‹ Le crime et la peineChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La misère a-t-elle une influence sur la criminalité ? Quelle est l'étendue de cette influence? Les écrivains qui ont examiné cette question aboutissent à des conclusions opposées ; les uns ne voient dans la misère qu'une cause occasionnelle^ donnant une forme à la criminalité, qui, sans elle, aurait pris une autre direction ; les autres regardent la misère comme la cause principale des crimes. Ceux qui veulent expliquer le crime par l'atavisme ou par une anomalie physique et psychique sont conduits à restreindre et même à nier l'action de la misère ; tel est le cas de M. Garofalo. Ceux, au contraire, qui repoussent les théories de M. Lombroso et qui exagèrent l'influence du milieu social, sont portés à faire dépendre la moralité ou la criminalité du bien-être ou de la misère; c'est le cas de M. le D'' Colaîanqj.

L'influence de la misère sur la criminalité me parait incontestable. Dans les années où les récoltes sont mauvaises, où l'industrie est peu prospère, où les crises agricoles et industrielles créent des chômages, le nombre des délits augmente. Pendant les années 1840, 1847, 1854, on a constaté une recrudescence de la criminalité, parce que le blé atteignit alors un prix très élevé. En Algérie, cet accroissement dans le nombre des crimes se fait encore plus vivement sentir qu'en France, parce que les Arabes, qui sont imprévoyants, ne savent pas épargner pendant les années d'abondance pour les années de disette. Chez les peuplades sauvages, l'action de la misère est encore plus forte ; les vieillards sont quelquefois mis à mort, lorsque la nourriture vient à manquer.

Aussi je crois que M. Garofalo restreint beaucoup trop Faction de la misère, lorsqu'il écrit qu'elle est la cause occasionnelle de la criminalité, qu'elle lui donne seulement une forme, et que la criminalité du délinquant, conduit au crime par la misère, aurait éclaté d'une autre manière. Il y a certainement des

.oogle

cas (j'en ai vu) où le crime a été déterminé par la misère et où le prévenu serait resté honnête, sll n'avait pas manqué du nécessaii-e. Je me rappelle, notamment, avoir requis une information contre un paysan, très pauvre, chargé d'enfants, qui avait tenté d'empoisonner son beau-père qu'il était obligé de nourrir, afin d'avoir un peu plus de pain à donner à ses enfants. J'ai vu aussi, pendant un hiver rigoureux, de pauvres femmes prendre un peu de charbon et n'agir que sous la pression de la misère. Se peut-il imaginer une situation plus atroce ? La pauvreté n'expose pas seulement un homme à souffrir, à voir souffrir ses enfants, mais encore à la tentation de faire cesser les souffrances de ses enfants par un acte délictueux lorsqu'il ne peut y parvenir par le travail. A ce point de vue, quelle inégalité morale entre le pauvre et le riche ! « Car c'est à elle (à la richesse) qu'on est redevable, en grande partie, de ne point se trouver exposé à faire tort à personne même involontairement, ni à user de mensonges. » (Platon, la République, 1. ï.)

Sans doute, les cas où le crime est commis sous la pression de la misère ne sont pas nombreux. Mais c'est déjà beaucoup trop qu'ils existent. La richesse augmente, malheureusement elle se répartit d'une manière bien inégale encore ; pendant que dans les grandes villes elle s'accumule dans quelques mains, le nombre des pauvres, hélas ! ne diminue guère. Il semble que le côté le plus fâcheux de la civilisation est d'accroître sans cesse l'inégalité sociale résultant de l'inégalité naturelle. Mais il faut se hâter d'ajouter que la société est de plus en plus pénétrée de ses devoirs envers les pauvres, les enfants et les femmes (1).

La misère fait courir des dangers à la moralité, non pas seulement par la privation du nécessaire, mais encore et surtout par les conditions déplorables où les enfants des pauvres sont élevés dans les grandes villes.

Tout en reconnaissant que la misère exerce une certaine influence sur la criminalité, il faut bien se garder de l'exagérer comme le fait M. le D' Buchner (2). Aux yeux du savant alle-

(l)Ici encore Tesprit chrétien s'ingénie à trouver de nouvelles formes de charité répondant aux misères nouvelles. C'est ainsi qu'il s'est créé à Paris et à Lyon un ordre de religieuses qui ont pour mission spéciale d'aller dans les ménages d'ouvriers, suppléer la femme qui est malade dans les soins domestiques, balayer à sa place l'appartement, préparer les aliments et soigner les enfants. M'est-ce pas admirable ?

(2) Dans ses remarquables études sur la criminalité, M. d'Haussonville me parait aussi avoir exagéré l'influence de la misère, quand il ôcni que « le pius puissant

mand, rhomme pauvre et ignorant est voué au crime, « il ne connatt d'autre Toie que le crime, pour se tirer d'affaire ; il est victime de sa situation. » {Force et Matière^ p. 498.) Rien n*est plus contraire à la vérité que cette assertion qui contient plus de mépris que de pitié pour le pauvre. Quelle opinion avez-vous donc des ouvriers, des paysans, vos semblables, vos égaux en moralité, pour supposer qu'ils ne connaissent d'autre voie que le crime pour se tirer d'affaire ? Ils connaissent le travail, et le travail courageusement supporté est autrement moralisateur que la science matérialiste. N'y a-t-il pas assez de tristesse et de douleurs dans la vie du pauvre? Pourquoi voulez- vous lui enlever le sentiment de sa dignité, de sa valeur morale et le considérer comme un gibier de potence, voué à la criminalité et que les favorisés de la fortune et de la science auront le droit de mépriser? Cependant, ce ne sont pas les ouvriers gagnant trois ou quatre francs par jour pour se nourrir et nourrir leur famille qui rainent des contrées entières par de colossales escroqueries, déguisées sous des apparences de sociétés financières ; ce ne sont pas eux qui trafiquent de leurs fonctions, qui vendent les décorations, qui font les banqueroutes frauduleuses, qui commettent les faux, etc., etc. Croit-on qu'on trouverait beaucoup de paysans et d'ouvriers capables de perpétuer par une médaille le souvenir d'excellents dîners, faits pendant que leurs concitoyens souffraient de la faim ou se battaient, pendant que leur patrie, déjà vaincue, humiliée, assiégée, attendait de nouvelles défaites (1) ? Par qui sont donnés les scandales ? Est-il vrai que « les lits d'or et de pourpre soient inoins souvent témoins des galanteries des femmes que les lits simples et sans ornement » ? (Euripide.)

