‹ Le crime et le chatimentChapitre 2 sur 4 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Raskolnikoff resta ainsi couché pendant fort longtemps. Parfois il semblait, sortir de ce demi-sommeil, et alors il remarquait que la nuit était déjà avancée; mais l'idée de se lever ne lui venait pas à l'esprit. Enfin, il s'aperçut que le jour commençait à poindre. Étendu à la renverse sur le divan, il n'avait pas encore secoué l'espèce de léthargie qui s'était abattue sur lui. Des cris terribles, désespérés, montant de la rue, arrivèrent à ses oreilles; c'étaient, du reste, ceux que chaque nuit, vers deux heures, il entendait sous sa fenêtre. Cette fois, le bruit le réveilla. — « Ah! voilà déjà les ivrognes qui sortent des cabarets », pensa-t-il, — « il est deux heures » , et ii eut un brusque sursaut comme si quelqu'un l'avait arraché de dessus le divan. — » Comment! il est déjà deux heures! • 11 s'assit sur le divan et soudain se rappela tout!

Dans le premier moment, il crut qu'il allait devenir fou. 11 éprouvait une terrible sensation de froid, mais ce froid provenait aussi de la fièvre qui l'avait saisi pendant son sommeil. Maintenant il grelottait à un tel point que ses

dents claquaient presque les unes contre les autres. Il ouvrit la porte et se mit à écouter : dans la maison tout dormait. 11 promena un regard étonné sur sa personne et autour de sa chambre : comment, la veille, en rentrant chez lui, avaitil oublié de fermer sa porte au crochet? Comment avait-il pu se jeter sur son divan, non-seulement sans se déshabiller, mais même sans ôter son chapeau ? Ce dernier avait roulé par terre et se trouvait sur le parquet à côté de l'oreiller. — « Si quelqu'un entrait ici, que penserait-il? Que je suis ivre, mais... »

11 courut à la fenêtre. H faisait assez clair, le jeune homme s'examina des pieds à la tète pour voir s'il n'y avait pas de taches sur ses vêtements. Mais il n'y avait pas lieu de se fier à une inspection ainsi faite : toujours frissonnant, il se déshabilla et visita de nouveau ses habits, en regardant partout avec le plus grand soin. Pour surcroît de précaution,, il recommença cet examen trois fois de suite. Il ne découvrit rien, sauf quelques gouttes de sang coagulé sur le bas du pantalon, dont les bords étaient frangés de déchirures. Il prit un grand couteau pliant et coupa les franges. Tout à coup, il se rappela que la bourse et les objets qu'il avait pris dans le coffre de la vieille étaient toujours dans ses poches! 11 n'avait pas encore pensé à les en retirer et à les cacher quelque part! Il n'y avait même pas songé tout à l'heure, tandis qu'il examinait ses vêtements! Cela était-il possible?

En un clin d'oeil, il vida ses poches et en déposa le contenu sur la table. Puis, après avoir retourné ses poches pour bien s'assurer qu'il n'y restait plus rien, il porta le tout dans un coin de la chambre. En cet endroit, la tapisserie délabrée se détachait du mur; ce fut là, sous le papier, qu'il fourra les bijoux et la bourse, * Са y est! ni vu, ni connu! » pensa-t-il avec joie en se relevant à demi et en regardant d'un air hébété dans l'angle où la tapisserie

déchirée bâillait plus fort que jamais. Soudain, la frayeur agita tous ses membres : — к Mon Dieu ! murmura-t-il avec désespoir, — qu'est-ce que j'ai? Est-ce que cela est caché? Est-ce ainsi qu'on cache quelque chose? »

A la vérité, ce butin n'était pas celui qu'il avait espéré, il ne comptait s'approprier que l'argent de la vieille; aussi la nécessité de cacher ces bijoux le prenait-elle au dépourvu.

a Mais maintenant, maintenant ai-je lieu de me réjouir? pensait-il. Est-ce ainsi qu'on cache quelque chose? Vraiment, la raison m'abandonne! »

Épuisé, il s'assit sur le divan, et aussitôt un violent frisson secoua de nouveau tous ses membres. Machinalement il tira à lui un vieux paletot d'hiver, tout en loques, qui se trouvait sur une chaise, et il s'en couvrit. Un sommeil mêlé de délire le saisit incontinent. Il perdit conscience de luimême.

Cinq minutes après, il s'éveillait encore en sursaut, et son premier mouvement était de se pencher avec angoisse sur ses vêtements. « Comment ai-je pu me rendormir alors que rien n'est fait! Car je n'ai rien fait, le nœud coulant est toujours à la place où je l'ai cousu! Je n'avais pas pensé à cela! Une pareille pièce de conviction!» 11 arracha h chevilière et la réduisit aussitôt en petits morceaux qu'il fourra sous l'oreiller avec son linge. — « Ces chiffons de toile ne peuvent en aucun cas éveiller des soupçons, à ce qu'il me semble, du moins, a ce qu'il me semble », répétait-il debout au milieu de la chambre, et, avec une attention que l'ef.'ort rendait douloureuse, il regardait tout autour de lui, cherchant à s'assurer qu'il n'avait plus rien oublié.

Il souffrait cruellement de cette conviction que tout, même la mémoire, même la plus élémentaire prudence l'abandonnait.

a Quoi! est-ce que déji le châtiment commencerait? Voili! voilà! en effet! •»

Effectivement, les franges qu'il avait coupées au bas de son pantalon traînaient encore sur le plancher, au milieu de la chambre, exposées a la vue du premier venu. — « Mais ou ai-je donc la tête? я s'écria-t-il comme anéanti.

Alors une idée étrange lui vint à l'esprit : il pensa que ses vêtements étaient peut-être tout ensanglantés, et que l'affaiblissement de ses facultés l'avait seul empêché d'apercevoir les taches... Tout à coup il se rappela qu'il y avait aussi du sang sur la bourse. « Bah! alors il doit y avoir également du sang dans ma poche, car la bourse était encore humide quand je l'y ai mise! » Aussitôt il retourna sa poche, et, en effet, il trouva des taches sur la doublure. « La raison ne m'a donc pas encore quitté tout à fait; je n'ai donc pas perdu la mémoire et la réflexion, puisque j'ai fait de moi-même cette remarque! * pensa-t-il triomphant, tandis qu'un soupir de satisfaction sortait du fond de sa poitrine; «j'ai simplement eu une minute de fièvre qui m'a enlevé l'usage de mou intelligence. »

Sur ce, il arracha toute la doublure de la poche gauche du pantalon. En ce moment, un rayon de soleil éclaira sa botte gauche : sur la pointe il lui sembla apercevoir des indices révélateurs. Il ôta sa botte : « En effet, ce sont des indices! Tout le bout de ma botte est teint de sang. » Sans doute il avait alors posé imprudemment son pied dans cette mare... « Mais que faire maintenant de cela? Comment me débarrasser de cette botte, de ces franges, de cette doublure? »

Il restait debout au milieu de la chambre, tenant à la main toutes ces pièces de conviction si accablantes pour lui.

« Si je les jetais dans le poêle? Mais c'est dans le poêle qu'on cherchera tout d'abord. Si je les brûlais? Et avec quoi les brûler? Je n'ai même pas d'allumettes. Non, il vaut mieux aller jeter tout cela quelque part. Le mieux est d'aller

jeter tout cela! » répétait-il en se rasseyant sur le divan, — « et tout de suite, à l'instant, sans une minute de retard!... * Mais, au lieu d'exécuter cette résolution, il laissa retomber sa tête sur l'oreiller; le frisson le reprit, et, transi de froid, il s'enveloppa de nouveau dans son manteau. Pendant longtemps, pendant plusieurs heures, cette idée se présenta presque sans cesse à son esprit : * Il faut au plus tôt jeter cela quelque part ! » A diverses reprises il s'agita sur le divan, voulut se lever et n'y put réussir. A la fin, des coups violents frappés à sa porte le tirèrent de sa torpeur. C'était Nastasia qui cognait ainsi.

— Ouvre donc, si tu n'es pas mort! criait la servante; — il dort tout le temps! 11 roupille comme un chien, durant des journées entières! C'est, d'ailleurs, un vrai chien! Ouvre, te dit-on. Il est dix heures passées.

— Mais il n'est peut-être pas chez lui ! fit une voix d'homme. «Bah! c'est la voix du dvornik... Qu'est-ce qu'il veut? » Il tressaillit et s'assit sur le divan. Son cœur battait à lui

faire mal.

— Et qui donc aurait fermé la porte au crochet? répliqua Nastasia. — Monsieur s'est enfermé! Il se prend sans doute pour une pièce rare, et il a peur qu'on ne l'emporte! Ouvre donc, éveille-toi !

« Qu'est-ce qu'ils veulent? Pourquoi le dvornik est-il monté? Tout est découvert. Faut-il résister ou bien ouvrir? Peste soit d'eux... »

Il se leva à demi, se pencha en avant et défit le crochet. Sa chambre était si petite qu'il pouvait ouvrir la porte sans quitter le divan.

Il aperçut devant lui Nastasia et le dvornik.

La servante considéra Raskolnikoff d'un air étrange. Le jeune homme regarda avec une audace désespérée le dvornik qui, silencieusement, lui tendit un papier gris, plié en deux et cacheté de cire grossière.

— C'est une assignation, cela vient du commissariat, ditil ensuite.

— De quel commissariat?

— Du commissariat de police, naturellement. On sait bien duquel il s'agit.

— Je suis appelé devant la police!... Pourquoi?...

— Comment puis-je le savoir? On vous y appelle, allez-y. Il examina attentivement le locataire, puis regarda autour

de lui et se prépara à se retirer.

— Tu as l'air d'aller encore plus mal? observa Nastasia, qui ne quittait pas des yeux Raskolnikoff. A ces mots, le dvornik retourna la tète. — Depuis hier, il a la fièvre, ajouta-t-elle.

Il ne répondait pas et tenait toujours le pli dans ses mains sans le décacheter.

— Mais reste couché, poursuivit la servante prise de pilié en voyant qu'il s'apprêtait à se lever. Tu es malade; eh bien, n'y va pas. 11 n'y a rien qui presse. Qu'est-ce que tu as dans les mains?

Le jeune homme regarda : il tenait dans sa main droite les franges de son pantalon, sa bottine et la doublure de la poche qu'il avait arrachée. 11 avait dormi avec cela. Plus tard, cherchant à s'expliquer le fait, il se rappela qu'il s'était à demi réveillé dans un transport fiévreux, et qu'après avoir étreint fortement tous ces objets dans sa main, il s'était rendormi sans desserrer les doigts. ' — Il a ramassé des loques, et il dort avec comme si c'était un trésor... En achevant ces mots, Nastasia se tordit, prise du rire nerveux et maladif qui lui était habituel. Raskolnikoff cacha précipitamment sous son manteau tout ce qu'il avait dans les mains et attacha un regard pénétrant sur la servante. Quoiqu'il fût alors fort peu en état de réfléchir, il sentait qu'on ne s'adresse pas ainsi à un homme quand on vient pour l'arrêter; — « mais... la police? »

— Tu boiras bien du thé? Veux-tu que je t'eu apporte? Il ел reste...

— Non... je vais y aller, j'y vais tout de suite, balbutiat-il.

— Mais sauras-tu seulement descendre l'escalier?

— Je vais y aller...

— Comme tu voudras.

Elle sortit sur les pas du dvornik. Aussitôt il alla examiner au jour la pointe de la bottine et les franges : — « Il y a des taches, mais elles ne sont pas très-visibles : la boue et le frottement ont fait disparaître la couleur. Quelqu'un qui ne saurait pas déjà la chose n'y verrait rien. Par conséquent, Kastasia, de l'endroit où elle était, n'a rien pu remarquer, grâce à Dieu! ■» Alors, d'une main tremblante, il décacheta le pli et en commença la lecture; il lut longtemps et à la fin comprit. C'était une assignation rédigée dans la forme ordinaire : le commissaire de police du quartier invitait Raskolnikoff à se présenter à son bureau aujourd'hui à neuf heures et demie.

« Mais quand donc cela est-il arrivé? Personnellement, je n'ai rien à démêler avec la police ! Et pourquoi justement aujourd'hui? » se demandait-il, en proie à une douloureuse anxiété, t Seigneur, que cela finisse le plus tôt possible! » Au moment où il allait s'agenouiller pour prier, il se mita rire, — non de la prière, mais de lui-même. Il commença à s'habiller vivement. — « Je me perds, eh bien, tant pis, cela m'est égal! Je vais mettre cette botte!... Après tout, grâce à la poussière de la route, les traces se verront de moins en moins, s Mais à peine l'eut-il à son pied que, pris de crainte et de dégoût, il la retira soudain.

Ensuite, réfléchissant qu'il n'avait pas d'autre botte, il la remit avec un nouveau rire. — * Tout cela est conditionnel, tout cela est relatif, il y a là, tout au plus, des présomptions et rien d'autre »; cette idée, à laquelle il se raccrochait sans

fi? LE CRIME ET LE CHATIMENT,

conviction, ne l'empêchait pas de trembler de tout son corps. , Allons, voilà que je suis chaussé; j'ai fini par y arriver! » A l'instant même son hilarité fit place à l'abattement. — « Non, c'est au-dessus de mes forces... » pensa-t-il. Ses jambes fléchissaient. — « C'est de peur », songeait-il intérieurement.

La chaleur lui donnait la migraine. — <• C'est un piège! Ils ont eu recours à la ruse pour m'attirer là, et, quand j'y serai, ils démasqueront subitement leurs batteries », continuait-il a part soi, en approchant de l'escalier. — « Le pire, c'est que je suis comme en démence... je puis lâcher quelque sottise... »

Sur l'escalier, il songea que les objets dérobés chez la vieille se trouvaient bien mal cachés sous la tapisserie. — a Peut-être me mandent-ils exprès pour pouvoir faire une perquisition ici en mon. absence », pensa-t-i!. Mais il était si désespéré, il acceptait sa perle avec un tel cynisme, si l'on peut ainsi parler, que cette appréhension l'arrêta à peine une minute.

« Pourvu seulement que cela soit vite fini!... » Arrivé au coin de la rue qu'il avait prise la veille, il jeta furtivement un regard inquiet dans la direction de la maison... Mais à l'instant même il détourna les yeux.

«■ S'ils m'interrogent, j'avouerai peut-être », se dit-il comme il approchait du bureau de police.

Le commissariat avait été transféré depuis peu au quatrième étage d'une maison située à un quart de verste de sa demeure. Avant que la police se fût installée dans ce nouveau local, le jeune homme avait eu une fois affaire à elle; mais c'était pour une chose sans importance, et il y avait fort longtemps de cela. En pénétrant sous la porte cochère, il aperçut à droite un escalier que descendait un moujik, tenant un livre Л la main : « Ce doit être un dvornik; par conséquent, c'est là que se trouve le bureau, » Et il monta

à tout hasard. Il ne voulait demander aucun renseignement à personne.

a J'entrerai, je me mettrai à genoux et je raconterai tout... », pensait-il, tandis qu'il montait au quatrième étage.

L'escalier était étroit, roide et tout ruisselant d'eaux sales. Aux quatre étages, les cuisines de tous les appartements donnaient sur cet escalier, et elles étaient ouvertes presque toute la journée. Aussi était-on suffoqué par la chaleur; on voyait monter et descendre des dvorniks avec leurs livrets sous le bras, des agents de police et divers individus des deux sexes ayant affaire au commissariat. La porte du bureau était aussi toute grande ouverte.

Raskolnikoff entra et s'arrêta dans l'antichambre, où attendaient des mouijks. Là, comme dans l'escalier, il faisait une chaleur étouffante; de plus, le local, fraîchement peint, exhalait une odeur d'huile qui donnait la nausée. Après avoir attendu un moment, le visiteur se décida à passer dans la pièce suivante. C'était une enfilade de chambres petites et basses. Le jeune homme était de plus en plus inpatient de savoir à quoi s'en tenir. Personne ne faisait attention à lui. Dans la seconde chambre travaillaient des scribes à peine un peu mieux vêtus qu'il ne l'était. Tous ces gens avaient un air assez étrange. 11 s'adressa à l'un d'eux.

— Qu'est-ce qu'il te faut?

Il montra la citation envoyée par le commissariat.

— Vous êtes étudiant? demanda le scribe, après avoir jeté les yeux sur le papier.

— Oui, ancien étudiant.

L'employé examina son interlocuteur, du reste sans aucune curiosité. C'était un homme aux cheveux ébouriffés qui paraissait dominé par une idée fixe.

a De celui-là il n'y a rien à apprendre, parce que tout lui est égal ч, se dit Raskolnikoff.

— Adressez-vous là, au chef de la chancellerie, reprit le scribe en indiquant du doigt la dernière pièce.

Raskolnikoff y entra. Cette chambre (la quatrième) était étroite et regorgeait de monde. Ici se trouvaient des gens vêtus un peu plus proprement que ceux qu'il venait de voir. Parmi les visiteurs, il y avait deux dames. L'une d'elles était en deuil. Sa mise dénotait la pauvreté. Assise en face du chef de la chancellerie, elle écrivait quelque chose sous la dictée de ce fonctionnaire.

L'autre dame avait des formes très-opulentes, un visage très-rouge et une toilette des plus luxueuses; elle portait, notamment, sur la poitrine une broche de dimensions extraordinaires; cette personne se tenait debout, un peu à l'écart, dans une attitude expectante. Raskolnikoff remit son papier au chef de la chancellerie. Celui-ci y jeta un rapide coup d'œil, dit : « Attendez un peu * , et reprit le cours de sa dictée à la dame en deuil.

Le jeune homme respira plus librement, « Sans doute, ce n'est pas pour cela qu'on m'a appelé! » Peu à peu, il reprenait courage, du moins il tâchait autant que possible de se remonter le moral.

» La moindre sottise, la plus petite imprudence suffit pour me trahir! Hum... c'est dommage qu'il n'y ait pas d'air ici, ajouta-t-il, on étouffe... La tête me tourne plus que jamais... et l'esprit fait de même... »

Il sentait un malaise terrible dans tout son être et craignait de ne pouvoir rester maître de lui-même. 11 cherchait à fixer sa pensée sur quelque objet tout à fait indifférent, mais il n'y réussissait guère. Son attention était captivée exclusivement par le chef de la chancellerie; il s'ingéniait à déchiffrer le visage de cet employé. C'était un jeune homme de vingt-deux ans, dont la figure basanée et mobile paraissait plus vieille que cet âge. Vêtu avec l'élégance d'un petit maître, i! avait les cheveux partagés sur l'occiput par une

raie artistement faite; quantité de bagues brillaient a ses doigts très-soignés, et des chaînes d'or serpentaient sur son gilet. A un étranger qui se trouvait là, il dit même deux mots en français, et il s'en tira d'une façon très-satisfaisante.

— Louise Ivanovna, asseyez-vous donc, dit-il à la dame en grande toilette qui restait toujours debout comme si elle n'eût pas osé s'asseoir, quoiqu'elle eût une chaise à côté d'elle.

— Ich danke, répondit-elle, et elle s'assit en faisant ballonner avec un léger froufrou ses jupes imprégnées de parfums. Déployée autour de sa chaise, sa robe de soie bleu clair garnie de dentelles blanches occupait près de la moitié delà chambre. Mais la dame paraissait honteuse de sentir si bon et de tenir tant de place. Elle souriait d'un air à la fois craintif et effronté; pourtant son inquiétude était visible.

La dame en deuil à la fin se leva, ayant terminé son affaire. Soudain entra avec bruit un officier aux allures très-crànes, qui marchait en remuant les épaules h chaque pas; il jeta sur la table sa casquette ornée d'une cocarde et prit place sur un fauteuil.

En l'apercevant, la dame luxueusement vêtue se leva vivement et s'inclina avec un respect particulier, mais l'officier ne fit pas la moindre attention à elle, et elle n'osa plus se rasseoir en sa présence. Ce personnage était l'adjoint du commissaire de police; il avait de longues moustaches roussatres, disposées horizontalement, et des traits extrêmement fins, mais d'ailleurs peu expressifs et ne dénotant guère qu'une certaine impudence. Il regarda Raskolnikoff de travers et non sans quelque indignation : si modeste que lût la contenance de notre héros, son attitude contrastait avec la pauvreté de sa mise. Oubliant la prudence, le jeune homme soutint si hardiment le regird de l'officier que celui-ci en fut blessé.

