Le crime et le chatiment
Au commencement de juillet, par une soirée excessivement chaude, un jeune homme sortit de la petite chambre meublée qu'il occupait sous le toit d'une grande maison de cinq Étages, danslepéréoulokS..., et, lentement, d'un air irrésolu, il se dirigea vers le pont de K...
Dans l'escalier, il eut la chance de ne pas rencontrer sa logeuse. Elle habitait à l'étage au-dessous, et sa cuisine, iont la porte était presque constamment ouverte, donnait ■ur l'escalier. Quand il avait à sortir, le jeune homme était ionc obligé de passer sous le feu de l'ennemi, et chaque fois .1 éprouvait une maladive sensation de crainte qui l'humi- ~ait et lui faisait froncer le sourcil. Il devait pas mal
argent à sa logeuse et avait peur de la rencontrer.
Ce n'était pas que le malheur l'eût intimidé ou brisé, loin le là; mais depuis quelque temps il se trouvait dans un ь 1
état d'agacement nerveux voisin de l'hypocondrie. S'isolant,, se renfermant en lui-même, il en était venu à fuir non pas seulement la rencontre de sa logeuse, mais tout rapport avec ses semblables. La pauvreté l'écrasait; toutefois il avait cessé, en dernier lieu, d'y être sensible. 11 avait complètement renoncé à ses occupations journalières. Au fond, il se i moquait de sa logeuse et des mesures qu'elle pouvait prendre contre lui. Mais être arrêté dans l'escalier, entendre toutes sortes de sottises dont il n'avait cure, subir des réclamations, des menaces, des plaintes, répondre par des défaites, des excuses, des mensonges, — non, mieux valait s'esquiver sans être vi de personne, se glisser comme un chat le long de l'escalier.
Cette fois, du reste, la crainte de rencontrer sa créancière l'étonna lui-même lorsqu'il fut dans la rue.
« Quand je projette un coup si hardi, faut-il que de pareilles niaiseries m'effrayent! >• pensa-t-il avec un sourire étrange. « Hum... oui... l'homme a tout entre les mains, et il laisse tout lui passer sous le nez, uniquement par poltronnerie... c'est un axiome... Je serais curieux de savoir de quoi les gens ont le plus peur^je crois qu'ils craignent surtout ce qui les sort de leurs habitudes... Mais je bavarde beaucoup trop. C'est parce que je bavarde que je ne fais rien. Il est vrai que je pourrais dire de même : C'est parce que je ne fais rien que je bavarde. Voilà tout un mois que j'ai pris l'habitude de bavarder, couché durant des journées entières dans un coin, l'esprit occupé de fadaises. Allons, pourquoi fais-je maintenant cette course? Est-ce que je suis capable de cela ? Est-ce que cela est sérieux? Ce n'est pas sérieux du tout. Ce sont des billevesées qui amusent mon imagination, de pures chimères ! «
Dans la rue régnait une chaleur étouffante. La foule, la vue de la chaux, des briques, des échafaudages, et cette 1 uanteur spéciale si connue du Pétersbourgeois qui n'a pas
le moyen de louer une campagne pendant l'été, tout contribuait à irriter encore les nerfs déjà excités du jeune homme. L'insupportable odeur des cabarets, très-nombreux dans cette. partie de la ville, et les ivrognes qu'on rencontrait à chaque pas, bien que ce fût un jour ouvrable, achevaient de donner au tableau un coloris repoussant. Les traits fins de notre héros trahirent, durant un instant, une impression d'amer dégoût. Disons, à ce propos, que les avantages physiques ne lui faisaient pas défaut : d'une taille au-dessus de la moyenne, mince et bien fait de sa personne, il avait des cheveux châtains et de beaux yeux de couleur foncée. Mais, peu après, il tomba dans une profonde rêverie ou plutôt dans une sorte de torpeur intellectuelle. Il marchait sans remarquer ce qui l'entourait et même sans vouloir le remarquer. De loin en loin seulement, il murmurait quelques mots à part soi; car, comme lui-même le reconnaissait tout à l'heure, il avait l'habitude des monologues. En ce moment, il s'apercevait que ses idées s'embrouillaient parfois et qu'il était très-faible : depuis deux jours, il n'avait, pour ainsi dire, rien mangé.
U était si misérablement vêtu qu'un autre se fût fait scrupule de sortir en plein jour avec de pareils haillons. A la vérité, le quartier autorisait n'importe quel costume. Dans les environs du Marché-au-Foin, dans ces- rues du centre de . Pétersbourg où habite une population d'ouvriers, la mise la plus hétéroclite n'a rien qui puisse éveiller l'étonnement. Mais tant de farouche dédain s'était amassé dans l'âme du jeune homme que, nonobstant une pudibonderie parfois fort naïve, il n'éprouvait nulle honte à exhiber ses guenilles dans la rue.
C'eût été autre chose s'il avait rencontré quelque connaissance, quelqu'un des anciens camarades dont, en général, il évitait l'approche... Néanmoins, il s'arrêta net en s'entendant désigner à l'attention des passants par ces mots pro-
nonces d'une voix gouailleuse : « Hé, le chapelier allemand ! » Celui qui venait de proférer cette exclamation était un homme ivre qu'on emmenait dans une grande charrette, nous ne savons où ni pourquoi. •/.
Par un geste convulsif, l'interpellé ôta son chapeau et se mit à l'examiner. C'était un chapeau à haute forme acheté chez Zimmermann, mais déjà fatigué par l'usage, tout roussi, tout troué, couvert de bosses et de taches, privé de ses bords, affreux en un mot. Cependant, loin de se sentir atteint daus son amour-propre, le possesseur de cette coiffure éprouva une impression qui était bien plutôt de l'inquiétude que de l'humiliation.
« Je m'en doutais! murmura-t-il dans son trouble, — je l'avais pressenti! Voilà le pire! Une misère comme celle-là, une niaiserie insignifiante peut gâter toute l'affaire! Oui, ce chapeau fait trop d'effet... Il fait de l'effet précisément parce qu'il est ridicule... 11 faut absolument une casquette pour aller avec mes loques; une vieille galette quelconque vaudra toujours mieux que cette horreur. Personne ne porte de pareils chapeaux; on remarquera celui-ci à une verste à la ronde, on se le rappellera .. plus tard, on y repensera, et сз sera un indice. Il s'agit maintenant d'attirer le moins possible l'attention... Les petites choses ont leur importance, c'est toujours par elles qu'on se perd... a
Il n'avait pas loin à aller; il savait même la distance exacte qui séparait sa demeure de l'endroit où il se rendait: juste sept cent trente pas. Il les avait comptés quand son projet n'était encore qu'à l'état de rêve vague dans son esprit. A cette époque, lui-même ne croyait pas qu'il dût passer de l'idée à l'action; il se bornait à caresser en imagination une chimère à la fois épouvantable et séduisante. Mais depuis ce temps-là un mois s'était écoulé, et déjà il commençait à considérer les choses autrement. Bien que, dans tous ses soliloques, il se reprochât son manque
d'énergie, son irrésolution, néanmoins il s'était peu à peu, malgré lui en quelque sorte, habitué à regarder comme possible la réalisation de son rêve, tout en continuant à douter de lui-même. En ce moment, il venait faire la répétition de son entreprise, et, à chaque pas, son agitation allait croissant.
Le cœur défaillant, les membres secoués par un tremblement nerveux, il s'approcha d'une immense maison qui donnait d'un côté sur le canal, de l'autre sur la rue... Cet immeuble, divisé en une foule de petits logements, avait pour locataires des industriels de toutes sortes : tailleurs, serruriers, cuisinières, Allemands de diverses catégories, filles publiques, petits fonctionnaires, etc. Une fourmilière de gens entraient et sortaient par les deux portes. Trois ou quatre dvorniks étaient attachés au service de cette maison. * sa grande satisfaction, le jeune homme n'en rencontra aucun; après avoir franchi le seuil sans être aperçu, il prit immédiatement l'escalier de droite.
11 connaissait déjà cet escalier sombre et étroit dont l'obscurité était loin de lui déplaire : il y faisait si noir qu'on n'avait pns à craindre les regards curieux. « Si j'ai déjà si peur maintenant, que sera-ce quand je viendrai ici pour de bon? » ne put-il s'empêcher de penser en arrivant au quatrième étage. Là, le chemin lui fut barré : d'anciens soldats devenus hommes de peine déménageaient le mobilier d'un logement occupé — le jeune homme le savait — par un fonctionnaire allemand et sa famille, s Grâce au départ de cet Allemand, il n'y aura plus pendant quelque temps sur ce palier d'autre locataire que la vieille. Cela est bon à savoir... à tout hasard... » pensa-t-il, et il sonna chez la vieille. La sonnette retentit faiblement, comme si elle avait été en fer-blanc et non en cuivre. Dans ces maisons, telles sont généralement les sonnettes des petits appartements.
Il avait oublié ce détail ; le tintement particulier de la
sonnette dut lui rappeler soudain quelque chose, car il eut un" frisson; ses nerfs étaient très-affaiblis. Au bout d'un moment, la porte s'entre-bâilla, et, par l'étroite ouverture, la maîtresse du logis examina l'arrivant avec une évidente défiance; sespetitsyeuxapparaissaientseuls comme des points lumineux dans l'obscurité. Mais, apercevant du monde sur le carré, elle se rassura et ouvrit la porte toute grande. Le jeune homme entra dans une sombre antichambre coupée en deux par une cloison derrière laquelle se trouvait une petite cuisine. Debout devant lui, la vieille se taisait et l'interrogeait du regard. C'était une femme de soixante ans, petite et maigre, avec un petit nez pointu et des yeux pétillants de méchanceté.
Elle avait la tète nue, et ses cheveux qui commençaient à grisonner étaient reluisants d'huile. Un chiffon de flanelle s'enroulait autour de son cou long et mince comme une patte de poule; malgré la chaleur, elle portait sur les épaules une fourrure dépilée et jaunâtre. La vieille toussait à chaque instant. Il est probable que le jeune homme la regarda d'un air singulier, car ses yeux reprirent brusquement leur expression de défiance.
— Raskolnikoff, étudiant. Je suis venu chez vous il y a un mois, se hâta de dire le visiteur en s'inclinant à demi : il avait réfléchi qu'il fallait être plus aimable.
— Je m'en souviens, batuchka, je m'en souviens très-bien, répondit la \ieille, qui ne cessait pas de le considérer d'un œil soupçonneux.
— Eh bien, voici... je viens encore pour une petite affaire du même genre, continua Raskolnikoff, quelque peu troublé et surpris de la défiance qu'on lui témoignait.
« Après tout, peut-être qu'elle est toujours comme cela, mais l'autre fois je ne m'en étais pas aperçu », pensait-il, désagréablement impressionné.
La vieille resta quelque temps silencieuse : elle paraissait
réfléchir. Ensuite, elle montra la porte de la chambre à son visiteur et lui dit en s'effaçant pour le laisser passer devant elle:
— Entrez, batuchka.
La petite pièce dans laquelle le jeune homme fut introduit était tapissée de papier jaune; il y avait des géraniums et des rideaux de mousseline aux fenêtres; le soleil couchant jetait sur tout cela une lumière crue. * Alors, sans doute, le soleil éclairera de la même manière!... » se dit tout à coup Raskolnikoff, et il promena rapidement ses yeux autour de lui pour se rendre compte des objets environnants et les graver dans sa mémoire. Mais la chambre ne renfermait rien de particulier. Les meubles, en bois jaune, étaient tous très-vieux. Un divan avec un grand dossier renversé, une table de forme ovale vis-à-vis du divan, une toilette et une glace adossées au trumeau, des chaises le long des murs, deux ou trois gravures sans valeur qui représentaient des demoiselles allemandes avec des oiseaux dans les mains, — voilà à quoi se réduisait l'ameublement.
Dans un coin, devant une petite image, brûlait une lampe. Mobilier et parquet reluisaient de propreté. «C'est Elisabeth qui fait le ménage », pensa le jeune homme. On n'aurait pu découvrir un grain de poussière dans tout l'appartement. « II faut aller chez ces méchantes vieilles veuves pour voir une propreté pareille -, continua à part soi Raskolnikoff, et il regarda avec curiosité le rideau d'indienne qui masquait la porte donnant accès à une seconde petite pièce : dans cette dernière, où il n'avait jamais mis le pied, se trouvaient le lit et la commode de la vieille. Tout le logement se composait de ces deux chambres.
— Que voulez-vous? demanda sèchement la maîtresse du logis, qui, après avoir suivi son visiteur, vint se planter vis-à-vis de lui pour l'examiner face à face.
— Je suis venu engager quelque chose, voilà!
Sur quoi, il tira de sa poche une montre en argent, vieille et plate. Un globe était gravé sur la cuvette. La chaîne était en acier.
— Mais vous ne m'avez pas remboursé la somme que je vous ai prêtée déjà! Le terme est échu depuis avant-hier.
— Je vous payerai encore l'intérêt pour un mois : patientez un peu.
— Je suis libre, batuchka, de patienter ou de vendre votre objet dès maintenant, si cela me fait plaisir.
— Qu'est-ce que vous me donnerez sur cette montre, Aléna Ivanovna?
— Mais c'est une misère que vous m'apportez là, batuchka, ci la ne vaut, pour ainsi dire, rien. La fois passée, je vous ai prêté deux petits billets sur votre anneau, et pour un rouble et demi on peut en acheter un neuf chez an joaillier.
— Donnez-moi quatre roubles, je la dégagerai; elle me vient de mon père. Je dois bientôt recevoir de l'argent.
— Un rouble et demi, et je prends l'intérêt d'avance.
— Un rouble et demi ! se récria le jeune homme.
— C'est à prendre ou à laisser.
Sur ce, la vieille lui tendit la montre. Le visiteur la reprit, et, dans son irritation, il allait se retirer, quand il réfléchit que la prêteuse sur gages était sa dernière ressource : d'ailleurs, il était venu pour autre chose encore.
— Allons, donnez ! dit-il d'un ton brutal.
La vieille chercha ses clefs dans sa poche et passa dans l'autre pièce. Resté seul au milieu de la chambre, le jeune homme prêta une oreille attentive, tout en se livrant à diverses inductions. 11 entendit l'usurière ouvrir la commode. « Ce doit être le tiroir d'eu haut », supposa-t-il. « Je sais maintenant qu'elle porte ses clefs dans la poche droite... Elles sont réunies toutes ensemble par un anneau d'acier... Il y en a une qui est trois fois plus grosse que les autres et dont le panneton est dentelé; celle-là, sans doute.
n'ouvre pas la commode... Par conséquent, il y a encore quelque caisse ou quelque coffre-fort... Voilà qui est curieux. Les clefs des coffres-forts ont généralement cette forme... Mais, du reste, comme tout cela est ignoble... » La vieille reparut.
— Voici, batuchka : si je prends une grivna 1 par mois et par rouble, sur un rouble et demi j'ai à prélever quinze kopecks, l'intérêt étant payable d'avance. De plus, comme vous me demandez d'attendre encore un mois pour le remboursement des deux roubles que je vous ai déjà prêtés, vous me devez, de ce chef, vingt kopecks, ce qui porte la somme totale à trente-cinq. J'ai donc à vous remettre, sur votre montre, un rouble quinze kopecks. Voici, prenez.
— Comment! Ainsi vous ne me donnez maintenant qu'un rouble quinze kopecks?
— Vous n'avez rien de plus à recevoir.
Sans discuter, le jeune homme prit l'argent. Il regardait la vieille et ne se hâtait pas de s'en aller. Il semblait avoir envie de dire ou de faire encore quelque chose, mais luimême ne paraissait pas savoir au juste quoi...
— Peut-être, Aléna Ivanovna, vous apporterai-je prochainement un autre objet... un porte-cigarettes... en argent... très-joli... quand un ami à qui je l'ai prêté me l'aura rendu...
Il prononça ces mots d'un air fort embarrassé.
— Eh bien, alors, nous en recauserons, batuchka.
— Adieu... Et vous êtes toujours seule chez vous, votre sœur ne vous tient pas compagnie? demanda-t-il du ton le plus indifférent qu'il put prendre, au moment où il entrait dans l'antichambre.
— Mais que vous importe ma sœur, batuchka?
— C'est vrai. Je faisais cette question sans y attacher d'importance. Tout de suite vous... Adieu, Aléna Ivanovna!
1 Pièce de dix koptks.
Raskolnikoff sortit fort troublé. En descendant l'escalier,
il s'arrêta plusieurs fois, comme vaincu par la violence de ses émotions. Enfin, arrivé dans la rue, il s'écria: « О mon Dieu ! que tout cela soulève le cœur! Se peut-il, se peut-il que je... Non, c'est une sottise, une absurdité! ajouta-t-il résolument. Et une idée si épouvantable a pu me venir a l'esprit? De quelle infamie faut-il que je sois capable? Cela est odieux, ignoble, repoussant!... Et pendant tout un mois, je... »
Mais les paroles et les exclamations étaient impuissantes à exprimer l'agitation qu'il éprouvait. La sensation d'immense dégoût qui avait commencé à l'oppresser tandis qu'il se rendait chez la vieille, atteignait maintenant une intensité telle, qu'il ne savait que faire pour échapper à ce supplice.
11 cheminait sur le trottoir comme un homme ivre, ne remarquant pas les passants et se heurtant contre eux. Dans la rue suivante, il reprit ses esprits. En regardant autour de lui, il s'aperçut qu'il était près d'un cabaret; un escalier situé en contre-bas du trottoir donnait accès dans le sous-sol de cet établissement. Raskolnikoff en vit sortir au même instant deux ivrognes qui se soutenaient l'un l'autre, tout en se disant des injures.
Le jeune homme hésita à peine une minute, puis il descendit l'escalier. Jamais encore il n'était entré dans un cabaret, mais en ce moment la tête lui tournait, et il était en outre tourmenté par une soif ardente. 11 avait envie de boire de la bière fraîche, d'autant plus qu'il attribuait sa faiblesse au vide de son estomac. Après s'être assis dans un coin sombre et malpropre, devant une petite table poisseuse, il se fit servir de la bière et en but un premier verre avec avidité.
Aussitôt un grand soulagement se manifesta en lui, ses idées s'éclaircirent : « Tout cela est absurde », se dit-il, réconforté, « et il n'y avait pas là de quoi se troubler! C'est
simplement un malaise physique! Un verre de bière, un morceau de biscuit, et en un instant j'aurai recouvré la force de mon intelligence, la netteté de ma pensée, la vigueur de mes résolutions! Oh ! que tout cela est insignifiant! » Nonobstant cette conclusion dédaigneuse, il avait l'air gai comme s'il eût été soudain déchargé d'un poids terrible, et il promenait un regard amical sur les personnes présentes. Mais, en même temps, il soupçonnait confusément que ce retour d'énergie était lui-même factice.
11 ne restait alors que peu de monde dans le cabaret. A la suite des deux hommes ivres dont nous avons parlé, était sortie une bande de cinq musiciens. Après leur départ, l'établissement devint silencieux, car il ne s'y trouva plus que trois personnes. Un individu légèrement pris de boisson, et dont l'extérieur dénotait un petit bourgeois, était assis devant rnc bouteille de bière. Près de lui, sommeillait sur un banc, dans un état complet d'ivresse, un grand et gros homme vêtu d'une longue redingote et porteur d'une barbe blanche.
De loin en loin, ce dernier avait l'air de se réveiller brusquement; il se mettait alors à faire claquer ses doigts en écartant ses bras et en imprimant des mouvements rapides à son buste, sans pour cela se lever du banc sur lequel il était couché. Cette gesticulation accompagnait quelque chanson inepte, dont il s'évertuait à retrouver les vers dans sa mémoire :
Pendant un an j'ai caressé ma femme, Pen-dant un an j'ai ca-res-sé ma femme.
Ou bien
Dans la Podiatcheskaïa J'ai retrouvé mon ancienne.
Mais personne ne prenait part au bonheur du mélomane. Son camarade lui-même écoutait toutes ces roulades en silence et avec une mine mécontente. Le troisième consom-
mateur paraissait être un ancien fonctionnaire. Assis à l'écart, il portait de temps à autre son verre à ses lèvres et regardait autour de lui. Il semblait, lui aussi, en proie à une certaine agitation.
Raskolnikoff n'était pas habitué à la foule, et, comme nous l'avons dit, depuis quelque temps surtout, il fuyait le commerce de ses semblables. Mais maintenant il se sentait attiré tout à coup vers les hommes. Une sorte de révolution semblait s'opérer en lui, l'instinct de sociabilité reprenait ses droits. Livré pendant tout un mois aux rêves malsains qu'engendre la solitude, notre héros était si fatigué de son isolement qu'il voulait se retrouver, ne fût-ce qu'une minute, dans un milieu humain. Aussi, quelque sale que fût ce cabaret, il s'y attabla avec un vrai plaisir.
Le maître de l'établissement se tenait dans une autre pièce, mais il faisait de fréquentes apparitions dans la salle. Dès le seuil, ses belles bottes à larges revers rouges attiraient tout d'abord le regard. Il portait une paddiovka, un gilet de satin noir horriblement taché de graisse, et pas de cravate. Tout son visage était comme frotté d'huile. Un garçon de quatorze ans était assis au comptoir, un autre plus jeune servait les clients. Les victuailles exposées en montre étaient des tranches de concombre, des biscuits noirs et du poisson coupé en petits morceaux. Le tout exhalait une odeur infecte. La chaleur était insupportable et l'atmosphère si chargée de vapeurs alcooliques qu'il semblait qu'on dût devenir ivre après cinq minutes passées dans cette salle.
Il nous arrive parfois de rencontrer des inconnus auxquels nous nous intéressons de but en blanc, à première vue, avant d'avoir même échangé un mot avec eux. Ce fut exactement cet effet que produisit sur Raskolnikoff l'individu qui avait l'air d'un ancien fonctionnaire. Plus tard, en se rappelant cette première impression, le jeune homme l'attribua à un pressentiment. Il ne quittait pas des yeux le fonctionnaire, sans doute aussi parce que ce dernier ne cessait pas non plus de le considérer et paraissait très-désireux de lier conversation avec lui. Les autres consommateurs et le patron lui-même, le fonctionnaire les regardait d'un air ennuyé et quelque peu hautain : c'étaient évidemment des gens trop au-dessous de lui par la condition sociale et l'éducation pour qu'il daignât leur adresser la parole.
Cet homme, qui avait déjà dépassé la cinquantaine, était de taille moyenne et de complexion robuste. Sa tête, en grande partie chauve, ne conservait plus que quelques cheveux gris. Le visage bouffi, jaune ou plutôt verdatre, accusait des habitudes d'intempérance; sous les paupières gonflées brillaient de petits yeux rougeâtres, mais pleins de vivacité. Ce qui frappait le plus dans cette physionomie, c'était le regard où la flamme de l'intelligence et de l'enthousiasme alternait avec une expression de folie. Ce personnage portait un vieux frac noir tout déchiré : ennemi du débraillé, il avait correctement passé dans la boutonnière le seul bouton qui restât à son habit. Le gilet de nankin laissait voir un plastron fripé et couvert de taches. L'absence de barbe décelait le fonctionnaire, mais il devait s'être rasé à une époque déjà ancienne, car un duvet assez épais commençait à bleuir ses joues. Quelque chose de la gravité bureaucratique se retrouvait aussi dans^ ses manières-, toutefois, en ce moment, il paraissait ému. Il ébouriffait ses cheveux, et, de temps à autre, s'accoudant sur la table poisseuse sans craindre de salir ses manches
trouées, il mettait sa tête dans ses deux mains. Enfin, il commença d'une voix haute et ferme, en dirigeant son regard sur Raskolnikoff :
— Est-ce une indiscrétion de ma part, monsieur, que d'oser entrer en conversation avec vous? C'est que, malgré la simplicité de votre mise, mon expérience distingue en vous un homme bien élevé et non un pilier de cabaret. Personnellement, j'ai toujours fait grand cas de l'éducation unie aux qualités du cœur. J'appartiens, du reste, au tchin; permettez-moi de me présenter : Marméladoff, conseiller titulaire. Puis-je vous demander si vous servez?
— Non, j'étudie... répondit le jeune homme un peu surpris de ce langage poli , et néanmoins blessé de voir ua inconnu lui adresser ainsi la parole à brùle-pourpoint. Quoiqu'il se trouvât pour le quart d'heure en veine de sociabilité, sur le moment il sentit se réveiller la mauvaise humeur qu'il éprouvait d'ordinaire dès qu'un étranger tentait de se mettre en rapport avec lui.
— Alors, vous êtes étudiant ou vous l'avez été! reprit vivement le fonctionnaire; c'est bien ce que je pensais! J'ai du flair, monsieur, un flair dû à une longue expérience!
Et il porta son doigt à son front, montrant par ce geste l'opinion qu'il avait de ses capacités cérébrales :
— Vous avez fait des études! Mais permettez...
Il se leva, prit sa consommation et alla s'asseoir près du jeune homme. Quoiqu'il fût ivre, il parlait distinctement et sans trop d'incohérence. A le voir se jeter sur Raskolnikoff comme sur une proie, on aurait pu supposer que lui aussi, depuis un mois, n'avait pas ouvert la bouche.
— Monsieur, déclara-t-il avec une sorte de solennité, la pauvreté n'est pas un vice, cela est vrai. Je sais que l'ivrognerie n'est pas non plus une vertu, et c'est tant pis. Mais l'indigence, monsieur, l'indigence est un vice. Dans la
auvreté, vous conservez encore la fierté native de vos sen-
iments; dans l'indigence, vous ne conservez rien. L'indi- ;ent, ce n'est pas même à coups de bâton qu'on le chasse le la société humaine, c'est à coups de balai, ce qui est mcore plus humiliant. Et l'on a raison; car l'indigent est :out le premier disposé à s'avilir lui-même. Et voila ce qui :xplique le cabaret! Monsieur, il y a un mois, M. Lébéziatîikoff a battu ma femme. Or, toucher à ma femme, n'estie pas m'atteindre à l'endroit le plus sensible? Comprenez- /ous? Permettez-moi de vous faire encore une question, )h!par simple curiosité : Avez-vous quelquefois passé la mit sur la Neva, dans les bateaux de foin?
— Non, cela ne m'est jamais arrivé, répondit Raskolnikoff. Pourquoi?
— Eh bien, moi, voilà déjà la cinquième nuit que je touche là.
Il remplit son verre, le vida et devint songeur. En effet, des brins de foin se voyaient çà et là sur ses vêtements et même dans ses cheveux. Selon toute apparence, depuis cinq jours il ne s'était ni déshabillé ni lavé. Ses grosses mains rouges, aux ongles en deuil, étaient particulièrement sales.