J'ai eu la curiosité de voir si, d'après les statistiques criminelles, les pauvres seuls commettaient les meurtres, les vols , les viols, etc. Or, si je prends l'année 1880, par exemple, je vois que des accusés exerçant des professions libérales ont commis 87 viols sur des enfants de moins de 15 ans, 18 meurtres, lo assassinats, 33 faux en écriture authentique, 19 abus de confiance, etc., en tout 132 crimes contre les propriétés et 144 crimes contre les personnes. Parmi les accusés jugés en 1880 par les

mobile de la criminalité est encore la misère ». Revue des Deux Mondes^ !•' avril

mî,p.593. ^ ^..^

(1) Voir le précédent chapitre, p. 192.

cours d'assises, on comptait 29 professeurs laïques, 13 professeurs congréganistes , 58 fonctionnaires publics, 60 propriétaires rentiers, 29 représentants de la force publique, 80 fabricants négociants, 177 employés de commerce, 17 membres du clergé, 12 artistes, 29 banquiers, agents d'affaires, etc. Dans ces chiffres ne sont pas compris les prévenus, beaucoup plus nombreux, appartenant aux diverses catégories d'hommes ayant de Finstruction et de la fortune, jugés par les tribunaux correctionnels. De 1833 à 1880, les cours d'assises ont condamné à mort 191 marchands et employés de commerce, 81 propriétaires rentiers ou accusés exerçant des professions libérales.

Bien plus, le nombre des crimes commis par des propriétaires rentiers ou des accusés exerçant des professions libérales est aussi grand que celui des crimes commis par les vagabonds et gens sans aveu. Pendant plusieurs périodes, il a môme été plus grand. Ainsi, de 1831 à 1860, il a été de 4,132 pour les premiers et de 3,686 pour les seconds. [Statistique criminelle de 1860,p, 24, 26.) De 1871 à 1875, il y a eu, en moyenne par an, 313 accusés propriétaires rentiers ou exerçant des professions libérales, tandis qu'il n'y a eu que 281 accusés mendiants, vagabonds ou filles publiques. [Statistique de 18 80,^. 139.) En 1884, 1885, 1886, la proportion des premiers est encore plus forte que celle des gens sans aveu. [Statistique de 1886, p. 19.) En 1887, il est vrai, la proportion a été renversée ; il y a eu 328 accusés sans aveu gt 278 propriétaires rentiers ou accusés exerçant des professions libérales. Parmi les 28 accusés condamnés à mort en 1888, 3 appartenaient aux professions libérales, 2 à la classe des gens sans aveu (1). (y. Journal officiel du 31 janvier 1891.)

Le nombre des accusés sans aveu n'indique pas, d'ailleurs, le nombre des crimes déterminés par la misère, les gens sans aveu étant le plus souvent des vagabonds commettant les crimes les plus variés par paresse, cupidité, etc. En réalité, les crimes et délits déterminés par la misère ne sont pas nombreux.

On voit donc que, lors môme que tous les citoyens auraient de l'aisance et de l'instruction, il y aurait toujours des criminels; le nombre pourrait en être un peu diminué, mais pas beaucoup. Il

(1) n résulte aussi des statistiques que les personnes qui exercent les professions libérales sont plus expOHées que les autres à Taliéuation et commettent un grand nombre de suicides. Ainsi, en 1888, 1,097 suicides ont été accomplis par des hommes appartenant aux professions libérales. (V. Officiel^ 31 janvier 1891, t. XV» p. 304 du Dictionnaire de médecine^ de Jaccoud.)

y aurait toujours des négociants trompant sur la qualité et la quantité des marchandises, des commerçants falsifiant les denrées, des employés abusant de la confiance de leurs patrons, des notaires détournant des fonds déposés chez eux; il y aurait toujours des femmes empoisonnant leurs maris et des maris tuant leurs femmes, des instituteurs laïques et congréganistes commettant des attentats à la pudeur.

Ce n'est pas pour se soustraire à la misère, mais pour se pro- I curer la richesse, le luxe, les plaisirs ou pour satisfaire les I passions que la plupart des crimes sont commis. Aristote, avec ' son profond esprit d'obsei*vation, Tavait déjà remarqué, u Les hommes, dit-il, ne commettent pas seulement des injustices pour se procurer les nécessités de la vie; souvent aussi Tavidité des jouissances et l'impétuosité de leurs passions les rendent injustes, car, si leurs désirs vont au delà de leurs besoins, ils commettent des violences pour les satisfaire. Ce n'est donc pas seulement la nécessité qui les rend injustes ; ils le deviennent aussi quand ils éprouvent de violents désirs ; ils le deviennent pour se procurer des voluptés sans peine. » {Politique, II, ch. iv.) La cupidité et les passions qui conduisent au crime se trouvent aussi bien chez les riches que chez les pauvres.

La richesse et la pauvreté sont d'ailleurs choses relatives. Le riche, qui dépense au delà de ses ressources, qui a de grands besoins factices, est plus pauvre que celui qui a peu et se contente de peu. Celui qui a des ressources très modestes est plus riche que le financier dont les désirs et les habitudes de dépenses dépassent la fortune. « Il faut mesurer la fortune à l'étendue des besoins de chacun. » (Cicéron, Paradoxe, VI.) J'ai vu sombrer des hommes occupant des situations élevées, possédant la fortune, mais ayant des désirs, des besoins insatiables de luxe, de plaisirs. Leurs revenus ne leur suffisaient pas, « car ce qui manque va bien au delà de ce qu'on possède ». (Platon.) La passion la plus innocente, par exemple l'amour des beaux livres peut perdre le bibliophile, et le pousser jusqu'au délit, s'il ne limite pas ses achats à ses ressources ; j'en ai vu quelques exemples.

