CHAPITRE XII
Je crois avoir démontré par les faits qu'il n'est pas nécessaire d'aller chercher Texplication du crime dans l'anatomie et la physiologie du criminel. Il est d'expérience constante que le môme homme, avec les mêmes organes, peut être successivement honnête et criminel. Lorsqu'un homme, après un passé irréprochable, devient vicieux et criminel, ses organes n'ont pas changé; son nez, ses mains, son crâne sont restés les mêmes pendant que ses actes jurent avec sa conduite antérieure. De même, lorsqu'un condamné reprend ses habitudes de travail et de vie régulière et redevient un bon citoyen, la forme de la mandibule et des oreilles, le nombre des circonvolutions cérébrales n'ont pas varié. Sa constitution physique est restée la même pendant que son état moral a changé. Donc, si le même homme peut passer du bien au mal et du mal revenir au bien, on peut conclure que le bien et le mal moral ne dépendent pas des organes et que l'honnêteté et le crime ne résultent pas de constitutions physiques différentes (1). Autre preuve : ne voyons-nous pas tous les jours des criminels robustes, d'une santé parfaite, d'une organisation physiologique irréprochable et des hommes honnêtes avec une constitution débile, maladive? Donc, le corps peut être sain, bien conformé, pendant que l'âme est malade, vicieuse, criminelle, et réciproquement l'âme peut être saine, vigoureuse dans un corps malade. Ces faits prouvent que la criminalité et la moralité ne dépendent pas de l'organisation physique. Les hommes honnêtes et les criminels n'appartiennent pas à deux races différentes, l'une prédestinée au bien, l'autre vouée au crime par des caractères physiologiques spéciaux.
D'ailleurs la distinction que la loi établit entre les délinquants et les non-délinquants correspond-elle toujours à une différence
(1) « C*e8t du dedans et du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées, les adultères... les homicides, n (Saint Marc, vu, 21.)
morale entre ces deux catégories d'hommes? N'y a-t-îl d'hommes coupables, criminels, que ceux qui sont poursuivis devant les tribunaux? Tous ceux qui échappent à la justice sont-ils des modèles de probité et de pitié ? Ne sait-on pas qu'il y a des actions non prohibées par la loi positive qui sont aussi immorales que celles qu'elle défend? Dès lors, pourquoi l'auteur d'un délit de vol ou de coups volontaires offrirait-il des anomalies organiques, alors que celui qui ruine ses concitoyens par des mensonges et des indélicatesses ne tombant pas sous l'application de la Joi, et que celui qui laisse mourir de faim un ami, un parent, un bienfaiteur ne présentent pas une constitution physique anormale ?
Il n'est pas davantage exact de rejeter la responsabilité du crime sur les imperfections de la société, et notamment sur l'ignorance et la misère, puisque, quand bien même tous les citoyens seraient riches et instruits, il y aurait toujours des adultères, des banqueroutiers frauduleux, des faussaires, des assassinsparcupidité, vengeance, haine et jalousie, des attentats aux mœurs commis par des instituteurs laïques et congreganistes, etc. Tout en reconnaissant que la société a des devoirs à remplir envers l'ignorant et le pauvre, les efforts sociaux tentés pour diminuer l'ignorance et la pauvreté ne pourront jamais supprimer la criminalité, parce que la cause principale en est dans les passions humaines.
La cupidité, l'amour des plaisirs, la débauche, la paresse, la haine, la vengeance, la colère, voilà les principales causes de la criminalité. Ces passions peuvept exister chez les riches comme chez les pauvres, chez les hommes instruits comme chez les ignorants. Elles sont inhérentes à la nature humaine; le germe en existe chez tous les hommes.
Pour soutenir que le crime est le résultat d'une anomalie physique ou psychique, ou des imperfections de la société, il faudrait prouver que Thomme naît entièrement bon, qu'il n'y a chez l'enfant que des tendances au bien, que tout penchant mauvais est inconnu en lui. Mais ne savons-nous pas, par l'observation des enfants, que chez eux on trouve de mauvais instincts, à côté de bons penchants ; que la colère, la jalousie, l'opiniâtreté, l'égoïsme peuvent exister en môme temps que la bonté, la candeur, la naïveté? Ne voit-on pas, ainsi que l'avait déjà observé saint Augustin, des enfants à la mamelle devenir jaloux,
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blêmes de colère, parce que leur nourrice donnera le sein à un autre enfant? Uhoinme apporte en naissant un mélange de bons et de mauvais penchants, de la bonté et del'égoïsme. Chez Tenfant, Tégoïsme est inconscient. Mais, lorsque la raison viendra, s'il ne règle pas ses actes suivant la loi morale, s'il ne se sert pas de sa volonté pour se dominer, ses défauts se changeront en vices, et ses vices^ pourront le conduire jusqu'au crime par une pente insensible.
Au fond, de même que toutes les vertus sociales sont inspirées par l'amour de nos semblables et par l'esprit d'abnégation et de sacrifice, toutes les passions antisociales, qui conduisent au crime, se ramènent à un égoïsme intense, calculé ou brutal. « Quiconque n'aime que soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, incapable d'être touché des intérêts d'autrui, est insociable, intraitable, injuste (1). » L'homme profondément égoïste, suivant une expression familière, mais très expressive, mettra le feu aux quatre coins d'une maison, pour se faire cuire un œuf. Il dépravera un enfant, abandonnera une jeune fille séduite, conseillera à la fille qu'il a rendue mère de se débarrasser de son enfant, supprimera par un crime le mari qui le gêne, tuera un ami, un parent, pour le voler. Pour satisfaire une passion égoïste, il ne reculera devant aucune souffrance infligée à ses semblables. Pour une minute de plaisir, il sacrifiera la santé, la vie d'un enfant, l'honneur d'une femme. Si pour ses plaisirs il lui faut de l'argent, il s'en procurera par le vol, l'abus de confiance, l'escroquerie, le faux et au besoin par Tassassinat.
