine mesure, comblerlevideimmensequise fait dans Tâme, lorsqu elle perd ses croyances ; car, ainsi que le dit M. Renan, ces esprits cultivés agissent sous Tempire d'anciennes haoïiudes, « semblables à ces animaux à qui les physiologistes enlèvent le cerveau et qui n'en continuent pas moins certaines fonctions de la vie par Tefifet dupli contracté. Mais ces mouvements instinctifs s'aflfaibliront avec le temps ». {Dialof/ues philosophiques ^ préface, p. xvm.) C'est à ses anciennes croyances que le même écrivain attribue les vertus qu'il a conservées, tout en avouant que depuis jy sa sortie de Saint-Sulpice il n'a fqjt .flUC ti^JR^tPr (.<sf^((??^niV<? ijO de jeunesse, p. 346 j « Nous vivons, ajoute-t-il, d'une ombre, -"^^ du parfum d'un vase vide ; après nous, on vivra de l'ombre d'une ombre, je crains par moment que ce ne soit un peu léger. » (Réponse de M. Renan àjtf. CherbuliQz.) L'ombre d'une ombre est, en effer,'un aliment bien léger pour l'àme humaine quia besoin d'une nourriture plus substantielle. Ceux qui n'auront môme pas le souvenir des croyances spiritualistes, pour parfumer leur vie, trouveront-ils une nourriture bienfaisante dans les doctrines nouvelles qui enseignent que l'âme est la sécrétion du cerveau, ou un mouvement de la matière, une vibration moléculaire ; qu'il n'y a pas de différence de nature entre l'homme et les animaux ; que le devoir n'a pas un caractère obligatoire absolu, que les intuitions morales sont le résultat des expériences accumulées d'utilités transmises par l'hérédité ? Sacrifier son intérêt au devoir, quand le devoir n'est plus qu'une illusion, souffrir pour la justice quand on cesse de croire à la justice, préférer le sacrifice àl'égoïsme, la pauvreté aux jouissances, lorsqu'il n'y a plus de positif que Je plaisir et l'argent qui le procure, devient une tâche difficile pour ceux qui sont aux prises avec les passions et les nécessités de la vie. Aussi, loin de penser que l'instruction, séparée des croyances

(1) Elude sur les progrès du positivisme. , Pboal.

iU LE CRIME ET LA PEINE

spiritualistes puisse supprimer la criminalité, je crains qu'elle ne l'augmente. Je crois, avec M. Jules Simon (1), qu'il n'y a que les fortes croyances qui rendent les hommes meilleurs, et que ni la physiologie, ni l'histoire naturelle, ni le culte du beau, ne pourront donner la force morale, que l'homme puise dans la foi au devoir, à Dieu et au libre arbitre et dans l'espérance d'une vie meilleure. Ni le positivisme, ni le darwinisme, ni l'agnosticisme, ni le phénoménisme, ni l'épicurisme intellectuel, ni le dilettantisme littéraire, ni le scepticisme sentimental ne peuvent consoler l'homme, le fortifier et le préserver du crinie et du suicide. La moralité a besoin d'un point d'appui, elle ne le trouve qu'en Dieu, que dans la croyance au devoir, à la liberté et à une vie future. Toutes les autres doctrines, qui nient Dieu, l'âmeetle libre arbitre, ébranlent la morale, affaiblissent les nobles sentiments, diminuent la répugnance pour le mal. « La philosophie pessimiste tend à produire le suicide ; la philosophie utilitaire tend à se tourner en égoïsme et en amour de ce qui représente toutes les utilités, l'argent ; la philosophie empirique tend à éloigner de tout idéal. La philosophie déterministe tend au relâchement de la force morale, déjà si faible par elle-même, la philosophie sceptique tend à l'indifférence en toutes choses (2). » Lorsque toutes ces théories, qui font déjà beaucoup de mal sur les jeunes gens des classes élevées, auront pénétré dans les masses (ce qu'elles sont en train de faire), on verra avec quelle redoutable logique les mauvaises actions, les crimes et les suicides sortiront des doctrines matérialistes. Il n'y a pas un philosophe sérieux qui ne soit effrayé des conséquences qui ne tarderont pas à en résulter. On trouve l'expression de ces craintes, aussi bien chez ceux qui ont perdu les croyances spiritualistes que chez ceux qui les ont conservées, aussi bien chez M. Scherer que chez M. Janet, M. Franck, M. Barthélémy Saint-Hilaire (3). A toutes les époques de l'histoire, lorsque les croyances spiri-

(1) Y. Son beau livre Dieu^ Patrie, Liberté.

(zyp. Jauel, Séances et travaux de VAcddémie des sciences morales, juillet 1890, p. 21.

