XLIII
(2) Recherches sur le culte de Mith}*a, par Liyard, 685, 538.
(3) Les Civilisations de l*lnde, p. 632.
LE CRÏME ET L»ATAVISMË 31
grand soin , les vices qui conduisent à une fin malheureuse, parmi lesquels dix naissent de Famour du plaisir... La chasse, le jeu, le sommeil pendant le jour, la médisance, les femmes, riyresse, le chant, la danse, la musique instrumentale et les voyages inutiles, sont les dix sortes de vices qui naissent de Tamour du plaisir. Le vice et la mort étant comparés, le vice a été déclaré la chose la plus horrible. » (VII, 44, 45, 47, 53.) Dans le livre VI, il est prescrit à l'anachorète de ne vivre que de racines, de se livrer à des austérités de plus en plus rigoureuses, « afin de dessécher sa substance corporelle » , d'éviter toute recherche d'un plaisir sensuel, d'observer la chasteté, « aspirant à Funion divine », attendant avec résignation la dissolution de son corps (24-31). « Méditant avec délices sur Fâme suprême, assis, n'ayant besoin d'aucune chose, inaccessible à tout désir sensuel, sans autre société que son âme, qu'il vive ici-bas, dans Fattente de la béatitude éternelle. En maîtrisant ses organes, en renonçant à toute espèce d'affection ou de haine, en évitant de faire du mal aux créatures, il se prépare Fimmortalité. Qu'il ne désire point la mort, qu'il ne désire point la vie ; qu'il attende le moment fixé pour lui, comme un domestique attend ses gages. » (VI, 49, 60, 45.) Manou prescrit, .en outre, le pardon des injures (VI, 47), FhumUité (VII, 39, 40), la bonté (211), la charité (IV, 184), la justice, « le seul ami qui accompagne les hommes, après le trépas «. (VIII, 17.)
Le devoir de lutter contre ses passions, d'affranchir Fâme de la tyrannie du corps, n'était pas moins clairement compris des auciens Égyptiens : « L'intelligence, disaient-ils, entrée dans une âme humaine, essaie de l'arracher à la tyrannie du corps et de Félever jusqu'à soi; mais, comme elle est dépouillée de son vêtement de feu, elle n'est pas assez forte pour mettre à néant les passions et les désirs grossiers, que la chah* nous inspire... Souvent Fhomme privé de V étincelle divine ne vit plus que par machine et s'abaisse à la brute. Souvent aussi, à force de pratique et de courage, Fintelligence domine ; les passions dominées deviennent vertus. » (Maspero.) Dans un passage des livres attribués à Hermès, cité par Stobée, il est dit aussi que « Fâme délivrée de la prison du corps, lorsqu'elle s'est soumise aux préceptes de la vertu et de la pitié, devient certainement esprit». (Lajard, ibid,, 517.) Lorsque les anciens peuples dépeignent ainsi la lutte de l'esprit contre les corps, ne croirait'-on pas entendre
uigitized by VjOOQ IC
Platon parlant « de ce tombeau, que nous appelons notre corps, que nous traînons avec nous, comme Thuître sa prison », ou saint Paul s*écriant: « Qui me délivrera de ce corps de mort? » ou Sénèque, disant que « ce corps n'est point un domicile fixe, mais une hôtellerie et une hôtellerie d'un jour (1). »
N'y a-t-il pas lieu aussi d'admirer cette conception de l'âme humaine, faite à l'image de la Divinité, étincelle divine, émanation de l'âme suprême, étincelle détachée de l'âme suprême, comme elle est nommée dans les Lois de Manou {\ll, 15 et 125), dans leFenrf2rfarf-Sarfe''(ll'*Fargard,12)? On retrouvera plus tard cette expression dans Platon et dans Sénèque : « Je veux savoir, dit Socrate, si je suis un monstre plus compliqué que Typhon et plus furieux ou un animal plus doux et plus simple et à qui la nature a fait part d'une étincelle de divine sagesse (2). » « Alors, dit Sénèque, cette âme accomplie, arrivée à son plus haut point, n'a plus au-dessus d'elle que l'intelligence divine, dont une parcelle est descendue jusque dans sa mortelle enveloppe. »
Les anciens peuples ont cru a une autre vie, a la récompense DES bons et a la PUNITION DES MÉCHANTS. — La croyaucc à une autre vie a été constatée chez l'homme primitif comme chez nos ancêtres quaternaires. Toutes les religions l'ont enseignée : l'homme doit être récompensé ou puni dans un autre monde, suivant qu'il aura été dans celui-ci juste ou injuste ; l'enfer est réservé aux méchants {Manon, XII, 16 ; XI, 206), les bons iront au ciel (VII, 53), au paradis. {VendidadSadé, V Fargard, 54.)
« L'homme naît seul, meurt seul, reçoit seul la récompense de ses bonnes actions et seul la punition de ses méfaits. Son père, sa mère, son fils, sa femme et ses parents ne sont pas destinés à l'accompagner dans son passage à l'autre monde; la vertu seule lui restera... Qu'il augmente donc sans cesse peu à peu sa vertu, afin de ne pas aller seul dans l'autre monde. » (Lois de Manou, IV, 238, 242.) L'enfer est un lieu de ténèbres, le ciel est un lie^ de lumière, où l'homme vertueux sera « revêtu d'une forme divine » (243).
Pratique des vertus individuelles autres que les vertus SOCIALES. — Darwin, faisant résulter la moralité des instincts
(1) Lettres à Lucilius, cxix.
(2) Phèdre, Dialogue de Platon.
sociaux, admet que les vertus sociales ont Hé pratiquées de bonne heure entre hommes de la même tribu, car, dit-il, « aucune tribu ne pourrait subsister si l'assassinat, la trahison, le vol, etc., y étaient habituels (i) ». Mais, ajoute-t-il, les vertus strictement sociales ont seules été estimées dans le principe; chez les sauvages comme chez les peuples primitifs, Tintempérance, la licence extrême, les crimes contre nature n'éveillent aucun sentiment de honte. L'horreur de l'indécence est une vertu essentiellement moderne. Cette afûrmation me paraît démentie par les textes les plus anciens; ainsi, d'après Manou, on gagne le ciel par sa continence et sa charité (VI, 246) ; la violation du vœu de chasteté est considérée comme une faute grave (XI, 117-123).
D'après le Vendidad^Sadé (8* Fargard, 105), celui qui commet un crime contre nature devient un daeva. Moïse punit ce crime de mort. {Lévilique, xx, 15.) L'horreur de l'indécence est exprimée à toutes les pages de la Bible. Champollion a trouvé, sur le tombeau de Rhamsès Meïamour, des images des péchés capitaux, dont trois sont encore parfaitement visibles : la luxure, la paresse et la voracité, figurées sous forme humaine avec les télés symboliques de bouc, de tortue et de crocodile (2). Sur le tombeau de Rhamsès V on lit : « Le roi, soleil modérateur de justice, n'a point été libertin. » Hérodote raconte un usage singulier qui existait chez les anciens Égyptiens et qui prouve bien chez eux le sentiment de la pudeur : « Ils vont à la selle dans leurs maisons, mais ils mangent dans les rues ; ils apportent pour raison de celte conduite que les choses indécentes mais nécessaires doivent se faire en secret, au lieu que celles qui ne sont point indécentes doivent se faire en public. » (L. II, § 35,) Est-il nécessaire de prouver que le sentiment de la pudeur était connu des anciens Grecs et Romains ? Ne suffit-il pas de rappeler les noms de Diane, Junon, Nausicaa, Iphigénie, et le supplice infligé à la vestale qui violait le serment de garder sa virginité ? Plularque raconte qu'une épidémie de suicide ayant éclaté chez les filles de Milet, on ordonna, pour la faire cesser, que la fille qui se pendrait serait exposée nue sur la place publique. Ces filles, qui n'étaient retenues ni par la crainte delà douleur ni parla peur de la mort, furent guéries par cet édit.
(i) De la descendance j 3* éd., p. 125. (i) Lettres écrites d*Egypte et de Nubie.
Si LE CRIME ET LA PEINE
M. le D' Lombroso, qui, dans son explication du crime par l'atavisme, s'appuie sur la théorie de Darwin, qu'il exagère, prétend que les anciens peuples n'avaient pas le sentiment de la pudeur, parce qu'on trouve chez eux des coutumes immorales, notamment le culte de Mylîttha chez les Babyloniens, l'inceste chez les Égyptiens, la communauté des femmes chez les Lacédémoniens, les cérémonies nuptiales rappelant le rapt des femmes chez un grand nombre d'anciens peuples. Il est exact que des coutumes profondément immorales ont été pratiquées par les anciens peuples. Mais il faut observer : 1° qu'elles sont souvent accompagnées d'autres coutumes sages et morales, par suite de ce mélange de bien et de mal qui se rencontre chez les peuples anciens comme chez les sauvages ; 2* que les coutumes immorales n'existaient pas en général à l'origine, mais ont été introduites par des prêtres ou des rois débauchés, dans leur intérêt personnel; 3* qu'elles ont été dans bien des cas inspirées par des motifs politiques ; 4^^ que souvent aussi elles ne sont immorales qu'en apparence.
Ainsi, chez les Babyloniens, la femme était obligée, une fois en sa vie, de se rendre au temple de Vénus pour se livrer à un étranger. Mais, quand elle s'était acquittée de ce qu'elle devait à la déesse, il n'était plus possible de la séduire, quelque somme qu'on lui offrit. (Hérodote, I, § 199.) Cette coutume immorale des femmes de Babylone avait été introduite par les prêtres chaldéens qui avaient tous les vices. L'Écriture Sainte nous apprend qu'ils dépouillaient leurs idoles des vêtements qui étaient donnés, pour en habiller leurs femmes et leurs enfants, qu'eux et leurs femmes vendaient les victimes offertes en sacrifice, sans en rien donner aux pauvres ni aux mendiants. {Baruch^ vi.) Jusqu'à Cambyse, le mariage entre frère et sœur avait été interdit chez les anciens Perses. Mais Cambyse, ayant conçu une passion criminelle pour sa sœur, demanda aux juges s'il pouvait l'épouser. Ceux-ci répondirent qu'ils ne trouvaient pas de loi qui autorisât un frère à épouser sa sœur, mais qu'il y en avait une qui permettait au roi des Perses de faire tout ce qu'il voulait. (Hérodote, III, §31.) Si l'inceste a été pratiqué aussi chez les Assyriens, c'est parce que Sémiramis, qui s'en était rendue coupable, l'avait autorisé pour voiler sa honte sous une coutume générale (1).
(1) Montesquieu, l'Esprit des lois, 1. XXVI, ch. xiv.
uigitized by VjOOQ IC
En Egypte, Tinceste avait élé autorisé dans un intérêt politique ; I on avait permis au frère d'épouser sa sœur, pour éviter les divi- i siens dans la famille royale. Chez les anciens comme chez les modernes, la politique n'a pas toujours été une école de morale. | Pendant que le ministre de Tempereur chinois Chun disait, plus de deux mille ans avant Jésus-Christ: « La vertu est le fondement d'un bon gouvernement, et ce gouvernement consiste d'abord à procurer au peuple les choses nécessaires à sa subsistance et à sa conservation, c'est-à-dire Feau, le feu, les métaux, le bois, la terre et les graines » , d'autres ministres et d'autres chefs d'État n'ont cherché dans le pouvoir que la satisfaction de leur cupidité ou de leur immoralité, en couvrant leurs méfaits de considérations politiques. Quelquefois aussi les anciens législateurs, voulant imposer aux citoyens un idéal chimérique ou les façonner uniquement pour la guerre, ont édicté des lois immorales, dans un intérêt social mal entendu. C'est ainsi que chez les Agathyrses les femmes étaient communes, « afin qu'étant tous unis par les liens du sang» et que ne faisant tous, pour ainsi dire, qu'une seule et même famille, ils ne soient sujets ni à la haine ni à la jalousie ». (Hérodote, 1. IV, § 104.) C'est aussi dans le but de supprimer l'égoïsme et les jalousies, que Platon, qui n'était guère divin ce jour-là, proposait la communauté des femmes. Si, à Sparte, l'homme ayant de l'éloignement pour le mariage pouvait emprunter à un mari sa femme bien portante, pour avoir de robustes enfants, c'est parce que, d'après Lycurgue, « le plus bel emploi des femmes libres est de donner des enfants à 1 État » (1). On sait aussi qu'à Sparte les jeunes filles couraient et luttaient toutes nues. Cet usage n'avait pour but que de les fortifier et de rendre robustes les enfants qui naîtraient d'elles; les hommes non mariés étaient exclus des lieux où les jeunes filles s'exerçaient.
Amour du prochain, des pauvres et des étrangers. — Assurément, le sentiment de la fraternité humaine est infiniment plus développé dans les sociétés modernes que chez les peuples anciens. Mais il ne faut pas croire que ce sentiment fût inconnu d'eux. Manou faisait du dévouement une cause d'expiation ; celui qui sauvait un homme des mains des assassins, ou qui essayait
(1) ^énophon, République de Sparte^ ch.i«'»
de reprendre au voleur le bien enlevé, effaçait par cet acte de dévouement le crime qu'il avait lui-même commis (XI, 79, 80). Chez les anciens Égyptiens, celui qui, voyant un homme attaqué par des assassins, refusait de le secourir, était puni de mort (i). Dans notre société moderne, où le mot de fraternité est sur toutes les lèvres, le même acte d'égoïsme et d'insensibilité n'est frappé d'aucune peine. L'article 475, § 12, de notre code pénal n'édicte qu'une amende de 6 à 10 francs contre celui qui refuse de prêter le secours dont il est recquis par un officier public ou un dépositaire de la force publique. Manou punissait ce refus d'assistance du bannissement (IX, 274). Chez les Égyptiens, les malades pauvres étaient visités et soignés gratuitement. (Diodore, 1.) Chez les Thuriens, les enfants pauvres recevaient Tinstruction aux frais de l'État. (Ibid.,XII.) Dans les lois de Moïse, il est prescrit d'aimer son prochain comme soi-même, d'assister le pauvre, l'orphelin, la veuve etde pardonner à ses ennemis. (Aet'êiique, xix, 13-18.)
Mais, objecte Darwin, ces vertus ne sont pratiquées qu'entre hommes de la même tribu; elles ne sont jamais observées à l'égard de l'étranger. Les textes historiques disent le contraire. En effet. Moïse recommande aux Hébreux de ne pas affliger l'étranger, parce qu'ils ont été eux-mêmes étrangers en Egypte. {Exode, XXII, 21.) Il prescrit aux moissonneurs et aux vendangeurs de laisser quelques gerbes et quelques grappes pour les pauvres et les étrangers. Lorsque, dans YOdyssée, Mélantho veut chasser Ulysse, celui-ci lui répond: « Moi aussi, heureux autrefois, j'habitais parmi les hommes une maison opulente et je donnais souvent à tout vagabond qui se présentait, pour peu qu'il fût dans le besoin (IX). » — Les anciens Cretois admettaient les étrangers aux repas communs; bien plus, ils avaient créé pour eux des asiles de nuit (2). Chez les Hébreux, non seulement la nourriture et le gîte étaient donnés à l'étranger, mais encore le vêtement. {Dent,, x, 18.) On sait aussi que les anciens peuples regardaient comme un homme aimé des dieux celui que le voyageur choisissait pour son hôte. (Diodore, V, 34.) « Un philosophe moderne a dit : homo homini lupus ; les hommes des anciens jours auraient dit plutôt : homo homini deus (3). »
(1) Diodore,!. 1,8 77.
(2) Pastoret, Histoire de la législalion, v, p. 150.
(3) Ravaisson, Travaux de V Académie des sciences inorales, 1885, p. 137.
jigitized by VjOOQ IC
La véracité chez les peuples primitifs. — Il est encore une vertu privée qui implique une grande élévation morale chez ceux qui la pratiquent : c'est Vhorreur du mensonge. La véracité témoigne d'un grand respect de soi-même et des autres. Or, cette vertu était peut-être la principale vertu des peuples anciens, de même que le mensonge est le vice le plus répandu des sociétés modernes. Aujourd'hui, le mensonge est partout : dans les relations sociales, dans le commerce, dans la vie politique. Dans la société, comme à la tribune, au comptoir du marchand, comme dans les discussions politiques, l'homme déguise sa pensée, induit les autres en erreur, falsifie les denrées alimentaires et l'expression de ses sentiments. La poursuite ardente de la fortune, des honneurs, des mandats législatifs, des fonctions publiques, des portefeuilles ministériels, contribue à rendre les esprits fertiles en ruses, en intrigues, en déloyautés. Les falsifications, les sophistications ne se produisent pas seulement dans le commerce et l'industrie ; la science aussi est souvent falsifiée : des œuvres, qui ont des apparences scientifiques, ne sont souvent que des recueils de faits mal observés, interprétés sans esprit critique, de pures fantaisies et hypothèses décorées de termes pompeux et barbares. L'histoire, écrite souvent avec passion, avec partialité, sous l'empire de préjugés de parti, devient une sorte de roman, et l'erreur n'est pas toujoui's involontaire. Quant à la politique, qui tend de plus en plus à devenu* pour les politiciens un métier, une aflfaire analogue à une affaire commerciale, industrielle, telle qu'elle est pratiquée, elle ne se fait pas remarquer par un grand respect delà vérité : le candidat faitdes promesses de places, de réformes qu'il sait être irréalisables ; la polémique des journaux se fait avec des calomnies, de fausses nouvelles ; la fraude pénètre dans les urnes électorales et même dans les urnes des assemblées, puisqu'on a vu des lois proclamées avec de fausses majorités. Les exposés de motifs ne contiennent pas toujours les véritables motifs qui inspirent les projets de loi. En un mot, l'altération de la vérité est partout, dans les professions de foi des candidats, dans les polémiques des journaux, dans les scrutins et même dans les exposés de motifs.
