CHAPITRE XIII
Aux passions, qui sont à toutes les époques les causes principales de la criminalité, je crois nécessaire d'ajouter deux causes toutes modernes, le paradoxe et la politique. Assurément, à d'autres époques, même dans Tantiquité, il y a eu des sophistes et des politiciens, vivant de la politique, de la fraude, de la corruption électorale et de leurs théories paradoxales. Mais jamais le sophisme et la politique n'avaient exercé une action plus funeste sur les actions humaines.
... Quel temps fut jamais plus fertile
en sophistes et en politiciens?
Le grime et le paradoxe. — A force de raisonner et de déraisonner, d'analyser et de décomposer, on a tout nié, vérités religieuses, vérités morales, vérités économiques et sociales. On a dit, à une autre époque, qu'en France l'esprit court les rues; n'est-ce pas aujourd'hui le paradoxe qui alimente souvent les livres, les revues et les journaux ? Sans doute, les hommes d'esprit ne manquent pas plus aujourd'hui qu'autrefois ; mais le nombre des esprits sensés et justes est-il le même? Ne semble-t-il pas que dans les sciences morales et philosophiques on a remplacé la recherche de la vérité par la recherche de la nouveauté? « 11 est des temps, et tel est le nôtre, où les vérités simples, les idées justes ne suffisent pas pour éveiller l'attention des hommes; on se jette alors dans les propositions outrées, le paradoxe s'introduit partout (1). » Toute hypothèse nouvelle est accueillie avec engouement, par cela seul qu'elle prend le contrepied d'une croyance traditionnelle. Les vérités morales paraissent h quelques esprits raffinés fades et banales ; elles sont si vieilles ! Combien un paradoxe nouveau est plus
(l) Flourens, la Psychologie comparée^ page 84.
piquant! Combien surtout ont plus d'attrait les hypothèses scientiOques, qui rabaissent Thomme ! Elles sont contredites par les faits impartialement 'observés et sainement interprétés ; elles ébranlent. les fondements de la morale et du droit criminel; la conscience de Thumanité les repousse ; la raison est effrayée des ruines qu'elles préparent. Qu'importe à ces novateurs! La société se tirera d'affaire comme elle pourra. Périsse la société plutôt que leurs hypothèses !
A quoi tient ce dédain des vérités morales ? D'où vient cette passion du paradoxe ? Faut-il y voir un caractère propre aux civilisations avancées ? Ce besoin vient-il d'un goût plus prononcé que jamais pour le changement? Sommes-nous comme les Athéniens, « qui ne passaient tout leur temps qu'à dire ou à entendre dire quelque chose de nouveau » (1)?
Les nouvelles théories qui veulent tout démolir, reprochent aux vieilles croyances spiritualistes leur rapport avec le sens commun; comme si une théorie n'ayant pas le sens commun et révoltant la conscience se recommandait par cela même à l'adhésion des savants. Elles n'hésitent pas, elles, à se mettre en contradiction avec la conscience, lorsqu'elles prétendent que M on naît criminel comme on naît poète, » que « le coupable c'est le juge, » que « la Société en quelque sorte prépare les crimes et que le criminel n'est que l'instrument qui les exécute, » que « la plus noble, la plus sainte des inspirations du savant est de délivrer le délinquant de la flétrissure, de l'ignominie de son crime, » etc., etc. Ces paradoxes ne nous conduisent pas seulement au nihilisme en morale, comme en politique, mais, en appelant bien ce qui est mal et mal ce qui est bien, ils pervertissent la conscience publique. Dès lors, n'est-il pas à craindre que le sens moral s'altère en même temps que le sens commun^ et qu'après avoir semé le désordre dans les esprits et les consciences les novateurs ne récoltent le désordre dans les mœurs publiques et... dans la rue?
On a contesté cette influence des idées sur les actions. A toutes les époques, lorsque des novateurs téméraires ont voulu détruire une croyance nécessaire à la vie morale de l'humanité, ils ont toujours essayé de rassurer l'opinion, en prétendant que leurs théories restaient dans les livres, qu'elles n'étaient pas faites
(1) Actes des Apôtres, ch. xvii, 2i.
pour le valgaîre, et qu'elles n'exerçaient aucune influence sur les actions humaines. « L'athéisme, disait d'Holbach, ainsi que la philosophie et toutes les sciences profondes et abstraites n'est point fait pour le vulgaire, ni même pour le plus grand nombre des hommes... D'ailleurs, nous dirons avec Hobbes qu'on ne peut faire aucun mal aux hommes en leur proposant ses idées... Nul ouvrage ne peut être dangereux, môme s'il contenait des principes évidemment contrairesà l'expérence et au bon sens. Que résulterait-il, en effet, d'un ouvrage qui nous dirait aujourd'hui que le soleil n'est pas lumineux, que le parricide est légitime, que le vol est permis, que l'adultère n'est point un crime ?. . , Ce ne sont point des maximes qui déterminent les hommes (1). »La Mettrie tenait aussi le même langage : <c Les matérialistes, disait-il, ont beau prouver que l'homme n'est qu'une machine, le peuple n'en croira jamais rien. Ainsi, chansons pour la multitude que tous nos écrits, raisonnements frivoles pour qui n'est pas préparé à en recevoir le germe... Nos hypothèses sont sans danger... Les vérités philosophiques ne sont que des systèmes où chacun peut prendre son parti, parce que le pour n'est pas plus démontré que le contre. Ce ne sont que des hypothèses sans influence sur la pratique. J'ai cru prouver que les remords sont des préjugés de l'éducation, et que l'homme est une machine qu'un fatalisme absolu gouverne impérieusement; j'ai pu me tromper, je veux le croire; mais supposé, comme je le pense sincèrement, que cela soit philosophiquement vrai, qu'importe ? Toutes ces questions peuvent être mises dans la classe du point mathématique, qui n'existe que dans la tête des géomètres et de tant de problèmes de géométrie et d'algèbre, dont la solution claire et idéale montre toute la force de l'esprit humain ; force qui n'est point ennemie des lois, théorie innocente et de pure curiosité (2). »
De nos jours, M. le D' Lombroso invoque les mêmes raisons que d'Holbach et La Mettrie, pour justifier sa théorie des dangers qu'elle présente : « Les doctrines, dit-il, restent dans les livres, les faits poursuivent leur cours. La chose, hélas ! n'est que trop prouvée (3) 1 »
n est vrai, et cela est fort heureux, que l'humanité ne forme
(1) Système de la nature, t. II, ch. xiii ; 1. 1, ch. xiv.
(2) OEavres philosophiques de La Mettrie, Discours préliminaire^ 1. 1, p. 18.
(3) Préface de V Homme cHminel, p. 20.
pas ses croyances sur de simples lectures ; elle serait obligée d'en changer trop souvent, si elle les puisait dans les systèmes philosophiques ou les hypothèses dites scientifiques. C'est dans son cœur et dans sa raison qu'elle trouve les croyances nécessaires à sa vie morale. Mais est-il vrai qu'il n'y a pas de théories dangereuses, que ces théories restent toujours dans les livres, qu'elles n'en sortent pas pour exciter les mauvaises passions et servir môme d'excuses aux crimes ?
n suffit de jeter un rapide coup d'œll sur l'histoire pour voir combien de crimes ont été provoqués par des théories fausses. Est-ce que, à l'époque des guerres de religion, beaucoup d'assassinats n'ont pas été déterminés par cette fausse maxime que la fin justifie les moyens? Est-ce que les sophismes do d'Holbach, d'Helvétius, de La Mettrie, de Diderot et de J.-J. Rousseau n'ont pas exercé une influence détestable sur les hommes de 1793 qui ont compromis l'œuvre bienfaisante de l'Assemblée constituante? L'influence de ces théoriciens sur les crimes de la Terreur est si évidente que, suivant la juste observation de La Harpe, on peut faire l'application exacte et continuelle de chaque genre de sophisme à chaque genre de crime (1). N'avons-nous pas constaté de nos jours le danger des théories qui nient Dieu, le devoir et la propriété, lorsque, pendant la Commune et dans les réunions qui l'ont préparée, nous avons vu l'athéisme associé à la glorification des crimes de 1793 et le matérialisme uni au communisme ? Les philosophes et les avocats, qui avaient cru d'abord à l'innocuité de ces théories, n'ont-ils pas été obligés de reconnaître leur erreur? « J'ai toujours, disait M. Jules Favre, considéré ces choses comme étant matière à déclamation, mais comme n'étant pas socialement dangereuses; je me trompais (2). »
Veut-on voir par un exemple l'influence déplorable exercée par les sophismes sur les esprits peu éclairés ? Il y a quelques mois à peine, à la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, nous avons eu à juger pour vol qualifié et tentative de meurtre un
(1) Réfulalion du livre de l'Esprit, p. 102.
(2) Enquête parlementaire sur le 18 mars, — Pendant longtemps on avait aussi, en Allemagne, considéré comme inoffensives les théories de Hegel, du D' Bachner, de Strauss et on s^aperçoit aigourd'hui que « les idées des philosophes sont lentement descendues sur les foules houleuses et ils comptent aujourd'hui, jusque dans les faubourgs des grandes villes, poar arrière-disciples des démagogues en manche de chemise et en tablier de cuir, qui ont juré Teffondrement et la ruine de toutes les institutions sociales. » (Bourdeau, Revue des Deux Mondes, i^' mars 1891.)
jeune accusé qui a été poussé au crime par un sophisme de J.-J. Rousseau. Le nommé Clarenson, âgé de trente ans environ, déjà condamné plusieurs fois, fut surpris dans une maison à Marseille au moment où il essayait de fracturer la porte d'un appartement. Poursuivi par des locataires, il prit la fuite après avoir tiré un coup de revolver sur un agent qui voulait le saisir ; il fallut le concours de plusieiu*s agents et de plusieurs citoyens pour rarréter. Son interrogatoire par le commissaire de police et le juge d'instruction ne donna lieu à aucune observation particulière; l'aflfaîre fut renvoyée devant la chambre des mises en accusation et l'accusé fut transféré à Aix. Dans la maison d'arrôt de cette ville, Tétat mental de l'accusé éveilla l'attention de la justice; j'allai le visiter, je l'interrogeai sur les crimes qu'il avait commis et voici les singulières réponses qu il me lit avec une grande animation. «Je ne suis pas un voleur Je suisun rgsritutionnuire (1) ! J'ai voulu reprendre ce qui avait été volé. La terre et les produits de la terre sont à tous. Les gouvernements commettent une iniquité en protégeant la propriété individuelle; les lois qui la consacrent sont contraires au droit naturel, elles sont sans valeur, parce qu'elles ne sont inspirées que par l'intérêt de quelques-uns et le caprice du législateur. On prétend que la propriété est sacrée, que le vol est injuste. C'est par l'éducation que les intéressés ont fait pénétrer ce préjugé dans les esprits; c'est la bourgeoisie qui vole le peuple en lui enlevant le produit de son travail, et c'est elle qui veut faire croire qu'on la vole, lorsqu'on lui reprend ce quelle a volé. — Quels sont les livres qui vous ont inspiré ces idées ! N'avez-vous pas lu J.J. Rousseau? — Oui monsieur, me répondit alors l'accusé avec enthousiasme, je lis encore en ce moment son discours sur r origine de Vinégalité parmi les hommes] quel beau livre! C'était un vrai socialiste, J. -J.Rousseau, comme Jésus-Christ, comme Robespierre! » A ce moment, l'accusé me demande avec vivacité si je ne suis pas un bourgeois. A la pensée qu'il peut être en présence d'un bourgeois^ son visage prend une expression violente de colère
(1) G*est Babœuf qui me parait avoir déYelot>pé le premier ce sophisme : que '< tout mouvement, toute opération qui effectuerait déjà, ne fût-ce que partiellement, le dégorgement de ceux qui ont trop, au profit de ceux qui n'ont pas assez, ne serait point un brigandage, ce serait un commencement de retour à la justice et au véritable bon ordre. »(Les Philosophes du XK///««èc/e,par La Harpe, II, p. 265.) A la suite de ce passage, Babœuf invoque l'autorité de Diderot, « notre principal précurseur, notre Diderot. » La Harpe fait observer que le dégorgement se traduit par l'égorgement.
et de mépris. Pour le calmer, je m'empresse de lai répondre que je suis un ami du peuple. Alors il s'apaise, reprend ses explicalions et me déclare qu'il saura mourir pour la défense de ses idées. — Ne feriez-vous pas mieux, lui dis-je alors, de renoncer à ces idées et de songer à votre mère que vous rendez malheureuse ? — Oui, répondit-il, j'ai pour ma mère un amour profond, mais mon devoir est de faire taire cet amour. Il faut aussi que ma mère sache s'élever à la hauteur de ma mission et prendre des sentiments stoïqties. Quant à moi, j'accepterai la mort avec résignation. Il est trop dur de vivre sur cette terre couverte d'iniquités. Le spectacle de ces iniquités est pour moi intolérable. » A ce moment le gardien-chef me fait connaître qu'en effet Taccusé a essayé l'avant-veille de se donner la mort. Les réponses de l'accusé et la tentative de suicide dénotaient • évidemment un trouble mental, qui ne permettait pas de le faire comparaître devant la cour d'assises, où il avait été renvoyé par la chambre d'accusation. Il fut placé dans un asile. Au bout de quelques mois, il parut revenir à la santé et demanda à passer devant la cour d'assises pour purger l'accusation. Contrairement à l'avis de sept médecins aliénistes, et malgré l'abandon de l'accusation par le ministère public, le jury déclara l'accusé responsable. — Cet accusé n'est pas le seul restitutionnaire qui ait comparu devant la justice. Plusieurs autres ont été jugés aussi par le tribunal correctionnel de la Seine.
Quelle influence détestable exercent aussi les écrivains qui ne cessent d'attaquer la société, V infâme capital, les prétendus exploiteurs du peuple, qui injurient et calomnient sans cesse les bourgeois^ les cléricauxy les patrons et rejettent sur la société la responsabilité de la pauvreté et des souffrances de la population ouvrière! Veut-on se rendre compte de l'intensité de la haine que ces sophismes allument contre la société? Qu'on lise les journaux publiés par les anarchistes, les blanquistes, les possibilistes, les nihiUstes, les socialistes; qu'on relise, dans les procès-verbaux de la commission d'enquête, l'histoire trop oubliée de la Commune. Lorsque Millière fut exécuté, le capitaine lui ayant dit : « Vous détestez la société ! » Millière s'écria : Oh ! oui, je la hais, cette société I » Les dernières paroles de Tony Moilin adressées à sa femme ont été celles-ci : « Tu élèveras notre enfant dans la haine de ceux que j'ai combattus. » Cette haine contre la société allait si loin, qu'elle supprimait le
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patriotisme. Un grand nombre de communistes ont refusé de se battre, en 1870-1871, parce qu'ils voulaient se réserver pour les « Prussiens de Tîntérieur », c'est-à-dire contre Farmée française, les bourgeois et les patrons. « Ils avaient, dit le général Trochu, la mission de proclamer la guerre à outrance, d'exprimer la haine la plus violente contre les Prussiens; mais en fait ils ne devaient pas combattre. » {Une Page cT histoire contemporaine, p. 147.)