La salle entière l'écoutait, assez négligemment du reste. Les garçons riaient derrière le comptoir. Le patron était descendu dans le sous-sol, exprès, sans doute, pour entendre ce « drôle de corps » ; assis à quelque distance, il bâillait d'un air important. Évidemment, Marméladoff était connu depuis longtemps dans la maison. Selon toute probabilité, il devait son bagout à l'habitude de causer au cabaret avec divers interlocuteurs de rencontre. Cette habitude devient un besoin chez certains ivrognes, ceux surtout qui au logis sont traités sévèrement par des épouses peu endurantes: la considération qui leur manque dans leur intérieur, ils cherchent à l'acquérir à la taverne parmi leurs compagnons d'orgie.
— Drôle de corps! fit d'une voix forte le cabaretier. —
Mais pourquoi ne Iravaillcs-tu pas, pourquoi ne sers-tu pas, puisque tu es fonctionnaire?
— Pourquoi je ne sers pas, monsieur? reprit Marméladom s'adressant exclusivement à Raskolnikoff, comme si la question lui avait été faite par ce dernier, — pourquoi je ne sers pas? Mais est-ce que mon inutilité n'est pas un chagrin pour moi? Quand, il y a un mois, M. Lêbéziatnikoff a, de ses propres mains, battu ma femme et que j'assistais ivremort à cette scène, est-ce que je ne souffrais pas? Permettez, jeune homme, vous est-il arrivé... hum... vous est-il arrivé de solliciter un prêt sans espoir?
— Oui... c'est-à-dire, qu'entcndez-vous par ces mots: sans espoir?
— Je veux dire : sachant parfaitement d'avance que vous n'obtiendriez rien. Par exemple, vous avez la certitude que cet homme, ce citoyen utile et bien intentionné, ne vous prêtera pas d'argent, car pourquoi, je vous prie, vous en prêterait-il? il sait que vous ne le lui rendrez pas. Par pitié ? Mais M. Lêbéziatnikoff, partisan des idées nouvelles, a expliqué l'autre jour que la pitié, à notre époque, est même défendue par la science, et que telle est la doctrine régnante en Angleterre où fleurit l'économie politique. Pourquoi donc, je le répète, cet homme vous prêterait-il d(J: l'argent? Vous êtes bien sûr qu'il ne le fera pas, néanmoins vous vous mettez en route, et...
— Pourquoi donc aller, en ce cas? interrompit Raskolnikoff.
— Mais parce qu'il faut bien aller quelque part, parce qu'on est à bout de voie! Un temps vient où l'homme se décide, bon gré, mal gré, a n'importe quelle démarche! Quand ma fille unique est allée se faire inscrire à la police, j'ai dû alors aller aussi... (car ma fille a le billet jaune...) ajouta-t-il entre parenthèses, en regardant le jeune homme d'un air un peu inquiet. — Cela m'est égal, monsieur, cela
m'est égal, se hàta-t-il de déclarer aussitôt après, avec un flegme apparent, tandis que les deux garçons, derrière le comptoir, cachaient mal leur envie de rire et que le patron lui-même souriait. — Peu m'importe! je ne m'inquiète pas de leurs hochements de tête, car tout cela est connu de tout le monde, et tous les secrets se découvrent; ce n'est pas avec dédain, mais avec résignation que j'envisage la chose. Soit! soit! Ecce homo! Permettez, jeune homme : pouvezvous ou plutôt <wez-vous, en fixant maintenant les yeux sur moi, affirmer que je ne suis pas un cochon?
Le jeune homme ne répondit pas un mot.
L'orateur attendit d'un air plein de dignité la fin des rires provoqués par ses dernières paroles, puis il reprit :
— Allons, soit, je suis un cochon, mais elle, c'est une dame! J'ai sur moi le sceau de la bête, mais Catherine Ivanovna, mon épouse, est une personne bien élevée, fille d'un officier supérieur. J'admets que je sois un drôle, mais ma femme possède un grand cœur, des sentiments élevés, de l'éducation. Et pourtant... oh! si elle avait pitié de moi! Monsieur , monsieur , tout homme a besoin de trouver quelque part de la pitié! Mais Catherine Ivanovna, nonobstant sa grandeur d'âme, est injuste... Et bien que je comprenne moi-même que quand elle me tire les cheveux, c'est au fond par intérêt pour moi (car, je ne crains pas de le répéter, elle me tire les cheveux, jeune homme, insista-t-il avec un redoublement de dignité en entendant de nouveaux éclats de rire), pourtant, mon Dieu! si, ne fût-ce qu'une fois, elle... Mais non, non, laissons cela, il est inutile d'en parler!... pas une seule fois je n'ai obtenu ce que je désirais, pas une seule fois je n'ai été pris en pitié, mais... tel est mon caractère, je suis une vraie brute !
— Je crois bien! observa en bâillant le cabaretier. Marméladoff frappa du poing sur la table.
— Tel est mon caractère! savez-vous, savez-vous, mon-
sieur, que je lui ai bu même ses bas? Je ne dis pas ses souliers, cela se comprendrait encore jusqu'à un certain point, mais ses bas, ses bas, je les lui ai bus! J'ai bu aussi son petit fichu de poil de chèvre, un cadeau qu'on lui avait fait, un objet qu'elle possédait avant de m'épouser, qui était sa propriété et non la mienne! Et nous habitons dans une pièce froide; cet hiver elle a pris un catarrhe, elle tousse et crache le sang. Nous avons trois petits enfants, et Catherine Ivanovna travaille depuis le matin jusqu'au soir, elle fait la lessive, elle débarbouille les babies, car dès son jeune Age elle a été habituée a la propreté. Malheureusement elle a la poitrine faible, une prédisposition à la phthisie, et je sens cela. Est-ce que je ne le sens pas? Et plus je bois, plus je le sens. C'est pour sentir et souffrir davantage que je me livre à la boisson... Je bois parce que je veux souffrir doublement! — Et il pencha sa tête sur la table, avec une expression de désespoir.
— Jeune homme, reprit-il ensuite en se redressant, — je crois lire un certain chagrin sur votre visage. Dès que vous êtes entré, j'ai eu cette impression, et voilà pourquoi je vous ai tout de suite adressé la parole. Si je vous raconte l'histoire de ma vie, ce n'est pas pour m'offrir à la risée de ces oisifs qui, d'ailleurs, sont déjà instruits de tout : non, c'est parce que je cherche la sympathie d'un homme bien élevé. Sachez donc que ma femme a fait son éducation dans un pensionnat aristocratique de province, et qu'à sa sortie de cet établissement elle a d:insé en chale devant le gouverneur et les autres personnages officiels, tant elle était contente d'avoir obtenu une médaille d'or et un diplôme.
La médaille... nous l'avons vendue... depuis longtemps déjà... hum... Quant au diplôme, mon épouse le conserve dans un coffre, et dernièrement encore elle le montrait à notre logeuse. Quoiqu'elle soit à couteaux tirés avec cette femme, elle était bien aise de pouvoir étaler aux yeux de
quelqu'un ses succès passés. Je ne lui en fais pas un crime, car sa seule joie est maintenant de se rappeler les beaux jours d'autrefois, tout le reste s'est évanoui! Oui, oui, elle a une âme ardente, fière, intraitable. Elle lave elle-même le parquet, mange du pain noir, mais ne souffre pas qu'on lui manque. Aussi n'a-t-elle pas toléré la grossièreté de M. Lébéziatnikoff, et quand, pour se venger d'avoir été remis à sa place, ce dernier l'a battue, elle a dû prendre le lit, ressentant plus vivement encore l'insulte faite à sa dignité que les coups qu'elle avait reçus.
Quand je l'ai épousée, elle était veuve avec trois petits enfants sur les bras. Elle avait été mariée en premières noces a un officier d'infanterie, avec qui elle s'était enfuie de chez ses parents. Elle aimait extrêmement son mari, mais il s'adonna au jeu, eut maille à partir avec la justice et mourut. Dans les derniers temps, il la battait. Je tiens de bonne source qu'elle n'était pas d'humeur facile avec lui, ce qui ne l'empêche pas de pleurer maintenant encore au souvenir du défunt et d'établir sans cesse entre lui et moi des comparaisons peu flatteuses pour mon amour-propre. Moi, j'en suis bien aise, cela me fait plaisir qu'elle se figure en imagination avoir été heureuse jadis.
Après la mort de son mari, elle se trouva seule avec trois jeunes enfants, dans un district lointain et sauvage. C'est là que je la rencontrai. Son dénùment était tel, que moi, qui en ai pourtant vu de toutes les sortes, je ne me sens pas la force de le décrire. Tous ses pioches l'avaient abandonnée; d'ailleurs, sa fierté ne lui eut pas permis de faire appel a leur pitié... Et alors, monsieur, alors, moi, qui étais veuf aussi et qui avais d'un premier mariage une fille de quatorze ans, j'offris ma main à cette pauvre femme, tant j'étais peiné de la voir souffrir.
Instruite, bien élevée, issue d'une famille honorable, elle consentit néanmoins a m'épouser : vous pouvez vous repré-
senter par là dans quelle misère elle vivait. Elle n accueillit ma demande ■ u'en pleurant, en sanglotant, en se tordant les mains, mais elle l'accueillit, car elle n'avait plus où aller. Comprenez-vous, comprenez-vous, monsieur, ce quesignifient ces mots : n'avoir plus où aller? Non? Vous ne comprenez pas encore cela !...
Pendant une année entière, j'accomplis mon devoir honnêtement, saintement, sans toucher à cela (il montra du doigt la demi-bouteille placée devant lui), car j'ai des sentiments. Mais je n'y gagnai rien; sur ces entrefaites, je perdis ma place, sans qu'il y eût de ma faute : des changements administratifs entraînèrent la suppression de mon, emploi, et c'est alors que je me mis à boire!...
II va y avoir dix-huit mois qu'après bien des déboires et des pérégrinations nous nous sommes fixés dans cette capitale magnifique et peu léc «.'innombrables monuments. Ici, j'avais réussi à me recaser, mais j'ai de nouveau perdu mon emploi. Cette fois, c'a été de ma faute, c'est mon penchant pour la boisson qui m'a valu ma disgrâce... Nous occupons à présent uue chambre chez Amalia Fédorovna Lippevechzel. Mais de quoi nous vivons et avec quoi nous payons, je l'ignore. 11 y a là beaucoup de locataires, sans nous compter. C'est une vraie pétaudière que cette maison... hum... oui... I Et pendant ce temps-là grandissait la fille que j'ai eue de ma première fem ,< . Ce ue sa belle-mère lui a fait souffrir, j'aime mieux le pass ;r sous silence.
Quoique remplie de sentiments nobles, Catherine Ivanovna est une dame irascible et incapable de se contenir dans l'emportement de sa colère... Oui! allons, il est inutile de parler de cela ! Ainsi que vous pouvez le supposer, Sonia n'a pas reçu beaucoup d'instruction. Il y a quatre ans, j'ai essayé de lui apprendre la géographie et l'histoire universelle; mais comme moi-même je n'ai jamais été très-fort sur ces matières, et que, de plus, je n'avais aucun bon manuel à
ma disposition, ses études n'ont pas été poussées bien loin. Nous nous sommes arrêtés à Cyrus, roi de Perse. Plus tard, parvenue à l'âge adulte, elle a lu quelques romans. M. Lébéziatnikoff lui a prêté, il n'y a pas encore longtemps, la Physiologie de Ludwig, vous connaissez cet ouvrage? elle l'a trouvé très-intéressant et même nous en a lu plusieurs passages à haute voix : à cela se borne toute sa culture intellectuelle.
Maintenant, monsieur, je m'adresse à votre sincérité : ;royez-vous, en conscience, qu'une jeune fille pauvre, mais honnête, puisse vivre de son travail?... Si elle ne possède iucun talent particulier, elle gagnera quinze o,,ee s dans sa ournée, monsieur, et encore, • our atleindie ce chiffre, elle le devra pas perdre une seu!e minu e! Que r is-je? Sonia a :ait une demi-douzaine de chemises en toile de Hollande эоиг le conseiller d'État Ivai lvanovitch Ko stock, vous ivez entendu parler de lui? eh bien, non-seulement elle iltend toujours son salai; e, mais il Га mise à la porte avec force injures sous prétexte qu'elle n'avait ; ss tien pris la nesure du col.
Cependant les enfants meurent de faim, Catherine Ivaîovna se promène dans la chambre en se tordant les mains, ît des taches rouges se montrent s ir ses joues, comme il irrive toujours clans cette maladie-là : <• Paresseuse, dit-elle, i'as-tu pas honte de vivie chez nous à rien aire? Tu bois, u manges, tu es au chaud! » Je vous demande un ■ eu ce [ue la pauvre fille pou\ait boire et manger, quand depuis rois jours les enfants eux-mêmes n'avaient jas vu une :ronte de pain ! J'étais couché alors... allons, autant vaut le lire! j'étais ivre. J'entends ma Sonia répondre timidement le sa voix douce (elle est blonde avec une petite mine touours pâle et souffreteuse) : « Mais, Catherine Ivanovna, st-ce que je peux me conduire ainsi? »
Il faut vous dire que trois fois déjàDaria Frantzovna, une
mauvaise femme bien connue de la police, lui avait fait d< ouvertures par l'entremise de la propriétaii e. « Eh bieii quoi! reprend ironiquement Catherine Ivanovna, voilà u bien beau trésor pour le garder avec tant de soin! » Mai ne l'accusez pas, monsieur, ne l'accuse.-, pas! Elle n'avai pas conscience de la portée de ses paroles; elle était agitét malade, elle voyait pleurer ses enfants affamés, et ce qu'ell en disait, c'était plutôt pour vexer Sonia que pour l'exciter la débauche... Catherine Ivanovna est comme cela : de qu'elle entend ses enfants crier, elle se met aussitôt à le battre, alors même que c'est la faim qui leur arrache ce cris. Il était alors plus de cinq heures, je vois Sonetchka s lever, mettre son bournous et sortir de notre logement.
A huit heures passées, elle revient. En arrivant, elle v.i droit à Catherine Ivanovna et, silencieusement, sans pro férer la moindre parole , dépose trente roubles d'argent su la table, devant ma femme. Cela fait, elle prend notre grant mouchoir vert en drap de dame (c'est un mouchoir qui ser pour toute la famille), elle s'en enveloppe la tête et s« couche sur son lit, le visage tourné du côté du mur; mai; ses épaules et son corps étaient agités d'un frisson continuel... Moi, j'étais toujours dans le même état... Et à c< moment, jeune homme, j'ai vu Catherine Ivanovna, silencieusement, elle aussi, venir s'agenouiller près du petit lii de Sonetchka : elle a passé toute la soirée à genoux, baisant les pieds de ma fille et refusant de se relever. Ensuite, toutes deux se sont endormies ensemble, dans les bras l'une de l'autre... toutes deux... toutes deux... oui... et moi, j'étais toujours là, terrassé par l'ivresse.
Marméladoff se tut, comme si la voix lui eût manqué Puis il se versa brusquement à boire, vida son verre el reprit après un silence :
— Depuis ce temps-là, monsieur, par suite d'une circonstance malheureuse et sur une dénonciation émanant de
iersonnes malveillantes — Daria Frantzovna a eu la principale part à cette affaire; elle voulait se venger d'un prétendu tianque de respect —depuis ce temps-là, ma fille Sophie Séménovna a été mise en carte, ce qui l'a obligée à nous miner. Notre logeuse, Amalia Fédorovna, s'est montrée nflexible sur ce chapitre, oubliant qu'elle-même avait îaguère favorisé les intrigues de Daria Frantzovna. ! M. Lébéziatnikoff s'est joint à elle... Hum... c'est à propos le Sonia que Catherine Ivanovna a eu avec lui cette histoire lont je vous parlais tout à l'heure. Au commencement il 5tait fort empressé auprès de Sonetchka, mais tout à coup Son amour-propre s'est rebiffé :
» Est-ce qu'un homme éclairé comme moi, a-t-il dit, peut habiter dans la même maison qu'une pareille créature? » Catherine Ivanovna a pris vivement fait et cause pour Sonia, et cela a fini par des coups... A présent, ma fille vient le plus souvent nous voir à la chute du jour, et elle aide de bon mieux Catherine Ivanovna. Elle loge chez Kapernaouftioff, un tailleur qui est boiteux et bègue.
11 a une nombreuse famille, et tous ses enfants bégayent comme lui. Sa femme a aussi un défaut de langue... Ils demeurent tous dans la même pièce, mais Sonia a sa chambre à part qu'une cloison sépare de leur logement... Hum, oui... (Des gens très-pauvres et affectés de bégayement... oui... lAlors, un matin, je me suis levé, j'ai revêtu mes haillons, j'ai tendu mes mains vers le ciel, et je suis allé voir Son Excellence Ivan Afanasiévitch. Connaissez-vous Son Excel- Hence Ivan Afanasiévitch? Non. Eh bien, vous ne connaissez pas un homme de Dieu! C'est une cire... une cire de\ant la face du Seigneur.
Mon récit, qu'il a daigné écouter jusqu'au bout, lui a fait venir les larmes aux yeux. i Allons, Marméladoff, m'a-t-il dit, une fois déjà tu as trompé mon attente... Je te prends encore une fois sous ma responsabilité personnelle » , — c'ts:
ainsi qu'il s'est exprimé,— « tâche de t'en souvenir; tu peu te retirer! » J'ai baisé la poussière de ses bottes, mentale ment, bien entendu, car il n'aurait pas souffert que je 1 fisse en réalité : c'est un homme trop pénétré des idée modernes pour accepter de pareils hommages. Mais, Seigneur quel accueil j'ai reçu chez moi quand j'ai annoncé quel rentrais au service et que j'allais toucher un traitement.. L'émotion obligea de nouveau Marméladoff à s'arrêter En ce moment, le cabaret fut envahi par une bande d'individus déjà pris de boisson. Un orgue de Barbarie se faisai entendre à la porte de l'établissement, et la voix grêle dut enfant de sept ans chantait la Petite Ferme. La salle devenait bruyante. Le patron et ses garçons s'empressaient autour des nouveaux venus. Sans faire attention à cet incident, Marméladoff poursuivit son récit. Les progrès de l'ivresse rendaient le fonctionnaire de plus en plus expansif. En se rappelant sa récente rentrée au service, il avait comme un rayon de joie sur le visage. Raskolnikoff ne perdait aucune de ses paroles.
— 11 y a de cela cinq semaines, monsieur. Oui... Dès que Catherine Ivanovna et Sonetchka eurent appris la nouvelle, Seigneur, je me trouvai comme transporté dans le paradis.' Autrefois, je n'entendais que des injures : « Couche-toi, brute! » A présent, on marchait sur la pointe du pied, on faisait taire les enfants : « Chut! Simon Zakharitch est revenu fatigué du service, il faut le laisser reposer! « Avant que je sortisse pour aller à mon bureau, on me faisait boire du café à la crème! On se procurait de la vraie crème, vous entendez! Et où purent-elles trouver onze roubles cinquante kopecks pour remonter ma garde-robe? Je n'y comprends rien! Toujours est-il qu'elles me requinquèrent des pieds la tète : j'eus des bottes, des plastrons en calicot superbi un uniforme; le tout, parfaitement conditionné, leur coûta onze roubles et demi.
11 y a six jours, quand j'ai rapporté intégralement à la maison mes premiers honoraires : vingt-trois roubles quarante kopecks, ma femme m'a pincé la joue en m'appelant : petit poisson. « Ah! m'a-t-elledit, quel petit poisson tu es! » Cela en tête-à-tête, naturellement. Eh bien! était-ce assez gentil? Marméladoff s'interrompit, il essaya de sourire, mais un tremblement subit agita son menton. Du reste, il se rendit maître de son émotion. Raskolnikoff ne savait que penser à la vue de cet ivrogne en bordée depuis cinq jours, couchant dans les bateaux de foin et, malgré tout, nourrissant une affection maladive pour sa famille. Le jeune homme écoutait de toutes ses oreilles, mais avec une sensation de malaise. Il s'en voulait d'être entré dans ce cabaret.
— Monsieur, monsieur! s'excusa Marméladoff, — oh! monsieur, peut-être trouvez-vous comme les autres cela risible, peut-être ne fais-je que vous ennuyer en vous racontant tous ces sots et misérables détails de mon existence domestique, mais pour moi ce n'est pas drôle, car moi je puis sentir tout cela... Durant toute cette journée bénie, je fis des rêves enchanteurs : je songeais au moyen d'organiser notre vie, d'habiller les enfants, de procurer du repos à ma femme, de retirer du bourbier ma fille unique... Que de projets ne formais-je pas! Eh bien, monsieur (Marméladoff tressaillit tout à coup, leva la tête et regarda en face son interlocuteur), le lendemain même — il y ajuste cinq jours de cela — après avoir caressé tous ces rêves, j'ai dérobé, comme un voleur nocturne, la clef de Catherine Ivanovnaet j'ai pris dans son coffre ce qui restait de l'argent rapporté par moi. Combien y avait-il encore? je ne me le rappelle pas. УоШ, regardez-moi tous! Depuis cinq jours j'ai quitté ma demeure, on ne sait chez moi ce que je suis devenu; j'ai perdu mon emploi, j'ai laissé mon uniforme dans un cabaret près du pont Égipetsky, et l'on m'a donné cette défroque à la place... tout est fini!
Marméladoff se donna un coup de poing sur le front, serra les dents et, fermant les yeux, s'accouda sur la table... Mais, au bout d'une minute, son visage changea brusquement d'expression, il regarda Raskolnikoff avec un cynisme de commande et dit en riant :
— Aujourd'hui, j'ai été chez Sonia ; je suis allé lui demander de l'argent pour boire! Hé! hé! hé!
— Elle t'en a donné? cria avec un gros rire un des consommateurs qui faisait partie de la bande récemment entrée dans le cabaret.
— Cette demi-bouteille a été payée avec son argent, reprit Marméladoff en s'adressant exclusivement à Raskolnikoff. — Elle est allée chercher trente kopecks et me les a remis de ses propres mains; c'était tout ce qu'elle avait, je l'ai vu moi-même... Elle n'a rien dit, elle s'est bornée à me regarder en silence... Un regard qui n'appartient pas à la terre, un regard comme en ont les anges qui pleurent sur les fautes humaines, mars ne les condamnent pas! Cela est bien plus triste, quand on ne reçoit pas de reproches!... Trente kopecks, oui. Et maintenant elle en a besoin, sans doute! Qu'en pensez-vous, mon cher monsieur? A présent, il faut qu'elle se tienne bien. Cette propreté qui est indispensable dans son métier coûte de l'argent. Vous comprenez? On doit avoir de la pommade, des jupons empesés, de jolies bottines qui fassent valoir le pied, s'il y a une flaque d'eau à enjamber. Comprenez-vous, comprenez-vous, monsieur, l'importance de cette propreté? Eh bien, voilà, moi son père selon la nature, je suis allé lui prendre ces trente kopecks pour les boire! Et je les bois! Et ils sont déjà bus!... Allons, qui donc aura pitié d'un homme comme moi? A présent, monsieur, pouvez-vous me plaindre? Parlez, monsieur, avezvous pitié de moi, oui ou non? Hé, hé, hé, hé!
Il allait se verser à boire, quand il s'aperçut que la demibouteille était vidée.
— Mais pourquoi avoir pitié de toi? cria le cabaretier. Des rires éclatèrent, des injures même s'y joignirent.
Ceux qui n'avaient pas entendu les paroles de l'ex-fonctionnaire faisaient chorus avec les autres, rien qu'à voir sa figure.
Il semblait que Marméladoff n'eût attendu que l'interpellation du cabaretier pour lâcher la bride à son éloquence; il se leva soudain, et, le bras tendu en avant :
— Pourquoi avoir pitié de moi! répliqua-t-il avec exaltation, — pourquoi avoir pitié de moi, dis-tu? C'est vrai, il n'y a pas lieu! Il faut me crucifier, me mettre en croix et non me plaindre ! Crucifie-moi, juge, mais en me crucifiant aie pitié de moi! Et alors j'irai moi-même au-devant de mon supplice, car je n'ai pas soif de joie, mais de douleur et de larmes!... Penses-tu, marchand, que ta demi-bouteille m'ait procuré du plaisir? J'ai cherché la tristesse, la tristesse et les larmes au fond de ce flacon, je les y ai trouvées et savourées; mais Celui qui a eu pitié de tous les hommes, Celui qui a tout compris, Celui-là aura pitié de nous; Il est le seul juge, il viendra au dernier jour et II demandera : и Où est la fille qui s'est sacrifiée pour une marâtre haineuse et phthisique, pour des enfants qui n'étaient pas ses frères? Où est la fille qui a eu pitié de son père terrestre et ne s'est point détournée avec horreur de ce crapuleux ivrogne? * Et Il dira: « Viens! je t'ai déjà pardonné une fois... Je t'ai pardonné une fois... Maintenant encore tous tes péchés te sont remis parce que tu as beaucoup aimé... » Et II pardonnera à ma Sonia, Il lui pardonnera, je le sais... Tantôt je l'ai senti dans mon cœur quand j'étais chez elle!... Tous seront jugés par Lui, et II pardonnera à tous : aux bons et aux méchants, aux sages et aux doux... Et quand II aura fini avec les autres, alors notre tour viendra: « Approchez, vous aussi, nous dira-t-Il; approchez, les ivrognes; approchez, les lâches; approchez, les impudiques! » Et nous approcherons
tous sans crainte. Et II nous dira : « Vous êtes des cochons! Vous avez sur vous le signe de la bête; mais venez tout de même! » Et les sages, les intelligents diront : < Seigneur, pourquoi reçois-Tu ceux-là?» Et II répondra: «Je les reçois, sages, je les reçois, intelligents, parce qu'aucun d'eux ne s'est cru digne de cette faveur... » Et II nous tendra ses bras, et nous nous y précipiterons... et nous fondrons en larmes... et nous comprendrons tout... Alors tout sera compris de tout le monde... Et Catherine Ivanovna comprendra, elle aussi... Seigneur, que ton règne arrive!
Épuisé, il se laissa tomber sur le banc sans regarder personne, comme s'il avait oublié ce qui l'entourait, et s'absorba dans une profonde rêverie. Ses paroles produisirent une certaine impression; pendant un moment le bruit cessa, mais bientôt recommencèrent les rires mêlés aux invectives :
— Puissamment raisonné!
— Piadoteur!