Mais, dira-t-on, tous les hommes sont plus ou moins égoïstes, sujets à quelque passion, et cependant tous ne sont pas criminels. Assurément, l'égoïsme ne conduit pas toujours au crime ; le plus souvent il est contenu par le souci de l'honneur ou par la crainte de la peine; il peut même être associé à des qualités et à des vertus. Ainsi, un homme peut être à la fois très attaché à l'argent et disposé à rendre service, ami du plaisir et capable de dévouement. Mais, si l'attachement à l'argent et l'amour des plaisirs ne sont pas contrebalancés par de plus nobles sentiments, ces passions, devenant exclusives et chaque jour plus exigeantes, ne tarderont pas à faire commettre une faute, car « le
(1) Bossuet, Traité de la concupiscence ^ ch. xi.
LE CRIME ET LES PASSIONS Ul
vice ne demande qu'à faire du chemin, et, pour peu qu'on l'aide, il glisse avec tant de rapidité, qu'il n'y a plus moyen de le retenir (i). » Une première faute peu grave sera suivie d'une autre plus sérieuse. Gomme la corruption organique, la corruption morale débute par un point et se développe rapidement, si l'on ne la combat pas au début; l'habitude vicieuse se contracte, elle se consolide, elle grandit, altérant le sens moral, affaiblissant la volonté, surexcitant la sensibilité. Le vice contracté, qui paraissait d'abord sans importance, devient une passion impérieuse et finit par conduire au crime. « Dès qu'on s'est écarté du droit chemin, on arrive bientôt sur le bord de quelque précipice » (2) ; il n'est pas facile de rester toujours sur les frontières du crime, au bord du précipice, sans perdre l'équilibre. La chute finit toujours par se produire. Un jour arrive où, entraîné par la violence de la passion, le débauché, le paresseux, l'homme haineux ou cupide franchissent les frontières du crime.
Veut-on voir par des exemples comment on peut passer du vice au délit et au crime ? Si un commerçant néglige ses affaires pour mener une vie de plaisirs, il verra bientôt diminuer ses bénéfices, ou tout au moins ses dépenses dépasser ses ressources. Dans ces conditions, qui rendent la faillite inévitable, sll ne veut pas revenir au travail et supprimer ses plaisirs coûteux, ne sera-t-il pas tenté d'accroître ses profits par un moyen peu délicat, par exemple parla vente d'une marchandise de mauvaise qualité ? S'il donne cette marchandise pour ce qu'elle est, il ne commet pas de délit. Mais si, pour conserver les anciens prix plus élevés, il dissimule déloyalement la qualité inférieure de la marchandise, voilà le délit caractérisé, et ce délit sera bientôt aggravé par l'usage de faux poids, de fausses mesures. Autre exemple : un employé, chargé d'encaisser une somme pour son patron, l'emploie à des besoins personnels et la remplace quelques jours après par une somme qui lui est due ou qu'il emprunte. Jusque-là, il n'y a qu'une indélicatesse . Que faut-il pour qu'il passe de l'indélicatesse au délit ? Peu de chose : si la somme, qu'il comptait trouver pour rembourser son patron, vient à manquer, le voilà dans l'impuissance de restituer l'argent de son patron, et par suite, coupable d'un délit d'abus de
(1) TiwcM/anea, IV, § 18.
(2) Velleius Paterculus, 1. H, ch. m.
confiance. Autre exemple encore: Pour ne pas s'imposer les charges et les soucis de la vie de famille, un vieux garçon recherche les liaisons passagères. Est-il toujours sûr de rester sur les frontières du délit ? S'il noue des relations avec une femme mariée, le voilà complice d'un délit d'adultère. S'il est surpris par le mari, il peut entrer en lutte avec lui, lui porter des coups, peut-être môme le tuer. On voit qu'il n'est pas nécessaire d'imaginer une influence atavistique remontant à des milliers d'années, pour expliquer qu'un homme entraîné par l'amour des plaisirs ou parla colère puisse commettre un abus de confiance ou un homicide. Lorsqu'un homme paresseux et débauché s'approprie le bien ou la femme d'autrui, pour s'affranchir de l'obligation du travail et se procurer des plaisirs faciles, il n'est pas nécessaire de supposer que cet homme est un être anormal, ayant une organisation différente de celle des autres hommes. L'aversion pour le travail, l'attrait des plaisirs sont-ils des sentiments tellement incompréhensibles, qu'il soit nécessaire de voir en eux des anomalies, des neurasthénies physiques et morales, ainsi que le supposent MM. le D' Benedick et Garofalo (1) ? « L'inclination aux voluptés et la fuite du labeur ne sont point en nous estranges. . . ains y sont naturelles et nées avec nous, et sont la source de vices et de maux infinis; qui les laisseront aller à bride avallée... il n'y aurait beste farouche ne sauvage qui ne fut plus douce que l'homme. » (Plutarque, Comment il faut ouïr.) — Je ne vois pas davantage pourquoi, lors qu'un employé vole son patron, ou lorsqu'un mari est tué par l'amant de sa femme, la société est responsable de ces crimes.
Interrogez l'histoire et vous verrez que chez tous les peuples, à toutes les époques, les crimes ont été surtout inspirés par la haine, la jalousie, la cupidité, la débauche et la paresse. Les guerres, les massacres, les proscriptions, qui ont fait verser des torrents de sang, ne sufflsent-ils pas pour montrer combien la haine peut envahir le cœur des hommes et leur faire commettre les plus abominables forfaits ? Est-ce que ces haines sauvages de peuple à peuple ont disparu? Autrefois, quand un peuple était plus pauvre et se croyait plus fort que le peuple voisin, il se jetait sur lui, pour le réduire en esclavage et le
(1) Archives de V Anthropologie criminelle^ p. 355.
dépouiller de ses terres, de ses maisons. Aujourd'hui, la guerre, il est vrai, s'est civilisée ; le yainqueur ne massacre plus le peuple vaincu et ne le réduit plus en esclavage, mais il lui impose des contributions de guerre énormes et des traités de commerce désavantageux. La guerre n'existe-t-elle qu entre nations ? Elle est partout: entre les classes d'un même pays, souvent pour les motifs les plus futiles, pour des divergences d'opinion ; il n'est pas rare de la rencontrer entre voisins, entre personnes exerçant des professsions rivales ; entre membres de la môme famille, entre frères, entre époux, pour incompatibilité d'humeur ou rivalité d'intérêts.