Cette haine contre la société, la bourgeoisie, le clergé, Farmée et la magistrature a-t-elle diminué? Hélas I non; dans les réunions publiques, dans les journaux, les excitations au meurtre et au pillage se produisent sous toutes les formes. Â l'occasion d'une poursuite exercée devant la Cour de Lyon, j'ai lu dans un journal anarchiste celte excitation vraiment infernale adressée aux filles du peuple placées au service des familles bourgeoises : « Vengezvous, en dépravant les enfants de vos maUres ! » Pendant plusieurs mois l'avocat générai, qui avaifrêquis contre les anarchistes, n'a pu sortir dans les rues de Lyon sans être suivi à distance et protégé par des agents de la sûreté contre des révolutionnaires qui avaient voté sa mort. A plusieurs reprises, lorsque des bombes furent jetées au théâtre Bellecour, lorsqu'on essaya de faire sauter une porte du palais de justice de Lyon, une grande inquiétude se répandît dans toute la ville.
Ces haines furieuses, ft peine contenues par la force publique en temps normal, qui ne révent que vengeance, pillage,incendie, par qui sont-elles excitées, entretenues? N'est-ce pas par les sophistes qui glorifient les émeutes, excusent les crimes de 1793 et tentent de réhabiliter l'assassinat ? N'est-ce pas par les démagogues athées et matérialistes qui trompent le peuple, le flattent, l'excitent sans cesse, sauf ensuite à l'abandonner au jour du danger (l)î N'est-ce pas par ces orateurs de réunions publiques qui cherchent la notoriété, en vue d'un mandat électif, par des attaques violentes contre la propriété et la religion? Il y a quelques années, aux environs de Lyon, à la suite d'une réunion publique, où il avait entendu un orateur dénoncer avec violence l'oppression des patrons, un jeune ouvrier prit un revolver et alla le décharger sur un patron.
(1) a La plus grande partie des principaui coupables nous a échappé; nous n^avoDS guère que quinze membres de la commune sur quatre-vingt-dix. » [Enquête parlementaire sur le 18 mare^ déposition du colonel Gaillard.)
On voit par ces exemples que je pourrais multiplier combien les mauvaises doctrines conduisent facilement aux mauvaises actions. Qu'on ne dise donc plus que les sophismes sont sans danger. Qu'on ne répète pas avec d'Holbach qu*on rira de l'écrivain qui veut réhabiliter l'adultère, le vol et d'autres crimes. Sans doute, l'homme sensé en rit ou plutôt s'indigne de son audace et de sa perversité ; mais combien y a-t-il d'hommes sensés à l'abri du sophisme? Est-ce que les jeunes ouvriers ne se laissent pas griser par des théories absurdes? Est-ce que ceux qui souffrent ne sont pas portés à jalouser et à haïr les riches ? Est-ce que les jeunes femmes, qui lisent beaucoup de romans où l'adultère est poétisé, ne perdent pas leur répugnance pour l'adultère?
Croire, comme le fait La Mettrie, que la solution d'un problème moral, d'une question sociale est aussi indifférente à Tordre public que la solution d'un problème de géométrie, c'est oublier la différence qui existe entre ces divers ordres de problèmes. Un problème de géométrie n'intéresse ni les mœurs publiques, ni Tordre social. Il n'en est pas de môme d'un problème moral, d'une question sociale.
Puisque les sophismes peuvent faire des voleurs et des assassins, il me semble que tout écrivain qui écrit sur les questions morales et sociales doit les traiter avec une extrême prudence. C'est pour lui un devoir de songer aux conséquences déplorables qu'une erreur de raisonnement peut produire. Qu'importe que ces conséquences ne soient pas dans sa volonté, si elles découlent logiquement des prémisses qu'il a posées! Le philosophe ne peut donc pas se désintéresser des suites de ses doctrines; il doit se demander si elles seront utiles à la société, si elles augmenteront la foi au devoir. Si les conséquences de ses doctrines sont mauvaises pour la moralité publique et pour Tordre social, il doit voir là un signe d'erreur. « Un bon arbre, ditTÉvangile, ne peut produire de mauvais fruits et un mauvais ne peut en produire de bons... Peut-on cueillir des raisins sur des épines ou des figues sur des ronces ? » Si le déterminisme, par exemple, détruit la responsabilité morale, supprime la honte du crime et, par suite, désarme Thomme contre les mauvaises passions, est-ce que la considération de ces funestes conséquences ne doit pas inspirer des doutes aux déterministes sur la vérité de leurs théories? Est-ce qu'une doctrine peut être vraie lorsqu'elle
est si favorable à Timmoralité, lorsqu'elle sert d'excuse à tous les vices et de justification à tous les crimes?
Enfin, lorsqu'il reste encore des doutes sur Texistence de la liberté morale, ces doutes suffisent-ils pour autoriser des écrivains à nuire à la société et à venir en aide aux criminels en les débarrassant de leurs remords? Lorsque la société est en possession d'une croyance universelle qui fait sa force, sa dignité et sa moralité, suffit-il d'une objection contre cette croyance pour adopter une thèse qui soulève encore plus d'objections? Est-ce que le devoir ne commande pas de respecter une croyance qui est nécessaire à Tordre social? Est-ce qu'il est bien utile d'écrire que les criminels sont irresponsables, que la passion à laquelle ils ont cédé est irrésistible? Est-ce qu'il est philosophique de vouloir tout détruire, morale, droit, ordre social, et d'enlever aux hommes les croyances qui leur donnent la force morale, sur l'autorité d'une hypothèse qui est infiniment moins probable que la croyance traditionnelle?
Pourquoi les ouvriers de Paris sont-ils communistes en très grande majorité? Parce que, suivant la forte expression de M. Henry Maret, on leur a enlevé le ciel, sans leur donner la terre. Ne serait-il pas à'îa fois plus philosophique et plus humain, tout en s'eflForçant d'améliorer leur situation matérielle, de leur laisser le ciel, puisqu'on ne peut leur donner la terre? Il me semble que, puisqu'on ne peut supprimer la pauvreté et la souffrance, il serait plus sage de ne pas détruire la consolation que donne l'idée religieuse. Quelle utilité retireront les pauvres des doutes que l'écrivain, le journaliste, l'orateur émettront sur l'existence de Dieu et l'espérance d'une vie future? Quel profit retirera la société de la communication de ces doutes? Ne feraient-ils pas mieux de chercher à les dissiper, en s'éclairant eux-mêmes, que d'en entretenir des ouvriers et des paysans, qui ont besoin de croire pour supporter la vie?
J'admets, si l'on veut, que l'écrivain éprouve l'impérieux besoin d'entretenir le public des doutes qui assiègent sa pensée sur les questions morales. Mais alors, qu'il présente le résultat de ses réflexions au petit nombre de savants que ces questions intéressent, dans une forme et dans un format qui ne s'adressent pas à la foule. Surtout qu'il écrive sans injure contre les hommes dont il ne partage pas les opinions, et respecte les croyances qui nourrissent l'âme humaine de foi, d'espérance et de charité. Pour
éviter toute allusion aux écrivains contemporains, prenez leS philosophes athées et matérialistes du xviii" siècle, d'Holbach par exemple; qu'y trouvez- vous? des violences de langage injustifiables contre les rois, les prêtres, les grands et les riches. I^s rois sont tous des tyrans, les prêtres des imbéciles et des imposteurs, les grands et les riches des corrompus et des égoïstes. Le peuple est représenté comme une victime de la rapacité des riches, des traitants, «qui s'engraissent juridiquement et légalement de la substance du pauvre » ; les scélérats, livrés à la paresse et à la débauche, « n'ont d'autre ressource que de faire la guerre à la société et de se venger par des crimes, soit de la dureté du gouvernement soit de sa négligence» (1). Lorsqu'un écrivain se pare du beau nom de philosophe, est-ce qu'il a besoin de prêcher l'amour des pauvres avec tant de haine contre les riches, et la tolérance avec tant d'intolérance? Est-ce qu'il est bien philosophique d'enseigner la liberté et la fraternité par des excitations directes au massacre des prêtres et des rois (2)?
Qu'on me permette encore une réflexion : lorsqu'un écrivain présente une hypothèse, pourquoi ne la donne-t-il pas pour une hypothèse ? Pourquoi la soutient-il sur un ton dogmatique, comme une vérité démontrée, alors que lui-même, dans son for intérieur, est le premier à en douter? Combien y-a-t-il de faiseurs d'hypothèses réservés dans leurs affirmations? Et lorsqu'un grand esprit a la prudence de présenter une théorie nouvelle hypothétique, avec réserve, ne voit-on pas accourir une foule de disciples qui suppriment les réserves, et présentent l'hypothèse comme une vérité démontrée, en se montrant peu difficiles sur la valeur des preuves? K'est-ce pas ce qui est arrivé pour l'explication du crime par l'atavisme 'MDarwin l'a proposé^, comme une conjecture, avec une réserve extrême (3) ; l'école ita-
(1) Système social, t. H, p. 37.
(2) On trouve des excitations de ce genre dans Diderot et La Mettrie.
« La Nature n'a fait ni serviteur ni maître ;
Je ne veux ni donner ni recevoir des lois. »
Et ses mnins ourdiraient les entrailles du prêtre,
A défaut d'un cordon pour étrangler les rois. (Diderot.)
La Mettrie, après avoir comparé le prince qui savoure à longs traits la tyrannie à un tigre qui aime à déchirer les autres animaux, ajoute : « Je te plains cependant de te repaitre ainsi des calamités publiques ; mais, qui ne plaindrait encore plus un état où il ne se trouverait pas un homme, un homme assez vertueux, pour le délivrer aux dépens même de sa vie, d'un monstre tel que toi ? {Discouî^s sur le bonheur j édition de Berlin, 1775, t. II. p. 113.) — Cependant, Diderot ne refusa pas les bienfaits de Catherine de Russie et La Mettrie ceux de Frédéric II.
(3) De la descendance de l'homme^ 3» édit., p. 149.
Phoal.
lieniie d'anthropologie criminelle n'a pas imité cette réserve. Toute parole étant une semence, tout écrivain a le devoir de ne pas troubler l'esprit, le cœur, la conscience de ses semblables par des injures contre les personnes, par des attaques contre la société, par des doutes sur les questions morales, lorsque ses livres ne s'adressent pas aux savants. Ce devoir est aujourd'hui plus impérieux que jamais. Avec le développement de l'instruction, avec la force de propagande que la petite presse donne aux paradoxes, il est aussi dangereux de jouer avec les sophismes qu'avec les matières explosibles. Les sophismes peuvent faire sauter la société.
Combien, par exemple, n'est-il pas imprudent de dire dans des congrès, des revues, des livres, des brochures, que l'homme n'est pas libre, qu'il n'y a ni bien ni mal, qujî le crime est un phénomène naturel, que la criminalité est fatale? Est-ce qu'il est possible de croire, comme récrit La Mettrie, que c'est « une théorie innocente et de pure curiosité » ? Est-ce qu il est exact de comparer cette qu'estioh à un prohlème de géométrie (1) qui n'intéresse pas la conduite des hommes? Un savant peut écrire en déterministe et agir comme s'il croyait au libre arbitre par une inconséquence qui prouve la fausseté de son système ; mais est-ce qu'il n'est pas à craindre que la plupart des hommes, trouvant une excuse dans le déterminisme pour toutes les passions et tous les vices, n'adoptent une doctrine aussi commode, pour
(1) Plutarque, avec son admirable bon sens, a déjà réfuté ce sophisme qu'une erreur théorique sur une question morale n'a pas plus de conséciueuces fâcheuses sur la conduite des hommes qu'une erreur de géométrie ou de physique : « Si quelqu'un pense que de petits cor^is indivisibles, que l'on appelle atomes, elle vide soient les principes de l'univers, c'est une fausse opinion qu'il a, mais elle ne lui engendre pas d'ulcère, elle ne lui donne pas de flèvre, ni ne lui cause point de douleur qui le tourmente. Et, au contraire, si quelqu'un estime que la richesse soit le bien souverain de l'homme, cette fausseté d'oi>inion a une rouille et vcrm qui lui ronge rànie, qui le transporte hors de soi, et ne le laisse point reposer ; elle le poingt de furieux aiguillons... » Les erreurs sur le vice et la vertu « engendrent plusieurs maladies et plusieurs passions, comme des vers et des teignes, dedans les âmes où elles pénètrent m. {De i a superstition.) Chez les auteurs anciens, on trouve aussi des exemples de coupables cherchant des excuses dans de fausses maximes. Ainsi Philippe, roi de .Macédoine, après chaque meurtre qu'il a^ait commis, avait coutume de répéter cette fausse maxime usitée chez les Grecs : «< Il faut être insensé pour laisser vivre les enfants après avoir tué le père ». [Rhétorique d'Aristote, 1. I, ch. xv, traduction Gros, yt. 201.) Cette fausse maxime existait aussi chez les Seythes, qui la mettaient aussi en pratique en faisant mourir les enfants miUesde ceux qui étaient punis de mort. (Hérodote, IV, § 69.) D'après Épiclètc, les courtisanes de Rome « pour autoriser leur libertinage se servaient des livres de la Hépublique de Platon, à cause que ce philosophe veut que les femmes soient communes ». {Vie d*Epicièle^ par Gilles Boileau, p. 42, le frère du grand poète.)