— Qu'est-ce que tu veux? cria-t-il, étonné sans doute qu'un tel va-nu-pieds ne baissât point les yeux devant son regard chargé d'éclairs.

— On m'a fait venir... j'ai été cité... balbutia Raskolnikofï.

— C'est l'étudiant à qui l'on réclame de l'argent, se hâta de dire le chef de la chancellerie en s'arrachant à ses paperasses. — Voici! Et il tendit un cahier à Raskolnikoff en lui désignant un certain endroit : — Lisez!

с De l'argent? quel argent? я pensait le jeune homme, — t mais... ainsi ce n'est pas pour cela! » Et il tressaillit de îoie. Il éprouvait un soulagement immense, inexprimable.

— Mais à quelle heure vous avait-on écrit de venir, monsieur? cria le lieutenant, dont la mauvaise humeur ne faisait que s'accroître. — On vous convoque pour neuf heures, et maintenant il est déjà plus de onze heures!

— On m'a apporté ce papier il y a un quart d'heure, répliqua vivement Raskolnikoff, pris, lui aussi, d'une colère subite à laquelle il s'abandonnait même avec un certain plaisir. — Malade, ayant la fièvre, c'est déjà bien gentil de ma part d'être venu!

— Л'е criez pas!

— Je ne crie pas, je parle très-posément, c'est vous qui criez; je suis étudiant, et je ne permets pas qu'on le prenne sur ce ton avec moi.

Cette réponse irrita à un tel point l'officier, que, dans le premier moment, il ne put proférer un mot; des sons inarticulés s'échappèrent seuls de ses lèvres. Il bondit sur son siège.

— Taisez-vous! Vous êtes à l'audience. Ne faites pas l'insolent, monsieur.

— Vous aussi, vous êtes à l'audience, reprit violemment Raskolnikoff, — et, non content de crier, vous fumez uliu cigarette; par conséquent, vous nous manquez à tous.

II prononça ces paroles avec une satisfaction indicible.

Le chef de la chancellerie regardait en souriant les deux interlocuteurs. Le fougueux lieutenant resta un instant bouche béante.

— Ce n'est pas votre affaire! répondit-il enfin, en affec- Itant de parler très-haut pour cacher son embarras. — Faites la déclaration qu'on vous demande, voilà ! Montrezlui, Alexandre Grigoriévitch. Il y a des plaintes contre vous! Vous ne payez pas vos dettes! Voilà un hardi faucon!

Mais Raskolnikoff ne l'écoutait plus; il avait vivement saisi le papier, impatient de découvrir le mot de cette énigme. Il lut une fois, deux fois, et ne comprit pas.

— Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il au chef de la chancellerie.

— C'est un billet dont on vous réclame le payement. Vous devez ou le solder avec tous les frais d'amende, etc., ou déclarer par écrit à quelle date vous pourrez payer. Il faut en même temps prendre l'engagement de ne point quitter la capitale, de ne point vendre ni dissimuler votre avoir jusqu'à ce que vous ayez payé. Quant au créancier, il est libre de vendre vos biens et de vous traiter selon la rigueur des lois.

— Mais je... je ne dois rien à personne!

— Ce n'est pas notre affaire. Il a été remis entre nos mains une lettre de change protestée : c'est un effet de cent quinze roubles que vous avez souscrit, il y a neuf mois, à la dame Zarnitzine, veuve d'un assesseur de collège, et que la veuve Zarnitzine a passé en payement au conseiller de cour Tchébaroff : nous vous avons donc appelé pour recevoir votre déclaration.

— Mais puisque c'est ma logeuse!

— Et qu'importe que ce soit votre logeuse?

Le chef de la chancellerie considérait avec un sourire de pilié indulgente et en même temps de triomphe ce novice

qui allait apprendre à ses dépens la procédure usitée à l'égard des débiteurs. Mais qu'importait maintenant à Raskolnikoff la lettre de change? Que lui importait la réclamation de sa logeuse? Cela valait-il la peine qu'il s'en inquiétât ou même qu'il y fit quelque attention? Il était là lisant, écoutant, répondant, questionnant parfois, mais il faisait tout cela d'une façon machinale. Le bonheur de se sentir sauf, la satisfaction d'avoir échappé a un danger imminent, — voilà ce qui, en ce moment, remplissait tout son être.

Pour l'instant, toute préoccupation de l'avenir, tout souci était loin de lui. Ce fut une minute de joie pleine, immédiate, purement instinctive. Mais alors même une tempête éclata dans le bureau de police. Le lieutenant n'avait pas encore digéré l'affront fait à son prestige, et son amour-propre blessé cherchait évidemment une revanche. Aussi se mit-il tout à coup à malmener rudement la » belle dame » qui, depuis qu'il était entré, ne cessait de le regarder avec un sourire fort bête.

— Et toi, drôlesse, vociféra-l-il à tue-tête (la dame en deuil était déjà partie), que s'est-il passé chez toi la nuit dernière? Hein? Te voilà encore à causer du scandale dans toute la rue! Toujours des rixes et des scènes d'ivresse! Tu veux donc être envoyée dans un pénitencier? Voyons, je t'ai dit, je t'ai prévenue dix fois qu'à la onzième je perdrais patience! Mais tu es incorrigible!

Raskolnikoff lui-même laissa tomber le papier qu'il tenait à la main et regarda d'un air étonné la belle dame qu'on traitait avec si peu de cérémonie. Toutefois, il ne tarda pas à comprendre de quoi il s'agissait, et cette histoire commença à l'amuser. Il écoutait avec plaisir et éprouvait une violente envie de rire... Tous ses nerfs étaient fort agités.

— Ilia Pétrovitch! fit le chef de la chancellerie, mais il reconnut aussitôt que son intervention en ce moment serait inopportune : il savait par expérience que, quand le fougueus

officier était ainsi lancé, il n'y avait pas moyen de l'arrêter.

Quant à la belle dame, l'orage déchaîné sur sa tête l'avait d'abord fait trembler; mais, chose étrange, à mesure qu'elle s'entendait invectiver davantage, son visage prenait une expression plus aimable, et elle mettait plus de séduction dans les sourires qu'elle ne cessait d'adresser au terrible lieutenant. A chaque instant elle faisait des révérences et attendait impatiemment qu'on lui permît de placer un mot.

— Il n'y a eu chez moi ni tapage, ni rixe, monsieur le capitaine, se hâta-t-elle de dire dès qu'elle eut enfin trouvé l'occasion de parler (elle s'exprimait en russe sans hésitation, bien qu'avec un accent allemand très-prononcé), il ne s'est produit aucun scandale. Cet homme est arrivé ivre, et il a demandé trois bouteilles; ensuite il s'est mis à jouer du piano avec son pied, ce qui est assez déplacé dans une maison convenable, et il a cassé les cordes du piano. Je lui ai fait observer qu'on ne se conduisait pas ainsi; là-dessus, il a saisi une bouteille et a commencé à en frapper tout le monde. Aussitôt j'appelle Karl, le dvornik : il frappe Karl sur les yeux; il en fait autant à Henriette, et il m'applique cinq coups sur la joue. C'est ignoble de se comporter de la sorte dans une maison convenable, monsieur le capitaine.

J'appelle au secours; il ouvre la fenêtre, qui donne sur le canal, et pousse des cris comme un petit cochon. N'est-ce pas honteux? Comment peut-on aller se mettre à la croisée pour crier comme un petit cochon? Foui-foui-foui! Karl, en le tirant par derrière pour lui faire quitter la fenêtre, lui a, il est vrai, arraché une des basques de son habit. Alors il a réclamé quinze roubles en réparation du dommage causé à son vêtement. Et je lui ai payé de ma poche cinq roubles pour cette basque, monsieur le capitaine. C'est ce visiteur mal élevé, monsieur le capitaine, qui a fait tout le scandale!

— Allons, allons, assez! Je t'ai déjà dit, je t'ai répété

— llia Pétrovitch! dit de nouveau d'un ton significatif le chef de la chancellerie. Le lieutenant jeta sur lui un rapide regard et le vit hocher légèrement la tête.

Eh bien, en ce qui te concerne, voici mon dernier

mot, respectable Louise Ivanovna, continua le lieutenant : — Si à l'avenir il se produit encore un seul scandale dans ton honorable maison, je te fais coffrer, comme on dit dans le grand style. Entends-tu? Maintenant tu peux t'en aller, mais j'aurai l'œil sur toi, fais-y attention!

Avec une amabilité empressée, Louise Ivanovna se mit à saluer de tous côtés; mais, tandis qu'elle se dirigeait à reculons vers la porte tout en continuant à faire des révérences, elle heurta du dos un bel officier, au visage frais et ouvert, porteur de superbes favoris blonds et bien fournis. C'était le commissaire de police, Mkodim Fomitch en personne. Louise Ivanovna se hâta de s'incliner jusqu'à terre, et quitta le bureau d'un petit pas sautillant.

— Encore la foudre, encore le tonnerre, les éclairs, la trombe, l'ouragan! dit d'un ton amical Nikodim Fomitch à son adjoint; — on t'a encore échauffé la bile, et tu t'es emporté! Je l'ai entendu de l'escalier.

— Mais comment donc! fit négligemment llia Petrovitch en se transportant avec ses papiers à une autre table,- — voici un monsieur, un étudiant, ou plutôt un ancien étudiant; il ne paye pas ses dettes, fait des lettres de change, refuse d'évacuer son logement; on se plaint continuellement de lui, et c'est ce monsieur qui se formalise parce que j'allume une cigarette en sa présence! Avant de trouver qu'on lui manque de respect, ne devrait-il pas se respecter davantage lui-même? Tenez, regardez-le; ne voilà-t-il pas des dehors bien faits pour attirer la considération?

— Pauvreté n'est pas vice, mon ami, mais quoi ! On sait bien, poudre, que tu prends facilement la mouche. Sans doute, quelque chose dans sa manière d'être vous aura

froissé, et vous-même vous n'aurez pas su vous contenir, poursuivit Nikodim Fomitch en s'adressant d'un ton aimable à Raskolnikoff, mais vous avez eu tort : c'est un ex-ee!-lent homme, je vous assure, seulement il est vif, emporté! Il s'échauffe, s'enflamme, et quand il a jeté son feu, c'est fini, il ne reste plus qu'un cœur d'or! Au régiment, on l'avait surnommé : <• le lieutenant poudre »...

— Et encore quel régiment c'était! s'écria Ilia Pétrovitch, très-sensible aux délicates flatteries de son supérieur, mais boudant toujours néanmoins.

Raskolnikoff voulut soudain leur dire à tous quelque chose d'extraordinairement agréable.

— Pardonnez-moi, capitaine, commença-t-il du ton le plus dégagé, en s'adressant à Nikodim Fomitch, — mettezvous à ma place... Je suis prêt à lui faire mes excuses, si de mon côté je me suis donné des torts envers lui. Je suis un étudiant malade, pauvre, accablé par la misère. J'ai quitté l'Université parce que je suis à présent sans moyen d'existence; mais je dois recevoir de l'argent... Ma mère et ma sœur habitent le gouvernement de... Elles vont m'envoyer des fonds, et je... je payerai. Ma logeuse est une brave femme; mais comme je ne donne plus de leçons et que depuis quatre mois je ne la paye pas, elle s'est facbée et refiise même de m'envoyer à diner... Je ne comprends rien à cet effet! Ainsi, elle exige que je solde maintenant cette lettre de change : est-ce que je le puis? Jugez-en vous-même...

— Mais ce n'est pas notre affaire .. observa de nouveau le chef de la chancellerie.

— Permettez, permettez, je suis tout à fait de votre avis; mais souffrez queje vous explique..., reprit Raskolnikoff en s'adressant toujours à Nikodim Fomitch et non au chef de la chancellerie; il cherchait aussi à attirer l'attention d'ilia Pétrovitch, bien que ce dernier affectât dédaigneusement de ne pas l'écouter et parût exclusivement occupé de ses

paperasses; — laissez-moi vous dire que je vis chez elle depuis près de trois ans, depuis que je suis arrivé de province, et que dans le temps... après tout, pourquoi ne l'avouerais-je pas?... tout au début je m'étais engagé à épouser sa fille, j'avais fait cette promesse verbalement... C'était une jeune fille... du reste, elle me plaisait... quoique je n'en fusse pas amoureux... en un mot, j'étais jeune, je veux dire que ma logeuse m'a ouvert alors un large crédit, et que j'ai mené une vie... j'ai été fort léger...

— On ne vous demande pas d'entrer dans ces détails intimes, monsieur, et nous n'avons pas le temps de les entendre, interrompit grossièrement Ilia Pétrovitch; mais Raskolnikoff poursuivit avec chaleur, quoiqu'il lui fût soudain devenu extrêmement pénible de parler :

— Permettez-moi cependant de vous raconter à mon tour comment l'affaire s'est passée, quoique — je le reconnais avec vous — cela soit inutile. Il y a un an, cette demoiselle est morte du typhus; je suis resté locataire de madame Zarnitzine, et quand ma logeuse est allée demeurer dans la maison où elle habite aujourd'hui, elle m'a dit... amicalement... qu'elle avait toute confiance en moi... mais que néanmoins elle serait bien aise que je lui fisse un billet de cent quinze roubles, chiffre auquel elle évaluait le montant de ma dette. Permettez : elle m'a positivement assuré qu'une fois en possession de ce papier, elle continuerait à me faire crédit autant que je le voudrais, et que jamais, jamais — telles ont été ses propres paroles — elle ne mettrait cet effet en circulation... Et maintenant que j'ai perdu mes leçons, maintenant que je n'ai pas de quoi manger, voi!;\ qu'elle exige le payement de cette lettre de change... Que dire de cela?

— Tous ces détails pathétiques, monsieur, ne nous concernent pas, répliqua insolemment Ilia Pétrovitch, — vous devez nous donner la déclaration et l'engagement qu'on vous

LE CRIME ET Li: CHATIMENT. 129

a demandés; quant à l'histoire de vos amours et a tous ces lieux communs tragiques, nous n'en avons que faire.

— Oh! tu es dur... murmura Nikodim Fomitch qui avait pris place devant son bureau et s'était mis aussi à parapher des papiers. 11 semblait éprouver une certaine honte.

— Écrivez donc, dit le chef de la chancellerie à Raskolnikoff.

— Quoi écrire? demanda celui-ci d'un ton brutal.

— Je vais vous dicter.

Raskolnikoff crut s'apercevoir que, depuis sa confession, le chef de la chancellerie le prenait avec lui sur un ton plus dédaigneux; mais, chose étrange, il était soudain devenu tout à fait indifférent à l'opinion qu'on pouvait avoir de lui, et ce changement s'était opéré en un clin d'oeil, instantanément. S'il avait voulu réfléchir un peu, il se serait sans doute étonné d'avoir pu, une minute auparavant, causer de la sorte avec les fonctionnaires de la police et même les forcer à entendre ses confidences. Maintenant, au contraire, si, au lieu d'être pleine de policiers, la chambre se fût brusquement remplie de ses amis les plus chers, il n'aurait probablement pas trouvé une seule parole humaine à leur dire, tant son cœur s'était tout à coup vidé.

Il n'éprouvait plus qae l'impression douloureuse d'un immense isolement. Ce n'était pas la confusion d'avoir rendu Ilia Pétrovitch témoin de ses épauchements, ce n'était pas la morgue insolente de l'officier qui avait subitement produit cette révolution dans son âme. Oh! que lui importait maintenant sa propre bassesse? Que lui importaient les airs hautains, les lieutenants, les lettres de change, les bureaux de police, etc., etc.? Si en ce moment on l'avait condamné à être brûlé vif, il n'aurait pas bronché; à peine eût-il écouté jusqu'au bout le prononcé du jugement.

Un phénomène tout nouveau, sans précédent jusqu'alors, s'accomplissait en lui. Il comprenait ou plutôt — chose cent

fois pire — il sentait, dans tout son être qu'il était désormais retranché de la communion humaine, que toute expan-j sion sentimentale comme celle de tout à l'heure, bien plus,! que toute conversation quelconque lui était interdite, oonseulement avec ces gens du commissariat, mais avec ses; parents les plus proches. Jamais encore il n'avait éprouvé une sensation aussi cruelle.

Le chef de la chancellerie commença à lui dicter la formule de la déclaration usitée en pareil cas : s Je ne puis pas payer, je promets de m'acquitter à telle date, je ne sortirai pas de la ville, je ne ferai aucune vente ni cession de mon avoir, etc. »

— Mais vous ne pouvez pas écrire, la plume tremble dans votre main, — observa le chef de la chancellerie qui considérait avec curiosité Raskolnikoff. — Vous êtes malade?

— Oui... la tète me tourne... continuez!

— Mais c'est tout; signez.

Le chef de la chancellerie prit le papier et s'occupa des autres visiteurs.

Raskolnikoff rendit la plume, mais, au lieu de s'en aller, il s'accouda sur la table et serra sa tête dans ses mains. Il éprouvait le même supplice que si on lui eût enfoncé un clou dans le sinciput. Une idée étrange lui vint tout à coup : se lever à l'instant, s'approcher de Nikodim Fomitch et lui raconter toute l'affaire de la veille, tout jusqu'au dernier détail, ensuite se rendre avec lui à son logement et lui montrer les objets cachés dans le trou de la tapisserie. Ce projet s'empara si bien de son esprit que déjà il s'était levé pour le mettre à exécution. — « Ne ferais-je pas bien d'y réfléchir une minute? » pensa-t-il un instant. — * Non, mieux vaut agir d'inspiration, secouer au plus tôt ce fardeau! » Mais soudain il resta cloué à sa place : entre Nikodim Fomitch et llia Pélrovitch avait lieu une conversation animée qui arrivait aux oreilles de Raskolnikoff.

— Ce n'est pas possible, on les relâchera tous deux. D'abord tout cela fourmille d'invraisemblances; jugez : s'ils avaient fait le coup, pourquoi auraient-ils appelé le dvornik? Pour se dénoncer eux-mêmes? Ou bien par ruse? Non, ce serait trop rusé ! Enfin l'étudiant Pestriakoff a été vu par les deux dvorniks et par une bourgeoise près de la porte cochère au moment même où il entrait dans la maison : il est arrivé avec trois amis qui l'ont quitté à la porte, et, avant de s'éloigner, ses amis l'ont entendu demander aux dvorniks où demeurait la vieille. Aurait-il fait cette question, s'il était venu avec un semblable dessein? Pour ce qui est de Koch, celui-ci a passé une demi-heure chez l'orfèvre du rez-dechaussée avant de se rendre chez la vieille; il était juste huit heures moins un quart quand il l'a quitté pour monter au quatrième étage. Maintenant, examinez...

— Mais, permettez, il y a dans leurs dires quelque chose qui ne s'explique pas : ils affirment eux-mêmes qu'ils ont cogné et que la porte était fermée; or, trois minutes après, quand ils sont revenus avec le dvornik, la porte était ouverte !

— C'est ici que gît le lièvre : il est hors de doute que l'assassin se trouvait dans le logement de la vieille et s'était enfermé au verrou : ils l'auraient infailliblement découvert, si Koch n'avait fait la sottise d'aller lui-même chercher le dvornik. C'est pendant ce temps-la que le meurtrier a réussi à se faufiler dans l'escalier et à leur glisser sous le nez. Koch fait de grands signes de croix : a Ah ! si j'étais resté là, dit-il, il serait sorti tout à coup et m'aurait tué avec sa hache. ■» Il veut faire chanter un Te Deum, — hé! hé!...

— Et personne n'a même vu l'assassin ?

— Mais comment l'aurait-on vu? Cette maison-là, c'est l'arche de Noé, observa le chef de la chancellerie, qui, de sa place, écoutait la conversation.

— L'affaire est claire, l'affaire est claire! répéta avec vivacité ISikodim Fomitch.

— Non, l'affaire est très-obscure, soutint llia Pétrovitch. Raskolnikoff prit son chapeau et se dirigea vers la sortie,

mais il n'arriva pas jusqu'à la porte...

Quand il reprit ses sens, il se vit assis sur une chaise : quelqu'un, à droite, le soutenait ; à gauche, un autre tenait un verre jaune, rempli d'une eaujaune; Nikodim Fomitch, debout en face de lui, le regardait fixement; le jeune homme se leva.