Et la jalousie, faut-il supposer une dégénérescence héréditaire pour expliquer les crimes qu'elle inspire, lorsque nous voyons que les premiers hommes y étaient sujets, qu'elle a déterminé le meurtre d'Abel, l'abandon de Joseph par ses frères, la tentative de meurtre de Saûl contre David ? Gomment se refuser à admettre que la passion seule, sans anomalie, peut conduire au crime, lorsque nous voyons, dans l'histoire des anciens peuples, de grandes intelligences, des esprits puissants verser le sang de leurs amis. David était-il atteint d'anomalie, lorsque pour se débarasser du mari d'une femme qu'il avait vue au bain et qu'il voulait posséder, il envoyait Urie à la tête d'un bataillon à l'endroit où le combat serait le plus rude ? Est-ce qu'Alexandre le Grand était un dégénéré, lorsqu'il ordonnait le meurtre de Clitus et de Gallisthène ? Est-ce que saint Augustin était atteint de folie morale héréditaire, lorsqu'il commettait le larcin dont il s'accuse dans ses Coji fessions ? etc., etc.
Si les criminels agissaient sans motifs, sans profit, on pourrait supposer que ce sont des malades, des névrosés, des fous. Mais, si on recherche les causes des crimes, on trouve toujours une passion pour mobile, la cupidité ou la vengeance, la paresse ou la débauche. « Il a tué un homme, nous dira-t-on de quelqu'un. Pourquoi? Parce qu'il aimait sa femme, ou qu'il avait dessein sur sa terre, ou qu'il voulait prendre son bien pour avoir de quoi subsister, ou qu'ayant été offensé, il s'est laissé^transporter à l'ardeur de la vengeance. Que si l'on nous disait : il a tué un homme sans sujet, pour avoir seulement le plaisir de tuer un homme, cela nous paraîtrait incroyable (1). »
(i) Les Confessions de saint Augustin^ l. II, ch. v,
Paresse, — On ne saurait croire à quel degré la plupart des criminels sont paresseux. Il eu est qui, bien portants, pour ne pas prendre la peine de se lever la nuit, feront volontairement leurs ordures dans le litoù ils resteront couchés. Ce fait m'a été signalé plusieurs fois par des gardiens de prisons. C'est la paresse qui fait les prostituées, les proxénètes et les souteneurs, bien plus que le libertinage proprement dit. On sait combien s'est accru dans les grandes villes le nombre de ces hommes vicieux qui exploitent la prostitution des femmes ; ils ne sont tombés si bas que parce qu'ils ont l'horreur du travail. Pour réprimer le métier de souteneurs qui a fait d'inquiétants progrès, les Chambres françaises ont voté récemment une loi qui le frappe des peines du vagabondage. J'ai eu à juger une mère qui prostituait sa fille, afin de se faire remettre une somme de deux francs qui lui permît de vivre sans travailler. Le parricide Lemaire disait : « Je suis un fainéant, j'ai hoiTeur du travail. Si je ne veux pas travailler en liberté, ce n'est pas pour aller travailler au bagne ; je me laisserai mourir de faim. » La plupart des flUes soumises aimeraient mieux aller à la maison centrale que de travailler. Lorsque la prostitution ne leur donne pas assez de ressources, elles en demandent au vol et au chantage.
Aussi, je ne puis voir dans la criminalité une sorte d'activité dont les manifestations sont analogues à celles de l'activité honnête, ainsi que le prétend l'école italienne. Rien né paraît moins exact que cette assertion de M. Ferri: « Les formes et les lois fondamentales du combat pour l'existence sont les mêmes pour Tune et pour l'autre activité. » {Actes du congrès de Rome^p. 120.) Ce que l'école italienne appelle l'activité criminelle est surtout caractérisé par le désir de se procurer sans travail des jouissances aux dépens d'autrui.
Les directeurs des colonies pénitentiaires, avec qui je me suis entretenu des causes de la criminalité des jeunes gens, sont très frappés de la paresse des jeunes détenus : l'enfant, obligé au travail, s'y soumet avec répugnance, avec le désir de s'y soustraire à la sortie du pénitencier. Une détention de courte durée est souvent impuissante à faire naître l'amour du travail. On ne réussit, en général, à le leur inspirer qu'au bout de deux ou trois ans d'éducation correctionnelle.Mais,lorsquele jeune homme travaille avec plaisir, il est sauvé. C'est qu'en effetle travail est plus moralisateur encore que l'instruction ; le travail agricole surtout
donne à Tânfie la gaieté, la santé, les bonnes mœurs et souvent même le bon sens. Malheureusement, Tamour du travail tend à diminuer chez les ouvriers et même chez les paysans, à mesure que l'alcoolisme se développe. Dans les grandes villes, il y a des ouvriers qui se reposent deux ou trois jours par semaine. Ils travaillent moins qu'autrefois avec moins de goût et d'application. Dans les classes élevées, on aime la vie facile, la littérature facile, les mœurs faciles. Pendant que les livres sérieux sont délaissés, les romans, les journaux frivoles ont un succès immense ; pendant que la Critique philosophique de M. Renouvier est obligée de cesser de paraître, faute d'abonnés, tel ou tel roman se vend à des milliers d'exemplaires. On renonce à l'eflfort même dans la lecture , tant la mollesse gagne les esprits. Parmi les nombreuses causes qui poussent les paysans vers les grandes villes, il faut certainement placer un commencement d'éloignement pour les travaux pénibles des champs. Je connais des contrées, en Provence, où on a de la peine à trouver des fermiers, des cultivateurs. On est obligé d'avoir recours à des Italiens et à des Espagnols. Sur les conseils de leurs parents, les jeunes gens des campagnes se jettent sur les petits emplois, les places d'instituteurs, de buralistes, de cantonniers, de facteurs, etc. En poussant ainsi leurs enfants, non à s'élever, ce qui est une ambition légitime, mais à sortir brusquement de leur condition, à mépriser le travail agricole et industriel, les parents se préparent souvent bien des déceptions et des amertumes. Quant à la société, en enlevant aux travaux des champs ou de l'usiae tant d'enfants pour les jeter sur les emplois publics, en leur donnant une instruction incomplète qui les dégoûte du travail paternel, qui ne voit qu'elle se prépare des déclassés dangereux ?