endormir leur conscience? L'homme qui veut s'écarter du devoir cherche à colorer sa conduite par des sophismes ; il lui en coûte de se reconnaître coupable. Avec quelle avidité il se jette sur le moindre prétexte pour se justifier aux yeux des autres et à ses propres yeux! Il s'efforce de trouver des torts à celui à qui il va nuire, il se grossit des griefs insignifiants, et par mille subtilités il s'efforce de tromper les autres et de se tromper lui-môme. Plus d'une fois, j'ai constaté qu'il cherche des excuses dans le naturalisme, dans les exigences de la nature. Les exigences de la nature, les lois de la nature, la voix de la nature (1) sont volontiers invoquées par un débauché, par un homme colère, vindicatif. Avec quelle satisfaction celui qui est tiraillé entre le devoir et la passion n'accueillera-t-il pas une théorie qui enseigne que la passion est irrésistible, que le devoir est peut-être une illusion et que les actions humaines sont la suite nécessaire du tempérament, de l'hérédité ! Il n'est pas nécessaire d'être versé dans
(1) Oo s.iit quel étrange abus a été fait de ces expressions par les philosophes du XVIII* siècle : « Ecoutez la Nature, s'écrie d'Holbach : 0 vous, dit-elle, qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur dans chaque instant de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité; jouisHcz sans cesse... Ose donc t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe rivale, qui méconnais mes droits. » (Système de la nature, t. Il, ch. xiv.) « 0 Nature, ô amour I» s'écrie à son tour La Mettrie dans VArt de jouir qu'il est impossible de citer. Il invite le lecteur à suivre la morale de la nature : n Se raidir contre la nature, se regimber contre elle, quelle comédie I ». A côté de belles pages inspirées par Tamour de la nature, que de sophismes dans les ouvrages de Rousseau : La nature fait l'homme bon, la société le déprave ; l'homme de la nature a toutes les vertus, l'homme social tous les vices. Dans l'état de nature, l'homme est libre, indépendant; rhomme civil « natt, vit et meurt dans l'esclavage. » C'est au nom des droits de la nature que les institutions sociales sont battues eu brèche. Quelles belles maximes, à l'usage des communistes, que les pensées suivantes : » Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même le vole, et un rentier que l'Ktat paye pour ne rien faire ne diffère guère à mes yeux d'un brigand qui vit aux dépens des passants. » La nature condamne la science et les arts : « Peuples, sachez donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant. » Ces sophismes ont si bien pénétré dans le peuple qu'il n'est pas rare aujourd'hui de les voir sortir de la bouche des prévenus ; un ouvrier, à qui M. Macé adressait des observations sur les vols auxquels il dressait ses enfants et sur sa tenue peu décente, répondit : « L'homme et la femme ayant la môme origine et la même fin, je laisse à la nature le soin d'agir. — Et vous laissez aussi vos enfants voler? répliquai-je. — Dites : s'amuser. » (Macé, Mon Musée criminel, p. 130.) En présence des conséquences déplorables, résultant des faux systèmes philosophiques qui veulent détruire les croyances spiritualistes et chrétiennes, comment ne pas trembler sur le sort de la société « abandonnée aux systèmes qui travaillent à la dissoudre, systèmes funestes et insensés, que la mauvaise philosophie a fait naître, et contre lesquels la bonne philosophie, trop peu écoutée, est impuissante à prémunir la foule, plus facile à égarer qu'à instruire ? Si ceux qui veulent ruin«T le cliristianismc dans l'esprit des peuples ne savent pas ce qu'ils font, ils sont bien aveugles ; s'ils le savent, ils sont bien coupables envers In patrie et rhumanité ». (Th. H. Martin, Philosophie spirilualisle de la nature, préface, p. xin.; ^
les études philosophiques pour comprendre Texcuse que le vice et le crime trouveront dans la croyance à la fatalité physiologique. Et alors quelle responsabilité assume Técrivain qui propage une doctrine si dangereuse! Que répondrait-il, si un accusé lui disait : « C'est votre livre qui, en me faisant croire à la fatalité du tempérament, à la force irrésistible des passions, m'a empêché d'y résister? C'est vous qui m'avez perdu par vos sophismes ! » Est-ce que cette crainte d'encourager le vice et le crime, en leur fournissant des excuses, ne devrait pas faire trembler les écrivains qui ébranlent le fondement de la loi morale et de la loi pénale? Est-ce une occupation bien philosophique de vouloir faire douter de Dieu, de l'âme, du libre arbitre, de faire courir les plus grands dangers à la moralité publique ? Et la satisfaction qu'éprouve le théoricien h communiquer ses doutes vautelle plus que le salut de la société ou mémo que la moralité d'un seul homme qui peut en être ébranlée?
Il est temps que les théoriciens (1) mettent un frein à la fureur de parler et d'écrire à la légère sur les questions morales et sociales, sans souci des conséquences qui résultent de leurs paroles et de leurs discours. Je suis frappé depuis quelque temps du nombre d'anarchistes et de libres penseurs que l'on rencontre parmi les prévenus. Assez souvent, dans les perquisitions faites au domicile des accusés, les commissaires de police trouvent des Jivres et brochures justifiant le vol ou l'assassinat à l'égard des patrons, des bourgeois, ou préchant l'anarchie et la libre pensée. Le mépris public devrait frapper les écrivains qui, par vanité littéraire, amour du bruit, fournissent des excuses et des armes aux restitutiontiaires et aux assassins, et les politiciens qui par ambition excitent, pour en profiler, la haine et l'envie, l'esprit d'anarchie et de révolte.
Le crime et la politique. — La politique, dont je veux étudier l'influence sur la criminalité, n'est pas cette noble science du gouvernement sur laquelle ont écrit les plus grands esprits, Aris-
(1) Le péril que font courir à la moralité publique les faux systèmes philosophiques, vient d'être dénoncé par M. P. Bourget, dans la préface de son roman le Disciple ; par M. Paul Janet dans sou remarquable article sur Ib. Responsabililé philosophique ; par'uii "critique éminent, M. Brunetière, qui étudie, dans la Revue des Deux Mondes^ le mouvement littéraire contemporain avec une rare pénétration; par M.* Franck, f cet esprit si net, si vigoureux, toujours sur la brèche quand il y a un sophisme à combattre et une noble cause h défendre et par M. Jules Simon dans son beau livre DieUf Patne^ Liberté.
tote, Platon, Montesquieu ; c'est la politique transformée en métier, qui désorganise le pays, empêche les réformes, développe l'alcoolisme, l'esprit de fraude et de corruption, affaiblit le sentiment de la justice et Tamour du travail.
Je ne suis pas le premier à faire remarquer Faction de la politique sur la criminalité. Le savant professeur de médecine légale à la faculté de Lyon, M. le D' Lacassagne, a déjà observé que, pendant les années d'élections, il y a un plus grand nombre de coups et blessures, et que la même observation a été faite en Angleterre (i). Dans le midi de la France, en Corse surtout, les élections ne déterminent pas seulement des rixes, des actes de violence, mais quelquefois des meurtres et des assassinats. En Corse « les maxima de criminalité se trouvent aux périodes de troubles politiques ; c'est qu'en effet les luttes électorales sont plus passionnées en Corse que partout ailleurs. Celles qui ont suivi l'établissement du suffrage universel, en 1848, avaient provoqué une telle recrudescence de meurtres et d'assassinats que le gouvernement s'en émut et fit voter en 1853 une loi temporaire (pour cinq ans) prohibant le port d'armes (2) ».
Les passions politiques inspirent quelquefois aussi de fajux témoignages. Sur le continent, les faux témoignages se produisent, en général, par complaisance, au profit d'un coreligionnaire politique : il est extrêmement rare qu'on accuse méchamment un innocent devant la justice. En Corse, la violence des luttes électorales est si grande, que les fausses accusations contre des adversaires politiques n'y sont pas très rares. L'adversaire politique est aussi détesté que l'ennemi, alors qu' « on ne devrait tenir pour ennemis que ceux qui portent les armes contre notre pays et non pas ceux dont les opinions politiques diffèrent des nôtres » (3).
Dans les pays où les passions sont vives, des fraudes et des violences sont commises pendant les périodes électorales. Mais là où le caractère est froid, positif, comme au Centre, en Normandie, ou dans quelques parties montagneuses du Sud Est, l'argent, qui a toujours joué un rôle important dans les élections, tend à exercer une influence prépondérante ; une pluie d'or est répandue sur les campagnes. Les électeurs, à qui les candidats ont fait
(11 Hevue scientifique, numéro du 28 mai 1881.
(2) Statistique criminelle de i880j p. xu.
(3) Cicéron, De officiis, 1. 1, § 25.
tant de promesses qui n'ont pas été tenues, deviennent sceptiques à regard des paroles et préfèrent un avantage immédiat qui soit palpable. Les pièces de monnaie adroitement distribuées commencent à exercer autant de séduction que les programmes les plus colorés. Lorsque la situation des électeurs ne permet pas rachat direct de leur vote, le candidat ménage leur délicatesse par des souscriptions à des œuvres de bienfaisance ou d'utilité publique. Peut-on interdire la bienfaisance à un homme généreux, qui compatit à toutes les souffrances de ses concitoyens et veut satisfaire tous leurs besoins ?
S'il faut en croire Bossuet, ces fraudes et ces actes de coiTuption, qui viennent si souvent altérer la source des pouvoirs électifs, sont si bien inhérents aux élections, qu'ils se produisent dans les élections ecclésiastiques, a Et , pour passer des âmes les plus grossières aux plus épurées, combien a-t-il fallu prendre de précautions pour empêcher dans les élections même ecclésiastiques et religieuses, les cabales, les brigues, les promesses et les pratiques les plus criminelles, les pactes simoniaques et les autres dérèglements trop communs en cette matière; sans qu'on puisse se vanter d'avoir peut-être fait autre chose que de couvrir ou pallier ces vices, loin de les avoir entièrement déracinés. » (Traité delà Concupiscence^ ch. xvi.)
Mais les pays où la comiption électorale paraît avoir acquis la plus grande intensité sont la République romaine dans l'antiquité et l'Angleterre dans les temps modernes. Il suffit de lire le plaidoyer de Cicéron pour Plancius, pour se rendre compte de la vénalité des électeurs : « Les suffrages soùt gagnés par les caresses et non donnés après examen; ceux qui votent considèrent plus souvent ce qu'ils doivent eux-mêmes à chacun, que ce qui paraît être dû aux candidats par la République ; c'est à nous qui nous trouvons au milieu des tempêtes et des flots populaires de souffrir patiemment les décisions du peuple. »» (§ 3, 4.) On sait que les candidats donnaient des jeux, des combats de bêtes sauvages, faisaient des distributions de blé ou d'argent, dans l'espoir qu'une fois nommés il trouveraient bien le moyen de payer leurs dettes et de s'enrichir. Pour réprimer cette corruption, un grand nombre de lois furent édictées, mais elles ne furent que rarement appliquées. Pompée et César favorisèrent l'impunité : « Comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs, ceux-là travaillaient à les
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rendre pires. » {Grandeur et décadence des Romains, ch. xiii.) « Les lois furent frappées d'impuissance par la violence, la brigue et l'argent (1). » (Tacite.)
Lorsque les ressources personnelles des candidats ne permettent pas de trop grandes largesses, ou lorsque les électeurs qu'ils veulent gagner ne sont pas de ceux dont on peut acheter le suffrage, la corruption se continue par des promesses d'emplois. Les services électoraux seront payés en fonctions publiques, bien que la justice et l'intérêt social exigent que les emplois soient confiés aux plus dignes. Les meilleures lois, en effet, sont inefficaces, si ceux qui les appliquent cessentd'étre choisis parmi les plus éclairés, les plus indépendants, et le mauvais choix des fonctionnaires est une des principales causes d'affaiblissement pour un pays. « Il n'est guère, dit Vattel, de faute plus pernicieuse à la longue dans un État; elle y introduit un relâchement et les affaires conduites par des mains malhabiles ne peuvent manquer d'avoir un mauvais succès. Un État puissant se soutient quelque temps par son propre poids ; mais enfin il tombe dans la décadence, et c'est peut-être ici l'une des principales causes des révolutions que l'on remarque dans les grands empires (2). »
Rien ne démoralise plus un peuple que le succès des incapables et des indignes. A quoi bon travailler, s'il suffit, suivant les temps, de montrer patte blanche ou patte rouge, de crier vive le roi î ou vive la ligue ? Lorsque les opinions tiennent lieu de mérite, la tentation est grande pour ceux à qui le mérite fait dt'^faut de se donner l'opinion du jour, de faire du zèle pour arriver aux emplois. Alors on voit se former, dans différents pays d'Europe et d'Amérique, une nombreuse légion de citoyens qui vivent de la politique et font récompenser leurs services électo-
(1) Cicéron lui-même, plaidant pour Mureiia, o'hésitait pas h prendre la défense des jeux donnés au peuple par son client et à convenir qu'il en avait donné de trois sortes (§ 19). Caton s'indignait de ces manœuvres : « Eh quoi I disait-il Je souverain pouvoir, l'autorité suprùme, le gouvernement de la République seront le prix de votre adresse h flatter les passions des hommes, à séduire leurs esprits, à les enivrer de voluptés ! Le mérite d'un candidat doit seul lui concilier les suffrages. » Cicéroa répondait que Gaton censurait avec trop d'amertume les mœurs électorales «le son temps : « Ne privez pas, disait-il, le peuple romain du plaisir qu'il trouve m jeux, aux spectacles de gladiateurs, aux festins et à tous les divertissements institués par nos ancêtres. Laissez les candidats exercer une bienveillance qui prouve plutôt de la générosité que de coupables largesses. » (Voy. aussi la Corruption électorale à Rome, par Labatut, et les Lois et les mœurs électorales, par A. Lefêvre-Pontalis.) Sénèque, parlant des élections à Rome, les compare à des marchés publics, où les suffrages sont achetés. (Lettre 118.)
(2) Le Di'oil des gens, 1. I, chi xui.
raux, toujours prêts à les vendre au plus offrant. Pour leur donner satisfaction, des emplois nouveaux sont créés, alors qu'il faudrait en diminuer le nombre ; les deniers publics sont mis au pillage. En outre, comme les places qui deviennent vacantes ne sont jamais aussi nombreuses que les demandes, les dénonciations pleuvent sur ceux qui sont en fonctions (1). Il m'a été donné de voir les dénonciations inspirées par un avocat sans causes contre tous les magistrats d'un tribunal ; ces dénonciations, que Tavocat faisait signer par des hommes politiques se terminaient toutes par celte phrase : M. X, avocat (rauteur des dénonciations), ferait un excellent substitut, un excellent procureur de la République. Cette rage des dénonciations a si bien pénétré jusqu'aux derniers rangs de la société, que nous avons eu à statuer, il y a quelques jours, à la chambre d'accusation, sur l'affaire suivante : un individu des Alpes-Maritimes, convoitant depuis longues années la place de garde-champôtre, avait, à plusieurs reprises, dénoncé le titulaire ; ces dénonciations étant restées sans effet, il fabriqua une fausse démission et l'envoya au préfet, pendant que par le môme courrier il demandait la place vacante.
Combien de fonctionnaires honorables, pleins de mérite, ont été dénoncés, révoqués, pour faire place à des agents électoraux ou à des hommes politiques 1 Un homme d'esprit, Alexandre Dumas, a dit que les affaires, c'est l'argent des autres. Ne pourrait-on pas dire aussi : la politique, c'est les places des autres? ' "'
Les violences, les actes de corruption, les dénonciations calomnieuses ne sont pas les seuls délits qui se produisent pendant les élections ; il faut encore mentionner les délits de fraude électorale, d'injures et de diffamation. Je ne veux pas énumérertous les moyens qui sont quelquefois pratiqués pour falsifier le scrutin. Je me contenterai de citer ceux qui ont été employés dans des affaires que j'ai jugées. Lorsqu'un parti a réussi à ne compo-
(1) Ceâ déDonciatioDS rappellent les délations qui étaient si fréquentes à Rome. « C'était la voie pour aller aux honneurs et à la fortune, chose que nous ne vovons point parmi nous », ajoute Montesquieu {Esprit des loiSy I. VI, rh. \m), mais que la politique a fait revivre au xixo siècle. « Il faut, dit M. Léon Say, avoir passé pnr les affaires pour avoir une idée du nomhre de gens dont la révocation est demAii«ièe par ceux qui veulent les remplacer. {La Politique financière de la F7'ance,) Voyei aussi la remarquable étude de M. Edmond Srherer sur la Démocralie en France, p. 27, et quelques pages pleines de vigueur de M. le D' Gorre, dans son livre Ci'ime et suicide y p. 382, et de M. Tarde, dans la Criminalité comparée, p. 186.
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ser le bureau qu'avec des amis, il fait troubler Tordre par des compères, au moment du dépouillement du scrutin, ce qui autorise le président à faire évacuer la salle ; par là se trouve supprimée la sui'veillance que les adversaires exerçaient sur les opérations du dépouillement. La salle une fois évacuée, des paquets de bulletins tout préparés sont introduits dans Turne, et le tour est joué. Quelquefois aussi des paquets de bulletins sont mis dans Turne avant Touvertiure du scrutin ; je me rappelle qu'une fraude analogue avait été commise à Tarascon : Turne avait été trouvée bourrée de bulletins, avant que le voté eût commencé. Un autre moyen de falsifier le scrutin consiste encore à faire TOter les absents et les morts.