— Bureaucrate!
Etc., etc.
— Allons-nous-en, monsieur, dit brusquement Marmdladoff en relevant la tête et en s'adressant à Raskolnikoff. — Ramenez-moi... maison Kozel, dans la cour. Il est temps de retourner... chez Catherine Ivanovna...
Depuis longtemps le jeune homme avait envie de s'en aller, l'idée lui était déjà venue d'offrir ses services à Marméladoff. Ce dernier avait les jambes beaucoup moins fermes que la voix; aussi s'appuyait-il lourdement sur son compagnon. La distance à parcourir était de deux à trois cents pas. A mesure que l'ivrogne approchait de son domicile, il paraissait de plus en plus troublé et inquiet.
— Ce n'est pas de Catherine Ivanovna que j'ai peur maintenant, balbutiait-il dans son émoi, —je sais bien qu'elle commencera par me tirer les cheveux, mais qu'est-ce que les cheveux?... Cela ne signifie rien! Et même il vaut mieux
qu'elle me les tire, ce n'est pas ce qui m'effraye... Je crains... ses veux... oui... ses yeux... Je crains aussi les taches rouges de ses joues... J'ai peur encore de sa respiration... As-tu remarqué comme on respire dans cette maladie-^... quand on est en proie à une émotion violente? Je crains aussi les pleurs des enfants... Parce que, si Sonia ne les a pas nourris, je ne sais pas ce qu'ils auront mangé... je ne le sais pas! Mais les coups, je n'en ai pas peur... Sache, en effet, monsieur, que, loin de me faire souffrir, ces coups sont une jouissance pour moi... Je ne puis même pas m'en passer. Cela vaut mieux. Qu'elle me batte, qu'elle se soulage le cœur... cela vaudra mieux... Mais voici la maison. Maison Kozel. Le propriétaire est un serrurier allemand, un homme riche... Accompagne-moi!
Après avoir traversé la cour, ils se mirent en devoir d'atteindre le quatrième étage. 11 était près de onze heures, et, quoiqu'il n'y eût pas alors, à proprement parler, de nuit a Pétersbourg, plus ils montaient, plus l'escalier devenait sombre, pour se perdre tout en haut dans une obscurité complète.
La petite porte enfumée qui donnait sur le palier était ouverte. Un bout de chandelle éclairait une chambre fort pauvre, longue de dix pas. Cette pièce que, du vestibule, l'œil embrassait tout entière, était dans le plus grand désordre; des linges d'enfants traînaient de différents côtés. Un drap troué était tendu de façon à masquer l'un des coins les plus éloignés de la porte. Derrière ce paravent improvisé se trouvait probablement un lit. f.a chambre môme ne contenait que deux chaises et un mauvais divan en toile cirée faisant face à une vieille table de cuisine en sapin, non vernie et privée de tapis. Sur la table était posé un chandelier de fer dans lequel un bout de chandejle achevait de brûler. Marméladoff avait son installation particulière, non dans un coin, mais dans un couloir. La porte donnant accès
chez les autres locatairesd'Amalia Lippevechzel était entrouverte. Il y avait là des gens bruyants. Sans doute ils étaient en train de jouer aux cartes et de boire du thé. On entendait leurs cris, leurs éclats de rire et leurs paroles parfois très-décolletées.
Raskolnikoff reconnut immédiatement Catherine Ivanovna. C'était une femme mince, assez grande et assez bien faite, mais à l'aspect extrêmement maladif. Elle avait encore de beaux cheveux châtains, et, comme l'avait dit Marméladoff, ses pommettes étaient colorées de rouge. Les lèvres sèches, les mains pressées contre sa poitrine, elle se promenait de long en large dans sa petite chambre. Sa respiration était courte et inégale. Ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, mais leur regard était dur et immobile. Éclairé par la lumière mourante du bout de chandelle, ce visage phthisique et agité produisait une impression pénible. Raskolnikoff jugea que Catherine Ivanovna ne devait pas avoir plus de trente ans; elle était, de fait, beaucoup plus jeune que son mari... Elle ne remarqua pas l'arrivée des deux hommes : il semblait qu'elle eût perdu la faculté de voir ou d'entendre.
Une chaleur étouffante régnait dans la chambre, et de l'escalier montaient des exhalaisons infectes,- cependant elle ne songeait ni à ouvrir la fenêtre, ni à fermer la porte du carré; la porte intérieure, simplement entre-bàillée, livrait passage à une épaisse fumée de tabac qui la faisait tousser, mais dont elle ne cherchait pas à se garantir.
La plus jeune fille, enfant de six ans, dormait assise sur le plancher, la tète appuyée contre le divan; le petit garçon, d'un an plus âgé qu'elle, tremblait dans un coin et pleurait : on venait, apparemment, de le battre. L'aînée de la famille, une fillette de neuf ans, mince et grandelette, portait une chemise toute trouée; sur ses épaules nues était jeté un vieux bournous en drap de dame qui avait dû être fait pour
elle deux ans auparavant, car à présent il ne lui descendait même plus jusqu'aux genoux.
Debout dans le coin, à côté de son petit frère, elle avait passé son long bras, maigre comme une allumette, autour du cou de l'enfant, et elle lui parlait tout bas, sans doute pour le faire taire. En même temps, elle suivait sa mère d'un regard craintif. Ses grands yeux sombres, élargis par la frayeur, paraissaient plus grands encore sur ce petit visage décharné. Marméladoff, au lieu d'entrer dans la chambre, s'agenouilla près de la porte, mais il invita du geste Raskolnikoff à s'avancer. La femme, à la vue d'un inconnu, s'arrêta distraitement devant lui, et, durant une seconde, elle essaya de s'expliquer sa présence. » Que vient faire ici cet homme? i se demandait-elle. Mais bientôt elle crut comprendre qu'il se rendait chez quelque autre locataire, la chambre des Marméladoff étant un lieu de passage. Aussi, sans plus faire attention à l'étranger, se préparait-elle à aller ouvrir la porte de communication, quand un cri soudain lui échappa : elle venait d'apercevoir son mari à genoux sur le seuil.
— Ah ! tu es revenu ! fit-elle d'une voix vibrante de colère. Scélérat! monstre! Mais où est l'argent? Qu'as-tu dans ta poche? montre un peu! Et ce n'est pas là ton vêtement! Qu'as-tu fait de tes habits? Qu'est devenu l'argent? Parle!...
Elle se hâta de le fouiller. Loin d'opposer aucune résistance, Marméladoff écarta aussitôt les bras des deux côtés pour faciliter la visite de ses poches. Il n'avait plus sur lui un seul kopeck.
— Où est donc l'argent? criait-elle. Oh! Seigneur, se peut-il donc qu'il ait tout bu ! Il y avait encore douze roubles dans le coffre!...
Prise d'un soudain accès de rage, elle saisit son mari par les cheveux et le tira violemment dans la chambre. La patience de Marméladoff ne se démentit pas, il suivit docilement sa femme en se traînant à genoux derrière elle.
— Cela me fait plaisir! Ce n'est pas une douleur pour moi, mais une jouissance, monsieur; criait-il, tandis que Catherine Ivanovna lui secouait la tête avec force; une fois même il heurta du front contre le parquet. L'enfant qui dormait par terre s'éveilla et se mit à pleurer. Le petit garçon, debout dans le coin, ne put supporter ce spectacle. 11 commença à frissonner, a pousser des cris, et s'élança vers sa sœur. Il semblait pris de convulsions, tant il était effrayé. La fille ainée tremblait comme une feuille.
— Il a tout bu ! Il a tout bu, tout ! vociférait Catherine Ivanovna au désespoir, — et ce ne sont pas là ses vêtements! Ils ont faim! ils ont faim (et en se tordant les mains elle montrait les enfants)! О vie trois fois maudite! Et vous, comment n'êtes-vous pas honteux de venir ici au sortir du cabaret? ajouta-t-elle en prenant soudain à partie Raskolnikoff. Tu as bu avec lui, n'est-ce pas? Tu as bu avec lui? Va-t'en!
Le jeune homme ne se fit pas répéter cet ordre et se retira sans dire un mot. La porte intérieure s'ouvrit toute grandi-, et sur le seuil apparurent plusieurs curieux au regard effronté et moqueur. Us étaient coiffés de calottes et fumaient, qui la pipe, qui la cigarette. Les uns étaient en robe de chambre, les autres avaient un costume léger jusqu'à l'indécence; quelques-uns tenaient des cartes à la main. Ce qui les amusait surtout, c'était d'entendre Marméladoff, traîné parles cheveux, crier que cela lui faisait plaisir.
Déjà les locataires commençaient à envahir la chambre. Tout à coup retentit une voix irritée : c'était Amalia Lippevechzel elle-même qui, se frayant un passage à travers la foule, venait rétablir l'ordre à sa manière. Pour la centième fois, la logeuse signifia à la pauvre femme qu'elle eût à vider les lieux le lendemain. Comme on le devine, ce congé fut donné en termes fort insultants. Raskolnikoff avait sur lui la monnaie du rouble qu'il avait changé au cabaret. Avant de sortir, il prit dans sa poche une poignée de
cuivre et, sans être vu, la déposa sur la croisée. Puis, quand il fut dans l'escalier, il se repentit de sa générosité. Peu s'en fallut qu'il ne remontât chez les Marméladoff.
«Allons, quelle sottise j'ai faite! pensait-il : eux, ils ont Sonia, et moi, je n'ai personne.» Mais il se dit qu'il ne pouvait pas reprendre son argent, et que lors même qu'il le pourrait, il ne le ferait pas. Sur cette réflexion, il se décida à continuer son chemin. « Il faut de la pommade à Sonia, poursuivit-il avec un sourire amer en marchant dans la rue: cette propreté-là coûte de l'argent... Hum! il paraît que Sonia n'a pas casqué aujourd'hui. Au fait, la chasse à l'homme, c'est comme la chasse à la bête fauve : on risque souvent d'en revenir bredouille... Donc ils seraient demain dans de vilains draps s'ils n'avaient pas mon argent... Ah! oui, Sonia! Tout de même, ils ont trouvé là une bonne vache à lait! Et ils en profitent! Cela ne leur fait plus rien, ils y sont faits. Ils ont un peu pleurniché d'abord, et puis l'habitude est venue. L'homme est lâche, il s'accoutume à tout! «
Raskolnikoff devint songeur.
— Eh bien, si j'ai menti, s'écria-t-il ensuite, — si l'homme n'est pas nécessairement lâche, il doit fouler aux pieds toutes les craintes, tous les préjugés qui l'arrêtent!...
Il s'éveilla tard le lendemain, après un sommeil agité qui ne lui rendit pas de forces. A son réveil, il se sentit de trèsméchante humeur et regarda sa chambre d'un air courroucé. Cette petite pièce, longue de six pas, ofrYait l'aspect le plus piteux avec sa tapisserie jaunâtre, poudreuse et délabrée;
de plus, elle était si basse qu'un homme de haute taille s'y trouvait mal à l'aise et craignait sans cesse de se cogner au plafond. Le mobilier répondait au local trois vieilles chaises plus ou moins boiteuses, dans un coin une table en bois peint, sur laquelle traînaient des livres et des cahiers couverts de poussière, preuve évidente qu'on n'y avait pas touché depuis longtemps,- enfin un grand vilain sofa dont l'étoffe s'en allait en lambeaux.
Ce sofa, qui occupait près de la moitié de la chambre, servait de lit à Raskolnikoff. Le jeune homme s'y couchait souvent tout habillé, sans draps; il étendait sur lui en guise de couverture son vieux paletot d'étudiant et se faisait un oreiller d'un petit coussin sous lequel il mettait, pour l'exhausser un peu, tout ce qu'il possédait de linge propre ou saie. Une petite table était placée devant le sofa.
La misanthropie de Raskolnikoff s'accommodait très-bien de la malpropreté qui régnait dans ce taudis. Il avait pris en aversion tout visage humain, à ce point que la vue même de la bonne chargée de faire les chambres lui causait une sorte d'exaspération. C'est ce qui arrive à certains monomanes préoccupés d'une idée fixe.
Depuis quinze jours, la logeuse avait coupé les vivres à son pensionnaire, et celui-ci n'avait pas encore songé à aller s'expliquer avec elle.
Quant à Kastasia, la cuisinière et l'unique servante de la maison, elle n'était pas trop fâchée de voir le locataire dans cet état d'esprit, car il en résultait pour elle une diminution d'ouvrage : elle avait complètement cessé de ranger et d'épousseter chez Raskolnikoff : tout au plus venait-elle, une fois par semaine, donner un coup de balai dans son logement. En ce moment elle le réveilla.
— Lève-toi; qu'as-tu à dormir ainsi? lui cria-t-elle. Il est neuf heures. Je t'apporte du thé, en veux-tu une tasse? Quelle mine de déterré tu as!
Le locataire ouvrit les yeux, se secoua et reconnut Nastasia.
— C'est la loguise qui m'envoie ce thé? demanda-t-il, tandis t u'il faisait un effort pénible pour se mettre sur son séant.
— Pas de danger que ce soit elle!
La servante plaça devant lui sa propre théière où il restait encore du thé, et déposa sur la table deux petits moreeaux de sucre jaune.
— Nastasia, prends ceci, je te prie, dit Raskolnikoff en foui ant dans sa poche d'où il tira une poignée de menue monnaie (cette fois encore il s'était couché tout habillé) — et va me chercher un petit pain blanc. Tu passeras aussi chez le charcutier, et lu m'achèter s un peu de saucisson, à bon marché.
— Dans une minute je t'apporterai le petit pain blanc, mais au lieu du saucisson ne prendrais-tu pas bien du chtchi? On en a fait hier, il est très-bon. Je t'en avais déjà gardé une portion hier au soir, mais tu es rentré si tard! Il est très-bon.
Elle alla chercher le chtchi; puis, lorsque Raskolnikoff se fut mis à manger, elle s'assit sur le sofa à côté de lui et commença à bavarder, en vraie fille de la campagne qu'elle était.
— Prascovie Pavlovna veut se plaindre de toi à la police, dit-elle.
Le visage du jeune homme s'assombrit.
— A la police? Pourquoi?
— Tu ne la payes pas, et tu ne veux pas t'en aller. Voila pourquoi.
— Ah! diable! il ne manquait plus que cela! grommelat-tl entre ses dents; — voila qui tombe fort mal à propos pour moi... Elle est sotte, ajouta-t-il à haute voix — Je passerai chez elle aujourd'hui, je lui parlerai.
— Pour sotte, elle l'est tout comme moi; mais toi qui es intelligent, pourquoi restes-tu là couché comme un propre a rien? Pourquoi ne voit-on jamais de ton argent? 11 paraît qu'autrefois tu allais donner des leçons, pourquoi maintenant ne fais-tu plus rien?
— Je fais quelque chose... répondit sèchement, et comme malgré lui, Raskolnikoff.
— Qu'est-ce que tu fais?
— Un travail...
— Quel travail?
— Je pense, répondit-il sérieusement, après un silence. Kastasia se tordit. Elle était d'un caractère gai; mais
quand elle riait, c'était d'un rire silencieux qui secouait toute sa personne et finissait par lui faire mal.
— Ça te rapporte beaucoup d'argent, de penser? demandat-elle lorsqu'elle put parler.
— On ne peut pas aller donner des leçons, quand on n'a pas de bottes. D'ailleurs, je crache là-dessus.
— Prends garde que ton crachat ne te retombe sur la face.
— Pour ce qu'on gagne à donner des leçons! Qu'est-ce qu'on peut faire avec quelques kopecks? reprit-il d'un ton aigre en s'adressant plutôt à lui-même qu'à son interlocutrice.
— Tu voudrais acquérir tout d'un coup une fortune?
Il la regarda d'un air étrange et resta un moment silencieux.
— Oui, une fortune, dit-il ensuite avec force.
— Doucement, tu me fais peur; c'est que tu es terrible! Faut-il t'aller chercher un petit pain blanc?
— Comme tu voudras.
— Tiens, j'oubliais! 11 est venu une lettre pour tci en ton absence.
— Une lettre? pour moi? de qui?
— De qui, je n'en sais rien. J'ai donné de ma poche trois kopecks au facteur. J'ai bien fait, n'est-ce pas?
— Apporte-la donc, pour l'amour de Dieu! Apporte-la! s'écria Raskolnikoff très-agité, — Seigneur!
Une minute après, la lettre était entre ses mains. Il ne s'était pas trompé : elle venait de sa mère et portait le timbre du gouvernement de R... Il ne put s'empêcher de j pâlir en la recevant. Depuis longtemps déjà, il était sans nouvelles des siens; toutefois, en ce moment, autre chose encore lui serra brusquement le cœur.
— Nastasia, va-t'en, de grâce ! voici tes trois kopecks, mais, pour l'amour de Dieu, va-t'en bien vite!
La lettre tremblait dans ses doigts; il ne voulait pas la décacheter en présence de Nastasia, il attendait pour en commencer la lecture que la servante fût partie. Resté seul, il porta vivement le pli à ses lèvres et le baisa. Puis il se remit à considérer longuement l'adresse; il reconnut les caractères tracés par une main chérie : c'était l'écriture fine et un peu penchée de sa mère, qui jadis lui avait appris à lire et à écrire. Il hésitait, semblait même éprouver une certaine crainte. A la fin, il rompit le cachet : la lettre était fort longue; deux grandes feuilles de papier de poste avaient été remplies de chaque côté.
« Mon cher Rodia, écrivait la mère, voilà déjà plus de deux mois que je ne me suis entretenue par lettre avec toi, ce dont j'ai moi-même souffert au point d'en perdre souvent le sommeil. Mais sans doute tu me pardonnes mon silence involontaire. Tu sais comme je t'aime; Dounia et moi nous n'avons que toi, tu es tout pour nous, tout notre espoir, tout notre bonheur dans l'avenir. Que suis-je devenue quand j'ai appris que tu avais dû depuis plusieurs mois quitter l'Université faute de moyens d'existence, et que tu n'avais plus ni leçons ni ressources d'aucune sorte!
. Comment pouvais-je te venir en aide avec mes cent
àii LE CRIME ET LE CHATIMENT.
vingt roubles de pension annuelle? Les quinze roubles que je t'ai fait parvenir, il y a quatre mois, je les avais empruntés, comme tu le sais toi-même, à un marchand de notre ville' Afanase Ivanovitch Vakhrouchine. C'est un brave homme, et il était l'ami de ton père. Mais lui ayant donné procuration pour toucher ma pension à ma place, je ne pouvais rien l'envoyer avant qu'il fût remboursé, et il vient seulemcntde l'être.
« A présent, grâce à Dieu, je crois être en mesure de t'expédier encore de l'argent. Du reste, je m'empresse de te dire que nous avons lieu maintenant de nous louer de la fortune. D'abord, une chose dont tu ne te doutes probablement pas, cher Rodia, c'est que ta sœur habite avec moi depuis six semaines déjà, et qu'elle ne me quittera plus. Dieu soit loué! ses tourments ont pris fin; mais procédons par ordre, car je veux que tu saches comment tout s'est passé et ce que nous t'avions dissimulé jusqu'ici.
« 11 y a deux mois, tu m'écrivais que tu avais entendu parler de la triste situation faite à Dounia dans la famille Svidrigaïloff, et tu me demandais des éclaircissements à ce sujet. Que pouvais-je te répondre alors? Si je t'avais mis au courant des faits, tu aurais tout quitté pour venir nous retrouver, lors même qu'il t'eût fallu faire la route à pied; car, avec le caractère et les sentiments que je te connais, tu n'aurais pas laissé insulter ta sœur. Moi-même j'étais au désespoir, mais qu'y avait-il à faire? Moi non plus, je ne connaissais pas alors toute la vérité. Le pire était que Dounetchka, entrée l'année dernière comme institutrice dans cette maison, avait reçu d'avance cent roubles qu'elle devait rembourser à l'aide d'une retenue mensuelle sur ses honoraires : force lui était donc de rester en place jusqu'à l'extinction de sa dette.
« Cette somme (aujourd'hui, je puis tout t'expliquer, trèscher Rodia), elle se l'était fait avancer surtout pour t'envoyer
les soixante roubles dont tu avais alors un si grand besoin et que tu as reçus de nous l'an passé. A cette époque, nous t'avons trompé en récrivant que cet argent provenait d'anciennes économies amassées par Dounetchka. C'était un mensonge; à présent, je te découvre toute la vérité, parce que Dieu a permis que les choses prissent subitement une meilleure tournure, et aussi pour que tu saches combien Dounia t'aime et quel cœur d'or elle possède.
« Le fait est que M. Svidrigaïloff commença par se montrer très-grossier avec elle; à table, il ne cessait de lui prodiguer les impolitesses et les sarcasmes... Mais à quoi bon m'étendre sur ces pénibles détails qui ne feraient que t'irriter inutilement, puisque tout cela est passé? Bref, bien que traitée avec beaucoup d'égards et de bonté par Marfa Pétrovna, la femme de Svidrigaïloff, et par les autres personnes de la maison, Dounetchka avait grandement à souffrir, surtout quand M. Svidrigaïloff, qui a pris au régiment l'habitude de boire, se trouvait sous l'influence de Bacchus. Encore si tout s'était borné à cela '. Mais figure-toi que sous les dehors de la grossièreté et du mépris, cet insensé caclnit une passion pour Dounia !
« A la fin, il leva le masque, c'est-à-dire qu'il fit à Dounetchka des propositions déshonorantes; il essaya de la séduire par diverses promesses, se déclarant prêt à planter là son ménage et à aller vivre avec elle soit dans un autre village, soit à l'étranger. Tu peux te représenter toutes les souffrances de Dounia. Non-seulement la question pécuniaire, dont je t'ai parlé, ne lui permettait pas de résigner immédiatement ses fonctions; mais, de plus, elle eût craint, en le faisant, d'éveiller les soupçons de Marfa Pétrovna et d'introduire la discorde dans la famille.
« Le dénoûment arriva à l'improviste. Marfa Pétrovna surprit inopinément son mari dans le jardin au moment où il obsédait Dounia de ses instances, et, comprenant mal la
situation, elle attribua tous les torts à la pauvre fille. Une scène terrible eut lieu entre elles. Madame Svidrigaïloff ne voulut rien entendre; elle cria pendant une heure contre sa prétendue rivale, s'oublia même jusqu'à la frapper, et finalement la fit ramener chez moi dans une simple charrette de paysan, sans même lui laisser le temps de faire sa malle.
a Toutes les affaires de Dounia : linge, vêtements, etc., furent jetées pêle-mêle dans la télègue. La pluie tombait à torrents, et, après avoir subi de tels affronts, Dounia dut faire dix-sept verstes en compagnie d'un moujik dans une charrette non couverte. Dis-moi, maintenant, que pouvais-je t'écrire en réponse a la lettre reçue de toi il y a deux mois? J'étais au désespoir; je n'osais l'apprendre la vérité, parce qu'elle t'aurait causé trop de chagrin et d'irritation; d'ailleurs, Dounia me l'avait défendu. Quant à écrire pour ne remplir ma lettre que de riens, je m'en sentais incapable, ayant le cœur si gros. A la suite de cette histoire, nous fàmes durant un grand mois la fable de la ville, et les choses en vinrent au point que Dounia et moi ne pouvions plus aller à l'église sans entendre les gens chuchoter sur notre passage d'un air méprisant.
» Tout cela par la faute de Marfa Pétrovna, laquelle n'avait rien eu de plus pressé que d'aller partout diffamer Dounia. Elle connaît tout le monde chez nous, et, durant ce mois, elle vint ici presque chaque jour. Or, comme elle est un peu bavarde et qu'elle aime surtout à se plaindre à tout venant de son mari, elle eut bientôt fait de répandre l'histoire non-seulement dans la ville, mais dans le district tout entier. Ma santé n'y résista pas; Dounetchka se montra plus forte que moi. Loin de faiblir devant la calomnie, c'était elle nui me consolait et s'efforçait de me rendre du courage. Si tu l'avais vue alors! C'est un ange!
a Mais la miséricorde divine fit cesser nos infortunes. M. Svidrigaïloff rentra en lui-même, et, prenant sans doute
en pitié le sort de la jeune fille qu'il avait compromise, il mit sous les yeux de Marfa Pétrovna les preuves les plus convaincantes de l'innocence de Dounia.
a Justement, il avait conservé une lettre que, dès avant la scène du jardin, elle s'était vue forcée de lui écrire pour décliner une demande de rendez-vous. Dans cette lettre précisément, elle lui reprochait l'indignité de sa conduite à l'égard de sa femme, lui rappelait ses devoirs de père et d'époux; enfin, lui représentait ce qu'il y avait de vil à persécuter une jeune fille malheureuse et sans défense.
a Dès lors, il ne resta plus à Marfa Pétrovna aucun doute sur l'innocence de Dounetchka. Le lendemain, qui était un dimanche, elle se rendit chez nous, et, après nous avoir tout raconté, elle se jeta dans les bras de Dounia, à qui elle demanda pardon en pleurant. Puis elle alla dans toutes les maisons de la ville, et partout rendit le plus éclatant hommage à l'honnêteté de Dounetchka, ainsi qu'à la noblesse de ses sentiments et de sa conduite. Non contente de cela, elle montrait à tout le monde et lisait a haute voix la lettre autographe de Dounia à M. Svidrigaïloff; elle en fit même tirer plusieurs copies (ce que, pour mon compte, je trouve excessif). Du moins, elle a pleinement réhabilité Dounetchka; par contre, son mari sort de cette aventure couvert d'un déshonneur ineffaçable; je ne puis même m'empêcher de plaindre ce pauvre fou si sévèrement puni.
« Dounia a aussitôt reçu des offres de leçons dans différentes maisons; mais elle les a refusées. Tout le monde, en général, s'est mis soudain à lui témoigner une considération particulière, et le retour de l'estime publique a été la principale cause de l'événement inattendu qui, je puis le dire, va changer notre destinée.
с Apprends, cher Rodia, qu'un parti s'est présenté pour ta sœur, et qu'elle a donné déjà son consentement, ce dont j'ai hâte de t'informer. Tu nous pardonneras, à Dounia et à moi,
d'avoir pris cette décision sans te consulter, quand tu sauras que l'affaire ne souffrait pas de remise et qu'il nous était impossible d'attendre, pour donner notre réponse, que nous eussions reçu la tienne. D'ailleurs, n'étant pas sur les lieux, tu n'aurais pu juger en connaissance de cause.