Amour des plaisirs. — La paresse s'unit souvent à l'amour des plaisirs chez les jeunes gens ; et lorsque, avec des ressources modestes, ils cessent de travailler régulièrement ou font des dépenses excessives, ils sont bientôt sur le chemin du vol et de Tabus de confiance; ils commencent par des emprunts, par des expédients et finissent par des délits et des crimes. Un ancien disait: « Quand on sème la frugalité, on récolte la liberté (1).» On peut dire aussi : « Quand on sème la tempérance, la modération,
(1) Magna pars liber tatis est benemoratus venter, disait un proverbe latin.
on est sûrdenepasrécolterles condamnations judiciaires» Quand les ouvriers en particulier se livrent à Tintempérance, à Tinconduite, ils ne tardent pas à aboutir à la misère et au délit. Combien de fois les magistrats entendent des accusés s'écrier : « C'est la noce qui m'a perdu 1 « C'est l'ouvrier italien Exposito, dernièrement condamné à mort par la cour d'assises des Bouchesdu-Rhône, qui assassinait les voyageurs pour les dépouiller, parce qu'il avait besoin de 50 fr. par jour pour faire la noce. C'est un garçon de recettes du Crédit lyonnais, qui prend la fuite pour aller mener joyeuse vie. C'est encore un ouvrier boulanger, Guichard, qui commet un assassinat pour s'enrichir d'un coup, n'avoir plus à pétrir et pouvoir s'amuser, etc., etc.
La cupidité. — On sait que le nombre des escroqueries, des abus de confiance, des banqueroutes, des fraudes commerciales, a considérablement augmenté ; faut-il en chercher l'explication dans l'atavisme de M. Lombroso, dans la folie morale de M. le D' Despine ? Croit-on que l'accroissement notable de ces genres de délits ait pour cause une conformation défectueuse du cerveau des prévenus ? Ou bien encore, faut-il en rejeter la responsabilité sur la société? Ne faut-ii pas tout simplement l'attribuer au désir de faire rapidement fortune et de se procurer toutes les jouissances possibles, qui paraît être la passion dominante de notre époque? Le travail et l'économie exigent des efforts longs et pénibles ; les tromperies sur la qualité et la quantité des marchandises vendues, les falsifications de denrées, les banqueroutes frauduleuses, les escroqueries, savamment déguisées sous la constitution de sociétés financières, mènent plus rapidement à la fortune et au plaisir et plus rapidement aussi à la police correctionnelle et à la cour d'assises. «Qui veut être riche au bout de l'année est pendu à la Saint-Jean », dit un proverbe espagnol.
La cupidité prend les formes les plus variées : des propriétaires d'édifices assurés y mettent le feu pour toucher le montant des assurances. De 1826 à 1860, 1,649 incendies ont été ainsi allumés volontairement. Chaque année, un grand nombre d'assassinats, de meurtres sont aussi commis, pour faciliter des vols ou en assurer l'impunité. En 1887, 46 assassinats et 25 meurtres ont été commis par cupidité. Il faut encore attribuer à la cupidité les crimes de fausse monnaie, de faux en écriture de commerce,
la plupart des faux en écriture publique et une foule d'autres délits. En 1886, le nombre des accusés de vols qualifiés, jugés par les cours d'assises, a été de 1,753; celui des prévenus de vols simples jugés par les tribunaux correctionnels a été de 44,320. Cette même année, il y a eu 4,179 prévenus d'abus de confiance et 4,257 prévenus d'escroquerie.
Beaucoup de paresseux et de débauchés voudraient s'en tenir au vol, à l'escroquerie; ce qu'ils veulent, c'est de l'or, et, s'ils pouvaient se le procurer sans homicide, ils se contenteraient de l'appropriation frauduleuse du bien d'autrui. Mais cet or tant convoité est enfermé dans des coflfres-forts, ces coffres-forts sont placés dans les maisons, ces maisons sont habitées, et alors le vol projeté ne tarde pas à être accompagné d'effraction, d'escalade, de violence et au besoin d'assassinat.
Depuis quelques années, l'escroquerie prend une forme particulièrement repoussante, le chantage par la voie de la presse. Dans les grandes villes, il s'est créé des journaux qui ne sont en réalité que des entreprises d'escroquerie par le chantage. Des négociants, des prêtres, des femmes mariées sont invités par des manœuvres savantes à verser une somme d'argent importante sous forme d'abonnements multiples, d'achats d'actions du journal, s'ils ne veulent pas s'exposer à des attaques ou à des allusions perfides. Pendant dix ans,un journal de ce genre a exercé à Lyon une véritable terreur. Qu'on ne suppose pas que toutes les victimes de ce chantage odieux avaient quelque chose à se reprocher, du moment qu'elles consentaient à acheter le silence du journaliste. Pour éviter les ennuis d'un procès et avoir la tranquillité, les personnes d'un caractère faible aiment mieux faire un sacrifice pécuniaire. Mauvais calcul ! car l'escroc encouragé par le succès recommence ses tentatives de chantage. C'est une femme, à Lyon, qui a eu le courage de défendre son honneur et de porter plainte.