— Eh bien! vous êtes malade? demanda d'un ton assez roide le commissaire de police.

— Tout a l'heure, quand il a écrit sa déclaration, il pouvait à peine tenir la plume, dit le chef de la chancellerie en se rasseyant devant son bureau, où il se remit à examiner ses paperasses.

— Et y a-t-il longtemps que vous êtes malade? cria de sa place llia Pétrovitch, qui feuilletait aussi des papiers. Naturellement, il s'était, comme les autres, approché de Raskolnikoff au moment où ce dernier s'était évanoui; mais en le voyant revenir à lui, il avait aussitôt regagné sa place.

— Depuis hier, balbutia le jeune homme.

— Mais hier vous êtes sorti de chez vous?

— Oui.

— Malade?

— Oui.

— A quelle heure?

— Entre sept heures et huit heures du soir.

— Et où êtes-vous allé? Permettez-moi de vous le demander.

— Dans la rue.

— Court et clair.

Pâle comme un linge, Raskolnikoff avait fait ces réponses d'un ton bref et saccadé ; ses yeux noirs et enflammés ne s'étaient pas baissés devant le regard du lieutenant.

— 11 peut à peine se tenir sur ses jambes, et tu..., voulut laire observer Nikodim Fomitch.

— N'importe! répondit énigmatiquement Ilia Pétrovitch. Le commissaire de police voulait encore ajouter quelque

chose; mais en jetant les yeux sur le chef de la chancellerie, il rencontra le regard de ce fonctionnaire fixement attaché sur lui, et garda le silence. Tous se turent brusquement, ce qui ne laissa pas d'être étrange.

— Allons, c'est bien, finit par dire Ilia Pélrovitch; — nous ne vous retenons pas.

Raskolnikoff se retira; il n'était pas encore sorti de la salle que déjà la conversation avait repris, vive et animée, entre les policiers. Au-dessus de toutes les autres s'élevait la voix de Nikodim Fomitch en train de poser des questions... Dans la rue, le jeune homme recouvra tout à fait ses esprits.

<• Ils vont faire une perquisition, une perquisition immédiate! » répétait-il en se dirigeant à grands pas vers sa demeure; — « les brigands! ils ont des soupçons! » Sa frayeur de tantôt le ressaisit des pieds à la tête

a Et si la perquisition était déjà commencée? Si, en arrivant, je les trouvais chez moi? »

Voici sa chambre. Tout est en ordre; personne n'est venu. Nastasia elle-même n'a touché à rien. Mais, Seigneur! comment a-t-il pu tantôt laisser toutes ces affaires dans une pareille cachette?

11 courut au coin, et, introduisant sa main sous la tapisserie, il retira les bijoux, qui se trouvèrent former un total de huit pièces. Il y avait deux petites boites contenant des boucles d'oreilles ou quelque chose de ce genre, — il ne '• 8

remarqua pas bien quoi, - puis quatre petits «crins en maroquin Une chaîne Je montre était simplement enye- Sl un .ambeau dc journal, ii en était ne même d un autre objet qui devait être une décoration...

Raskolnikoff mit le tout dans ses poches, en faisant son „ossible pour qu'elles ne parussent pas trop gonflées. I P?it aussi la bourse, puis il sorti, de sa chambre, dont H laissa cette fois la porte grande ouverte.

marchait d'un pas rapide et ferme , quo„u-„ se sent tout brisé, la présence d'esprit ne lui faisait pas défaut. 1 avatt pe» dune poursuite, il craignait que dans une dent -

re dans uu quart d'heure peut-être, on ne commen une instruction contre lui; par conséquent, ,1 fallait faire dïl ai.re au plus tôt les pièces de convietion. .1 devait 'acquitter de celte tache pendant „u'i. lui restai, encore un „eu de force et de sang froid... Mais où aller?

Cette question était déjà résolue depuis longtemps : . Je jette ai tout dans le canal, et du même coup l'affaire tombe a l'eau .voila ce qu'il avait décidé déjâ '-и, prée dénie dans ces momenls de délire oi, plusieurs foi, .1 ava, en envie de se lever et d'aller . tout jeter bien vite .. Mais l'exécution de ce projet n'était pas chose si facile

Pendant nue demi-heure, peut-être davantage, .1 erra sur

,e „uai du canal Catherine, il «animait, au fur et a mesure

nu" s rencontrait, les divers escaliers conduisant au bord

Z eau. Malheureusement, toujours quelque obstacle s opp -

sai * la réalisation de sou dessein. Ici c'était un bateau de

Ы nchisscuscs la des canots amarrés 4 la rive. D'ailleurs, le

"uai é ai с uv'er. de promeneurs qui n'auraient pas manqué

^remarquer un fait aussi insofl.e , nn homme ne pouvait

san éveiller des soupçons, descendre exprès au bord e

eau s'y arrêter et jeter quelque chose dans le canal. Es,,

1 "cela était a prévoir, les écrins surnagea.en au lie

Ue disparaître sous l'eau'' Chacun s'en apercevrait. Déji

même Raskolnikoff se croyait l'objet de l'attention générale; il se figurait que tout le monde s'occupait de lui.

Finalement, le jeune homme se dit qu'il ferait peut-être mieux d'aller jeter ces objets dans la Néwa : là, en effet, il y avait moins de foule sur le quai, il risquerait moins d'être remarqué, et, considération importante, il serait plus loin de son quartier. « Comment se fait-il, se demanda tout à coup avec élonnement Raskolnikoff, comment se fait-il que depuis une demi-heure je sois lu à errer anxieusement dans des lieux qui ne sont pas sûrs pour moi? Les objections qui se présentent maintenant à mon esprit, est-ce que je n'aurais pas pu me les faire plus tôt? Si je viens de perdre une demi-heure a chercher l'accomplissement d'un projet insensé, c'est uniquement parce que ma résolution a été prise dans un moment de délire! » Il devenait singulièrement distrait et oublieux, et il le savait. Décidément il fallait se hâter! Il se dirigea vers la Néwa par la perspective de V...;mais, chemin faisant, une autre idée lui vint tout à coup : « Pourquoi aller a la Néwa? Pourquoi jeter ces objets à l'eau? Ne vaudrait-il pas mieux aller quelque part, bien loin, dans une île, par exemple? Là, je chercherais un endroit solitaire, иц bois, et j'enterrerais tout cela au pied d'un arbre que j'aurais soin de remarquer attentivement pour pouvoir le reconnaître plus tard. » Quoiqu'il se sentît alors peu capable de prendre une détermination judicieuse, cette idée lui parut pratique, et il résolut de la mettre à exécution. Mais le hasard en décida autrement. Comme Raskolnikoïï débouchait de la perspective de V... sur la place, il remarqua soudain à gauche l'entrée d'une cour qui était de tous côtés entourée de grands murs, et dont le sol était couvert d'une poussière noire. Au fond se trouvait un hangar qui dépendait évidemment d'un atelier quelconque,- il devait y avoir là ua établissement de menuiserie, de sellerie ou quelque chose de semblable.

Ne voyant personne dans la cour, Raskolnikoff franchit le seuil de la porte, et, après avoir promené ses regards autour de lui, se dit qu'aucun lieu ne lui offrirait plus de facilités pour l'accomplissement de son projet. Justement, contre le mur ou plutôt la clôture en bois qui bordait la rue à gauche de la porte était adossée une énorme pierre non équarrie, du poids de soixante livres environ.

De l'autre côté de la clôture c'était le trottoir, et le jeune homme entendait le bruit des passants toujours assez nombreux en cet endroit; mais du dehors personne ne pouvait l'apercevoir; il aurait fallu pour cela que quelqu'un pénétrât dans la cour, ce qui, du reste, n'avait rien d'impossible; aussi devait-il se hâter.

Il se courba vers la pierre, la saisit des deux mains par le haut, et, en réunissant toutes ses forces, parvint à la renverser. Le sol, à l'endroit qu'elle occupait, s'était légèrement déprimé : il jeta aussitôt dans le creux tout ce qu'il avait en poche. La bourse fut mise par-dessus les bijoux, néanmoins le creux ne se trouva pas entièrement comblé. Ensuite il releva la pierre et réussit à la replacer juste où elle était auparavant; tout au plus paraissait-elle un peu exhaussée. Mais il tassa avec son pied de la terre contre les bords. On ne pouvait rien remarquer.

Alors il. sortit et se dirigea vers la place. Comme tantôt au bureau de police, une joie intense, presque impossible a supporter, s'empara encore de lui pour un instant. « Enterrées les pièces de conviction! A qui l'idée viendra-t-elle d'aller chercher sous cette pierre? Elle est peut-être là depuis qu'on a bâti la maison voisine, et Dieu. sait combien de temps elle y restera encore ! Et quand même on découvrirait ce qui est caché la-dessous, qui peut soupçonner que c'est moi qui l'ai caché? Tout est fini! 11 n'y a pas de preuves! » Et il se mit à rire. Oui, il se rappela plus tard qu'il avait traversé la place en riant tout le temps, d'un

petit rire nerveux, muet, prolongé. Mais quand il arriva au boulevard de K..., cette hilarité cessa subitement.

Toutes ses pensées tournaient maintenant autou- d'un point principal dont lui-même s'avouait toute l'im ortance; il sentait qu'à présent, pour la première fois depuis deux mois, il restait en tête-à-tête avec cette question.

« Mais que le diable emporte tout cela! se dit-il dans un brusque accès de colère. Allons, le vin est tiré, il faut le boire; peste soit de la nouvelle vie! Que cela est bêle, Seigneur!... Et que de mensonges j'ai débités, que de bassesses j'ai commises aujourd'hui! Quelles honteuses platitudes tantôt pour me concilier la bienveillance de l'exécrable Ilia Pétrovitch! Mais, du reste, peu m'importe! Je me moque d'eux tous et des lâchetés que j'ai pu commettre! Ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Pas du tout!... i

Il s'arrêta soudain, dérouté, abasourdi par une question nouvelle, tout à fait inattendue et excessivement simple :

« Si réellement tu as agi dans toute cette affaire en homme intelligent et non en imbécile, si tu avais un but nettement tracé et fermement poursuivi, comment se fait-il donc que jusqu'ici tu n'aies pas même rcgarJé ce qu'il y a dans la bourse? Comment en es-tu encore a ignorer ce que te rapporte l'acte dont tu n'as pas craint d'assumer le danger et l'infamie? Ne voulais-tu pas tout à l'heure jeter à l'eau cette bourse et ces bijoux auxquels tu as à peine donné un coup d'œil?... A quoi cela ressemble-t-il? »

Arrivé sur le quai de la petite Néwa, dans Vasili Ostroff, il s'arrêta brusquement près du pont. « C'est ici, c'est dans cette maison qu'il demeure, pensa-t-il. Qu'est-ce que cela veut dire? 11 paraît que mes jambes m'ont conduit d'ellesmêmes au logis de Razoumikhine! Encore la même histoire que l'autre jour... Mais c'est très curieux : je marchais sans but, et le hasard m'a amené ici! N'importe; je disais... avant-hier... que j'irais le voir après cela, le lendemain; eh

oien, je vais le voir! Est-ce que maintenant je ne pourra.s plus faire une visite.'... »

11 monta au cinquième étage, où habitait son ara..

Ce dernier était dans sa chambrette, en train d'écrire, et il alla ouvrir lui-même. Les deux jeunes gens ne s'étaient pas vus depuis quatre mois. Vêtu d'une robe de chambre toute déchirée, les pieds nus dans des pantoufles, les cheveux ébouriffés, Razoumikhine n'était m rase, m lavé L'étonnement se peignit sur son visage.

Tiens' c'est toi? s'écria-t-il en examinant des pieds à la tête le nouveau venu; puis .1 se tut et commença à sif-

fier.

-Est-il possible que les affaires aillent si mal? Le fait est que tu surpasses encore en élégance ton serviteur, cont.nuat-il après avoir jeté les yeux sur les haillons de son camarade. Mais assieds-toi donc, je vois que tu es fatigue! Et ouand Raskolnikoff se fut laissé tomber sur un divan turc recouvert de toile cirée et encore plus piteux que le sien Razoumikhine s'aperçut tout à coup que son visiteur était

souffrant. . . .

Tu es sérieusement malade, sais-tu cela? H voulut lui tùter le pouls; Raskolnikoff retira vivement sa main.

C'est inutile, dit-il, je suis venu... voici pourquoi : je n'ai pas de leçons... je voulais... du reste, je n'ai pas du tout besoin de leçons ..

- Sais-tu une chose? Tu radotes! observa Razoumikhine, qui considérait attentivement son ami.

Non je ne radote pas, répondit en se levant Raskolnikoff. Lorsqu'il était monté chez Razoumikhine, il n'avait ms pensé qu'il allait se trouver face à face avec son ami. Or un tète-à-tête avec qui que ce fût était en ce moment la chose du monde qui lui répugnait le plus. Gonflé de fiel, i faillit étouffer de colère contre lui-même dès qu il eut franchi le seuil de Razoumikhine.

— Adieu ! dit-il brusquement, et il se dirigea vers la porte.

— Mais reste donc, que tu es drôle!

— C'est inutile!... répéta-t-il en dégageant sa main que son ami avait saisie.

— Alors, pourquoi diable est-tu venu? Est-ce que tu as perdu l'esprit? Voyons, c'est presque une offense que tu me fais. Je ne te laisserai pas partir comme cela.

— Eh bien, écoute : je suis venu chez toi parce que je ne connais que toi qui puisses m'aider... a commencer... parce que tu es meilleur qu'eux tous, c'est-à-dire plus intelligent, et que tu peux apprécier... Mais maintenant, je vois qu'il ne me faut rien, tu entends, rien du tout... Je n'ai besoin ni des services ni des sympathies de personne... Je me suffis à moi-même! Qu'on me laisse en repos!

— Mais attends une minute, ramoneur! Tu es tout a fait fou! Tu auras beau dire, c'est mon opinion. Vois-tu, je n'ai pas de leçons, non plus, mais je m'en moque, j'ai un libraire, Khérouvimoff, qui, dans son genre, est une leçon. Je ne le troquerais pas contre cinq leçons chez des marchands. Il publie de petits livres sur les sciences naturelles, et cela s'enlève comme du pain! Le tout est de trouver des titres! Tu prétendais toujours que j'étais bête : eh bien, mon ami, il y a plus bête que moi! Mon éditeur, qui, personnellement, ne sait ni a ni h, s'est mis au ton du jour; moi, bien entendu, je l'encourage.

Voila, par exemple, ces deux feuilles et demie de texte allemand : c'est, selon moi, du charlatanisme le plus sot; l'auteur examine la question de savoir si la femme est un homme; naturellement il tient pour l'affirmative et la démontre d'une façon triomphante. Je traduis celte brochure pour Khérouvimoff, qui la juge d'actualité dans un moment où l'on s'occupe de la question des femmes. :\'ous ferons six feuilles avec les deux feuilles et demie de l'origi-

nal allemand, nous ajouterons un titre ronflant qui prendra une demi-page, et nous vendrons cela cinquante kopecks. Ce sera un succès! Ma traduction m'est payée à raison de six roubles par feuille, ce qui fait pour le tout quinze roubles, et j'en ai touché six d'avance.

Allons, veux-tu traduire la seconde feuille? Si oui, emporte le texte, prends des plumes, du papier, — tout cela est aux frais de l'État, — et permets-moi de L'offrir trois roubles : comme j'ai moi-même reçu six roubles d'arrhes pour la première et la seconde feuille, c'est trois roubles qui te reviennent, et tu en auras encore autant à toucher quand ta traduction sera finie. Surtout ne va pas te figurer que tu m'as quelque obligation pour cela. Au contraire, dès que tu es entré, j'ai pensé tout de suite à t'utiliser. D'abord je ne suis pas fort sur l'orthographe, et, en second lieu, j'ai une connaissance pitoyable de l'allemand, en sorte que le plus souvent j'invente au lieu de traduire. Je me console par la pensée que j'ajoute ainsi des beautés au texte, mais, qui sait? je me fais peut-être illusion. Eh bien, c'est dit, tu acceptes?

Raskolnikoff prit en silence les feuillets de la brochure allemande ainsi que les trois roubles; puis il sortit sans proférer une parole. Razoumikhine le suivit d'un regard étonné. Mais, arrivé au premier coin de rue, Raskolnikoff revint brusquement sur ses pas et remonta chez son ami. 11 déposa sur la table les pages de la brochure et les trois roubles; après quoi, il sortit de nouveau sans dire un mot.

— Mais c'est de l'aliénation mentale! vociféra Razoumikhine à la fin pris de colère. — Quelle comédie joues-tu là ? Même moi, tu me fais sortir de mon calme... Pourquoi donc es-tu venu alors, diable?

— Je n'ai pas besoin... de traductions... murmura Raskolnikoff, déjà en train de descendre l'escalier.

— Alors de quoi, diable! as-tu besoin? lui cria sur le palier Razoumikhine.

Le visiteur continuait à descendre en silence.

— Eh! dis donc! Où demeures-tu?

Cette question n'obtint pas de réponse.

— Eh bien! va-t'en au diable!

Mais Raskolnikoff était déjà dans la rue. Le jeune homme arriva chez lui vers le soir, sans qu'il eut pu dire par où il était revenu. Tremblant de tout sou corps comme un cheval harassé, il se déshabilla, s'étendit sur le divan et, après avoir placé son manteau sur lui, s'endormit tout de suite...

L'obscurité était déjà complète, lorsqu'il fut réveillé par un bruit terrible. Quelle scène affreuse se passait, mon Dieu! C'étaient des cris, des gémissements, des grincements de dents, des larmes, des coups, des injures, comme il n'en avait jamais entendu ni vu. Épouvanté, il s'assit sur son lit ; sa frayeur croissait de minute en minute, car à chaque instant le retentissement des coups frappés, les j Iaintes, les invectives arrivaient plus nettement ù ses oreilles. Et voilà que, à son extrême surprise, il reconnaissait tout à coup la voix de sa logeuse.

La pauvre femme geignait, suppliait d'un ton dolent. Impossible de comprendre ce qu'elle disait, mais sans doute elle demandait qu'on cessât de la battre, car on la battait impitoyablement dans l'escalier. Le brutal qui la maltraitait ainsi vociférait d'une voix sifflante, étranglée par la colère, de sorte que ses paroles étaient, elles aussi, inintelligibles.' Soudain Raskolnikoff se mit à trembler comme une feuille : il venait de reconnaître cette voix; c'était celle d'ilia Pétrovitch. « llia Pétrovitch est ici, et il bat la logeuse ! Il lui donne des coups de pied, il lui cogne la tète contre les marches, — c'est clair, je ne me trompe pas, le bruit des coups, les cris de la victime indiquent bien de quelles voies de fait il s'agit! Qu'est-ce que c'est que cela? Le monde est-il sens dessus dessous? •

De tous les étages on accourait sur l'escalier; des voix, des exclamations se faisaient entendre ; des gens montaient, des portes étaient violemment heurtées ou fermées avec fracas. « Mais pourquoi donc? Pourquoi donc? Comment cela est-il possible? » répétait-il, croyant sérieusement que la folie prenait possession de son cerveau. Mais non, il percevait trop distinctement ces bruits!... « Eh bien, alors, s'il en est ainsi, on va venir chez moi, car... tout cela, assurément, c'est pour la chose... d'hier... Seigneur! » Il voulut s'enfermer au crochet, mais il n'eut pas la force de lever le bras... D'ailleurs, il sentait que cela ne servirait à rien! La frayeur glaçait son âme...

Après avoir duré dix bonnes minutes, tout ce vacarme cessa peu à peu. La patronne gémissait. Ilia Pétrovitch continuait à vomir des injures et des menaces... A la fin, lui-même se tut, du moins on ne l'entendit plus. « Est-ce qu'il serait parti? Seigneur! » Oui, voilà que la patronne s'en va aussi, elle pleure et elle gémit encore... La porte de sa chambre se referme bruyamment... Les locataires quittent l'escalier pour regagner leurs appartements respectifs; ils poussent des «ah! « ils discutent, ils s'appellent les uns les autres, tantôt criant, tantôt parlant à voix basse. Ils devaient être fort nombreux; la maison tout entière, ou peu s'en faut, était accourue. « Mais, mon Dieu, est-ce que tout cela est possible? Et pourquoi, pourquoi est-il venu

ici? •

Raskolnikoff tomba sans force sur le divan, mais il ne put plus fermer l'œil; pendant une demi- heure, il resta en proie à une épouvante telle qu'il n'en avait jamais éprouvé de semblable. Tout a coup, une vive lumière éclaira sa chambre : c'était Nastasia qui entrait avec une bougie et une assiette de soupe. La servante le regarda attentivement, et, s'étant convaincue qu'il ne dormait pas, elle posa sa bougie sur la table, puis elle commença à se débarrasser de ce qu'elle

avait apporté : du pain, du sel, une assiette, une cuiller.