Mais, c'est surtout par des dépenses excessives faites pour la satisfaction d'une passion coupable que les hommes se perdent. J'ai eu à juger des banquiers, des notaires, des commerçants, etc., qui avaient de la fortune, mais aussi des vices à entretenir. Or, rien n'est plus coûteux qu'un vice à entretenir, disait Franklin.

uigitized by VjOOQ IC

âÔ6 LE CniME ET LA PEINE

Malheureusement, une modification fâcheuse s'est produite dans les mœurs françaises ; autrefois, on ne dépensait pas tous ses revenus, on économisait beaucoup; aujourd'hui les habitudes d'épargne se font rares ; on yit au jour le jour. Les dettes ne font plus peur, on dépense au delà de ses revenus ; un amour immodéré du luxe, des plaisirs, des toilettes, conduit aux indélicatesses, aux tromperies et de là aux abus de confiance, aux escroqueries. Voilà pourquoi le nombre de ces délits a tant augmenté.

Qu'on n'attribue donc pas à la misère l'accroissement des délits de vols et d'escroqueries. Malgré les crises agricole et industrielle que nous traversons et qui frappent plus particulièrement les propriétaires et les patrons, jamais le prix du blé n'a été aussi bas. Il ne faut pas croire que les vols de blé ou de farine qui sont commis ont pour auteurs des hommes soufb^nt de la faim ; j'ai jugé beaucoup de ces affaires ; les prévenus étaient des paresseux, des débauchés, des vagabonds. Ils pillaient un magasin, un moulin pom' aller vendre les grains à un receleur. Il en est de môme pour les vols de pain; ils sont extrêmement rares; dans ma carrière, fe n'en ai jugé que trois ; ils avalent été ommis par de jeunes vagabonds. Ce qui provoque un crime, c'est bien moins la pauvreté que le chômage. Dès que les ouvriers, par suite de grèves ou de toute autre cause, cessent de travailler, ils s'installent dans les cabarets, subissent les excitations malsaines de l'alcool, de la presse révolutionnaire et des meneurs, qui peuvent les pousser jusqu'au crime.

Assurément, quand on songe aux difficultés de la vie, aux souflfrances et aux privations que la pauvreté impose, on est étonné que les pauvres ne commettent pas plus de crimes que les riches. Mais il y a dans la richesse accompagnée d'oisiveté une puissance de démoralisation bien autrement redoutable que la pauvreté. C'est un malheur de naître pauvre ; c'est aussi un malheur de naître riche, si on vit dans l'oisiveté. La richesse incline l'homme vers le matérialisme, tandis que la pauvreté le tourne vers l'idéalisme (1). « La raison est amollie et comme fondue par la volupté » (Plutarque), tandis qu'elle est fortifiée

(1) Ud homme ((ui connaît bien les ouvriehs, M. Gorbon, a écrit dans on li^rc publié il y a vingt ans, que l'ouvrier est spirituatiste. {Le Sect*et du peuple^ 305.) Il est vrai que depuis lors le positivisme, hélas! a fait des progrès parmi les ouvriers ,

par le travail. Le plaisir rend égoïste, la souflfrance éveille la sympathie pour les souffrances des autres; non ignara mali miseris succurrere disco. Lorsque la vie est trop douce, le sacrifice devient difficile. L'homme, au contraire, qui, pour manger du pain, risque sa vie tous les jours, ne redoute pas le danger ; il le brave avec une facilité extrême. Lorsque la pauvreté est si lourde à porter qu'il en coûte peu de mourir, on donne sa vie volontiers pour les autres (i). Sans doute, la richesse n'est pas mauvaise en elle-même, lorsqu'on en fait un bon usage ; elle donne Tindépendance, les loisirs, les moyens d'être utile aux autres. Mais si elle n'est pas accompagnée du souci du bien public ou do Fétude, je comprends que Platon ait écrit que « une grande vertu et de grandes richesses sont deux choses incompatibles ». (Platon, les Lois, V.)

En résumé, je ne crois pas que le riche soit moins tenté de prendre le bien d'autrui que le pauvre. Plus on possède de richesses, plus on en veut posséder; en outre, plus les richesses augmentent, plus les besoins factices s'accroissent, et si les richesses deviennent insuffisantes pour satisfaire ces besoins, la pensée de les augmenter par tous les moyens ne tarde pas à venir. En admettant que les hommes un jour soient tous riches et instruits, ce qui me parait un rêve irréalisable, la cupidité fera toujours des voleurs, des escrocs et des faussaires ; la haine et la vengeance inspireront toujours des meurtres, des assassinats et des incendies ; la débauche fera toujours commettre des attentats aux mœurs. Le progrès matériel et le progrès intellectuel ne supprimeront jamais les passions et ne dispenseront pas 1 homme delà lutte qu'il doit soutenir contre elles. Il devra toujours réprimer sa colère, sa sensualité, mettre un frein à sa cupidité, en un mot affranchir son âme des passions et la rendre libre. L'accroissement du bien-être et de l'instruction ne rendra jamais inutiles la force publique et le code pénal.