« Voici comment les choses se sont passées. Le futur, Pierre Pétrovitch Loujine, est un conseiller de cour, parent éloigné de Marfa Pétrovna, qui a agi puissamment dans cette circonstance. C'est elle qui l'a introduit chez nous. Il a été convenablement reçu, a pris du café et, le lendemain même, nous a adressé une lettre très-polie, dans laquelle il faisait sa demande, en sollicitant une réponse prompte et catégorique. Ce monsieur est un homme d'affaires fort occupé; il est à la veille de se rendre à Pétersbourg, de sorte qu'il n'a pas une minute à perdre.
« Naturellement, nous sommes restées tout d'abord stupéfaites, tant nous nous attendions peu à une mise en demeure si brusque. Ta sœur et moi nous avons examiné la question ensemble durant toute la journée. Pierre Pétrovitch est dans une belle position; il sert en deux endroits et possède déjà de la fortune. A la vérité, il a quarante-cinq ans, mais son extérieur est assez agréable, et il peut encore plaire aux femmes. C'est un homme très-posé et très-convenable, je le trouve seulement un peu froid et hautain; toutefois, les apparences peuvent être trompeuses.
« Tu es prévenu, cher Rodia : lorsque tu le verras à Pétersbourg, ce qui ne tardera guère, ne le juge pas trop vite et ne le condamne pas sans appel, comme tu as l'habitude de le faire, si, à première vue, tu te sens peu de sympathie pour lui. Je te dis cela à tout hasard : au fond, je suis persuadée qu'il produira sur toi une impression favorable. Du reste, en général, pour connaître quelqu'un, il faut l'avoir pratiqué longuement et observé avec soin; sinon, on commet des erreurs d'appréciation qu'il est ensuite très-difficile de rectifier.
t Mais en ce qui concerne Pierre Pétrovitch, tout donne à croire que c'est un homme très-respectable. Dès sa première visite, il nous a déclaré qu'il était un homme positif t a Toutefois, а-t-il ajouté en propres termes, je partage sur « bien des points les idées de nos générations modernes, et je « suis l'ennemi de tous les préjugés, » II en a dit beaucoup plus long, car il est, semble-t-il, un tantinet vaniteux et phraseur, ce qui, somme toule, ne constitue pas un cas pendable.
« Moi, naturellement, je n'ai pas compris grand'chose à ses paroles, je me bornerai donc à te citer l'opinion de Dounia : « Quoique médiocrement instruit, m'a-t-elle dit,. a il est intelligent et parait bon. » Tu connais le caractère de ta sœur, Rodia. C'est une jeune fille courageuse, sensée,, patiente et magnanime, bien qu'elle possède un cœur ardent, ainsi que j'ai pu m'en convaincre. Assurément il ne s'agit ici, ni pour l'un, ni pour l'autre, d'un mariage d'amour; mais Dounia n'est pas seulement une jeune fille intelligente, elle est en même temps une créature d'une noblesse angélique, et si son mari s'applique à la rendre heureuse, elle se fera un devoir de le payer de retour.
к En homme avisé qu'il est, Pierre Pétrovitch doit comprendre que le bonheur de sa femme sera la meilleure garantie du sien propre. Par exemple, il m'a d'abord fait l'effet d'être un peu roide, mais cela tient probablement àce qu'il est sans détours. Ainsi, dans sa seconde visite, lorsque sa demande était déjà agréée, il nous a dit en causant qu'avant même de connaître Dounia il était résolu à n'épouser qu'une jeune fille honnête, mais sans dot et ayant déjà éprouvé la pauvreté : selon lui, en effet, l'homme ne doit avoir aucune obligation à sa femme, et il vaut beaucoup mieux que celle-ci voie clans son époux un bienfaiteur.
a Ce ne sont pas tout a fait les termes dont il s'est servi,
je dois reconnaître qu'il s'est exprimé d'une façon plus délicate, niais je ne me rappelle que l'idée. D'ailleurs, il a dit cela sans préméditation; évidemment la phrase lui est échappée dans le feu de la conversation; il a même essayé ensuite d'en atténuer la portée. Néanmoins, j'ai trouvé cela quelque peu roide, et j'en ai fait plus tard l'observation à Dounia. Mais elle m'a répondu avec humeur que les paroles ne sont que des paroles, ce qui, après tout, est juste. Durant la nuit qui a précédé sa détermination, Dounetchka n'a pas fermé l'œil. Me croyant endormie, elle a quitté le lit pour se promener de long en large dans la chambre. Finalement, elle s'est mise à genoux, et, après une longue et fervente prière devant l'image, elle m'a déclaré le lendemain matin que sa résolution était prise.
« Je t'ai déjà dit que Pierre Pétrovitch allait se rendre incessamment à Pétersbourg. De graves intérêts l'y appellent, et il veut s'établir avocat dans cette ville. Depuis longtemps, il s'occupe de procédure; il vient de gagner une cause importante, et son voyage à Pétersbourg est motivé par une affaire considérable qu'il doit suivre au Sénat. Dans ces conditions, cher Rodia, il est en mesure de le rendre les plus grands services, et nous avons déjà pensé, Dounia et moi, que tu pourrais dès maintenant commencer sous ses auspices ta future carrière. Ah! si cela se réalisait! L'avantage serait tel pour toi qu'il faudrait l'attribuera une faveur marquée de la divine Providence.
« Dounia n'a pas autre chose en tête. Nous avons déjà touché un mot de la question à Pierre Pétrovitch. 11 s'est exprimé avec réserve : « Sans doute, a-t-il dit, comme j'ai a besoin d'un secrétaire, j'aime mieux confier cet emploi à un « parent qu'à un étranger, pourvu qu'il soit capable de le rem- « plirn (il ne manquerait plus que cela que tu en fusses incapable!); il parait craindre seulement qu'avec ta besogne universitaire tu n'aies pas le temps de t'occuper de son cabinet.
Pour cette fois, la conversation en est restée là,maisDounia n'a plus maintenant que cette idée dans l'esprit. Son imagination échauffée te voit déjà travaillant sous la direction de Pierre Pétrovitch et même associé à ses affaires, d'autant plus que tues dans la faculté juridique. Quant à moi, Rodia, je pense tout à fait comme elle, et les projets qu'elle forme pour ton avenir me semblent très-réalisables.
« Malgré la réponse évasive de Pierre Pétrovitch, laquelle se comprend très-bien, puisqu'il ne te connaît pas encore, Dounia compte fermement sur sa légitime influence d'épouse pour arranger les choses au gré de nos communs désirs. Bien entendu, nous n'avons eu garde de laisser entendre à Pierre Pétrovitch que tu pourrais un jour devenir son associé. C'est un homme positif, et il aurait sans doute fait mauvais accueil à ce qui ne lui eût paru qu'un simple rêve.
« Sais-tu une chose, très-cher Rodia? pour certaines raisons qui, du reste, n'ont nullement trait à Pierre Pétrovitch et ne sont peut-être que des lubies de vieille femme, je crois qu'après le mariage je ferai bien de continuer à habiter chez moi, au lieu d'aller demeurer avec eux. Il sera, j'en suis persuadée, assez reconnaissant et assez délicat pour m'engager à ne point me séparer de ma fille; s'il n'en a encore rien dit jusqu'à présent, c'est, naturellement, que cela est sousentendu. Mais j'ai l'intention de refuser.
« Si c'est possible, je me Axerai dans votre voisinage, car, Rodia, j'ai gardé le plus agréable pour la fin. Apprends donc, mon cher ami, que d'ici à très-peu de temps, nous nous reverrons tous trois, et qu'il nous sera donné de nous embrasser de nouveau après avoir été séparés pendant près de trois ans! 11 est d'ores et déjà décidé que Dounia et moi allons nous rendre à Pétersbouig. Quand? Je ne le sais pas au juste; mais, en tout cas, ce sera bientôt, peut-être dans huit jours. Tout est subordonné aux arrangements de Pierre Pétrovitch, qui nous enverra ses instructions des qu'il se
sera un peu organisé là-bas. Il lient, pour certaines raisons, à hâter le plus possible la cérémonie nuptiale : s'il y a moyen, il désire que le mariage soit célébré pendant ces jours gras ou, au plus tard, après le carême de l'Assomption. Oh ! avec quelle joie je te presserai sur mon cœur!
« Dounia est tout émue à l'idée de te revoir, et elle m'a dit une fois en plaisantant que, ne fiït-се que pour cela, elle épouserait volontiers Pierre Pétrovitch. C'est un ange! Elle n'ajoute rien à ma lettre, parce qu'elle aurait, dit-elle, trop de choses à te communiquer, et qu'en pareil cas, ce n'est pas la peine d'écrire quelques lignes; elle me charge de mille embrassements pour toi. Bien que nous soyons à la veille d'être tous réunis, je compte néanmoins t'envoyer incessamment le plus d'argent que je pourrai. Dès qu'on a su ici que Dounetchka allait épouser Pierre Pétrovitch, mon crédit s'est relevé tout d'un coup, et je sais de science certaine qu'Afanase Ivanovitch est tout prêt à m'avancer jusqu'à soixante-dix roubles, remboursables sur ma pension.
« Je vais donc t'expédier d'ici à quelques jours vingt-cinq ou trente roubles. Je t'enverrais même une plus grosse somme, si je ne craignais de me trouver à court d'argent pour le voyage. Il est vrai que Pierre Pétrovitch a la bonté de prendre à sa charge une partie de nos dépenses de route; il doit notamment nous procurer à ses frais une grande caisse pour emballer nos effets; mais il faut que nous payions nos coupons jusqu'à Pétersbourg, et nous ne pouvons pas non plus arriver sans le sou dans la capitale.
«Dounia et moi nous avons déjà tout calculé: le voyage ne nous reviendra pas cher. De chez nous au chemin de fer il n'y a que quatre-vingt-dix verstes, et nous avons traité avec un paysan de notre connaissance qui nous prendra dans sa carriole pour nous conduire à la gare; ensuite, nous monterons avec une grande satisfaction dans un compartiment de troisième classe. Bref, tout compte fait, c'est trente
roubles et non vingt-cinq que je vais avoir le plaisir de t'envoyer.
с Maintenant, mon très-cher Rodia, je t'embrasse en attendant notre prochaine réunion, et je t'envoie ma bénédiction maternelle. Aime Dounia, ta sœur, Rodia; sache qu'elle t'aime infiniment plus qu'elle-même, et paye-la de retour. C'est un ange, et toi, Rodia, tu es tout pour nous, — tout notre espoir, tout notre futur bonheur. Pourvu que tu sois heureux, nous le serons aussi. Adieu! ou plutôt au revoir! Je t'embrasse mille fois.
« A toi jusqu'au tombeau.
i Pulchérie Raskolnikoff. »
Les larmes mouillèrent souvent les yeux du jeune homme pendant la lecture de cette lettre; mais, lorsqu'il l'eut terminée, un sourire fielleux se montra sur son visage pâle et convulsé. Appuyant la tête sur son coussin nauséabond et malpropre, il resta longtemps pensif. Son cœur battait avec force, et le trouble régnait dans ses idées. A la fin, il se sentit à l'étroit, comme étouffé dans cette petite chambre jaune qui ressemblait à une armoire ou à une malle. Son être physique et moral avait besoin d'espace.
Il prit son chapeau et sortit, sans craindre cette fois de rencontrer qui que ce fût dans l'escalier. Il ne songeait plus à la logeuse. Il se dirigea vers Vasili Ostroff par la perspective V. Sa marche était rapide comme celle de quelqu'un qui se rend à une besogne pressée; mais, selon son habitude, il ne remarquait rien sur la route, marmottait à part soi et même monologuait tout haut, ce qui étonnait fort les passants. Beaucoup le prenaient nour un homme ivre.
La lettre de sa mère l'avait fort agité. Mais, quant au point principal, il n'avait pas eu une minute d'hésitation. Dès le premier moment, avant même qu'il eût achevé la lecture de la lettre, sa résolution était prise : « Tant que je serai vivant, ce mariage n'aura pas lieu; que M. Loujine aille au diable! »
« C'est que l'affaire est trop claire », murmurait-il à part soi en souriant d'un air vainqueur comme si déjà le succès lui eût été acquis, a Non, maman, non, Dounia, vous ne réussirez pas à me tromper!... Et elles s'excusent encore de ne m'avoir point consulté et d'avoir décidé la chose en dehors de moi! Je crois bien! Elles pensent qu'à présent il n'y a plus moyen de rompre l'union projetée : nous verrons un peu s'il n'y a plus moyen! Quelle raison elles allèguent : * Pierre Pétrovitch est un homme si occupé, qu'il ne peut » se marier qu'à la vapeur ! »
« Non, Dounetchka, je comprends tout, je sais ce que tu voulais me communiquer, je sais à quoi tu as pensé toute la nuit en te promenant dans la chambre, et ce que tu as demandé à Notre-Dame de Kazan dont l'image est dans la chambre à coucher de maman. Le Golgotha est dur à monter. Hum!... Ainsi, voilà qui est définitivement réglé : vous épousez, Avdotia Romanovna, un positif homme d'affaires qui possède déjà de la fortune (la remarque a son prix), qui sert en deux endroits et qui partage, à ce que dit maman, les idées de nos générations modernes. Dounetchka elle-même observe qu'il « parait » bon. Ce paraît est grand comme le monde ! C'est sur la foi de cette apparence que Dounetchka va l'épouser!... Admirable!... Admirable!...
« ...Mais je serais curieux de savoir pourquoi maman a parlé, dans sa lettre, des « générations modernes » . Est-ce simplement pour caractériser le personnage, ou a-t-elle eu une arrière-pensée, celle de concilier mes sympathies a M. Loujine? Oh! la belle rusée! И y a encore une circonstance que je serais bien aise d'éclaircir : jusqu'à quel point ont-elles été franches l'une avec l'autre durant ce jour et cette nuit qui ont précédé la résolution de Dounetchka? Y a-t-il eu une explication formelle et verbale entre elles, ou se sont-elles mutuellement comprises sans presque avoir besoin d'échanger leurs idées? A en juger d'après la lettre, je pencherais plutôt vers cette dernière supposition: maman l'a trouvé quelque peu roide, et, dans sa naïveté, elle a fait part de cette observation à Dounia. Mais celle-ci, naturellement, s'est fâchée et a répondu « avec humeur » .
. Je crois bien! Du moment que la chose était décidée, qu'il n'y avait plus à y revenir, la remarque de maman était au moins inutile. Et pourquoi m'écrit-elle : « Aime Dounia, aRodia, elle t'aime plus qu'elle-même! « Sa conscience ne lui reprocherait-elle pas sourdement d'avoir sacrifié sa fille à son fils? « Tu es notre bonheur dans l'avenir, tu es tout .pour nous! » Oh! maman!... »
L'irritation de Raskolnikoff grandissait d'instant en instant, et si alors il avait rencontré M. Loujine, il l'aurait probablement tué.
« Hum! c'est vrai, continua-t-il en suivant au vol les pensées qui tourbillonnaient dans sa tète, c'est vrai que a pour connaître quelqu'un il faut l'avoir pratiqué longue- « ment et observé avec soin »; mais M. Loujine n'est pas difficile à déchiffrer. Avant tout, « c'est un homme d'affaires, et il paraît bon »; ce qui suit a l'air d'une plaisanterie : « il « veut bien nous procurer à ses frais une grande caisse » ; allons, comment après cela douter de sa bonté? Sa future et sa belle-mèie vont se mettre en route dans une charrette de
paysan où elles ne seront abritées contre la pluie que par une mauvaise bâche (je suis paye" pour la connaître, cette charrette.').
« Qu'importe! Le trajet jusqu'à la gare n'est que de quatre-vingt-dix verstes; « ensuite, nous monterons avec « une grande satisfaction dans un compartiment de troisième « classe », pour faire mille verstes. Elles ont raison : il faut tailler le manteau selon le drap; mais vous, monsieur Loujine, à quoi pensez-vous? Voyons, c'est de votre future qu'il s'agit... Et comment pouvez-vous ignorer que, pour faire ce voyage, la mère doit emprunter sur sa pension? Sans doute, avec votre esprit mercantile, vous avez considéré cela comme une affaire entreprise de compte à demi, où, par conséquent, chaque associé doit fournir sa quote-part; mais vous avez un peu trop tiré la couverture de votre côté : il n'y a aucune parité entre la dépense d'une grande malle et celle du voyage.
« Est-ce qu'elles ne voient pas cela, ou feignent-elles de ne pas le voir? Le fait est qu'elles paraissent contentes! Cependant, quels fruits peut-on attendre après de pareilles fleurs? Ce qui me révolte dans un tel procédé, c'est moins encore la lésinerie que le mauvais ton : le soupirant donne la note de ce que sera le mari... Et maman, qui jette l'argent par les fenêtres, avec quoi arrivera-t-elle à Pétersbourg? Avec trois roubles d'argent ou deux « petits billets », comme dit cette... vieille femme... hum! Sur quelles ressources comptet-elle donc pour vivre ici? Certains indices lui ont donné à comprendre qu'après le mariage elle ne pourrait pas rester avec Dounia; quelque mot échappé à cet aimable homme aura sans doute été un trait de lumière pour maman, bien qu'elle s'efforce de fermer ses yeux à l'évidence.
« J'ai l'intention de refuser », dit-elle. Eh bien, alors, sur quels moyens d'existence compte-t-elle? Sur ses cent vingt roubles de pension dont il faudra défalquer la somme prêtée
par Afanase Ivanovitch? Là-bas, dans notre petite ville, elle fatigue ses pauvres yeux à tricoter des fichus de laine et à broder des manchettes, mais je sais que ce travail ne rapporte pas plus de vingt roubles par an. Donc, malgré tout c'est dans les sentiments généreux de M. Loujine qu'elle met son espoir : « 11 m'engagera lui-même à ne pas « me séparer de ma fille. » Crois ça et bois de l'eau! . Passe encore pour maman, elle est ainsi, c'est dans sa
nature, mais Dounia?
« 11 est impossible qu'elle ne comprenne pas cet homme, et elle consent à l'épouser! Sa liberté morale, son âme lui sont autrement chères que le bien-être; plutôt que d'y renoncer, elle mangerait du pain noir et boirait de l'eau ; elle ne les donnerait pas pour tout le Sleswig-Holstein, à plus forte raison pour M. Loujine. Non, la Dounia que j'ai connue n'était point cela, et sans doute elle est restée la même... Que dire? Il est pénible d'habiter chez des Svidrigaïloff Rouler de province en province, passer toute sa vie à donner des leçons moyennant deux cents roubles par an, certes cela est dur; pourtant, je sais que ma sœur irait travailler chez un planteur d'Amérique ou chez un Allemand de Lithuanie plutôt que de s'avilir en enchaînant, par pur intérêt personnel, son existence à celle d'un homme qu'elle n'estime pas et avec qui elle n'a rien de commun! M. Loujine serait en or pur ou en diamant, qu'elle ne consentirait pas encore à devenir la concubine légitime de M. Loujine ! Pourquoi donc s'y résoud-elle à présent?
a Où est le mot de cette énigme? Eh ! la chose est claire • pour elle-même, pour se procurer le bien-être ou même pour échapper à la mort, elle ne se vendrait pas; mais pour un autre, pour un être aimé, adoré, elle se vend! Voilà tout le mystère expliqué : c'est pour son frère, pour sa mère qu'elle se vend! Elle vend tout! Oh! en pareil cas, nous faisons violence même à notre sentiment moral;
nous portons au marché notre liberté, notre repos, notre conscience elle-même, tout, tout! Périsse notre vie, pourvu que les chères créatures soient heureuses! Bien plus, nous empruntons aux jésuites leur casuistique subtile, nous transigeons avec nos scrupules, nous en arrivons A nous persuader qu'il faut agir ainsi, que l'excellence du but justifie notre conduite! Voilà comme nous sommes, et tout cela est limpide. Il est clair qu'ici, au premier plan, se trouve Rodion Romanovitch Raskolnikoff. Ne faut-il pas assurer son bonheur, lui fournir le moyen d'achever ses études universitaires, de devenir l'associé de M. Loujine, de parvenir à la fortune, à la renommée, à la gloire, si c'est possible? Et la mère? Elle ne voit ici que son cher Rodia, son premier-né. Comment ne sacrifierait-elle pas même sa fille à ce fils, objet de ses prédilections? Cœurs tendres et injustes!
« Mais quoi ! c'est le sort de Sonetchka que vous acceptez! Sonetchka, Sonetchka Marméladoff, l'éternelle Sonetchka qui durera aussi longtemps que le monde ! Avez-vous bien mesuré toutes deux l'étendue de votre sacrifice? Savez-vous, Dounetchka, que vivre avec M. Loujine, c'est vous ravaler au niveau de Sonetchka? a Ici, il ne peut y avoir d'amour», écrit maman. Eh bien, s'il ne peut y avoir ni amour, ni estime, si, au contraire, il n'y a qu'éloignement, répulsion, dégoût, en quoi donc ce mariage diffère-t-il de la prostitution? Encore Sonetchka est-elle plus excusable, elle qui s'est vendue non pour se procurer un supplément de bien-être, mais parce qu'elle voyait la faim, la vraie faim à son logis!...
" Et si plus tard le fardeau se trouve au-dessus de vos forces, si vous regrettez ce que vous avez fait, que de douleur, que de malédictions, que de larmes secrètement versées, car vous n'êtes pas une Marfa Pétrovna! Et maman, que deviendra-t-elle alors? Maintenant déjà elle est inquiète]
tourmentée : que sera-ce quand elle verra les choses comme elles sont? Et moi?... Pourquoi donc, au fait, n'avez-vous pas pensé à moi? Je ne veux pas r'e votre sacrifice, Dounetchka, je n'en veux pas, maman Aussi longtemps que je vivrai, ce mariage n'aura pas lieu :
11 rentra tout à coup en lui-même et s'arrêta.
.< Il n'aura pas lieu? Mais que feras-tu donc pour l'empêcher? Tu opposeras ton veto? De quel droit? Que peux-tu leur promettre de ton côté pour prendre ce droit-là? Tu t'engageras à leur consacrer toute ta vie , tout ton avenir, quand tu auras fini tes études et trouvé une place? C'est le futur, cela, mais le présent? Il s'agit de faire quelque chose dès maintenant, comprends-tu? Or, pour le moment, qu'est-ce que tu fais? Tu les gruges. Tu forces l'une à emprunter sur sa pension, l'autre à demander une avance d'honoraires aux Svidiigaïloff! Sous prétexte que tu seras millionnaire plus tard, tu prétends aujourd'hui disposer souverainement de leur sort, mais peux-tu actuellement subvenir à leurs besoins? Dans dix ans tu le pourras! En attendant, ta mère se sera perdu les yeux à tricoter des fichus et peut-être à pleurer; les privations auront ruiné sa santé; et ta sœur? Allons, songe un peu aux risques qui menacent ta sœur durant ce laps de dix ans! Saisis-tu? »
11 éprouvait un acre plaisir a se poser ces poignantes questions qui, du reste, n'étaient pas nouvelles pour lui. Depuis longtemps elles le tourmentaient, le harcelaient sans relâche, exigeant impérieusement des réponses qu'il se sentait incapable de leur donner. A présent, la lettre de sa mère venait de le frapper comme d'un coup de foudre. Il comprenait que le temps des lamentations stériles était passé, qu'en ce moment il ne s'agissait plus, pour lui, de raisonner sur son impuissance, mais de faire quelque chose dans le plus bref délai. Coûte que coûte, il lui lallait prendre une résolution quelconque, ou...
5i LE CRIME ET LE CHATIMENT.
« Ou renoncer à la vie! s'écria-t-il brusquement, accepter une fois pour toutes la destinée comme e!le est, refouler en moi-même toutes mes aspirations, abdiquer définitivement le droit d'agir, de vivre t,t d'aimer!... »
Raskolnikoff se rappela soudain les paroles dites la veille par Marméladoff : « Comprenez-vous, comprenez-vous, monsieur, ce que signifient ces mots : n'avoir plus où aller?... » Tout à coup il frissonna : une pensée qu'il avait eue aussi la veille venait de se présenter de nouveau a son esprit. Ce n'était pas Je retour de cette pensée qui lui donnait le frisson. Il savait d'avance, il avait pressenti qu'elle reviendrait infailliblement, et il l'attendait. Mais cette idée n'était plus tout à fait celle de la veille, et voici en quoi consistait la différence : ce qui, il y a un mois et hier encore, n'était qu'un rêve, surgissait maintenant sous une forme nouvelle effrayante, méconnaissable. Le jeune homme avait conscience de ce changement... Des bourdonnements se produisaient dans son cerveau, et un nuage couvrait ses yeux.
Il se hâta de regarder autour de lui, cherchant quelque chose. 11 avait envie de s'asseoir, et ce qu'il cherchait, c'était un banc. 11 se trouvait alors sur le boulevard de K...A 'jent pas de distance, un banc s'offrit à sa vue. Il se mit à marcher aussi vite que possible, mais en chemin lui arriva une petite aventure qui pendant quelques minutes l'occupa exclusivement.
Tandis qu'il regardait dans la direction du banc, il aperçut une femme marchant à vingt pas devant lui. D'abord if ne fit pas plus attention à elle qu'aux différents objets qu'il avait jusqu'alors rencontrés sur sa route. Bien des fois, par exemple, il lui était arrivé de rentrer chez lui sans se rappeler aucunement le chemin qu'il avait suivi; il marchait habituellement sans rien voir. Mais la femme avait quelque chose de si bizarre à première vue que Raskolnikoff ne put s'empêcher de la remarquer. Peu à peu succéda à la surprise
une curiosité contre laquelle il essaya d'abord de lutter, mais qui devint bientôt plus forte que sa volonté. Le désir lui vint tout à coup de savoir ce qu'il y avait de si particulièrement étrange dans cette femme. Selon toute apparence, la promeneuse devait être une toute jeune fille; par cette chaleur, elle marchait tète nue, sans ombrelle et sans gants, en brandillant les bras d'une façon ridicule. Elle avait au cou un petit fichu noué de travers et portait une légère robe de soie, d'ailleurs fort singulièrement mise, à peine agrafée et déchirée par derrière à la naissance de la jupe; un lambeau détaché oscillait à droite et à gauche. Pour comble, la jeune fille, fort peu ferme sur ses jambes, festonnait de côté et d'autre. Cette rencontre finit par éveiller toute l'attention de Raskolnikoff. Il rejoignit la promeneuse au moment où celle-ci arrivait au banc; elle s'y coucha plutôt qu'elle ne s'y assit, renversa sa tète sur le dossier et ferma les yeux comme une personne brisée de fatigue. En l'examinant, il devina aussitôt qu'elle était complètement ivre. La chose paraissait si étrange qu'il se demanda même s'il ne se trompait pas. 11 avait devant lui un petit visage presque enfantin, n'accusant guère que seize ans, peut-être seulement quinze. Cette figure, encadrée de cheveux blonds, était jolie, mais échauffée et comme un peu enflée. La jeune fille semblait avoir l'esprit absent; elle avait croisé ses jambes l'une sur l'autre dans une attitude fort immodeste, et tous les indices donnaient à penser qu'elle se rendait à peine compte du lieu où elle se trouvait.