Voici encore une forme de chantage révoltant : sous prétexte de publier un recueil de causes célèbres, un déclassé, qui prend le titre de publiciste, écrit au représentant d'une famille où il y a eu un drame judiciaire, pour lui annoncer son intention de publier cette affaire et lui faire connaître qu'il recevra toutes les pièces rectificatives qu'on voudra lui faire parvenir. D'autres fois, c'est un roman qui est publié avec des détails, des noms transparents. Est-ce que ces escroqueries savantes commises
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par des coquins gantés et maniérés ne sont pas infinimeot plus révoltantes que les anciennes formes de l'escroquerie et du vol?
Débauche. — La débauche amollit, détend la volonté, éloipe du travail, entraîne aux folles dépenses. Si la justice trouve aujourd'hui tant de jeunes gens parmi les prévenus et les accusés, c'est parce que des habitudes de débauche sont par eux contractées de bonne heure. Dans les grandes villes, on voit des gamins de quatorze, quinze ans qui ont des maîtresses. La dépravation de la jeunesse n'est pas observée uniquement dans les classes inférieures ; j'ai eu quelquefois à constater des habitudes d'immoralité révoltante chez des jeunes gens des classes élevées. Ces mauvaises mœurs sont fréquemment un acheminement vers le délit ; elles dessèchent le cœur, éteignent les affections de famille et le sentiment de l'honneur. Après avoir dissipé ses ressources et celles de ses parents, le jeune débauché devient facilement escroc, voleur, souteneur et quelquefois môme assassin. Dans les grandes villes, il y a des cafés, des bals publics, des maisons de tolérance fréquentés habituellement par des malfaiteurs qui associent le crime à la débauche. Aidées par les souteneurs, les prostituées commettent un grand nombre de vols et d'escroqueries, dont beaucoup restent impunis, parce que les victimes n'osent pas toujours porter plainte.
L'habitude de la débauche une fois contractée, il est difficile de la rompre. Un homme violent, qui aura commis un délit par vengeance ou colère, se corrigera beaucoup plus facilement qu'un débauché, « Ce qui m'a perdu, disait le nommé Roch, condamné à mort, à M. Appert qui le visitait, c'est la boisson, les filles publiques et le jeu... ; je ne sais quoi m'entraînait à la débauche (1). » Le vin^ le jeu, les belles^ qui sont chantés à l'Opéra, conduisent, dans la vie réelle, plus d'un débauché, plus d'un joueur et plus d'un ivrogne à la police correctionnelle et aux assises (2). Un poète, un artiste peuvent à ce jeu
(i) Ah I malheur à celui qui laisse la débauche
Planter le premier coup sous sa mameUe gauche I Le cœur d'Un homme Tierce est un vase profond ; Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souiUure.
(La Coupe et les lèvres, Alfred de Musset.)
« Le vin et les femmes fout tomber les sages mômes. » [Ecclésiastique, ch. *rï,2.?
(2) Bagnes et ptnsonsj t. I, p. 32.
ne perdre que leur talent; d^autres y laissent leur honneur. Le désordre des mœurs est la principale cause de la criminalité féminine. Le compte criminel de 1860, qui résume les dix années précédentes, constate que, sur 100 femmes accusées, il y en avait 25 ayant eu des enfants naturels ou ayant vécu notoirement dans le désordre. Mulier amissapudicitia nihilabnuerii. xVinsi que je Tai entendu dire à la cour d'assises à un avocat distingué du barreau d'Aix, M. de Séranon, la pudeur chez la femme est comme le ûi qui retient toutes les perles d'un collier; coupez le lil, toutes les perles tombent. Le désordre des mœurs n'engendre pas seulement un grand nombre de crimes contre les mœurs, il conduit aussi à beaucoup d'autres crimes (assassinats, empoisonnements, infanticides, avortements). Lorsque la femme se laisse dominer par une passion violente, par « un délire où n'atteignirent jamais au jour de l'accouplement les bétes sauvages et les brutes » (Eschyle), elle peut songer à se défaire de son mari. « Ne vous fiez pas à une libertine dominée par l'esprit de débauche ; si vous traversez ses desseins, il n'y aura rien qu'elle n'entreprenne contre vous ; les liens les plus sacrés de la nature ne l'arrêteront pas; elle vous trahira, elle vous sacrifiera, elle vous immolera (1). » La faute qu'elle commet lui fait haïr le mari qu'elle outrage ; elle ne voit pas seulement en lui un obstacle à la satisfaction de sa passion, mais un ennemi. Plus le mari sera doux et affectueux, plus sa femme le prendra en aversion.
A toutes les époques, chez tous les peuples, on a constaté que la femme adultère se débarrasse quelquefois de son mari par le poison (2). La plus étonnante affaire d'empoisonnement de ce genre a été jugée en 1868 par la cour d'assises des Bouches-du- Rhône. Les débats, auxquels j'ai assisté, ont révélé des faits' incroyables : un herboriste tenait à Marseille boutique ouverte de poisons, à l'usage des femmes qui voulaient se débarrasser de leurs maris, pour s'adonner plus librement au libertinage. Il ne fut découvert que par l'indiscrétion d'une femme qui, ayant l'habitude de faire le même commerce, avait dénoncé l'herboriste pour faire cesser cette concurrence.
L'adultère ne fait pas seulement oublier à la femme ses devoirs
(1) Bourdaloue, Sermon sur Vimpureté.