— Je crois que tu n'as pas mangé depuis hier. Tu traînes sur le pavé toute la journée avec la fièvre dans le corps.

— Nastasia.,. pourquoi a-t-on battu la patronne? Elle le regarda fixement.

— Oui a battu la patronne?

— Tout à l'heure... il y a une demi-heure, Ilia Pétrovitch, l'adjoint du commissaire de police, l'abattue sur l'escalier... Pourquoi Га-t-il ainsi maltraitée? Et pourquoi est-il venu?...

Nastasia fronça le sourcil sans lien dire et examina longuement le locataire. Ce regard inquisiteur le troubla.

— Nastasia, pourquoi gardes-tu le silence? demanda-t-il enfin d'une voix timide et faible.

— C'est le sang, murmura-t-elle comme se parlant à ellemême.

— Le sang!... Quel sang?... balbutia-t-il, devenu pâle, et il se recula contre le mur.

Nastasia continuait à l'observer silencieusement.

— Personne n'a battu la patronne, reprit-elle ensuite d'un ton péremptoire.

Il la regarda, respirant à peine.

— Je l'ai entendu moi-même... je ne dormais pas... j'étais assis sur le divan, dit-il d'une voix plus craintive que jamais. — J'ai écouté longtemps... L'adjoint du commissaire de police est venu .. De tous les logements, tout le monde est accouru sur l'escalier...

— Personne n'est venu. Mais c'est le sang qui crie en toi. Quand il n'a pas d'issue et qu'il commence à former des caillots, alors on a la berlue... Tu vas manger?

11 ne répondait pas,- Nastasia ne quittait point la chambre, et le regardait toujours d'un œil curieux.

— Dotme-moi à boire... Nastasiouchka.

Elle descendit et revint deux minutes après, rapportant de l'eau dans un petit pot d'argile; mais à partir de ce

moment s'arrêtaient les souvenirs de R;iskolnikoff. Il se rappelait seulement qu'il avait lampe une gorgée d'eau froide. Ensuite il s'était évanoui.

Toutefois, tant que dura sa maladie, jamais il ne fut tout à fait privé de sentiment : c'était un état fiévreux avec délire et demi-inconscience. Plus tard, il se rappela beaucoup de choses. Tantôt il lui semblait que plusieurs individus étaient réunis autour de lui, voulaient le prendre et l'emporter quelque part, discutaient vivement et se querellaient a son sujet. Tantôt il se voyait tout à coup seul dans sa chambre, tout le monde était parti, on avait peur de lui, de temps à autre seulement on ouvrait la porte pour l'examiner à la dérobée ; les gens le menaçaient, tenaient conseil entre eus, riaient, le mettaient en colère. Il constatait souvent la présence de Nastasia à son chevet; il remarquait aussi un homme qui devait lui être bien connu, mais qui était-ce? Jamais il ne parvenait à mettre un nom sur cette figure, et cela le désolait au point de lui arracher des larmes.

Parfois il se figurait être alité depuis un mois déjà; à d'autres moments, tous les incidents de sa maladie lui paraissaient se produire dans une seule et même journée. Mais cela, — cela, il l'avait absolument oublié; à chaque instant, il est vrai, il se disait qu'il avait oublié une chose dont il aurait dû se souvenir, — il se tourmentait, faisait de pénibles efforts de mémoire, gémissait, devenait furieux, ou était pris d'une terreur indicible. Alors il se dressait sur son lit, voulait s'enfuir, mais toujours quelqu'un le retenait de force. Ces crises l'affaiblissaient et se terminaient par

l'évanouissement. A la fin, il recouvra tout à fait l'usage de ses sens.

Il était alors dix heures du matin. Quand le temps était beau, le soleil entrait toujours dans la chambre à cette heure-là, plaquant une longue bande de lumière sur le mur de droite et éclairant le coin près de la porte. Nastasia se trouvait devant le lit du malade avec un individu qu'il ne connaissait pas du tout, et qui l'observait très-curieusement. C'était un jeune garçon à la barbe naissante, vêtu d'un cafetan et paraissant être un artelchtchik '. Parla porte entrebâillée, la logeuse regardait. Raskolnikoff se souleva un peu.

— Qui est-ce, Nastasia? demanda-t-il en montrant le jeune homme.

— Tiens, il est revenu à lui ! dit la servante.

— 11 est revenu à lui! fit à son tour l'artelchtchik.

A ces mots, la logeuse ferma la porte et disparut. Sa timidité lui rendait toujours pénibles les entretiens et les explications. Cette femme, âgée de quarante ans, avait des yeux et des sourcils noirs, un embonpoint prononcé et, somme toute, un extérieur fort agréable. Bonne, comme le sont les personnes grasses et paresseuses, elle était avec cela excessivement pudibonde.

— Qui... êtes-vous? continua à demander Raskolnikoff, en s'adressant cette fois à l'artelchtchik. Mais en ce moment la porte se rouvrit et livra passage à Razoumikhine, qui pénétra dans la chambre en se courbant un peu, à cause de sa haute taille.

— Quelle cabine de vaisseau! s'écria-t-il en entrant, je me cogne toujours la tête contre le plafond; et l'on appelle cela un logement! Eh bien, mon ami, tu as recouvré lis esprits, à ce que m'a appris tout à l'heure Pachenka?

— 11 vient de reprendre ses sens, dit Nastasia.

1 Membre d'une association d'ouvriers ou d'employés.

Uq LE CRIME ET LE CHATIMENT.

— Il vient de reprendre ses sens, répéta comme un écho l'artelchtchik avec un* petit sourire.

— Mais vous-même, qui ètes-vous? lui demanda brusquement Razoumikhine. — Moi, voyez-vous, je m'appelle Razoumikhine, je suis étudiant, fils de gentilhomme, et monsieur est mon ami. Allons, vous, dites-moi qui vous êtes.

— Je suis employé chez le marchand Chélopaieff, et je

viens ici pour affaire.

— Asseyez-vous sur cette chaise; ce disant, Razoumikhine prit lui-même un siège et s'assit de l'autre côté de la table. — Mon ami, tu as bien fait de revenir à toi, poursuivit-il en s'adressant à Raskolnikoff. — Depuis quatre jours, tu n'as, pour ainsi dire, rien bu ni rien mangé. A peine prenais-tu un peu de thé qu'on te donnait à la cuiller. Je t'ai amené deux fois Zosimoff. Te souviens-tu de Zosimoff? Il t'a examiné attentivement, et il a déclaré que tout cela n'était rien. Ta maladie, a-t-il dit, est un simple affaiblissement nerveux, résultat d'une mauvaise alimentation, mais elle n'a aucune gravité. Un fameux gaillard, Zosimoff! Il traite déjà supérieurement. Mais je ne veux pas abuser de votre temps, ajouta Razoumikhine, en s'adressant de nouveau à Tartelchtchik. — Veuillez faire connaître le motif de votre visite. Remarque, Rodia, qu'on vient déjà pour la seconde fois de chez eux. Seulement, la première fois ce n'était pas celui-ci. Qui est-ce qui est venu ici avant vous?

Vous voulez sans doute parler de celui qui est venu avant-hier : c'est Alexis Séménovitch; il est aussi employé chez nous.

— Il a la langue mieux pendue que vous. N'est-ce pas

votre avis?

— Oui; c'est un homme plus capable.

— Modestie digne d'éloges! Allons, continuez.

— Voici : à la demande de votre maman, Afanase Ivano-

vitch Vakhrouchine, dont vous avez sans doute entendu parler plus d'une fois, vous a envoyé de l'argent, que notre maison est chargée de vous remettre, commença l'artelchtchik, en s'adressant directement à Raskolnikoff. — si vous avez votre connaissance, veuillez prendre livraison de ces trente-cinq roubles, que Sémen Séménovitch a reçus pour vousd'Afanase Ivanovitch, agissant à la demande de votre maman. On a dû vous donner avis de cet envoi?

-Oui... je me rappelle... Vakhrouchine... dit Raskolnikoff d'un air pensif.

— Voulez-vous me donner un reçu?

— H va signer. Vous avez là voire livre? dit Razoumikhine.

— Oui. Voici.

— Donnez ici. Allons, Rodia, un petit effort; tâche de te mettre sur ton séant. Je te soutiendrai; prends la plume et dépêche-toi d'écrire ton nom, car, mon ami, à notre époque l'argent, c'est le miel de l'humanité.

— Je n'en ai pas besoin, dit Raskolnikoff en repoussant la plume.

— Comment, tu n'en a pas besoin?

— Je ne signerai pas.

— Mais il faut bien que tu donnes un reçu?

— Je n'ai pas besoin... d'argent...

— Tu n'as pas besoin d'argent! Pour cela, mon ami tu mens, j'en suis témoin! Ne vous inquiétez pas, je vous prie il ne sait ce qu'il dit... il est encore reparti pour le pays des rêves. Du reste, cela lui arrive même à l'état de veille Vous êtes un homme de sens, nous allons guider sa main et il signera. Allons, venez à mon aide...

— Mais, du reste, je puis repasser.

- Non, non; pourquoi vous dérange ? Vous êtes un homme ra.sonnable... Allons, Rodia, ne retiens pas plus longtemps ce visiteur... tu vois qu'il attend, - et, sérieuse-

ment, Razoumikhine s'apprêtait à conduire la main de Raskolnikoff.

— Laisse, je ferai cela moi-même... dit ce dernier; il prit la plume et écrivit son reçu sur le livre. L'artelchtchik remit l'argent et se retira.

— Bravo! Et maintenant, mon ami, veux-tu manger?

— Oui, répondit Raskolnikoff.

— il y a de la soupe?

il en reste d'hier, répondit Nastasia, qui n'avait pas quitté la chambre durant toute cette scène. De la soupe au riz et aux pommes de terre?

— Oui.

— J'en étais sûr. Va chercher la soupe, et donne-nous du

thé.

— Bien.

Raskolnikoff regardait tout avec une profonde surprise et une frayeur hébétée. Il résolut de se taire et d'attendre ce qui arriverait, « II me semble que je n'ai plus le délire », pensait-il, — « tout cela m'a l'air d'être bien réel...»

Au bout de dix minutes, Nastasia revint avec le potage et annonça qu'on allait avoir le thé. Avec la soupe se montrèrent deux cuillers, deux assiettes et tout un service de table : sel, poivre, moutarde pour manger avec le bœuf, etc.; le couvert n'avait pas été aussi bien mis depuis longtemps. La nappe même était propre.

- Nastasiouchka, dit Razoumikhine, Prascovie Pavlovna ne ferait pas mal de nous envoyer deux petites bouteilles de bière. Nous en viendrons bien à bout.

— Tu ne te laisses manquer de rien, toi! marmotta la servante. Et elle alla faire la commission.

Le malade continuait à tout observer avec une attention inquiète. Pendant ce temps, Razoumikhine était venu s'asseoir à côté de lui sur le divan. Avec une grâce d'ours, il tenait appuyée contre son bras gauche la tète de Raskolni-

koff, qui n'avait aucun besoin de ce secours, tandis que de la main droite il lui portait à la bouche une cuillerée de soupe, après avoir soufflé dessus plusieurs fois pour que son ami ne se brûlât pas en l'avalant. Pourtant, le potage était presque froid. Raskolnikoff en absorba avidement trois cuillerées, mais ensuite Razoumikhine suspendit brusquement son office, déclarant que pour le surplus il fallait consulter Zosimoff.

Sur ces entrefaites, Nastasia apporta les deux bouteilles de bière.

— Veux-tu du thé?

— Oui.

— Va vite chercher le thé, Nastasia, car, en ce qui concerne ce breuvage, m'est avis que la permission de la Faculté n'est pas nécessaire. Mais voilà la bière !

Il alla se rasseoir sur sa chaise, approcha de lui la soupière ainsi que le bœuf, et se mit à dévorer avec autant d'appétit que s'il n'avait pas mangé depuis trois jours.

— Maintenant, ami Rodia, je dine ainsi chez vous tous les jours, murmurait-il la bouche pleine, — c'est Pachenb, ton aimable logeuse, qui me régale de la sorte : elle a beaucoup de considération pour moi. Naturellement, je me laisse faire. A quoi bon protester? Mais voilà Nastasia qui arrive avec le thé. Elle est expéditive. Nastenka. veux-tu de la bière?

— Est-ce que tu te moques de moi?

— Mais du thé, tu en prendras bien?

— Du thé, oui.

— Sers-toi. Ou plutôt, non, attends, je vais te servir moi même. Mets-toi à table.

Entrant aussitôt dans son rôle d'amphitryon, il remplit successivement deux tasses; puis il laissa là son déjeuner et alla se rasseoir sur le divan. Comme tout à l'heure quand il s'était agi de la soupe, ce fut encore avec ies attention

les plus délicates que Razoumikhine fit boire le thé à Raskolnikoff. Ce dernier se laissait dorloter sans mot dire, bien qu'il se sentît parfaitement en état de rester assis sur le divan sans le secours de personne, de tenir en main la tasse ou la cuiller et peut-être même de marcher. Mais, avec un machiavélisme étrange et presque instinctif, il s'était soudain avisé de feindre momentanément la faiblesse, de simuler même au besoin une certaine inintelligence, tout en ayant l'œil et l'oreille au guet. Du reste, le dégoût fut plus fort que sa résolution : après avoir avalé dix cuillerées de thé, le malade dégagea sa tête par un mouvement brusque, repoussa capricieusement la cuiller et se laissa retomber sur son oreiller. Ce mot n'était plus une métaphore. Raskolnikoff avait maintenant à son chevet un bon oreiller de duvet, avec une taie propre; ce détail, qu'il avait aussi remarqué, n'était pas sans l'intriguer.

— Il faut que Pachenka nous envoie aujourd'hui même de la gelée de framboise pour faire de la boisson à Rodia, dit Razoumikhine en se remettant à sa place et en reprenant son repas interrompu.

— Et où prendra-t-elle de la framboise? demanda Nastasia, qui, tenant sa soucoupe sur ses cinq doigts écartés, faisait glisser le thé dans sa bouche « à travers le sucre ».

— Ma chère, elle prendra de la framboise dans une boutique. Vois-tu, Rodia, il s'est passé ici toute une histoire dont tu n'as pas connaissance. Lorsque tu t'es sauvé de chez moi comme un voleur sans me dire où tu demeurais, j'en ai été si fâché que j'ai résolu de te retrouver pour tirer de toi une vengeance exemplaire. Dès le jour même, je me suis mis en campagne. Ce que j'ai couru, ce que j'ai questionné! J'avais oublié ton adresse actuelle, et cela pour une bonne raison : je ne l'avais jamais sue. Quant à ton ancien logement, je me rappelais seulement que tu habitais aux Cinq- Coins,, maison Kharlamoif. Je me lance sur cette piste, je

découvre la maison Kharlamoff, qui, en fin de compte, n'est pas la maison Kharlamoff, mais la maison Boukh. Voilà comme on s'embrouille parfois dans les noms propres' J'étais furieux; je vais le lendemain au bureau des adresses ne comptant guère sur le résultat de cette démarche. Eh bien! figure-toi qu'en deux minutes on m'a donné l'indication de ton domicile. Tu es inscrit là. — Je suis inscrit?

-Je crois bien; et ils n'ont pas pu donner l'adresse du général Kobéleff à quelqu'un qui la demandait. J'abrège. A peine suis-je arrivé ici que j'ai été initié à toutes tes affairés • ou., mon ami, à toutes. Je sais tout; Nastasia te le dira. J'ai fait la connaissance de Nikodim Fomitch, on m'a montré llia Pélrovitch, je suis entré en rapport avec le dvornik avec Alexandre Grigoriévitch Zamétoff, le chef de la chancellerie et enfin avec Pachenka elle-même, c'a été le bouquet; m peux demandera Nastasia...

— Tu l'as enjôlée, murmura la servante avec un sourire finaud.

— Le malheur, mon cher, c'est que dès le début tu t'y es mal pris, il ne fallait pas procéder ainsi avec elle. Son caractère est des plus bizarres! Du reste, nous parlerons plus tard du caraetè-e...ftîais comment, par exemple, as-tu pu l'amener à te couper les vivres? Et cette lettre de change! Il fallait vraiment que tu fusses fou pour la souscrire! Et ce projet de mariage, du vivant de sa filie Nathalie Egorovna ' Je suis au courant de tout! Je vois d'ailleurs que je touche là une corde délicate et que je suis un âne; pardonne-moi Mais, à propos de sottise, ne trouves-tu pas que Prascov-e Pavlovna est moins béte qu'on ne pourrait le supposer à première vue, hein?

— Oui... balbutia, en regardant de côté, RaskolnikoFf • il ne comprenait pas qu'il aurait mieux valu soutenir la conversation.

— N'est-ce pas? s'écria Razoumikhine, mais elle n'est pas non plus une femme intelligente, hein? C'est un type tout à fait particulier! Je t'assure, mon ami, que je m'y perds... Elle va avoir quarante ans, elle n'en avoue que trente-six , et elle y est pleinement autorisée. Du reste, je te le jure, je ne puis guère la juger qu'au point de vue intellectuel, car nos relations sont ce qu'il y a de plus singulier au monde! Je n'y comprends rien! Pour revenir à nos moutons, elle a vu que tu avais quitté l'Université, que tu étais sans leçons et sans vêtements; d'autre part, depuis la mort de sa fille, elle n'avait plus lieu de te considérer comme un des siens : dans ces conditions, l'inquiétude l'a prise; toi, de ton côté, au lieu de conserver avec elle les rapports d'autrefois, tu vivais retiré dans ton coin, voila pourquoi elle a voulu te faire pariir. Etfe y songeait depuis longtemps, mais tu lui avais donné une lettre de change, et, de plus, tu lui assurais que ta maœan payerait...

— J'ai fait une bassesse en disant cela... Ma mère est ellemême presque réduite a la mendicité... Je mentais pour qce l'on continuât à me loger et... à me nourrir, déclara RasVolnikolx d'une voix nette et vibrante.

— Oui, tu avais parfaitement raison de parler ainsi. Ce qui a tout gâté, c'est l'intervention de M. Tchébaroff, conseiller de cour et homme d'affaires. Sans lui, Pachenka n'aurait rien entrepris contre toi : elle est bien trop timide pour cela. Mais l'homme d'affaires, lui, n'est pas timide, et tout d'abord, naturellement, il a posé la question : Le signataire de la lettre de change est-il solvable? Réponse : Oui, car sa maman, bien qu'elle ne possède qu'une pension de cent vingt-cinq roubles.se priverait de manger pour tirer Rodion d'embarras, et il a une sœur qui se vendrait comme esclave pour son frère. M. Tchébaroff s'est réglé là-dessus... Pourquoi t'agites-tii? A présent, mon ami, j'ai compris ton arrière-pensée. Tu n'avais pas tort de t'épan-

cher dans le sein de Pachenka, au temps où elle pouvait voir en toi un futur gendre; mais voilà ! tandis que l'homme honnête et sensible se laisse aller aux confidences, l'homme d'affaires les recueille et en fait son profit. Bref, elle a passé son billet en payement à ce Tchébaroff, qui ne s'est pas gêné pour te mener rondement. Lorsque j'ai su tout cela, je voulais, pour l'acquit de ma conscience, traiter aussi l'homme d'affaires par l'électricité; mais sur ces entrefaites l'harmonie s'est établie entre Pachenka et moi, et j'ai fait arrêter la procédure en répondant de ta dette. Tu entends, mon ami? je me suis porté garant pour toi. On a fait venir Tchébaroff, on lui a mis dix roubles dans la bouche, et il a rendu le papier, que j'ai l'honneur de te présenter. — Maintenant tu n'es plus qu'un débiteur sur parole. Tiens, prends-le.

— C'est toi que je ne reconnaissais pas, pendant que j'avais le délire? demanda Raskolnikoff après un moment de silence.