(1) Dans les très nombreuses affaires d^accident qui sont soumises aux tribunaux, les patrons, pour échapper à toute responsabilité, attribuent très souvent la cause de raccident à l'imprudence de l'ouvrier qui va au-devant du danger avec une insouciance eitrôme. Un petit ramoneur de 12 ans, à qui je recommandais des mesures de prudence, me fit cette réponse navrante : « Cela nous est égat| à nous autres, de mourir! »

b i/^ê^^\K CHAPITRE X

LE CRIME ET LIMITATION. - LE CRIME DANS LES VILLES ET LES CAMPAGNES. - LE CRIME ET LES PROFESSIONS

Au moral, comme au physique, l'exemple est contagieux. Oa sait avec quelle facilité le rire, les larmes, le bâillement se communiquent. « Comme le rire fait naître le rire, ainsi les larmes font couler les larmes; ce sont nos visages qui s'entendent. Si vous voulez que je pleure, commencez de pleurer vous-même. » (Horace, Art poétique,)

Lès accidents nerveux, les cas d'hystérie (1) peuvent aussi se communiquer ; tout le monde connaît les épidémies de délire qui se sont produites autrefois à Loudun, à Louviers, à Saint- Médard. Les aliénistes ont établi que Tépilepsie est susceptible de se produire par imitation. Dès 1833, M. leD' Lucas écrivait une dissertation sur Fimitation contagieuse des névroses, et plus tard, en 1860, M. le D' Baillarger a cité des exemples de folie communiquée. Aussi est-il très important que les enfants, les jeunes filles et femmes nerveuses ne soient pas témoins de crises d'épilepsie ou d'hystériel

On a vu aussi des cas où le suicide, comme la folie, est devenu en quelque sorte contagieux, où un premier suicide a été suivi d'autres suicides, accomplis dans des conditions identiques. Dans son traité de Y Hygiène de Vàme, Feuchtersleben cite le fait suivant. Sous le premier empire, un soldat se tua dans une guérite. A la suite de ce suicide, plusieurs soldats choisirent successivement cette guérite pour se tuer ; Napoléon fit brûler la guérite et les suicides cessèrent. M. Max Simon raconte qu un ouvrier s'étant pendu à l'embrasure d'une porte, douze de ses compagnons se pendirent au même endroit et qu'on a arrêté cette épidémie de suicides en murant la porte. {Hygiène de l'es-

(1) V. Dictionnaire de médecine et de thérapeutique, par Bouchut et Després, (Paris, Félix Alcan) \o Hysténe ; la Solidarité morale, par M. Marion ; la Philosophie pénale^ les Lois de Fimitation, par M. Tarde ; le Devoir de punir, par M. Mouton.

jigitized by VjOOQ IC

prit, p. 30.) Plutarque cite aussi une épidémie de suicides chez les femmes de Milet. {Les vertueux faits des femmes.)

Les passions sont contagieuses. Rien n'est plus contagieux que la peur ; des armées ont été saisies d'une tbrreur panique, môme le lendemain d'une victoire. La tristesse, la gaieté, Tamour, Tindignation peuvent aussi se communiquer. « Les personnes passionnées nous passionnent, dit Malebranche, et elles font des impressions dans notre imagination, qui ressemblent à celles dentelles sont touchées (i). » C'est en observant cette tendance de l'homme à imiter ce qu'il voit, et à entrer dans la passion, qui est représentée devant lui, que les moralistes sévères ont signalé les dangers de ces représentations théâtrales, qui « mettent en feu tout le parterre et toutes les loges ». (Bossuet) (2). Cette communication des passions se produit, en effet, avec une rapidité extrême dans les réunions d'hommes, ce qui faisait dire au cardinal de Retz : « Qui rassemble les hommes les agite. » Sous l'empire d'une vive émotioin^ devenue générale, la foule a été justement compar^Xun organisme vivant, dont les individus qui la composent sont les membres, tant est grande la solidarité qui les unit. De là, cette expression pour peindre l'élan d une réunion d'hommes : ils se sont levés comme un seul homme.

C'est surtout sur les enfants qùè Hnlluence dcr Tèiempte se fait sentir. Les enfants sont très portés à l'imitation. On pourrait, dès l'âge le plus tendre, utiliser ce penchant dans les jeux, pour leur faire acquérir les qualitésqui leur seront un jour nécessaires. Pour faire naître chez un garçon le goût de la vie militaire, et chez une petite fille celui des soins domestiques, il suffit souvent, (nous le voyons tous les jours) de donner au premier un costume de soldat, de lui faire pratiquer des exercices militaires ; il suffit de donner à la petite fille une poupée, un ménage et de lui faire imiter les occupations de sa mère. Cette observation n'avait point échappé à Aristote : « Il faut, dit-il, que les jeux de l'enfance soient pour la plupart des imitations de ce qui devra plus tard les occuper sérieusement. » {Politique, l.VII, ch. xv,§ 5.) « Un jeune garçon marche, parle et fait les mômes gestes que son père. Une fille de même s'habille comme sa mère, marche comme elle, parle comme elle... Enfin, les enfants imitent les parents en toutes choses, jusque dans leurs défauts et dans leurs grimaces,

(1) De la Recherche de la vérité^ \ . II, parUe III.

(2) Réflexions sur la Comédie.

Proal.

aussi bien que dans leurs erreurs et dans leurs vices. » (Malebranche.)

Kant (1), Plutarque, Juvénal ont signalé avec force le rôle considérable que joue ce penchant à Timitation dans Féducation des enfants; « le moyen expérimental de l'éducation morale est le bon exemple dans le maître lui-même, car l'imitation est, dans Thomme encore inculte, la première chose qui le porte à admettre des règles qu'il se fait à lui-môme». (Kant, Principes métaphysiques de la morale^ 309.) « Devant toutes choses, dit Plutarque, il faut que ces pères se gardent bien de commettre aucune faute ou d'omettre aucune chose qui appartienne à leur devoir, afin qu'ils servent de vif exemple à leurs enfants et qu'eux regardant à leur vie, comme dedans un clair miroir, s'abstiennent à leur exemple de faire et de dire chose qui soit honteuse... Là où les vieillards sont déboutés, il est bien force que les jeunes gens soient de tout point effrontés. » {Comment il faut nourrir les enfants,) Juvénal a écrit une satire remarquable, la XI V% sur Y Exemple, dont il fait ressortir aussi avec beaucoup de force l'influence sur l'âme de l'enfant. « Abstiens-toi, dit-il, de toute action condamnable, ne fût-ce (quel puissant motif 1) que pour préserver de la contagion ceux qui nous doivent la vie ; aussi bien naissons-nous tous imitateurs dociles de la corruption, de la perversité... Plus efficaces, plus prompts à nous corrompre sont les mauvais exemples domestiques, alors qu'ils pénètrent l'âme avec l'ascendant d'imposantes autorités. » Le fils du commerçant peu délicat qui voit son père tromper les clients sur le poids et la qualité de la marchandise peut assurément réagir contre ces mauvais exemples, mais il est exposé à la tentation de les imiter. On voit aussi des filles honnêtes issues de mères coupables, mais l'exemple de Tinconduite de la mère ne fait-il pas courir les plus grands dangers à la vertu de la fille?