Chez les peuples primitifs, au contraire, l'habitude de la guerre, la frugalité, les coutumes inspirent la sincérité. Les anciens Perses n'apprenaient que trois choses à leurs enfants :
à monter à cheval, à tirer de Tare et à dire la vérité. Ils ne trouvaient rien de si honteux que de mentir et, après le mensonge, que de contracter des dettes, parce que celui qui a des dettes ment nécessairement (1). Manou imposait au père, sous peine d'amende, Fobligation de faire connaître les défauts de la flUe qu'il donnait en mariage (VIII, 205, 224). Celui qui donne sur lui-même des renseignements contraires à la vérité est l'être le plus criminel qu'il y ait au monde ; il s'approprie par un vol un caractère qui n'est pas le sien (IV, 255). Chez les anciens Chinois, le trompeur, l'homme de mauvaise foi étaient punis comme des voleurs (2). Manou frappait d'une amende la dénégation de la dette, indépendamment de la restitution (VIT, 51). Les Égyptiens avaient le culte de la vérité ; l'image de la déesse Vérité était toujours sous les yeux des juges. Sur le tombeau de Rhamsès V, on lit cet éloge : <?Le fils du soleil, Rharasès, n'a point dit de mensonge (3). »
La calomnie, le faux témoignage étaient très sévèrement punis. Manou plaçait presque sur la même ligne la calomnie et l'assassinat (XI, 55). On voit combien est inexacte l'assertion de J. Stuart- Mill que la véracité était inconnue de l'Orient tout entier et de la plus grande partie de l'Europe, {Essai sur la Religion, p. 49.) D'après Plutarque, le premier homme qui fut puni de mort à Athènes fut un calomniateur. Chez les Thuriens, les calomniateurs étaient condamnés à porter en public un signe qui faisait connaître leur crime, « pour donner à cognoistre que ceux-là avaient gagné le prix et avaient atteint à la cime de la meschanceté, tellement que quelques-uns atteints et condamnés de ce crime, ne pouvant supporter une telle ignominie, se firent eux-mêmes volontairement mourir (4) ». On sait que le sens étymologique du mot diable est calomniateur. « Il est à remarquer, dit Kant, que l'Écriture sainte date le premier crime par lequel le mal a fait son entrée dans le monde, non du fratricide de Caïn, mais du premier mensonge, parce que la nature en est révoltée. Aussi appellet-elle l'auteur de tout mal menteur dès le commencement et père du mensonge. » {Principes métaphysiques de la morale, p. 229.)
La foi dans la parole est attestée par les coutumes judiciaires.
(1) Hérodote, I, I, § 136, i38.
(2) Chou-King, partie m, ch. vir, 2^ section, § 15.
(3) ChampoUioD. p. 243.
(4) Diodore, XII, tradaction Amyot.
Le serment déféré aux parties a été la première forme de la jus* tice. (Platon, les Lois^ XIL^ Chez les barbares, Thomme accusé d'un crime ytir«i/ qu'il était innocent.
Remords, vertu expiatoire du repeihir. — Les premiers hommes ont connu aussi la satisfaction morale qui na!t d*une bonne action, et la souffrance qui résulte d'une faute Tolontaire. Dans les plus anciens livres, le remords est dépeint, comme nous le dépeignons nous-mêmes ; il est assimilé à un poids sur la conscience. « Si, après avoir fait une expiation, dit Manou, il se sent encore un poids sur la conscience, qu il continue ses dévotions, jusqu'à ce qu'elles lai aient procuré une satisfaction parfaite. » (XI, 233.) Dans de nombreux passages de la Bible, le remords est dépeint comme un lourd fardeau, pesant sur la conscience. (Psaumes^ xxxvni,o.) Dans le récit cbaldéo-babylonien du déluge, écrit, d'après M. Lenormant, dix-sept siècles avant notre ère, il est dit: «Laisse le pécheur porter le poids de son péché, le blasphémateur le poidlv de son blasphème. » {Les Origines de r histoire, p. 401.)
Les anciens peuples attribuaient, comme nous, au repentir le pouvoir d'effacer les péchés. Cette idée est sans cesse exprimée par Moïse et Manou, dans les anciens livres des Chinois et des Perses. Dans un chant chinois composé plus de deux mille ans avant Jésus-Christ, on lit ce qui suit: « Le repentir est dans mon cœur, la honte sur mon visage ; je me suis écarté de la vertu ! Mais, mon repentir peul-il effacer le passé?» [Chou-King, partie II, ch. m, § 9.) « S'il ne se repent pas de ses actions coupables, elles restent à jamais sans être expiées. » (Vendidad, ch. m, 67,71.) Xe croirait-on pas entendre la prière d'un chrétien, lorsqu'on lit cette prière adressée à Ormuzd: « OOrmuzd, roi excellent, je me repens de tous mes péchés; j'y renonce. Je renonce à toute mauvaise pensée, à toute mauvaise parole, à toute mauvaise action... Ayez pitié de mon corps et de mon âme, dans ce monde et dansTautre (1). »
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que cette étude rapide des sentiments moraux des anciens peuples ne confirme pas la théorie d'après laquelle la morale primitive de l'humanité aurait été bien plus bestiale que celle des chimpanzés, ainsi que le prétend M. le D' Letoumeau, président delà Société d'anthropologie.
(1) Recherches sur le culte de Mithra, par f^ard, p. 485.
Les crimes puxis. — L infanticide. — Le meurtre des enfants étant utile à la tribu, Darwin a écrit « qu'il avait été pratiqué dans le monde entier sur la plus vaste échelle, sans soulever de reproches. » {Loc. ciL, p. 125.) Voici, cependant, quelques textes qui montrent un grand respect delà vie de Fenfant-Uinfanticide est puni de mort par Manou (IX, 222); la fille qui fait tort à son fruit, la vieille femme qui l'assiste et son complice sont tous également dignes du châtiment, diaprés la loi des anciens Perses. [Vendidad, xv, 39.) Le devoir de soutenir une fille-mère et son enfant était prescrit par le législateur des Perses et des Hébreux. [Vendidad, xv, 5i,13.) « Si quelqu'un séduit une vierge qui n'était pas encore fiancée et qu'il la corrompe, il lui donnera une dot et l'épousera lui-môme. » {Exode, xii, 16.) Moïse établit aussi des maisons pour les sages-femmes. {Exode, i, 21.)
Il est vrai qu'à Sparte et à Rome la loi autorisait l'exposition des enfants qu'on voulait faire périr. Mais cette coutume barbare, qui a cependant l'approbation d'Aristote, ne s'appliquait qu'aux enfants difformes et monstrueux (1). Les anciens législateurs grecs et romains, devançant l'application des théories de Darwin et de Spencer sur la sélection, ne reculaient pas devant les moyens violents pour épurer la race. Mais la loi imposait au citoyen l'obligation de conserver tous les enfants qui n'étaient pas difformes (2). Les Barbares avaient au plus haut degré le respect de la vie de l'enfant (3).
Le vol. — Où sont les sociétés dont parle M. le D' Daily, M qui ont vécu fondées sur ce que nous réprouvons : le vol, l'inceste, l'adultère, et méprisant ce que nous louons : la chasteté, la propriété, la famille, la charité (4) ? » Partout l'adultère a été puni ; partout le vol a été frappé de peines sévères : môme chez les anciens Aryas (Pictet, les Origines indoeuropéennes, t. III, p. 152), chez les anciens Hindous {Manoti,Nl\l, 302), chez les Hébreux {Exode, xii, 2), chez les anciens Chinois {Chou-King, partie III, ch.vii, section 2, § 13), chez les Perses (Lajard,fof.c«7., 483), chez les Grecs, les Romains et les Barbares. M. Lombroso objecte que le vol était permis en Egypte, à Sparte et chez les Gaulois. Son assertion relativement à l'Egypte est
(1) Aristote, la Politique, 1. VH, ch. xiv, 10 ; Cicéron, les Lois, m, § 8. (2) Montesquieu, V Esprit des lois, l. XXXIU, ch. xxii.
(3) Tacite, Mœurs des Germains, § 19.
(4) Annales médico-psychologiques, 1880, p. 101.
fondée sur un passage de Diodore (I, i, § 93). Mais il oublie de citer de nombreux passages d'Hérodote desquels il résulte que le vol était puni (II, § 177, lio, 121). Dans la Bible {Genèse, xliv), cette preuve est encore donnée. Enfin,le livre des prières placé sur les momies contenait ces paroles : « Je n'ai pas fait de gain frauduleux. » A Sparte, Lycurgue, il est vrai, avait permis aux jeunes gens les petits larcins, comme préparation à la guerre. Mais il ne faut pas oublier qu'il était défendu aux Spartiates de posséder de Tor ou de l'argent, que le larcin permis aux jeunes gens était le châtiment de Tégoïsme et de la violation de la loi, et que, en réalité, il n*y avait pas de vol dans une ville où tout était commun. Pour établir que le vol était permis chez les Gaulois, M. le D' Lombroso se fonde sur un passage de César {Guerre des Gaulois, VI, 239). Mais il a oublié de lire les §§ 16 et 17 : « Ils (les Druides) choisissent de préférence (pour les sacrifices) des voleurs et des brigands... les châtiments les plus cruels sont attachés à un pareil crime. » Si les brigandages, dont parle le § 23 invoqué par M. le D*" Lombroso, n'ont rien de honteux, c'est parce qu'il s'agit d'actes d'hostilité à l'égard des peuplades voisines.
Le rapt, — Ce que je viens d'établir pour le vol, je pourrais le faire pour les autres crimes ; il me semble facile de prouver que le meurtre, l'adultère, l'attentat à la pudeur, l'incendie, etc., ont été aussi punis par les anciens peuples. Les évolutionnistes, et notamment M. le D' Letourneau et M. le D' Lombroso, ont prétendu que le rapt n'avait pas été puni à l'origine des sociétés, qu'il avait été la première forme du mariage, et que la tradition en avait été conservée par les usages symboliques qui accompagnaient la célébration du mariage. Cependant, d'après les livres les plus anciens, le rapt a été considéré comme une action honteuse dès la plus haute antiquité. Sichem, dit la Bible, ayant enlevé de force Dina, ses frères « entrèrent dans une grande colère, à cause de l'action honteuse que cet homme avait commise... » {Genèse^ xxxiv, 7.) Ils se jetèrent sur la famille de Sichem, «pour venger l'outrage fait à leur sœur», en disant: « Devait-il abuser ainsi de notre sœur, comme d'une prostituée ? » Les Perses, il est vrai, envisageaient le rapt des femmes avec moins de colère, parce qu'ils supposaient volontiers que les femmes y consentaient. « S'il y a de l'injustice, disaient-ils, à enlever des femmes, il y a de la folie à se venger d'un rapt et de
.oogle
^â LE CRIME ET LA PEINE
la sagesse à ne s'en pas mettre en peine, puisqu'il est évident que sans leur consentement on ne les eût pas enlevées. » (Hérodote, I, § IV.) Quant aux usages symboliques qui accompagnaient le mariage, ils peuvent s'expliquer de bien des manières. « Est-ce par souvenance qu'ils emportèrent ainsi les premières femmes, qu'ils ravirent par force? ou est-ce parce qu'elles veulent que l'on pense qu'elles entrent malgré elles au lieu où elles doivent perdre leur virginité? ou bien encore est-ce un signe qu elle ne doit plus abandonner la maison sinon par force comme elle y est entrée par force ? » (Plutarque, les Demandes des choses romaines, § 19.)
Quelques crimes, le parricide notamment, paraissent même avoir été moins fréquemment commis que de nos jours. « Les Perses, dit Hérodote, assurent que jamais personne n'a tué ni son père ni sa mère. » (L. I, § 137.) Romulus n'établit aucune peine contre le parricide, parce que ce crime lui parut impossible. Plutarque dit que pendant six cents ans aucun parricide n'a été commis à Rome. {Vie de Romulus,)
Suicide. — Voulant démontrer que les vertus sociales ont seules été estimées à l'origine, que la moralité est née de l'utilité sociale, Darwin prétend encore que « autrefois le suicide n'était pas ordinairement considéré comme un crime, mais plutôt comme un acte honorable, en raison du courage dont il était la preuve ; il est encore, dit-il, largement pratiqué chez quelques nations à demi civilisées, sans qu'il s'y attache aucune idée de honte,car une nation ne ressent pas la perte d'un seul individu ». (Loc, cit,, p. 126.) Il est vrai que c'est surtout depuis le christianisme que le suicide est considéré comme un acte blâmable, et qu'il n'était pas condamné par les anciennes religions de l'Asie. C'est le christianisme qui a enseigné le devoir de se soumettre à la volonté divine, de respecter la vie , de supporter la douleur comme une épreuve. Cependant, déjà Pythagore avait défendu « de quitter le poste de la vie, sans un ordre du chef, c'est-à-dire de Dieu ». (Cicéron, de Senectute, § 20.) A Athènes, lorsqu'un citoyen s'était donné la mort, on séparait du cadavre la main qui avait frappé et on l'enterrait à part. (Eschine,C. Clésiphore.) Platon et Aristote avaient blâmé le suicide. {Les Lois y IX; Morale à Nicomaque, 1. III, ch. vn.) D'ailleurs, en admettant que ce sentiment de blâme ne fût pas général, que le suicide fût considéré comme un acte honorable chez les peuples primitifs, est-ce qu'on pourrait voir là une absence de sens moral? Est-ce que de grands
esprits, de nobles caractères, les stoïciens, n'ont pas pensé que Dieu n'enchaîne personne à la vie, qu'on peut secouer ce joug, s'il est trop lourd ? (Sénèque, Lettre XIL) Est-ce que d'illustres Romains, Gaton d'Utique,Brutus, Lucrèce, ne se sont pas donné la mort sous l'empire des plus nobles sentiments ? Est-ce qu'il est possible de voir dans le suicide une forme de la criminalité, ainsi que le pensent quelques crlminalistes (1) ?
Assurément, à côté de lois très sages on trouve chez les anciens peuples des lois iniques ; à côté de maximes morales très pores, des mœurs très immorales. Mais la violation de la loi morale ne suppose pas Tabsence du sens moral. En outre, les coutumes les plus extravagantes, surtout en matière religieuse, n'excluent pas le sentiment de la justice. Il n'y a pas, on le sait, de culte ridicule qui n'ait été pratiqué ; les Égyptiens avaient le culte du chat, de l'ibis, du serpent, du crocodile ; les Perses le culte du chien, les Hindous celui de la vache, de l'éléphant, et cependant tous ces peuples, qui voyaient dans ces animaux une incarnation de la divinité, se sont élevés à de hautes conceptions morales. Les Scythes unissaient un sentiment exact de la justice à des superstitions barbares. (Hérodote, IV, 79.)
Admettons un instant que les premiers hommes aient tous été des meurtriers et des voleurs, et que le sens moral ait manqué aux peuples primitifs, ce qui est démenti par les découvertes de l'archéologie préhistorique et les faits historiques les plus certains ; quelle que soit l'origine de la moralité, tout au moins, depuis plusieurs milliers d'années, le crime est flétri par la conscience humaine et puni par les lois positives. Pourquoi donc prétendre que le crime dans les sociétés modernes est un fait d'atavisme, un retour à la barbarie des premiers hommes, qui ont été cependant suivis d'autres hommes flétrissant et punissant le crime ? Pourquoi l'atavisme ne s'arréterait-il pas à ces derniers et remonterait-il à ceux qui les ont précédés ? Sur quels faits repose cette hypothèse ? Il est vrai que les caractères des ancêtres, après avoir disparu chez les descendants immédiats, reparaissent quelquefois chez les arrière-petits-flls. Mais, est-il possible que les caractères de l'homme primitif, modifiés par un nombre infini de croisements, réapparaissent de manière à constituer une race de criminels analogue à une race préhis-
(l) M. le D' Lacassagne, Archives d'anthropologie criminelle, 1887, p. 477 ; M. le D' Socquet, Annales médico-psychologigueêy juiHet 1889, p. 50.
jigitized by VjOOQ IC
4i LE CRIME ET LA PEINE
torique ? « Sans doute, Tatavisrae, considéré comme la manifestation d'une influence liéréditaire, lointaine et oubliée, a une portée physiologique considérable, mais pas à ce degré!... Entre les races présentes et les primitives, toute continuité a disparu... une multitude de races se sont interposées. » (Topinard, Revue <ï anthropologie, n° du 15 nov. 1887.)
La ressemblance du criminel avec Thomme primitif était si conjecturale, que M. le D' Lombroso a senti le besoin de comparer le malfaiteur avec un barbare plus rapproché de notre époque ; ce barbare dépourvu de sens moral, auquel l'assassin et le voleur sont assimilés, et dont ils reproduisent le caractère, c'est riiomme du moyen âge ! [Ulîonime criminel, p. 063.) Assimiler tous les contemporains de saint Louis et de saint Bernard à des barbares sans moralité, est assurément une conception nouvelle, si originale que nous ne croyons pas nécessaire de la réfuter.