— Oui, et même ma présence t'a occasionné des crises, surtout la fois où j'ai amené Zamétoff.

— Zamétoff?... Le chef de la chancellerie?... Pourquoi l'as-tu amené?...

Fn prononçant ces mots, Raskolnikoff avait vivement Changé de position, et maintenant il tenait ses yeux fixés sur Razoumikhine.

— Mais qu'as -tu donc?... Pourquoi te troubles-tu? Il désirait faire ta connaissance; c'est lui-même qui a voulu venir, parce que nous avions beaucoup causé de toi ensemble..! Autrement, de qui donc aurais-je appris tant de choses sur ton compte? C'est un excellent garçon, mon ami; il est merveilleux... dans son genre, naturellement. A présent, nous sommes amis; nous nous voyons presque chaque jour.' Je viens, en effet, de transporter mes pénates dans ce quartier-ci. Tu ne le savais pas encore? J'ai déménagé tout récemment. Je suis allé deux fois chez Louise avec lui. Tu te rappelles Louise... Louise Ivanovna?

— J'ai battu la campagne pendant que j'avais la fièvre?

— Je crois bien; tu ne t'appartenais plus.

— Qu'est-ce que je disais?

— Ce que tu disais? On sait bien ce que peut dire un homme qui n'a plus sa tête... Allons, à présent, il ne s'agit plus de perdre son temps; occupons-nous de nos affaires.

Il se leva et prit sa casquette.

— Qu'est-ce que je disais?

— Tu tiens décidément à le savoir? Tu as peur d'avoir laissé échapper quelque secret? Rassure-toi : tu n'as pas soufflé mot de la comtesse. Mais tu as beaucoup parlé d'un bouledogue, de pendants d'oreilles, de chaînes de montre, de l'île Krestovsky, d'un dvormk; Nikodim Fomitch et Ilia' Pétrovitch, l'adjoint du commissaire de police, revenaient souvent aussi dans les propos. De plus, tu étais très-préoccupé d'une de tes bottes, « Donnez-la-moi! » ne cessais-tu de dire en larmoyant. Zamétoff l'a cherchée lui-même dans tous les coins, et il t'a apporté cette ordure qu'il n'avait pas craint de prendre dans ses blanches mains parfumées et couvertes de bagues. Alors seulement tu t'es calmé, et pendant vingt-quatre heures tu as gardé cette saleté dans tes mains: on ne pouvait pas te l'arracher, elle doit être encore quelque part sous ta couverture.

Tu demandais aussi les franges d'un pantalon, et avec quelles larmes! Nous aurions bien voulu savoir quel intérêt ces franges avaient pour toi, mais impossible de rien comprendre à tes paroles... Allons! maintenant, à notre affaire! Voici trente-cinq roubles, j'en prends dix, et dans deux heures je viendrai te rendre compte de l'emploi que j'en aurai fait. Entre temps, je passerai chez Zosimoff,- il devrait être ici depuis longtemps, car il est onze heures passées. En mon absence, Nastenka, veillez à ce que votre locataire ne manque de rien, et occupez-vous notamment de lui préparer

à boire... Du reste, je vais donner moi-même mes instructions à Pachenka. Au revoir!

— Il l'appelle Pachenka! Ah! l'affreux scélérat! fit la servante, au moment où il tournait les talons; ensuite elle sortit et se mit à écouter derrière la porte; mais au bout d'un instant elle n'y put tenir et descendit elle-même à la hâte, très-curieuse de savoir de quoi Razoumikhine s'entretenait avec la logeuse : Nastasia, cela était hors de doute éprouvait une véritable admiration pour l'étudiant.

A peine eut-elle refermé la porte en s'en allant, que le malade rejeta vivement sa couverture et sauta, comme affolé, à bas du lit. 11 avait attendu avec une impatience fiévreuse le moment où il serait seul, pour se mettre incontinent à la besogne. Mais à quelle besogne? Voilà ce dont maintenant il ne se souvenait plus. « Seigneur! dis-moi seulement une chose : savent-ils tout ou l'ignorent-ils encore? Peut-être qu'ils savent déjà, mais ils font semblant de rien parce que je suis malade en ce moment; ils se réservent de jeter le masque dès qu'ils me verront rétabli : alors ils me diront qu'ils étaient instruits de tout depuis longtemps... Que faire donc à présent? C'est comme un fait exprès : je l'ai oublié et j'y pensais encore il y a une minute!... »

Il était debout au milieu de la chambre et regardait autour de lui, en proie à une douloureuse perplexité. Il s'approcha de la porte, l'ouvrit et prêta l'oreille; mais ce n'était pas cela. Tout à coup la mémoire parut lui revenir : il courut au coin où la tapisserie était déchirée, introduisit sa moin dans le trou et se mit à tâter; mais ce n'était pas cela non plus. :1 alla ouvrir le poêle et fouilla parmi les cendres : les franges du pantalon et la doublure de la poche se trouvaient toujours là comme quand il les y avait jetées : donc personne n'avait regardé dans le poêle!

Alors il se rappela la botte dont Razoumikhine venait de lui parler. A la vérité, elle était sur le divan, sous la

couverture; mais depuis le crime elle avait subi tant de frottements et ramassé tant de boue que, sans doute, Zamétoff n'avait rien pu remarquer.

» Bah! Zamétoff!... le bureau de police! Mais pourquoi m'appelle-t-on à ce bureau ? Où est la citation ? Bah ! je confondais : c'est l'autre jour qu'on m'a fait venir! ce jour-là aussi j'ai examiné la botte, mais maintenant... maintenant j'ai été malade. Mais pourquoi Zamétoff est-il venu ici? Pourquoi Razoumikhinel'a-t-il amené?... в murmurait Raskolnikoff en se rasseyant, épuisé, sur le divan. — « Ou'estce donc qui se passe? Ai-je toujours le délire, ou bien les choses sont-elles comme je les vois? il me semble que je ne rêve pas... Ah! à présent, je me rappelle : il faut partir, partir au plus vite, il le faut absolument! Oui..., mais où aller? Et où sont mes vêtements? Pas de bottes! lis les ont prises ! Us les ont cachées ! Je comprends ! Ah ! voilà monpaletot — il a échappé à leur attention ! Voilà de l'argent sur la table, grâce à Dieu ! La lettre de change est là aussi... Je vais prendre l'argent et je m'en irai, je louerai un autrelogement, ils ne me trouveront pas !... Oui, mais le bureau des adresses? Us me découvriront! Razoumikhine saura bien me dénicher. Il vaut mieux quitter le pays, m'en aller au loin... en Amérique : là je me moquerai d'eus! Il faut aussi emporter la lettre de change... elle me servira là-bas. Que prendrai-je encore? Ils me croient malade! Us pensent que je ne suis pas en état de marcher, hé, hé, hé!... J'ai lu dans leurs yeux qu'i'.s savent tout! Je n'ai que l'escalier à descendre! M3is si la maison était gardée, si, en bas, j'allais trouver des agents de police?. Qu'est-ce que cela? du thé? Ah! il est resté aussi de la bière, cela va me rafraîchir! *

U prit la bouteille qui contenait encore la valeur d'un grand verre et la vida d'un trait avec une véritable jouissance, car sa poitrine était en feu. Mais, moins d'une minute après, la bière lui occasionna des bourdonnements dans la

tète et un frisson léger, agréable môme, parcourut son dos. Il se coucha et tira la couverture sur lui. Ses idées, déjà auparavant maladives et incohérentes, commencèrent à s'embrouiller de plus en plus. Bientôt ses paupières devinrent lourdes. 11 posa voluptueusement sa tète sur l'oreiller, s'enveloppa plus étroitement dans la molle couverture ouatée qui avait remplacé son méchant manteau et s'endormit d'un profond sommeil.

En entendant un bruit de pas, il se réveilla et aperçut Razoumikhine qui venait d'ouvrir la porte, mais hésitait à pénétrer dans la chambre et restait debout sur le seuil. Raskolnikoffse souleva vivement et regarda son ami de l'air d'un homme qui cherche à se rappeler quelque chose.

— Puisque tu ne dors plus, me voilà! Nastasia, monte ici le paquet, cria Razoumikhine à la servante qui se trouvait en bas. — Je vais te rendre mes comptes...

— Quelle heure est-il? demanda le malade en promenant autour de lui un regard effaré.

— Tu t'en es donné, mon ami; le jour baisse, il va être six heures. Ton sommeil a duré plus de six heures.

— Seigneur! Comment ai-je pu dormir si longtemps !

— De quoi te plains-tu ? Cela te fait du bien ! Quelle affaire pressante avais-tu donc? Un rendez-vous peut-être? A présent tout notre temps est à nous. J'attendais ton réveil depuis trois heures; j'ai déjà passé deux fois chez toi, tu dormais. J'ai été aussi deux fois chez Zosimoff; il était absent, mais n'importe, il viendra. En outre, j'ai eu à m'occuper pour mon propre compte, j'ai changé de domicile aujourd'hui, il m'a fallu tout déménager, y compris mon oncle. C'est que, vois-tu, j'ai à présent mon oncle chez moi... Allons, assez causé, maintenant à notre affaire .'...Donne ici le paquet, Nastasia. Nous allons tout de suite... Mais comment te sens-tu, mon ami?

— Je me porte bien; je ne suis pas malade .. Razoumikhine, il y a longtemps que tu es ici?

— Je viens de te dire que j'attendais ton réveil depuis trois heures.

— Non, mais avant?

— Comment, avant?

— Depuis quand viens-tu ici?

— Mais, voyons, je te l'ai dit tantôt : est-ce que lu ne t'en souviens plus?

Raskolnikoff fit appel à ses souvenirs. Les incidents de la journée lui apparaissaient comme dans un songe. Ses efforts de mémoire restant infructueux, il interrogea du regard Razoumikhine.

— Hum! fit celui-ci : tu l'as oublié. J'avais déjà remarqué tantôt que tu n'élais pas encore dans ton assiette... A présent, le sommeil t'a fait du bien... Vraiment, tu as beaucoup meilleure mine. Allons, qu'importe? Cela va te revenir tout a l'heure. Regarde donc par ici, cher homme.

Il se mit à défaire le paquet qui, évidemment, était l'objet de toutes ses préoccupations.

— Cela, mon ami, me tenait particulièrement au cœur. C'est qu'il faut faire de toi un homme. Nous allons nous y mettre. Commençons par le haut. Vois-tu cette casquette? dit-il en prenant dans le paquet une casquette assez jolie, quoique fort ordinaire et de peu de valeur. Veux-tu me permettre de te l'essayer?

— Pas maintenant, plus tard, fit Raskolnikoff en repoussant son ami avec un geste d'impatience.

— Non, tout de suite, ami Rodia, laisse-toi faire, plus tard il serait trop tard; d'ailleurs l'inquiétud-e me tiendrait éveillé toute la nuit, car j'ai acheté au jugé, n'ayant pas la mesure de ta tète Elle va parfaitement! s'écria-t-il triomphant, après avoir essayé la casquette à Raskolnikoff: — c'est tout à fait cela, on jurerait qu'elle a été faite sur commande! Devine un peu ce que je l'ai payée, Nastasiouchka, dit-il à la servante en voyant que son ami gardait le silence.

— Deux grivnas, sans doute, répondit Nastasia.

— Deux grivnas, tu es folle! cria Razoumikhine vexé ; — à présent pour deux grivnas on ne pourrait même pas l'acheter, — huit grivnas! Et encore c'est parce qu'elle a déjà été portée. Passons maintenant à la culotte, je te préviens que j'en suis fier!

Sur ce, il étala devant Raskolnikoff un pantalon gris, d'une légère étoffe d'été.

— Pas un trou, pas une tache, et très-mettable, quoiqu'il ait aussi été porté; le gilet est de la même couleur que le pantalon, comme l'exige la mode. Du reste, si ces effets ne sont pas neufs, à dire vrai, ils n'en sont que meilleurs : ils ont acquis par l'usage plus de douceur, plus de moelleux... Vois-tu, Rodia, selon moi, pour faire son chemin dans le monde, il faut toujours se régler sur la saison. Les gens raisonnables ne mangent pas d'asperges au mois de janvier : j'ai suivi ce principe dans mes emplettes. Nous sommes en été, j'ai donc acheté des vêtements d'été. Vienne l'automne, il te faudra des vêtements plus chauds, et tu abandonneras ceux-ci... d'autant plus que, d'ici là, ils auront eu le temps de s'user. Eh bien, devine ce que cela a coûté! Combien, selon toi? — Deux roubles vingt-cinq kopecks! A présent, parlons des bottes; comment les trouves-tu? On voit qu'elles ont déjà été portées, mais elles feront encore très-bien leur office pendant deux mois, parce qu'elles ont été confectionnées à l'étranger : un secrétaire de l'ambassade britannique s'en est défait la semaine dernière; il ne les avait que depuis six jours, mais il était très à court d'argent. Prix : un rouble cinquante kopecks. C'est pour rien.

— Mais elles n'iront peut-être pas à son pied! observa Nastasia.

— Elles n'iront pas à son pied! Et cela, qu'est-ce que c'est? répliqua Razoumikhine en tirant de sa poche une vieille botte de Raskolnikoff, laquelle était toute trouée et toute

160 LE CRIAiE ET ЕЕ CHATIMENT.

sale : j'avais pris mes précautions; ils ont relevé la mesure sur celte horreur. Tout cela a été fait très-consciencieusement. Mais, pour le linge, il y a eu du tirage avec la marchande. Enfin, tu as là trois chemises de toiie avec des devants à la mode... Maintenant, récapitulons : casquette, huit grivnas; pantalon et gilet, deux roubles vingt-cinq kopecks; bottes, un rouble cinquante kopecks; linge, cinq roubles; total: neuf roubles cinquante-cinq kopecks. J'ai donc à te remettre quarante-cinq kopecks; tiens, prends-les; et, de la sorte, te voilà tout requinqué; car, à mon avis, ton paletot non-seulement peut encore servir, mais possède beaucoup de distinction : on voit qu'il a été fait chez Charmer! Pour ce qui est des chaussettes, etc., je t'ai laissé le soin de les acheter toi-même. Il nous reste vingt-cinq roubles, et tu n'as pas à l'inquiéter de Pachenka, ni du payement de ton loyer. Je te i'ai dit : on te fait un crédit illimité. A présent, mon ami, permets qu'on te change de linge; c'est nécessaire, car la maladie est dans ta chemise...

— Laisse-moi donc ! Je ne veux pas ! répondit en le repoussant Raskolnikoff dent le visage était resté morne tant qu'avait duré le récit enjoué de Razoumikhine.

— Il le faut, mon ami; pourquoi donc ai-je éculé mes bottes'.' insista ce dernier. — Nastasiouchka, ne faites pas la prude et venez à mon aide, là! et, malgré la résistance de Raskolnikoff, il réussit à le changer de linge.

Le malade retomba sur son oreiller et ne dit pas un mot pendant deux minutes.

« Est-ce qu'ils ne vont pas à la fin me laisser en repos? » pensait-il. — Avec quel argent tout cela a-t-il été acheté? demanda-t-il ensuite, en regardant le mur.

— Voilà une question! Mais avec ton propre argent. Ta maman t'a fait envoyer par Vakhrouchine trente-cinq roubles qui t'ont été apportés tantôt, est-ce que tu l'as oublié?

— A présent, je m'en souviens... dit Raskolnikoff après

être resté pensif et sombre pendant assez longtemps. Razoumikhine, les sourcils froncés, le considérait avec inquiétude.

La porte s'ouvrit, et un homme de haute taille entra dans la chambre. Sa façon de se présenter indiquait un visiteur accoutumé de Raskolnikoff.

— Zosimoff! Enfin! s'écria joyeusement Razoumikhine.

Le nouveau venu était un grand et gros homme de vingtsept ans, au visage bouffi, blême et soigneusement rasé. Ses cheveux d'un blond presque blanc se tenaient droits sur sa tête. Il avait des lunettes, et à l'index de son épaisse main brillait un gros anneau d'or. On voyait qu'il aimait à être à l'aise dans ses vêtements, d'ailleurs d'une élégance cossue. Il portait un ample paletot en drap léger et un large pantalon d'été d'une couleur claire. Son linge était irréprochable, et une lourde chaî ne de montre en or se jouait sur son gilet. 11 y avait dans ses allures quelque chose de lent et de flegmatique, quelques efforts qu'il fit pour se donner un air dégagé. Du reste, en dépit de sa surveillance sur lui-même, la prétention perçait continuellement dans ses manières. Toutes ses connaissances le trouvaient insupportable, mais faisaient grand cas de lui en tant que médecin.

— J'ai passé deux fois chez toi, mon ami... Tu vois, il a repris ses sens! cria Razoumikhine.

— Je le vois, je le vois; eh bien, comment nous sentonsnous aujourd'hui, hein? demanda Zosimoff à Raskolnikoff qu'il regarda avec attention.

En même temps, il s'installait au bout t.'u divan, près des

pieds du malade, s'efforçant de trouver là une place suffisante pour son énorme personne.

— Mais il est toujours hypocondriaque, poursuivit Razoumikhine; tout à l'heure, quand nous l'avons changé de linge, i) s'est près |ue mis à pleurer.

— La chose se comprend; on pouvait faire cela plus tard, il n'était pas nécessaire de le contrarier... Le pouls est excellent. Nous avons toujours un peu mal à la tête, hein?

— Je me porte bien, je me porte parfaitement ! dit Raskolnikoff avec irritation. En prononçant ces mots, il s'était tout à coup soulevé sur le divan, et ses yeux étincelaient; mais, moins d'une seconde après, il retomba sur son oreiller et se tourna du côté du mur. Zosimoff le considérait attentivement.

— Très-bien... rien de particulier à noter... déclara-t-il négligemment. — A-t-il mangé quelque chose?

On raconta le repas fait par le malade, et l'on demanda ce qu'on pouvait lui donner.

— Mais on peut lui donner n'importe quoi... de la soupe, du thé... Naturellement, les champignons et les concombres lui sont interdits; il ne faut pas non plus qu'il mange de bœuf, ni... Mais c'est là du bavardage superflu... — Il échangea un regard avec Razoumikhinc. — Plus de potions, plus de médicaments, et demain je viendrai voir... On aurait pu aujourd'hui... Allons, c'est bien...

— Demain soir, je lui ferai faire une promenade ! décida Razoumikhine. — Nous irons ensemble au jardin Ioussoupofi; et ensuite au Palais de Cristal.

— Demain ce serait peut-être un peu tôt, mais une petite sortie... D'ailleurs, d'ici là, nous verrons.

— Ce qui me vexe, c'est qu'aujourd'huijustement je pends la crémaillère à deux pas d'ici; je voudrais qu'il fût des nôtres, quand il devrait rester couché sur un divan! Tu viendras, toi? demanda brusquement Razoumikhine à Zosi-

moff, — tu as promis, ne va pas me manquer de parole.

— Soit, mais je ne pourrai venir qu'assez tard. Tu donnes une fête?

— Oh! rien du tout; il y aura simplement du thé, de l'eau-de-vie, des harengs et un pâté. C'est une petite réunion d'amis.

— - Quels seront tes hôtes?

— Des camarades, des jeunes gens, plus un vieil oncle à moi qui est venu pour affaires à Pétersbourg : il n'est ici que depuis hier; nous nous voyons une fois tous les cinq ans.

— Qu'est-ce qu'il fait?

— Il a végété toute sa vie dans un district où il était maître de poste... il touche une petite pension, il a soixantecinq ans, ce n'est même pas la peine d'en parler... Je l'aime, du reste. Il y aura chez moi Porphyre Pétrovitch, le juge d'instruction du quartier... un juriste. Mais tu le connais, au fait...

— Il est aussi ton parent?

— Très-éloigné. Mais pourquoi fronces-tu le sourcil? Parce qu'un jour vous vous êtes chamaillés ensemble, tu es dans le cas de ne pas venir?

— Oh! je me moque pas mal de lui...

— C'est ce que tu peux faire de mieux. Bref, j'aurai des étudiants, un professeur, un employé, un musicien, un officier, Zamétoff...

— Dis-moi, je te prie, ce que toi ou lui — Zosimoff montra d'un signe de tête Raskolnikoff — vous pouvez avoir de commun avec un Zamétoff.

— Eh bien ! oui, si tu veux que je te le dise, il y a quelque chose de commun entre Zamétoff et moi: nous avons entrepris une affaire ensemble.