(2) Les empoisonnements sous Louis XIV , (Hisloire de la médecine légale^ par H. le conseiller Desmazes, p. 85.) •
2o6 LE CRIME ET LA PEINE
d'épouse, elle lui fait quelquefois méconnaître ses devoirs de mère. Pour suivre un amant, elle ira jusqu'à abandonner ses enfants, en emportant les ressources du ménage, semblable aux animaux qui abandonnent leurs petits, et quelquefois même les battent et les tuent, pour se livrer librement à de nouvelles amours. J'ai eu à exercer des poursuites contre une femme qui avait abandonné trois jeunes enfants dans un hangar pour se livrer au libertinage; elle ne venait qu'une fois par jour leur jeter du pain par une ouverture. Lorsque je me transportai sur les lieux avec le juge d'instruction, je trouvai les enfants presque nus, se roulant sur la paille souillée par leurs ordures; la faim, le froid, la séquestration, les souflfrances de toutes sortes qu'ils avaient endurés les avaient rendus presque idiots ; l'un d'eux avait les pieds atteints par la gangrène. Dans les descentes judiciaires que j'ai faites, j'ai été souvent témoin de spectacles affreux. J'ai eu à constater un assassinat de quatre personnes appartenant à la même famille, égorgées comme des moutons par une bande d'Italiens ; mais assurément le spectacle de ces quatre cadavres était moins horrible que celui de ces trois pauvres petits enfants abandonnés par leur mère. — Il est encore utile de rappeler que la plupart des femmes, qui ont pris une part active aux crimes de la Commune, étaient des femmes perdues de mœurs, des filles soumises, ou des femmes vivant dans le libertinage (1).
Si je voulais décrire aussi les crimes que la débauche fait commettre aux hommes, quels tristes tableaux ne me faudrait-il pas dérouler ! Comme on verrait que Platon a raison de comparer le libertinage à un monstre énorme, cruel, à plusieurs têtes (2), et combien est juste l'observation de Lacordaire, que la débauche rend l'homme féroce ! Le débauché va jusqu'à assassiner la femme qui résiste à ses obsessions et à éventrer l'enfant qu'il vient de souiller. La cour d'assises des Bouches-du-Rhône a assez souvent des crimes semblables à juger. Dernièrement, une jeune femme fut tuée à coups de couteau par son beau-frère, qui voulait la posséder, à côté de la chambre où dormaient ses enfants. Un ouvrier cordonnier, ne pouvant obtenir la main d'une jeune ûUe dont il était épris, lui planta son tranchet dans le dos. Un ancien soldat, ayant rencontré un jeune enfant dans un bois,
(1) Voir Enquête parlementaire sur le 18 mars, déposition du géuéral Gaillard.
(2) République, 1. L\.
lui fit subir les derniers outrages, puis Tétrangla et le jeta à la mer. Si on oubliait qu'il ne faut pas juger Fhumanité par quelques cas exceptionnels, on serait quelquefois tenté, en présence de ces crimes monstrueux, de croire, comme M. Taine, que rhomme est un être lubrique et féroce.
L'observation des criminels pendant leur détention confirme cette union de la débauche à la méchanceté, qui si souvent a été constatée chez les criminels historiques. On sait que les rois les plus cruels ont presque toujours été des rois débauchés. De même, on a observé que les prisonniers les plus méchants sont les prisonniers débauchés (i). Socrate avait donc raison de dire ; « Est-il rien qui, plus que la débauche, nous détourne de la décence et du devoir?... Quelle différence y a-t-il, Enthydème, entre le débauché et l'animal stupide? Comment distinguer de la brute celui qui, ne portant jamais ses regards vers le bien, ne cherche que la volupté, ne vit et n'agit que pour elle (2)? » Suivant la juste observation de Bacon, Tappétit inquiet du plaisir n'est pas calmé par la jouissance. La satisfaction d'un plaisii* éveille la soif d'un autre plus vif; pour se le procurer, le débauché ne reculera pas devant les attentats les plus monstrueux.
Si l'on consulte l'histoire, on voit par de nombreux exemples que la perte des mœurs n'est pas moins fatale aux peuples qu'aux individus ; la décadence a toujours suivi le désordre des mœurs. Un peuple dont les mœurs sont pures est plus foit qu'un peuple dont les mœurs sont mauvaises. La faiblesse des peuples de l'Orient et leur lâcheté tiennent en grande partie à leur immoralité.
Amour du luxe, de la toilette. — Dans cette énumération rapide des passions qui conduisent au crime, comment ne pas indiquer la passion du luxe, de la toilette, qui descend des classes élevées dans les classes inférieures ? Que de femmes demandent à l'adultère, même à la prostitution, les ressources nécessaires pour subvenir à des dépenses excessives de toilette ! Que d'hommes deviennent escrocs, voleurs, faussaires pour satisfaire des besoins de luxe, hors de proportion avec leurs ressources I Les petits commerçants, les modestes employés, les ouvriers euxmêmes des grandes villes ne sont pas les derniers à rechercher
(1) Annales médico-psychologiques^ 1875, p. 170.
(2) Xénophon, Dits mémorables, 1. IV, ch. v.
les plaisirs coûteux de Tameublement et de la table. Il se mange plus d'huîtres chez les marchands de vin que dans beaucoup de ménages de bonne bourgeoisie. Les salaires des ouvriers s'en vont souvent en parties de plaisirs, en dépenses de café, même en promenades en voiture. La tempérance et Téconomie sont oubliées. Aussi, je ne m'étonne pas que le Garde des sceaux constate, dans son rapport de 1885, que Fesprit de luxe a envahi les classes inférieures de la société. On voit les modes de Paris suivies dans les villages de la province et entraîner les femmes de condition modeste à des dépenses excessives. Les costumes locaux sont abandonnés, bien qu'ils soient économiques, et qu'ils puissent être portés tant qu'ils ne sont pas usés. Toutes ces dépenses de luxe conduisent à la ruine et au délit, car, lorsque les ressources font défaut pour les satisfaire, c'est à des moyens coupables qu'elles sont demandées. L'esprit d'imitation entre pour beaucoup dans ces entraînements dangereux » qui ont envahi les classes inférieures. La passion de l'égalité et de la vanité est si forte en France, que, suivant le mot de de M. Saint-Marc Girardin, nous voulons être les égaux de nos supérieurs et les supérieurs de nos égaux.