Raskolnikoff ne s'asseyait pas, ne voulait pas s'en aller et restait debout en face d'elle, sans savoir à quoi se résoudre. Il était alors plus d'une heure, et il faisait très-chaud; aussi . n'y avait-il presque personne sur ce boulevard où, en tout temps, il passe fort peu de monde. Toutefois, à quinze pas de distance, se tenait à l'écart, sur la bordure de la chaussée, un monsieur qui, évidemment, aurait bien voulu s'approcher
5fi LE CRI31& ET LE CHATIMENT.
de la jeune fille avec certaines intentions. Lui aussi, sans doute, l'avait aperçue de loin et s'était rais à la suivre; mais la présence de Raskolnikoff le gênait. 11 jetait, a la dérobée, il est vrai, des regards irrités sur ce dernier et attendait avec impatience le moment où ce va-nu-pieds lui céderait la place. Rien n'était plus clair. Ce monsieur, fort élégamment vêtu, était un homme de trente ans, gros, solide, au teint vermeil, aux lèvres roses et surmontées de fines moustaches. Raskolnikoff entra dans une violente colère; l'idée lui vint tout à coup d'insulter ce gros cocodès. Il quitta pour un instant la jeune fille et s'approcha du monsieur.
— Hé, Svidrigaïloff! qu'est-ce que vous faites là? cria-t-il en serrant les poings, tandis qu'un rire sardonique entr'ouvrait ses lèvres qui commençaient à se couvrir d'écume.
L'élégant fronça les sourcils, et sa physionomie prit un air d'élonnenient hautain.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-il d'un ton rogue.
— Cela signifie qu'il faut décamper, voilà!
— Comment oses-tu, canaille.'...
Et il leva sa cravache. Raskolnikoff, les poings fermés, s'élança sur le gros monsieur sans même songer que ce dernier aurait eu facilement raison de deux adversaires comme lui. Mais en ce moment quelqu'un par derrière saisit avec force le jeune homme. C'était un sergent de ville qui venait mettre le holà.
— Cessez, messieurs, ne vous battez pas sur la voie publique. Qu'est-ce qu'il vous faut? qui êtes-vous? demandat-il sévèrement à Raskolnikoff dont il venait de remarquer la mise sordide.
Raskolnikoff regarda avec attention celui qui lui parlait. Le sergent de ville, avec ses moustaches et ses favoris blancs, avait une figure de brave soldat; de plus, il paraissait intelligent.
— C'est justement de vous que j'ai besoin, cria le jeune homme, et il le prit par le bras.
— Je suis un ancien étudiant, je m'appelle Raskolnikoff... Vous pouvez aussi savoir cela, ajouta-t-il en s'adressant au monsieur; - vous, venez avec moi, je vais vous montrer quelque chose...
Et, tenant toujours le sergent de ville par le bras, il
l'entraîna vers le banc.
— Voilà, regardez, elle est en état complet d'ivresse, tout à l'heure elle se promenait sur le boulevard : il est difficile de deviner sa position sociale, mais elle n'a pas l'air d'une coureuse de profession. Le plus probable, c'est qu'on l'a fait boire quelque part et qu'on a abusé d'elle... elle en est à ses débuts... vous comprenez? ensuite, ivre comme elle était, on l'a jetée sur la rue. Voyez comme sa robe est déchirée, voyez comme elle est mise : la jeune fille ne s'est pas habillée elle-même, on l'a habillée, et ce sont des mains inexpérimentées, des mains d'homme qui ont fait la besogne. A présent, regardez par ici : ce beau monsieur avec qui je voulais me colleter tout à l'heure, je ne le connais pas, je le vois pour la première fois; mais il l'a remarquée, lui aussi, sur son chemin; il a vu qu'elle était ivre, qu'elle n'avait plus conscience de rien, et il voudrait profiter de son état pour l'emmener dans quelque maison de passe... C'est certain, soyez sur que je ne me trompe pas. J'ai vu moi-même comme il la reluquait, comme il la suivait; seulement je l'ai dérangé dans ses projets, et maintenant il attend que je m'en aille. Voyez, il s'est retiré un peu à l'écart, et il roule une cigarette pour se donner une contenance... Comment lui arracher cette jeune fille? Comment la faire rentrer chez elle? pensez-y un peu!
Le sergent de ville comprit immédiatement la situation et se mit à réfléchir. Il ne pouvait exister aucun doute ^ur les desseins du gros monsieur, restait la fillette. Le soldat
•r>8 LE CRIME ET LE CHATIMENT.
se pencha sur elle pour l'examiner de plus près, et une sincère compassion se montra sur son visage.
- Ah! quel malheur- dit-il en hochant la tête, -elle est encore tout à fait comme une enfant. On l'a attirée dans un piège, c'est sûr... Écoutez, mademoiselle, où demeurez-vous?
La jeune fille souleva ses paupières appesanties, regarda les deux hommes d'un air hébété et fit un geste comme pour les repousser.
Raskolnikoff fouilla dans sa poche et en retira vingt kopecks -Tenez, dit-il au sergent de ville, prenez un fiacre et
reconduisez-la chez elle. Seulement il faudrait savoir son
adresse.
- Mademoiselle, eh! mademoiselle! fit de nouveau le soldat après avoir pris l'argent, -je vais appeler un cocher et je vous ramènerai moi-même à votre domicile. Où faut-il vous conduire? Hein? Où habitez-vous?
-Ah! mon Dieu!... ils s'accrochent à moi!... murmura la jeune fille avec le même mouvement que tout à l'heure - Ah! que c'est ignoble! Quelle infamie! dit le soldat ému de pitié et d'indignation. - Voilà la difficulté i acheva Ml en s'adressant à Raskolnikoff qu'il considéra pour la seconde fois des pieds a la tête. Ce déguenillé si prompt à offrir de l'argent lui paraissait fort énigmatique.
- Vous l'avez rencontrée loin d'ici? demanda-t-il
- Je vous répète qu'elle marchait devant moi en chan celant, là, sur le boulevard. Apeine arrivée à cet endroit èl/e s'est affaissée sur le banc. '
- Ah! quelles vilaines choses il se fait maintenant dans le monde, Seigneur- Une jeunesse pareilie qui est ivre . On 1 a trompée, pour sûr ! Sa petite robe est déchirée . Ah » m1P de vice il y a aujourd'hui!... Ses parents sont peut-être des nobles ruinés... A présent, il y en a beaucoup... A la voir on la prendrait pour une demoiselle de bonne famille - Et il se pencha de nouveau vers elle.
Peut-être lui-même était-il père de jeunes filles bien élevées qu'on aurait prises aussi pour des demoiselles de bonne famille.
— L'essentiel, reprit Raskolnikoff, — c'est de ne pas la laisser tomber entre les mains de ce -drôle ! Il a évidemment un projet très-arrêté, le coquin! il est toujours là !
En prononçant ces mots , le jeune homme avait éievé la voix, et il indiquait du geste le monsieur. Celui-ci, entendant ce qu'on disait de lui, fit d'abord mine de se fâcher, mais il se ravisa et se borna à jeter sur son ennemi un regnrd méprisant. Puis, sans se presser, il s'éloigna encore de dix pas, après quoi il s'arrêta de nouveau.
— On ne la lui laissera pas prendre, répondit d'un air pensif le sous-officier. — Voilà, si elle disait où elle demeure, sans cela... Mademoiselle, eh! mademoiselle! ajouta-t-il en se courbant encore une fois vers la jeune fille.
Soudain elle ouvrit tout à fait les yeux, regarda attentivement, et une sorte de lumière parut se faire dans son esprit; elle se leva et reprit en sens inverse le chemin par où elle était venue. — Fi, les impudents, ils s'accrochent à moi! dit-elle en agitant de nouveau le bras comme pour écarter quelqu'un. Elle allait vite, mais d'uu pas toujours mal assuré. L'élégant se mit en marche derrière elle; quoiqu'il eût pris une autre allée, il ne la perdait pas de vue.
— Soyez tranquille, il ne l'aura pas, dit résolument le sergent de ville, et il partit à leur suite.
— Ah! que de vice il y a maintenant! répéta-t-il avec un soupir.
En ce moment, un revirement aussi complet que soudain s'opéra dans les dispositions de Raskolnikoff.
— Écoutez, eh! cria-t-il au sous-officier. Celai-ci se retourna.
— Laissez cela! De quoi vous mêlez-vous? Qu'il s'amuse (il montrait l'élégant). Qu'est-ce que cela vous fait?
Le soldat ne comprit rien à ce langage et regarda ébahi Raskolnikoff qui se mit à rire.
— Eh! fit le sergent de ville en agitant le bras, puis il continua à suivre le beau monsieur et la jeune fille. Probablement il prenait Raskolnikoff pour un fou ou pour quelque chose de pire encore.
» 11 a emporté mes vingt kopecks, se dit avec colère le jeune homme resté seul. — Eh bien, il se fera donner aussi de l'argent par l'autre, il lui laissera prendre la jeune fille, et ce sera fini ainsi... Quelle idée avais-je de me poser ici en bienfaiteur? Est-ce à moi de venir en aide à quelqu'un? En ai-je le droit? Que les gens se dévorent tout vifs les uns les autres, qu'est-ce que cela me fait? Et comment me suis-je permis de donner ces vingt kopecks? Est-ce qu'ils étaient à moi? »
Nonobstant ces étranges paroles, il avait le cœur trèsgros. Il s'assit sur le banc délaissé. Ses pensées étaient incohérentes. Il lui était même pénible en ce moment de penser à quoi que ce fût. Il aurait voulu s'endormir profondément, tout oublier, puis se réveiller et commencer une vie nouvelle...
a Pauvrette! dit-il en considérant le coin du banc où la jeune fille était assise tout à l'heure... Revenue à elle, elle pleurera, ensuite sa mère apprendra son aventure... d'abord elle la battra, puis elle lui donnera le fouet pour ajouter l'humiliation à la douleur, peut-être la mettra-t-elle à la porte... Et lors même qu'elle ne la chasserait, pas, une Dana Frantzovna quelconque flairera ce gibier, et voilà dès lors ma fillette se mettant à rouler çà et 1) jusqu'à ce qu'elle entre à l'hôpital, ce qui ne tardera guère (il en est toujours ainsi pour les jeunes filles obligées de faire leurs farces en cachette parce qu'elles ont des mères très-honnêtes); guérie, elle recommencera à faire la noce, puis ce sera de nouveau l'hôpital... la boisson... les cabarets... et encore toujours l'hôpital... après deux ou trois années de cette vie-là, à
dix-huit ou dix-neuf ans, elle sera impotente. Combien j'en ai vu finir ainsv qui ont commencé comme celle-ci commence! Mais bah! c'est nécessaire, dit-on; c'est un tant pour cent annuel, une prime d'assurance qui doit être payée... au diable, sans doute... pour garantir le repos des autres. Un tant pour cent! Ils ont vraiment de jolis petits mots, cela vous a une tournure scientifique qui fait bien. Quand on a dit : tant pour cent, c'est fini, il n'y a plus à s'inquiéter. Si la chose était appelée d'un autre nom, on s'en préoccuperait peut-être davantage... Et, qui sait? Dounetchka ne peut-elle pas être comprise dans le tant pour cent de l'année prochaine, sinon dans celui de cette année?...
« Mais où vais-je donc? pensa-t-il soudain. C'est étrange. J'avais pourtant un but en sortant de chez moi. A peine la lettre lue, je suis parti... Ah! oui, à présent, je me rappelle : c'était chez Razoumikhine, dans Vasili Ostroff, que je voulais me rendre. Mais pourquoi donc? Comment ai-je pu avoir l'idée de faire visite à Razoumikhine? Voilà qui est
curieux! »
Il ne se comprenait pas lui-même. Razoumikhine était un de ses anciens camarades d'Université. Chose à noter, lorsque Raskolnikoff suivait les cours de l'école de droit, il vivait fort isolé, n'allait chez aucun de ses condisciples et n'aimait pas à recevoir leur visite. Ceux-ci, du reste, ne tardèrent pas à lui rendre la pareille. Jamais il ne prenait part ni aux réunions ni aux plaisirs des étudiants. On l'estimait à cause de son ardeur au travail, mais personne ne l'aimait. Il était très-pauvre, très-fier et très- concentré en lui-même; sa vie semblait cacher quelque secret. Ses camarades trouvaient qu'il avait l'air de les regarder avec dédain, comme s'ils eussent été des enfants, ou, du moins, des êtres fort inférieurs à lui sous le rapport du savoir, des idées et du développement intellectuel.
Cependant il s'était lié avec Razoumikhine, ou, pour mieux
dire, il s'ouvrait plus volontiers à lui qu'à tout autre. Ii est vrai que la nature franche et prime-sautière de Razoumikhine appelait irrésistiblement la confiance. Ce jeune homme était extrêmement gai, expansif et bon jusqu'à la naïveté. Ceia, d'ailleurs, n'excluait pas chez lui des qualités sérieuses. Les plus intelligents de ses camarades reconnaissaient son mérite et tous l'aimaient. 11 était loin d'être bête, quoiqu'il fût parfois un peu simple. Ses cheveux noirs, son visage toujours mal rasé, sa haute taille et sa maigreur attiraient à première vue l'attention.
Mauvaise tête a ses heures, il passait pour un Hercule. Une nuit qu'il courait les rues de Pétcrsbourg en compagnie de quelques amis, il avait terrassé d'un seul coup de poing un sergent de ville dont la taille mesurait deux archines et douze verchoks '. Il pouvait se livrer aux plus grands excès de boisson, comme il savait observer, à l'occasion, la sobriété la plus stricte. S'il lui arrivait parfois de commettre d'inexcusables fredaines, en d'autres temps il se montrait d'une sagesse exemplaire. Ce qu'il y avait encore de remarquable chez Razoumikhine, c'est que le découragement n'avait point de prise sur lui, et que jamais il ne se laissait abattre par aucun revers. Il eût logé sur un toit, «nduré les pires horreurs du froid et de la faim sans se départir un instant de sa bonne humeur accoutumée. Trèspauvre, réduit à se tirer d'affaire tout seul, il trouvait moyen de gagner sa vie tant bien que mal, car c'était un garçon débrouillard, et il connaissait une foule d'endroits où il lui était toujours possible de se procurer de l'argent, en travaillant, bien entendu.
On l'avait vu passer tout un hiver sans feu,- il assurait que cela lui était plus agréable, parce qu'on dort mieux quand on a froid. En ce moment, il avait dû, lui aussi,
1 Environ im, 88.
quitter l'Université faute de ressources, mais il comptait bien reprendre ses études le plus tôt possible; aussi ne négligeait-il rien pour améliorer sa situation pécuniaire. Raskolnikoff n'avait pas été chez lui depuis quatre mois, et Razoumikhine ne connaissait même pas son adresse. Ils s'étaient rencontrés dans la rue deux mois auparavant, mais Raskolnikoff était passé aussitôt sur l'autre trottoir pour n'être pas aperçu de Razoumikhine. Celui-ci remarqua fort bien son ami, mais, ne voulant pas le gêner, il feignit de ne pas le voir.
■ En effet, il n'y a pas encore longtemps je me proposais d'aller chez Razoumikhine, je voulais le prier de me procurer soit des leçons, soit un travail quelconque... se disait Raskolnikoff, — mais maintenant en quoi peut-il m'ètre utile? Je suppose qu'il me procure des leçons, je suppose même que, se trouvant en possession de quelques korecks, il se saigne a blanc pour me fournir de quoi acheter les bottes et les vêtements décents qui sont indispensables à un répétiteur... hum... Eh bien, après? Que ferai-je avec quelques piataks '? Est-ce de cela que j'ai besoin à présent? Vraiment, je suis bien sot d'aller chez Razoumikhine... *
La question de savoir pourquoi il se rendait en ce moment chez Razoumikhine le tourmentait plus encore qu'il ne se l'avouait à lui-même; il cherchait anxieusement quelque sens sinistre pour lui dans cette démarche en apparence la plus simple du monde.
• Le pialak est une pièce de cinq kopecks, ce qui représente vingt centimes de notre monnaie.
« Est-il possible que, dans mes embarras, j'aie mis tout mon espoir en Razoumikhine? Est-ce que, vraiment, je n'attendrais mon salut que de lui? « se demandait-il avec surprise.
11 réfléchissait, se frottait le front, et, tout à coup, après qu'il se fut mis longtemps l'esprit à la torture, une idée très-étrange jaillit à l'improvisle dans son cerveau.
* Hum... oui, j'irai chez Razoumikhine, dit-il soudain du ton le plus calme, comme s'il eût pris une résolution définitive, — j'irai chez Razoumikhine à coup sur... mais pas maintenant... J'irai le voir... le lendemain, quand cela sera fini et que mes affaires auront changé de face... »
A peine avait-il prononcé ces mots qu'il fit un brusque retour sur lui-même. « Quand cela sera fini! s'écria-t-il avec un sursaut qui l'arracha du banc sur lequel il était assis, — mais est-ce que cela aura lieu? Est-ce que c'est possible? « Il quitta le banc et s'éloigna d'un pas rapide. Son premier mouvement était de retourner chez lui, mais quoi! rentrer dans cette affreuse petite chambre où il venait de passer plus d'un mois a préméditer tout celai A cette pensée, le dégoût s'empara de lui, et il se mit à marcher à l'aventure. Son tremblement nerveux avait pris un caractère fébrile; il se sentait frissonner; nonobstant 1'élévatio.n de la température, il avait froid. Presque à son insu, cédant à une sorte de nécessité intérieure, il s'efforçait de fixer son attention sur les divers objets qu'il rencontrait, pour échapper à l'obsession d'une idée troublante. Mais vainement il essayait de se distraire, à chaque instant il retombait dans sa rêverie. Quand il avait levé la tête pour promener ses regards autour de lui, il oubliait une minute après ce à quoi il venait de penser et le lieu même où il était. Ce fut ainsi que Raskolnikoff traversa tout Vasili Ostroff, déboucha sur la Pelite-Kéwa, passa le pont et arriva aux îles. La verdure et la fraîcheur réjouirent d'abord ses yeux
accoutumés à la poussière, à la chaux, aux lourds entassements de moellons. Ici plus d'étouffement, plus d'exhalaisons méphitiques, plus de cabarets. Mais bientôt ces sensations nouvelles perdirent elles-mêmes leur charme et rirent place à un agacement maladif. Parfois le jeune homme s'arrêtait devant quelque villa coquettement enchâssée au milieu d'une végétation riante; il regardait par la grille, voyait sur les terrasses et les balcons des femmes élégamment vêtues, ou des enfants qui couraient dans le jardin. Il remarquait surtout les fleurs : c'étaient elles qui attiraient le plus ses regards. De temps à autre passaient à côté de lui des cavaliers, des amazones, de superbes équipages; il les suivait d'un œil curieux et les oubliait avant qu'il eût cessé de les apercevoir.
A un moment donné, il s'arrêta et compta son argent; il se trouva posséder environ trente kopecks. « J'en ai donné viogt au sergent de ville, trois à Nastasia pour la lettre, se dit-il; par conséquent, c'est quarante-sept ou cinquante kopecks que j'ai laissés hier chez les Marméladoff. n II avait eu un motif pour vérifier l'état de ses finances; mais, un instant après, il ne se rappelait plus pourquoi il avait tiré son argent de sa poche. Ce souvenir lui revint un peu plus tard, comme il passait devant une gargote. Son estomac criait famine.
Il entra dans la gargote, avala un petit verre d'eau-de-vie et mangea quelques bouchées d'un pâté qu'il emporta pour l'achever tout en se promenant. Depuis fort longtemps il n'avait pas pris de spiritueux. Le peu d'eau-de-vie qu'il venait de boire agit immédiatement sur lui. Ses jambes s'appesantirent, et il commença à éprouver une forte envie de dormir. Il voulut retourner chez lui, mais, arrivé â Pétrovsky Ostroff, il se sentit incapable d'aller plus loin»
Quittant donc la route, il pénétra dans les taillis, se coucha sur l'herbe et s'endormit à l'instant même.
Dans l'état maladif, les songes se distinguent souvent par un relief extraordinaire et une ressemblance frappante avec la réalité. Le tableau est quelquefois monstrueux, mais la mise en scène et toute la suite de la représentation sont néanmoins si vraisemblables, les détails sont si fins et offrent, dans leur imprévu, un agencement si ingénieux que le songeur, fût-il même un artiste comme Pouchkine ou Tourguéneff, serait, à l'état de veille, incapable d'inventer aussi bien. Ces songes maladifs laissent toujours un long souvenir et affectent profondément l'organisme, déjà détraqué, de l'individu.
Raskolnikoff fit un rêve affreux. Il se revit enfant dans In petite ville qu'il habitait alors avec sa famille. 11 a sept ans, et, un jour de fête, vers le soir, il se promène extra muros, accompagné de son père. Le temps est gris, l'air est aourd, les lieux sont exactement tels que sa mémoire les lui rappelait, il retrouve même en songe plus d'un détail qui s'était effacé de son esprit. La petite ville apparaît absolument à découvert, aux environs pas même un saule blanc ; quelque part, bien loin, tout au bout de l'horizon, un petit bois forme une tache noire. A quelques pas du dernier jardin de la ville se trouve un cabaret, un grand cabaret près duquel l'enfant ne pouvait jamais passer, en se promenant avec son père, sans éprouver une impression très-désagréable et même un sentiment de frayeur. H y avait toujours là une telle foule, des gens qui braillaient, riaient, s'injuriaient, se battaient, ou chantaient d'une voix enrouée de si vilaines choses; aux environs erraient toujours des hommes ivres, et leurs figures étaient si affreuses... A leur approche, Rodion se serrait étroitement contre son père et tremblait de tout son corps. Le chemin de traverse qui longe le cabaret est toujours couvert d'une poussière noire. A trois cents pas de là, il fait un coude à droite et contourne le cimetière de la ville. Au milieu du cimetière, s'é-
lève une église de pierre surmontée d'une coupole verte, où l'enfant allait deux fois par an entendre la messe avec son père et sa mère, lorsqu'on célébrait l'office pour le repos de l'âme de sa grand'mère, morte depuis longtemps déjà et qu'il n'avait jamais connue. Dans ces occasions, ils emportaient toujours un gâteau de riz sur lequel une croix était i figurée avec des raisins secs. Il aimait cette église, ses vieilles images pour la plupart sans garnitures, et son vieux prêtre à la tête branlante. A côté de la pierre marquant la I place où reposaient les restes de la vieille femme, il y avait une petite tombe, celle du frère cadet de Rodion, enfant mort à six mois. Il ne l'avait pas connu non plus, mais on lui avait dit qu'il avait eu un petit frère; aussi, chaque fois qu'il visitait le cimetière, il faisait pieusement le signe de la croix au-dessus de la petite tombe, s'inclinait avec respect et la baisait. Voici maintenant son rêve : il suit avec son père le chemin qui conduit au cimetière; tous deux passent devant le cabaret; il tient son père par la main et jette des regards craintifs sur l'odieuse maison où semble régner une animation plus grande encore que de coutume. Il y a là force bourgeoises et paysannes endimanchées, leurs maris, et toute sorte de gens appartenant à la lie du peuple. Tous sont ivres, tous chantent des chansons. Devant le perron du cabaret stationne un de ces énormes chariots dont on se sert habituellement pour le transport des marchandises et des fûts de vin; d'ordinaire on y attelle de vigoureux chevaux aux grosses jambes, à la longue crinière, et Raskolnikoff avait toujours plaisir à contempler ces robustes bêtes traînant derrière elles les plus pesants fardeaux sans en éprouver la moindre fatigue. Mais maintenant à ce lourd chnriot était attelé un petit cheval rouan d'une maigreur lamentable, une de ces rosses auxquelles les moujiks font parfois tirer de grosses charrettes de bois ou de foin, et qu'ils accablent de coups, allant jusqu'à les fouet-
ter sur les yeux et sur le museau., quand les pauvres bêtes s'épuisent en vains efforts pour dégager le véhicule embourbé. Ce spectacle dont Raskolnikoff avait été souvent témoin lui faisait toujours venir les larmes aux yeux, et sa maman ne manquait jamais, en pareil cas, de l'éloigner de la fenêtre. Soudain se produit un grand tapage : du cabaret sortent, en criant, en chantant, en jouant de la guitare, des moujiks complètement ivres; ils ont des chemises rouges et bleues, leurs sarraus sont jetés négligemment sur leurs épaules. « Montez, montez tous! crie un homme jeune encore, au gros cou, au visage charnu et d'un rouge carotte, — je vous emmène tous, montez! » Ces paroles provoquent aussitôt des rires et des exclamations :
— Une rosse pareille faire la route!
— Il faut que tu aies perdu l'esprit, Mikolka, pour atteler cette petite jument à un pareil chariot!
— Pour sur, mes amis, la jument rouanne marche sur ses vingt ans!
— Montez, j'emmène tout le monde! crie de nouveau Mikolka qui saute le premier dans le chariot, saisit les guides et se dresse de toute sa taille sur le devant du véhicule. — Le cheval bai est parti tantôt avec Matviéi, et cette jument, mes amis, est un vrai crève-cœur pour moi; je crois queje devrais la tuer, elle ne gagne pas sa nourriture. Montez, vous dis-je ! je la ferai galoper! oh! elle galopera!
Ce disant, il prend son fouet, déjà heureux à l'idée de fouetter la jument rouanne.
— Mais montez donc, voyons! Puisqu'on vous dit qu'elle va galoper! ricane-t-on dans la foule.
— Elle n'a sans doute pas galopé depuis dix ans.
— Elle ira bon train!
— Ne la ménagez pas, mes amis, prenez chacun un fouet, préparez-vous tous!
— C'est cela ! on la fouettera!