— Je serais curieux de savoir quoi.

— Mais c'est toujours à propos du peintre en bâtiments...

Nous travaillons à sa mise en liberté. A présent, du reste, cela ira t< ut seul. L'affaire est maintenant parfaitement claire! Notre intervention aura seulement pour effet de presser le dénoùmeut.

— De quel peintre en bâtiments s'agit-il?

— Comment, est-ce que je ne t'en ai pas déjà parlé? Ah ! c'est vrai, je ne t'ai raconté que le commencement... voilà, c'est au sujet du meurtre de la vieille prêteuse sur gages... eh bien, on a arrêté le peintre comme auteur du crime...

— Oui, avant ton récit, j'avais déjà entendu parler de cet assassinat, et même l'affaire m'intéresse... jusqu'à un certain point... j'en ai lu quelque chose dans les journaux. Ah! voilà...

— On a aussi tué Elisabeth! fit tout à coup Nastasia en s'adressant à Raskolnikof/.

Elle n'avait pas quitté la chambre et, debout près de la porte, pi était l'oreille à la conversation.

— Elisabeth? balbutia le malade d'une voix presque inintelligible.

— Oui, Elisabeth, la revendeuse à la toilette, est-ce que tu ne la connaissais pas? Elle venait ici en bas. Elle t'a même fait une chemise.

Raskolnikoff se tourna du côté du mur et se mit à fixer avec toute l'attention possible une des petites fleurs blanches semées sur le papier qui tapissait sa chambre. Il sentait ses membres s'engourdir, mais il n'essayait pas de se remuer, et son regard restait obstinément attaché sur la petite fleur.

— Eh bien, ce peintre qui est impliqué dans l'affaire, on a relevé des charges contre lui, sans doute? dit Zosimoff, interrompant avec une impatience marquée le bavardage de Nastasia qui soupira et se tut.

— Oui, mais des charges qui n'en sont pas, et voilà précisément ce qu'il s'agit de démontrer! La police fait fausse

roule ici, comme elle s'est déjà trompée au début quand elle a soupçonné Koch et Pestriakoff! Pour si désintéressé qu'on soit dans la question, on se sent révolté en voyant une enquête si bêtement conduite! Pestriakoff viendra peut-être chez moi ce soir... A propos, Rodia, tu connais cette histoire, elle est arrivée avant ta maladie, justement la veille du jour où tu as eu un évanouissement au bureau de police pendant qu'on en parlait...

Zosimoff regarda curieusement Raskolnikoff qui ne bougea pas.

— Il faudra que j'aie l'œil sur toi, Razoumi! hine : tu t'emballes joliment pour une affaire qui ne te regarde ; as, observa le docteur.

— C'est possible, mais n'importe! Nous tirerons ce malheureux des griffes de la justice! s'écria Razoumikhine, en frappant du poing sur la table. — Ce ne sont pas les bévues de ces gens-là qui m'irritent le plus : il est permis de se tromper, l'erreur est chose excusable car par elle on arrive à la vérité. Non, ce qui me fâche, c'est que, tout en se trompant, ils continuent à se croire infaillibles. J'estime Porphyre, mais... Tiens, sais-tu, par exemple, ce qui les a déroutés tout d'abord? La porte était fermée : or, quand Koch et Pestriakoff sont arrivés avec le dvornik, elle était ouverte : donc Koch et Pestriakoff sont les assassins! Voilà leur logique !

— Ne t'échauffe pas : on les a arrêtés, on ne pouvait pas faire autrement... A propos : j'ai eu l'occasion de rencontrer ce Koch, il paraît qu'il était en relation d'affaires avec la vieille, il lui rachetait les objets non dégagés à l'échéance?

— Oui, c'est un aigrefin, un personnage véreux! Il rachète aussi les lettres de change. Sa mésaventure ne m'émeut en aucune façon. Je m'emporte contre les agissements idints d'une procédure démodée... C'est le cas ici d'ouvrir une nouvelle voie et de renoncer à une routine qui a fait son temps.

Les seules données psychologiques peuvent mettre sur la vraie piste. « Nous avons des faits! s disent-ils. Mais les faits ne sont pas tout; la manière de les interpréter est pour moitié au moins dans le succès d'une instruction!

— Et toi, tu sais interpréter les faits?

— Vois-tu, il est impossible de se taire quand on sent, quand on a l'intime conviction qu'on pourrait aider à la découverte de la vérité, si... Eh!... Tu connais les détails de l'affaire?

— Tu m'avais parlé d'un peintre en bâtiments : j'attends toujours son histoire.

— Eh bien, écoute. Le surlendemain du meurtre, dans la matinée, tandis que la police instruisait encore contre Koch et Pestriakoff, malgré les explications parfaitement catégoriques fournies par eux, surgit tout à coup un incident des plus inattendus. Un certain Douchkine, paysan qui tient un cabaret en face de la maison du crime, apporta au commissariat un écrin renfermant des boucles d'oreilles en or, et il raconta toute une histoire : <• Avant-hier soir, un peu après huit heures >•, — remarque cette coïncidence! — a Mikolaï un ouvrier peintre qui fréquente mon établissement, est venu me prier de lui prêter deux roubles sur les boucles d'oreilles contenues dans cette petite boîte. A ma question : On as-tu pris cela? il a répondu qu'il l'avait ramassé sur le trottoir. Je ne lui en ai pas demandé davantage », — c'est Douchkine qui parle, — a et je lui ai donné un petit billet » , — c'est-adire un rouble, — « car, me suis-je dit, si je ne prends pas cet objet, un autre le prendra, et il vaut mieux qu'il soit entre mes mains : si l'on vient à le réclamer, si j'apprends qu'il a été volé, j'irai le porter à la police. »

Bien entendu, en parlant ainsi, il mentait effrontément : je connais ce Douchkine, c'est un receleur, et quand il a subtilisé à Mikolaï un objet de trente roubles, il n'avait nullement l'intention de le remettre à la police; il ne s'est décidé

à cette démarche que sous l'influence de la peur. Mais laissons Douchkine poursuivre son récit : — « Ce paysan qui s'appelle Mikolaï Démentieff, je le connais depuis l'enfance : il est, comme moi, du gouvernement de Riazan et du district de Zaraïsk. Sans être un ivrogne, il boit quelquefois un peu trop.

a Kous savions qu'il faisait des travaux de peinture dans cette maison avec.Mitréi, qui est de son pays. Après avoir reçu le petit billet, Mikolaï a bu coup sur coup deux verres, a changé son rouble pour payer et est parti en emportant la monnaie. Je n'ai pas vu Mitréi avec lui à cette heure-là. Le lendemain, nous avons entendu dire qu'on avait tué à coups de hache Aléna Ivanovna et sa sœur Elisabeth Ivanovna. Nous les connaissions, et alors un doute m'est venu au sujet des boucles d'oreilles, parce que nous savions que la vieille prêtait de l'argent sur des objets de ce genre. Pour éclaircir mes soupçons, je me suis rendu dans cette maison sans faire semblant de rien, et tout d'abord j'ai demandé si Mikolaï était là. Mitréi m'a répondu que son camarade faisait la noce : Mikolaï était rentré chez lui, ivre, à la première heure du jflur, et au bout de dix minutes environ il était sorti de nouveau; depuis ce temps, Mitréi ne l'avait plus vu, et il achevait seul le travail.

« L'escalier qui conduit chez les victimes dessert aussi le logement où travaillent les deux ouvriers, ce logement est situé au second étage. Ayant appris tout cela, je n'ai rien dit à personne », — c'est Douchkine qui parle, — » mais j'ai recueilli le plus de renseignements possible sur les circonstances de l'assassinat, et je suis revenu chez moi, toujours préoccupé du même doute. Or, ce matin, à huit heures »,— . c'est-à-dire le surlendemain du crime, tu comprends? — " je vois Mikolaï entrer dans mon établissement; il avait bu, mais il n'était pas trop ivre et pouvait comprendre ce qu'on lui disait. Il s'assied en silence sur un banc.

« Quand il est arrivé, il n'y avait dans mon cabaret qu'un seul client, un habitué qui dormait sur un autre banc; je ne parle pas de mes deux jeunes garçons. — As-tu vu Mitréi? demandé-je à Mikolaï. — Non, dit-il, je ne l'ai pas vu. — Et tu n'es pas venu travailler ici? — Je ne suis pas venu depuis avant-hier, répond-il. — Mais, cette nuit, où astu couché? — Aux Sables, chez les Kolomensky. — Et où as-tu pris les boucles d'oreilles que tu m'as apportées l'autre jour? — Je les ai trouvées sur un trottoir, fait-il d'un air tout drôle en évitant de me regarder. — As-tu entendu dire que ce même soir, vers la même heure, il s'est passé telle et telle chose dans le corps de bâtiment où tu travaillais? — Non, dit-il, je n'en savais rien.

« Je lui raconte les faits qu'il écoute en écarquillant les yeux. Tout à coup je le vois devenir blanc comme un morceau de craie; il prend son bonnet et se lève. Je veux le retenir : — Attends un peu, Mikolaï, lui dis-je, est-ce que tu ne boiras pas un verre? En même temps, je fais signe à mon garçon d'aller se placer devant la porte, et je quitte mon comptoir. Mais, devinant sans doute mes intentions, il s'élance hors de la maison, prend sa course et, un instant après, disparaît au tournant d'une rue. Dès lors, je n'ai plus douté qu'il ne fût coupable. »

— Je crois bien!... dit Zosimoff.

— Attends! Écoute la fin! Naturellement, la police s'est mise à chercher Mikolaï de tous côtés : on s'est assuré de Douchkine et de Mitréi; on a fait des perquisitions chez eux; on a aussi tout retourné chez les Kolomensky; mais c'est avant-hier seulement que Mikolaï lui-même a été arrêté dans une auberge de la barrière de ***, à la suite de circonstances curieuses. Arrivé dans cette auberge, il avait ôté sa croix, qui était en argent, l'avait remise au patron et s'était fait servir un chkalik1 d'eau-de-vie. Quelques minutes après, une

1 Mesure de capacité qui représente environ trente centilitres.

paysanne vient traire les vaches, et, en regardant par une fente dans une remise voisine de l'étable, elle aperçoit le pauvre diable en train de se pendre : il avait fait un nœud coulant à sa ceinture, avait attaché celle-ci à une solive du plafond et, monté sur un bloc de bois, essayait de passer son cou dans le nœud coulant.

« Aux cris poussés par la femme, les gens accourent : « Ainsi, voilà à quoi tu passes ton temps? » — « Conduisezmoi, dit-il, à tel bureau de police, j'avouerai tout, я

« On fait droit à sa demande et, avec tous les honneurs dus à son rang, on l'emmène au bureau de police indiqué, c'est-à-dire à celui de notre quartier. Là, commence l'interrogatoire d'usage :

с Qui es-tu? Quel âge as-tu? » — « Vingt-deux ans », etc. Demande : « — Pendant que tu travaillais avec Mitrdi, vou^» n'avez vu personne dans l'escalier entre telle et telle heure ? » Réponse : a — H est peut-être passé des gens, mais nous ne les avons pas remarqués. » — « Et vous n'avez entendu aucun bruit? я — « Nous n'avons rien entendu de particulier, я

— « Mais toi, Mikolaï, as-tu su ce jour-là qu'à telle heure on avait tué et dévalisé telle veuve et sa sœur? > - .Je n'en savais absolument rien; j'en ai eu la première nouvelle avant-hier, au cabaret, par Afanase Pavlitch. » — a Et où as-tu pris les boucles d'oreilles? я — « je les ai trouvées sur le trottoir, я — « Pourquoi le lendemain n'es-tu pas allé travailler avec Mitréi? я — a Parce que j'ai fait la noce.»

— « Où as-tu fait la noce? я — , En différents endroits, a

— « Pourquoi t'es-tu sauvé de chez Douchkine? я — « Parce que j'avais peur, я — « De quoi avais-tu peur? я — « Je craignais de passer en jugement, я — « Comment donc pouvais-tu craindre cela si tu ne te sens coupable de rien?... я

Eh bien, tu le croiras ou tu ne le croiras pas, Zosimoff, cette question a été posée et littéralement en ces termeslà, je le sais positivement, on m'a fait le compte rendu i- 10

textuel de l'interrogatoire! Hein! comment la trouves-tu?

— Mais, enfin, les preuves sont-là.

— Il ne s'agit pas des preuves en ce moment, il s'agit de la question faite à Nicolas, de la manière dont les gens de police comprennent la nature humaine! Allons, c'est bien, laissons cela! En résumé, ils ont tellement tourmenté ce malheureux qu'il a fini par avouer : - « Ce n'est pas sur le trottoir que j'ai trouvé ces boucles d'oreilles, mais dans l'appartement où je travaillais avec Mitréi. » — » Comment as-tu fait cette trouvaille? » — « Mitréi et moi nous avions peint toute la journée; il était huit heures, et nous allions partir, quand Mitréi prend un pinceau, me le passe sur la figure et se sauve après m'avoir ainsi barbouillé.

« Je m'élance à sa poursuite, je descends les escaliers quatre à quatre en criant comme un perdu; mais au moment où j'arrivais en bas de toute la vitesse de mes jambes, je bouscule le dvornik et des messieurs qui se trouvaient là aussi, je ne me rappelle plus combien il y en avait. Là-dessus, le dvornik me dit des injures, un autre dvornik m'injurie également, la femme du premier sort de sa loge et fait chorus avec eux. Enfin un monsieur qui entrait dans la maison avec une dame nous invective à son tour, Mitka et moi, parce que nous étions étendus en travers de la porte et barrions le passage. J'avais saisi Mitka par les cheveux, je l'avais jeté à terre et je lui donnais des coups de poing. Il m'avait pris aussi par les cheveux et me cognait de son mieux tout en étant sous moi. Nous faisions cela sans méchanceté, histoire de rire. Ensuite Mitka se dégagea et fila dans la rue, je courus après lui, mais je ne pus le rattraper et je retournai seul à l'appartement, parce que j'avais mes affaires à mettre en ordre. Tandis que je les rangeais, j'attendais Mitka, je croyais qu'il allait revenir. Et voilà que dans le vestibule, au coin, près de la porte, je marche sur quelque chose, je regarde : c'était un objet enveloppé dans du papier. J'enlève

le papier et je trouve une boite renfermant des boucles d'oreilles... »

— Derrière la porte? Elle était derrière la porte? Derrière la porte? s'écria tout à coup Raskolnikoff en regardant avec effroi Razoumikhine, tandis qu'il faisait effort pour se soulever sur le divan.

— Oui... eh bien, quoi? Qu'est-ce que tu as? Pourquoi es-tu ainsi? dit Razoumikhine, en se levant, lui aussi, de son siège.

— Ce n'est rien!... eut à peine la force de répondre Raskolnikoff, qui se laissa retomber sur l'oreiller et se tourna de nouveau du côté du mur.

Tous restèrent quelque temps silencieux.

— Il était à moitié endormi, sans doute, dit enfin Razoumikhine en interrogeant du regard Zosimoff; celui-ci fit de la tête un petit signe négatif.

— Eh bien! continue donc, dit le docteur, — après?

— Tu sais le reste. Dès qu'il s'est vu en possession de ces boucles d'oreilles, il n'a plus pensé ni à sa besogne ni à Mitka : il a pris son bonnet et est allé immédiatement chez Douchkine. Comme je te l'ai dit, il s'est fait donner un rouble par ce cabaretier et lui a faussement raconté qu'il avait trouvé la boîte sur le trottoir Ensuite, il est parti faire la noce. Mais, en ce qui concerne le meurtre, son langage ne varie pas : a Je ne sais rien, répète-t-il toujours, je n'ai appris la chose que le surlendemain seulement.' — «Mais pourquoi donc as-tu disparu tous ces temps-ci? » — с Parce que je n'osais pas me montrer, » — « Et pourquoi voulaistu te pendre? » — » Parce que j'avais peur. ■» — « Pc quoi avais-tu peur? » — « D'être mis en jugement. « Voila toute l'histoire. Maintenant, quelle conclusion en ont-ils tirée, penses-tu?

— Que veux-tu que je pense? Il y a une présomption, discutable peut-être, mais qui n'en existe pas moins. H y a

un fait. Fallait-il qu'ils rendissent la liberté à ton peintre en bâtiments?

— Mais c'est qu'ils l'ont carrément inculpé d'assassinat! Il ne leur reste plus le moindre doute...

— Voyons, ne t'échauffe pas. Tu oublies les boucles d'oreilles. Le même jour, peu d'instants après le meurtre, des boucles d'oreilles qui se trouvaient dans le coffre de la victime ont été vues entre les mains de Nicolas : conviensen toi-même, on doit nécessairement se demander comment il se les est procurées. C'est une question que le magistrat instructeur ne peut négliger d'éclaircir.

— Comment il se les est procurées! s'écria Razoumikhine,

— comment il se les est procurées! Voyons, docteur, tu es tenu, avant tout, d'étudier l'homme; tu as, plus que tout autre, l'occasion d'approfondir la nature humaine,

— eh bien, se peut-il que tu ne voies point, d'après toutes ces données, quelle est la nature de ce Nicolas? Comment ne sens-tu pas, à priori, que toutes les déclarations faites par lui au cours de ses interrogatoires sont la vérité la plus pure? Il s'est procuré les boucles d'oreilles exactement comme il le dit. II a marché sur la boite, et il l'a ramassée.

— La vérké la plus pure! Pourtant lui-même a reconnu qu'il avait menti la première fois.

— Écoute-moi, écoute attentivement : le dvornik, Koch, Pestriakoff, l'autre dvornik, la femme du premier, la marchande qui se trouvait alors avec elle dans la loge, le conseiller de cour Krukoff qui en ce moment même venait de descendre de voiture et entrait clans la maison avec une dame à son bras, tous, c'est-à-dire huit ou dix témoins, déposent d'une commune voix que Nicolas a jeté Dmitri par terre, et, le tenant sous lui, l'a bourré de coups de poing, tandis que Dmitri avait pris son camarade par les cheveux et lui rendait la pareille. Ils sont couchés en travers de la

porte et interceptent le passage; on les injurie de tous côtés, et eux, « comme de petits enfants » (c'est l'expression textuelle des témoins), crient, se gouraient, poussent des éclats de rire et se poursuivent l'un l'autre dans la rue, ainsi que l'eussent fait des gamins. Tu entends? A présent, remarque ceci : en haut, gisent deux cadavres non encore refroidis, note qu'ils étaient encore chauds quand on les a découverts.

Si le crime a été commis par les deux ouvriers ou par Nicolas tout seul, permets-moi de te poser une question : Comprend-on une telle insouciance, une telle liberté d'esprit chez des gens qui viennent de commettre un assassinat suivi de vol? N'y a-t-il pas incompatibilité entre ces cris, ces rires, cette lutte enfantine et la disposition morale dans laquelle auraient dû se trouver les meurtriers? Quoi ! cinq ou dix minutes après avoir tué — car, je le répète, on a trouvé les cadavres encore chauds — ils s'en vont sans même fermer la porte de l'appartement où gisent leurs victimes, et, sachant que des gens montent chez la vieille, ils folâtrent sous la porte cochère au lieu de fuir au plus vite, ils barrent le passage, ils rient, ils attirent sur eux l'attention générale, aiasi que dix témoins sont unanimes à le déclarer !

—Sans doute, c'est étrange, cela paraît impossible, mais...

— Il n'y a pas de * mais » , mon ami. Je reconnais que les boucles d'oreilles, trouvées entre les mains de Nicolas peu d'instants après le crime, constituent à sa charge un fait matériel sérieux — fait d'ailleurs expliqué d'une façon plausible par les déclarations de l'accusé et, comme tel, « sujet à discussion », — encore faut-il aussi prendre en considération les faits justificatifs, d'autant plus que ceux-ci sont » hors de discussion ». Malheureusement, étant donné l'esprit de notre jurisprudence, nos magistrats sont incapables d'admettre qu'un fait justificatif, fondé sur une pure

tït L2 CRIME 'ET LE CHATIMENT.

impossibilité psychologique, puisse détruire des charges matérielles, quelles qu'elles soient. Non, ils n'admettront jamais cela, par la raison qu'ils ont trouvé la boîte et que l'homme a voulu se pendre, « ce à quoi il n'aurait pu songer s'il ne s'était pas senti coupable! » Voilà la question capitale, voilà pourquoi je m'échauffe! Comprends-tu?