Les hommes politiques qui fraudent le scrutin ou corrompent les électeurs, pour se faire élire, restent-ils toujours, une fois élus, à l'abri de tout soupçon de corruption ? De même que les anciens courtisans vendaient leur appui, ne sont-ils pas quelquefois tentés de trafiquer de leur crédit, de prêter leur concours, moyennanUalairej.à des sociétés financières? Je ne .veux pas rechercher ce qui se passe en France, mais ces scandales ne sont pas rares en Ainérique. On a trouvé aux États-Unis, sur les livres de plusieurs sociétés financières, l'indication de sommes importantes données à des hommes politiques pour faire passer un bill qui leur accordait une subvention ou toute autre faveur. Il s'est même formé une corporation composée surtout de journalistes, d'agents d'affaires, « qui occupent les couloirs de la Chambre et servent d'intermédiaire entre les législateurs et les gens qui veulent les acheter » (1). Assurément, je ne crois pas que la corruption soit aussi profonde en France qu'en Amérique. Dieu merci I les hommes politiques et les journalistes français qui manquent à l'honneur sont encore en minorité ; nous comptons, dans nos assemblées politiques et dans la presse, des hommes de l'honorabilité la plus absolue, qui ne sont animés que de l'amour du bien public. Cependant, comment nier que . nos mœurs publiques ont fléchi, qu'elles sont devenues un peu américaines ? Où est, hélas ! ce mépris de l'argent, qui était autrefois si général en France, et qui faisait l'étonnement etTadmiration de nos voisins et surtout des Anglais qui venaient visiter notre pays? Bentham notamment, qui l'avait constaté, en
(1) V. le liTre remarquable de M. Claudio Jannet sur les Elals-Unis conlemporains, p. 149.
était extrômement étonné (1). En est-i) toujours ainsi, lorsque, pour ne citer qu'un seul exemple, le directeur du Crédit foncier a reconnu publiquement qu'une sonnne cîe 22 millions avait été donnée à la presse pour se la rendre favorable (2) ?
Ce n'est pas seulement à Paris que des faits de corruption et de concussion se sont produits dans ces dernières années ; des scandales analogues ont éclaté dans de grandes villes de la province et ont été jugés par les tribunaux correctionnels et les cours d'assises. C'est ainsi que, le 29 novembre 1886, a été jugée par la cour d'assises des Bouches-du-Rhône une affaire de concussion qui comprenait quatre accusés, dont deux étaient adjoints au maire de Marseille et deux conseillers municipaux. Le conseiller municipal, qui était docteur en médecine, et l'adjoint, qui était professeur, ont été acquittés, mais l'autre adjoint et l'autre conseiller municipal ont été condamnés à la dégradatioa publique.
N'est-ce pas encore à la politique et à Tinsuffisance de la répression qu'il faut attribuer le nombre considérable de délits d'injures et de diffamation qui restent le plus souvent impunis? Les luttes électorales ont pris une telle violence, que les candidats, leurs parents, leurs amis sont couverts d'injures et d'outrages. Ces habitudes de grossièreté et de diffamation sont conservées après la lutte, non seulement à l'égard des adversaires politiques, mais encore à l'égard des fonctionnaires, parce qu'ils font leur devoir et veulent rester indépendants. Quelques journaux font de la diffamation un véritable métier qui touche à l'escroquerie, sous forme de chantage. Est-ce que nos mœurs et nos lois ne sont pas devenues trop indulgentes pour les diffamateurs? Je ne demande pas, assurément, qu'on revienne aux peines excessives dont les anciens peuples frappaient l'injure (3). Mais aujourd'hui ne sommes-nous pas tombés dans l'excès con-
1 (1) Traité de la législation civile et pénale, t. III, p. 43.
(2) Journal officiel du 8 mai 1890. Dans raffaire de la Banque de Lyon et Loire ,1 que j'ai jugée, il est résulté des débats qu'une gomme de 4 millions avait été
distribuée à la presse dans le môme but. Je pourrais citer d'autres sociétés finanj cières qui ont agi de môme.
(3) On sait que h loi des Douze Tables prononçait la peine de mort contre les injures publiques et les diffamations. « IVos lois des Douze Tables, dit Ciceron, qui prononcent en si peu de cas la peine capitale, ont voulu que le dernier supplice fût infligé à celui qui réciterait publiquement ou composerait des vers injurieux et diffamatoires. » {République, IV, 10.) Le senliment de Thonncur était si vif chez les Barbares que, d'après les Gragas (recueil de lois islandaises), on avait le droit de se venger par la mort des injures de lâche, prostitué ou sodomite. {Du Boys, 1. 1, p. 43.)
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traire? Sommes-nous bien pénétrés de Tintérôt immense qui commande la protection de Thonneur et de la considération des citoyens, et du mal souvent irréparable que fait la calomnie (1) ? Est-ce que la paix sociale peut subsister, si le bien le plus précieux de rhonnéte homme, son honneur, qui est aussi celui de sa femme et de ses enfants, n'est pas suffisamment protégé? Si Fusage du duel tend à se généraliser, n'est-ce pas à Tinsuffisance de la protection légale qij'il faut l'attribuer? L'homme qui est gravement insulté par la presse, craignant de n'obtenir qu'une répression incomplète du tribunal correctionnel, ou redoutant, s'il est fonctionnaire public, une faiblesse plus grande de la part du jury, recule devant le scandale de la publicité des débats et est tenté de se faire justice lui-même.
Enfin, la politique a développé l'alcoolisme en France, en faisant abroger la loi qui soumettait l'ouverture des débits de boissons à une autorisation administrative, et en prenant les débitants de boissons sous sa protection. Comme les élections se font beaucoup dans les débits de boissons, les débitants, soutenus par les hommes politiques, entrent en lutte avec l'administration pour échapper à l'application des lois. « Ceux qui sont chargés de faire les lois, dit M. Léon Say, recommandent ceux qui ne veulent pas qu'on les leur applique... Il y a des redevables contre lesquels les agents du gouvernement n'ont plus le courage de verbaliser, car ce serait s'attirer des inimitiés et s'exposer à des dénonciations... Les débitants de boissons échappent de plus en plus à l'action de la régie (2). » Si, malgré la crainte de ces inimitiés et de ces dénonciations, les employés font leur devoir et constatent les contraventions, immédiatement dés hommes politiques demandent l'abandon des procès- verbaux ou la remise de l'amende. Bien plus, quand la remise de l'amende est accordée, le député fait annoncer dans les journaux que cette faveur a été obtenue sur ses démarches.
Les pertes qui résultent pour le trésor public de ces remises d'amende accordées aux débitants de boissons sur les recommandations d'hommes politiques, sont considérables. Mais le
(1) Caloinoicz toiyours, il en restera quelque chose, a dit un personnage du théâtre de Beaumarchais, h Calomniez toivjours, disait Philippe de Macédoine; si la blessure guérit, la cicatrice restera. » (Diderot, Essai sur les règnes de Claude elde Néron, p. 7.)
(2) « Aussi, dit M. Léon Say, l'impôt indirect rentre-t-il fort mal... En 1876, on constatait encore 13,270 contraventions aux droits de circulation sur les vins; en 1881, le nombre des contraventions constatées tomba à 6,138. »
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28i LE CRIME ET LA PEINE
dommage moral est bien autrement grave que le préjudice matériel : n'est-ce pas, en effet, une véritable école de démoralisation pour le peuple que cette publicité donnée à des actes de faveur ? N'est-ce pas le faire douter de la justice, lui faire croire que tout s'accorde à la protection (1) ?
Ce n'est pas seulement aux fraudeurs que les hommes politiques prêtent leur appui; ils obéissent aux violents. Dans tous les partis, il y a une queue, et c'est souvent la queue qui mène la tête. C'est pour plaire aux violents, qui sont toujours les meneurs, que la politique se sépare si souvent de la morale, de la justice et de la liberté. Si, par exemple, on a amnistié tous les condamnés de la Commune, même les assassins et les incendiaires, qui sont rentrés avec leurs haines, et dont plusieurs seraient prêts à recommencer, n'est-ce pas pour plaire aux violents qui dirigent les élections dans les grandes villes? La politique supprime l'horreur que le crime doit inspirer. Si un scélérat, au lieu de brûler une maison, incendie les monuments ou un quartier de Paris ; si, au lieu de tuer un homme, il fait fusiller un grand nombre d'otages, des généraux, des prêtres, des gendarmes, sa scélératesse trouve des appréciations indulgentes. Si, pour tuer un tyran, un fanatique fait sauter un palais, un chemin de fer, et jette des bombes au milied d'une foule, ce criminel devient un martyr.
On pourrait, je crois, diminuer les abus résultant de la politique en rendant les élections moins fréquentes et en fortifiant le pouvoir du Président de la République. Lorsque les élections sont fréquentes, le pays est toujours dans la fièvre. Tout conseiller municipal veut être conseiller général, tout conseiller général veut être député, tout député veut être sénateur, tout sénateur veut être ministre. Un homme politique est-il criblé de dettes, il aspire à gérer les finances de l'État ; a-t-il peu de scrupules, il se sent une vocation spéciale pour le ministère de l'intérieur; est-il animé d'une haine farouche contre l'idée religieuse et ceux qui la représentent, il se croit appelé à diriger les cultes; est-il étranger aux affaires, il aspire à conduire la politique extérieure. Afin de calmer un peu ces ardentes ambitions qui agitent le pays et y introduisent des habitudes de fraude et de corruption, pourquoi ne pas permettre au chef de l'État de choisir, en
(1) On voit des hommes politiques faire annoncer dans les journaux queTaTancement donné à tel fonctionnaire est dû à leurs démarches!
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dehors des hommes politiques, des ministres mieux préparés à la direction des affaires publiques ? Ces ministres, placés sous le contrôle des Chambres, maïs non sous leur dépendance, gouverneraient dans l'intérêt général et non dans l'intérôt d'une coterie, défendraient les finances de l'État contre les incessantes demandes de secours et d'emplois, protégeraient les fonctionnaires conti-e les rancunes et les convoitises des dénonciateurs, rendraient à l'administration Fautorité, Timpartialité dont elle a besoin, et pourraient réaliser les réformes utiles qui sont entravées par la résistance des intérêts électoraux.
CFIAPJTRE XIV
J'ai examiné, dans les chapitres précédents, les influences qui s'exercent sur Thomnie et peuvent le conduire au crime: Il semble que l'homme doit être écrasé sous le poids de toutes ces influences et courbé comme un roseau sous leur domination. Mais ce roseau, suivant la forte expression de Pascal, est un roseau pensant; cet'efi'F'srfragilé est doué d'une force intérieure" qui lut'perniét de rester maître de lui. Il ne dépend pas de lui d'être malade ou bien portant, d'être beau ou difforme, d'être spirituel ou instruit, mais il dépend de lui d'être un honnête homme. La part de fatalité qui tient à l'organisme et au milieu ne va pas jusqu'à rendre le vol, le meurtre nécessaires. Nos actions dépendent de nous.
Si l'on n'examine l'homme que du côté physique, rien de plus faible, et Sénèque a raison d'écrire : « Aie donc conscience de ta faiblesse d'homme. » {Questions naturelles, trad. Baillard, t. II, p. 576.) Mais à côté du physique il y a le moral, c'est-à-dire la raison et la liberté. Les physiologistes ont raison d'abaisser l'orgueil de l'homme lorsqu'il se croit un pur esprit, mais les spiritualistes, de leur côté, ont mille fois raison quand ils font remarquer la puissance de la volonté, de l'éducation et des institutions sociales et religieuses. « L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature... S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante. » (Pascal.) Pour être dans le vrai, il ne faut ni trop le vanter ni trop l'abaisseï- ; on tombe dans l'erreur si on croit à une liberté absolue (i) indépendante de toute influence ; l'erreur n'est pas moindre, si on croit à la toutOrpuissance des influences, si on néglige la force de la volonté.
(1) — La liberté, dis-tu. Test quelquefois ravie, Dieu le lii devait-il immuable, iiinuio, Égale en tout étal, eu tout temps, eu tout lieu ? Tes destins soutd'un homme et tes vœux sout d'uu Dieu.
(Voltaire.)
Si beaucoup de naturalistes croieut. à la toute-puissance du physique sur le moral, c'est parce qu'ils ne voient dans le moral que le physique envisagé sous d'autres aspects. Ils appliquent toujoui's à riiomme les observations qu'ils ont faites sur les plantes et les animaux, comme si l'homme était une plante ou une machine, et pouvait être complètement assimilé aux loups et aux singes. Écoutez M. le D' Buchner : « La même loi qui régit la plante et l'animal domine aussi l'individu... De même que la plante, de môme que l'animal, de môme l'homme, l'individu au point de vue physique et intellectuel est le produit de circonstances, d'accidents, de dispositions analogues et n'est point par conséquent l'être spirituel, indépendant et libre que les moralistes et les métaphysiciens aiment à se représenter. » {Force et matière^ p. 493.)
D'après M*'" Clémence Royer, l'homme serait encore moins qu'une plante, un animal; elle le compare à une barque sans pilote exposée sur l'Océan aux mouvements des vagues. Assurément, si on supprime les facultés morales qui distinguent l'homme, ou en fait une plante, un animal, môme une barque sans pilote. Mais est-ce que la volonté, la liberté, la conscience ne 'sont pas des facultés réelles, attestées par Texpérience de chaque jour? N'en avons-nous pas conscience ?N'en voyons-nous pas les effets en nous, autour de nous? Ce pouvoir qui n'appartient qu'à l'homme de délibérer, de clioisir, de créer des actes, n'est-ce pas un fait qui crève les yeux et qui ne permet pas de comparer l'homme à une barque sans pilote, puisque la raison indique le chemin à parcourir et la volonté imprime la direction?
Mais, s'écrie La Mettrie, la belle âme et la puissante volonté qui ne peut agir qu'autant que les dispositions du corps le lui permettent et dont les goûts changent avec l'âge et la fièvre ! {L' Homme-machine, p. 77.) Assurément, nos facultés morales Sont étroitement liées aux dispositions des organes; qui songe à le nier? Qui pourrait contester l'action de la fièvre, de l'âge, puisque « Tâme et le corps ne font ensemble qu'un tout naturel»? (Bossuet.) Mais encore une fois, sans faire de métaphysique, en observant seulement les faits, il s'agit de savoir si l'homme a le pouvoir de résister à ses penchants. Or, ce pouvoir est un fait d'expérience de tous les jours, de tous les instants. Ne pouvons-nous pas nous corriger de nos défauts, améliorer notre caractère, sacrifier* s'il le faut, notre intérêt, le plaisir au
sentiment du devoir? Ne voit-on pas des hommes pointés à la colère, à la violence, à la paresse, devenir doux, maîtres d'euxmêmes, laborieux ? Comment peut-on dire que la volonté n'est qu'une apparence trompeuse, qu'une fiction, lorsqu'elle produit tous les jours des merveilles de travail, de science, de courage et de vertu, lorsqu'elle fait les héros et les saints ? Qu'est-ce que l'attention? Un acte de volonté. Qu'est-ce que la suspension du jugement ? tin acte de volonté. Qu'est-ce qiie le sacrîBcé que nous nous imposons pour faire notrê^devoir? iJn acte de volonté. Quesf-ce quële courage du soldat qui va droit au feu, et fait taire l'instincFSë conservation ? Un' acte de volonté. Si l'homme n'avait pas dans la force de la volonté un levier qui lui permet de s'élever au-dessus des passions, de soulever et de transformer le monde, comment pourrait-on expliquer leprogrès moral? Sans cette force intérieure, comment l'homme pourrait-il se perfectionner, se corriger de ses défauts? Est-ce qu'une machine peut modifier ses ressorts? Si la puissance de la volonté est une illusion, comment comprendre l'effort, le courage, l'héroïsme, la résistance aux mauvaises pensées, aux mauvais penchants ?