Y a-t-il plus de vérité dans la ressemblance que M. le D' Lombroso croit apercevoir enjre le criminel et le sauvage ? Dans le chapitre ii de son ouvrage, le docteur italien rappelle une foule de coutumes barbares observées chez les sauvages, et il en conclut que le sauvage n'est autre que Thomme primitif, privé, comme lui, de sens moral. Est-il bien sûr que les types les plus dégradés de l'humanité actuelle nous ofl'rent l'image fidèle de l'homme primitif? Les sauvages modernes ne peuvent-ils pas ,ôtre les descendants d'hommes civilisés retombés dans la barbarie ? Est-ce que les mœurs et les croyances religieuses ne peuvent pas s'altérer? Ne trouve-t-on pas dans l'histoh'e des exemples de peuples se dépravant et substituant un fétichisme gi'ossier à des croyances religieuses qui étaient d'abord très élevées? Les Égyptiens, par exemple, « après avoir cru à un Dieu unique, infini et insaisissable, imaginèrent des Dieux de chair et d*os » (Maspero). « Les Hindous, dit aussi M. Max Muller, qui, il y a des milliers d'années, avaient atteint les cimes les plus hautes de la philosophie, sont maintenant, en maintes parties de l'Inde, enfoncés dans le culte de la vache et du singe (1). » Il en est souvent ainsi de la moralité, qui peut s'altérer sous Finfluence de l'esclavage, de la gueiTe, de l'oppression exercée par un chef de tribu ciniel et débauché.
(1) Origine et développement de la religion, p. 62.
LE CRIME ET L'ATAVISME 4o
D'ailleurs, même chez les sauvages contemporains, le crime est Texception et non la règle. Les récits des voyageurs les plus récents sont venus rectifier beaucoup d'erreurs qui étaient répandues sur certaines peuplades sauvages. Darwin lui-même a constaté chez les sauvages de nombreux exemples de bonté et de dévouement. (V. la Descendance, 3" édît., p. 118, 143.) Dans son Voyage d'un naturaliste autour du monde, après avoir dépeint le Fuégîen comme le sauvage le plus dégradé, il raconte des faits établissant que cet être abject a le sentiment de la justice, considère le vol comme une action honteuse, a l'horreur du mensonge et se montre compatissant aux souffrances des autres. iP. 231, 228, 24o, 222.)
Sans doute, il y a chez les sauvages des coutumes barbares. lis peuvent appeler bien ce qui est mal et mal ce qui est bien. (N'y a-t-il pas des hommes civilisés qui commettent la même erreur?) Mais la fausse application de la notion du bien et du mal en présuppose Texistence. Une coutume barbare peut être pratiquée par suite d'un jugement erroné, dans un bon sentiment, avec une intention louable. Pour prouver que les sauvages n'ont pas de sens moral, M. Letourneau cite ce fait, que chez les Vitiensles parents âgés sont tués par les enfants. {Évolution de la morale, 115.) Mais cet acte atroce est considéré par les enfants comme un devoir. Un missionnaire, ayant assisté à une de ces exécutions,voulut faire renoncer les enfants à ce dessein, ils répondirent qu'ils ne pouvaient faire autrement parce qu'ils devaient mettre à mort leur mère. « Il n'est rien, dit Montaigne, \ de si horrible à imaginer que de manger son père ; les peuples , qui avaient anciennement cette coutume la prenaient toutefois pour témoignage de piété et de bonne affection, cherchant par là • à leurs progéniteurs la plus digne et honorable sépulture, logeant en eux-mêmes et comme en leur moelles les corps de leurs pères ; et leurs reliques ; les vivifiant aulcunement et régénérant par la . transmutation en leur chair vive au moyen de la digestion et du nourrissement; il est aisé à considérer quelle cruauté et abo- \ raination c'eût été à des hommes abreuvés et imbus de cette • superstition de jeter la dépouille des parents à la corruption de , la terre et nourriture des bêtes et des vers. »
Lorsqu'on observe chez les sauvages des actes coupables, il • faut aussi se rappeler la reflexion très judicieuse de Locke : de ce qu'une loi est violée, il ne s'ensuit pas qu'elle soit inconnue.
uigitized by VjOOQ IC
En résumé, il n*est pas exact de dire que le crime chez les sauvages est la règle générale et qu'il n'y a pas de différence entre eux et les animaux, au point de vue delà moralité. {L homme criminel^ p. 36.) Tous les sauvages ne sont pas des êtres abjects; s'il y en a de mauvais, il y en a de bons.
Criminalité infantile. — Après avoir assimilé le criminel à rhomme préhistorique et au sauvage, M. Lombroso prétend que le criminel-né est encore représenté par Tenfant. D'après lui l'enfant, comme le criminel-né, est privé de sens moral ; il est égoïste, porté à la colère, à la vengeance, à la jalousie, au mensonge, ix la cruauté ; il se plaît à noyer les mouches, il a inventé les filets à papillons. {L'Homme criminel, p. 109.) Ces faits prouvent que « les germes de la folie morale et du crime se rencontrent non par exception, mais d'une façon normale dans les premières années de l'homme, comme dans l'embryon se rencontrent constamment certaines formes qui dans un adulte sont des monstruosités »y (p. 99)... « Il n'est pas douteux que le sens moral ne manque aux enfants dans les premiers mois de leur existence et même jusqu'à la fln de leur première année » (p. 106). La notion du bien et du mal ne se montre qu'avec la peur du châtiment; la sympathie, la force de l'exemple la développent. Mais l'enfant reste cruel, égoïste, vaniteux, paresseux. « Un autre trait de ressemblance entre l'enfant et le criminel-né est une certaine paresse d'esprit qui n'exclut pas l'activité pour les plaisirs et les jeux » (p. 110). L'enfant, qui s'endort quelquefois sur les racines grecques ou la gi'ammaire latine, se réveille au moment de la récréation et se livre avec fureur à une partie de barres ; sa paresse d'esprit pendant l'étude, qui constraste avec son ardeur passionnée pour le jeu, est évidemment un^ trait de ressemblance avec le criminel-né. Leur besoin de mouvement, leur tendance à rechercher de nouveaux compagnons de jeu, « sans qu'il y ait pour cela une grande affection mutuelle^ se remarque aussi souvent chez les criminels » (p. 111). Comme les criminels, les collégiens ont un argot. La vanité, « ce fondement de mégalomanie et de la tendance au crime » a une grande force chez les enfants. Ils sont fiers de leurs bottines, de leurs vêtements, les petites filles surtout. « Comme les criminels, les enfants manquent absolument de prévoyance » (p. 114). On constate chez eux des prédispositions à l'obscénité. En résumé,
les tendances criminelles sont générales chez les enfants (p. 137). Si on rencontre chez eux de la bonté, c'est par exception. Us détestent seulement Tinjustice, quand ils en soufiDi^ent euxmêmes (p. 107.)
Ce portrait deTenfant est-il fidèle ? Oui, il y a chez lui le germe . des passions qui se développeront plus tard chez Thomme ; oui « les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés... ils sont déjà des hommes. » (La Bruyère, De rhomme.) Mais, est il vrai qu'on ne trouve dans l'enfant que des tendances criminelles ? est-il vrai qu'il n'a pas la notion de la justice, et que le sentiment de la pitié lui soit inconnu ? Les enfants ont une notion si exacte de la justice qu'ils « savent \ précisément et mieux que personne ce qu'ils méritent, qu'ils j connaissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les châtie. » j (La Bruyère, De r homme,) Assurément, si on cherche le sens moral chez un enfant qui tette encore sa mère, on aura delà peine à le trouver ; à cet âge il ne connaît que le sein de sa nourrice. Mais dès que l'enfant a quelques années, combien il est facile de constater en lui un vif sentiment de la justice î Avec quelle résignation il accepte le châtiment lorsqu'il l'a mérité I Avec quelle indignation il se révolte contre lui, lorsqu'il a la conscience de ne l'avoir pas mérité 1 M. Lombroso prétend que l'enfant ne comprend la justice que lorsqu'il en souffre. Quelle erreur ! Si une punition injuste a frappé un camarade pour une faute qu'il a lui-môme commise, il vient quelquefois se dénoncer lui-même, pour assumer le châtiment et le détourner de l'innocent. J'ose même dire que le sentiment de la justice est plus vif chez les enfants que chez les hommes. Les hommes sont habitués à voir tant d'injustices, qu'ils finissent par s'y résigner même quand ils en souffrent. Tout dernièrement, j'ai vu un maître charpentier de Nice, condamné à quinze jours de prison sur une fausse déclaration d'un de ses ouvriers, accepter la condamnation au point de ne pas frapper d'appel le jugement qui l'avait condamné. Cet homme se résignait à cette condamnation injuste; elle ne fut réformée que sur l'appel du ministère public qui fort heureusement acquit, par l'aveu môme du témoin, la preuve du faux témoignage qui avait été porté.
Les souffirances et la mort que l'homme impose aux animaux pour BOn service et sa nourriture contiibuent encore à affaiblir
uigitized by VjOOQ IC
les sentiments de justice et de pitié qui ont chez Fenfant une vivacité particulière. Voyez avec quelle pitié, avec quel sentiment de la justice les enfants s'indignent des souffrances infligées aux animaux lorsqu'il faut les corriger. Que de fois je les ai entendus protester contre l'injustice de la correction î Lorsque j'essayais de les calmer en leur disant que les hommes aussi et eux-mêmes étaient punis lorsqu'ils le méritaient, « oui, me répondaient ces enfants de dix ans, les hommes méritent d'éti-e punis lorsqu'ils font le mal, parce qu'ils savent qu'ils le font et qu'ils peuvent s'en abstenir ; mais les animaux ne savent pas qu'ils font mal et ne peuvent pas changer leur naturel. »Et lorsque j'objectais que nous avions môme le droit de tuer les animaux nuisibles, une petite fille de onze ans me répondit : « Oui, nous avons le droit d'empêcher les animaux nuisibles de nous nuire, nous avons le droit de nous défendre contre eux quand ils nous attaquent ; mais, lorsqu'ils ne nous attaquent pas, nous n'avons que le droit de prendre des précautions pour nous mettre à l'abri de leurs tendances nuisibles ; il suffit de les éloigner de nous ou de tenir enfermés les objets qu'ils peuvent dérober, car dès l'instant que ce n'est pas par leur faute qu'ils sont nuisibles, il est injuste de les tuer à raison de tendances dont ils ne sont pas responsables. » Observez les enfants et vous verrez qu'ils ont au plus haut degré le sentiment de la justice ; ils comprennent que la peine n'est justifiée que par une faute.
La bonté est-elle absente chez Tenfant, lorsqu'on le voit pleurer de pitié pour le pauvre, pour les animaux ? Des gamins, il est vrai, lancent souvent des pierres aux chiens et aux chats ou tourmentent les pauvres idiots ; « cet âge est sans pitié », a dit Lafontaine. Oui, il y a des gamins cruels; mais le plus souvent c'est plutôt par légèreté qu'ils agissent ainsi que par une méchanceté froide et calculée ; ils se battent entre eux pour le motif le plus futile, et un instant après ils se réconcilient. Tel enfant qui a battu un chien prodiguera quelques instants après ses caresses à un autre animal, ou partagera son goûter avec un pauvre. Chez les petites filles surtout, comment n'être pas frappé du développement de la pitié dès l'âge le plus tendre? Quel amour pour tout ce qui souffre ! Leur affection est égoïste, dit-on : « quand vous croyez qu'ils vous aiment, semblables au fond aux femmes vénales, ils sont attachés à vous par les dons que vous leur avez faits et par l'espoir d'en recevoir de nouveaux ! Rien de plus. Ils
cessent de vous aimer quand cette espérance a disparu » (p. 108). Faut-il que Fesprit de système aveugle M. Lombroso pour qu'il trouve la même sécheresse de cœur à Fenfant qu'aux femmes vénales ? Oui, Fenfant aime les jouets (quoi de plus naturel!) ; mais, dire qu'il n'aime ses parents que pour avoir des cadeaux, est-ce sérieux'? Que leur affection soit souvent mêlée d'égoïsme, je l'accorde; môme chez les hommes, l'égoïsme ne se môle-t-il pas un peu aux plus nobles sentiments ? Il n'est pas vrai que les enfants soient dépourvus de tout sentiment d'affection désintéressée. Avec quelle pénétration ils savent distinguer che^ les autres l'affection désintéressée de celle qui ne l'est pas !
En résumé, si J.-J. Rousseau a eu le tort de croire que l'homme i \ n'apporte en naissant que de bons sentiments, qu'il est porté au ?^ n
bien par l'impulsion de sa nature, il n'est pas davantage exact de croire, en sens inverse, que l'homme criminel ne tient de sa nature que des tendances vers le mal. L'homme est un mélange /' >^ ^/ de bons et de mauvais penchants ; il ne naît pas vertueux ou criminel, mais il peut devenir l'un ou l'autre ; la direction qu'il suivra dépend d'une multitude de causes, notamment de l'éducation, des exemples qu'il reçoit et surtout des efforts qu'il fait ou ne fait pas, pour développer en lui les bons sentiments et conformer ses actes à la loi morale. A moins de prédispositions morbides qui le rendront irresponsable, l'homme n'est pas voué fatalement par une impulsion irrésistible de sa nature au vol, au meurtre et aux autres crimes. Ainsi que le dit fort justement Sf. le D' Magnan, « l'individu normal n'est pas prédisposé naturellement au crime ». {Archives de V anthropologie criminelle, 1889, p. 607.) i
CRiMiNALrrÉ FÉMININE. — Suîvant M. le D' Lombroso, « la I femme présente une plus grande analogie avec l'homme pri- ; mîtif et partant avec le malfaiteur ». Dès lors, sa criminalité \ devrait être supérieure à celle de l'homme. En est-il ainsi? Est-il vrai que le sexe féminin « a moins de dispositions que le nôtre à la vertu, » ainsi que le croyaient les anciens philosophes et les anciens législateurs ? (Platon, les Lois, VI.) Le législateur des anciens Hindous « donnait en partage aux femmes l'amour de leur lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère, les mauvais penchants, le désir de faire du mal et la perversité. » {Lois de Manou, XI, 17.) Aussi recommandait-il au
Proal.
mari de sùrv^er sa femme « Jour et nuitrrr rfûn de préserver sa /^^ lignée », et de la châtier lorsqu'elle commettait quelque faute y j « toujours sur la partie postérieure du corps et jamais sur lesj^n parties nobles » . (VIII, 299, 300.) — Platon, Hésiode n'avaient pas "^ une meilleure opinion de la vertu féminine. « Entre les hommes qui avaient reçu l'existence, ceux qui se montrèrent lâches et passèrent leur vie dans l'injustice furent, selon toute vraîsem- Wance, métamorphosés en femmes dans la deuxième naissance. » {Le Timée.) « Les femmes, dit Hésiode, sont pour l'homme de funestes compagnes qui s'associent à sa prospérité et non à sa misère. » On sait aussi que pour Mahomet, non seulement « les hommes sont supérieurs a^ix femmes » (Koran, II, 228), mais qu'on peut se demander s'il faut attribuer à Dieu comme enfant « un être qui grandit dans les ornements et les parures et qui est toujours à disputer sans raison » (XLIII, 17).
Si l'on consulte les statistiques criminelles, on constate qu'il n'est plus permis de dire aujourd'hui que les hommes sont supérieurs aux femmes en moralité. En effet, en 1886, sur 4,397 accusés des deux sexes il y avait 3,758hommes, 639femmes. En 1887, sur 4,298 accusés, on comptait 3,673 hommes et 625 femmes. Chaque année, la statistique constate une différence considérable entre la criminalité de l'homme et celle de la femme. M. Tarde estime que celle de la femme est quatre fois moindre (1). {La Criminalité comparée^ p. 48.) Elle est, en réalité, six à sept fois moindre. En 1887, sur 100 accusés, il y a eu 85 hommes et 15 femmes. En 1881, sur 100,000 hommes, on a compté 20 accusés, et sur 100,000 femmes, 3 accusées : « la criminalité de celles-ci est donc près de sept fois moindre que celle des hommes. » {Statistique de i88i, p. 10.)
La différence serait encore plus grande^ si on ajoutait au nombre des accusés les militaires condamnés par les conseils de guerre, pour crimes de droit commun, et qui ne sont pas portés sur les statistiques du ministère de la justice.
Pour les délits de droit commun, la proportion des femmes sur le nombre des prévenus est encore plus faible que pour les crimes. En 1886, par exemple, sur 100 prévenus il y a eu 87 hommes et 13 femmes. {Statistique de 1886, p. 19.)
I (1) Dans son livre remarquable sur la Philosophie pénale, qui vient de paraître, M. Tarde se rapproche davanta^' dê'la vérité en dts^ot qi&'en France il y a cinq ou six fois moins de femmes que d'hommes ac4;usés de crimes (p. 5).
La théorie de M. le D' Lombroso n'est donc pas d'accord avec - les faits. Pour sortir d'embarras, il prétend qu'il faut joindre la S? 2/yprostitution à la criminalité féminine. Il me parait difficile d'as- " similerla prostitution à un meurtre, à un vol ou à un tout autre
délit de droit commun ; il serait plus exact de la comparer au vagabondage. Les causes qui conduisent les femmes à la prostitution sont à peu près les mômes que celles qui conduisent les hommes au vagabondage (1). Or, si on ajoute au nombre des femmes condamnées par les tribunaux correctionnels un nombre de prostituées égal à celui des vagabonds et des mendiants, on est encore bien loin du nombre des hommes condamnés. En outre, si on ajoute le nombre des prostituées à celui des femmes condamnées, on fait un double emploi ; car il est bien rare que les prostituées ne soient pas poursuivies pour un délit de droit commun. Enfin, il faut encore observer qu'à côté de la prostitution féminine il y a une prostitution masculine. Ne pouvant méconnaître que la femme commet beaucoup moins de crimes que l'homme, plusieurs criminalistes ont prétendu que « ce fait ne prouve nullement que la femme soit moins poussée au crime que l'homme ; car quand {sic) le crime est pour ainsi dire à la portée du sexe faible, il le commet bien plus fréquemment que le sexe toTtyy. {Revue de philosophie positive^ numéro de septembre-octobre 1880.) Ces criminalistes font remarquer que beaucoup de crimes sont impossibles pour la femme, notamment ceux résultant d'une profession réservée aux hommes (tels que les faux en écriture authentique, les concussions, certains abus de confiance qualifiés), et les crimes qui exigent la force physique (tels que les vols à main armée, les meurtres, les coups et blessures). Cette observation est exacte. Mais il faut ajouter que ces crimes, impossibles pour la femme, sont compensés par d'autres crimes, qui ne sont possibles que pour elle (tels que rinfanticide et l'avortement). Pour comparer la criminalité de la femme à celle de l'homme, il faut donc prendre les crimes qui sont également à la portée de l'un et de l'autre sexe (tels que rincendie, l'empoisonnement, le vol, l'abus de confiance, l'escroquerie, les délits contre les mœurs et les délits de parole).