Alcoolisme. — J'ai déjà signalé les progrès de l'alcoolisme et la nécessité de les combattre par des mesures législatives. Je n'ajouterai qu'un mot en réponse aux observations suivantes de M. Renan : « Les sociétés de tempérance, dit-il, reposent sur d'excellentes intentions, mais sur un malentendu. Au lieu de supprimer l'ivresse pour ceux qui en ont besoin, ne vaudrait-il pas mieux essayer de la rendre douce, aimable, accompagnée de sentiments moraux? Il y a tant d'hommes pour lesquels l'heure de l'ivresse est, après l'heure de Famour, le moment où ils sont les meilleurs (1). » Si le savant directeur du Collège de France connaît un moyen de rendre Fivresse douce, aimable, accompagnée de sentiments moraux, il devrait se hâter de Findiquer ; car jusqu'ici Fivresse a rendu les hommes querelleurs, méchants, fort peu aimables et très peu moraux. Combien d'hommes pris de boisson cherchent querelle à leurs camarades, à leurs voisins, à des passants, qu'ils ne connaissent pas I Ce que Tacite écrivait des querelles, qui s'élevaient entre les Germains excités
(1) Jow^aldes Débats y 7 octobre 1884.
par la boisson, se reproduit tous les jours dans les cabarets : « 11 éclate souvent entre eux, comme entre les buveurs échauffés, des querelles, où Ton s'en tient rarement aux injures et qui se terminent le plus souvent par des combats et des blessures (1). » Ces querelles entre buveurs se terminent même souvent par des homicides. A chaque session de la cour d'assises, nous en voyons des exemples. Combien d'accusés aussi pris de boisson cherchent à abuser des enfants I Combien d'outrages publics à la pudeur, combien d'attentats aux mœurs sont commis à la suite d'excès alcooliques, même par des pères sur leurs filles et dans des conditions si révoltantes qu'il est impossible d'en reproduire le récit ! Si M. Renan assistait quelquefois aux débats de la cour d'assises et se rendait compte des actes d'immoralité, de brutalité et de cruauté commis sous l'empire de l'ivresse, il serait, je crois, un peu moins indulgent pour elle ; au lieu de penser que l'heure de l'ivresse est pour bien des hommes le moment où ils sont les meilleurs, il verrait que c'est le moment où ils sont le plus mauvais, puisqu'ils sont alors privés de la raison et se conduisent comme des brutes (2).
Aux jours d'émeute, les révolutionnaires savent bien ce qu'ils font, lorsqu'ils entraînent des ouvriers dans les débits de boissons pour les exciter. Au 18 mars, c'est dans les cafés et cabarets qu'on poussait les soldats, afin de les détourner plus facilement de leurs devoirs. La statistique confirme la relation qui existe entre la consommation de l'alcool, la criminalité, l'aliénation mentale et le suicide. Au Congrès international de l'alcoolisme tenu à Paris, en 1889, M. Yvernès a établi que, à mesure que la consommation de l'alcool augmentait, le nombre des crimes et des cas de folie augmentait aussi en France, en Italie, en Belgique. Un autre membre du Congrès a montré que la criminalité décroissait en Norvège, en même temps que la consommation de l'alcool diminuait. (Archives de neurologie, 1889, t. XVIII, p. 286.) Par suite de la consommation toujours plus grande des liqueurs alcooliques, notamment de l'absinthe et de la mauvaise qualité des alcools, qui sont de véritables poisons, les cas de folie alcoo-
(1) Mœurs des Germains, § 22. ,
(2) Les Romains disaient d'une femme qui fait un usage immodéré du y'm qu'elle « ferme son cœur & toutes les vertus et l'ouvre à tous les vices » . ( Valère Maxime> l. VI, ch. m.) Bien des siècles avant Jésus-Christ, Manou punissait Tivresse « parce que rhomme ivre peut se porter à une action coupable, étant privé de sa raison par rivresse».
lique augmentent d'une façon effrayante. De 1881 i\ 1885, d'aprôs le rapport de M. le sénateur Claude, ils représentaient le 15 0/0. Aujourd'hui, ils représentent le 30 0/0 (1). Quelles conséquences déplorables n'a pas Talcoolisme du père sur la santé et l'intelligence de ses enfants ! Souvent les fils des alcooliques sont des dégénérés. Enfin, parmi les causes qui conduisent au suicide, l'ivrognerie occupe le premier rang (2).
Haine, vengeance. — Il y a encore des hommes qui nuisent à autrui par pure malice, sans retirer aucun profit de leurs crimes, qui commettent des assassinats par haine et par vengeance. Les discussions d'intérêt entre parents, les rivalités professionnelles, les querelles entre voisins, le mécontentement d'ouvriers et de domestiques congédiés, le ressentiment des braconniers et des maraudeurs contre les agents de la force publique, les vengeancesdes femmes abandonnées, déterminent chaque année un assez grand nombre de crimes. A la session de mai 1889, nous avions à juger un domestique qui, à la suite d'une difficulté avec son maître, portant sur trois francs, mit le feu aux écuries et aux greniers à foin et faillit faire périr la famille de son maître. Cet homme n'était point fou, mais très méchant ; il avait déjà subi plusieurs condamnations. La méchanceté humaine n'a pas de limites; ne voit-on pas des misérables chercher à faire dérailler les trains de chemins de fer ? Elle inspire aussi un grand nombre de délits contre la propriété. La Statistique criminelle de 1860 en fixe le nombre annuellement à 1,736 (page xLvi).
Souvent aussi les liaisons irrégulières se terminent par des querelles, des coups et môme par des homicides ; tant la haine succède rapidement à l'amour. Il en est quelquefois de môme dans les unions légitimes. On sait aussi combien la colère de la femme délaissée et jalouse inspire d'attentats contre la femme préférée, contre l'amant ouïe mari infidèles. Dans l'affaire Vitalis et Boyer, on a vu une fille, sous l'empire de cette jalousie, concevoir une haine atroce contre sa mère et aller jusqu'au parricide. De nos jours plus que jamais peut-être, par suite de l'indulgence excessive des jurés pour les crimes passionnels^ la vengeance et la jalousie des femmes se traduit par des coups de
(1) p. Garnicr, la Folie à Paris, p. 33.