Cette puissance de la volonté, dont nous avons conscience,* se fait sentir non seulement dans la direction que nous donnons à nos pensées, dans le contrôle que nous exerçons sur nos actes, dans la résistance que nous opposons à nos passions, mais elle peut se manifester môme dans la maladie et dans la douleur. Un malade menacé de syncope peut y échapper par la force de la volonté ; j'en ai vu des exemples. Par contre, qui ne sait que l'affaiblissement de la volonté prédispose à la maladie en temps d'épidémie, et qu'un homme énergique est moins exposé à la contagion? On peut dire que, dans une certaine mesure, la volonté aide la guérison et prévient la maladie.
C'est méconnaître complètement la nature humaine que d'en faire un être passif, suivant toujours docilement les impulsions du corps, puisque l'homme peut faire taire les désirs contraires au devoir, résister aux penchants du corps, suivre une direction opposée aux tendances de la sensibilité. Si cette force de résistance n'existait pas en lui, où serait la vertu ? Que deviendrait la responsabilité ? C'est la lutte que l'homme doit et peut soutenir contre les entraînements de la sensibilité, pour rester fidèle à la loi morale, qui fait sa dignité et son mérite. A moins qu'on
ne nie Tidée du bien, il est nécessaire que Thomnie ail le pouvoir de résister aux passions, puisqu'il en a le devoir, « Il faut y disait Kant, qne nous nous conformions à celte idée ; nous devons par conséquent aussi le pouvoir (1). » La force de la volonté n'est donc pas seulement un fait d'expérience, mais elle « découle immédiatement de la loi morale ». (Kant.)
Si de nombreux philosophes et criminalistes contemporains nientla force delà volonté et la confondent avec le désir(2), c'est parce qu'il reviennent à la doctrine de d'Holbach et de Condillac et réduisent l'homme à la matière et à la sensation. Alors, en effet, la volonté devient incompréhensible. Comment le corps pourrait-il lutter contre lui-même et produire une force qui serait capable de résister à ses instincts, de vaincre ses penchants ? Si on nie la volonté ou si on la confond avec le désir, c'est parce qu'on ne peut concilier cette puissance intérieure avec le système matérialiste, qu'on a d'abord adopté, et qu'on érige en une sorte de dogme scientiliquc.
Sans doute, tous les hommes n'ont pas à un égal degré cette force intérieure ; les uns ont une volonté forte, les autres une volonté faible. La force ou la faiblesse de la volonté dépend beaucoup du tempérament, parce que toutes nos facultés morales sont soumises à des conditions physiologiques. Mais, en dehors des cas où la volonté est enchaînée par la maladie, cette force intérieure ne fait entièrement défaut à personne (3). Les influences qui pèsent sur la volonté d'un homme sain d'esprit ne sont jamais assez fortes pour en faire un criminel malgré lui. « La nature donne à l'homme assez de force, s'il veut s'en servir... Nous ne voulons pas est le vrai mot; nous ne pouvons pas est le prétexte (4). » Sans examinerla question fort délicate de savoir si tous les préceptes de la loi morale, toutes les délicatesses de
(1) La Religion dans les limites de /a raisow, traduction par Trullard, p . 89.
(2) Gall a fait observer avec raison que c'est pour avoir confondu les désirs, les velléités, les penchants avec la véritable volonté qu'on a cru trouver des difficultés insolubles relativement à la liberté morale. {Physiologie du cerveau, t. U, p. 101.)
(3) La force de la volonté peut être développée par rexcrcice, comme toutes les autres facultés. On apprend à vouloir. Malheureusement, dans les écoles on se préoccupe plus du développement de la mémoire et de rintelligence que delà formation de la volonté. Cependant aune époque comme la nôtre, où l'imagination sensuelle et la sensibilité sont surexcitées, il serait plus nécessaire que Jamais d'apprendre aux jeunes gens à vouloir, pour que la nouvelle génération ne devienne pas une génération de névrosés, d'efTéminés, plus portés à recherclier la sensation que l'action.
(4) Senèque, lettre 116.
Proal. 19
rhonneur sont à la portée de tous les hommes, il importe de rappeler que la loi positive ne contient qu'une partie fort élémentaire de la loi morale. Ne pas tuer, ne pas voler, ne pas incendier, ne pas commettre de faux ou d'escroquerie, ne pas fabriquer de fausse monnaie, etc. sont des devoirs si élémentaires, que leur observation n'exige ni une intelligence, ni une volonté très étendues.
Aussi les criminels (je le constate chaque jour à Taudience) ne doutent-ils pas cl e^ leur responsabilité morale. J'ai eu à interl'Ogër bien Cl es accusés de tout'^'SgêjTe tous rangs, de toutes conditions, je n'en ai jamais entendu un seul douter de son libre arbitre. Jamais aucun d'eux, convaincu du fait qui lui était reproché, et qui allait entraîner contre lui une condamnation lui faisant perdre l'honneur, la liberté ou même la vie, n'a essayé d'en décliner la responsabilité, en disant que son crime avait été déterminé par son organisation ou par le milieu dans lequel il avait vécu. Pendant que de profonds philosophes et des savants distingués considèrent l'assassinat, Tempoisonnement, le parricide, le vol, l'attentat à la pudeur comme des actes nécessaires, imposés aux criminels par les défectuosités de leur organisation physique et psychique, les assassins, les empoisonneurs, les voleurs ne songent pas à présenter cette ingénieuse défense ; ils se sentent responsables. Ils ont le plus grand intérêt à se dire les victimes de la fatalité ; le désir de se soustraire au châtiment leur inspire les moyens de défense les plus bizarres. Cependant, il n'est jamais arrivé à un criminel de dire à ses juges : « Mes instincts égoïstes sont plus forts en moi que mes instincts altruistes ; je n'ai pas pu diriger mes actions comme j'aurais voulu ; mon crime ne dépend pas de moi, je n'en suis pas responsable : je suis la résultante de mes aïeux, de ma nourrice, du lieu, du moment, de l'air et du temps, du son, de la lumière, de mon régime et de mes vêtements. (Moleschott.) « La faute n'est pas à moi, la faute en est à mes parents, qui m'ont transmis un sang vicieux et des règles de conduite plus vicieuses encore ; la faute en esta la société qui m'environne, mauvaise nourrice dont j'ai sucé le lait et les idées vénéneuses. » (Georges Renard.)
Dans ma carrière judiciaire, j'ai jugé bien des voleurs, mais jamais aucun d'eux ne s'est défendu en disant : « Je suis plus à plaindre qu'à blâmer : mes parents, après une vie de labeur et
d'économie, ne m'ont transmis qu'un petit patrimoine insuffisant pour satisfaire mes goûts de luxe et de plaisir. Ce petit patrimoine bientôt dissipé, je n'ai pu me résigner au travail, ma nature y répugne, la soif de Tor s'est emparée de moi. Passant devant la vitrine d'un changeur; j'ai été ébloui par la rue des piles de pièces d'or et j'ai brisé la glace pour m'en emparer ; j'ai été victime de mes besoins etd'une organisation cérébrale défectueuse. » «Où est le libre arbitre de celui qui, agissant sous le coup de la nécessité ou dominé par le sentiment irrésistible de la conservation, vole, pille et assassine? » {Force et matière^ par Buchner, p. 499.) On sait combien les avocats ont l'esprit inventif, l'imagination féconde en défenses ingénieuses et spirituelles. Cependant, malgré le grand succès que la théorie de M. Lombroso a obtenu un instant auprès de ceux qui n'ont pas fait une étude personnelle des criminels, on n'a pas encore entendu devant une cour d'assises un avocat (1) présentant dans les termes suivants la défense d'un accusé qui atué son ami pour épouser sa veuve : « Ce crime est un fait d'atavisme, l'accusé est venu au monde avec une absence complète de sens moral ; par suite d'une anomalie psychique, il est dépourvu de tout sentiment de pitié et n'éprouve aucune répugnance à supprimer ceux qui le gênent ; un tempérament ardent, qu'il tient de ses ancêtres préhistoriques. Ta porté à convoiter la femme de son ami et à tuer celui-ci pour la rendre veuve, sous l'empire d'une impulsion irrésistible ; par suite d'un phénomène d'atavisme, les instincts féroces et lubriques de ses premiers ancêtres, contemporains du mammouth, ont reparu en lui et fait de lui un représentant de l'humanité primitive ; c'est un orang-outang à face humaine, une victime de la fatalité physiologique. » Si une semblable défense ^tait présentée par un avocat, s'inspirant des théories de M. Lombroso, Taccusé serait le premier à en sourire. Les criminels, en effet, se sentent responsables ; ils croient à leur libre arbitre ; ils se savent méprisables ; ils acceptent la peine avec résignation et comprennent qu'elle est méritée. Quelques-uns même se dénoncent à la justice, pour expier leur crime. Enfin il n'est pas rare d'observer en eux un repentir sincère de leurs fautes. Ces conclusions résultent pour moi, avec l'évidence
(1) CeUe observation a cessé d'être exacte : à la dernière session d'assises, un avocat a invoqué, dans riutérèl de son client, Texcuse de Tatavismei avec peu de surcrs d'ailleurs.
la plus complète, de nombreuses observations personnelles.
A la session de la cour d'assises des Bouches-du-Rhône de mai 1889, nous avions à juger le nommé Deutsch, ancien souslieutenant, employé dans une maison debanque. Voici dans quels termes il appréciait lui-môme sa responsabilité dans le mémoire qu'il présenta à la cour : « Dieu ne voulut pas permettre qu'il en fût ainsi, et mes actes criminels furent révélés et dénoncés à la justice, pour qu elle les punit, conformément à la loi... Rien de plus juste et de plus équitable... J'adresse à tous ceux aujourd'hui qui, de près ou de loin, sont atteints par mes actes, une prière qui part du plus profond de mon cœur, les suppliant de ne voir en moi qu'un misérable, mais repentant, qui se jette à leurs pieds implorant leur pardon.» Dans une lettre adressée parle même accusé à son patron, à qui il avait volé sept mille francs, je relève le passage suivant : «Je n'essayeraiméme pas de donner une excuse à mon crime ; il ne peut y en avoir. Avant de comparaître devant la cour d'assises, c'est-à-dire au moment de recQYoiv le Juste châtiment qui m'est dû, je ne peux résister au désir de vous faire connaître quelles ont toujours été mes intentions à votre égard. ^)
Voici un autre accusé qui a commis un crime horrible et qui a cependant un sentiment profond de sa responsabilité morale. Il y a quelques années, à Marseille, le nommé Toledano, négociant tunisien, forme avec le nommé Sidbon, autre négociant, le projet d'assassiner leur ami commun Grego, pour lui voler une somme de cinquante mille francs, qu'ils savent être renfermée dans son coffre-fort. Ils songent d'abord à l'attirer dans un jardin, au Prado, à le frapper là d'un casse-téte et à le jeter ensuite à la mer. La location du jardin ayant manqué, Toledano cherche à se procurer du poison; n'ayant pu en obtenir, il s'arrête à l'idée d'attirer son ami dans un magasin qu'il loue à cet effet, après s'être assuré que les cris partis du fond du magasin ne seront pas entendus des voisins. Pour l'aider dans la perpétration de son crime, il achète la complicité dun portefaix qui doit frapper avec lui la victime; il se procure une corde de chanvre, un cordon de soie et un assommoir après s'être bien rendu compte de leur solidité. Tous ces préparatifs exécutés, la victime est attirée un soir dans ce magasin, on lui jette aussilj[)t un lacet autour du cou et on le frappe à la tête avec l'assommoir. Les assassins, après s'être assurés que la victime est bien morte et lui avoir
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asséné im dernier coup, lui prennent Içs clefs du coffre-fort et, les mains encore couvertes de sang, ils se rendent à son domicile pour s'emparer des cinquante mille francs qu'ils convoitent. Pom' faire disparaître le cadavre, ils le dépècent et l'enferment dans une malle, qu'ils avaient achetée dans ce but. Ils font ensuite porter la malle dans une barque et s'éloignent du port, pour la jeter à la mer. Mais à leur profonde stupéfaction, la malle surnage; tous leurs efforts pom* la faire couler sont infructueux. Terrifiés, ils s'empressent d'abandonner la malle qui flotte toujours et de gagner le rivage. Quelques jours après la malle est rejetée sur la côte ; le marchand qui l'avait vendue est bientôt découvert et celui-ci à son tour fait connaître l'acheteur.
Voilà un forfait, dont la responsabilité doit être bien lourde à porter : accablé sous l'ignominie de son crime, l'accusé Toledano voudrait bien pouvoir la rejeter en disant qu'il a été poussé au crime par une force irrésistible ; mais il lui est impossible de balbutier une excuse semblable. Dans une lettre adressée au juge d'instruction, il peint le remords qui l'accable : « Je me rappelais, non sans bien des larmes, le temps où je pouvais marcher fler et la tête haute... J'entendais la voix de mon père me demander ce que j'avais fait du nom qu'il m'avait transmis pur et sans tache... La conscience Ji'estpas le fantôme de rimagination ou la peur du châtiment des hommes; non, chaque homme a, au milieu du cœur, un tribunal où il commence par se juger lui-môme, en attendant que l'arbitre souverain confirme la sentence. Le vice n'est pas une conséquence physique de notre organisation, car, si cela était, pourquoi le remords est-il si terrible ? » Ainsi l'accusé connaissait les théories qui font résulter la criminalité des fatalités de l'organisme; il aurait été heureux d'y trouver une excuse de son forfait, et cependant, il repousse cette explication qui diminuerait l'indignation que ses parents eux-mêmes ressentent contre lui.
Lorsque tant d'écrivains, pleins d'indulgence et de pitié pour le criminel, cherchent à l'excuser, en attribuant l'assassinat et le vol à la fatalité de l'organisme ou des circonstances, n'est-ce pas un spectacle saisissant que celui de cet assassin s'écriant vaincu par sa conscience: « Je suis coupable! je suis responsable! N'allez pas chercher la cause de mon crime dans mon organisation physique; j'ai tué mon ami, parce que j'ai voulu le voler; il me fallait de l'or pour mes plaisirs. » Peut-on trouver une preuve
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plus forte du libre arbitre que le sentiment qu'un si grand criminel a de sa culpabilité ?