— Oui, je vois bien que tu t'échauffes. Attends un peu, il y a une chose que j'avais oublié de te demander : qu'est-ce qui prouve que l'écrin renfermant les boucles d'oreilles a été pris en effet chez la vieille?

— Cela est prouvé, reprit en rechignant Razoumikhine; — Koch a reconnu l'objet et a indiqué celui qui l'avait mis en gage. De son côté, ce dernier a prouvé péremptoirement que l'écrin lui appartenait.

— Tant pis. Encore une question : quelqu'un n'a-t-il pas vu Nicolas pendant que Koch et Pestriakoff montaient au quatrième étage, et son alibi ne peut-il pas être établi?

— Le fait est que personne ne l'a vu, répondit d'un ton fâché Razoumikhine, — voila ce qu'il y a de désolant! Koch et Pestriakoff eux-mêmes n'ont pas aperçu les ouvriers en montant l'escalier; d'ailleurs, à présent, leur témoignage ne signifierait pas grand'chose. « Nous avons vu, disent-ils, que l'appartement était ouvert et qu'on y travaillait probablement, mais nous avons passé sans faire attention, et nous ne nous rappelons pas s'il s'y trouvait ou non des ouvriers en ce moment. *

— Hum! Ainsi toute la justification de Nicolas repose sur les rires et les coups de poing qu'il échangeait avec son camarade. Soit, c'est une forte preuve à l'appui de son innocence, mais... Permets-moi maintenant de te demander comment tu te rends compte du fait : en tenant pour vraie la version de l'accusé, comment expliques-tu la trouvaille des boucles d'oreilles?

— Comment je l'explique? Mais qu'y a-t-il à cxpli-

quer ici? L'affaire est claire. Du moins, la route est clairement indiquée à l'instruction, et indiquée précisément par l'écrin. Le vrai coupable a laissé tomber ces t oucles d'oreilles. Il était en h3ut quand Koch et Pestriakoff ont cogné à la porte; il s'était enfermé au venou. Koch a fait la bêtise de descendre; alors l'assassin s'est esquivé de l'appartement et est descendu, lui aussi, attendu qu'il n'avait pas d'autre moyen de s'échapper. Sur l'escalier, il s'est dérobé à la vue de Koch , de Pestriakoff et du dvornik, en se réfugiant dans le logement du second étage juste au moment où les ouvriers venaient d'en sortir.

11 s'est caché derrière la porte pendant que le dvornik et les autres montaient chez la vieille, il a attendu que le bruit de leurs pas cessât de se faire entendre, et il est arrivé fort tranquillement au bas de l'escalier, à l'instant même où Dmitri et Nicolas à sa suite s'élançaient dans la rue. Comme tout le monde s'était dispersé, il n'a rencontré personne sous la porte cochère. Il se peut même qu'on l'ait vu, mais on ne l'a pas remarqué : est-ce qu'on fait attention à toutes les personnes qui entrent dans une maison ou qui en sortent? Quanta l'écrin, il l'a laissé tomber de sa poche pendant qu'il se tenait derrière la porte, et il ne s'en est pas aperçu, parce qu'il avait. alors d'autres chats à fouetter. L'écrin démontre donc clairement que le meurtrier s'est caché dans le logement vide du second étage. Voilà tout le mystère expliqué!

— C'est ingénieux, mon ami! Cela fait honneur à ton imagination. C'est surtout ingénieux.

— Mais pourquoi donc? Pourquoi?

— Parce que tous les détails sont trop bien agencés, toutes les circonstances se présentent avec trop d'à-propos .. c'est exactement comme au théâtre.

Razoumikhine allait de nouveau protester, mais soudain la porte s'ouvrit, et les trois jeunes gens virent apparaître un visiteu ■ <;u'aucmi d'eux ne connaissait.

i7G LE (HUME ET LE CHATIMENT.

C'était im monsieur déjà d'un certain âge, au maintien gourmé, à la physionomie réservée et sévère. Il s'arréla d'abord sur le seuil, promenant ses yeux autour de lui avec une surprise qu'il ne cherchait pas à dissimuler et qui n'en était que plus désobligeante, « Où donc me suis-je fourré? » avait-il l'air de se demander. C'était avec défiance et même avec une affectation de frayeur qu'il contemplait la pièce étroite et basse où il se trouvait. Son regard conserva la même expression d'étonnement lorsqu'il se porta ensuite sur Raskolnikoff. Le jeune homme, dans une tenue très-négligée, était couché sur son misérable divan. Il ne fit pas un mouvement et se mit à considérer à son tour le visiteur. Puis ce dernier, gardant toujours sa mine hautaine, examina la barbe inculte et les cheveux ébouriffés de Razoumikhine, qui, de son côté, sacs bouger de sa place, le dévisagea avec une curiosité impertinente. Durant une minute régna un s lence gênant pour tout le monde. A la fin, comprenant sans doute que ses grands airs n'en imposaient à personne, le monsieur s'humanisa un peu et, poliment quoique avec une certaine raideur, s'adressa à Zosimoff.

— Rodion Romanovitch Raskolnikoff, un monsieur qui est étudiant ou ancien étudiant? demanda-t-il en pesant sur chaque syllabe.

Zosimoff se souleva lentement, et peut-être aurait-il répondu si Razoumikhine, à qui la question n'était poht faite, ne se fut empressé de le prévtni :

— Le voilà, cl est sur le divan! Mais vous, qu'est-ce qu'il vous faut?

Le sans gêne de ces derniers mots froissa le monsieur aux airs importants; il ébaucha un mouvement dans la direction de Razoumikhine, mais il se retint à propos et se retourna vivement vers Zosimoff.

— Voilà Raskolnikoff! dit négligemment le docteur en montrant le malade d'un signe de tète; puis il bâilla à se décrocher la mâchoire, tira de son gousset une énorme montre en or, la regarda et la remit dass sa poche.

Quant à Raskolnikoff, toujours couché sur le dos, il ne disait mot et ne cessait de tenir ses yeux fixés sur le nouveau venu, mais toute pensée était absente de son regard. Depuis qu'il s'était arraché à la contemplation de la petite fleur, son visage, excessivement pâle, trahissait une souffrance extraordinaire. On eût dit que le jeune homme venait de subir une opération douloureuse ou d'être soumis au supplice de la question. Peu à peu, toutefois, la présence du visiteur éveilla en lui un intérêt croissant : ce fut d'abord delà surprise, puis de la curiosité, et, finalement, une sorte de crainte. Lorsque le docteur l'eut montré en disant : « Voilà Raskolnikoff», notre héros se souleva tout à coup, s'assit sur le divan, et, d'une voix faible et entrecoupée, mais où perçait comme un accent de défi :

— Oui! déclara-t-il, je suis Raskolnikoff! Que voulezvous?

Le monsieur le considéra avec attention et répondit d'un ton digne :

— Pierre Pétrovitch Loujine. J'ai lieu d'espérer que mon nom ne vous est plus tout à fait inconnu.

Mais Raskolnikoff, qui s'était attendu à toute autre chose, se contenta de regarder son interlocuteur silencieusement et d'un air hébété, comme si le nom de Pierre Pétrovitch eût pour la première fois frappé ses oreilles.

*?8 y: CRIME ET LE CHATIMENT.

— Comment? Se peut-il que vous n'ayez pas encore entendu parler de moi? demanda Loujine un peu déconcerté.

Pour toute réponse, Raskolnikoff s'affaissa lentement sur l'oreiller, mit ses mains derrière sa tête et fixa les yeux au plafond. L'embarras était visible sur la figure de Pierre Pétrovitch. Zosimoff et Razoumikhine l'observaient avec une curiosité de plus en plus grande, ce qui acheva de le décontenancer.

— Je présumais, je comptais, balbutia-t-il, qu'une lettre mise à la poste il y a dix jours, peut-être même quinze...

— Ecoutez, pourquoi toujours rester près de la porte? interrompit brusquement Razoumikhine : si vous avez quelque chose à expliquer, eh bien, asseyez-vous; mais Nastasia et vous, vous ne pouvez pas tenir tous les deux sur le seuil : il est trop étroit. Kastasiouchka, range-toi, laisse passer! Avancez, voici une chaise ici! Faufilez-vous!

Il écarta sa chaise de la table, laissa un petit espace libre entre celle-ci et ses genoux, puis attendit, dans une position assez gênante, que le visiteur « se faufilât » dans ce passage. Il n'y avait pas moyen de refuser. Pierre Pétrovitch se glissa, non sans peine, jusqu'à la chaise et, après s'être assis, regarda d'un air défiant Razoumikhine.

— Du reste, ne vous gênez pas, dit celui-ci d'une voix forte; — Rodia est malade depuis cinq jours déjà, et il a eu le délire pendant trois jours, mais maintenant la connaissance lui est revenue, il a même mangé avec appétit. Voilà son médecin. Moi, je suis un camarade de Rodia, ancien étudiant comme lui, et en ce moment je lui sers de gardemalade : ainsi ne faites pas attention à nous et continuez votre entretien comme si nous n'étions pas là.

— Je vous remercie. Mais ma présence et ma conversation n'auront-elles pas pour effet de fatiguer le malade? demanda Pierre Pétrovitch en s'adressant à Zosimoff.

— Non, au contraire, ce sera une distraction pour lui,

répondit d'un ton indifférent le docteur, et il bâilla de nouveau.

— Oh! il a recouvré l'usage de ses facultés depuis longtemps déjà, depuis ce matin! ajouta Razoumikhine dont la familiarité respirait une bonhomie si franche que Pierre Pétrovitch commença à se sentir plus à l'aise. Et puis, après tout, cet homme incivil et mal vêtu se recommandait de la qualité d'étudiant.

— Votre maman...

— Hum! fit bruyamment Razoumikhine.

Loujine le regarda d'un air surpris.

— Rien, c'est un tic; continuez..

Loujine haussa les épaules.

— Votre maman avait commencé une lettre pour

vous déjà avant mon départ. Arrivé ici, j'ai exprès différé ma visite de quelques jours pour être bien sur que vous seriez instruit de tout. Mais, maintenant, je vois avec étonnement...

— Je sais, je sais! répliqua brusquement Raskolnikoff, dont le visage exprima une violente irritation. — C'est vous qui êtes le futur? Eh bien, je le sais, en voilà assez!

Ce langage blessa décidément Pierre Pétrovitch, mais il garda le silence, se demandant ce que tout cela signifiait. La conversation fut momentanément interrompue.

Cependant Raskolnikoff, qui, pour lui répondre, s'était légèrement tourné de son côté, se remit soudain à 1 examiner avec une attention marquée, comme s'il n'avait pas eu le temps de le bien voir tantôt, ou que quelque chose de nouveau l'eût frappé dans la personne du visiteur. Il se souleva donc sur le divan pour le considérer plus à son ais •. Le fait est que tout l'extérieur de Pierre Pétrovitch offrait un je ne sais quoi de particulier qui semblait justifier l'appellation de «■ futur > si cavalièrement appliquée tout à l'heuie à ce personnage.

D'abord on voyait, et même on voyait trop, que Pierre Pétrovitch s'était empressé d'utiliser son séjour dans la capitale pour « se faire beau s , en prévision de l'arrivée prochaine de sa fiancée. Cela, du reste, n'avait rien que de fort excusable. Peut-être laissait-il trop deviner la satisfaction qu'il éprouvait d'avoir réussi dans son dessein; mais on pouvait encore pardonner à un prétendu cette petite faiblesse. Loujine était entièrement habillé de neuf, et son élégance ne donnait prise à la critique qu'en un point : elle était de trop fraîche date et accusait trop un certain but. De quels respectueux égards le visiteur n'entourait-il pas l'élégant chapeau rond qu'il venait d'acheter? Quels soins n'avait-il pas de ses jolis gants Jouvin qu'il n'avait pas osé mettre et se contentait de tenir à la main pour la montre? Dans son costume dominaient les tons clairs; il portait un coquet veston havane léger, un pantalon d'été de nuance tendre et un gilet de la même couleur que le pantalon. Son linge, tout neuf, était d'une exquise finesse, et une mince cravate de batiste à raies roses ornait son cou ; Pierre Pétrovitch avait, ajoutons-le, fort bonne mine sous ces vêtements et paraissait beaucoup plus jeune que son âge.

Son visage, très-frais et non dépourvu de distinction, était agréablement encadré de favoris foncés taillés en côtelettes, qui faisaient ressortir l'éclatante blancheur d'un menton soigneusement rasé. Ses cheveux grisonnaient à peine, et son coiffeur avait réussi à le friser sans lui faire, comme ii arrive presque toujours, la tête ridicule d'un marié allemand. Si dans celte physionomie sérieuse et assez belle il y avait quelque chose de déplaisant et d'antipathique, cela tenait à d'autres causes. Après avoir impoliment dévisagé M. Loujine, Raskolnikoff sourit d'un air moqueur, se renversa sur son oreiller et se remit à contempler le plafond.

Mais M. Loujine semblait résolu à ne se formaliser de rien,

et il feignit de ne point remarquer ces façons étranges. II fit même un effort pour renouer la conversation :

— Je regrette infiniment de vous trouver dans cet état. Si j'avais su que vous étiez souffrant, je serais venu plus tôt. Mais, vous savez, je suis si affairé!... J'ai de plus un procès très-important à suivre au Sénat. Je ne parle pas des démarches et des préoccupations que vous devinez vous-même. J'attends votre famille, c'est-à-dire votre maman et votre sœur, d'un moment à l'autre...

Raskolnikoff parut vouloir dire quelque chose; son visage exprima une certaine agitation. Pierre Pétrovitch s'arrêta un instant, attendit; mais, voyant que le jeune homme restait silencieux, il continua :

— D'un moment à l'autre. En prévision de leur prochaine arrivée, je leur ai cherché un logement...

— Où? demanda d'une voix faible Raskolnikoff.

— A très-peu de dislance d'ici, maison Bakaléieff...

— C'est dans le péréoulok Voznésensky, interrompit Razoumikhine; — il y a deux étages loués en garni par le marchand Iouchine; j'y suis allé.

— Oui, on y loue des appartements meublés.

— C'est un taudis ignoblement sale et, de plus, mal famé; il s'y est passé de vilaines histoires; le diable sait qui habite là dedans!... Moi-même, j'ai été amené là par une aventure scandaleuse. Du reste, les logements n'y sont pas chers.

— Naturellement, je ne pouvais savoir tout cela, vu que j'arrive de province, répliqua d'un ton piqué Pierre Pétrovitch; — quoi qu'il en soit, les deux chambres que j'ai retenues sont très-propres, et, comme c'est pour un temps trèscourt... J'ai déjà arrêté notre futur logement, poursuivit-il en s'adressant à Raskolnikoff, — on est en train de l'arranger ; pour le moment, je loge moi-même en garni. J'habite à deux pas d'ici, chez madame Lippevechzel, dans l'apparte-

ment d'un jeune ami à moi, André Séménitch Lébéziatnikoff; c'est lui qui m'a indiqué la maison Bakaléieff.

— Lébéziatnikoff? fit lentement Raskolnikoff, comme si ce nom lui eût rappelé quelque chose.

— Oui, André Séménitch Lébéziatnikoff qui est employé dans un ministère. Vous le connaissez?

— Oui... non..., répondit Raskolnikoff.

— Excusez-moi, votre question m'avait fait supposer qu'il ne vous était pas inconnu. J'ai été autrefois son tuteur... C'est un jeune homme très-gentil... et qui professe des idées très-avancées. Je fréquente volontiers les jeunes gens : par eux on apprend ce qu'il y a de nouveau.

En achevant ces mots, Pierre Pétrovitch regarda ses auditeurs avec l'espoir de saisir sur leur physionomie quelque signe d'approbation.

— A quel point de vue? demanda Razoumikhine.

— Au point de vue le plus sérieux, je veux dire au point de vue de l'activité sociale, — répondit Loujine, enchanté qu'on lui eut fait cette question. — Voyez-vous, je n'avais pas visité Pétersbourg depuis dix ans. Toutes ces nouveautés, toutes ces réformes, toutes ces idées ont bien pénétré jusque chez nous autres provinciaux; mais pour voir plus clairement et pour tout voir, il faut être à Pétersbourg. Or, selon moi, c'est en observant nos jeunes générations qu'on se renseigne le mieux. Et, je l'avoue, j'ai été charmé...

— De quoi donc?

— Votre question est vaste. Je puis me tromper, mais je crois avoir remarqué des vues plus nettes, un esprit plus critique, une activité plus raisonnée...

— C'est la vérité, laissa tomber négligemment Zosimoff.

— N'est-ce pas? reprit Pierre Pétrovitch, qui récompensa le docteur d'un regard aimable. Vous conviendrez vousmême, poursuivit-il en s'adressant à Razoumikhine, rm'il v a progrès au moins dans l'ordre scientifique et économique...

— Lieu commun!

— Non, ce n'est pas un lieu commun! Par exemple, si l'on me dit : « Aime tes semblables, » et que je mette ce conseil en pratique, qu'en résultera-t-il? se hâta de répondre Loujine avec un empressement peut-être trop visible; — je déchirerai mon manteau en deux, j'en donnerai la moitié à mon prochain, et nous resterons tous deux a demi nus. Comme dit le proverbe russe : « Chassez plusieurs lièvres à. la fois, vous n'en attraperez pas un. » La science, elle, m'ordonne de n'aimer que moi, attendu que tout dans le monde est fondé sur l'intérêt personnel. Si vous n'aimez que vous, vous ferez convenablement vos affaires, et votre manteau restera entier. L'économie politique ajoule que plus il s'élève de fortunes privées dans une société, en d'autres termes, plus il s'y trouve de manteaux entiers, plus aussi cette société est solidement assise et heureusement organisée. Donc, en travaillant uniquement pour moi, je travaille aussi, par le fait, pour tout le monde, et il en résulte que mon prochain reçoit un peu plus qu'une moitié de manteau» et cela, non grâce à des libéralités privées et individuelles, mais par suite du progrès général. L'idée est simple; malheureusement elle a mis beaucoup de temps à faire son chemin, à triompher de la chimère et du rêve; pourtant, il ne faut pas, semble-t-il, beaucoup d'esprit pour comprendre...

— Pardon, j'appartiens à la catégorie des imbéciles, interrompit Razoumikhine. Ainsi, brisons là. J'avais un but en commençant cet entretien; mais, depuis trois ans, j'ai les oreilles tellement rebattues de tout ce bavardage, de toutes ces banalités, que je rougis d'en parler et même d'en entendre parler devant moi. Naturellement, vous vous êtes empressé de nous exhiber vos théories, c'est très-excusable, et je ne vous en blâme pas. Je voulais seulement savoir qui vous êtes, parce que, voyez-vous, dans ces derniers temps, une foule de faiseurs se sont rués sur les affaires publiques,

et, ne cherchant jamais que leur intérêt propre, ils ont gâté tout ce à quoi ils ont touché. Allons, assez!

— Monsieur, reprit Loujine piqué au vif, est-ce une manière de me dire que, moi aussi, je...

— Oh! jamais de la vie... Comment donc!... Allons, assez! répondit Razoumikhine, et, sans plus faire attention à lui, il reprit avec Zosimoff la conversation qu'avait interrompue l'arrivée de Pierre Pétrovitch.

Ce dernier eut le bon esprit d'accepter telle quelle l'explication de l'étudiant. D'ailleurs, il était décidé à s'en aller ли bout de deux minutes.

— Maintenant que nous avons fait connaissance, dit-il à Raskolnikoff, j'espère que nos relations continueront après votre retour à la santé et deviendront plus intimes, grâce aux circonstances que vous connaissez... Je vous souhaite un prompt rétablissement.

Raskolnikoff n'eut même pas l'air de l'avoir entendu. Pierre

Pétrovitch se leva.

— C'est assurément un de ses débiteurs qui Га tuée!

affirma Zosimoff.

— Assurément! répéta Razoumikhine. Porphyre ne dit pas ce qu'il pense, mais il interroge ceux qui avaient déposé des objets en gage chez la vieille.

— H les interroge? dtmanda d'une voix forte Raskolnikoff.

— Oui, eh bien?

— Rien.

— Comment peut-il les connaître? voulut savoir Zos -

moff.