(3) Ibid., 1889, p. 238. Scherer, Etudes sur la littérature contemporaine, Vni, la crise actuelle de la morale. —Dans une lettre qu'il m'a fait l'hoaneur de m'écrire, M. Franck, qui a l'horreur de TignoraDce, déplore les couséqueuceg funestes de Tathéisme et du matérialisme qui se font déjà sentir dans les mœurs publiques : « Gomme tous, dit-il, je pense que rinslruction est insuffisante pour combattre et empêcher Timmoraiité. Elle deTÏent trop souvent l'auxiliaire du vice et du crime. A l'instruction il faut joindre la éulturc morale, dont la foi mêlée à la charité est un élément nécessaire. »

lualjstes se sont affaiblies, ou a vu les hommes se livrer à une poursuite ardente, exclusive de l'argent et des jouissances. La Mettrie avait tiré la conclusion logique du matérialisme lorsqu'il faisait suivre Y Homme machine de VArt de Jouir, Je crains que le positivisme et le darwinisme n'exercent sur la moralité publique la môme influence fâcheuse que la philosophie sensualiste du xvm* siècle. Qu'importe que Littré et Darwin fussent des sages, si leurs doctnnes supprîmeni la croyance en Dieu, la roi à laTiberté morale, Tespoir d'une autre vie et laissent l'esprit dans le doute, le désespoir et les ténèbres. Épîcure aussi était un sage, et cependant sa doctrine « contribuTTeàûcoûp à gâter l'esprit et le cœur des Romains». (Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains^ ch. x.) D'où vient que la criminalité augmente, que la moralité diminue, pendant que la science. Fart, l'industrie progressent ? Depuis cinquante ans, le nombre des accusés et des prévenus jugés à la requête du ministère public a presque doublé. En 1838, ce nombre était de 237 sur 100,000 habitants ; il s'est élevé à 552 en 1887. « On assite à un étonnant déploiement de forces matérielles et de puissance de travail, de richesse et de luxe, en môme temps que de misère et de crime sous des formes nouvelles... L'esprit s'aiguise, l'instruction avance et la moralité ne s'accroît peut-ôtre pas en proportion. » (Renouvier^g Critique philosophique, décembre 1889.) Non seufementla moralité ne s'accroît pas en proportion, mais elle décroît, notamment chez les jeunes gens.

En effet, les statistiques constatent l'accroissement de la criminalité des jeunes gens âgés de 16 à 21 ans. La part proportionnelle de ces jeunes prévenus dans le nombre total des délits de droit commun a augmenté.

De 1831 à 1835, sur 100 prévenus hommes, on comptait 11 âgés de 16 à 21 ans.

De 1876 à 1880, sur 100 prévenus hommes, on en a compté 14 âgés de 16 à 21 ans (1).

De 1881 à 1885, sur 100 prévenus hommes, on en a compté 16 âgés de 16 à 21 ans. '

La statistique de l'année 1887 constate aussi que, « «^ l'égard des hommes, le rapport à la population donne une proportion de criminalité plus forte pour ceux qui sont âgés de 16 à 21 ans que

(i) y. statistique de 1880, p. lvui.

pour ceux qui ont dépassé 21 ans (p. xxv). M. Mallock avait bien raison d'annoncer, il y a plus de dix ans, que les ravages que ferait le positivisme seraient surtout très sensibles chez les jeunes gens (1). La démoralisation de la jeunesse est aujourd'hui évidente ; les magistrats la constatent tous les jours ; les prévenus et accusés sont, pour la plupart, des jeunes gens. L'exécution des crimes qu'ils commettent révèle un cynisme révoltant, une méchanceté peu commune et quelquefois un fanatisme irréligieux étonnant. Ainsi, un jeune accusé, que je viens d'avoir à juger, profitant de Tabsence de son patron pour piller sa maison, irrité de ne pas trouver l'argent, avait brisé un grand Christ et répandu de la poudre à terre, pour y mettre le feu. Un juge d'instruction de Paris très distingué, M. Adolphe Guillot, a fait la même constatation. « L'ancien gamin de Paris, dit-il, si gai et si franc, est remplacé par ce hideux gavrogne dont le corps est aussi corrompu que l'esprit. » {Paris qui souffre^ p. 251.) Le savant magistrat remarque dans les actes des jeunes accusés « une exagération de férocité, une recherche de lubricité, une forfanterie de vice qui ne se rencontrent pas au même degré à un âge plus avancé ». Ces jeunes accusés de 16 à 17 ans ont souvent plusieurs maltresses (2) ; ils commettent des vols avec effraction dans les campagnes qui entourent les grandes villes, même dans le seul but d'enlever des bouteilles de liqueur qu'ils boivent sur les lieux mêmes. Leur audace est telle qu'ils arrêtent les passants dans les rues des grandes villes, à Marseille notamment, où ils forment une armée de malfaiteurs toujours en quête d'un mauvais coup à faire. A quoi faut-il attribuer cette perversité de la jeunesse qui n'a jamais été aussi corrompue ? Selon moi, à l'affaiblissement des croyances spiritualistes et chrétiennes. Parmi ces jeunes gens, qui viennent s'asseoir sur les bancs des tribunaux correctionnels et des cours d'assises, j'ai été très frappé et très peiné de voir figurer des bacheliers et des ' étudiants en pharmacie et en médecine, tandis que je n'ai point eu à juger d'étudiant en droit (3). Je crains que ce fait doulou-