(1) Gombiea de femmes aussi sont jetées dans la prostitution par la faute des hommes qui les abandonnent lâchement après les avoir séduites I Combien de maîtres qui abusent de leurs servantes! Combien d'ouvrières, d'employées sont trompées par leurs patrons, par des iils de famille] et jetées ensuite sur le pavé des grandes villes ! En langue provençale une fille-mère est une fille trompée.
jigitized by VjOOQ IC
Incendies, — En 1887,1e nombre des accusés renvoyés devant les cours d'assises pour crimes d'incendie a été de 232 : on comptait 179 hommes et 53 femmes. En 1886, sur 198 accusés d'incendie, il y a eu 156 hommes et 42 femmes. Ces incendies ont surtout pour cause la cupidité ou la vengeance. En 1886, 21 crimes d'incendie ont été commis par des propriétaires assurés, pour toucher des primes d'assurance. Le nombre de ces accusés se composait de 19 hommes et de 2 femmes. La même année, 20 incendies ont été allumés méchamment par des domestiques ou ouvriers congédiés et mécontents : 16 de ces crimes ont été commis par des hommes et 4 seulement par des femmes.
Empoisonnements, — Les anciens avaient déjà observé que le crime d'empoisonnement est commis plus souvent par les femmes que parles hommes (1). (Tite-Live, I" décade,VIII' livre.) En 1887, sur 9 empoisonnements, 6 ont été commis par des femmes et 3 par des hommes. En 1886, sur 10 accusés d'empoisonnement, il y avait 4 hommes et 6 femmes. Habituellement, les deux tiers des empoisonnements sont commis par des femmes. Mais il faut observer que le nombre de ces crimes est très restreint, et que depuis cinquante ans il n'a cessé de décroître. De 1836 à 1840, il y avait en moyenne 50 accusés d'empoisonnement par an. De 1876 à 1880, ce nombre est descendue 16, et nous venons de voir qu'en 1887 il n'a plus été que de 9. Autrefois, sous les empereurs romains, en Italie, à l'époque des Borgia, en France, au xvii° siècle, les empoisonnements ont été fréquents. Dans son sermon sur l'impureté, Bourdaloue dit que l'empoisonnement est devenu commun. On se rappelle les fameux procès de la Brinvilliers et de la Voisin et la création en 1679 d'une chambre ardente qui prit le nom de Chambre des poisons. 34 accusés furent condamnés à mort et subirent cette peine. (P. Clément, la Police sous Louis XIV,) Suivant la très juste observation de M. Anatole Feugère, la mort des grands personnages donna lieu à cette époque à des soupçons d'empoisonnement. {Bourdaloue et son temps, 431.) Au contraire, les crimes d'incendie, qui sont le plus souvent
(1) Lorsque Médée examine les difTérents moyens qui s'otTrent àeUe de se venger, elle s'écrie : « Dois-je mettre le feu à leur palais nuptial ou leur plong^er dans le cœur un glaive acéré?.. Mieux vaut aller droit à eux par le chemin que nous excellons à suivre et les faire périr par le poison. » [Euripide,)
commis par les hommes, ont beaucoup augmenté. De 1826 à 1830, le nombre moyen des accusés d'incendie était par an de 103 ; il a été de 206 de 1876 à 1880 ; en 1887, il a été de 232. Le nombre des incendies volontaires a tellement augmenté, et il est tellement difficile à la justice de trouver les coupables, que les compagnies d'assurance ne veulent plus accepter de contrats d'assurance dans certaines localités.
Assassinats. — En 1887, il y a eu 295 accusés d'assassinat, dont 248 hommes et 47 femmes. En 1886, sur 291 accusés d'assassinat, on comptait 248 hommes et 43 femmes.
On m'objectera peut-être que l'assassinat exige une grande force physique et que, par suite, il ne peut être commis par le sexe faible ; cette explication n'est pas entièrement satisfaisante. En eiTet, le nombre des accusés d'assassinat comprend, non seulement les auteurs principaux, mais encore les complices. Or, si la faiblesse physique de la femme lui permet difficilement de jouer le rôle d'auteur principal, elle ne s'oppose pas au rôle de complice. La complicité peut s'exercer de mille manières, qui n'exigent pas l'emploi de la force ; ainsi la femme peut fournir rinstrument du crime, donner des instructions pour le commettre, prêter aide et assistance à l'auteur principal.
Vois^ escroqueries, abus de confiance, — Le vol est assurément à la portée de la femme ; cependant il résulte des statistiques qu'elle commet beaucoup moins de vols que l'homme. En 1887, sur 46,283 prévenus de vols simples, il y avait 35,687 hommes et 10,398 femmes. En 1886, sur 44,720 prévenus de vols simples, on comptait 34,641 hommes et 9,679 femmes. La môme différence s'observe pour les vols domestiques : 138 hommes ont été de ce chef renvoyés devant la cour d'assises, alors qu'on n'a poursuivi, pour le môme crime, que 49 femmes. Cependant, je crois qu'il y a plus de domestiques du sexe féminin que du sexe masculin.
Le nombre des escroqueries et des abus de confiance commis par les hommes est aussi beaucoup plus considérable que celui des mômes délits commis par les femmes. Ainsi, en 1886, il y a eu 3,396 hommes poursuivis pour escroqueries, et seulement 681 femmes; 3,712 hommes prévenus d'abus de confiance et 467 femmes prévenues du môme délit.
Quetelet a prétendu que « la femme, sans doute par le sentiment de sa faiblesse, commet plutôt les crimes contre les propriétés que les crimes contre les personnes ». {Physique sociale, t. II, p. 313.) C'est le contraire qui résulte des statistiques criminelles, notamment de celle de 1880, qui résume les statistiques de 1826 à 1880 (p. 27).
La cupidité me paraît beaucoup plus grande chez Thomme que chez la femme ; cette observation n'a point échappé aux moralistes anciens. Mahomet lui-môme, qui proclame la supériorité de rhomme sur la femme, conseille à celle-ci d'abandonner à son mari sa dot, pour se le concilier, lorsqu'elle craint des actes de violence ou de dédain de sa part : « Les âmes des hommes, dit-il, sont livrées à Tavarice. » [Le Coran, IV, 127.) Ne voyons-nous pas cet esprit de cupidité se manifester tous les jours de préférence chez les hommes, non seulement chez les criminels, par des vols, des escroqueries, mais encore chez les hommes, dits honnêtes, par la recherche de la fortune, per fas et nef as et par les mariages d'argent? Saint Augustin, il est vrai, a dit que les femmes sont plus attachées que Thômme à l'argent, tenaciores soient esse pecuniœ. Il raconte que, dans les premiers temps du christianisme, un grand nombre de fidèles laissaient ignorer de leurs femmes les aumônes qu'ils faisaient ; interprétant librement la maxime qu'il faut laisser ignorer à la gauche ce que fait la main droite, ils supposaient que la main main gauche désigne la femme. Il n'est point impossible que de nos jours des maris imitent des fidèles des premiers siècles, en laissant ignorer à leurs femmes les aumônes qu'ils font. Mais, dans cet attachement de la femme à l'argent du ménage, il faut voir plutôt un esprit excessif d'économie qu'un esprit de. cupidité. Tîfiargée de régler les dépenses multiples de chaque jour, la femme, en général, connaît mieux que l'homme le prix de l'argent, qui sert à l'entretien de la famille; mais, ayant moins que lui des besoins factices, tels que l'usage du tabac et des liqueurs, elle est moins dominée par la cupidité, qui conduit au crime.
Adultères. — On a écrit que l'adultère était plus souvent commis par la femme que par l'homme. Cette assertion paraît exacte au premier abord, si on consulte les statistiques. En effet, en 1887, par exemple, on a poursuivi pour adultère 883 femmes
et 843 hommes; en 1886, 865 femmes et 822 hommes. Faut-il en conclure que la fidélité conjugale est plus souvent méconnue par la femme que par Thomme ? Nullement, parce que, en cette matière comme sur bien d'autres, la statistique a besoin d'ôtre consultée avec discernement et d'être rapprochée des articles du code pénal. En eflfet, il ne faut point oublier que Fhomme et la femme ne sont pas placés, à ce point de vue, par le code pénal SOT un pied d'égalité. Aux termes de Tarticle 339, l'adultère du mari ne constitue un fait punissable que s'il a été commis avec une concubine entretenue dans la maison conjugale. Pour que l'adultère du mari soit un délit, il faut : i* l'entretien d'une concubine ; un fait isolé d'adultère ne constitue pas l'entretien (V. Dalloz, ISffT, I ; 345) ; 2^rèhtretîen de la concubine dans te domicile conjugal. Si ces deux conditions ne sont pas réunies, l'adultère du mari reste impuni, c'est-à-dire que le plus grand nombre des faits d'adultère commis par les hommes ne tombent pas sous l'application delà loi. On peut trouver, non sans raison, que cette impunité habituelle accordée par le législateur au mari blesse la morale et le sentiment de l'égalité devant la loi. Mais, les lois étant l'œuvre des hommes, il est arrivé plus d'une fois qu'ils les ont faites dans leur intérêt, sans se soucier beaucoup de l'égalité des sexes. Cicéron en faisait déjà l'observation à propos de la loi Voconia, « loi rendue dans l'intérêt des hommes, et quT est pleine d'injustice pour les femmes. » (De la République, III, § 10.) En outre, aux termes de l'article 338 du code pénal, la justice peut établir l'adultère de la femme par tous les modes de preuves, tandis que les seules preuves admises contre le complice sont celles qui résultent du flagrant délit ou de lettres et autres pièces écrites par le complice. De plus, aux termes de l'article 339, l'adultère du mari n'est puni que d'une amende, tandis que celui de la femme entraîne une peine de trois mois à deux ans d'emprisonnement (art. 337). Est-ce de Fégalité (1) ?
(1) Cette inégalité vient de l'ancien droit français et du droit romain, qui ne permettaient en aucun cas à la femme d'accuser le mari d'adultère. L'homme, disait Caton, « à moins d'un divorce, est le juge de sa femme à la place du censeur. Il a sur elle un empire absolu. Si elle a fait quelque chose de déshonnéteet de honteux, si elle a bu du vin, si elle a manqué k la foi conjugale, c'est lui qui la condamne et la punit... Si tu surprenais ta femme en adultère, tu pourrais impunément U tuer, sans jugement. Si tu commettais un adultère, elle n^oserait pas te toucher du bout du doigt. Ainsi le veut la loi. » {Aulu-Gelle, X, g 23.) En Orient, la femme était aussi courbée sous l'esclavage le plus dur. D'après Manou, elle devait continuer à
De 1826 à 1830 le nombre des affaires d'adultère était en moyenne de 63 par an. Depuis lors, il n'a cessé d'augmenter. La loi qui a rétabli le divorce a eu pour effet de tripler le nonijjre dés adùîfèrësr « XeuF'nomL're n'avait été que de 371 en 1883, avant la loi qui a rétabli le divorce ; il s'est élevé à 668 en 1884, à 851 en 1885 et à 907 en 1886. » (Statistique 1886.) Cette progression a continué en 1887, où le nombre des délits d'adultère a été de 921. Je crois qu'elle continuera. En résumé, de 1830 à 1887, le nombre des affaires d'adultère est devenu plus de dixsept fois plus grand.
Outrages publics à la pudeur. — Excitation de mineurs à la débauche. — En 1887, sur 3,100 prévenus d'outrage public à la pudeur, on comptait 2,523 hommes et 577 femmes.
Il est vrai qu'en 1886, sur 396 prévenus d'excitation à la àébauche, il y avait 148 hommes et 248 femmes ; on voit môme quelquefois . des mères qui favorisent la débauche de leurs propres enfants ! Il semble que la perversité de l'homme ne peut aller jusque-là ; elle la dépasse cependant, car il y a des hommes qui abusent de leurs enfants ! Les statistiques criminelles ne mentionnent pas ces monstrueux attentats (1), mais ils ne sont pas rares. Pour les réprimer, la loi du 13 mai 1863 a édicté une disposition nouvelle, qui a été mise à la suite de l'article 331. A la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, presque à chaque session, il y a une affaire de cette nature. A celle de mai 1889, nous avions à juger un père qui avait abusé de ses deux filles et les avait rendues mères. A la session de juillet 1890, j'ai entendu une femme raconter que son mari, accusé d'attentat à la pudeur sur sa fille âgée de quatorze ans, avait l'habitude de dire : « Je n'ai pas mis au monde une fille pour les autres ! » Dans d'autres affaires, le père avait tenté de violer sa fille quelques jours après la première communion, et avait abusé de
révérer son mari comme uu dieu, môme quand il se rendait coupable d'adultère. L'inégalité, qui existe encore dans la loi française, vient d*étre supprimée par le nouveau code j^énal des Pays-Bas : 'i Est punie d'un emprisonnement de six mois au plus la personne mariée qui commet un adultère >» (art. 241), et par les codes d'Autriche (§ 502), d'Allemagne (172), de Hongrie (246).
(1) On voit encore par cet exemple avec quelle prudence il faut accepter les chiffres des statistiques qui, souvent, ne contiennent pas tous les éléments des questions. Avec des chilfres très ex^icts on peut commettre des erreurs énormes sur leur signification, si on ne les rapproche pas des articles du code pénal, ou si on ne les complète pas par la pratique judiciaire.
sa fille le jour de son mariage, lorsqu'elle venait de revêtir sa toilette de nouvelle mariée.
Crimes contre t enfant, — Les statistiques criminelles font connaître que la femme commet beaucoup plus de crimes contre Tenfant, parce qu'elles ne comprennent sous cette désignation que rinfanticide, Favortement et la suppression d'enfant, qui sont des crimes spéciaux à la femme. Ainsi, en 1886, sur 182 accusés d'infanticide, il y avait 9 hommes et 173 femmes ; sur 63 accusés d'avortement, 8 hommes et 55 femmes*, sur 27 accusés de suppression d'enfant, 4 hommes et 23 femmes. Évidemment, pour ces crimes, il n'y a pas de rapprochement à établir entre l'homme et la femme, pas plus qu'il ne faut en chercher dans les crimes spéciaux à l'homme, tels que ceux qui résultent de l'exercice d'une profession.
Cependant, même au point de vue des crimes contre l'enfant, j'estime que la criminalité de la femme est inférieure à celle de l'homme, si on comprend dans cette catégorie les viols et les attentats sur les enfants. Est-ce que ces attentats ne sont pas des crimes contre l'enfant, et des crimes dont les conséquences sont souvent aussi effroyables que la mort? Est-ce que le corps de ces pauvres victimes n'est pas souvent souillé par des maladies vénériennes qui leur sont communiquées ? Est-ce que leur âme n'est pas quelquefois corrompue pour toujours ? Sait-on le nombre de ces attentats? En 1886, sur 645 viols et attentats sur des enfants au-dessous de quinze ans, il y en a eu 641 commis par des hommes. Quelquefois même l'homme tue l'enfant qu'il vient de violer ; chaque année on compte un certain nombre de viols suivis d'assassinat.
Délits de paroles. — Voici assurément des délits qui sont à la portée de la femme. « La femme, dit M. Delaunay, est plus bavarde et plus peureuse que l'homme, de même que la chienne est plus aboyante et plus peureuse que le chien. » {Revue scientifique^ 1881 .) (Oh ! qu'en termes galants ces choses-là sont dites î) Allons-nous donc trouver sur ce point-là que la criminalité féminine est supérieure ? Nullement ; la statistique nous apprend qu'elle est encore très inférieure à celle de l'homme. En effet, en 1886, sur 3,186 prévenus de diffamation et d'injures, il y a eu 2,222 hommes, 964 femmes ;
Sur 13,272 prévenus d'outrages, il y a eu li,625 hommes, 1,647 femmes ;
Sur 182 prévenus de dénonciation calomnieuse, il y a eu 162 hommes, 20 femmes ;
Sur 430 prévenus de menaces, il y a eu 379 hommes, 51 femmes.
Les hommes, qui se plaisent à faire ressortir le bavardage de la femme, ne devraient pas non plus oublier qu'ils exercent avec succès un certain nombre de professions qui ne sont pas complètement exemptes de bavardage.
Le témoignage de la femme inspirait autrefois peu de confiance au législateur. « Le témoignage unique d'un homme exempt de cupidité est admissible dans certains cas, dit Manou, tandis que celui d'un grand nombre de femmes, môme honnêtes, ne Test pas (à cause de llnConstance de Tesprit des femmes), non plus que celui des hommes qui ont commis des crimes (1) ». {Lois de Manou, liv. VIII, vers, 77.) Aujourd'hui, le témoignage de la femme en justice me paratt mériter autant et plus de confiance que celui de l'homme. Il ressort même des statistiques criminelles que les hommes commettent plus souvent que les femmes des faux témoignages (2). Ainsi, en 1885, sur 158 prévenus de faux témoignages, il y avait 123 hommes et 35 femmes ; en 1886, sur 109 prévenus du même délit on comptait 88 hommes et 21 femmes.