Par suite du penchant que les enfants ont à imiter ceux qui les entourent, les exemples des parents jouent un grand rôle dans la moralité des uns et dans la criminalité des autres. Aussi faut-il attendre d'excellents résultats de la loi du 24 juillet 1889, qui permet d'enlever l'exercice de l'autorité paternelle aux parents qui sont indignes de ï'exercer. Les père et mère qui par leur ivrognerie habitueîle, leui^ inconduite notoire et scanda-

(1) Voy. aussi J.-J. Rousseau, Emile, I. II; Quintilien, 1. Xlî, ch. ii; Salut Augustin, les Confessions f 1. XUl, ch. xxi.

LE CRIME ET L IMITATIOiN 2H

leuse compromettront la moralité des enfants seront déchus delà puissance paternelle. Le nom de M. Théophile Roussel, qui a proposé cette loi avec M. Dufaure el M. Bérenger, mérite d*ôtre placé à côté de celui de M. Marbeau, fondateur des crèches, et de celui de M. Benjamin Delessert, créateur des caisses' d'épargne. Il n'y a pas d'œuvre plus humaine, plus utile, que de faire élever les enfants moralement abandonnés. J'ajoute qu'il n'y en a pas de plus économique, les frais d'éducation étant beaucoup moins élevés que le préjudice résultant des méfaits que ces enfants pourraient commettre, s'ils étaient dressés au vol par des parents indignes (1).

L'action du mauvais exemple est si forte, si rapide, la communication du vice par l'imitation est si redoutable que les moralistes Fassimilent à la communication d'une maladie et lui donnent le nom de Contagion morale. Ce n'est point M. Marion qui a employé le premier cette expression, ainsi que l'a cru M. Garo. [Mélanges et portraits^ I, p. 247.) M. le D'' Despine avait déjà publié en 1870 un« brochure sur la Contagion morale ; M. Emile Âugier avsut fait jouer en 1866 une comédie remarquable ayant pour titre la Contagion. Plutarque dépeint aussi la contagion du vice comme la contagion d'une maladie : « 11 les faut bien, dit-il, soigneusement divertir de hanter toutes mauvaises compagnies : autreinent, ils rapporteront toujours quelque tache de la contagion de leur meschanceté ». {Comment il faut nourrir les enfants.) Dans sa traduction de Diodore, Amyot emploie la même expression, pour traduire cette pensée que « les hommes de bonne nature se gastent par la fréquentation et compagnie des meschants et que la meschanceté est contagieuse et passe de l'un à l'autre ne plus ne moins que fait une maladie pestilentielle, infectant quelquefois les âmes des plus

(1) A la conférence sur la réforme pénitentiaire, tenue à Ne^vport le 2 août 1877^ OQ a rapporté la réponse piquante d'un Suédois, à qui on demandait si Téducation des enfants recueillis dans la rue n'était pas trop coûteuse : « Oui, répondit-il, c'est coûteux, mais pas cher; nous autres Suédois, nous ne sommes pas assez riches pour laisser un enfant grandir dans l'ignorance, la misère et le crime, et devenir Ainsi an fléau pour la société aussi bien qu'une honte pour lui-môme. » En Italie, un prêtre admirable, don Bosco, qui était pénétré d'un amour infini pour l'enfiQGe pauvre et abandonnée, esi parvenu à recueillir dans des asiles, dans des ateliers de travail, des milliers d'enfants abandonnés, qui auraient pu devenir de maavais sugets ; il a créé de ces ateliers de travail à Tarin, à Nice, à Marseille, à Buenos- Ayres ; on va en créer un à Liège. U est mort le 31 janvier 1888 ; mais son œuvre est continuée par la Société de Saint-François de Sales, qu'il a fondée, et <loQt le but principal est « de prendre un soin spécial de la jeunesse pauvre et abandonnée, de qui dépend l'avenir heureux ou malheureux de la société ».

vertueux ». (L. XIL) Enfln, je retrouve la môme expression dans La Rochefoucauld et dans Sénèque : « Rien n'est si contagieux que l'exemple et nous ne faisons jamais de grands biens, ni de grands maux, qui n'en produisent de semblables. Nous imitons les bonnes actions par émulation, et les mauvaises par la malignité de notre nature, que la honte retenait prisonnière et que l'exemple met en liberté. » (Maxime 237.) Sénèque signale avec la même force la contagion des mauvais exemples : « Si tu veux dépouiller tes vices, fuis au plus loin les vicieux exemples. L'avare, le séducteur, l'homme cruel, l'artisan de fraudes, si contagieux par leur seule approche, sont en toi. Passe au camp des hommes vertueux. » (Lettre CIV.) Dans les Instructions chrétiennes tirées par Arnauld des lettres de l'abbé Saint-Cyran, le danger de la fréquentation des méchants est assimilé, comme dans Plutarque, au danger que présente une maladie contagieuse : « Il y a comme un air co/i/^'/j'/ei/x caché dans Tesprit des méchants qui se communique plus insensiblement aux âmes que celui des corps infectés de peste ne se communique à ceux qui s'en approchent. »

Cette contagion du vice, résultant des mauvais exemples, est encore activée par la malice de ceux qui les donnent. L'homme qui est corrompu cherche à corrompre les autres ; la femme qui a de mauvaises mœurs prend un malin plaiisr à rendre semblable à elle la femme* honnéte~qûrâ l'Imprudence de la fréquenter. Il lui est pénible de se sentir méprisable, et il lui semble qu'elle porte plus facilement sa honte si elle la partage avec d'autres. Le mal a une force effrayante de propagande, tant l'homme pervers cherche à répandre sa perversité ; c'est là un fait d'observation, que les magistrats ont bien souvent l'occasion de constater dans les affaires criminelles. Lorsqu'un crime est commis par plusieurs accusés, il n'est pas rare de rencontrer un chef de bande, un meneur qui entraîne des complices à sa suite. La force publique arrête souvent de vieux récidivistes, qui voyagent avec des jeunes gens qu'ils ont dépravés. Dans une pension même, ne suffit-il pas de quelques mauvais sujets pour pervertir un grand nombre d'élèves? Les coupables éprouvent un méchant plaisir à se faire des complices et les malheureux aiment à se donner des compagnons de misère (1).