(1) La Vie vaut- elle la peine de vivre? p. 166.

(2) Uq jeuoe accusé qui avait noyé par jalousie une fillette de treize aus répoudiiit à ses juges : « La gosse ne voulait pas de moi, je l'ai poussée à Teau. » (Mare, Mon Musée criminel^ p. 128.)

(3) Cette différence cesse, lorsque Texercice de la profession succède aux études. En effet, les médecins encourent peu de poursuites judiciaires, moins que les avoués et les notaires.

reux ne soit le résultat d'études faites sans culture philosophique, dans un esprit matérialiste.

Pourquoi aussi constate-t-on tant de suicides accomplis par des ieunes gens, môme par des enfants ? Le nombre de ces suicides s'est accru dans des proportions attristantes. De 1836 à 1840, le nombre des suicides d'enfants âgés de moins de 16 ans était de 19 par an en moyenne ; il s'est élevé à 30, de 1876 à 1880. En 1887, il y en a eu 68 dont 48 commis par les garçons et 20 par les filles. Sait-on combien il y a eu en 1887 de suicides de jeunes gens âgés de 16 à 21 ans ? 375 !

N'est-il pas effrayant de voir des voleurs avec eflfraction, des souteneurs, des assassins, en si grand nombre,parmi des jeunes gens de 15, 16, 17 ans ? N'est-ce pas une constatation bien inquiétante que celle de tant de suicides d'enfants ?

Tous ces faits établissent que l'instruction ne suffit pas pour produire la moralité. On aura beau entasser dans l'esprit des enfants des éléments de physique, de chimie, d'histoire naturelle, de cosmographie, emmagasiner péle-méle dans leur mémoire toutes sortes de notions scientifiques, qui sont bien vite oubliées ; si l'on néglige l'éducation morale et religieuse, le cœur restera froid, sec, égoïste; la volonté ne sera plus soutenue par les croyances et les sentiments qui élèvent l'âme ; le niveau moral baissera de plus en plus.

Isolée de l'éducation morale et religieuse, l'instruction ne fait que donner une forme nouvelle à la criminalité ; elle atténue la violence des caractères. Il suffit de lire les Grands jours d Auvergne de Fléchier, pour voir combien nos mœurs sont devenues moins grossières et moins violentes. Si, malgré l'accroissement de la criminalité générale, le nombre des assassinats et des meurtres est resté à peu près stationnaire, si celui des coups ayant entraîné la mort a un peu diminué, il faut attribuer ces résultats au développement de l'instruction. L'homme grossier, ignorant, est en général plus brutal que l'homme instruit. Tandis que le nombre des crimes contre les personnes n'est à peu près que le tiers de celui des crimes contre les propriétés, les hommes illettrés commettent à peu près autant de crimes contre les personnes que de crimes contre les propriétés (1). En 1886, sur 100 accusés illettrés, 48 étaient accusés de crimes contre

[1) statistique de 1886, p. 10.

les personnes, 52 de crimes contre les propriétés. Au contraire, sur 100 accusés ayant reçu une instruction supérieure, 28 étaient accusés de crimes contre les personnes, 72 de crimes contre les propriétés.

Faut-il également attribuer au défaut d'instruction le grand nombre d'infanticides commis par des illettrées ? Je ne le pense pas. Si plus de la moitié des accusées d'infanticide sont illettrées, c'est parce que ce ^enre de crime est surtout commis par des fuies pauvres. Les femmes qui ont des ressources et qui sont plus instruites se font plutôt avorter, avec Taide d'une sagefemme, lorsqu'elles veuïêrïf ^sè "(léT)arrasser de leurs enfants. La statistique de 1876 h 1880 fait aussi connaître que, pour le crime d'empoisonnement, la proportion des illettrés est de 54 p. 100 (p. xxxii). Faut-il en conclure que les illettrés sont plus portés que les autres à commettre ce crime? Non, à mon avis, parce que les 2/3 des empoisonnements sont commis par les femmes, qui comptent beaucoup plus d'illettrées que les accusés hommes.