Récidives. — On a écrit que la femme a plus de peine que l'homme à revenir au bien. « Facile à entraîner dans le mal, dit M. Franck, si elle n*est munie de fortes convictions et de profondes habitudes appuyées sur des traditions religieuses ou des traditions de famille, elle résiste plus que l'homme aux tentatives qui ont pour but de la ramener au bien et à son propre repentir. » {Journal des savants, décembre 1889.) Les constatations qui résultent des statistiques criminelles me paraissent
(1) Ce D*egt que chez les peuples chrétiens que le témoignage de la femme a la même valeur que celui de Thomme. En droit musulman, aux termes de rarticle 355 du code ottoman, le témoignage d'un homme vaut celui de deux femmes. Combien J. de Maistre avait raison de dire : « La femme est plus que Thomme redevable au christianisme. C'est de lui qu'elle tient toute sa dignité. » {Du Pape, p. 304.)
(2) Aussi je ne m'explique pas la disposition de l'article 37 du code civil, qui exige que les témoins de l'acte de naissance soient du sexe masculin. La loi du 20 septembre 1792, au contraire, décidait que les témoins pouvaient être de l'un et de l'autre sexe. Il en était de même dans l'ancien droit (article 4 de la déclaration de 1736) et dans la constitution 48 de l'empereur Léon.
contraires k cette assertion. Les rechutes sont moins fréquentes chez les femmes que chez les hommes. Sur 100 hommes libérés eo 1866, 43 ont été poursuivis de nouveau en 1867 et 1868 ; sur 100 femmes libérées à la même époque, il n'y a eu que 27 récidi?istes. En 1875, sur 3,260 hommes accusés condamnés, on comptait 1,707 récidivistes; sur 555 femmes accusées condamnées, il n'y avait que 111 femmes récidivistes, c'est-à-dire la moitié des récidivistes pour les hommes, et le cinquième pour les femmes. La statistique criminelle de 1887,j[). xxxi, constate aussi que la récidive est bien moins fréquente chez la femme que chez Thomme. Le compte criminel de 1876 établit que, à l'égard des jeunes détenus libérés, la récidive est deux fois plus fréquente chez les garçons que chez les filles ; elle est de 16 0/0 pour les garçons et de 7 0/0 pour les filles. Si la récidive est beaucoup moins fréquente chez la femme que chez Thomme, c'est qu'elle a moins de peine que l'homme à revenir au bien.
Suicides. — Le nombre des suicides commis par les femmes est beaucoup moins considérable. Ainsi, en 1886, sur 8,187 suicides, il y en a eu 1,716 seulement commis par les femmes, tandis que 6,471 ont été commis par les hommes.
Les causes des suicides ne sont pas les mêmes pour la femme que pour l'homme. L'amour contrarié, la jalousie et les chagrins de famille conduisent plus souvent au suicide la femme que l'homme. Celui-ci est plus sensible à la misère et aux revers de fortune.
Faut-il mesurer la moralité des deux sexes uniquement par les STATISTIQUES CRIMINELLES? — S'il fallait jugor do la moralité des deux sexes uniquement par les statistiques criminelles, la moralité de la femme serait sept fois plus grande que celle de l homme, puisque Thomme commet sept fois plus de crimes que la femme. Mais les crimes et les délits ne sont pas les seuls actes coupables; U y a beaucoup d'actions immorales qui ne tombent pas sous Fapplication dèirrbTpgiratg.- Alnsî, souvent la femme pousse rhomme à commettre des actes délictueux, dont le profit sera pour elle, tout" eh ayant soin de ne prendre à ces actes aucaneparticipaflon directe et d'éviter toute responsabilité légale. Combien d'hommes se perdent, pour vouloir procurer amx femmes légitimes et illégitimes des satisfactions de luxe, de toi-
lette, de vanité! Voilà pourquoi, dans les affaires qui leur sont soumises, les magistrats ont Thabitude de « chercher la femme» qui a inspiré la culpabilité de Thomme. On peut donc affirmer que les statistiques ne contiennent pas toute la vérité, et qu'un certain nombre de femmes, moralement complices des crimes et délits commis parles hommes, échappent à la répression, uniquement parce que leur culpabilité n'a pas revêtu un caractère juridique.
Mais, d'un autfe côté, si des hommes se rendent coupables, so\is rinfluence et dans l'intérêt des femmes, combien de femmes sont entraînées au crime par les hommes ! (Jue de fois la femme ïïêvient la complice de son mari ou de son amant, à l'instigation de ce dernier! Que de fois, par exemple, la jeune fille séduite qui devient enceinte, ne donne la mort à son enfant ou ne consent à des pratiques abortives que sur les pressantes instances de l'amant, qui ne veut pas avoir le souci et l'entretien de l'enfant, et pousse au crime la femme par ses conseils, ses menaces, tout en ayant soin de ne prendre lui-môme aucune part à l'acte criminel! Sans doute, la provocation au crime par menaces, instruction, constitue la complicité punie parla loi, mais elle est bien souvent difficile à établir. A une session récente de la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, j'ai même vu un homme marié, qui avait dénoncé sa maîtresse pour un avortement, qu'il avait lui-même provoqué, espérant par cette lâche dénonciation échapper à toute poursuite. Il n'est pas d'infamie, d'acte monstrueux qui ne soit commis par des hommes à l'égard des femmes qu'ils ont séduites. Il en est qui vont jusqu'à tuer la femme qui est grosse de leurs œuvres, afin d'échapper à des promesses de mariage ou à l'entretien de la femme et de l'enfant. Dans deux affaires récentes, une femme enceinte fut étranglée la nuit pendant son sommeil par son amant ; une autre fut invitée par lui le soir à une promenade en bateau et jetée à l'eau.
La conduite des accusés des deux sexes compris dans la même procédure n'est pas toujours à l'avantage de l'homme. Pour se venger d'un amant infidèle, la femme abandonnée n'hésite pas quelquefois, il est vrai, à le dénoncer pour un crime commis ensemble, dût-elle se perdre elle-même. Mais, par contre, il n'est pas rare de voir des femmes prendre toute la responsabilité du crime commis avec un complice, afin de le faire acquitter.
Dans les crimes, l'influence de l'homme sur la femme est tout
au moins aussi puissante que celle de la femme siirThomme. Aussi, de môme que dans les crimes commis par les hommes les magistrats ont soin de «chercher la femme » qui les a inspirés, dans les crimes commis par les femmes ils n'oublient pas de chercher Thomme qui les a poussées au crime.
En résumé, en admettant, ce que je crois, qu'on ne doive pas juger uniquement de la moralité de l'homme et de la femme par le nombre des crimes commis par les deux sexes, la criminalité de l'homme est tellement supérieure à celle de la femme, qu'il est impossible de ne pas reconnaître à la femme une réelle supériorité morale.
Prétendus caractères anatomiques, puysiologiques du criminel. — Jusqu'ici, la justice n'avait pas trouvé le moyen de reconnaître les criminels par les traits du visage. Les honnêtes gens, souvent trompés par la bonne mine des méchants, se plaignaient que la nature n'eût pas révélé leur criminalité par des signes extérieurs. « 0 Zeus, pourquoi as-tu donné aux hommes un moyen sûr de reconnaître si l'or est faux, tandis que pour distinguer les méchants des bons aucun signe n'est gravé sur leur visage (1)? » S'il faut en croire M. le D^ Lombroso, ces signes révélateurs de la criminalité existent ; il les a découverts. Suivant lui, l'homme criminel diffère anatomiquement de l'homme honnête ; il naît criminel par suite d'une organisation défectueuse. Le criminaliste italien signale trente anomalies anatomiques sur les crânes des malîaiieur f {Actes du congres de Rome^ p. 58) ; il en signale encore un grand nombre d'autres sur les autres parties du corps {Ibid., p. 78). Tous les membres, tous les organes, toutes les fonctions du criminel-né présentent des anomalies ; ses dents, ses yeux, ses mâchoires, ses bras, ses mains, son nez, ses oreilles offrent des caractères particuliers ; ses urines même ont des anomalies.
Prétendue physionomie du criminel. — D'après M. Lombroso, l'ensemble des caractères spéciaux observés chez le criminel constitue un type qui efface le type national; « de là l'analogie des criminels italiens et allemands ». Le type du criminel, c'est le type mongol. (L'Homme criminel, p. 249.) Les criminels ont '
(1) Euripide, Médée, trad. Hinstin, t. H, p. 119.
une physionomie particulière et presque spéciale à chaque forme de criminalité. M. Lombroso est tellement convaincu de la réalité de ce type, qu'il conseille aux magistrats de le regarder comme un indice de criminalité, chez les individus suspects. (Préface, p. xni.) MM. Ferri et Vito-Porto pensent aussi que « la symptomatologie anatomique, physiologique et psychologique des différents types criminels, pourrait être utile à la police et à la justice ». [Actes du congrès de Rome,)
Assurément, si la nature avait gravé sur le visage et le crâne des accusés des signes anatomiques et physiologiques de leur culpabilité, la tâche de la justice, les recherches de la police seraient bien simplifiées. Les juges d'insti'uction n'auraient pas tant de peine à découvrir les coupables, s'ils pouvaient reconnaître un criminel à sa mauvaise physionomie, et lui tenir le langage suivant : « Indépendamment des charges qui pèsent sur vous, j'observe sur votre visage et votre personne des signes de criminalité ; vous êtes dolichocéphale, vous avez les dents très longues, l'œil sinistre, la mandibule forte, les bras aussi longs que ceux d'un chimpanzé : évidemment vous êtes coupable. » Toutefois, avant de signaler à J'accuse les traits du visage, qui seraient des indices de criminalité, le magistrat instructeur ferait bien de s'assurer si sur le visage de son greffier et des gendarmes il ne retrouverait pas les mêmes traits accusateurs. En effet, le type du criminel ne diffère pas de celui de l'homme honnête ; il n'y a pas de signes anatomiques et physiologiques qui permettent de distinguer le criminel du noncriminel.
Si les malfaiteurs se trahissaient par leur visage, la police aurait moins de peine à les arrêter. Assez souvent le criminel reste sur le lieu du crime pour détourner les soupçons par l'audace de sa présence ; il cause du crime avec les voisins, avec les gendarmes eux-mêmes, qui n'aperçoivent sur son visage aucun signe révélateur. Quelquefois le coupable arrêté sur des soupçons est relâché. Malgré les charges qui pèsent sur lui, ses explications, son attitude trompent si bien la gendarmerie qu'elle le remet en liberté. Lorsque le coupable est arrêté et que sa culpabilité est établie, on est porté à lui trouver une physionomie sinistre, mais on ne l'avait pas remarquée avant son arrestation.
Pour fortifier les preuves de l'existence d'un type criminel, M. Lombroso a fait suivre son livre d'un atlas reproduisant des
photographies de criminels. Ces photographies révèlent, selon lui, le type caractéristique de la criminalité. Mais il est impossible de voir sur ces physionomies ce que prétend y voir M. Lombroso. Mis en contact depuis vingt ans par mes fonctions judiciaires avec de très nombreux criminels, je ne les ai jamais trouvés différents des hommes honnêtes, au point de vue anatomique. Mes observations ne confirment pas l'existence d'un type criminel effaçant le type national ; il n'est pas exact de dire que les criminels des différents pays se ressemblent; on distingue parfaitement le criminel italien du criminel français, du criminel allemand.
On sait qu'on a organisé à Paris, à la préfecture de police, sous la direction de M. le Docteur Bertillon, un service anthropométrique pour la constatation de Tidentité des prévenus qui donnent de faux noms. Or, les observations faites et les YJ^J^sures prises par le directeur et les employés de ce service v^'ont point confirmé Texistence d*un type criminel; les criminels observés présentent les conformations physiques les plus variées comme les hommes honnêtes.
Sans doute, on observe quelquefois, chez les criminels, des visages flétris par la débauche, exprimant la brutalité ou la fourberie. On dit, et non sans raison, en parlant de quelques criminels exceptionnels, qu'ils ont l'air de brutes. Cette expression rend très bien compte de l'état d'un homme qui, s'abandonnant à ses mauvais instincts, fait régner, suivant le mot d'Aristole, le corps et la brute à la place d'un homme. Il n'y a rien d'étonnant à ce que la brutalité des instincts qui ne sont pas combattus se reflète sur le visage, et que les passions y laissent leurs empreintes. « Oui, en foulant aux pieds les lois de la décence, on donne à son âme une certaine disposition qui se produit au dehors. » (Eschine, Contre Timarque.) Mais cette disposition ne se révèle pas par des signes anatomiques \ elle peut s'observer chez des hommes qui se sont abandonnés à leurs passions sans aller jusqu'au crime. Elle n'est donc pas un signe distinctif de la criminalité. C'est en se fondant sur les relations qui existent entre le moral et le physique, que les physionomistes ont prétendu lire le caractère de tous les hommes sur les traits du visage. Cette prétention n'avait pas été inconnue des anciens ; on sait que le physionomiste Zopyre faisait profession de connaître le tempérament et le caractère des hommes à la seule
inspection du corps, des yeux, du front. (Gicéron, Du Destin,
Plutarque raconte qu'un physionomiste chaldéen, ayant examiné le visage de Sylla, lui annonça qu'il serait le premier du monde, {yie de Sylla,) Au xvui* siècle et de nos jours, il a été écrit des livres très ingénieux sur la physionomie, notamment par Tabbé Pernetty, M. Graliolet et M. Eugène Mouton. Mais je ne puis voir qu'une iriusionlrès dangereuse pour la justice dans là prétention de rechercher des indices de criminalité sur le visage. Il n'est môme pas rare de voir chez de grands criminels un extérieur honnête et doux ; j'en ai vu de nombreux exemples. On a jugé, il y a quelques années, à la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, une très grosse affaire d'empoisonnement; il y avait, parmi les accusés, une jeune femme qui avait une jolie physionomie, pleine de douceur, et sa mère, dont l'extérieur était également doux et honnête. Cependant, les actes commis par ces deux femmes dénotaient la perversité la plus profonde. La mère avait conseillé à sa fille d'empoisonner son mari,pour jouir librement de la fortune que celui-ci lui avait léguée. Lorsque la jeune femme, après avoir administré le poison à son mari, pleurait en le voyant souffrir, sa mère la traitait d'imbécile, rencourageait à renouveler les potions, se plaignait de la lenteur du mari à mourir et se promettait d'expédier plus rapidement le sien.
Les femmes les plus vicieuses ont quelquefois un air candide. 11 n'est pas exact de dire que « la laideur est, en somme, le caractère le plus prononcé du criminel ». M. Tarde développe avec esprit cet ingénieux paradoxe dans son ouvrage sur la Criminalité comparée (p. 16). Cependant, comment méconnaître que « le bon n'est pas toujours camarade du beau », suivant l'expression de La Fontaine. L'histoire nous a conservé le souvenir de grands criminels qui étaient d'une beauté remarquable ; Tacite nous dit que « rien ne manquait à Poppéa qu une âme honnête. Sa mère, la plus belle femme de son temps, lui avait donné la beauté et la noblesse ». [Annales, 1. VIII, § 45.) Atria Galla, « femme indigne de sa race, ne se recommandait que par sa beauté ». [Annales, l.XV, § 59.) La Brinvilliers était fort belle, paraît-il. Si la laideur était un indice de criminalité,'} la beauté accompagnerait la vertu. Or, Socrate et saint Vincent de Paul n'ont jamais été considérés, com!»^ des types d'une beauté
remarquable. Qui ne sait que, dans certaines contrées du Midi, la beauté physique est souvent unie à des vices nombreux, tandis que, dans quelques pays du Nord, des populations, très supérieures en moralité aux Romains et aux Napolitains, sont fort inférieures au point de vue esthétique ? J'ai eu souvent à juger des prévenus et des accusés qui avaient un beau type italien , tandis que de fort honnêtes gens n'ont que la beauté morale. Le costume, que revêtent après leur condamnation les prévenus et les accusés, paraît tout d'abord leur donner une physionomie repoussante. Cette illusion n'est provoquée que par le costume, qui enlaidit les prisonniers. En réalité, leur physionomie ne diffère pas de celle du public qui est dans Tauditoire.
Aussi, je m'étonne qu'un crimînaliste aussi distingué que M. Tarde écrive que « les traits accusateurs doivent être pris en considération », et afûnne qu'en fait la mauvaise physionomie de l'inculpé suffit, dans certains cas difficiles, à décider un juge hésitant entre deux individus à poursuivre, [Criminalité comparée, p. 21.) Une justice prudente, digne de ce nom, n'ira jamais chercher des indices de culpabilité sur la physionomie ; suivant le conseil très sage donné par le fabuliste et par le sens commun de ne pas juger les gens sur la mine (1), elle ne puise les preuves de culpabilité d'un prévenu que dans l'audition des témoins, l'interrogatoire de Taccusé et l'examen de ses antécédents. Elle aime mieux juger les accusés d'après leurs actions que d'après la forme du crâne et du nez. « Tout ce que nous ont dit les physionomistes, écrit Buffon, est dénué de tout fondement; rien n'est plus chimérique que les inductions qu'ils ont voulu tirer de leurs prétendues observations métoposcopiques... Un corps mal fait peut renfermer une fort belle âme, et l'on ne doit pas juger du bon ou du mauvais naturel d'une personne par les traits de son visage... La forme du nez, de la bouche et des autres traits ne fait pas plus à la forme de l'âme, au naturel de la personne, que la grandeur ou la grosseur des membres fait à la pensée. Un homme en sera-t-il moins sage parce qu'il aura les yeux petits et la bouche grande? » {De rHomme, I,iv.)
