AVANT-PROPOS
Ce livre est le développement d'un Mémoire qui a partagé le prix dans un concours de TAcadémie des sciences morales et politiques. Je n'avais pas tout d'abord songé à y prendre part, mais le concours n'ayant pas donné de résultat et ayant été prorogé d'une année, il me sembla alors que le devoir professionnel me commandait de justifier le droit de punir, que j'exerce depuis de longues années et qui est aujourd'hui si attaqué. Puisque personne ne s'était encore présenté (1) pour montrer la fausseté et le danger des théories qui font du crime une fatalité physiologique ou sociale, et qui veulent remplacer la pénalité par le traitement ou Yépuration, magistrat, ne devais-je pas essayer de le faire moi-même ? Si je n'avais consulté que mes goûts, j'aurais mieux aimé occuper mes loisirs à lire et à relire les grands écrivains qu'à augmenter le nombre des livres médiocres dont la littérature contemporaine est inondée. Mais le silence était devenu difficile à garder, en présence du travail de démolition qui se fait chaque jour, dans le monde moral, et qui menace de gagner la législation pénale. Ayant acquis, dans mes fonctions successives de juge d'instruction, de procureur de la République et de conseiller, la conviction que la responsabilité morale n'est pas une illusion, ayant en quelque sorte fait l'expérience du libre arbitre des criminels, je me décidai à défendre ces vérités morales qui me sont chères, et sans lesquelles il n'y aurait plus ni c ulpabilité, ni justice pénale .
(1) A ce moment M. Henry Joly et M. A. Guillot n'avaient pas encore publié leurs remarquables études sur la criminalité.
Le temps me manquait, il est vrai, pour examiner tous les problèmes que soulèvent, en droit pénal comme en morale, les grandes lois de VHérédité et de la Liberté, de la Responsabilité personnelle et de la Solidarité sociale. Mais je me proposai, si mon travail n'était pas jugé trop indigne de ce beau sujet, de le reprendre ensuite plus à loisir ; c'est ce que j'ai fait.
Cette étude touche à tant de questions, que j'ai été obligé d'ajouter de nouveaux chapitres, et d'examiner plus complètement des problèmes importants que j'avais à peine eu le temps d'effleurer. J'espère néanmoins, m'étant appliqué à ne dire que l'essentiel sur chaque question, n'avoir pas entièrement perdu la qualité la plus appréciée du lecteur, la sobriété.
Mon travail se divise en deux parties ; dans la première j'examine les théories modernes de la criminalité^ dans la seconde les théories modernes de la pénalité. Les secondes dépendent des premières. En eflfet, si le criminel est une bote malfaisante, privée de la personnalité, on peut Véliminer. Si c'est un malade, son placement dans un asile est la seule mesure qu'on puisse prendre à son égard. Si on ne voit en lui qu'un ignorant, il faut l'envoyer à Técole. Enfin, s'il est démontré que c'est un coupable, on a le droit de \e punir, dans le cas où l'intérêt social et la justice le commandent.