L'acceptation du châtiment par le criminel me paraît encore une preuve du sentiment intime de sa responsabilité morale. Dans son beau livre sur les Problèmes de morale sociale, M. Caro fait remarquer avec raison que les cas de révolte contre la peine sont très rares chez les malfaiteurs, et que ce fait constitue une preuve très solide en faveur du libre arbitre. M. Lombroso a contesté avec une grande vivacité l'observation fort judicieuse de M. Caro : « Un philosophe, dit-il, dont le mérite n'est certainement pas à la hauteur de sa renommée, M. Caro, dit quelque part : « Voyez les criminels eux-mêmes admettre le châtiment ; « ils nient le crime, jamais la peine qui les frappe. » Pensée encore plus ridicule peut-être qu*absurde ! Je défie bien qui que ce soit de nier un fait dont, à tout moment, il doit souffrir la preuve douloureuse. » {V Homme criminel, p. 398.) L'observation de M. Caro n'est cependant ni ridicule ni absurde ; M. Lombroso ne me parait pas l'avoir saisie, pas plus qu'il n'a compris le grand talent du philosophe français, dont le mérite dépassait la renommée. L'observation de M. Caro avait déjà été faite par Socrate : « Ils ne mettent pas en question si celui qui est coupable d'une injustice doit être puni ; toute la question est de savoir qui a commis l'injustice, quand et comment il l'a commise... car ils n'osent soutenir que, leur injustice étant constante, ils ne doivent pourtant pas être châtiés (1). » Cette observation de Socrate et de M. Caro sur la résignation avec laquelle des criminels acceptent une condamnation, qu'ils savent être méritée, est de la plus scrupuleuse exactitude. Que de fois j'ai entendu des accusés s'écrier : « Tai fait la faute, je ferai la pénitence, je Vai méritée! Je suis un misérable, je mérite qu'on me fusille! Je sais que je mérite une punition, mais je vous prie de n'être pas ti-op sévères. » Aujourd'hui encore (21 mai 1889), j'ai entendu un accusé déclaré coupable de meurtre dire à la cour d'assises : « J'ai mal fait, je mérite une peine, mais je réclame l'indulgence de la cour. » Lors du jugement de Mimault, employé du télégraphe, convaincu d'avoir assassiné son directeur, à la question du président d'assises : « Accusé, avez- vous encore quelque chose à dire pour votre défense ? » l'accusé répondit : « Ce que
(1) Platon, Eutyphron.
j'ai à dire c'est que j'ai tué un homme et, comme je suis convaincu que l'expiation est une réhabilitation, je demande vingt ans de travaux forcés. » Lorsque la condamnation fut prononcée, Taccusé ajouta : « C'est toujours la peine de mort pour moi; je l'ai infligée, y<? la mérite bien, » [Gazette des tribunaux des 21 et 22 juillet 1888.) Lorsque Abel Charon fut condamné à mort pour assassinat: « Je lai bien mérité! » dit-il à demi-voix en entendant la sentence. Pour se soustraire au châtiment, les accusés, en général, repoussent l'accusation qui est portée contre eux et protestent de leur innocence, mais une fois que leur culpabilité est démontrée et déclarée, ils ne contestent jamais la légitimité de la peine; ils trouveront quelquefois que le châtiment est trop sévère, mais ils en admettent le principe; ils comprennent qu'ils ont mérité la punition. Dans une lettre de Marie Boyer qui a été condamnée en 1877 aux travaux forcés à perpétuité pour avoir tué sa mère avec l'aide de son amant, je trouve encore le passage suivant : « Ah ! ma pauvre Marie ! croyez que je suis bien malheureuse. // est vrai que je mérite le plus triste sort qu'on puisse réserver à une créature humaine. » — C'est surtout quand le condamné revient à des sentiments religieux (ce qui est plus fréquent qu'on ne croit), qu'il accepte la peine, môme la mort avec une touchante résignation. Pendant qu'on faisait sa toilette pour le conduire à l'échafaud, l'assassin Piroteau s'écria : « Vous verrez que je suis un homme. J'ai commis un crime, qxi il est Juste que f expie, mais je me montrerai courageux jusqu'au bout. » Il tint parole et se plaça de lui-même sur la bascule. {Gazette des Tribunaux, i juin 1891.)
Si les criminels ne sont pas plus responsables de leurs crimes que de la couleur de leurs yeux, comment donc expliquer qu'il se sentent coupables, qu'ils acceptent la peine, qu'ils la trouvent juste, méritée? M. Lévy-Bruhl a tenté une explication de ce fait, en disant que le criminel peut se croire responsable, parce qu'il sait qu'il a violé la loi positive et que par suite il a encouru le châtiment réservé à cette violation. Mais, dans le sentiment qu'il a de sa responsabilité, il y a autre chose que le sentiment d'une responsabilité légale encourue. Le criminel ne se sent pas seulement responsable au regard de la loi positive, mais aussi au regard de la loi morale ; il ne subit pas seulement la peine comme une nécessité sociale ; il la désire et quelquefois l'appelle par ses aveux et sa propre dénonciation, ^
<t'7 296^^^^/^ (^ ^ ^ LE CRIME ET LA PEINE ^ ^ /(^ ^ \ 7^2', En effet, on voit quelquefois des criminels, qui viennent se dénoncer eux-mêmes à la justice, lorsque leur crime est inconnu» ou lorsque les preuves de leur culpabilité n'existent pas. J'en aï vu des exemples. M. Guillot, M. Appert et M. l'abbé Crozes en citent aussi quelques cas dans leurs ouvrages (1). « Venez avec moi, disait un assassin ù un gardien en Tabordant dans la rue ; il s'agit d'un assassinat, venez de suite. » Et comme l'agent semblait incrédule, il ajoute : « On me coupera le cou si on veut, mais je dirai la vérité... » Un autre assassin, le jeune Ducret, vainement cherché, se présentait lui-môme au bout de plusieurs jours au poste de police et disait : « C'est moi l'assassin de la rue de Trévise, arrétez-moi, je ne peux plus vivre comme cela. » M. Appert visitant un détenu pour vol, qui lui avait été signalé par son repentir et sa bonne conduite au bagne, en reçoit Taveu d'un crime qui était resté inconnu; le détenu s'en accuse, pour soulager sa conscience par cet aveu, et pour ne pas s'attirer un intérêt dont il se sentait indigne et que ses camarades méritaient plus que lui. « Je serais, dit-il t'i M. Appert, un misérable de vous tromper... Apprenez que non seulement j'ai volé, mais que ma triste destinée a fait de moi un assassin. Oui, monsieur, j'ai tué; l'image de ma victime me suit partout ; je n'ai plus un moment de repos ; ma vie se passe dans les souffrances les plus aiguës, je n'ai plus qu'à attendre la mort, pour être délivré de mes maux. Ainsi, reportez sur d'autres, qui en sont moins indignes, l'effet de votre protection. » Un autre détenu raconte à M. l'abbé Crozes comment il a volé et est allé se dénoncer luimême A la police. « Je ne savais plus quel parti prendre en pensant à ce que je venais de faire : avoir volé 1 avoir déshonoré ma famille ! Cette idée me jeta dans le désespoir... j'eus la pensée de me jeter à la Seine : mais non, me suis-je dit, tu as commis une bassesse, il faut avoir le courage d'en supporter les conséquences » ; et le prévenu se rend à la gendarmerie.
Les accusés, qui se dénoncent eux-mêmes et vont au devant du châtiment, obéissent instinctivement à cette idée que la peine acceptée avec résignation régénère le coupable et le relève par le repentir et la souffrance. Faisant ainsi de la philosophie sans le savoir, ils mettent en pratique cette pensée de Platon que « l'homme injuste et criminel est malheureux en toute manière,
(l) Les Prisons de Paris, p. 161 ; Bagnes, prisons el criminels^ t. Ilf, p. 133; /« Soucenirsde Vabbé Crozes ^ t. II, p. 183.
maïs qu'il Test encore davantage, s'il ne subit aucun châtiment, si ses crimes demeurent impunis; qu'il Test moins s'il reçoit de la part des hommes et des dieux la juste punition de ses forfaits (i). * Les philosophes modernes, qui ont contesté, au nom de la raison, le rapport qui existe entre le crime et lapeine, n^nt pas remarqu^~que ce rapport est j)roclamé par la conscience du coupable :' c'estlFun fait d'observation. Tout homme qui s'usl rendu cùup^ible^'sêhTnbn seulement qu'il a mérité un châtiment, mais que la souffrance qu'il endure, jointe au repentir, le fait rentrer dans l'ordre. C'est en se fondant sur ce fait d'observation psychologique que Manou et Platon conseillent aux coupables d'aller se dénoncer, pour expier leur crime. Le voleur, dit Manou, « doit courir en toute hâte vers le roi, les cheveux défaits, et déclarer son vol, en disant : J'ai commis telle action, punis-moi ». (VIII, 314.) Socrate, dans Gorgias^ dit la même chose : « Celui qui est châtié, lorsqu'on le punit, souffre une chose juste... il est délivré de la méchanceté qui est en son âme... la punition est la médecine de Vâme (coupable)... Si on a commis une injustice soi-même, ou quelque autre personne à qui l'on s'intéresse, il faut aller se présenter au lieu où Ton recevra au plus tôt la correction convenable, et s'empresser de se rendre auprès du juge comme auprès d'un médecin, de peur que la maladie de l'injustice venant à séjourner dans l'âme, n'y engendre une corruption secrète, et ne la rende incurable. »
Le caUne qui se^produit chez les accusés, après leur condamnation, prouve bien encore que la peine amène une sorte d'apaisement chez le coupable, qu'elle est bien le rétablissement de Tordre, la réparation de la faute, l'acheminement à la réhabilitation. Pendant l'instruction, à l'audience, les accusés sont souvent en proie à une vive agitation; ils se débattent contre les témoins qui les accusent, contre les charges qui les accablent; ils luttent contre l'accusation pour se soustraire à la peine. Lorsque le jugement est rendu, si la peine de mort, qu'ils redoutent, n'est pasprononcée, le calme revient, une sorte d'apaisement se produit dans l'âme des condamnés (â).
Le magistrat qui visite les détenus, contre lesquels il a requis ou prononcé une condamnation, est frappé de leur calme et de
(1) Gorgias.
(2) Cette observation a été faite aussi par M. Joly {le Crime, p. 226) et par 14. Frauck (Journal des Savants, 1889, p. 735).
Fabsence do tout ressentiment contre lui. Il semble que les condamnés devraient avoir une baine violente contre les magistrats qui les ont condamnés ; en général, il n'en ont pas, parce qu'ils ont conscience do leur culpabilité et do la justice de la peine. J'en ai même vu remercier sans ironie les juges de leur indulgence. S'ils n'avaient pas un vif sentiment de leur responsabilité, comment songeraient-ils à remercier d'une condamnation à l'emprisonnement ? C'est surtout et presque exclusivement en matière civile que le juge est maudit, parce qu'en cette matière le plaideur se fait illusion sur son droit ; sa conscience ne lui reproche aucune faute. Mais il n'en est pas de même en matière "^riminelle, parce que l'accusé a conscience de sa faute et de la justice de la punition.
Une autre observation, très importante, contredit l'explication que M. Lévy-Brulh a donné de l'acceptation de la peine par le condamné. Le criminel ne se sent pas seulement responsable au regard de la loi pénale, mais il sait qu'il a commis une faute, qui le rend méprisable, qui lui fait perdre Testime de ses amis, de SOS parents. Il sait qu'il mérite le mépris, la honte dont il est couvert. Lorsque le criminel n'est pas un récidiviste endurci, on le voit très sensible à la réprobation qu il a justement encourue, implorant son pardon dans les lettres qu'il écrit à ses parents et d ses amis. Si on venait lui dire que le crime qu'il a commis est le résultat de la fatalité, que par suite il a tort de se croire responsable, qu'il ne mérite pas le mépris de ses parents ou du public, on le verrait regarder son interlocuteur avec un profond étonnement ; car, lui, il se sait coupable, il a un sentiment profond de sa responsabilité ; il comprend qu'il a justement perdu l'estime de tous, il se sent méprisable. Cette pensée est un tourment pour lui. On la trouve fortement exprimée dans les lettres de Toledano : « Mes chers et adorés père et mère, c'est les larmes aux yeux, à genoux, les mains jointes et le cœur brisé que je vous demande pardon de la profonde douleiu* que va vous causer ma résolution (il avait essayé de se suicider)... Adieu, mon père I adieu, ma mère ! adieu, mon frère ! adieu, ma sœur ! adieu, vous tous enfln que j'ai aimés sur la terre, adieu et priez pour moi. Accordez-moi aussi votre pardon^ car j'ai besoin d'absolution, avant d'entreprendre mon dernier voyage. » Dans une autre lettre, adressée à son oncle et à sa tante, je relève encore le passage suivant : « Mes pauvres parents,
si vous saviez combien je suis malheureux, vous me plaindriez, si méprisable que je sois, ri II les supplie d'aller le voir, ne fûtce que pour l'accabler de reproches : « Ah ! ma tante, je t'en supplie, viens me voir, viens me consoler et pleurer avec moi. Et vous, mon oncle, venez aussi voir dans quel état je suis, comment je suis devenu. Je cesse, parce que les larmes m'empêchent de voir, en vous baisant les mains et en vous priant de ne pas oublier votre misérable neveu. » Écoutez encore cette lettre écrite par un prévenu à ses parents : « Mes chers parents, depuis longtemps je ne suis plus votre fils que par le nom et les liens du sang. J'ai perdu votre affection en perdant votre estime. Ce châtiment je Vai mérité. Ce n'est donc pas pour essayer de me disculper ou implorer votre pardon, que je n'ai pas encore mérité, que je vous écris... » Peignant ensuite la situation de ceux qui, comme lui, après avoir reculé avec horreur devant le crime, s'accoutument à cette pensée, sous l'empire d'une passion ou des vices qu'ils ont volontairement contractés, il ajoute : « A qui la faute? dira-t-on, à la société, à leur famille ? Non, non. Ils sont seuls coupables, car ils n'ont pas lutté avec sincérité. » {Souvenirs de l'abbé Crozes^ t. II, p. 84.)
Voici encore deux observations recueillies par M. Guillot chez des accusés qui avaient un sentiment très vif de leur indignité morale :« Refusez, disait l'un d'eux, refusez toute permission à quiconque demanderait à me voir, je suis indigne de reparaître devant qui que ce soit (i). » Un autre assassin écrivant à sa mère lui disait : « J'ai déshonoré ma famille, je ne suis plus digne de rester dans la société, j'appelle la mort de tout mon cœur ; je ne peux plus me présenter devant toi sans baisser la tête !... Si tu viens me voir et que tu me pardonnes, je serai encore heureux dans mon malheur. » — H semble que c'est aussi le sentiment de son infamie et le désir de mettre un terme à une vie souillée de crimes qui ont fait accepter avec résignation par l'assassin Baillet la condamnation à mort. Au moment où le verdict a été prononcé, il s'est écrié : « Je remercie la société. Le crime fait ma honte et non pas Téchafaud. » (2)
Assez souvent aussi, les criminels n'attendent pas la peine qui doit leur être infligée et se donnent la mort, non pas seulement pour se soustraire aux poursuites Tûdiciaires, mais parce qu'ils
(1) Les Pnsons de Paris^ 139.