(1) Bossuet, Élévations sw" les myslh^es, 23o semaine, 5^ élévation; Plutarque, Vie deDenys.

Môme sur les hommes adultes l'exemple est contagieux. Ne voit-on pas les exemples des villes se communiquer aux campagnes et ceux donnés par les classes supérieures imités par le peuple? Bien avant Massillon, Euripide, Cicéron, Sénèque, avaient signalé cette tendance du peuple à imiter les grands : u C'est des nobles maisons que ce fléau (l'adultère) a commencé à se répandre parmi les femmes ; car lorsque les grands commettent des actions honteuses, elles doivent assurément paraître honnêtes aux autres. » {Hippolyte,) Dans le § 14 du livre III des Lois^ Cicéron s'exprime en ces termes : « Quoique les fautes des premiers de l'État soient déjà par elles-mêmes un grand mal, leur plus grand mal est qu'elles ont de nombreux imitateurs. Vous pouvez voir, si vous voulez interroger le passé, que tels ont été les principaux de la cité telle a été la cité elle-même ; et que toute altération qui s'est opérée dans les mœurs des premiers citoyens a été suivie d'une altération pareille dans celles du peuple... Aussi, les grands qui ont des vices sont d'autant plus funestes à la république que non seulement eux-mêmes ont contracté ces vices, mais qu'ils les répandent dans la cité; non seulement ils nuisent parce qu'ils sont corrompus, mais parce qu'ils corrompent ; et leur exemple fait plus de mal que leur faute. »

Ces judicieuses réflexions sont confirmées par l'histoire. Sous les anciennes monarchies, l'exemple du souverain avait une influence immense, tant il trouvait d'imitateurs à la cour et à la ville. C'est ainsi que les scandales donnés par Louis XIV ont puissamment contribué à la corruption de la France et par suite à sa décadence, parce que la cour imitait le roi et qu'elle était à son tour imitée par la bourgeoisie. Les désordres du régent eurent aussi des imitateurs, « à tel point que l'inceste, présumé dans l'alcôve royale, fit naître, assure-t-on, des incestes réels dans une société dépravée parfois jusqu'à l'infamie » (i). A l'époque de la Révolution, les massacres de septembre se reproduisirent en province par esprit d'imitation. De nos jours, Paris donne le ton à la province, qui prend volontiers ses modes, son esprit et son langage. On peut même dire que l'imitation de Paris se fait sentir jusque chez les nations voisines.

Les formes spéciales que prend la criminalité se communiquent de même. C'est ainsi que l'emploi du vitriol et le dépe-

(1) Baudrillart, Histoire du lujce, t. IV, p. 250.

îli LE CRIME ET LA PEINE

cage des cadavres des victimes se sont généralisés en France,

dans ces défriiôfès années? En 1870, dans larrondissement d'Arles, j'eus à instruire une affaire criminelle contre une jeune fille de Saint-Rémy, qui avait jeté du vitriol au visage de son amant infidèle ; elle Tavait rendu aveugle. « Aujourd hui, dit-elle, dans son interrogatoire, aucune fille ne voudra l'épouser, mais moi je le veux, je Taime plus que jamais, je veux l'épouser et je l'entourerai de tant de soins que je le rendrai encore heureux. » Depuis lors, par suite de verdicts d'acquittement trop nombreux, ce genre d'attentat s'est répandu en Provence et dans le reste de la France. Ce n'est point, on le voit, une idée parisienne, comme on l'a écrit, mise en circulation par le crime de la femme Gras en 1875.

On sait aussi combien sont devenus fréquents, après l'assassinat, les dépeçages des victimes ; à Marseille, il y en a eu deux à peu d'intervalle.

A l'audience correctionnelle, j'ai fait souvent l'expérience de la force du penchant d'imitation. Lorsqu'un prévenu outrage les magistrats (ce qui se voit aujourd'hui beaucoup plus souvénl; (][u'autre7oïs),' si cet outrage n'estpas réprimé immédiatement, si les magistrats trop indulgents se contentent de faire sortir le prévenu, le lendemain et les jours suivants les mêmes outrages se reproduisent de la part d'autres prévenus. Mais, si au premier outrage une peine est prononcée, les prévenus rentrent dans l'ordre, ce qui prouve, contrairement à l'opinion de M. E. de Girardin, de M. le D' Despine et de H. Spencer, que la peine exerce une intimidation réelle sur les prévenus.

Un illustre jurisconsulte a fait ressortir avec beaucoup de sagacité la nécessité qui s'impose à la justice, de punir sévèrement celui qui, le premier, commet un crime par un procédé nouveau, afin d'arrêter les imitateurs. « Celui, dit-il, qui commet le premier dans un État quelque crime nuisible par sa contagion, et qui l'enseigne pour ainsi dire aux autres par son exemple, pèche avec plus d'effronterie que celui qui se laisse entraîner au crime par le torrent. » (Puffendorf, 1. VIII, ch. m, § 22.)