Tous grimpent dans le chariot de Mikolka en riant et en faisant des plaisanteries. Six hommes sont déjà montés, et il reste encore de la place. Ils prennent avec eux une grosse paysanne au visage rubicond. Cette commère, vêtue d'une saraphane de coton rouge, a sur la tête une sorte de bavolet orné de verroteries; elle croque des noisettes et rit de temps à autre. Dans la foule qui entoure l'équipage on rit aussi, et, en vérité, comment ne pas rire à l'idée qu'une pareille rosse emportera au galop tout ce monde-là? Deux des gars qui sont dans le chariot prennent aussitôt des fouets pour aider Mikolka. « Allez ! . crie ce dernier. Le cheval tire de toutes ses forces, mais, bien loin de galoper, c'est à peine s'il peut avancer d'un pas; il piétine, gémit et plie le dos sous les coups que les trois fouets font pleuvoir sur lui, dru comme grêle. Les rires redoublent dans le chariot et dans la foule, mais Mikolka se fâche, et, dans sa colère, il tape de plus belle sur la jument, comme si vraiment il espérait la faire galoper.
— Laissez-moi aussi monter, mes amis, crie parmi les spectateurs un jeune homme qui brûle de se mêler a la bande joyeuse.
— Monte! répond Mikolka, — montez tous, elle emmènera tout le monde, je vais la faire marcher !
Là-dessus, il fouette, fouette, et, dans sa fureur, ne sait déjà plus avec quoi frapper sa bête.
— Papa, papa, crie l'enfant à son père, — papa, qu'est-ce qu'ils font? Papa, ils battent le pauvre petit cheval!
— Marchons, marchons! dit le père, — ce sont des ivrognes qui s'amusent, des imbéciles; viens, ne fais pas attention à eux ! — Et il veut l'emmener, mais Rodion se dégage des mains paternelles et, ne se connaissant plus, accourt auprès du cheval. Déjà le malheureux animal n'en peut plus. Il halète, après un instant d'arrêt Recommence à tirer, et peu s'en faut qu'il ne s'abatte.
— Fouettez-la jusqu'à ce que mort s'ensuive! hurleMikolka, — il n'y a plus que cela à faire. Je vais m'y mettre!
— Pour sûr tu n'es pas chrétien, loup-garou ! crie un vieillard dans la foule.
— Л-t-on jamais vu un petit cheval pareil traîner un .ourd chariot comme cela? ajoute un autre.
— Vaurien ! vocifère un troisième.
— Ce n'est pas à toi! C'est mon bien! Je fais ce que je veux. Montez encore, montez tous! 11 faut absolument qu'elle galope !...
Soudain, la voix de Mikolka est couverte par de bruyants éclats de rire : la jument accablée de coups a fini par perdre patience et, nonobstant sa faiblesse, s'est mise à ruer. L'hilarité générale gagne le vieillard lui-même. Il y a vraiment de quoi rire en effet : un cheval qui peut à peine se tenir sur ses jambes et qui rue !
Deux gars se détachent de la foide, s'arment de fouets et courent cingler l'animal, l'un à droite, l'autre à gauche.
— Fouettez-la sur le museau, sur les yeux, sur les yeux! vocifère Mikolka.
— Une chanson, mes amis! crie quelqu'un du chariot. Aussitôt toute la bande entonne une chanson grossière, un tambour de basque fait l'accompagnement. La paysanne croque des noisettes et rit.
Rodion s'est approché du cheval, il le voit fouetté sur
les yeux, oui, sur les yeux! 11 pleure. Son cœur se soulève, ses larmes coulent. Un des bourreaux lui effleure le visage avec son fouet; il ne le sent pas. Use tord les mains, pousse des cris. Il s'élance vers le vieillard à la barbe et aux cheveux blancs, qui hoche la tête et condamne tout cela. Une femme prend l'enfant par la main et veut l'emmener loin de cette scène, il se dégage et se hâte de revenir auprès de la jument. Celle-ci est à bout de forces, néanmoins elle essaye encore de ruer.
— Ah, loup-garou ! vocifère Mikolka exaspéré. Il abandonne son fouet, se baisse et ramasse dans le fond du chariot un long et lourd brancard; le tenant par un bout dans ses deux mains, il le brandit avec effort au-dessus de la jument rouanne.
— Il va l'assommer! crie-t-on autour de lui.
— Il la tuera !
— C'est mon bien! crie Mikolka, et le brancard, manié par deux bras vigoureux, tombe avec fracas sur le dos de l'animal.
— Fouettez-la, fouettez! pourquoi vous arrêtez-vous? font entendre des voix dans la foule.
De nouveau le brancard s'élève dans l'air, de nouveau il s'abat sur l'échiné de la malheureuse haridelle. Sous la violence du coup, elle faiblit, néanmoins elle prend son élan, et avec tout ce qui lui reste de force, elle tire, elle tire en divers sens, pour échapper à ce supplice, mais de tous côtés elle rencontre les six fouets de ses persécuteurs. Une troisième, une quatrième fois, Mikolka frappe sa victime avec le brancard. Il est furieux de ne pouvoir la tuer d'un seul coup.
— Elle a la vie dure ! crie-t-on dans son entourage.
— Elle n'en a certes plus pour longtemps, mes amis, si dernière heure est arrivée! observe dans la foule un amateur.
— Qu'on prenne une hache! C'est le moyen d'en finir tout de suite avec elle, suggère un troisième.
— Place! fait Mikolka; ses mains lâchent le brancard, il fouille de nouveau dans le chariot et y prend un levier de fer. Gare! crie-t-il ensuite, et il assène un violent coup de cette arme au pauvre cheval. La jument chancelle, s'affaisse, elle veut encore tirer, mais un second coup du levier l'étend sur le sol, comme si on lui avait tranché instantanément les quatre membres.
— Achevons-la ! hurle Mikolka, qui, hors de lui, saute en bas du chariot. Quelques gars rouges et avinés saisissent ce qui leur tombe sous la main — des fouets, des bâtons, le brancard, et courent au cheval expirant. Mikolka, debout h côté de la bête, la frappe sans relâche à coups de levier. La jument allonge la tête et rend le dernier soupir.
— Elle est morte! crie-t-on dans la foule.
— Mais pourquoi ne voulait-elle pas galoper?
— C'est mon bien! crie Mikolka, tenant toujours le levier dans ses mains. Ses yeux sont injectés de sang. Il semble regretter que la mort lui ait enlevé sa victime.
— Eh bien, vrai! tu n'es pas chrétien! répliquent avec indignation plusieurs des assistants.
Mais le pauvre petit garçon ne se connaît plus. Tout en criant, il se fraye un chemin à travers la foule qui entoure la jument rouanne; il prend la tête ensanglantée du cadavre et la baise, la baise sur les yeux, sur les lèvres... Puis, dans un soudain transport de colère, il serre ses petits poings et se jette sur Mikolka. En ce moment, son père, qui depuis longtemps déjà était à sa recherche, le découvre enfin et l'emmène hors de la foule,
— Allons-nous-en, allons-nous-en! lui dit-il, — rentrons à la maison !
— Papa! pourquoi ont-ils... tué... le pauvre cheval?... sanglote l'enfant; mais la respiration lui manque, et de sa gorge serrée ne sortent que des sons rauques.
— Ce sont des polissonneries de gens ivres, cela ne nous regarde pas, partons! dit le père. Rodion le presse dans ses bras, mais il a un tel fardeau sur la poitrine... 11 veut respirer, crier, et s'éveille.
Raskolnikoff se réveilla haletant, le corps moite, les cheveux trempés de sueur. 11 s'assit sous un arbre et respira longuement.
« Grâce à Dieu, ce n'est qu'un songe! se dit-il. Mais quoi?
Est-ce que je commencerais une fièvre? Un si vilain rêve me le donnerait à penser! i
Il avait les membres comme brisés; son âme était pleine d'obscurité et de confusion. Appuyant ses coudes sur ses genoux, il laissa tomber sa tète dans ses mains.
— Mon Dieu! s'écria-t-il, se peut-il, en effet, que je prenne une hache et que j'aille fracasser le crâne de cette femme!... Se peut-il que je marche dans le sang tiède et gluant, que j'aille forcer la serrure, voler, puis me cacher tremblant, ensanglanté... avec la hache... Seigneur, est-co que c'est possible?
En prononçant ces mots, il tremblait comme une feuille.
— Mais à quoi vais-je penser! continua-t-il d'un ton de profonde surprise. — Voyons, je savais bien que je n'en serais pas capable; pourquoi donc me suis-je ainsi tourmenté jusqu'à ce moment? Hier déjà, hier, quand je suis allé faire cette... répétition, hier, j'ai parfaitement compris que cela était au-dessus de mes forces. D'où vient donc que j'ai l'air de me tâter encore à présent? Hier, en descendant l'escalier, je disais moi-même que c'était ignoble, odieux, repoussant... La seule pensée d'une chose pareille me terrifiait...
— Non, je n'en aurai pas le courage, cela dépasse mes forces! Lors même que tous mes raisonnements ne laisseraient place à aucun doute, lors même que toutes les conclusions auxquelles je suis arrivé durant ce mois seraient claires comme le jour, exactes comme l'arithmétique, n'importe, je ne saurais me décider à cela ! J'en suis incapable !... Pourquoi donc, pourquoi maintenant encore...
Il se leva, regarda d'un air étonné autour de lui, comme s'il eût été surpris de se trouver là, et prit le pont T... Il était pâle, ses yeux brillaient, l'affaiblissement se manifestait dans tout son être, mais il commençait à respirer plus à l'aise. Déjà il se sentait délivré de l'affreux poids qui L 5
l'avait si longtemps oppressé, et la paix rentrait dans son âme soulagée. « Seigneur! pria-t-il, — montre-moi ma route, et je renoncerai à ce rêve maudit! »
En traversant le pont, il regardait tranquillement la rivière et le flamboyant coucher du soleil. Malgré sa faiblesse, il ne sentait même pas la fatigue. On eût dit que l'abcès qui s'était formé dans son cœur depuis un mois venait de crever subitement. A présent, il était libre ! Le charme était rompu! L'horrible maléfice avait cessé d'agir!
Plus tard, Raskolnikoff se rappela, minute par minute, l'emploi de son temps durant ces jours de crise : une circonstance, entre autres, lui revenait souvent à la pensée, et, bien qu'elle n'eût par elle-même rien de particulièrement extraordinaire, il n'y songeait jamais qu'avec une sorte d'effroi superstitieux , vu l'action décisive qu'elle avait exercée sur sa destinée.
Voici le fait qui restait toujours pour lui une énigme : comment, alors que fatigué, harassé, il aurait dû, ce semble, retourner chez lui par le chemin le plus court et le plus direct, comment l'idée lui était-elle venue de prendre par le Marché-au-Foin, où rien, absolument rien ne l'appelait? Sans doute, ce détour n'allongeait pas beaucoup sa route, mais il était parfaitement inutile. A la vérité, il lui était arrivé des dizaines de fois de regagner sa demeure sans faire attention à l'itinéraire qu'il suivait. « Mais pourquoi donc, se demandait-il toujours, pourquoi la rencontre si importante, si décisive pour moi, et en même temps si fortuite, que j'ai faite sur le Marché-au-Foin (où je n'avais aucun motif pour me rendre), pourquoi cette rencontre a-t-elle eu lieu à l'heure même, au moment précis où, étant données les dispositions dans lesquelles je me trouvais, elle devait avoir les suites les plus graves et les plus irréparables? » 11 était tenté de voir dans cette fatale coïncidence l'effet d'une prédestination.
Il était près de neuf heures quand le jeune homme arriva sur le Marché-au-Foin. Les boutiquiers fermaient leurs boutiques, les étalagistes se préparaient u retourner chez eux, et les chalands faisaient de même. Des ouvriers et des loqueteux de toute sorte grouillaient aux abords des gargotes et des cabarets qui, sur le Marché-au-Foin, occupent le rez-dechaussée de la plupart des maisons. Cette place et les péréouloks voisins étaient les lieux que Raskolnikoff fréquentait le plus volontiers, quand il sortait sans but de chez lui. Là, en effet, ses haillons n'offusquaient les regards de personne, et l'on pouvait se promener accoutré n'importe comment. Au coin du péréoulok de K..., un marchand et sa femme vendaient des articles de mercerie étalés sur deux tables.
Bien qu'ils se disposassent aussi à regagner leur demeure, ils s'étaient attardés à causer avec une de leurs connaissances qui venait de s'approcher d'eux. Cette personne était Elisabeth Ivanovna, sœur cadette d'Aléna Ivanovna, l'usurière chez qui Raskolnikoff était alié la veille mettre sa montre en gage et faire sa répétition... Depuis longtemps déjà il était renseigné sur le compte de cette Elisabeth; elle-même le connaissait un peu. C'était une grande et gauche fille de trente-cinq ans, timide, douce et presque idiote. Elle tremblait devant sa sœur, qui la traitait littéralement en esclave, la faisait travailler jour et nuit pour elle et même la battait. En ce moment, sa physionomie exprimait l'indécision, tandis que, debout, un paquet à la main, elle écoutait attentivement les propos du marchand et de sa femme. Ceux-ci lui expliquaient quelque chose et mettaient dans leurs paroles une chaleur particulière. Quand Raskolnikoff aperçut tout à coup Elisabeth, il éprouva une sensation étrange qui ressemblait à une profonde surprise, bien que cette rencontre n'ciU rien d'étonnant. — Il faut que vous soyez là pour traiter l'affaire, Elisabeth
Ivanovna, dit avec force le marchand. Venez donc demain entre six et sept heures. Ils viendront aussi de leur côté.
— Demain? fit d'une voix traînante Elisabeth, qui semblait avoir peine a se décider.
— Vous avez peur d'Aléna Ivanovna? dit vivement la marchande, qui était une gaillarde. J'aurai l'oeil sur vous, car vous êtes vraiment comme un petit enfant. Est-il possible que vous vous laissiez dominer à ce point par une personne qui n'est, après tout, que votre demi-sœur?
— Pour cette fois, ne dites rien à Aléna Ivanovna, interrompit le mari, — voilà ce que je vous conseille; venez chez nous sans en demander la permission. Il s'agit d'une affaire avantageuse. Votre sœur pourra elle-même s'en convaincre ensuite.
— Est-ce que je viendrai?
— Demain, entre six et sept heures; on viendra aussi de chez eux; il faut que vous soyez présente pour décider la «h ose.
— Et nous aurons une tasse de thé à vous offrir, ajouta la marchande.
— C'est bien, je viendrai, répondit Elisabeth toujours pensive; et lentement elle se mit en devoir de prendre congé.
Raskolnikoff avait déjà dépassé le groupe formé par ces trois personnes, et il n'en entendit pas davantage. Il avait, sans en avoir l'air, ralenti son pas, s'efiorçant de ne perdre aucun mot de cet entretien. A la surprise du premier moment avait insensiblement succédé chez lui une frayeur qui le faisait frissonner. Le hasard le plus imprévu venait de lui apprendre que demain, à sept heures précises du soir, Elisabeth, la sœur et l'unique compagne de la vieille, serait absente, et que, par conséquent, demain soir à sept heures précises, la vieille se trouverait seule chez elle.
Le jeune homme n'était plus qu'à quelques pas de son
logement. Il rentra chez lui, comme s'il avait été condamné à mort. Il ne pensa à rien et, du reste, ne pouvait pas penser : il sentit subitement dans tout son être qu'il n'avait plus ni volonté, ni libre arbitre, et que tout était définitivement décidé.
Certes, il aurait pu attendre des années entières une occasion favorable, essayer même de la faire naître, sans en trouver une aussi propice que celle qui venait d'ellemême s'offrir à lui- En tout cas, il lui aurait été difficile de savoir la veille, de science certaine, et cela sans courir le moindre risque, sans se compromettre par des questions dangereuses, — que demain, à telle heure, telle vieille femme, qu'il voulait tuer, serait toute seule chez elle.
Raskolnikoff apprit plus tard pourquoi le marchand et la marchande avaient invité Elisabeth à venir chez eus. L'affaire était fort simple. Une famille étrangère se trouvant dans la gène voulait se défaire d'effets qui consistaient surtout en vêtements et linges à l'usage des femmes. Ces gens cherchaient donc à se mettre en rapport avec une revendeuse à la toilette; or, Elisabeth exerçait es métier. Elle avait une nombreuse clientèle parce qu'elle était fort honnête et disait toujours le dernier prix : avec elle, il n'y avait pas a marchander. En général, elle parlait peu; comme nous l'avons déjà dit, elle était fort douce et fort craintive... Mais, depuis quelque temps, Raskolnikoff était devenu superstitieux, et, par la suite, quand il réfléchissait a toute cette affaire, il inclinait toujours a y voir l'action de causes étranges et mystérieuses. L'hiver dernier, un étudiant de sa
connaissance, Pokorieff, sur le point de se rendre à Kharkoff, lui avait donné, en causant, l'adresse de la vieille Aléna Ivanovna, pour le cas où il aurait besoin de faire un emprunt. 11 fut longtemps sans aller chez elle, parce que le produit de ses leçons lui permettait de vivoter. Six semaines avant les événements que nous racontons, il se ressouvint de l'adresse; il possédait deux objets sur lesquels on pouvait lui prêter quelque chose : une vieille montre en argent qui lui venait de son père, et un petit anneau d*or, orné de trois petites pierres rouges, que sa sœur lui avait donné comme souvenir au moment où ils s'étaient quittés.
Raskolmkoff se décida à porter la bague chez Aléna Ivanovna. A première vue, et avant qu'il sût rien de particulier sur son compte, cette vieille femme lui inspira une violente aversion. Après avoir reçu d'elle deux « petits billets », il entra dans un mauvais traktir qu'il rencontra sur son chemin. Là, il demanda du thé, s'assit et se mit à réfléchir Une idée étrange, encore à l'état embryonnaire dans son esprit, l'occnpait exclusivement.
A une table voisine de la sienne, un étudiant qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais vu était assis avec un officier. Les deux jeunes gens venaient de jouer au billard, et ils étaient maintenant en train de boire du thé. Tout à coup Raskolnikoff entendit l'étudiant donner à l'officier l'adresse d'Aléna Ivanovna, veuve d'un secrétaire de collège et prêteuse sur gages. Cela seul parut déjà quelque peu étrange à notre héros : on parlait d'une personne chez qui justement il s'était rendu peu d'instants auparavant. Sans doute, c'était un pur hasard, mais en ce moment il luttait contre' irne impression dont il ne pouvait triompher, et voici que, comme à point nommé, quelqu'un venait fortifier en lui cette impression; l'étudiant communiquait, en effet, à son ami divers détails sur Aléna Ivanovna.
— C'est une fameuse ressource, disait-il, il y a toujours
moyen de se procurer de l'argent chez elle. Riche comme un Juif, elle peut prêter cinq mille roubles d'un coup, et, néanmoins, elle accepte en nantissement des objets d'un rouble. Elle est une providence pour beaucoup des nôtres. Mais quelle horrible mégère!
Et il se mit a raconter qu'elle était méchante, capricieuse, qu'elle n'accordait même pas vingt-quatre heures de répit, et que tout gage non retiré au jour fixé était irrévocablement perdu pour le débiteur; elle prêtait sur un objet le quart de sa valeur et prenait cinq et même six pour cent d'intérêt par mois, etc. L'étudiant, en veine de bavardage, ajouta que cette affreuse vieille était toute petite, ce qui ne l'empêchait pas de battre a chaque instant et de tenir dans une dépendance complète sa sœur Elisabeth,, qui, elle, avait au moins deux archines huit verchoks detaille.
— Voilà encore un phénomène ! s'écria-t-il, et il se mit à
rire.
L'entretien roula ensuite sur Elisabeth. L'étudiant parlais d'elle avec un plaisir marqué et toujours en riant. L'officier écoutait son ami avec beaucoup d'intérêt, et le pria de lui envoyer celte Elisabeth pour raccommoder son linge. Raskolnikoffne perdit pas un mot de cette conversation; il apprit ainsi une foule de choses. Plus jeune qu'Aléna lvanovna, dont elle n'était que la sœur consanguine, Elisabeth avait trente-cinq ans. Elle travaillait nuit et jour pour la vieille. Outre qu'elle cumulait dans la maison l'emploi de cuisinière et celui de blanchisseuse, elle faisait des travaux de couture qu'elle vendait, allait laver des parquets au dehors, et tout ce qu'elle gagnait, elle le donnait a sa sœur. Elle n'osait accepter aucune commande, aucun travail qu'après avoir obtenu l'autorisation d'Aléna lvanovna. Celle-ci, — Elisabeth le savait, — avait déjà fait son testament, aux termes duquel sa sœur n'héritait que de son mobilier.
Désireuse d'avoir à perpétuité des prières pour le repos de son âme, la vieille avait légué toute sa fortune à un monastère du gouvernement de N Elisabeth appartenait à la classe bourgeoise, et non au tchin. C'était une fille démesurément grande et dégingandée, avec de longs pieds toujours chaussés de souliers avachis, d'ailleurs fort propre sur sa personne. Ce qui, surtout, étonnait et faisait rire l'étudiant, c'est qu'Elisabeth était continuellement enceinte...
— Mais tu prétends que c'est un monstre? observa l'officier.
— Elle est fort brune de peau, à la vérité; on dirait un soldat habillé en femme, mais, tu sais, ce n'est pas tout à fait un monstre. Il y a tant de bonté dans sa physionomie, et ses yeux ont une expression si sympathique... La preuve, c'est qu'elle plaît à beaucoup de gens. Elle est si tranquille,' si douce, si patiente, elle a un caractère tellement facile... Et puis, son sourire même est fort beau.
— Est-ce que par hasard elle le plairait? demanda en riant l'officier.
— Elle me plaît par son étrangeté. Mais quant à cette maudite v.eille, je t'assure que je la tuerais et dépouillerais sans le moindre scrupule de conscience, ajouta avec vivacité l'étudiant.
L'officier se remit à rire, mais Raskolnikoff frissonna. Les paroles qu'il entendait faisaient si étrangement écho à ses propres pensées!
— Permets, je vais te poser une question sérieuse, reprit l'étudiant de plus en plus échauffé. — Tout à l'heure, sans doute, je plaisantais, mais regarde : d'un côté, une vieille femme maladive, bête, stupide, méchante, un être qui n'est utile à personne et qui, au contraire, nuit ù tout le monde, qui ne sait pas lui-même pourquoi il vit, et qui mourra demain tfe sa шоп naturelle. Comprends-tu? comprends-tu?
— Allons, je comprends, répondit l'officier, qui, en voyant son ami s'emballer de la sortie considérait attentivement.
— Je poursuis. De l'autre côté, des forces jeunes, fraîches, qui s'étiolent, se perdent faute de soutien, et cela par milliers, et cela partout! Cent, mille œuvres utiles qu'on pourrait, les unes créer, les autres améliorer avec l'argent légué par cette vieille à un monastère! Des centaines d'existences, des milliers peut-être mises dans le bon chemin; des dizaines de familles sauvées de la misère, de la dissolution, de la ruine, du vice, des hôpitaux vénériens, — et tout cela avec l'argent de cette femme! Qu'on la tue et qu'on fasse ensuite servir sa fortune au bien de l'humanité, crois-tu que le crime, si crime il y a, ne sera pas largement compensé par des milliers de bonnes actions? Pour une seule vie — des milliers de vies arrachées à leur perte; pour une personne supprimée, cent personnes rendues à l'existence, — mais, voyons, c'est une question d'arithmétique ! Et que pèse dans les balances sociales la vie d'une vieille femme cacochyme, bête et méchante? Pas plus que la vie d'un pou ou d'une blatte; je dirai même moins, car cette vieille est une créature malfaisante, un fléau pour ses semblables. Dernièrement, dans un transport de colère, elle a mordu le doigt d'Elisabeth, et il s'en est fallu de peu qu'elle ne l'ait coupé net avec ses dents !
— Sans doute, elle est indigne de vivre, remarqua l'officier, — mais que veux-tu? la nature...
— Eh! mon ami, la nature, on la corrige, on la redresse, sans cela on resterait enseveli dans les préjugés. Sans cela il n'y aurait pas un seul grand homme. On parle du devoir, de la conscience, — je ne veux rien dire là contre, mais comment comprenons-nous ces mots-là? Attends, je vais encore te faire une question. Écoute!
— Non, maintenant c'est «à mon tour de t'interroger. Laisse-moi te demander une chose.
— Eh bien?
— Voici : tu es là à pérorer à faire de l'éloquence; mais
dis-moi seulement ceci : Tueras-tu toi-même cette vieille oui ou non? '
-Non, naturellement! Je me place ici au point de vue de la justice... Il ne s'agit pas de moi... -Eh bien, à mon avis, puisque toi-même tu ne te décides Г| Щ* la., tuer, c'est que la chose ne serait pas juste! Allons taire encore une partie!
Raskolnikoff était en proie à une agitation extraordinaire. Certes, cette conversation n'avait, en soi, rien qui dut
I étonner. Plus d'une fois lui-même avait entendu des jeunes gens échanger entre eux des idées analogues; le thème seul différait. Mais comment l'étudiant se trouvait-il exprimer précisément les pensées qui, à cette minute même, venaient de s éveiller dans le cerveau de Raskolnikoff? Et par r-uel hasard celui-ci, juste au sortir de chez la vieille, entendait- .1 parler d die? Une telle coïncidence lui parut toujours étrange. Il était écrit que cette insignifiante conversation de café aurait une influence prépondérante sur sa destinée...
Revenu du Marché-au-Foin, il'sejeta sur son divan, où H res a assis sans bougerf t|m.ant une heure cnuè^ ,
nu régnait dans la chambre; il n'avait pas de bougie, et d ailleurs 1 idée ne lui serait même pas venue d'en allumer une. Jamais il ne put se rappeler si pendant ce temps il avait pensé a quelque chose. A la fin, le frisson fiévreux de tantôt le reprit, et il songea avec satisfaction qu'il pouvait tout aussi bien se coucher sur le divan... Un sommeil de plomb ne tarda pas à s'abattre, pour ainsi dire, sur lui
II dormit beaucoup plus longtemps que de coutume et sans aire de rêves. Nastasia, qui entra chez lui le lendemain a dix
heures, eut grand'peine à le réveiller. La servante lui apportait du pain et, comme la veille, le restant de son propre thé
- H n'est pas encore levé! s'écria-t-elle avec indignation. Feut-on dormir ainsi!
Raskolnikoff se souleva avec effort. Il avait mal à la tête. Il se mit debout, fit un tour dans sa chambre, puis se laissa de nouveau tomber sur le divan.
— Encore! cria Nastasia, mais tu es donc malade' Il ne répondit pas.
— Veux-tu du thé?
— Pius tard, articula-t-il péniblement; après quoi, il ferma les yeux et se tourna du côté du mur. Nastasia, debout au-dessus de lui, le contempla pendant quelque temps
— Au fait, il est peut-être malade, dit-elle avant de se retirer.