(2) La Loi, 8 juillet 1891.
ne peuvent plus supporter les souffrances morales que leur caus le souvenir de leurs crin^es. « La plupart du temps, dît M. le D' de Beauvais, médecin de Mazas, le suicide arrive dans les premiers jours de l'arrestation. Le prévenu obéit alors à une surexcitation cîu'remords. » [Balletin des'^fisôns, iS^S, p. 39Ô.) J ai' môme vu des accusés se suicider ou tenter de se suicider avant leur arrestation, lorsqu'ils pouvaient échapper encore à toute poursuite. Le nommé Roure, après avoir étranglé sa maîtresse à Marseille, il ya quelques années, prit la fuite et se dirigea vers la frontière; mais une fois arrivé à Grenoble, il revint sur ses pas, pour se suicider à Orange, non loin de son pays. Il se tira au front deux coups de revolver qui ne firent que le blesser. — Avant d'essayer de se donner la mort, il avait écrit une lettre à sa mère pour lui dire que « ne pouvant plus supporter la tache dont il avait sali Thonorabilité de sa famille, il se décidait à mourir ». Il avait aussi écrit au commissaire de police pour l'informer du crime qu'il avait commis à Marseille et que la justice ignorait encore. « Je mets fin à ma vie, disait-il, pour laver si c'est possible une tache dont je me suis rendu coupable et qui empoisonnerait toute ma vie. » Dans l'instruction, il dit que « lorsqu'il s'était éloigné de Marseille après le crime, il avait été saisi de violents remords, que le désespoir s'était emparé de lui et qu'il s'était décidé au suicide pour échapper aux souffrances morales qu'il endurait ». Ces cas de suicide déterminés par les remords sont tellement certains que M. le 1)^ Despîne et M. Ferrî éuxm"ïïmes en reconnaissent la réalité (De la folie au pbînlTïïèl^ue ' philosophique^ p. 598; Actes du congrès de Rome, p. 425) (4). Quelquefois, si le coupable ne se suicide pas, le remords le ronge et altère sa santé. Je me rappelle toujours avec une profonde émotion un officier qui se rendit coupable de vol et d'escroquerie. Lorsque je le revis, peu d'années après sa condamnation, venant solliciter sa réhabilitation de la cour, j'eus beaucoup de peine à le reconnaître, tant il était changé, abattu, vieilli. Le remords l'avait littéralement rongé ; il avait altéré ses traits et désorganisé sa constitution qui était des plus robustes. Quand on a assisté à de pareils spectacles, les plus émouvants qu'on puisse concevoir, est-ce qu'il est possible de douter de la réalité du remords?
(1) Sur 4,595 suicides accomplis à Paris, M. le D' Brierre de Boismont ea attribue 134 au remords. « La proportion des individus que le remords conduit à la folie est plus grande qu'on ne se rimagine. » (Du Suicidey p. 140.)
Le remords n'est donc pas une invention des poètes et des ronîan'cîers/£iiîsqii'il peut conduire le criminel jusqu'au suicide. La Met trie lui-même reconnaît que « nous avons des remords, qu'un sentiment intime ne nous force que trop d'en convenir »; il trouve même que les criminels sont assez punis par leurs remords. {L Homme machine, p. 53, 59.) Ne pouvant concilier Texistence du remords avec sa théorie qui nie le libre arbitre, tantôt il reproche à la nature de n'avoir pas délivré duremords (i) « des malheureux entraînés par une fatale nécessité », tantôt, pour enlever au remords son caractère moral, il prétend « qu'il est aussi éprouvé par les animaiix ». {Ibid,, p. 53, 59.) « Le chien, du-ii, quTalnordu son maître qui l'agaçait, a paru s'en repentir le moment suivant; on l'a vu triste, fâché, n'osant se montrer, et s'avouer coupable par un air rampant et humilié. Un animal doux, pacifique, qui vit a\ ce d'autres animaux semblables, et d'aliments doux (.s/c), sera ennemi du sang et du carnage ; il rougira intérieurement de l'avoir versé avec cette différence peut-être que, comme chez eux tout est immolé aux besoins, aux plaisirs et aux commodités de la vie, dont ils jouissent plus que nous, leurs remords ne semblent pas devoir être si vifs que les nôtres, parce que nous ne sommes pas dans la même nécessité qu'eux (p. 55). » M. R. Ferri croit aussi, comme La Mettrie, a voir observé chez les animaux des marquesde repentir. M. Guyau écrit également que le chat « quand il s'est rendu coupal)le de quelque gros méfait au préjudice de ses hôtes, s'étudie i\ les expier ou à se le faire pardonner (:2) ». D'après M. Lombroso, « il est positif que les abeilles voleuses hésitent avant et après leurs exploits comme si elles craignaient une punition (3) ».
N'est-il pas surprenant de voir des écrivains, qui croient aux criminels-nés, tuant, volant, empoisonnant sans hésitation et sans répugnance, attribuer aux chiens, aux chats, aux abeilles une conscience, un sens moral qu'ils refusent à des hommes ? A quel
(1) Aussi conseillc-t-il au criminel d'étouffer ses remords. « 0 toi» qu'on appelle communément malheureux et qui res en effet vis-à-vis de la Société, devant toimême, tu peux donc être trantiuille ; tu n*as qu'à étouffer les remords par la réflexion... Mais, si tu veux vivre, prends-y garde, la politique n'est pas si commode que ma philosophie. La justice est sa iille ; les bourreaux et les gibets sont à ses ordres ; crains-les plus que ta conscience et les dieux. » {Discours sur le bonheur^ t. II, p. 134.)
(2) L'Irréligion de l'avenir, p. 51.
(3) L'Homme criminel, p. 29.
point faut-il que l'esprit de système aveugle les théoriciens matérialistes, pour qu'ils trouvent chez la race canine et la race féline des preuves de repentir, qui, suivant eux, manquent chez les hommes criminels ! Quant à moi. je n'ai jamais constaté des hésitations, impliquant un sentiment moral, chez les abeilles voleuses ; je n'ai jamais non plus observé chez le chat cette délicatesse de conscience, qui fait désù-er l'expiation ou le pardon d'une faute commise ; je n'ai même jamais vu un chien « rougir intérieurement » du sang versé. Ce que j'ai vu, c'est l'altitude humble et tremblante du chien quia mordu son maître ou qui a fait quelque autre sottise. Pourquoi ? Parce qu'il a peur d'être châtié. Le chien, qui a été corrigé, se souvient de la correction reçue et en craint le retour, lorsqu'il fait une sottise; il n'a pas de remords. Le remords implique le sentiment de la responsabilité morale, et l'idée d'une loi obligatoire. Or, les animaux, qui ne sont pas incapables de dévouement et qui témoignent môme leur sympathie avec une grande vivacité, n'ont pas l'idée de l'obligation morale. « L'homme seul, dit Darwin lui-même, peut être considéré avec certitude comnië un étic moral? » (^be Ja Desccndancede Tliommo, 3* édition, p. 119.)
X.es déterministes font encore deux objections : 1** les criminels, en général, nient leur culpabilité; « leurs dénégations tenaces, obstinées sont la meilleure preuve qu'ils n'ont pas de repentir » (Lombroso, tHomme criminel, p. 398 ; Ferri, Bulletin de la Société des prisons pour i 886,^, 27) ; 2^ le remords qu'ils expriment n'est pas sincère; il est inspiré par la peur du châtiment et le désir d'apitoyer le 'juge. « Le remords, dit Helvétius, if èsl que la prévoyance des peines physiques auxquelles le crime nous expose. Le remords est par conséquent en nous l'effet de la sensibilité physique. » Les dénégations des accusés s'expliquent très simplement par le désir de se soustraire à la peine. D'ailleurs,même en Italie oii les dénégations des criminels sontbeaucoup plus fréquentes qu'en France, on voit des accusés qui font des aveux; M. Ferri le reconnaît. Mais alors, ne pouvant plus chercher dans les dénégations la preuve de Tabsence de remords, MM. Lombroso et Ferri trouvent dans les aveux des
accusés une preuve de leur insensibilité morale. [Actes du ConffTdsHéTTome.ip. 120; ÏHoinme criminel^ ^.'3dl.) Si l'accusé nie le fait qui lui est reproché, pour échapper à la peine, il est atteint d'une insensibilité morale, résultat de son insensibilité
uigiiizea oy •k,j\^\^
physique ; il est comme le sauvage, qui ne connaît pas le remords. {U Homme criminel, p. 413.) Si, au contraire, Taccusé fait des aveux, il montre par là qu'il n'a aucune répugnance à parler des crimes qu'il a commis ; il manque de sens moral. Ne sont-ce pas là des reproches contradictoires ? Sans doute, tous les aveux ne prouvent pas le repentir; souvent l'accusé n'avoue le crime qui lui est reproché, que parce que toute dénégation est insoutenable devant les preuves de sa culpabilité, ou parce qu'il veut obtenir les circonstances atténuantes. Mais il est des cas où les aveux sont faits, lorsque la culpabilité n'est pas démontrée. Les accusés disent alors qu'ils sentent le besoin de décharger leur conscience de quelque chose qui \q\\t pèse. Dans le cours d'une instruction dirigée contre une femme qui avait empoisonné son mari, l'accusée disait au juge : « Je veux faire connaître la vérité tout entière; je sais que je vais m'enfoncer davantage, mais je ne veux pas paraître devant mes juges avec un mensonge... Mon crime est aussi grand que possible. J'ai tué mon pauvre mari qui jamais n'avait eu pour moi-même des paroles sévères ; aussi suis-je prête au châtiment qui m'attend ; quel qu'il soit, je rai mérité ». Ce langage ne peut être attribué à l'éducation, au souvenir d'une lecture ou d'une leçon ; il a été tenu par une femme de la campagne complètement illettrée.
Dans le mémoire d'un accusé, jugé en mai dernier par la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, je lis encore ce passage : « Je me disposai immédiatement à soulager ma conscience chargée de CB poids énorme, qui ne me laissait aucun repos ni jour ni nuit ». Depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours, les coupables expriment cette idée que le regret de la faute commise pèse sur leur conscience, et que par le repentir, Taveu de leur faute, ils déchargent leur conscience d'un grand poids et la soulagent. J'ai raconté dans un chapitre précédent le crime d'un jeune chimiste qui avait en chemin de fer tué son compagnon de route pour le voler. J'extrais les lignes suivantes du rapport du médecin, qui fut commis pour le visiter et qui reçut l'aveu de son crime : « Sa physionomie, son maintien, ses gestes, sa conversation exprimaient le soulagement qu'éprouverait un homme débarrassé d'un fardeau. »
Voici encore une lettre fort intéressante écrite par Avril à ses codétenus, après sa condamnation à mort, peu de temps avant son exécution : « Dans quelques jours je ne souffrirai plus, ma
triste existence aura fini ; car messieurs, je ne sais si vous voudrez me croire, mais maintenant je me trouve très heureux ; il me semble que suis plus léger, rien ne m' oppresse yjene suis plus le même homme ; je suis satisfait de mon sort, depuis que j'ai fait la révélation de mon crime ; je voulais le cacher, je voulais mourir sans dire : oui, c'est moi, oui, c'est moi, qui ai commis le crime, cet assassinat ; f étouffais, j'étais comme une brute absorbé dans mes réflexions. Oh ! que j'étais malheureux dans ce temps-la ; mais maintenant que je suis heureux (1) î... »
C'est ce soulagement, qu'éprouve le coupable à faire l'aveu de son crime, qui le pousse si souvent à d'imprudentes confidejices à des amis et à des prostituées. L'école italienne d'anthropologie criminelle voit dans ces aveux imprudents une impré- ^^ voyance qui révèle le caractère du criminel-né ; il y a là tout * simplement un fait psychologique, qui est le résultat du ^">^ r remords. Le coupable est oppressé par le souvenir de son crime ; ^^ ' il lui semble que par l'aveu de sa faute il se décharge d'un poids qui opprime sa conscience, et en fait il est soulagé par cet ^ aveu. Il n'est pas toujours facile au criminel d'enfoncerdans son ^ cœur le secret de son crime ; il ne peut pas toujours contenir ,....^^^ l'aveu qui veut s'en échapper et qui va le perdre peut-être.
Dans bien des cas, j'en conviens, le repentir exprimé par les accusés n'est pas sincère. Je reconnais avec M. E. Feni qu'il faut distinguer le vrai remords du simple déplaisir causé par la préoccupation de la peine et le désir d'y échapper. Mais, puisqu'il y a des criminels torturés par le remords, au point de se donner la mort ou de dénoncer eux-mêmes à la justice des crimes qu'elle ignorait, ou dont elle n'avait pas les preuves, comment douter delà sincérité du remords qui va jusqu'au désir de la peine, jusqu'au besoin d'une souffrance expiatoire ? Lorsque M. le D''Despine et M. E. Ferri reconnaissent que la souffrance du remords peut aller jusque-là, est-il encore nécessaire de prouver que le remords n'est pas une fiction des poètes et des roman ciers ? Que le déterministe le plus convaincu lise la lettre écrite au roi de Portugal par le président d'Entrecasteaux qui, dans la nuit du 30 au 31 mai 1784, coupa la gorge à sa femme, afin de pouvoir épouser sa maîtresse ; il lui sera, je crois, bien difficile de ne pas croire à la sincérité de ses remords. Le président avait
(1) Appert, L. 4, p. 362.
pris la fuite et s'était réfugié en Portugal sous le nom de chevalier de Barras. Voici un fragment de sa lettre : « Sire, c'est un coupable qui vient se jeter aux pieds de Voire Majesté ; il vient réclamer de votre justice une peine qui est devenue pour lui une grâce... une mort qui, en expiant la cause de ses remords, mettra fin à toutes ses peines. » Après avoir fait le récit de son crime, il ajoute : « Voilà le crime que je dénonce à Votre Majesté, dont je lui demande vengeance contre moi-même ; qu'elle satisfasse sa justice en le punissant, et je bénirai sa clémence qui me délivrera des tourments affreux que les remords causent à mon àme. D'abord, après mon crime commis, accablé par son-énormité, j'étais bien loin de prendre aucun parti ; mais ma famille, craignant qu'un supplice mérité n'augmentât l'ignominie dont je ne Favaîs que trop couverte, m'a fait partir. J'ai fui, sans savoir où j'irais traîner le reste d'une vie trop coupable ; mais, dès que mon âme a su retrouver sa force, elle l'a employée à se déchirer et mes jours ne m'ont plus présenté qu'une image anticipée des tourments de l'enfer... Je viens déclarer à Votre Majesté et lui livrer le coupable. Je suis tout à la fois l'accusateur, le témoin, le criminel. Eh I que me manque-t-il, si ce n'est la condamnation que je supplie Votre Majesté de prononcer... » Le président termine sa lettre en développant les motifs qui ne doivent point faire craindre au roi de Portugal « de blesser le droit des nations, en punissant dans ses États le sujet d'une autre monarchie... Ce n'est pas comme Français, dit-il, que je suis coupable, ce n'est pas la nation française que j'ai offensée ; c'est comme homme, c'est à l'humanité entière que je suis comptable de mon crime... » Le remords est, on le voit, un fait certain ; on ne peut le confondre avec la crainte du châtiment, puisqu'il force quelquefois le coupable à se dénoncer et à désirer le châtiment, pour expier le crime par la souffrance.