(1) SoUto fronli credere^ disait aussi un prorcrbe latin. Eu donnant le conseil de ne pas juger les gens sur la miue, La fontaine avait donc raison de dire : Le conseil en est bon, mais il n'est pas nouveau. PnoAL.
/Ôoogle
Type de la femme criminelle. — Quelques écrivains, appartenant à l'école d'anthropologie criminelle, ont prétendu que la femme criminelle révélait son caractère par des signes extérieurs. « Ce qui distingue, dit M. le D' Lombroso, les criminelles des femmes normales et surtout des folles, c'est Tabondance extrême de la chevelure, 39 sur 122; je n'en aï pas trouvé une seule chauve, et 3 homicides seulement sur 122 avaient prématurément les cheveux blancs. » {L Homme crfmme/,p.238.) Que les femmes qui ont une abondante chevelure se rassurent, et que celles qui sont atteintes de calvitie ne se hâtent pas de s'attribuer le monopole de la vertu ; les constatations de M. le D^[Jjombroso s'expliquent tout simplement parce que les accusées sont, en général, presque'toujours jeunes. M. le D"" Lombroso signale aussi comme unlndice de criminalité la couleur noire des cheveux; les cheveux noirs sont, d'après lui, plus fréquents que les cheveux blonds chez les femmes criminelles. Quoi d'étonnant à cela, puisque ses observations portent sur des Italiennes ? Si M. Lombroso avait examiné les femmes du Nord, n'aurait-il pas observé, chez les femmes criminelles, plus de cheveux blonds que de cheveux noirs ? Ce prétendu type de la femme criminelle, tiré de l'abondance et de la couleur des cheveux, est vraiment tiré parles cheveux et de pure fantaisie.
Après avoir affirmé l'existence du type criminel, M. Lombroso reconnaît que les caractères qui constituent ce type se rencontrent seulement quarante fois sur cent.^ Si, de son propre aveu, il manque soixante fois sur cent, qu'est-ce qu'un type de cnmmei qïïT n^'éxlste' pas chez ïe plus grand nombre de criminels ? Les caractères que M. Lombroso prétend avoir remarqués chez les criminels ne peuvent constituer un type spécial, puisqu'ils font défaut soixante fois sur cent. M. Lombroso a essayé de répondre à cette objection : « Outre que le chiffre de 40 p. 100, dit-il, n'est pas à dédaigner, le passage insensible d'un caractère à l'autre se manifeste dans tous les êtres organiques; il se manifeste même d'une espèce à l'autre, à plus forte raison, en est-il ainsi dans le champ anthropologique, où la variabilité individuelle, croissant en raison directe du perfectionnement et de la civilisation, semble effacer le type complet. Il est difficile, par exemple, sur 100 Italiens, d'en trouver 5 qui présentent le type delà race... » (Préface, p. xin.) Cette réponse est bien peu satisfaisante. Un anthropologiste autorisé, M. Topinard,
trouve qu'elle renferme presque autant d'erreurs que de mots. {Revue d'Anthropologie, numéro du 15 novembre 1887.)
Nous allons maintenant parcourir rapidement les principaux caractères qui, d'après M. Lombroso, constituent le type criminel, et nous verrons qu*ils se rencontrent aussi bien chez les hommes honnêtes que chez les criminels, et que quelques-uns de ces caractères, donnés comme des signes d'infériorité, sont au contraire des signes de supériorité.
Capacité crânienne. — Partant de ce principe que l'intelligence dépend de la capacité du crâne, M. Lombroso prétend que chez les criminels la capacité crânienne est inférieure ; il ajoute que c'est là un caractère d'infériorité observé chez les hommes préhistoriques, et il y trouve une nouvelle preuve de l'atavisme criminel. M. Lombroso exagère l'importance qu'il faut attribuer à la capacité crânienne et au poids du cerveau. « Le poids n'est pas tout dans le cerveau... la perfection de la circulation, deja nutrition du cerveau joue aussi un grand rôle. » (Manouvrier, Revue philosophique, avril 1888.) D'autres physiologistes, notamment M. Moleschott, attribuent au phosphore un rôle considérable. M. le D' Bûchner attache plus d'importance à sa structure et à sa composition chimique qu'à son volume et à la richesse de ses circonvolutions. {Force et matière, p. 285.) M. le D' J. Jessen croit que l'épaisseur de la couche de substance grise joue un rôle considérable au point de vue de la puissance intellectuelle. {Ibid.^ p. 287.)
Les recherches qui ont été faites sur le cerveau de Gambetta sont venues montrer que l'intelligence est loin d'être en rapport .constant avec le poids du cerveau; le cerveau de Gambetta ne ) 77 pesait que 1,294 grammes. Or, la moyenne du poids des cer- A^vcaux des Parisiens est de 1.357 grammes. 31. le S^tf aiiôu vner déclare qu'un physiologiste, mis en présence du cerveau de Gambetta, n'eût pas hésité à croire que c'était celui d'un sauvage* Le cerveau d'un grand criminel, de Pranzini^ pesait jlus que celui //^ de Gambetta. (J?gt?ng d anthropologie, 1887, p. 667.) M. Broca '^. estimait « qu'il ne peut venir à la pensée d'un homme éclairé de ^ ..7^ mesurer l'intelligence en mesurant l'encéphale, parce qu'une partie considérable de l'encéphale ne prend aucune parTSTêFeT^ cice de la pensée », qui, d'après lui, dépend de la substance gris^ formant l'écorce des circonvolutions. M. de Quatrefages conteste
uigiiizea oy VjOOv IC
également le rapport qu'on voudrait établir entre les dimensions du cerveau et le développement de rintelligence. Citant le tableau de Morton qui indique la capacité crânienne des diverses races, le savant naturaliste ajoute : « Ce tableau démontre le peu de rapport qui existe entre la capacité du crâne ou, en d'autres termes, les dimensions du cerveau et le développement intellectuel et social des races. Les nombres exprimant celte capacité placent les Chinois, les Hindous, les anciens Égyptiens au-dessous des" nègres africains, des peaux-rouges et des shoshones. » {Introduction à [étude des races hurnaines, p. 193.) D'après le tableau de la capacité crânienne dressé par Broca, certaines races préhistoriques ont une supériorité cranïêhne sur les Parisiens modernes. M. Flourens estime que « la grandeur du cerveau ne donne pas la grandeur de l'intelligence », et que la qualité fait plus que la quantité. {Journal des savants^ 1862, p. 234.) Enfln, un physiologiste anglais distingué, M. Charlton Bastian, pense aussi « qu'il n'y a pas de relation nécessaire ou invariable entre le degré d'intelligence des hommes ou des femmes et le simple volume ou le poids du cerveau ». {Le Cerveau, t. II, p. 32.) D'après ce savant, ce qui est plus important que le poids ou le volume du cerveau, c'est la quantité de substance grise et la perfection de la constitution interne. (F. ào.) bans'doute, pour qûê^'intelligence puisse fonctionner, il faut que le poids du cerveau ne descende pas au-dessous d'un certain minimum, que Gratiolet avait fixé ù 900 grammes ; mais, sans méconnaître l'importance du poids et de la forme du cerveau, il faut, comme le disait cet éminent physiologiste, en attacher davantage « à la force qui vit dans le cerveau et qui ne peut être mesurée que par ses manifestations ».
Il n'est pas, du reste, établi que la capacité crânienne des criminels soit inférieure, ainsi que Taffirme M. Lombroso. Les recherches qu'il a faites à cet égard n'inspirent aucune confiance aux anthropologistes, parce qu'il a employé une mauvaise méthode, celle du cubage par le sable, qui, d'après MM. Broca et Topinard, est la plus mauvaise de toutes les méthodes employées. {Revue d'antKfopôîôgïë^VS^i, p. 6B9.) Lès conclusions* de M. Lombroso sur ce point ont été contredites par les travaux de MM. Manouvrier et Bordier en France, et de MM. Hœger et Dallemagne en Belgique. M. Manouvrier a trouvé que la capacité crânienne de 61 assassins décapités avait 14 centimètres cubes de
plus que ceHes des Parisiens honnêtes. [Arch. dC anthropologie criminelle, 1886, p. 135.) D'après les travaux de MM. Hœger et Dallemagne, la capacité crânienne des assassins en Belgique a été trouvée aussi plus forte que celle des hommes honnêtes. En résumé, les opinions des anthropologistes sur cette question sont tellement contradictoires « qu'il n'y a rien à en tirer en faveur de la thèse du criminel-né ». (Topinard.)
ANOMALIES DES CIRCONVOLUTIONS DU CERVEAU. — D'après M. Lombroso, sur le cerveau des criminels, « les circonvolutions offrent de fréquentes anomalies ataviques » [VRomme criminel, p. 251); mais, au congrès de Rome, il avait lui-même reconnu que les anomalies signalées sur le cerveau des malfaiteurs avaient^té Jxf\ trouvées « en proportion plus grandes chez les hommes hon- YfvO nèies » {Actes du congrès, ç-^lj, et que trop audacieux seraTt " celui qui conclurait, après tout cela, qu'on a trouvé dès maintenant avec certitude les anomalies spécifiques des circonvolutions cérébrales des criminels. (/6/rf., p. 73.) En effet, des travaux les plus récents des physiologistes, il résulte qu*il est difficile de savoir, en cette matière, ce qui est normal ou ce qui est anormal. D'après M. le D' Luys, quelques circonvolutions ont des caractères de permanence qui les font aisément retrouver dans tous les cerveaux humains ; mais « d'autres, et c^estle plus grand nombre, au point de vue de la configuration extérieure, présentent toutes les variétés possibles, non seulement d'un indi- TJdu à l'autre, suivant que Ton considère les régions homologues de l'hémisphère droit ou celles de Thémisphère gauche ». {Le Cerveau, p. 9.) Les variations anatomiques sont innombrables; on les rencontre chez les hommes honnêtes comme chez les cri- . minels. « L'homme du monde le plus anormal serait précisément^CN celui qui n'aurait aucune des anomalies signalées par M. Lom-X/ broso. » (ManouvrierJ Ainsi, selon M. Lombroso, chez le criminel, l'hémisphère cérébral droit est plus pesant que l'hémisphère cérébral gauche, et cet excès de poids du côté de l'hémisphère droit constituerait une anomalie. Or, il résulte des travaux de M. Broca et de M. Topinard que cette particularité est très fréquente chez tous les hommes. {Eléments d'anthropologie géné^ raie, p. 582 et suiv.)
Enfin, d'après un autre anthropologiâte, M. le D' Benedickt^ ^ sur le cerveau des criminels, les lobes frontaux présentent
uigiiizea oy VjOOv IC
souvent quatre circonvolutions. Cette particularité, selon lui, constitue une anomalie qui rapproche le criminel des grands carnassiers ; mais MM. les D''' Feré, Foville, Giacomini et Corre estiment qu'elle est sans importance. {Archives cT anthropologie criminelle, 1889, p. 296 ; Actes du congrès de Rome, p. 70: les Criminels, par Corre, p. v) M. ïopinard qui avait cru d'abord observer des anomalies sur les crânes des assassins, a depuis reconnu très loyalement qu'il s'était trompé, et que ces anomalies se rencontrent également sur les crânes normaux. {Revue d'anthropologie, 1887, p. 675.) En réalité, « on ne peut, dans l'état actuel, établir aucune relation entre une anomalie cérébrale et la criminalité et la folie. D'ailleurs, il faut reconnaître qu'en ce qui concerne les circonvolutions cérébrales, personne n'est en droit de dire quelle est la forme normale »* (Feré, Dégénérescence et criminalité, p. 273.) Aussi nous pouvons sur ce point, contrairement à l'opinion de M. Lombroso, conclure, avec les savants les plus autorisés, que le cerveau du criminel ne diffère pas du cerveau de l'homme honnête, qu'il ne présente aucun type spécial, « qu'il offre les mômes variétés et dans la même proportion que les autres cerveaux ». {Archives d'anthropolo^ gie criminelle, 1889, p. 299.)
Brachycéphalie. Dolichocéphalie. — Partant de cette supposition que les assassins sont restés des hommes primitifs, M. Lombroso a prétendu qu'ils sont en général brachycéphales, tandis que les voleurs sont dolichocéphales. (L'homme criminel, p. 154-250.) Le développement pariéto-occipital semble aussi à M. le D' Corre, « en son ensemble, comme l'indicateur d'une survivance des énergies les plus intenses de la cérébralîté impulsive ». {Les Criminels, p. 366.) M. leD'Bordier considère de môme ce type pariéto-cérébral comme inférieur et très fniquent chez les assassins ; il a comparé les crânes des assassins de Caen à la série des crânes de la caverne de l'Homme mort et trouvé entre eux une grande ressemblance. Mais cette ressemblance est complètement niée par M. Topinard; d'après lui, il est difficile de voir deux lots de crânes plus dissemblables. {Revue d anthropologie, 1887, p. 680.) M. de Quatrefages, à son tour, vient contredh^e de la façon la plus absolue l'assertion da M. Lombroso ; il établit que les plus anciennes races connues étaient dolichocéphales et que ces races étaient guerrières, tan-
uigitized by VjOOQ IC
\if
dis que les troglodytes brachycéphales de la Lesse avaient des habitudes inoflensives. {Hommes fossiles, p. 532.) En réalité, a la valeur de la brachycéphalie et de la dolichocéphalie n'a donné lieu qu'à des contestations ». (Feré, Dégénérescence et mminaliiéy p. 71.)
Le crâne de Gambetta, examiné par M. le D' Manouvrier, présentait le type parîéto-cérébral, que quelques médecins prétendent être un type inférieur fréquent chez les assassins. Il est vrai que M. Manouvrîer (i) estime que, si cette forme du cerveau peut prédisposer au meurtre, elle peut conduire à Théroîsme ! {Revue philosophique^ avril 1888.) Si la môme forme cérébrale prédispose tout à la fois au meurtre et à Fhéroîsme, lorsqu'elle se rencontrera chez un assassin, il sera téméraire de dire que la criminalité de cet homme est le résultat fatal de son organisation cérébrale, puisque la même organisation le prédisposait aussi à rhéroïsme^ et qu'il avait le choix entre Tinfamie et la gloire.
Asymétrie de la face, — Parmi les anomalies des criminels, M. le D' Lombroso relève Fasymétrie de la face comme un des caractères les plus éclatants de la criminalité. [L'Homme criminel, p. 181.) Or, MM. Feré, Riant, Topinard, Luys, Foissac, estiment, au contraire, que l'asymétrie est de règle dans les crânes normaux. « Il n'y a pas de cerveau humain qui soit exactement symétrique. » (Feré, p. 74; D' Luys, le Cerveau, p. 10; Riant, les Irresponsables devant la justice, p. 228.) M. le D' Foissac, qui a eu entre les mains le crâne de Bichat, nous apprend que les deux moitiés de ce crâne étaient placées de travers : « Les médecins, dit-il, qui ont vu chez moi ou chez le professeur Roux ce crâne étrange, peuvent attester qu'ils n'ont jamais rencontré, ni dans les amphithéâtres, ni dans les musées anatomiques, une difformité semblable. » (D' Foissac, Localisations cérébrales, p. 12.) Bichat, qui avait enseigné que la symé- » ; trie de l'encéphale était un attribut de l'homme, prouvait ainsi ■ 1 par son propre crâne le contraire de ce qu'il avait enseigné, i M. Topinard et M. Gratiolet ne pensent pas seulement, contraire- Ci) D'après H. ]e D^ Manouvrier, le lobe frontal de Gambetta était remarquable rj aa point de -rue des circoDYolutions et on observait un ^li supplémentaire^^, ja.par- ^^ lie postérieure de la troisième circonvolution rrônfale "gauche gui est, paralt-il, l'or ^dûé dé là paroiera.eî pnrénoTogistes, au contraire, y avaient placé Torgane du vol.
uigiiizea oy ■^^jOOVj?
ment à Topinion de M. Lombroso, que rasymélrie est de règle dans les crânes normaux, mais, au lieu d'y voir un caractère d'infériorité, ils y trouvent au contraire un caractère de supériorité. (Revue d'anthropologie, 1887, p. 674; Eléments danthropologie, p. 581.) Gratiolet, ayant examiné le cerveau de la « Vénus hottentote », fut frappé de la symétrie plus que parfaite des circonvolutions des deux hémisphères; elle était « telle qu'on ne la rencontre jamais chez les cerveaux normaux de la race caucasique ». D'après MM. Brouardel, Lassègue etMottet, le crâne de Ménesclou était symétrique.
Longueur de la face. — La longueur de la face, d'après M.Lotnbroso, est notablement supérieure chez les criminels (p. 219), surtout chez les assassins. Y aurait-il encore là un caractère régressif? Cependant les hommes des dolmens des Francs avaient une face très courte. Si les Chinois, les Arabes ont la face longue, les Lapons, les Tasmaniens l'ont beaucoup plus courte que les Français.
Fossette occipitale moyenne. — D'après M. le D' Lombroso, c'est « l'anomalie la plus caractéristique et certainement la plus atavistique chez les criminels (1). » Elle aurait été constatée par lui 10 fois sur 100 chez les criminels et 5 fois sur 100 sur les non-criminels. Or, M. le D' Topinard estime que la fossette occipitale a un caractère normal (2) et M. le D' Féré l'a trouvée bien marquée 12 fois sur 80 chez les non-criminels (3). Bien plus, M. le D"" Moleschott (4) considère « que la présence de la fossette occipitale est une preuve de l'exagération du vermis et un signe de vigueur musculaire. Ce n'est donc pas là, dit-il, un fait de dégénérescence, mais une caractéristique de l'individu, dont la supériorité musculaire peut s'employer soit à des actes héroïques, soit à des meurtres. » — C'est en se fondant sur la fossette occipitale, la platycéphalie et de prétendus caractères virils du crâne de Charlotte Corday, que M. le D' Lombroso a prétendu que ce crâne était le type du crâne criminel (5), Or, d'après M. le D' Topinard, « c'est un beau crâne, régulier, harmonique,
(1) L'Anthropologie criminelle et ses récents progrès, p. 29.