Si les doubles suicides par amour sont aujourd'hui devenus fréqU(!ïÏÏsi"c'^ésl; encore à resprîtTîmîtatîon qu'il faut l'attribuer, à cette sorte de contagion qui résulte, pour des esprits surexcités par la passion ou affaiblis par la débauche, de la lecture de drames analogues. J'ai vu des jeunes filles, à la suite d'un amour

uigmzea oy '\^jOOV|?Iv^

contrarié, s'asphyxier en robe blanche et la couronne de mariée sur la tête, parce qu'elles avaient lu le récit émouvant d'un suicide accompli dans les mômes circonstances. Si on voit peu de paysannes se tuer à la suite d'un chagrin d'amour, c'est parce qu elles usent peu de romans. Si, au contraire, ces suicides sont plus fréquents chez les ouvrières ou dans les classes élevées, c'est à la lecture des romans ou à la représentation des drames qu'il faut l'attribuer. On sait que la publication de Werther fut suivie d'une véritable épidémie de suicides. Tout dernièrement à Aix, un jeune homme et une jeune fille dont l'amour était contrarié par les parents, se sont donné la mort ; on a trouvé sur la table de la chambre du jeune homme une gravure représentant un double suicide accompli à la suite de la môme contrariété.

Les mauvaises lectures font un mal immense sur les jeunes gens, parce qu'ils sont très portés à imiter les héros de roman ou de théâtre, surtout quand le livre ou le drame embellissent le vice (1). A combien de romans et de pièces de théâtre ne pourraiton pas appliquer ces paroles de Phèdre: « Odieuses paroles; feime la bouche, ne me fais plus entendre ce honteux langage. . . mon âme n'en a été que trop remuée. . . mais si ton langage embellit à ce point la honte, je tomberai dans l'abîme que je fuis. » (Euripide.) Aussi, les romanciers et les auteurs dramatiques qui n'ignorent pas l'action fâcheuse pouvant résulter du livre ou du drame sur l'esprit des jeunes gens et surtout sur celui des jeune filles, sont-ils les premiers à leur en déconseiller la lecture ou l'audition. «Une honnête fille, dit J.-J. Rousseau, ne lit point de livres d'amour; que celle qui lira celui-ci, malgré son titre, ne se plaigne point du mal qu'il lui aura fait ; elle ment. Le mal était fait d'avance ; elle n'a plus rien à risquer. » (2* préface de la Nouvelle Héloïse.) Dans la préface de la Princesse Georges,

(1) Parmi les romanciers qui ont troublé l'imagination des jeunes générations modernes, comment ne pas citer Balzac et George Sand : Balzac qui a enivré les jeunes gens de rêves de richesses, de plaisir et'cTê'puîssance; G. Sand, qui a grisé les jeunes femmes de rêves d'amour, d'adultère. Dans les Réfractaires de Jules Vallès qui a été mêlé aux événements de la Commune, on trouve, au 'cliapïlrè' ayant 'pour titre le^ Yjntimp.s du Mjore, l'aveu de Tinfluence funeste que Balzac a exercée sur lui et ses camaiiuTesr'Parmi les romanciers qui ont aussi gâté le coeur et l'esprit de la jeunesse, comment ne pas comprendre les écrivains, qui, faisant de l'histoire un roman, ont poétisé les liommes de la terreur ? Qui pourra dire combien leur glorification a fait de fanatiques, de révolutionnaires, d'émeutiers, et même de criminels ! Lorsque Pépin et Alibaud, complices de Fieschi, furent arrêté^ on trouva à leur domicile les œuvres de Saiut-Just. (Séances et travaux de l^ Académie des sciences morales f 1855, août, sept. p. 224,227.)

M. Alexandre Dumas, réfutant comme toujours avec esprit le reproche d'immoralité, qui lui était adressé au sujet d'une Visite de noces, s'exprime ainsi: «Le théâtre, étant la peinture ou la satire des passions et des mœurs, ne peut jamais être qu'immoral. . . Tu n'y as pas mené ta fille, tu as eu raison. . . Il y a une nudité qu'il ne faut pas mettre sous tous les regards. » L'enfant ne peut sans danger ni tout lire, ni tout voir, ni tout entendre ; l'ignorance du mal est la meilleure sauvegarde de sa moralité. L'automate, qui est en chacun de nous, suivant la profonde observation de Pascal, est particulièrement incliné chez l'enfant à reproduire les actes dont la peinture l'a ému. C'est pourquoi Platon ne croyait pas qu'on pût conter indiflféremment toute sorte de fables aux enfants, et trouvait dangereux pour leur moralité les récits des actions criminelles, que les poètes attribuaient aux Dieux, parce qu'ils pouvaient servir d'exemples et d'excuses. (La République, 1. III.)

Ce double danger, qui peut résulter, pour les jeunes gens, des mauvais livres qui peignent le vice avec complaisance, je l'ai constaté plusieurs fois chez des accusés (1). Tout dernièrement j'ai entendu un accusé répondre à une question qui lui était adressée sur ses lectures: « J'ai beaucoup trop lu! » Les lectures en effet, par les images qu'elles éveillent et qu'elles impriment à l'esprit, inclinent la volonté à la reproduction des actes dépeints, et en outre elles fournissent des excuses au vice ; elles peuvent, en un mot, gâter la volonté et l'entendement d'un lecteur « à qui la nature n'aurait point fait d'ailleurs un esprit faux, ou donné un cœur mauvais. , . la lecture trop fréquente des méchants livres n'étant pas moins nuisible que la conversation des méchants hommes ». {Vie de Descartes, par Baillet.)

A voir les parents conduire leurs enfants à des cafés-concerts et à des théâtres où se chantent des chansons obscènes et où