Voilà donc une série de faits inexplicables, si le libre arbitre est une illusion. Pourquoi les criminels se croient-ils responsables au regard de la loi morale, comme auregard delà loi pénale, si leurs crimes sont nécessaires ? Pourquoi se sentent-ils méprisables, indignes de comparaître devant leurs amis et leurs parents? Pourquoi les voit-on implorer d'eux leur pardon, comme une suprême consolation ? Pourquoi vont-ils quelquefois dénoncer à la justice les crimes qu'elle ignore ? Pourquoi éprouvent-ils un véritable soulagement à fah*e des aveux, qui les conduisent au proal. r~^9^ î
bâtiment ?D*ofi vient ce besoin d'expier le crime par la punition ? Pourquoi la peine subie produit-elle en eux une sorte d'apaisement? Pourquoi refusent-ils de croire aux systèmes qui veulent rejeter la responsabilité du crime sur la fatalité physiologique ou sur les vices de la société? S'il est une classe de lecteurs, où la théorie commode du déterminisme devrait être accueillie avec empressement, c'est assurément celle des prévenus et des accusés. Or, pas un seul jusqu'ici n'a osé s'approprier pour sa défense une théorie déterministe. Unit les criminels eux-mêmes ont le sentiment de sa fausseté.
Des savants, des médecins, des philosophes, pleins d'indulgence et de pitié pour les assassins, les voleurs, les empoisonneurs, les incendiaires, ont beau vouloir les excuser en leur disant que l'assassinat, le vol, Tempoisonnement, l'incendie sont les produits nécessaires d'une organisation défectueuse de leur cerveau ou de la société, — non, répondent les accusés, le crime n'est pas le résultat fatal de notre organisation, « car, si cela était, pourquoi le remords est-il si terrible » (i)? Non, notre crime n'est pas imputable à la société, nous sommes seuls coupables, car nous n'avons pas lutté contre nos passions avec sincérité (2). Rassurez-vous, ajoutent les savants déterministes, parricides, assassins, meurtriers, voleurs et escrocs ; débarrassez-vous de vos remords : il n'y a pas plus de démérite à être pervers qu'à être bossu ; le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol. Vous n'êtes pas plus responsables de vos forfaits que de la couleur de vos cheveux. — Non, persistent à répondre les criminels, une voix plus forte que tous les raisonnements nous crie que nous sommes coupables, que notre punition est juste, méritée.
Tel est le singulier dialogue qui est échangé entre les savants déterministes et les malfaiteurs, dont ils prennent la défense. Pendant que des théoriciens par esprit de système refusent de croire à la liberté morale, Tâme d'un criminel nous enseigne que le libre arbitre n'est pas une illusion. Malgré le talent que les défenseurs des criminels déploient pour les faire croire à la fatalité du crime, leurs clients ne peuvent partager cette conviction. Il est possible qu'à l'avenir les criminels montrent plus d'empressement à s'approprier les ingénieuses défenses de MM. Lom-
(1) Lettre de l'assassin Toiédano au juge d'instruction.
(2) Lettre d'un accusé déjà cité. (Souveni?*s de l'abbé Crozes, t. II, p. 85.)
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broso, Moleschott, Buchner, Despines, etc. Pourquoi, en effet, persisteraient-ils à repousser les moyens d'excuse et de justification qui leur sont proposés? Mais, jusqu'ici, les magistrats n'ont pas rencontré, dans les défenses des accusés, un écho des doctrines déterministes.
Une seule objection reste à faire dans le système déterministe, pour expliquer cette croyance des criminels à leur responsabilité : cette croyance est une illusion. Illusion bien profonde que celle qui se traduit par des souffrances morales atroces, le suicide, la soif du châtiment î II ne suffit pas de dire que cette croyance au libre arbitre est une illusion, il faut expliquer l'origine de cette illusion. Cette illusion, dit d'Holbach, a été créée par les prêtres ; cette hypothèse, répète M. E. Ferri, a été accréditée par les prêtres et les despotes. Spinoza donne une explication moins fantaisiste. L'homme, dit-il, se croit libre parce qu'il ignore la cause de ses actions. Mais le criminel qui a agi par cupidité, vengeance ou toute autre passion, n'ignore pas la cause de son crime; il distingue fort bien le mobile du crime, qui est la cupidité, la vengeance, mobile qu'il a accepté, de la cause de ce crime, qui est sa volonté dépravée, cédant à la passion, alors qu'il aurait dû et qu'il aurait pu y résister.
Donc, qu'on ne dise pas que les jugements rendus par les tribunaux se réduisent à une illusion d'optique ainsi formulée par la Revue de philosophie positive (numéro de septembre-octobre 1880, p. 222) : « Vu les conditions données, j'aurais pu, moi, juge, agir autrement; donc cet accusé devait agir autrement. » C'est le criminel lui-même, et non le juge, qui dit qu'il aurait pu agir autrement. A moins de vouloir ôter toute valeur au témoignage de la conscience et de tomber dans le scepticisme le plus absolu, comment contester la valeur du témoignage que le criminel donne contre lui-même (i) ?
D'où viendrait au criminel la croyance qu'il a à sa liberté morale ? De l'éducation ? Mais les criminels illettrés croient à leur responsabilité autant que ceux qui sont instruits. De l'intérêt qu'il a à y croire? Mais il a, au contraire, le plus grand intérêt à ne pas y croire. On dit, non sans raison, que l'homme est
(1) Dans le procès Fieschi, le nommé Lecomle, son complice, ayant été condamné à mort, son avocat, M« Duvergier, lui présenta à signer une demande en grâce dans laquelle se trouvait cette phrase : « Ce crime n'est pas l'ipuvre de ma volonté. » ~ « Je n'écrirai pas cela, dit Lecomte, je n'ai jamais menti. » (M. Bérenger, De la répression pénale.)
sujet à bien des illusions, parce qu'il est porlé à croire ce qu'il désire. C'est ainsi que les'niatérialisTes "expliquent la croyance à Tînè^ie future. Il est si cruel d'être séparé des siens 1 On désire si vivement les revoir, qu'on finit par transformer ce désir en un espoir, cet espoir en une croyance. « On fait aisément croire aux hommes ce qu'ils désirent, disait La Metlrie; on leur persuade sans peine ce qui flatte leur amour-propre... Us ont cru qu'un peu de boue organisée pourrait être immortelle. » (Discours pré- A liminaire, p. 7.) Mais le criminel croit à une responsabilité qu'il ( I ^ voudrait rejeter, îl'ést forcé de croire ce qu'il ne désire pas, il a (. i ^^^..^j^^ùrïïiTérôl'à ne pas croire à une responsabilité qui le livre au ^^'^ mépris public, à ses remords et à la justice humaine et divine, et cependant il se sent coupable, il se croit responsable. Si les hommes honnêtes se sentaient seuls responsables, on pourrait se demander si cette croyance ne leur a pas été inspirée par l'orgueil, s'ils n'ont pas voulu s'attribuer le mérite de leur honnêteté. Mais, lorsque les criminels eux-mêmes, qui ont tant d'intérêt à contester leur responsabilité, sont obligés de la reconnaître, n'est-ce pas une preuve que le libre arbitre est un fait et non une illusion?
Si le criminel se croyait à tort responsable du meurtre, du vol, de l'empoisonnement que la fatalité lui a imposé, pourrait-on imaginer une situation plus horrible? Quoi! la fatalité poussera un fils à tuer son père, une femme à empoisonner son mari, un ami à voler son ami I Cet assassin, cet empoisonneur, ce voleur seront livrés au mépris public, au geôlier et au bourreau, bien qu'ils ne soient pas moralement responsables de leurs crimes ! Bien plus, ces êtres infortunés, victimes de la fatalité, n'auront pas même la consolation de se dire que ce châtiment est immérité : leur conscience leur criera jour et nuit leur indignité, leur culpabilité ; ils se croiront responsables de leurs crimes, alors qu'ils ne le sont pas ; ils auront horreur de leur scélératesse, qui n'est cependant qu'apparente, et, après avoir subi la justice des hommes, ils redouteront les effets de la justice divine, ou, pour échapper au remords qui les torture, ils se donneront la mort de leurs propres mains 1 Est-il possible que l'humanité soit ainsi le jouet d'une illusion qui fait emprisonner et guillotiner des victimes de la fatalité? Est-il possible que la nature fasse des criminels malgré leur volonté, comme elle fait des borgnes et des bossus, et qu'elle persuade à ces malheureux, dignes de pitié, qu'ils
sont coupables et dignes de mépris ? Peut-on croire que des hommes soient ainsi voués parla fatalité à la prison, à la honte et à Féchafaud ? Si les criminels tuent, volent par atavisme, folie morale, dégénérescence héréditaire, pourquoi la nature, en créant ces monstres, ne les a-t-elle pas débarrassés du remords, en leur enlevant toute concience, comme aux autres botes malfaisantes ?
Voici encore d'autres faits qui viennent prouver la responsabilité morale des criminels. On a dît, et M. Lévy-Brulh le répète dans un article récent de la Revue Bleue (22 novembre 1890), que les criminels restent impassibles en présence du cadavre de leurs victimes et ne donnent aucun signe d'émotion. Cette assertion est contredite par les faits. Ainsi, lorsque le nommé Silvy, jugé, en mai 1889, par la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, fut confronté avec le nommé Comte, qu'il avait assassiné deux heures auparavant, le commissaire de police, le garde-champôtre et plusieurs autres témoins constatèrent que ses cheveux se dressèrent « comme les poils d'un chat en colère », qu'ils étaient trempés de sueur, que des gouttes énormes en tombaient, bien qu'on fût en novembre à neuf heures du soir. On objectera peutêtre que c'est la peur du châtiment qui lui donnait une si violente émotion. Cependant, même lorsque la condamnation à mort fut prononcée contre lui, on n'observa point sur lui des phénomènes analogues. M. le juge d'instruction Guillot a souvent aussi fait les mômes constatations. «Lorsque Barré voit sur la table de la morgue les débris du cadavre qu'il a dépecé, ses jambes flageolent, des gouttes de sueur coulent le long de ses joues, son teint devient livide ; il faut le soutenir et il a à peine la force de dire : « Cachez cela, je vous en prie, je ne puis voir ces choses. » {Les Prisons de Paris, p. 162.) Ces signes de violente émotion ne sont pas toujours constatés, mais on les observe assez souvent pour que tes magistrats s^empressent de confronter l'accusé, dès qu'il est arrêté, avec le cadavre de la victime. Cette confrontation est souvent très utile.
Lorsqu'un criminel est arrêté en flagrant délit, on voit une vive indignation se produire contre lui, non seulement chez les victimes du crime, mais encore chez les témoins désintéressés. Cette indignation contre le criminel est quelquefois si forte, qu'elle se traduit par des violences que l'accusé n'ose pas repousser, tant il comprend qu'il mérite la correction qui lui est
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infligée ; la police est obligée d'intervenir pour le protéger. On m'objectera peut-être que cette indignation contre le criminel est déterminée par un sentiment bien naturel de sympathie pour la victime, par la vue de la blessure qui lui a été faite. Sans doute, cette pitié pour la souffrance de la victime vient s'ajouter à l'indignation qu'inspire le criminel, mais elle ne se confond pas avec elle. En effet, si un fou vient à tuer un homme, on éprouvera de la pitié pour la victime, sans indignation contre Fauteur de l'homicide que la maladie rend irresponsable. L'indignation qui s'élève contre le criminel suppose chez les témoins la croyance à sa responsabilité morale. On la voit éclater même lorsqu'il ne s'agit que d'une tentative de crime qui n'a causé aucun dommage. Si les témoins croyaient que le crime est le résultat fatal de l'organisation de l'accusé, leur indignation n'éclaterait pas contre lui et ne se traduirait pas par des violences, comme je l'ai constaté quelquefois.
Les parents eux-mêmes de l'accusé ne peuvent s'empêcher de croire à sa responsabilité. Lorsque, par exemple, une mère comparaît devant un tribunal pour essayer de justifier un fils coupable, elle s'efforcera de prouver qu'il n'est pas l'auteur du fait délictueux, elle tâchera d'atténuer sa culpabilité et d'implorer l'indulgence du juge ; mais il ne lui viendra pas à la pensée de dire que la faute que son fils a commise doit être attribuée à une force irrésistible. Quand de jeunes prévenus se font condamner pour des actes déshonorants, leurs parents croient si bien à leur responsabilité, que quelquefois ils ne veulent plus les voir et les considèrent comme morts. L'indignation qu'ils éprouvent contre leur fils est si forte, qu'elle tue l'amour paternel ; il semble aux parents qu'ils ont perdu leurs enfants le jour où ceux-ci ont perdu l'honneur. C'est parce qu'ils croient à la responsabilité de leurs enfants coupables, que la douleur des parents est si grande, si profonde, qu'aucune autre douleur ne peut lui être comparée, et qu'elle entraîne quelquefois leur mort. Quel est le père qui éprouverait contre son fils une aussi violente indignation, s'il pouvait supposer que la faute qu'il a commise est le résultat de son organisation cérébrale ou de toute autre circonstance fatale?
L'indignation que le criminel inspire fait taire quelquefois les sentiments de famille, au point de faire déposer une femme contre son mari, une fille contre son père. Lorsqu'une femme Tient reprocher à son mari d'avoir odieusement abusé de sa
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propre fille, quand celle-ci se résigne à la douleur atroce d'accuser et de faire condamner son père par ses déclarations, toutes les deux, dominées par un sentiment de justice, plus fort que leur amour et plus puissant que le sentiment de leur propre intérêt qui leur conseille le silence, oublient les liens qui les rattachent à l'accusé, pour ne se souvenir que de Tattentat qui a révolté leur conscience et exige une punition. Ces horribles attentats commis par des pères sur leurs enfants ne sont pas rares. A la session de mai 1889, j'ai entendu une honnête mère de famille venant révéler que son mari, petit commerçant à Marseille, avait violé ses deux filles, âgées de quatorze à quinze ans, en avait fait successivement ses maîtresses et avait eu d'elles plusieurs enfants. L'indignation de cette femme contre son mari, lorsqu'elle le surprit au moment où il s'introduisait dans le lit de sa fille, fut si forte, qu'elle était comme folle de douleur et d'indignation. Ne faut-il pas qu'une femme et que ses enfants aient un profond sentiment de la responsabilité de leur mari et de leur père, pour révéler des faits qui entraîneront sa condamnation et imprimeront une tache au nom qu'elles portent? Quand j'assiste, dans des affaires semblables, à ces dépositions émouvantes qui rappellent et dépassent même souvent les dramatiques scènes d'Oreste et d'Hamlet, je suis toujours saisi par la force du sentiment de justice, qui oblige une fille à révéler contre son père des faits révoltants, qu'elle désirerait taire, à les raconter aux jurés avec une profonde douleur, sans haine et sans colère, mais sous l'empire de la conviction que son père est coupable et mérite la punition que la justice va lui infliger. On peut encore mentionner, à l'appui du libre arbitre des criminels, l'amendement qui se produit assez souvent dans leur conduite, en prison et après leur sortie de prison. Les réductions de peine et les réhabilitations viennent récompenser les efforts de ceux qui retournent à de bons sentiments. La perspective de la réhabilitation contribue, en effet, beaucoup à l'amendement des condamnés ; le désir de reconquérir l'honneur perdu leur inspire souvent assez d'énergie, pour recommencer une vie nouvelle absolument différente de la première. En 1886, 1,432 réhabilitations ont été prononcées ; en 1887, il y en a eu 1,518. Parmi ces réhabilités, il y en avait, en 1887, 651 condamnés pour vol simple ou qualifié, 74 pour abus de confiance simple ou qualifié, 39 pour escroquerie, 20 pour viol et attentat à la pudeur,
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