(2) Archives d anthropologie criminelle^ 1889, p. 554.
(3) Dégénérescence et criminalité, p. 73.
(i) Archives d'anthropologie criminelle y 1883, p. 556. (5)/6id., 1889, p. 656,
ayant toute la finesse et les courbes un peu molles, mais correctes des crânes féminins » (1).
Abondance et couleur des cheveux. — M. Lombroso a été frappé de la rareté de la barbe chez les criminels et de Tabondance de leurs cheveux. Ce fait qui Tétonne s'explique très sim-"' plement par la jeunesse des accusées. En effet, d'après les statistiques du ministère de la justice, le plus grand nombre des criminels sont âgés de seize â quarante-cinq ans. Le maximum de criminalité pour les deux sexes est de vingt-six à trente ans. La calvitie à cet âge n'est pas encore arrivée. — M. Lombroso a encore observé que les cheveux noirs et châtains sont plus fréquents que les blonds chez les criminels. La raison de ce fait est très simple, c'est que ses observations ont porté sur des Italiens. S'il avait examiné des Danois ou des Allemands, il aurait trouvé plus de cheveux blonds que de noirs.
ÛREttLES. — Les oreilles ont été de la part des anthropologistes l'objet de travaux importants. Déjà, dans l'antiquité, Aristote prétendait que les petites oreilles signifient des mœurs farouches, les moyennes, des mœurs excellentes, et que celles qui sont à la . fois grandes et dressées indiquent la sottise et la loquacité. [Galien, traduction Daremberg, t. I, p, 74.) M. Lombroso a observé les oreilles écartées dans 28 pour 100 des criminels. (P. 229.) « Sur deux, dit-il, ies oreilles n'avaient pas d'hélice. Deux fois elles étaient petites et minces, trois fois inégales, trois fois Tune plus basse que l'autre et deux fois ratatinées. Ces anomalies sont d'ailleurs plus fréquentes chez les aliénés. » M. le D' Lacassagne lui-môme, qui n'attribue aujourd'hui qu'une importance très secondaire aux caractères anatomiques du criminel, a observé « que chez les enfants vicieux le développement deToreille est souvent rapide et extraordinaire ». {Actes du congrès de Rome, p. 211.) Ce sont, sans doute, des oreilles d'âne qui leur poussent. Faut-il aussi considérer ce développement subit du pavillon auriculaire comme un caractère reversîf ? Si le fait était établi, il faciliterait beaucoup les recherches de la police qui, en mettant la main sur le coupable, pourrait dire, elle aussi : Teneo lupum aurions. Au congrès de Rome, M. le D'Fri-
(1) XM de la Revue d'anthropologie, p. 25.
gerio a présenté une exposition de pavillons auriculaires. Depuis, dans les archives d'anthropologie criminelle, le môme anthropologiste a consacré une étude très complète à Toreille externe.
Dents. — Dans le 4 pour 100 des homicides, M. Lombroso a noté le développement démesuré des dents canines (p. 230). Sachant que, aux yeux du docteur italien, Fhomme criminel se rapproche du singe et des animaux féroces, je m'attendais à une constatation plus fréquente du développement démesuré des dents canines.
Forme du nez. — Avant les découvertes de Técole d'anthropologie criminelle, on était porté à croire que le nez d'un criminel ressemblait au nez d'un honnête homme, que la forme du nez ne variait pas suivant la forme de la criminalité. Mais, d'après M. Lombroso et M. le D"' Ottolenghi, le squelette du nez du criminel-né diffère de celui du non-criminel. On y remarque « en triple proportion, ce qui est unique dans les normaux, Téchancrure nasale façonnée à gouttière simienne et l'ouverture nasale asymétrique, ptéléorinique ; pour ce qui regarde la forme du nez, dans les meurtriers prévaut, comme dans les épileptiques, le nez gibbeux, gros et long ; dans les voleurs le nez écrasé, creux, court et large, qui est propre aux crétins ; dans les escrocs, le nez rectiligne et de dimensions régulières ». [La Nouvelle Revue, 1888, p. 783.) Rien ne ressemble à un voleur comme un escroc ; l'un s'empare du bien d'autrui par une appréhension frauduleuse, l'autre arrive au même but par des manœuvres frauduleuses ; le plus souvent le même malfaiteur commet successivement des vols et des escroqueries. Comment peut-il se faire que deux malfaiteurs qui se ressemblent au point de vue moral présentent, au point de vue physique et par rapport à la forme du nez, une si grande différence ? Comment se fait-il que chez le voleur le nez soit écrasé, creux, court et large, et qu'il soit chez l'escroc rectiligne et de dimensions régulières ? MML Lombroso et Ottolenghi ont oublié de nous faire connaître la forme du nez du malfaiteur, lorsqu'il est à la fois voleur et escroc. Quant à moi, après vingt ans d'expérience judiciaire, après avoir vu à l'instruction, au parquet, à l'audience, des milliers de prévenus de vols et d'escroqueries, je n'ai jamais observé chez ces prévenus la moindre différence, au point de Tue
uigitized by VjOOQ IC
LE CRÏME ET L'ATA VJME 75
de la forme du nez. Toutes les fois quaY«rîs siéger aux assises, je ne manque pas d'examiner avec attention le nez des voleurs, pooryérifler 1 exactitude des allégations des docteurs italiens. Je viens encore à la dernière session (juillet 1890) de voir défiler devant moi une quinzaine de voleurs et j'ai constaté qu'ils avaient presque tous le nez droit.
Forme des kains. — On sait que, dans un langage familier, on dit d'un voleur qu'il a la main longue, et d'un homme qui frappe avec vigueur qu'il a la main lourde. D'après M. le D' Marro, qui appartient à l'école italienne d'anthropologie criminelle, ces métaphores exprimeraient une vérité anatomiqne. M. Marro a trouvé, à ce qu'il assure, chez les meurtriers et les auteurs des coups et blessures, « une véritable prépondérance de mains larges et courtes », et chez les voleurs « très fréquemment des mains longues et étroites ». M. Marro a oublié de nous indiquer la forme des mains des voleurs assassins ; lui aussi suppose que les voleurs et les assassins constituent deux classes do criminels absolument distinctes. Cependant le meurtre est fréquemment commis pour faciliter le vol. Souvent, le criminel commence par le vol, sans avoir l'intention de tuer sa victime ; puis ce premier crime commis l'entraîne à en commettre un second pour supprimer le témoin qui ira le dénoncer. Rien n'est donc plus inexact que cette affirmation qu'il y a autant d'espèces de criminels qu'il y a de catégories de délits, que chaque espèce de criminels présente des anomalies physiologiques et psychiques distinctes, et que les meurtriers et les voleurs constituent des espèces de criminels différentes. Le criminel passe d'un crime à l'autre avec une facilité extrême. Sur le casier judiciaire des prévenus nous voyons en général figurer les diverses variétés de déUts.
iNSENSiBarrÉ physique. — L'insensibilité physique des criminels a beaucoup frappé MM, Lombroso et Ferri; d'après eux, le criminel serait atteint d'une analgésie congénitale; la sensibilité serait obtuse chez lui, comme chez le sauvage. Cette insensibilité Meur parait établie surtout par l'impassibilité, le courage avec lesquels le criminel instinctif supporte les opérations chirurgicales et l'exécution capitale et par le nombre de suicides accomplis par les criminels loiigtemps après le crime. [Actes du congrès^ p. 118.)
uigiiizea oy VjOOV IC
Dans l'exercice de mes fonctions, j'ai eu l'occasion de constater plus souvent chez les criminels des actes de lAcheté que des actes de courage. Si MM. Lombroso et Ferri ont constaté, chez quelques malfaiteurs, une impassibilité réelle pendant une opération chirurgicale, ils ont tiré de quelques cas particuliers une règle trop générale. D'ailleurs, en quoi cette impassibilité diffèret-elle du courage, bien autrement admirable, avec lequel nos soldats et nos marins blessés et amputés sur les champs de bataille supportent les opérations chirurgicales ? « On se tromperait bien si on se figurait une ambulance comme un séjour de cris de désespoir et de gémissements lamentables, dit le P. de Damas dans les Souvenirs de Crimée. . . Voici une salle remplie de blessés ; on vient d'apporter ces hommes à dos de mulets... Celui-ci a un œil de moins; celui-là tient suspendue par une bande de toile sa mâchoire fracassée; à ce troisième il manque un bras; le quatrième n'a plus qu'une jambe. — « Ah! l'aumônier, quelle mine nous devons faire, ainsi étalés en rangs d'oignons», me répond en souriant un pauvre garçon auquel on a coupé le bras et la jambe.— «Que faites-vous ? crie au médecin cet autre soldat renversé à terre par une balle qui lui est entrée bien avant dans la jambe. Vous voulez couper mon pantalon pour aller plus vite et me faire souffrir moins longtemps! Ce n'est pas de cela qu'il s'agit; allez plus lentement! afin que, lorsque vous aurez extrait la balle et pansé ma blessure, j'aie mon pantalon tout entier pour retourner au feu (p. 71).»
Si les soldats, comme les martyrs, supportent avec tant de force d'âme les plus grandes douleurs, c'est parce que l'homme devient infiniment moins sensible lorsqu'il est soutenu par un grand sentiment, l'amour de l'honneur et de la patrie ou l'amour de Dieu.... Si les sauvages supportent sans se plaindre de vrais supplices à l'époque des initiations religieuses, c'est à l'influence du sentiment religieux qu'il faut attribuer cette impassibilité, plutôt qu'à une anomalie physique.
Il est vrai que quelques criminels condamnés à mort meurent avec forfanterie et cynisme, surtout quand ils sont jeunes. Mais ici encore les anthropologistes italiens prennent l'exception pour la règle générale. La plupart des criminels sont tellement atterrés au moment de l'exécution qu'il faut les soutenir et les porter sur l'échafaud. 11 ne faut pas davantage prendre pour de l'impassibilité la forfanterie de quelques accusés au moment où
uigmzea oy ■n^j v^v^pt i\^
la condamnation est prononcée. Llnsensibilité qu'ils affectent devant lepublic, très souvent, n'est que factice. Au mois de mai 1889, je faisais partie de la cour d'assises qui a condamné à mort le nommé Silvy pour un double assassinat. A la lecture du verdict, l'accusé s'écria: «Maintenant ou dans cinquante ans, que m'importe î »> Cette insensibilité n'était qu'apparente ; dès qu'il fut sorti de la salle d'audience, Silvy éclata en sanglots et donna les signes du plus violent désespoir.
Quant au nombre des suicides accomplis par les criminels longtemps après le crime, il est extrêmement restreint. Les auteurs de meurtres, d'assassinats, d'incendies, se donnent quelquefois la mort immédiatement après le crime, pour se soustraire aux poursuites judiciaires, sous l'influence du remords. J'en ai vu des exemples dans ma carrière, mais je n'ai jamais personnellement constaté de suicides de criminels longtemps après le crime. Le criminel, une fois arrêté, est étroitement surveillé, et il lui est difficile de se suicider, quand même il le voudrait. « Sur une population de 15,000 individus dans les maisons centrales de 1840 à 1846, on a compté 30 suicides ; sur 7,041 forçats, de 1838 à 1846, on n'en a constaté que o. Les voleurs, les assassins de profession, les forçats, les grands coupables ont plus rarement recours à ce moyen violent, pour se soustraire à l'expiation pénale, que les détenus d'une perversité moins profonde ; et lorsqu'ils veulent en finir, l'énergie morale leur manque quelquefois pour recourir au suicide direct (1).» Les statistiques pénitentiaires publiées par le ministère de Tintérieur constatent aussi que les suicides sont très rares chez les détenus. En 1882, par exemple, sur 13,392 hommes détenus, il n'y a eu que 5 tentatives de suicide et 2 suicides. Il n'y a eu aucun suicide dans les maisons centrales de femmes (2). On voitcombien M. le D' Lombroso est dans l'erreur, quand il écrit qu'un grand nombre de suicides sont accomplis par les criminels longtemps après le crime.
Faut-il aussi voir une preuve d'analgésie dans ce fait que des accusés, pour cacher leur identité, se font quelquefois des blessures? Et, parce que plusieurs brigands, dans leurs luttes avec la force publique, ont reçu des blessures dont ils ont promptement guéri, devons-nous conclure à une nouvelle anomalie, à la « disvutoérabiliré )> ?
(l)BrieiTe de Boismont, Du Suicide^ 5*J. (2) statistique de 1882, p. xxxvi.
Tatouage. — D'après l'école d'anthropologie criminelle, Tinsensibilité physique du criminel, qui rappelle celle de Thomme sauvage, serait encore attestée par le tatouage. Suivant M. Lombroso, le tatouage, observé fréquemment chez les criminels, « constitue, par sa fréquence, un caractère anatomico-légal spécifique et tout nouveau » (p. 258). C'est un signe de régression à la vie des hommes primitifs, et comme « cette opération plutôt chirurgicale qu'esthétique est aussi fréquemment subie volontairement par l'homme sauvage », M. Lombroso voit, dans le tatouage pratiqué par le criminel, l'homme primitif et le sauvage, une preuve de l'identité de nature qui existe entre eux. Il est exact que l'homme primitif cherchait à se parer en se peignant le corps en rouge ou en portant des coquilles. (Hérodote, 1. IV, § 191.) Chez le sauvage, le tatouage est aussi très usité; il n'est pas seulement inspiré par le goût de la parure, mais il a aussi pour but d'indiquer la tribu et la famille à laquelle appartient le tatoué. (Quatrefages, Hommes fossiles^ p. 429; Darwin, Voyage dun naturaliste autour du monde.) Les femmes des missionnaires anglais ayant engagé les femmes des sauvages de la Nouvelle-Zélande à renoncer au tatouage, ces dernières répondirent : « Il faut bien que nous fassions faire quelques lignes sur les lèvres, car, autrement, quand nous serons vieilles, et que nos lèvres seront ridées, nous serons trop laides. » (Darwin, Voyage autour du monde, p. 455.) Le tatouage est un signe de distinction entre le maître et l'esclave. Les missionnaires ont dit à Darwin qu'ils se sont tellement habitués à voir les chefs tatoués que, « même pour eux, il manque quelque chose à une figure quand elle n'est pas tatouée, et qu'elle ne leur représente plus alors la face d'un gentleman de la nouvelle Zélande ». ( Voyage cTun naturaliste autour du monde, p. 456.) D'après Humboldt, « la peinture et le tatouage ne sont restreints, dans les deux mondes, ni à une seule race ni à une seule zone ». En effet, nos soldats, nos ouvriers et surtout nos marins pratiquent le tatouage par simple amusement ou par vanité. Les soldats aiment à porter des emblèmes militaires ; les ouvriers dessinent volontiers sur leurs corps les instruments et outils de leur profession ; on observe aussi sur eux des tatouages obscènes, comme sur les criminels; l'homme illettré, dominé par une passion, est porté à en tracer les signes représentatifs. Puisque cet usage du tatouage existe chez les soldats, les ouvriers et les marins, comme
uigitized by VjOOQ IC
chez les criminels, pourquoi en faire un indice de criminalité ? Puisqu'il est inspiré par le goût de la parure, qui est commun à tous les hommes, pourquoi y voir un signe caractéristique du criminel ?
l!fNERVATiON VASO-MOTRICE. — Los anomalios de la sensibilité sont accompagnées, chez les criminels, d'après M. Lombroso, des anomalies de Tinneryation yaso-motrice. Ces anomalies se traduisent, suivant lui, par l'absence de rougeur (p. 305) ; il a découvert qu'un certain nombre de criminels ne rougissent plus, et il pense que cette absence de rougeur est originelle, héréditaire, qu'elle est une anomalie de l'innervation vaso-motrice. Une explication de cette absence de rougeur chez les criminels endurcis se présente naturellement à l'esprit ; la répétition d'actes délictueux, la comparution répétée devant les tribunaux correctionnels, rendent le récidiviste insensible à la honte de la réprimande et de la condamnation ; il ne rougit plus de son état habituel de dégradation. Racine qui, sans être anthropologiste, connaissait le cœur humain, et surtout le cœur féminin, avait fait dire à Phèdre :
Je sais mes perfidies,
Et ne suis pas de ces femmes hardies,
Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais»
M. Lombroso ne s'arrête pas à cette explication psychologique de l'absence du remords ; il lui faut une explication physiologique. Sa thèse étant que le crime est le résultat d'une organisation physique anormale, l'absence de rougeur sera pour lui une anomalie de l'innervation vaso-motrice. Il ne distingue pas entre le crime d'occasion et le crime d'habitude.
Autres anomalies. — L'homme criminel est tellement différent de l'homme honnête, d'après M. Lombroso, que les maladies du foie, du cœur, de l'estomac ne sont pas les mômes. M. Ottolenghi a même découvert des anomalies dans ses urines. Une journée ne se passe pas, dit M. Lombroso, sans que l'on fasse des découvertes analogues... « Si Jes jeunes prisonniers des nouvelles idées ont quelque tort, c'est de n'avoir jamais osé en faire ressortir plus nettement l'importance et de s'être montrés trop timides dans leurs affirmations. » (La Nouvelle Revue, 1888,
uigiiizea oy VjOOv IC
p. 783.) Ce reproche de timidité dans Taffirmation me paraît immérité. C'est bien plutôt le reproche contraire que je serais tenté d'adresser à l'école italienne d'anthropologie criminelle, lorsqu'elle affirme l'existence de tant d'anomalies vraiment singulières, qui varient môme suivant le genre de crime, et une série de découvertes presque quotidiennes, dont aucune n'est établie.