A deux heures, elle revint avec de la soupe. Elle trouva Raskolnikoff toujours couché sur le divan. 11 n'avait pas touché au ibé. La servante se ficha et se mit à secouer violemment le locataire.
— Qu'as-tu donc à dormir ainsi? gronda-t-elle en le regardant d'un air de mépris.
Il se mit sur son séant, mais ne répondit pas un mot et resta les yeux fixés a terre.
— Es-tu malade ou ne l'cs-tu pas? demanda Nastasia. Cette seconde question n'obtint pas plus de réponse que
la première.
— Tu devrais sortir, dit-elle après un silence; le grand air te ferait du bien. Tu vas manger, n'est-ce pas?
— Plus tard, répondit-il d'une voix faible; — va-t'en! Et il la congédia du geste.
Elle resta encore un moment, le considéra avec une expression de pitié et finit par sortir.
Au bout de quelques minutes, il leva les yeux, examina longuement le thé et la soupe, et commença à manger.
11 avala trois ou quatre cuillerées sans appétit, presque machinalement. Son mal de tête s'était un peu calmé. Quand il eut terminé son léger repas, il s'étendit de nouveau sur le divan, mais il ne put se rendormir et resta immobile,
couché à plat ventre, le visage enfoncé dans l'oreiller. Sa rêverie évoquait sans cesse des tableaux bizarres; le plus souvent, il se figurait être en Afrique; il faisait partie d'une caravane arrêtée dans une oasis; des palmiers croissaient autour du campement, les chameaux se reposaient de leurs fatigues, les voyageurs étaient en train de dîner; lui-même se désaltérait dans le courant d'une claire fontaine : l'eau bleuâtre et délicieusement fraîche laissait apercevoir au fond du ruisseau des cailloux de diverses couleurs et des sables aux reflets dorés.
Tout à coup, une sonnerie d'horloge arriva distinctement à son oreille. Ce bruit le fit tressaillir. Rendu au sentiment de la réalité, il leva la tête, regarda vers la fenêtre, et, après avoir calculé l'heure qu'il pouvait être, se leva précipitamment. Ensuite, marchant sur la pointe du pied, il s'approcha de la porte, l'ouvrit tout doucement et se mit a écouter sur le carré. Son cœur battait avec violence. Mais l'escalier était parfaitement silencieux. On aurait dit que tout le monde dormait dans la maison... « Comment ai-je pu ainsi me laisser acculer au dernier moment? Depuis hier, comment n'ai-je encore rien fait, rien préparé? » se demandait-il, ne comprenant rien à une pareille négligence... Et pourtant, c'étaient peut-être six heures qui venaient de sonner.
A l'inertie et à la torpeur succéda brusquement chez lui une activité fébrile extraordinaire. Du reste, les préparatifs n'exigeaient pas beaucoup de temps. Il s'efforçait de penser à tout, de ne rien oublier; mais son cœur continuait à battre avec une telle force que sa respiration devenait difficile. D'abord, il devait faire un nœud coulant et l'adapter a son paletot; c'était l'affaire d'une minute. Il chercha dans le linge qu'il avait fourré sous l'oreiller une vieille chemise sale, d'ailleurs trop usée pour être encore mettable. Puis, au moyen de lambeaux arrachés à cette chemise, il confec-
tionna une chevilière large d'un verchok et longue de huit.
Après l'avoir pliée en double, il ôta son paletot d'été qui était fait d'une épaisse et solide étoffe de coton (c'était le seul vêtementde dessusqu'il possédât), et il se mita coudre intérieurement, sous l'aisselle gauche, les deux bouts de la chevilière. Ses mains tremblaient pendant qu'il exécutait ce travail; il l'accomplit néanmoins avec un tel succès que, quand il eut remis son paletot, aucune trace de couture n'apparut du côté extérieur. L'aiguille et le fil, il se les était procurés depuis longtemps déjà, et il n'eut qu'a les prendre dans le tiroir de sa petite table.
Quant au nœud coulant, destiné a assujettir la hache, c'était un truc fort ingénieux, dont l'idée lui était venue quinze jours auparavant. Se montrer dans la rue avec une hache à la main était impossible. D'autre part, cacher l'arme sous son paletot, c'était se condamner à avoir continuellement la main dessus, et cette attitude aurait attiré l'attention, tandis que, étant donné le nœud coulant, il lui suffisait d'y introduire le fer de la hache, et celle-ci restait suspendue sous son aisselle tout le temps de la roule, sans danger de tomber. Il pouvait même l'empêcher de ballotter : pour cela il n'avait qu'a tenir l'extrémité du manche avec sa main fourrée dans la poche de côté de son paletot. Vu l'ampleur de ce vêtement, — un vrai sac, — la manœuvre de la main à l'intérieur ne pouvait être remarquée du dehors.
Cette besogne achevée, Raskolnikoff étendit le bras sous son divan « turc » et, introduisant ses doigts dans une fente du parquet, retira de cette cachette le gage dont il avait eu soin de se munir à l'avance. A vrai dire, ce gage n'en était pas un : c'était tout bonnement une petite éclisse de bois poli, ayant à peu près la longueur et la grosseur qu'aurait pu avoir un porte-cigarette en argent. Pendant une de ses promenades, le jeune homme avait trouvé par
hasard ce morceau de bois dans une cour dépendant d'un atelier de menuiserie. Il y joignit une petite plaque de fer, mince et polie, mais de dimensions moindres, qu'il avait aussi ramassée dans la nie. Après avoir croisé l'une contre l'autre l'éclisse et la plaque de fer, il les attacha solidement ensemble à l'aide d'un fil, puis il enveloppa le tout dans un morceau de papier blanc.
Ce petit paquet, auquel il avait tâché de donner un aspect aussi élégant que possible, fut ensuite lié de telle sorte que le nœud fût assez difficile à défaire. C'était un moyen d'occuper momentanément l'attention de la vieille : pendant qu'elle s'escrimerait sur le nœud, le visiteur pourrait sabir l'instant propice. La plaque de fer avait été ajoutée pour donner plus de poids au prétendu gage, afin que, dans le premier moment du moins, l'usurière ne se doutât pas qu'on lui apportait un simple morceau de bois. Raskolnikoff venait â peine de mettre l'objet dans sa poche qu'il entendit soudain uelqu'un crier du dehors :
— Six heures sont sonnées depuis longtemps!
— Depuis longtemps! mon Dieu!
Il s'élança vers la porte, prêta l'oreille et se mit à descendre ses trente marches, sans faire plus de bruit qu'un chat. Restait le plus important : aller prendre la hache qui se trouvait dans la cuisine. Depuis longtemps il avait décidé qu'il devait se servir d'une hache. Il avait bien chez lui une sorte de sécateur, mais cet instrument ne lui inspirait aucune confiance, et surtout il se défiait de ses forces; ce fut donc sur la hache que son ehoix se porta définitivement. Notons, â ce propos, une particularité singulière : à mesure que ses résolutions prenaient un caractère déterminé, il en sentait de plus en plus l'absurdité et l'horreur. Malgré la lutte affreuse qui se livrait au dedans de lui, jamais il ne pouvait admettre un seul instant qu'il en viendrait à exécuter ses projets.
Bien plus, si toutes les questions avaient été tranchées, tous les doutes levés, toutes les difficultés aplanies, il aurait probablement renoncé sur l'heure à son dessein comme à une chose absurde, monstrueuse et impossible. Mais il restait encore une foule de points à vider, de problèmes à résoudre. Pour ce qui était de se procurer la hache, cette Diaiserie n'inquiétait nullement Raskolnikofr, car rien n'était plus facile. Le fait est que Nastasia, le soir surtout, n'était presque jamais a la maison. Elle sortait sans cesse pour aller voisiner chez des amies ou chez des boutiquiers, et les querelles que lui faisait sa maîtresse n'avaient jamais d'autre cause.
Le moment venu, il suffirait donc d'entrer tout doucement dans la cuisine et de prendre la hache, quitte à aller la remettre au même endroit une heure après (quand tout serait fini). Mais cela n'irait peut-être pas tout seul : « Supposons, se disait le jeune homme, que, dans une heure, quand je viendrai rapporter la hache, Kastasia soit rentrée. Naturellement, en ce cas, je devrai attendre pour pénétrer dans la cuisine une nouvelle sortie de la servante. Mais si, pendant ce temps-là, elle remarque l'absence de la hache, elle se mettra à la chercher, elle bougonnera, qui sait? elle jettera peut-être l'émoi dans la maison, — et voilà une circonstance qui sera relevée contre moi ou, du moins, qui pourra l'être! "
Toutefois, ce n'étaient encore là que des détails, auxquels Une voulait pas penser; d'ailleurs, il n'en avait pas le temps. 11 songeait au principal, décidé à ne s'occuper de l'accessoire que quand il aurait lui-même pris son parti sur le fond. Cette dernière condition, la plus essentielle de toutes, lui semblait décidément irréalisable. Ainsi, il ne pouvait s'imaginer qu'à un moment donné il cesserait de penser, se lèverait et — irait là carrément... Même dans sa récente répétition (c'est-à-dire dans la visite qu'il avait faite à la
vieille pour ta ter définitivement le terrain), il s'en était fallu de beaucoup qu'il eut répète sérieusement. Acteur sans conviction, il n'avait pu soutenir son rôle et s'était enfui indigné contre lui-même.
Pourtant, au point de vue moral, Raskolnikoff avait lieu de considérer la question comme résolue. Sa casuistique, aiguisée comme un rasoir, avait tranché toutes les objections, mais, n'en rencontrant plus dans son esprit, il s'efforçait d'en trouver au dehors. On eût dit qu'entraîné par une puissance aveugle, irrésistible, surhumaine, il cherchait désespérément un point fixe auquel il put se raccrocher. Les incidents si imprévus de la veille agissaient sur lui d'une façon presque absolument automatique. Tel un homme qui a laissé prendre le pan de son habit dans une roue d'engrenage est bientôt saisi lui-même parla machine.
La première question qui l'occupait, et à laquelle, du reste, il avait songé bien des fois, était celle-ci : Pourquoi presque tous les crimes sont-ils si facilement découverts, et pourquoi retrouve-t-on si aisément les traces de presque tous les coupables?
11 arriva peu a peu à diverses conclusions curieuses. Selon lui, la principale raison du fait était moins dans l'impossibilité matérielle de cacher le crime que dans la personnalité même du criminel : presque toujours ce dernier se trouvait éprouver, au moment du crime, une diminution de la volonté et de l'entendement; c'est pourquoi il se conduisait avec une étourderie enfantine, une légèreté phénoménale, alors même que la circonspection et la prudence lui étaient le plus nécessaires.
Raskolnikoff assimilait cette éclipse du jugement et cette défaillance de la volonté à une affection morbide qui se développait par degrés, atteignait son maximum d'intensité peu avant la perpétration du crime, subsistait sous la même forme au moment du crime et encore quelque temps
après (plus ou moins longtemps suivant les individus), pour cesser ensuite, comme cessent toutes les maladies. Un point à éclaircir était celui de savoir si la maladie détermine le crime ou si le crime lui-même, en vertu de sa nature propre, n'est pas toujours accompagné de quelque phénomène morbide; mais le jeune homme ne se sentait pas encore capable de résoudre cette question.
En raisonnant de la sorte, il se persuada que lui, personnellement, il était à l'abri de semblables bouleversements moraux, qu'il conserverait la plénitude de son intelligence et de sa volonté pendant toute la durée de son entreprise, par cette seule raison que son entreprise « n'était pas un crime »... Nous ne rapporterons pas la série des arguments qui l'avr.'ent conduit à cette dernière conclusion. Bornonsnous a dire que, dans ses préoccupations, le côté pratique, les difficultés purement matérielles d'exécution restaient tout à fait à l'arrière-plan. * Que je conserve seulement ma présence d'esprit, ma force de volonté, et, quand le moment d'agir sera venu, je triompherai de tous les obstacles .. » Mais il ne se mettait pas à l'œuvre. Moins que jamais il croyait a la persistance finale de ses résolutions, et, quand l'heure sonna, il se réveilla comme d'un rêve.
11 n'était pas encore au bas de l'escalier qu'une circonstance fort insignifiante vint le dérouter. Arrivé sur le palier où habitait sa logeuse, il trouva grande ouverte, comme toujours, la porte de la cuisine et jeta discrètement un coup d'œil dans cette pièce : en l'absence de Nastasia, la logeuse elle-même n'était-elle pas là, et, si elle n'y était pas, avaitelle bien fermé la porte de sa chambre? Ne pouvait-elle pas le voir de chez elle, lo s u'il entrerait pour prendre la hache? Voila ce dont il voulait s'assurer. Mais quelle ne fut pas sa stupeur en constatant que cette fois Nastasia était dans sa cuisine! Qui plus est, elle était occupée : elle tirait du linge d'un panier et retendait sur des со .des. A l'appa-
rition clu jeune homme, la servante, interrompant son travail, se tourna vers lui et le regarda jusqu'à ce qu'il se fût éloigné.
11 détourna les yeux et passa sans avoir l'air de rien remarquer. Mais c'était une affaire finie; il n'avait point de hache! Cette déconvenue lui porta un coup terrible.
« Et où avais-je pris, pensait-il en descendant les dernières marches de l'escalier, où avais-je pris que juste a ce moment-là Nastasia serait infailliblement sortie? Comment m'étais-je mis cela dans la tête? s
Il était écrasé, comme anéanti. Dans son dépit, il éprouvait un besoin de se moquer de lui-même. Une colère sauvage bouillonnait dans tout son être.
II s'arrêta indécis sous la porte cochère. Aller dans la rue, sortir sans but, pour la frime, il n'en avait pas la moindre envie, mais il lui était encore plus désagréable de remonter chez lui. t Dire que j'ai perdu pour toujours une si belle occasion! » grommelait-il, debout en face de l'obscure loge du dvornik, laquelle était ouverte aussi.
Tout à coup, il tressaillit. Dans la loge, à deux pas de Qaskolnikoff, quelque chose brillait sous un banc à gauche... Le jeune homme regarda autour de lui, — personne. 11 s'approcha tout doucement de la loge, descendit deux petites marches et appela d'une voix faible le dvornik. « Allons, il n'est pas chez lui! Du reste, il ne doit pas être allé loin, puisqu'il a laissé sa porte ouverte. » Prompt comme l'éclair, il s'élança vers la hache (c'en était une) et la tira de dessous le banc où elle reposait entre deux bûches. Ensuite, il passa l'arme dans le nœud coulant, fourra ses mains dans ses poches et sortit de la loge. Personne ne le remarqua! « Ce n'est pas l'intelligence qui m'a aidé ici, c'est le diable! » pcnsa-t-il avec un sourire étrange. L'heureuse chance qui venait de lui échoir contribua puissamment a l'encourager. Une fois dans la rue, il marcha tranquillement, gravement,
sans se hâter, de peur d'éveiller des soupçons. U ne regardait guère les passants, il s'efforçait même de ne fixer les yeux sur personne et d'attirer le moins possible l'attention. Soudain il repensa à son chapeau, « Mon Dieu! avant-hier j'avais de l'argent, j'aurais si bien pu acheter une casquette! » Une imprécation jaillit du fond de son âme.
Un coup d'oeil jeté par hasard dans une boutique où il y avait une horloge adossée au mur lui apprit qu'il était déjà sept heures dix. Le temps pressait, et pourtant il lui fallait faire un détour, car il ne voulait pas être vu arrivant de ce côté â la maison.
Naguère, lorsqu'il essayait de se représenter par avance la situation qui était maintenant la sienne, il se figurait parfois qu'il serait très-effrayé. A présent, contrairement à son attente, il n'avait pas peur du tout. Des pensées étrangères à. son entreprise occupaient son esprit, mais ce n'était jamais pour longtemps. Tandis qu'il passait devant le jardin Ioussoupoff, il se disait qu'on ferait bien d'établir sur toutes les places publiques des fontaines monumentales pour rafraîchir l'atmosphère. Puis, par une série de transitions insensibles, il en vint à songer que si le Jardin d'Été prenait toute l'étendue du Champ de Mars et allait même se rejoindre au jardin du palais Michel, Pétersbourg y trouverait force profit et agrément...
с C'est ainsi sans doute que les gens conduits au supplice arrêtent leur pensée sur tous les objets qu'ils rencontre; t en chemin. » Cette idée lui vint â l'esprit, mais il se hâta r!j la chasser... Cependant, il approche : voici la maison, voici la grand'porte. Soudain il entend une horloge sonner un seul coup, a Comment! est-ce qu'il serait sept heures et demie? C'est impossible; elle avance certainement! »
Cette fois encore, le hasard servit à souhait Raskolnikoff. Comme par un fait exprès, au moment même où il arrivait devant la maison, une énorme charrette de foin entrait par
la porte cochère, dont elle occupait presque toute la largeur. Le jeune homme put donc franchir le seuil sans être vu, en se glissant dans l'étroit passage resté libre entre la charrette et le mur.
Quand il fut dans la cour, il prit vivement à droite. De l'autre côté de la charrette, des gens se disputaient : il les entendait crier. Mais nul ne le remarqua, et il ne rencontra personne. Plusieurs des fenêtres qui donnaient sur cette immense cour carrée étaient alors ouvertes; cependant il ne leva pas la tête, — il n'en avait pas la force. Son premier mouvement fut de gagner l'escalier de la vieille, lequel se trouvait à droite.
Reprenant haleine et tenant la main appuyée sur son cœur pour en comprimer les battements, il se mit en devoir de gravir les marches, non sans s'être assuré que sa hache était bien assujettie par le nœud coulant. A chaque minute, il prêtait l'oreille. Mais l'escalier était complètement désert, toutes les portes étaient fermées; il ne rencontra pas une âme. Au second étage, il est vrai, un logement inhabité était ouvert, et des peintres y travaillaient. Ceux-ci, du reste, ne virent pas Raskolnikoff. Il s'arrêta un instant, réfléchit et continua son ascension. « Sans doute mieux vaudrait qu'ils ne fussent pas là, mais... au-dessus d'eux il y a encore deux étages. »
Voici le quatrième étage, voici la porte d'Aléna Ivanovna; le logement d'en face est inoccupé. Au troisième, l'appartement situé juste au-dessous de celui de la vieille est vide aussi, selon toute apparence : la carte de visite qui était clouée sur la porte n'y est plus, les locataires sont partis!... Raskolnikoff étouffait. Il eut une seconde d'hésitation : « Ne ferais-je pas mieux de m'en aller? » Mais, sans répondre a cette question, il se mit aux écoutes : aucun bruit ne venait de chez l'usurière. Dans l'escalier, même silence. Après avoir longuement prêté l'oreille, le jeune homme jeta un dernier
•égard autour de lui et tâta de nouveau sa hache. « Ne suisje point trop pftle? pensa-t-il,- n'ai-je pas l'air trop agité? Elle est défiante... Si j'attendais encore un peu... pour laisser à mon émotion le temps de se calmer?... »
Mais loin de s'atténuer, les pulsations de son cœur devenaient'de plus en plus violentes... Il n'y put tenir davantage, et avançant lentement la main vers le cordon de la sonnette, il le tira à lui. Au bout d'une demi-minute, il sonna de nouveau, cette fois un peu plus fort.
Pas de réponse. Carillonner comme un sourd eût été inutile, maladroit même. A coup sûr, la vieille était chez elle; mais, naturellement soupçonneuse, elle devait l'être d'autant plus en ce moment qu'elle se trouvait seule. Raskolnikoff connaissait en partie les habitudes d'Aléna Ivanovna. Et derechef, il appliqua son oreille contre la porte. La circonstance avait-elle développé chez lui une acuité particulière de sensation (ce qui, en général, est difficile à admettre), ou bien, en effet, le bruit étaiî-il aisément perceptible?
Quoi qu'il en soit, son ouïe distingua soudain qu'une rnam se posait avec précaution sur le bouton de la serrure et qu'une robe frôlait la porte. Quelqu'un, à l'intérieur, se livrait exactement au même manège que lui sur le palier. Quelqu'un, debout près de la serrure, écoutait en sefforçant de dissimuler sa présence, et probablement aussi avait l'oreille
collée contre la porte.
Ke voulant pas avoir l'air de se cacher, le jeune homme fit exprès de remuer quelque peu bruyamment et de grommeler assez haut; puis il sonna pour la troisième fois, mais doucement, posément, sans que son coup de sonnette trahît la moindre impatience. Celte minute laissa à Raskolnikoff un souvenir ineffaçable. Quand, plus tard, il y songeait, jamais il ne parvenait à comprendre comment il avait pu déployer tant de ruse, alors surtout que l'émotion le trou-
blait au point de lui ôterpar instants la possession de ses facultés intellectuelles et physiques... Au bout d'un moment, il entendit qu'on tirait le verrou.
Comme lors de sa précédente visite, Raskolnikoff vit la porte s'entre-bâiller tout doucement et, par l'étroite ouverture, deux yeux brillants se fixer sur lui avec une expression de défiance. Alors le sang-froid l'abandonna, et il commit une faute qui aurait pu tout gâter.
Craignant qu'Aléna Ivanovna n'eût peur de se trouver seule avec un visiteur dont l'aspect devait être peu rassurant, il saisit la porte et la tira à lui, pour que la vieille ne s'avisât point de la refermer. L'usurière ne l'essaya pas, mais elle ne lâcha pas non plus le bouton de la serrure, si bien qu'elle faillit être projetée de l'antichambre sur le carré, lorsque Raskolnikoff tira la porte à lui. Comme elle restait debout sur le seuil et s'obstinait à ne point lui livrer passage, il marcha droit sur elle. Effrayée, elle fit un saut en arrière, voulut parler, mais ne put prononcer un mot, et regarda le jeune homme en ouvrant ses yeux tout grands.
— Bonjour, Aléna Ivanovna, commença-t-il du ton le plus dégagé qu'il put prendre, mais vainement il affectait l'insouciance, sa voix était entrecoupée et tremblante; —je vous apporte... un objet... mais entrons... pour en juger, il faut le voir à la lumière... Et, sans attendre qu'on l'invitât à entrer, il pénétra dans la chambre. La vieille le rejoignit vivement, sa langue s'était dénouée.
— Seigneur! Mais que voulez-vous?... Qui êtes-vous? Qu'est-ce qu'il vous faut?
— Voyons, Aléna Ivanovna, vous me connaissez bien... Raskolnikoff... Tenez, je vous apporte le gage dont je vous ai parlé l'autre jour... Et il lui tendit l'objet.
Aléna Ivanovna allait l'examiner, quand soudain elle se ravisa et, relevant les yeux, attacha un regard perçant, irrité et soupçonneux sur le visiteur qui s'était introduit chez elle avec si peu de cérémonie. Elle le considéra ainsi durant une minute. Raskolnikoff crut même apercevoir une sorte de moquerie dans les yeux de la vieille, comme si déjà elle eût tout deviné. Il sentait qu'il perdait contenance, qu'il avait presque peur, et que si cette inquisition muette se prolongeait encore pendant une demi-minute, il allait sans doute prendre la fuite.
— Qu'avez-vous donc à me regarder ainsi, comme si vous ne me reconnaissiez pas? dit-il tout a coup, se fâchant à son tour. Si vous voulez de cet objet, prenez-le; si vous n'en voulez pas, c'est bien, je m'adresserai ailleurs-, il est inutile de me faire perdre mon temps.
Ces paroles lui échappèrent sans qu'il les eût aucunement préméditées.
Le langage résolu du visiteur fit une excellente impression
sur la vieille.
— Mais pourquoi donc ètes-vous si pressé, batuchka? Qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle en regardant le cage
— Un porte-cigarette en argent : je vous l'ai dit la fois passée.
Elle tendit la main.
— Que vous êtes pale! Vos mains trembhni! Vous êtes malade, batuchka?
— J'ai la fièvre, répondit-il d'une voix saccadée. Comment pourrait-on ne pas être pale... <iuand on n'a pas de quoi manger? acheva-t-il non sa s pei ie. Ses forces l'abandonnaient de nouveau. Mais la réponse paraissait viaisjJiLlaJe ; la vieille prit le gage.
— Qu'est-ce que c'est? interrogea-t-elle pour la seconde fois; et, tout en soupesant le gage, elle regarda encore fixement son interlocuteur.
— Un objet... un porte-cigarette... en argent... voyez.
— Tiens, mais on ne dirait pas que c'est en argent!... Oh! comme cela est ficelé!
Tandis qu'Aléna Ivanovna s'efforçait de défaire le petit paquet, elle s'était approchée de la lumière (toutes ses fenêtres étaient fermées, malgré l'étouffante chaleur); dans cette position, elle tournait le dos à Raskolnikofr, et durant quelques secondes elle ne s'occupa plus du tout de lui. Le jeune homme déboutonna son paletot et dégagea la hache du nœud coulant, mais sans la retirer encore tout ù fait; il se borna à la tenir de la main droite sous son vêtement. Une terrible faiblesse envahissait ses membres; lui-même sentait que d'instant en instant ils s'engourdissaient davantage. Il craignait que ses doigts ne laissassent échapper la hache... tout à coup la tête commença à lui tourner.
— Mais qu'est-ce qu'il a donc fourré la dedans? s'écria avec colère Aléna Ivanovna, et elle fit un mouvement dans la direction de Raskolnikoff.
11 n'y avait plus un instant à perdre. Il retira la hache de dessous son paletot, I'éleva en l'air en la tenant des deux mains et, par un geste mou, presque machinalement, car il n'avait plus de forces, la laissa retomber sur la tête de la vieille. Toutefois, à peine eut-il frappé que l'énergie physique lui revint.
Aléna Ivanovna, selon son habitude, avait la tête nue. Ses cheveux grisonnants, clair-semés, et, comme toujours, gras d'huile, étaient rassemblés en une mince tresse, dite queue de rat, fixée sur la nuque par un morceau de peigne de corne. Le coup atteignit juste le sinciput, ce à quoi contribua la petite taille de la victime. Elle poussa a peine un faible cri et soudain s'affaissa sur le parquet; toutefois elle eut
encore la force de lever les deux bras vers sa tète. Dans l'une de ses mains elle tenait toujours le « gage » . Alors Raskolnikoff, dont le bras avait retrouvé toute sa vigueur, asséna deux nouveaux coups de hache sur le sinciput de l'usurière. Le sang jaillit à flots, et le corps s'abattit lourdement par terre. Au moment de la chute, le jeune homme s'était reculé ; sitôt qu'il eut vu la vieille gisant sur le plancher, il se pencha vers son visage; elle était morte. Les yeux grands ouverts semblaient vouloir sortir de leurs orbites, les convulsions de l'agonie avaient donné à toute la figure une expression grimaçante.