Mais, si la criminalité violente a un peu diminué (1), la crimina* lité frauduleuse a fait des progrès considérables, malgré le développement de l'instruction. Les délits d'escroquerie, d'abus de confiance, les vols simples, les fraudes commerciales ont beaucoup augmenté. De 1875 à 1887 le nombre des abus de confiance s'est élevé de 2,928 à 3,919, celui des escroqueries de 2,638 à 3,581, celui des vols simples de 32,420 à 35,349, celui des fraudes commerciales de 2,952 à 3,228. Ce n'est plus qu'en Provence et sur les frontières d'Espagne que quelques Italiens et quelques Espagnols détroussent de loin en loin quelques voyageurs. Mais dans quelle ville importante n'y a-t-il pas eu des sociétés financières véreuses faisant des milliers de victimes et ruinant des contrées entières ? L'âpreté de la lutte pour la vie, l'ardeur de la concurrence, la multiplicité des besoins factices, la poursuite immodérée du bien-être et du luxe, la soif des plaisirs n'ont-elles pas introduit des habitudes fâcheuses dans presque toutes les professions ? A côté des délits caractérisés, que d'indélicatesses, que de fraudes, que de tromperies I

(1) Cette dimiDutioD ne porte que sar les crimes ; car pour les délits de coups et blessures volontaires il y a une augmentation. Ainsi, en 1879, il y a eu 18,424 affaires de ce genre et, en 1886, 22,069.

Ed résumé, tout en désirant que Tinstruction soit de plus en plus répandue, sous toutes ses formes (à la condition qu'elle ne soit pas séparée des croyances spiritualistes, qui font Thomme si grand, si fort, si aimant), je crois avoir établi par les faits que rinstruction par elle-même est insuffisante pour supprimer la criminalité, et qu'elle peut même devenir dangereuse si elle^ aboutit à l'athéisme et au matérialisme. Nous sommes trop portés à exagérer la pùîssance^lnoralisatrice des connaissances et à négliger l'éducation du cœur, de la volonté. « La moralité n'est pas un attribut de la pensée, mais de la volonté (1) ». Est-ce que nous ne méritons pas ce reproche de Montaigne : « De vray, le soing et la despense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science ; du jugement et de la vertu peu de nouvelles (2). » Assm'ément, ne négligeons pas la science ; mais n'oublions pas que les études littéraires et philosophiques ont une action moralisatrice bien autrement grande que la science, et surtout que les croyances spiritualistes sont les seules qui puissent convenir à l'éducation de la jeunesse, parce qu'elles remplissent son cœur des plus nobles sentiments et la font vivre sous le regard de Dieu. Les sentiments jouent un grand rôle dans la moralité. Vauvenargues a dit que les grandes pensées viennent du cœur ; on pourrait ajouter que les bonnes actions en viennent aussi plus sûrement que de l'intelligence. La connaissance théorique du devoir, môme quand on lui conserve son caractère absolu, ne suffit pas pour en rendre l'accomplissement facile; il faut qu^il s'y joigne un bon sentiment qui vienne en aide à la volonté, un sentiment d'amour pour Dieu ou un sentiment de pitié pour ceux qui souffrent, qui sont faibles et pauvres. Voilà pourquoi saint Augustin a raison de dire qu' « une grande volonté est une grande charité ». (Gh. xvn de son livre sur la Grâce et le libre arbitre,) L'instruction isolée du sentiment ne détruit pas l'égoïsme, n'apprend pas à discipliner sa volonté ; c'est un instrument, une puissance pour le bien comme pour le mal. « La moralité pratique a besoin de prendre ailleurs ses garanties et ses points d'appui (3). » Pour que l'instruction

(i) Hartman, Philosophie de l'Inconscient^ t. II, p. 292.

(2) Essais^ l. I, ch. xxiv. Rabelais s'élevait aussi contre la séparation de la sclcDce et de la conscience : « Science sans conscience n'est que ruine de Tàme. » {Pantagruel, 1. II, ch. viii.)

(3) Charles de Rémusat. {Séances et travaux de l'Académie des Sciences morales, numéro de décembre 1849, p. 434.)

moralise, il faut y joindre l'éducation, « et surtout Téducation religieuse » (1). Les médecins constatent aussi que « Tinslruction, quand elle ne repose pas sur une bonne éducation morale, semble favoriser la tendance au suicide » (2).

(1) V. Cousin, loc. cit., p. 419.

(2) D' Brierre de Boismont, Du Suicide, 2« édit., p. 53.

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