Des opinions philosophiques préconçues paraissent avoir exercé une influence fâcheuse sur l'esprit des anthropologistes italiens. Ils ont observé les malfaiteurs avec des yeux darwiniens ; ils prennent pour base de leurs études le darwinisme sans le discuter (1). La descendance simienne est pour eux une idée fixe. Trouve-t-il chez un criminel des dents canines développées, immédiatement M. Lombroso érige cette particularité très commune en un caractère spécial au criminel, parce que Darwin a écrit que nos ancêtres mâles avaient probablement, comme les singes antropoïdes, de grandes dents canines. Un criminel a-t-il les bras longs, ses bras « sont aussi longs que ceux d'un chimpanzé ». {L Homme criminel^ p. 210.) M. Lombroso trouvet-il chez un malfaiteur un empressement très naturel à prendre la fuite, cette agilité est « analogue à celle du singe » (p. 300). En un mot, à force de songer au singe, M. Lombroso finit par oublier que Thomme criminel est un homme. Un autre anthropologiste, M. Albrecht, est tellement obsédé par cette idée de la descendance simienne, que les hommes criminels sont pour lui « incontestablement normaux, et que les seuls êtres anormaux qui existent dans la nature sont précisément les hommes honnêtes ». {Actes du congrès, p. 110.) Au lieu d'observer les criminels sans esprit de système, au lieu de se borner à une observation exacte et complète des faits, les anthropologistes italiens, partisans des théories de Darwin qu'ils exagèrent, ne cherchent dans l'observation des criminels que des arguments à l'appui de leur système.
Comment ne pas être frappé de l'esprit systématique avec lequel M. Lombroso explique toutes choses par l'atavisme? Ce ne sont pas seulement les caractères anatomiques, physiologiques du criminel, qui attestent un atavisme humain et préhumain remontant à des milliers d'années, à travers des croisements
(1) Acles du congi*ès de Rome, p. 177.
LE CRIME ET L'ATAVISME 8i
infinis de races. La circoncision est un reste de cannibalisme et de l'infanticide consacré par la religion (p. 94). La persistance du duel chez les peuples civilisés est due ù un reste d'atavisme (p. 95), « Fest-ce pas ce môme atavisme qui a tant de fois justifié à nos yeux les guerres entreprises contre les peuples faibles ? » Le rachat des fautes par une aumône n'est que la reproduction des anciennes compositions des barbares. La persistance des sacrifices, « c'est-à-dire de Thomicide et du cannibalisme inspirés par la religion », est attribuée à une influence atavique. Le droit de grAce résulte de Fatavisme (p. 98). L'origine du jury est la même que celle du droit de grâce (p. 98). Ainsi c'est par l'atavisme que M. Lombroso explique les caractères anatomiques du criminel, ses instincts, la nature et la différence des crimes, les pratiques religieuses, les institutions judiciaires. Ce n'est pas seulement le droit criminel que l'école d'anthropologie criminelle veut renouveler, c'est le renouvellement de toutes les sciences qu'elle poursuit par la théorie de l'atavisme. Qui le croirait? L'opposition acharnée que rencontre la nouvelle école anthropologico-criminelle est sans doute un reste de l'antique sentiment de vengeance qui se cache et couve pour ainsi dire en chacun de nous (p. 97) ? Cette explication des critiques dirigées contre sa théorie n'a pas paru sans doute très satisfaisante à M. Lombroso, car plus tard il a attribué ces critiques à une sorte d'hypnotisme, qui ne permet pas aux savants de changer certaines opinions, « lorsque celles-ci découlent d'un long surmenage intellectuel ou d'une suggestion trop rigoureuse ». [La Nouvelle Revue, 15 décembre 1888.)
Les assertions de M. le D' Lombroso sont, il est vrai, accompagnées de nombreuses statistiques, qui font croire au premier abord à une extrême précision. Des pages entières sont remplies déchiffres; quoi de plus précis que les chiffres ! Les statistiques abondent; quoi de plus probant que les statistiques ! Cette précision est plus apparente que réelle. Au congrès de Paris de 1889, M. Lombroso a reconnu lui-même très loyalement qu'il avait mis trop de précipitation à réunir des chiffres et à confectionner ses / statistiques [Archives d'Anthropologie criminelle, 1889, p. 542). 11 y a, en effet, de tout dans ces statistiques, ainsi que l'a observé M. Topinard ; parmi les prétendues anomalies remarquées chez les criminels, on trouve des caractères de races très normaux, des caractères dus à Tàge. « Rien n'est oublié : le front fuyant,
/(!^OOgle
Peoal.
82 LE CmME ET LA PEINE
le crâne gros, les crânes petits, les crânes hauts ou oxycéphales, bas ou platycéphales, qui relèvent tout naturellement de la race. » {Revue cT Anthropologie, 1879, p. 674.) Dans le tableau des anomalies de la physionomie {Actes du Congrès de Rome de iSSô^ip. 78), V œil sinistre et faux consiitae une anomalie, Vœil terrible une autre anomalie, distincte de la précédente ; ïœil sinistre et faux est constaté par M. Lombroso 23 fois sur 100 chez les criminels, 1 fois sur 100 chez les Piémontais honnêtes, 25 fois chez les femmes criminelles ; Vœil terrible est observé 4 fois sur 100 chez les criminels, 1 fois sur 100 chez les Piémontais honnêtes, 3 fois sur 100 chez les femmes criminelles. Est-ce que ces prétendues observations ont une valeur scientifique ? Aussi, malgré Faspect imposant du livre, hérissé de chiffres, de termes scientifiques, de mots nouveaux, rien ne me parait moins positif que les affirmations de l'école positiviste d'anthropologie criminelle. Les signes physiologiques, anatomiques de la criminalité, qu'elle prétend avoir observés chez les criminels, ne leur sont pas particuliers ; il n'y a pas de caractères physiques distinguant le malfaiteur de l'honnête homme. Mis en contact par ma profession avec les criminels, je vois que les assassins sont aussi bien dolichocéphales que brachycéphales, que chez les voleurs on constate autant de crânes brachycéphales que dolichocéphales. Le visage des prévenus ne me paraît pas plus asymétrique que celui des honnêtes gens; le nez des voleurs ressemble à celui des escrocs ; les dents, les oreilles, les mains des accusés ne présentent pas de particularités exceptionnelles. Mon expérience judiciaire ne me permet pas davantage d'admettre Texistence d'un type criminel effaçant le type national. L'anthropologie criminelle me paraît surtout dépasser toute mesure dans l'affirmation, quand elle attribue un type spécial à chaque espèce de criminels, comme s'il y avait autant de classes distinctes de criminels qu'il y a de variétés de délits!
Ces lignes étaient écrites lorsque s'est ouvert, à Paris, à la fin de 1889, le second congrès d'anthropologie criminelle. La théorie de M. leT3' Lombroso, qui n'avait pas eu de contradicteurs au congrès de Rome, a soulevé, au contraire, à celui de Paris les critiques les plus vives. M. Manouvrier, M. Topinard, M. Brouardel ont été d'accord pour déclarer que « la recherche de l'anomalie criminelle est illusoire » (Brouardel), que « les recherches
jigitized by
anatomiques n'ont pas encore révélé un seul caractère exclusif aux criminels ou à une certaine catégorie de criminels ». (Manouvrier.) M. Benedici^fui-môme, un anthropologiste distingué, qui, au congrès de Rome, avait attaché une grande importance aux signes anthropologiques par rapport à la criminalité, a déclaré au congrès de Paris que « toutes ces méthodes craniométriques indiquent plus de dilettantisme que de rigueur scientifique, qu'elles n'ont donné que des renseignements arbitraires... et que les juristes ont bien raison de se méfier des présents que leur font les anthropologistes ». {Archives (T anthropologie criminelle^ 1889, p. 555.) L'engouement irréfléchi, qui avait fait adopter par tant de savants et de philosophes distingués l'explication du crime par Fatavisme, s'est donc évanoui. Aussi M. le D' Lombroso, qui est un homme d'esprit, n'a-t-il pu s'empêcher de dire en souriant, en réponse à ces critiques, qu'il n'y avait pas loin pour lui du Capitole à la roche Tarpéienne.
La théorie du crime-atavisue complétée par la théorie de la FOLIE morale. — Il semble que M. Lombroso a pressenti de bonne heure les fortes objections que devait rencontrer son hypothèse de l'atavisme, car il n'a pas tardé à la compléter par la théorie de la folie morale. C'est M. le D^Despine de Marseille qui le premier, il y a plus de vingt ans, a développé cettê'lïïSbrîe "que le crime est dû à une absencelîe sens moral, que les criminels sont des monstres aupoint de vue moral, atteints d'une sorte A' imbécillité morale congénitale. Cette théorie, puisée dans la lecture des débats judiciaires et non dans l'observation directe des criminels, avait eu alors peu de succès en France, malgré le talent avec lequel elle avait été développée. Mais elle a été acceptée avec une faveur très marquée à l'étranger, notamment en Angleterre et en Italie, et elle nous est revenue d'Italie, combinée par M. Lombroso avec la théorie de l'atavisme. Sous cette nouvelle forme, elle a rencontré de nombreux partisans, qui ont vu dans les criminels des hommes anormaux, dépourvus de sens moral, de sentiments altruistes, constituant une race dégénérée, une variété de l'espèce humaine. Dans cette théorie, qui rejette l'atavisme physique et retient l'atavisme moral (i), le criminel
(1) Cette théorie est aussi celle d'un anthropologiste distingué, M. Garofalo, d'après lequel le type du criminel existe indépendamment de toute anomalie physique et est caractérisé par le manque absolu de sens moral.
est un monstre de Tordre psychique ; « c'est un fauve à face humaine », dit M. Tarde {J,a Criminalité comparée^ p. 35), un orang-outang lubrique et féroce à face humaine, d'après M. Taine, qui ajoute : « Étant tels, ils (les criminels) ne peuvent agir autrement qu'ils ne font ; s'ils violent, s'ils tuent, c'est en vertu de leur naturel et de leur passé, infailliblement. »> {Archives de I anthropologie criminelle, 1888, p. 187.) M. Taine n'a pas le moindre doute sur l'existence de l'atavisme moral; c'est cette influence ancestralequi pousse in failliblementV assassin à tuer et à violer. M. J. Soury croit aussi à l'oblitération du sens moral dans certains organismes « sans doute par un phénomène d'atavisme. » {Bréviaire de Fhistoire du matérialisme^ p. 602.) Cette absence congénitale du sens moral ne constitue pas la folie, mais une inflrmité, une anomalie. Cette théorie a reçu l'adhésion de M. Th. Ribot. {Revue politique et littéraire, 19 décembre 1885.) « Il peut exister, dit le savant directeur de la Revue Philosophique, dans l'organisation mentale, des lacunes comparables à la privation d'un membre ou d'une fonction dans Tordre physique : ce sont des êtres que la nature ou les circonstances ont déshumanisés. » Aux yeux de ces théoriciens, Thomme criminel n'a que le visage d'un homme ; en réalité, c'est une béte malfaisante.
Dans le chapitre que je consacrerai à l'étude de la théorie de M. le D' Despines. je rechercherai si l'expérience des magistrats, des directeurs des prisons, des aumôniers, c'est-à-dire de ceux qui connaissent les criminels, vient confirmer l'hypothèse théorique de l'anomalie morale.
Épilepsie, — Après avoir, « par un changement complet de ses convictions premières », conclu à Tidentité de la folie morale et de la criminalité, M. le D' Lombroso a prétendu trouver, chez les épileptiques, tous les caractères des fous moraux et des criminels-nés. L'explication du crime-atavisme paraissant condamnée, le savant italien, dans ses nouveaux ouvrages, s'attache surtout à cette nouvelle hypothèse : Una avulsa, non déficit altéra.
Que Tépilepsie conduise souvent au crime, cela n'est pas douteux et est depuis longtemps enseigné par les aliénistes, notamment par MM. les D" Delasiauve,Lassègue,Legrand du Saulle,qui ont écrit sur Tépilepsie des traités spéciaux. Déjà, dans Tanti-
uigitized by VjOOQ IC
quité, Hérodote avait observé que les crimes de Gambyse devaient être attribués à Fépilepsie (1. III, § 33). Mais, que tout criminel soit épileptique, voilà une assertion tellement excessive que M. Moleschott, grand admirateur de M. le D'Lombroso, n'a pu s'empt^cher de dire que son ami « a la phrase ailée », c'est-à-dire dépassant toujours le but par des généralisations outrées. {Actes du congrès de RomCy p. 278.) Comment s'étonner que M, Lombroso trouve une identité d'origine entre le crime et l'épilepsie, lorsque selon lui les conceptions du génie « ont une remarquable ressemblance avec la décharge épileptique»? (L'Jîomme criminel^ p. 593.) Est-il nécessaire d'établir que l'homme peut devenir criminel sans être épileptique? Ne suffit-il pas de rappeler que le nombre des condamnés épileptiques est très restreint? Sur 5,432 prisonniers, Bruce Thompson n'a trouvé que 57 épileptiques. D'après la statistique pénitentiaire publiée par le ministère de rintérieur en 1882, sur 8,071 jeunes détenus des deux sexes on a constaté 10 cas d'épilepsie chez les garçons et 6 pour les filles (p. Lxxm) ; sur 13,392 hommes détenus et 2,290 femmes détenues au 31 décembre 1881, on signalait, à la fin de cette année, 27 hommes et 1 femme non aliénés, mais ayant eu des attaques d'épilepsie. Pendant l'année 1882, cette affection est relevée chez 16 hommes et 7 femmes. (Môme statistique, p.xxxvi.) M. Lombroso lui-même reconnaît que sur 100 prisonniers italiens il n'y a que 5 épileptiques. Malgré cette faible proportion des épileptiques sur le nombre des prisonniers, il conclut que « l'identité du criminel-né et de l'épilepsie semble prouvée par la statistique ». {L'Homme criminel^ p. 607.) Voilà une conclusion bien imprévue !
Sans doute, la proportion des épileptiques sur le nombre de ceux qui commettent des crimes serait un peu plus considérable, si on y comprenait ceux qui ont été déclarés irresponsables et envoyés dans des asiles d'aliénés. Mais ceux-là, ai-je besoin de le dire, ne sont pas des criminels, puisque la justice s'abstient de les punir et les fait soigner.
Mais, objecte M. le D^ Lombroso, indépendamment des cas où répilepsie est reconnue, il y a des cas où elle reste ignorée ; ce sont des cas d'épilepsie larvée. Sans doute, ainsi que le disait Trousseau, «l'épilepsie est la maladie que Ton méconnaît le plus souvent ». En présence d'un homicide commis sans motif et jurant avec les antécédents de l'accusé, on doit rechercher si ce crime
uigitized by VjOOQ IC
anormal, imprévu, n'est pas un cas d'épilepsie larvée. Mais la tendance criminelle pouvant résulter de Tépilepsie ne se traduit que par des actes de violence sans motif. Donc, déjà Thypothèse de Fépilepsie larvée ne peut s'appliquer aux actes de violence commis avec des motifs et aux crimes autres que des actes de violence. En outre, je crois que M. le D' Lombroso est dans Terreur lorsqu'il dit que« tout crime commis sans motif devrait être considéré comme commis dans un raptus épilep tique ». [Actes du Congrès de Rome, p. 279.) En eflfet, il est des cas (j'en ai eu à juger de semblables) où un homme, abruti par des habitudes crapuleuses d'alcoolisme et de débauche, commet un homicide sous un prétexte futile, même sans motif appréciable. J'ai eu à faire quelquefois cette observation chez des Italiens. Aussi, en face d'un crime sans motifs, M. Legrand du SauUe recommande-t-il de ne pas conclure hâtivement à l'épilepsie. [Actes commis par les épileptiques ^ 26.) Enfin, le matif du crime peut paraître manquer, parce qu'il reste inconnu, bien qu'il existe.
Pourquoi supposer que la maladie mentale est un cas d'atavisme? Pourquoi assimiler l'épilepsie à la folie morale, dont les caractères sont tout différents? Gomment peut-on dire sans contradiction que le criminel est à la fois un sauvage et un malade? Le sauvage n'est pas uii malade. Je ne trouve que contradiction et confusion dans cette assimilation du criminel au sauvage, au fou moral et à l'épileptique.
Est-ce en faisant usage de la méthode expérimentale que M. le D' Lombroso explique le crime, la folie morale et l'épilepsie par Tatavisme, le duel par l'atavisme, l'institution du jury par l'atavisme, le droit de grâce par l'atavisme, les cérémonies religieuses des Hébreux et des chrétiens par l'atavisme? N'esl-U pas évident que l'esprit de système peut seul inspirer de semblables explications? « La science expérimentale est antisystématique, antidoctrinale. » (Claude Bernard.) Elle observe les faits sans parti pris, elle ne précipite pas son jugement, elle donne des statistiques exactes, elle ne lit pas dans un article du code autre chose que ce qui y est contenu.
Après avoir signalé ce que je considère comme les erreurs, les contradictions de M. le D' Lombroso, je m'empresse d'ajouter que le savant italien conserve toujours le grand mérite d'avoir appelé l'attention des médecins et des philosophes sur les causes
uigitized by VjOOQ IC
delà criminalité. Grâce au mouvement qu'il a créé, les questions de philosophie pénale sont à Tordre du jour ; les jurisconsultes elles médecins, qui s'étaient jusqu'ici beaucoup trop renfermés dans leurs études spéciales, ont pris l'habitude d'échanger leurs idées dans des revues et dans des congrès. Ce rapprochement de la médecine et du droit ne peut que profiter à la justice criminelle.