(2) Socquet, Annales médico-psych., uuméro de janvier 1890, |>. o4.
revolver et le jet du vitriol. La vengeance est le plaisir des dieux, et des femmes aussi.
Qu'est-ce qu'en sa Tureur une femme n'essaie ?
On sait quels accents dramatiques nos grands poètes Corneille et Racine ont donnés aux plaintes de la femme délaissée, qui veut se venger.
S'il cesse de m'aimer, qu'il commence à me craindre. 11 verra, le perfide, à quel comble d'horreur De mes ressenUments peut monter la fureur.. . Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge. Etc., etc.
(Corneille.)
L'observation des accusées, que la jalousie et la vengeance ont rendues criminelles, confirme la parfaite vérité des caractères de Médée et d'Hermione.
La jalousie, qui s'élève quelquefois entre hommes exerçant le même état, peut aussi amener des querelles, des violences et même des homicides. C'est ainsi que, dernièrement, aux environs d'Aix, un médecin a tenté d'empoisonner son confrère par des grives qui contenaient de Tarsenic.
L'homme qui a eu des torts graves ne peut pas souffrir qu'on les lui rappelle ; il prend en aversion celui qui les lui reproche. Le mari qui a l'habitude de s'enivrer commence par battre sa femme, lorsqu'elle lui adresse des observations. Celui qui séduit une jeune fille par des promesses de mariage finit par s'irriter de l'insistance qu'elle met à lui en demander l'exécution et par se livrer sur elle à des violences (affaire Roure). L'homme qui a volé, irrité des reproches et des réclamations de sa victime, peut éprouver contre elle une haine violente, qui va jusqu'à l'assassinat (affaire Simian). La jalousie du dissipateur contre celui qui s'enrichit par le travail et l'économie se joint quelquefois à la cupidité pour le pousser à l'homicide. L'homme peut aller jusqu'à haïr son bienfaiteur, uniquement parce qu'il est son obligé. Ainsi, dans l'affaire Tholedano, Sidbon et Grego, la victime, ayant plusieurs fois prêté de l'argent à Sidbon, s'attira sa jalousie, qui se changea en une haine violente, le jour où Grego repoussa une nouvelle demande d'emprunt.
Pourquoi celui qui abandonne ses opinions politiques ou religieuses par intérêt prend-il en aversion ses anciens coreligionnaires? Pourquoi voudrait-il anéantir le Dieu qu'il a quitté? Pourquoi le fanatisme religieux a-t-il allumé tant de bûchers ?
Pourquoi Tintolérance athée suscite-t-elle encore aujourd'hui tant d'actes de persécution? Pourquoi le fiel entre- t-ii quelquefois dans Tàme des dévots ? Pourquoi une haine sauvage animet-elle quelques sectaires contre l'idée religieuse et ceux qui la représentent? Pourquoi voit-on, aux joui's d'émeute, les prêtres, les magistrats, les gendarmes assassinés? L'esprit reste confondu devant ces explosions de haine, de jalousie et de méchanceté.
C'est la diversité des passions qui fait la diversité des crimes et des délits. Le débauché comnaet des délits contre les mœurs ; le cupide devient faussaire, voleur et escroc; celui qui cède à des sentiments de vengeance et de colère commet surtout des violences contre les personnes ou des dévastations de récoltes. Mais les passions s'appellent les unes les autres; la débauche, la cupidité et la violence sont souvent réunies chez le même récidiviste. Sur le casier des accusés et des prévenus, les magistrats voient habituellement figurer des condamnations pour des faits très différents ; sur le môme bulletin on lit, en général, des condamnations pour vols, outrages publics à la pudeur, vagabondage, outrage, etc. Ce fait, qui est d'expérience constante, vient à rencontre de la théorie de l'école italienne, qui non seulement fait de l'homme criminel un homme à part, mais attribue encore aux criminels une nature, une physionomie particulière, des anomalies spéciales, suivant l'espèce des crimes commis. Quelques délinquants, il est vrai, ne sortent pas d'une catégorie spéciale de délits : ainsi, il y a des vagabonds et des mendiants, qui ne sont condamnés que pour vagabondage et mendicité ; on voit aussi quelques individus qui ne sont condamnés que pour outrage, ivresse et rébellion. Mais, ces délinquants sont très peu nombreux et n'appartiennent qu'à la petite criminalité. En général, l'homme qui devient criminel d'habitude passe d'un crime à l'autre avec une extrême facilité. Le voleur devient souvent assassin. Le même individu condamné pour abus de confiance commet un délit de coups et blessures ou un outrage public à la pudeur. En réalité, sauf quelques exceptions peu nombreuses, il n'y a pas de catégories tranchées de criminels commettant un genre spécial de délits. Les criminels passent facilement de l'un à l'autre ;
Ainsi que les vertus, les crimes enchaînés
Sont toujours ou souvent Tun par Fautre traînés.
(Rotrou.)
On voit qu'il n'est pas nécessaire de supposer chez les criminels une organisation physique différente de celle des autres hommes, pour expliquera criminalité. La violence des passions, qui sont inhérentes à la nature humaine, l'espoir de l'impunité, l'image caressée du profit qui résultera du crime, suffisent pour expliquer la violation de la loi morale et de la loi positive. Si le crime était le résultat d'une anomalie physique ou psychique, ou s'il était dû à des causes sociales, pourquoi verrait-on le penchant au crime diminuer avec l'âge et le maximum de criminalité se placer de vingt et un à trente ans? Si la tendance au crime s'affaiblit à mesure que les passions se calment et que la raison gagne en vigueur, n'est-ce pas encore une preuve que c'est dans les passions qu'il faut chercher les principales causes de la criminalité?