Le meurtrier déposa la hache sur le parquet et, séance tenante, se mit en devoir de fouiller le cadavre, en prenant les précautions les plus méticuleuses pour éviter les taches de sang; il se souvenait d'avoir vu, la dernière fois, Aléna lvanovna chercher ses clefs dans la poche droite de sa robe. H avait la pleine possession de son intelligence; il n'éprouvait ni étourdissements, ni vertiges, mais ses mains continuaient à trembler. Plus tard, il se rappela qu'il avait été très-prudent, très-attentif, qu'il avait appliqué tous ses soins à ne passe salir... Les clefs ne furent pas longues à trouver; comme l'autre jour, elles étaient toutes réunies ensemble par un anneau d'acier.
Après s'en être emparé, Raskolnikoff passa aussitôt dans la chambre à coucher. Cette pièce était fort petite; on y voyait d'un côté une grande vitrine remplie d'images pieuses, de l'autre un grand lit très-propre avec une courte-pointe en soie doublée d'ouate et faite de pièces rapportées. Au troisième panneau était adossée une commode. Chose étrange : à peine le jeune homme eut-il entrepris d'ouvrir ce meuble, à peine eut-il commencé a se servir des clefs, qu'une sorte de frisson parcourut tout son corps. L'idée lui revint tout à coup de renoncer à sa besogne et de s'en aller, mais cette velléité ne dura qu'un instant : il était trop tard pour s'en aller. I. 6
Il souriait même d'avoir pu songer à cela quand, soudain, il fut pris d'une inquiétude terrible : si, par hasard, la vieille n'était pas encore morte, si elle reprenait ses sens? Laissant là les clefs et la commode, il courut vivement auprès du corps, saisit la hache et s'apprêta à en porter un nouveau coup à sa victime, mais l'arme déjà levée ne s'abattit point : il n'y avait pas à douter qu'Aléna Ivanovna fût morte. En se penchant de nouveau vers elle pour l'examiner de plus près, Raskolnikoff constata que le crâne était fracassé. Une mare de sang s'était formée sur le parquet. Remarquant tout à coup un cordon au cou de la vieille, le jeune homme le tira violemment, mais le cordon ensanglanté était solide et ne se rompit point.
L'assassin essaya alors de l'enlever en le faisant glisser le long du corps. 11 ne fut pas plus heureux dans celte seconde tentative, le cordon rencontra un obstacle et se refusa à glisser, impatienté, Raskolnikoff brandit la hache, prêt à en frapper le cadavre pour trancher du même coup ce maudit lacet; toutefois, il ne put se résoudre à procéder avec cette brutalité. Enfin, après deux minutes d'efforts, qui lui rougirent les mains, il parvint à couper le cordon avec le tranchant de la hache, sans entamer le corps de la morte. Ainsi ■qu'il l'avait supposé, c'était une bourse que la vieille portait au cou. 11 y avait encore, suspendues au cordon, une petite médaille émaillée et deux croix, l'une en bois de cyprès, l'autre en cuivre. La bourse crasseuse, — un petit sac en peau de chamois, — était absolument bondée. Raskolnikoff la mit dans sa poche sans s'assurer du contenu; il jeta les croix sur la poitrine de la vieille, et, prenant celte fois la hache avec lui, il rentra en toute hâte dans la chambre à coucher.
Son impatience était extrême, il saisit les clefs et se remit à la besogne. Mais ses tentatives pour ouvrir la commode restaient infructueuses, ce qu'il fallait attribuer moins encore .au tremblement de ses mains qu'à ses méprises continuelles;
il voyait, par exemple, que telle clef n'allait pas à la serrure, et il s'obstinait cependant à l'y faire entrer. Tout à coup il se rappela une conjecture qu'il avait déjà faite lors de sa précédente visite : cette grosse clef à panneton dentelé, qui figurait avec les petites autour du cercle d'acier, devait être celle non de la commode, mais de quelque caisse où la vieille avait peut-être serré toutes ses valeurs. Sans plus s'occuper de la commode, il chercha aussitôt sous le lit, sachant que les vieilles femmes ont coutume de cacher leur trésor en cet endroit.
Effectivement, là se trouvait un coffre long d'un peu plus d'une archine et couvert en maroquin rouge. La clef dentelée allait parfaitement à la serrure. Quand Raskolnikoff eut ouvert cette caisse, il aperçut, posée sur un drap blanc, une pelisse en peau de lièvre à garniture rouge; sous la fourrure il y avait une robe de soie, puis un châle; le fond ne semblait guère contenir que des chiffons. Le jeune homme commença par essuyer sur la garniture rouge ses mains ensanglantées. « Sur du rouge le bang se verra moins, s Puis il se ravisa tout à coup : « Seigneur, est-ce que je deviens fou? » pensa-t-il avec effroi.
Mais à peine avait-il louché à ces hardes que de dessous la fourrure glissa une montre en or. 11 se mit à retourner de fond en comble le contenu du coffre. Parmi les chiffons se trouvaient des objets en or, qui tous, probablement, avaient été déposés comme gages entre les mains de l'usurière, — des bracelets, des chaînes, des pendants d'oreilles, des épingles de cravate, etc. Les uns étaient renfermés dans des écrins, les autres noués avec une faveur dans un fragment ce journal plié en deux.
Raskolnikoff n'hésita pas, il fit main basse sur ces bijoux dont il remplit les poches de son pantalon et de son paletot, sans ouvrir les écrins ni défaire les paquets; mais il fut bientôt interrompu dans sa besogne...
Des pas se faisaient entendre dans la chambre où gisait la vieille. Il s'arrêta, glacé de terreur. Cependant, le bruit ayant cessé de se produire, il croyait déjà avoir été dupe d'une hallucination de l'ouïe, quand soudain il perçut distinctement un léger cri ou plutôt un sorte de gémissement faible et entrecoupé. Au bout d'une ou deux minutes, tout retomba dans un silence de mort. Raskolnikoff s'était assis par terre près du coffre et attendait, respirant à peine. Tout à coup il bondit, saisit la hache et s'élança hors de la chambre à coucher.
Au milieu de la chambre, Elisabeth, un grand paquet dans les mains, contemplait d'un œil effaré le cadavre de sa sœur; pâle comme un linge, elle semblait n'avoir pas la force de crier. A la brusque apparition du meurtrier, elle se mit à trembler de tous ses membres, et des frissons parcoururent son visage : elle essaya de lever le bras, d'ouvrir la bouche, mais elle ne proféra aucun cri, et, reculant lentement, le regard toujours attaché sur Raskolnikoff, elle alla se blottir dans un coin. La pauvre femme opéra cette retraite toujours sans crier, comme si le souffle eût manqué à sa poitrine. Le jeune homme s'élança sur elle, la hache haute : les lèvres de la malheureuse prirent l'expression plaintive qu'on remarque chez les tout petits enfants quand ils commencent à avoir peur de quelque chose, regardent fixement l'objet qui les effraye et sont sur le point de crier.
L'épouvante avait si complètement hébété cette infortunée Elisabeth que, menacée par la hache, elle ne songea même pas a garantir son visage en portant ses mains devant sa tête par ce geste machinal que suggère en pareil cas l'instinct de conservation. Elle souleva a peine son bras gauche et l'élendit lentement dans la direction de l'assassin, comme pour écarter ce dernier. Le fer de la hache pénétra dans le crâne, lendit toute la partie supérieure du front et
atteignit presque le sinciput. Elisabeth tomba roide morte. Ne sachant plus ce qu'il faisait, Raskolnikoff prit le paquet que la victime tenait à la main, puis il l'abandonna et courut à l'antichambre.
Il était de plus en plus terrifié, surtout depuis ce second meurtre qui n'avait été nullement prémédité par lui. Il avait hâte de s'esquiver; si alors il avait été en état de se rendre mieux compte des choses, s'il avait seulement pu calculer toutes les difficultés de sa position, la voir aussi désespérée, aussi laide, aussi absurde qu'elle l'était, comprendre combien il lui restait encore d'obstacles à surmonter, peut-être même de crimes â commettre pour s'arracher de cette maison et rentrer chez lui, il aurait trèsvraisemblablement renoncé à la lutte et fût allé sur-le-champ se dénoncer; ce n'est même pas la pusillanimité qui l'y aurait poussé, mais l'horreur de ce qu'il avait fait. Cette impression allait se fortifiant de minute en minute. Pour rien au monde il n'aurait voulu à présent s'approcher de la caisse, ni même rentrer dans l'appartement.
Cependant peu à peu son esprit se laissa distraire par d'autres pensées, et il tomba dans une sorte de rêverie; par moments l'assassin semblait s'oublier ou plutôt oublier le principal pour s'attacher à des niaiseries. Du reste, un regard jeté dans la cuisine lui ayant fait découvrir sur un banc un seau à demi rempli d'eau, il eut l'idée de laver ses mains et sa hache. Le sang rendait ses mains gluantes. Après avoir plongé dans l'eau le tranchant de la hache, il prit un petit morceau de savon qui se trouvait sur l'appui de la fenêtre et commença à faire ses ablutions. Quand il se fut lavé les mains, il se mit en devoir de nettoyer le fer de son arme; ensuite, il passa trois minutes à savonner le bois qui avait aussi reçu des éclaboussures de sang.
Puis il essuya le tout avec un linge qui séchait sur une ■corde tendue à travers la cuisine. Cette besogue terminée, il
s'approcha de la fenêtre pour se livrer à un examen attentif et prolongé de la hache. Les traces accusatrices avaient disparu, mais le bois était encore humide, Raskolnikoff cacha soigneusement l'arme sous son paletot en la remettant dans le nœud coulant; après quoi, il fit une inspection minutieuse de ses vêtements, autant du moins que le lui permit la faible lumière qui éclairait la cuisine. A première vue, le pantalon et le pardessus n'offraient rien de suspect, mais il y avait des taches sur les bottes. Il les enleva à l'aide d'un chiffon trempé dans l'eau.
Cependant ces précautions ne le rassuraient qu'à demi, car il savait qu'il y voyait mal et qu'il pouvait fort bien n'avoir pas remarqué certaines souillures. Il restait irrésolu au milieu de la chambre, en proie à une pensée sombre, angoissante : la pensée qu'il devenait fou, qu'en ce moment il était hors d'état de prendre une détermination et de veiller à sa sûreté, que sa manière d'agir n'était peut-être pas celle qu'il eût fallu dans la circonstance présente... « Mon Dieu! Je dois m'en aller, m'en aller au plus vite! » murmura-t-il, et il s'élança dans l'antichambre où l'attendait la pire terreur qu'il eût encore éprouvée.
Il demeura immobile, n'osant en croire ses yeux : la porte du logement, la porte extérieure qui donnait accès sur le carré, celle-là même où il avait sonné tantôt et par laquelle il était entré, il la trouva ouverte: jusqu'à ce moment, elle était restée entre-bâillée; par précaution, peut-être, la vieille ne l'avait pas refermée; on n'avait ni donné un tour de clef, ni tiré le verrou! Mais, mon Dieu! il avait bien vu ensuite Elisabeth! Comment donc ne s'était-il pas douté qu'elle s était introduite par la porte? Elle ne pouvait pas. avoir pénétré dans le logement en traversant la muraille. 11 ferma la porte et la verrouilla.
— Mais non, ce n'est pas encore cela! Il faut partir y partir...
U tira le verrou et, après avoir ouvert la porte, se mit aux écoutes sur l'escalier.
11 prêta longtemps l'oreille. En bas, probablement sous la porte cochère. deux voix bruyantes échangeaient des injures. iQuest-ceque c'est que ces gens-là? » Il attendit patiemment. Enfin les vociférations cessèrent de se faire entendre : les deux braillards étaient partis chacun de son côté Déjà le jeune homme allait sortir quand, à l'étage au dessous, une porte s'ouvrit avec fracas sur l'escalier et quelqu'un se mit à descendre en fredonnant un air. . Qu estce qu'ils ont donc tous à faire tant de bruit? - pensa-t-il, et refermant de nouveau la porte sur lui, il attendit encore. Finalement le silence se rétablit; mais au moment ou Raskolnikoff s'apprêtait à descendre, son oreille perçut tout à coup un nouveau bruit.
C'étaient des pas encore fort éloignés qui résonnaient sur les premières marches de l'escalier; toutefois, il n'eut pas plus tôt commencé à les entendre qu'il devina immédiatement la vérité • on se rendait sans aucun doute ici, au quatrième étage chez la vieille. D'où lui venait ce pressentiment? Qu y avait-il de particulièrement significatif dans le bruit de ces pas'' Us étaient lourds, réguliers et plutôt lents que pressés. Voici qu'il est déjà arrivé au premier étage, il monte encore... On l'entend de mieux en mieux... Il souffle comme un asthmatique en gravissant les marches... Eh! il est en train de gagner le troisième étage... Ici!
Et Raskolnikolf eut soudain la sensation d'une paralys.c générale comme il arrive dans un cauchemar où vous vous croyez poursuivi par des ennemis : ils sont sur le point de vous atteindre, ils vont vous tuer, et vous restez cloué sur place incapable de mouvoir un membre.
L'étranger commençait à monter l'escalier du quatrième étage. Raskolnikoff, que l'épouvante avait jusqu'alors tenu immobile sur le carré, put enfin secouer sa torpeur et rentra
en toute hâte dans l'appartement, dont il ferma la porte sur lui. Ensuite il tira le verrou, en ayant soin de faire le moins de bruit possible. L'instinct plus que le raisonnement le guida en cette circonstance. Quand il eut tout fini, il se blottit contre la porte, où il resta aux écoutes, osant a'peine respirer. Déjà le visiteur était sur le palier. II n'y avait entre les deux hommes que l'épaisseur de la porte. L'inconnu se trouvait vis-à-vis de Raskolnikofr dans la situation où ce dernier s'était trouvé tantôt vis-à-vis de la vieille.
Le visiteur respira à plusieurs reprises avec effort. « Il doit être gros et grand », pensa le jeune homme en serrant dans sa main le manche de sa hache. Tout cela ressemblait à un songe. Le visiteur donna un fort coup de sonnette.
Aussitôt il crut s'apercevoir qu'un certain mouvement se produisait dans la chambre. Pendant quelques secondes il écouta attentivement, puis il sonna de nouveau, attendit encore un peu, et soudain, pris d'impatience, se mit à tirer de toutes ses forces le bouton de la porte. Raskolnikoff contemplait avec effroi le verrou qui tremblait dans le crampon, et il s'attendait à l'en voir sortir d'un instant à l'autre, tant étaient violentes les secousses imprimées à la porte. 11 eut l'idée de retenir le verrou avec la main, mais V/ютте aurait pu se douter de la chose. La lête commençait derechef à lui tourner. « Je vais me perdre! » se dit-il; toutefois il recouvra subitement sa présence d'esprit lorsque l'inconnu rompit le silence.
— Est-ce qu'elles dorment, ou quelqu'un les a-t-il étranglées? Trois fois maudites créatures! grondait d'une voix de basse le visiteur. — Eh.» Aléna Ivanovna, vieille sorcière! Elisabeth Ivanovna, beauté indescriptible .'ouvrez! Oh! les maudites! est-ce qu'elles dorment?
Exaspéré, il sonna dix fois de suite et le plus fort qu'il put. «ans doute cet homme avait ses habitudes dans la maison et y faisait la loi.
Au même moment, des pas légers et rapides retentirent sur l'escalier. C'était encore quelqu'un qui montait au quatrième étage. Raskolnikoff ne s'aperçut pas d'abord de l'arrivée du nouveau venu.
— Est-il possible qu'il n'y ait personne? fit celui-ci d'une voix sonore et gaie en s'adressant au premier visiteur qui continuait à tirer la sonnette. — Bonjour, Koch!
« A en juger par la voix, ce doit être un tout jeune bomme » , pensa subitement Raskolnikoff.
— Le diable le sait, peu s'en est fallu que je n'aie brisé la serrure, répondit Koch. — Mais vous, comment me connaissez-vous?
— Cette question! Avant-hier, à Gambrinus, je vous ai gagné trois parties de suite au billard.
— A-a-ah!...
— Ainsi, elles n'y sont pas? C'est étrange. Je dirai même que c'est bête. Où la vieille serait-elle allée? j'ai à lui parler.
— Et moi aussi, batuchka, j'ai à lui parler.
— Eh bien, que faire? Alors, il n'y a plus qu'à s'en retourner. E-eh! moi qui étais venu pour lui emprunter de l'argent! s'écria le jeune homme.
— Sans doute, il ne reste plus qu'à s'en aller; mais, en ce cas, pourquoi donner un rendez-vous? Elle-même, la sorcière, m'avait indiqué cette heure-ci. C'est qu'il y a une jolie trotte d'ici chez moi. Et où diable a-t-elle pu courir ainsi? Je n'y comprends rien. Elle ne bouge pas de toute l'année, la sorcière; elle moisit sur place, ses jambes sont malades, et voilà que tout d'un coup elle prend la clef des champs!
— Si nous questionnions le dvornik?
— Pourquoi?
— Pour savoir où elle est allée et quand elle reviendra.
— Hum... diable... questionner... Mais elle ne va jamais nulle part... Et il tira encore une fois à lui le bouton de la serrure. — Diable, il n'y a rien à faire, il faut s'en aller!
— Attendez! cria tout à coup le jeune homme, — regardez : voyez-vous comme la porte résiste quand on tire?
— Eh bien?
— Cela prouve qu'elle est fermée non à la clef, mais au verrou! Entendez-vous comme il résonne?
— Eh bien?
— Mais comment donc ne comprenez-vous pas? C'est la preuve que l'une d'elles est à la maison. Si toutes deux étaient sorties, elles auraient fermé la porte en dehors, â la clef, et n'auraient pas tiré le verrou intérieurement. Tenez, entendez-vous le bruit qu'il fait? Or, pour s'enfermer au verrou, il faut être chez soi, comprenez-vous? Donc elles sont chez elles, seulement elles n'ouvrent pas!
— Bah! mais oui, au fait! s'écria Koch étonné. — Ainsi elles sont là !
Et il se mit à ébranler furieusement la porte.
— Attendez! reprit le jeune homme, — ne tirez pas comme cela. Il y a ici quelque chose de louche... Vous avez sonné, vous avez tiré de toutes vos forces sur la porte, — elles n'ouvrent pas; donc, ou toutes deux sont évanouies, eu...
— Quoi?
— Voici ce qu'il y a à faire : faisons monter le dvornik pour qu'il les réveille lui-même.
— C'est une idée!
Tous deux se mirent en devoir de descendre.
— Attendez ! Restez ici; moi, j'irai chercher le dvornik.
— Pourquoi rester?
— Mais qui sait ce qui peut arriver?
— Soit...
— Voyez-vous, je me prépare à être juge d'instruction! Il y a ici quelque chose qui n'est pas clair, cela est évident, é-vi-dent! fit avec chaleur le jeune homme, et il descendit quatre à quatre les marches de l'escalier.
Resté seul, Koch sonna encore une fois, mais doucement; puis il se mit, d'un air songeur, à tourmenter le bouton de la serrure, faisant aller et venir le pêne, pour bien se convaincre que la porte n'était fermée qu'au verrou. Ensuite, soufflant comme un homme poussif, il se baissa pour regarder par le trou de la serrure, mais en dedans la clef y avait été mise, de sorte qu'on ne pouvait rien voir.
Debout, de l'autre côté de la porte, Raskolnikoff tenait la hache dans ses mains.
11 était comme en délire et s'apprêtait a livrer bataille aux deux hommes quand ils pénétreraient dans l'appartement. Plus d'une fois, en les entendant cogner et se concerter entre eux, il eut l'idée d'en finir tout de suite et de les interpeller à travers la porte. Par moments, il éprouvait une envie de les injurier, de les narguer, en attendant qu'ils fissent invasion dans le local. « Plus tôt ce sera fini, mieux cela vaudra ! « pensait-il de temps en temps.
— Quel diable pourtant!...
Le temps se passait, personne ne venait. Koch commença à perdre patience.
— Quel diable!... vociféra-t-il de nouveau, et, ennuyé d'attendre, il abandonna sa faction pour aller en bas retrouver le jeune homme. Peu à peu, le bruit de ses bottes qui résonnaient lourdement sur l'escalier cessa de se faire entendre.
— Seigneur! Que faire?
Raskolnikoff tira le verrou et entre-bâilla la porte. Rassuré par le silence qui régnait dans la maison, et, d'ailieurs, presque hors d'état de réfléchir en ce moment, il sortit., ferma derrière lui la porte du mieux qu'il put et enfila l'escalier.
Il avait déjà descendu plusieurs marches quand soudaii un grand bruit se produisit au-dessous de lui; où se fourrer? 11 n'y avait moyen de se cacher nulle part. I! remonta ел touu hâte.
— Eh! liéchi, diable! arrête!
Celui qui poussait ces cris venait de faire irruption d'un logement situé à l'un des étages inférieurs, et il descendait l'escalier de toute la vitesse de ses jambes en vociférant à tue-tête :
— Mitka! Mitka! Mitka! Mitka! Mitka! Que le diable enlève le fou!
L'éloignement ne permit pas d'en entendre davantage; l'homme qui proférait ces exclamations était déjà loin de la maison. Le silence se rétablit; mais à peine cette alarme avait-elle pris fin qu'une autre lui succéda : plusieurs individus qui s'entretenaient ensemble à haute voix montaient tumultueusement l'escalier. Ils étaient trois ou quatre. Raskolnikoff distingua la voix sonore du jeune homme. « Ce sont eux ! »
N'espérant plus leur échapper, il alla carrément à leur rencontre : » Advienne que pourra! se dit-il : s'ils m'arrêtent, c'est fini; s'ils me laissent passer, c'est fini encore : ils se souviendront de m'avoir croisé dans l'escalier. » Ils allaient le joindre, un étage seulement le séparait d'eux — et tout d'un coup voilà le salut! A quelques marches de lui, à droite, un appartement était vide et grand ouvert, ce même logement du second étage où travaillaient des peintres, mais, comme par un fait exprès, ils venaient de le quitter.
C'étaient sans doute eux qui tout à l'heure étaient partis en poussant ces cris. On voyait que la peinture des parquets était toute fraîche, au milieu de la chambre les ouvriers avaient laissé leurs ustensiles ■• un cuveau, un tesson avec de la couleur et une grosse brosse. En un clin d'oeil, Raskolnikoff se glissa dans le logement inoccupé et se dissimula de son mieux contre le mur. Il était temps : déjà ses persécuteurs arrivaient sur le palier, mais ils ne s'y arrêtèrent pas et montèrent au quatrième étage en causant bruyamment. Après avoir attendu qu'ils se fussent un peu éloignés,
il sortit sur la pointe du pied et descendit précipitamment.
Personne dans l'escalier! Personne non plus sous la porte cochère! Il franchit lestement le seuil et, une fois dans la rue, prit à gauche.
Il savait très-bien, il savait parfaitement que ceux qui le cherchaient étaient en ce moment dans le logis de la vieille et s'étonnaient de trouver ouverte la porte qui tantôt était fermée. « Us sont en train de considérer le cadavre, pensaitil; sans doute il ne leur faudra pas plus d'une minute pour deviner que le meurtrier a réussi à se dissimuler à leui s regards pendant qu'ils montaient l'escalier; peut-être même soupçonneront-ils qu'il se tenait caché dans le logement vide du second étage, alors qu'eux se rendaient au quatrième, i Mais, tout en se faisant ces réflexions, il n'osait hâter sa marche, quoiqu'il eût encore cent pas à faire avant d'arriver au premier coin de rue. « Si je me glissais sous une porte cochère, dans quelque rue écartée, et que j'attendisse là pendant un moment? Non, mauvais! Si j'allais jeter ma hache quelque part? Si je prenais une voiture? Mauvais! mauvais! s
Enfin, un péréoulok s'offrit à lui; il s'y engagea plus mort que vif. Là, il était à moitié sauvé, et il le comprenait : en cet endroit, les soupçons ne pouvaient guère se porter sur lui; d'autre part, il lui était plus facile de se dérober à l'attention au milieu des passants. Mais toutes ces angoisses l'avaient tellement affaibli qu'il se tenait difficilement sur ses jambes. De grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son visage; il avait le cou tout moite. «Je crois que tu as ton compte! » lui cria, comme il débouchait sur le canal, quelqu'un qui le prenait pour un homme ivre.
Il n'avait plus sa tète à lui; plus il allait, plus ses idées
s'obscurcissaient. Toutefois, quand il arriva sur le quai, il
s'effraya d'y voir si peu de monde, et, craignant qu'on ne le
remarquât dans un lieu si solitaire, il regagna le péréoulok,
Bien qu'il eût à peine la force de marcher, il ne laissa pas de faire un long détour pour retourner chez lui.
Lorsqu'il franchit le seuil de sa demeure, il n'avait pas encore pleinement recouvré sa présence d'esprit; du moins la pensée delà hache ne lui revint que quand il était déjà sur l'escalier. Cependant la question qu'il avait à résoudre était des plus sérieuses : il s'agissait de reporter la hache où il l'avait prise, et de faire cela sans attirer aucunement l'attention. Plus capable de raisonner sa situation, il aurait assurément compris qu'au lieu de remettre l'arme à son ancienne place il eut peut-être beaucoup mieux valu s'en débarrasser en la jetant dans la cour de quelque maison étrangère.
Néanmoins, tout réussit à souhait. La porte de la loge était fermée, mais non à la clef; donc, selon toute apparence, le dvornik était chez lui. Mais Raskolnikoff avait si bien perdu toute faculté de combiner un plan quelconque, qu'il alla droit a la loge et l'ouvrit. Si le dvornik lui avait .'demandé : « Que voulez-vous? » peut-être lui eùt-il tout bonnement tendu la hache. Mais, comme la première fois, le dvornik était absent, ce qui donna toute facilité au jeune homme pour replacer la hache sous le banc, à l'endroit où il l'avait trouvée.
Ensuite il monta l'escalier et arriva jusqu'à sa chambre sans rencontrer personne; la porte du logement de la propriétaire était fermée. Rentré chez lui, il se jeta tout habillé sur son divan. Il ne dormit pas, mais il resta dans une sorte d'inconscience. Si quelqu'un était alors entré dans son logis, il se fut brusquement levé en criant. Sa tête fourmillait d'idées à peine distinctes : il avait beau faire, il ne pouvait en suivre aucune.. о