(1) Mes collègues, présidents d'assises, m'ont dit TaToir aussi souvent constaté. On ra également observé sur de jeunes assassins, jugés récemment à Paris, sur Morisset, Lemaitre, etc. (V. Annales d'hygiène et de médecine léff aie , 1881, p. 342; Aubry, la Contagion du meurtre^ p. 73.) Dans rafTaire Gouffé, on a aussi constaté que la lecture des romans avait beaucoup contribué à la dépravation de la fille Bompard. Troppmann « avoua à l'abbé Crozes que la cause de sa profonde démoralisation était la lecture des romans. A force de vivre dans ce monde imaginaire, il avait perdu la notion du juste, de l'hoonéte, et s'était pris d'une belle passion pour ces héros du bagne qui se refont une virginité eu semant des bienfaits autour d'eux, avec les dépouilles de leurs victimes, et qui meurent administrateurs d'un bureau de bienfaisance* après s'être créé des rentes en jouant du couteau ou du poison m. {Souvenirs de la Petite et de la Grande Roquette, t. U, p. 228.) ^

jigitized by VjOOQ IC

se jouent des pièces licencieuses, il est évident qu'ils ne se rendent aucun compte du penchant qu'ont les enfants à imiter ce qu'ils voient, et par suite des dangers quïls font courir à leur moralité. Quelques peuples anciens s'en rendaient mieux compte; ainsi, les habitants de Marseille autrefois interdisaient les pièces de théâtre roulant sur des sujets immoraux, « de peur que l'habitude de voir ces sujets offerts en spectacle ne donnât le désir de les imiter (1) ». (Valère Maxime, 1. II, § 6.) Ces pièces de théâtre peuvent être inoffensives pour les hommes et dangereuses pour les enfants, parce que, au moment où l'âme se forme, comme au moment où le corps se développe, toutes les influences qui s'exercent sur elle doivent être saines et bienfaisantes. Il faut à l'âme du jeune homme, comme à son corps, une atmosphère pure, afin qu'elle puisse grandir en pureté, en bonté et en courage.

Rien n'est plus salutaire, plus fortifiant que la peinture du beau et du bien, que le récit de belles actions, que la vie d'un homme de cœur. L'éducation morale se fait plus parles exemples que par les préceptes. La biographie d'un héros de l'antiquité ou d'un saint chrétien agit plus efficacement sur l'âme de l'enfant que la lecture d'un traité de morale. Les enfants et même les hommes ont besoin de se proposer des modèles. Dans la famille, à l'école, au régiment, dans la société, c'est en leur présentant des modèles qu'on agit sur les enfants, les soldats et les hommes. Si les lettres contribuent plus que les sciences au développement des beaux sentiments, â la formation du caractère, c'est surtout par l'étude de la vie des grands hommes, par le récit de leurs actions. Les images des héros et des saints soulèvent l'humanité et lui font imiter leurs vertus. « Combien d'images de grands hommes, dit Cicéron, nous ont été laissées par les écrivains grecs et latins, moins comme objet d'admiration que comme modèles ! Je les ai toujours eues devant les yeux quand j'administrais la république , et je n'avais qu'à penser à ces illustres personnages, pour régler sur cette idée mon âme et mon esprit (2). » [Plaidoyer pour Archias, VI.)

(1 ) Cette austérité de mœurs fit place plus tard à une grande corruption, après la prise de Marseille par César. Pour désigner un homme efféminé, ou disait : « il irient de Marseille », et pour nommer les mauvaises mœurs on disait : massilienses mores,

(2) n Songe combien les bons exemples serrent Thumanité et reconnais que le souvenir des grands hommes ne proflte pas moins que leur présence. » {Senèque, lettre GII.)

C'est pour répondre à ce besoin de modèles, que les anciens ont écrit la Vie des hommes illustres^ et que les chrétiens ont composé la Vie des saints, Y Imitation de Jésus-Christ et Vlmitation de la Sainte Vierge. La grande transformation morale que le christianisme a opérée dans le monde, est surtout le résultat des exemples que le Christ a donnés; c'est ainsi qu'après avoir lavé les pieds à ses disciples, il leur dit : « Je vous ai donné l'exemple, afin que ce que j'ai fait à votre égard, vous le fassiez aussi.» (Saint Jean, ch. xm, 14.) Si ses disciples, aujourd'hui encore, vont évangéliserles sauvages au péril de leur vie, élèvent les enfants, soignent les malades, c'est pour imiter leur divin modèle. C'est cette imitation qui suscite les grandes vertus chrétiennes (1). C'est cette imitation que les apôtres, les prédicateurs ne cessent d'enseigner. Lorsqu'il écrit aux Thessaloniciens, saint Paul les félicite d'être devenus \q^ imitateurs du Seigneur \ lorsqu'il s'adresse aux Éphésiens, il leur dit: « Soyez les imitateurs de Dieu {2). n

Les médecins, qui se rendent compte de la puissance des bons et des mauvais exemples, voudraient avec raison qu'on n'étalât pas dans les journaux le tableau des infirmités morales, des suicides et des crimes; ils sont effrayés du danger que présente cette piïBIîcïï?7pôur les esprits faibles, malades, qui sont dans la société (car tous les fous ne sont pas dans les asiles), pour les jeunes gens et les femmes nerveuses. Los détails donnés sur l'exécution des suicides, des crimes, frappent l'imagination et peuvent éveiller l'esprit d'imitation. Cette publicité présente, en outre, le très grave inconvénient d'enseigner des procédés d'exécution d'actes criminels. J'ai observé que notamment dans les affaires d'assassinat, d'infanticide, d'avortement et de fabrication

(1) Voici, à rappui de ces connidératioDg, ud fait que je tiens d*uD de mes collègues : Sa fille aluée, qu'il songeait à marier, lui exprima son intention de se faire religieuse, pour soigner les malades, et lui demanda Tautorisation d'aller tous les matins à un hôpital voisin où étaient soignées les maladies les plus répugnantes. Le père y consentit, dans l'espoir que le spectacle qu'elle y trouverait viendrait refroidir l'ardeur d'une vocation qui lui souriait peu. Vain espoir! après avoir passé sa matinée à l'hôpital, la jeune fille revenait toi\jours plus heureuse, plus décidée. De plus en plus étonné de sa persévérance, le conseiller demanda à sa fille où elle puisait cette soif de dévouement: «Dans V Imitation deJ.'Christ»^ répondit la jeune fille.

(2) Platon aussi faisait de la vertu une imitation de Dieu, et Kant voyait dans Timitation de Thomme-Dicu type, modèle de l'humanité, le plus sûr moyen de s'élever à la perfection morale. {La Religion dans les limites de la raison^ traduction Trullard, p. 87 et suiv.) «Soyons des dieux I s'écriait aussi Bossucl. U nous le permet par Timitatiou de s:i sainteté. » {Sermon sur la Nativité.)

Page 1