— Koch en a désigné quelques-uns; on a trouvé les noms de plusieurs autres sur le papier qui enveloppait les objets; enfin il y en a qui se sont présentés d'eux-mêmes quand ils

ont appris...

Le coquin qui a faille coup doit être un gaillard adroit et expérimenté! Quelle décision! Quelle audace!

— £h bien, non, c'est ce qui te trompe et c'est ce qui vous trompe tous! répliqua Razoumikhine. Je soutiens, moi, qu'il n'est ni adroit, ni expérimenté, et que ce crime est très-probablement son début. Dans l'hypothèse on le meurtrier serait un scélérat consommé, rien ne s'explique plus, tout fourmille d'invraisemblances. Si, au contraire, on le suppose novice, il faut admettre que le hasard seul lui a permis de s'échapper, mais que ne fait pas le hasard? Qui sait? l'assassin n'a peut-être même pas prévu les obstacles! Et comment mène-t-il son affaire? Il prend des objets de dix ou vingt roubles et en bourre ses poches, il fouille dans le coffre où la vieille mettait ses chiffons; or, dans le tiroir supérieur de la commode, on a trouvé une cassette renfermant quinze cents roubles en espèces métalliques, sans parler des billets! Il n'a même pas su voler, il n'a su que tuer ! Je le répète, c'est un début; il a perdu la tête! Et s'il n'a pas été pris, il doit en remercier le hasard plus que son adresse!

Pierre Pétrovitch s'apprêtait à prendre congé; mais, avant de sortir, il voulut encore prononcer quelques paroles profondes; il tenait a laisser de lui une impression avantageuse, et la vani'té l'emporta sur le jugement.

— 11 s'agit sans doute de l'assassinat récemment commis sur la personne d'une vieille femme, veuve d'un secrétaire de collège? demanda- t-il en s'adressant a Zosimoff.

— Oui. Vous en avez entendu parler?

— Comment donc! dans la société...

— Vous connaissez les détails?

— Pas précisément; mais cette affaire m'intéresse surtout par la question générale qu'elle soulève. Je ne parle même pas de l'augmentation croissante des crimes dans la basse classe durant ces cinq dernières années; je laisse de côté la succession ininterrompue des pillages et des incendies. Je suis surtout frappé de ce fait que, dans ks hautes classes,

la criminalité suit une progression en quelque sorte parallèle.

— Mais de quoi vous inquiétez-vous? observa brusquement Raskolnikoff. Tout cela, c'est la mise en pratique de votre théorie.

— Comment, de ma théorie?

— La conclusion logique du principe que vous posiez tout a l'heure, c'est qu'on peut égorger les gens...

— Allons donc! se récria Loujine.

— Non, ce n'est pas cela, remarqua Zosimoff. Raskolnikoff était pâle et respirait avec effort; un frisson

agitait sa lèvre supérieure.

— En tout, il y a une mesure, poursuivit d'un ton hautain Pierre Pétrovitch : l'idée économique n'est pas encore, que je sache, une provocation à l'assassinat, et de ce qu'on pose en principe...

— Est-il vrai, interrompit soudain Raskolnikoff d'une voix tremblante de colère, est-il vrai que vous ayez dit à votre future femme... à l'heure même où elle venait d'agréer votre demande, que ce qui vous plaisait le plus en elle... c'était sa pauvreté... parce qu'il est préférable d'épouser une femme pauvre, pour la dominer ensuite et lui reprocher les bienfaits dont on l'a comblée?...

— Monsieur! s'écria Loujine, bégayant de fureur, — monsieur... dénaturer ainsi ma pensée! Pardonnez-moi; mais je dois vous déclarer que les bruits arrivés jusqu'à vous ou, pour mieux dire, portés à votre connaissance, n'ont pas l'ombre de fondement, et je... soupçonne qui... en un mot... cette flèche... en un mot, votre maman... Déjà elle m'avait paru, nonobstant toutes ses excellentes qualités, avoir l'esprit légèrement exalté et romanesque; cependant, j'étais à mille lieues de supposer qu'elle put se méprendre à ce point sur le sens de mes paroles et les citer en les altérant de la sorte... Et enfin... enfin...

— Savez-vous une chose? vociféra le jeune homme en se soulevant sur son oreiller, tandis que ses yeux lançaient des flammes, — savez-vous une chose?

— Quoi?

Sur ce mot, Loujine s'arrêta et attendit d'un air de défi. Il y eut quelques secondes de silence.

— Eh bien, si vous vous permettez encore... de dire un seul mot... au sujet de ma mère... je vous jette en bas de l'escalier!

— Qu'est-ce que tu as? cria Razoumikhine.

— Ah! c'est ainsi!

Loujine pâlit et se mordit la lèvre. 11 étouffait de rage, bien qu'il fît tous ses efforts pour se contenir.

— Écoutez, monsieur, commença-t-il après une pause, — l'accueil que vous m'avez fait tantôt quand je suis entré ici ne m'avait guère laissé de doute sur votre inimitié; cependant j'ai prolongé ma visite exprès pour être plus complètement édifié à cet égard. J'aurais pu pardonner beaucoup à un malade et à un parent, mais à présent... jamais... je ne...

— Je ne suis pas malade! cria Raskolnikoff.

— Tant pis...

— Allez-vous-en au diable!

ft'ais Loujine n'avait pas attendu cette invitation pour s'en aller. 11 s'était h;Ué de sortir sans regarder personne et sans même saluer Zosimoff, qui depuis longtemps lui faisait signe de laisser le malade en repos.

— Est-ce qu'on peut se conduire ainsi? dit en hochant la tête Razoumikhine intrigué.

— Laissez-moi, laissez-moi tous ! s'écria Raskolnikoff dans un transport de colère. Mais allez-vous me laisser enfin, bourreaux! Je n'ai pas peur de vous! Je ne crains personne, personne, maintenant ! Retirez-vous ! Je veux être seul, seul, seul !

— Allons-nous-en! dit Zosimoff en faisant un signe de tête à Razoumikhine.

— Mais, est-ce qu'on peut l'abandonner dans cet état?

— Allons-nous-en! répéta avec insistance le docteur, et il sortit.

Razoumikhine réfléchit un instant, puis se décida à ie suivre.

— Notre résistance à ses désirs ne pourrait que lui nuire, dit Zosimoff déjà sur l'escalier. 11 ne faut pas l'irriter.

— Qu'est-ce qu'il a?

— Une secousse qui l'arracherait à ses préoccupations lui ferait le plus grand bien. Il a quelque souci, quelque idée fixe qui l'obsède... C'est ce qui m'inquiète beaucoup.

— Ce monsieur Pierre Pétrovitch est peut-être pour quelque chose là dedans. D'après la conversation qu'ils viennent d'avoir ensemble, il paraît que ce personnage va épouser la sœur de Rodia, et que notre ami a reçu une lettre à ce sujet très-peu de temps avant sa maladie.

— Oui, c'est le diable qui a amené ce monsieur dont la visite a peut-être gâté toute l'affaire. Mais as-tu remarqué nu'un seul sujet de conversation fait sortir le malade de son apathie et de son mutisme? Dès qu'on parle de ce meurtre, cela le surexcite...

— Oui, oui, je m'en suis bien aperçu, répondit Razoumikhine; il devient alors attentif, inquiet. C'est que, le jour même où sa maladie a commencé, on lui a fait peur au bureau de police, il a eu un évanouissement.

— Tu me raconteras cela plus en détail ce soir, et, à mon tour, je te dirai quelque chose. Il m'intéresse, beaucoup même! Dans une demi-heure je reviendrai m'informer de son état... Du reste, l'inflammation n'est pas à craindre...

— Merci à toi! Maintenant, je vais passer un moment chez Pachenka, et je le ferai surveiller par Nastasia...

Raskolnikoff, laissé seul, regardait la servante avec impatience et ennui; mais elle hésitait encore à s'en aller.

— Boiras-tu ton thé maintenant? demanda-t-elle.

— Plus tard ! Je veux dormir! Laisse-moi... Il se tourDa par un mouvement convulsif du côté du mur; N,astasia se retira.

Mais, dès qu'elle fut sortie, il se leva, ferma la porte au crochet et se mit à revêtir les effets que Razoumikhine lui avait apportés peu auparavant. Chose bizarre, un apaisement complet semblait avoir tout à coup succédé chez Raskolnikoff à la frénésie de tantôt et à la terreur panique de ces derniers jours. C'était la première minute d'une tranquillité étrange, soudaine. Nets et précis, les mouvements du jeune homme dénotaient une résolution énergique, a Aujourd'hui même, aujourd'hui même!... « murmurait-il à part soi. H comprenait pourtant qu'il était encore faible, mais l'extrême tension morale à laquelle il devait son calme lui donnait des forces et de l'assurance; d'ailleurs, il espérait ne pas tomber dans la rue. Après s'être complètement habillé de neuf, il regarda l'argent placé sur la table, réfléchit un instant et le mit dans sa poche.

La somme se montait à vingt-cinq roubles. Il prit aussi toute la monnaie de cuivre qui restait sur les dix roubles dépensés par Razoumikhine pour l'achat des vêtements. Ensuite, il ouvrit tout doucement la porte, sortit de sa chambre et descendit l'escalier. En passant devant la cuisine grande ouverte, il y jeta un coup d'oeil : Nastasia lui tournait le dos, elle était en train de souffler sur le samovar de la logeuse, et elle n'entendit rien. D'ailleurs, qui aurait pu prévoir cette fugue? Un instant après, il se trouvait dans la rue.

11 était huit heures, le soleil s'était couché. Quoique l'atmosphère fût étouffante comme la veille, Raskolnikoff respirait avec avidité l'air poussiéreux empoisonné par les exhalaisons méphitiques de la grande ville. La tète commençait à lui tourner légèrement; ses yeux enflammés, son visage maigre et livide exprimaient une énergie sauvage. II ne savait où aller et ne se le demandait même pas; il savait seulement qu'il fallait en finir avec tout a cela » aujourd'hui même, tout d'un coup, tout de suite; qu'autrement il ne rentrerait pas chez lui, « parce qu'il ne voulait pas vivre ainsi ». Comment en finir? Il n'avait pas d'idée là-dessus, et il s'elforçait d'écarter cette question qui le tourmentait. Il sentait et savait seulement qu'il fallait que tout changeât, d'une façon ou d'une autre, « coûte que coûte », répétait-il avec une résolution désespérée.

Par une vieille habitude, il se dirigea vers le Marché-au- Foin. Avant d'y arriver, il rencontra, stationnant sur la chaussée en face d'une petite boutique, un joueur d'orgue, jeune homme aux cheveux noirs, en train de moudre une mélodie très-senlimentale. Le musicien accompagnait sur son instrument une jeune fille de quinze ans debout en face de lui sur le trottoir; celle-ci, vêtue comme une demoiselle, avait une crinoline, une mantille, des gants et un chapeau de paille orné d'une plume couleur de feu; tout cela était vieux et fripé. D'une \oix fêlée, mais assez forte et assez agréable, elle chantait une romance en attendant que, de la boutique, on lui jetât une pièce de deux kopecks. Deux ou trois personnes s'étaient arrêtées; Raskolnikoff fit comme elles, et, après avoir écouté un moment, il tira de sa poche un piatak qu'il mit dans la main de la jeune fille. Elle s'interrompit net sur la note la plus haute et la plus émue. « Assez! » cria la chanteuse â son compagnon, et tous deux s'acheminèrent \ers la boutique suivante.

— Aimez-vous les chansons des rues? demanda brusque-

ment Raskolnikoff à un passant, déjà d'un certain âge, qui avait écouté à côté de lui les musiciens ambulants, et qui avait l'air d'un flâneur. L'interpellé regarda avec surprise celui qui lui faisait cette question. — Moi, poursuivit Raskolnikoff, mais a le voir on eût cru qu'il parlait de toute autre chose que de la musique des rues, — j'aime à entendre chanter au son de l'orgue par une froide, sombre et humide soirée d'automne, surtout quand il fait humide, lorsque tous les passants ont des figures verdatres et maladives; ou, mieux encore, quand la neige tombe en ligne droite, sans être chassée par le vent, vous savez? et que les réverbères brillent à travers la neige...

— Je ne sais pas... Excusez-moi... balbutia le monsieur, effrayé, et de la question, et de l'air étrange de Raskolnikoff; puis il passa de l'autre côté de la rue.

Le jeune homme continua sa marche et arriva au coin du Marché-au-Foin, à l'endroit où l'autre jour un bourgeois et sa femme causaient avec Elisabeth; mais ils n'étaient plus là. Reconnaissant le lieu, il s'arrêta, regarda autour de lui et s'adressa à un jeune gars en chemise rouge, qui bâillait à l'entrée d'un magasin de farine.

Il y a un bourgeois qui vend dans ce coin-là avec sa

femme, n'est-ce pas?

— Tout le monde vend, répondit le gars en toisant avec dédain Raskolnikoff.

— Comment l'appelle-t-on?

— On l'appelle par son nom.

— Mais toi, n'es-tu pas de Zaraïsk? De quelle province cs-tu?

Le gars jeta de nouveau les yeux sur son interlocuteur.

— Altesse, nous ne sommes pas d'une province, mais d'un <'is net; mon frère est parti, et moi, je suis resté à la maison, de sote que je ne sais rien... Que Votre Altesse me partonne généieusement.

— C'est une gargote qu'il y a là-haut?

— C'est un traktir, avec un billard; on y trouve même des princesses... c'est très-bien fréquenté!

Raskolnikoff gagna un autre angle de la place où stationnait une foule compacte, exclusivement composée de moujiks. 11 se glissa au plus épais du rassemblement, jetant un coup d'œil sur chacun et désireux d'adresser la parole à tout le monde. Mais les paysans ne faisaient pas attention à lui, et, répartis en petits groupes, causaient bruyamment de leurs affaires. Après un moment de réflexion, il quitta le Marché-au-Foin et s'engagea dans le péréoulok...

Souvent déjà il avait suivi cette petite rue qui fait un coude et conduit de la place à la Sadovaïa. Depuis quelque temps il aimait à aller flâner dans tous ces endroits-là , quand il commençait à s'ennuyer, «afin de s'ennuyer encore plus». Maintenant il s'y rendait sans aucun dessein. Là se trouve une grande maison dont tout le rez-de-chaussée est occupé par des débits de boisson et des gargotes; de ces établissements sortaient à chaque minute des femmes en cheveux et très-négligemment vêtues. Elles se groupaient sur deux ou trois points du trottoir, surtout près des escaliers qui donnent accès à divers sous-sols mal famés. Dans l'un de ceux-ci régnait en ce moment un joyeux vacarme : on chantait, on jouait de la guitare, le bruit s'entendait d'un bout de la rue à l'autre. Le plus grand nombre des femmes était réuni à l'entrée de ce bouge; les unes étaient assises sur les marches, les autres sur le trottoir, d'autres enfin étaient debout et causaient. Un soldat ivre, la cigarette à la bouche, battait le pavé en proférant des imprécations : on aurait dit qu'il avait envie d'entrer quelque part, mais qu'il ne se rappelait plus où. Deux individus déguenillés échangeaient des injures. Un homme ivre-mort était couché tout de son long en travers de la rue. Raskolnikoff s'arrêta près du principal groupe de femmes. Elles causaient avec des voix fortes; toutes

avaient des robes d'indienne, des chaussures en peau de bouc, et étaient nu-tête. Plusieurs avaient dépassé la quarantaine, mais d'autres n'accusaient pas plus de dix-sept ans; presque toutes avaient les yeux pochés.

Le chant et tout le bruit qui montait du sous-sol captivèrent l'attention de Raskolnikoff. Au milieu des éclats de rire et des clameurs joyeuses, une aigre voix de fausset se mariait aux sons d'une guitare, tandis que quelqu'un dansait furieusement en battant la mesure avec ses talons. Le jeune homme penché à l'entrée de l'escalier écoutait sombre et rêveur.

Mon beau et robuste petit homme, Ne me bats pas sans raison !

faisait entendre l'aigre fausset du chanteur. Raskolnikoff aurait bien voulu ne pas perdre un mot de cette chanson, comme si la chose eut été pour lui de la plus haute importance.

« Si j'entrais? « pensait-il. » Ils rient, ils sont ivres. Eh bien, si je m'enivrais? »

— Vous n'entrez pas, cher barine? demanda une des femmes d'une voix assez bien timbrée et conservant encore quelque fraîcheur. La personne était jeune, et, seule de tout le groupe, elle n'était pas repoussante.

— Oh! la jolie fille! répondit-il en relevant la tête et en la regardant.

Elle sourit; le compliment lui avait fait plaisir.

— Vous êtes très-joli aussi, dit-elle.

— Joli, un décati pareil! observa d'une voix de basse une autre femme : — pour sur, il sort de l'hôpital!

Brusquement s'approcha un moujik en goguettes, au sarrau déboutonné, au visage rayonnant d'une gaieté narquoise.

— Paraît que ce sont des filles de généraux, et cela ne les empêche pas d'avoir le nez camus ! fit-il. — Oh ! quel charme !

— Entre, puisque tu es venu !

— Je vais entrer, ma beauté!

Et il descendit dans le bouge.

Raskolnikoff fit mine de s'éloigner.

— Écoutez, barine! lui cria la jeune fille, comme il tournait les talons.

— Quoi?

— Cher barine, je serai toujours heureuse de passer une heure avec vous, mais maintenant je me sens comme gênée en votre présence. Donnez-moi six kopecks pour boire un coup, aimable cavalier!

Raskolnikoff fouilla au hasard dans sa poche et en retira trois piataks.

— Ah! quel bon barine!

— Comment t'appelles-tu?

— Vous demanderez Douklida

— Eh bien, c'est du propre! remarqua brusquement une des femmes qui se trouvaient dans le groupe, en montrant Douklida d'un signe de tète. — Je ne sais pas comment on peut demander ainsi! Moi, je n'oserais jamais, je crois que je mourrais plutôt de honte...

Raskolnikoff eut la curiosité de regarder celle qui parlait de la sorte. C'était une fille de trente ans, grêlée, toute couverte d'ecchymoses, et dont la lèvre supérieure était un peu enflée. Elle avait formulé son blâme d'un ton calme et sérieux.

« Où ai-je donc lu, pensait Raskolnikoff en s'éloignant, ce propos qu'on prête à un condamné à mort une heure avant l'exécution? S'il lui fallait vivre sur une cime escarpée, sur un rocher perdu au milieu de l'Océan et où il n'aurait que juste la place pour poser ses pieds; s'il devait passer ainsi toute son existence, mille ans, l'éternité, debout sur un espace d'un pied carré, dans la solitude, dans les ténèbres, exposé à toutes les intempéries de l'air, — il préférerait encore cette vie-là a. la mort! Vivre n'importe comment, mais

rivre!... Que c'est vrai! mon Dieu, que c'est vrai! L'homme ;st lâche! Et lâche aussi celui qui à cause de cela l'appelle àche » , ajouta-t-il au bout d'un instant.

Depuis longtemps déjà il marchait au hasard, quand son ittenlion fut attirée par l'enseigne d'un café : i Tiens! le ?alais de Cristal! Tantôt Razoumikhine en a parlé. Mais iu'est-ce que je voulais faire? Ah! oui, lire!... Zosimofi; lisait avoir lu dans les journaux... ■

— Avez-vous des journaux? demanda-t-il en entrant dans in établissement très-spacieux et même proprement tenu, m, d'ailleurs, il y avait peu de monde. Deux ou trois conommateurs prenaient du thé. Dans une salle éloignée, [uatre individus attablés ensemble buvaient du Champagne, laskolnikoff crut reconnaître parmi eux Zamétoff, mais la listance ne lui permettait pas de bien voir.

— Après tout, qu'importe? se dit-il.

— Voulez-vous de l'eau-de-vie? demanda le garçon.

— Donne-moi du thé. Et apporte-moi les journaux, les mciens, ceux des cinq derniers jours; tu auras un bon pour- »oire.

— Bien. Voici ceux d'aujourd'hui. Voulez-vous aussi de eau-de-vie?

Quand on eut placé sur sa table le thé et les vieux jouraux, Raskolnikoff se mit à chercher : « Izler — Izler — les .ztèques — les Aztèques — Izler — Bartola — Massimo — îs Aztèques — Izler... Oh! quelle scie! Ah! voilà les faits ivers -. une femme a fait une chute dans un escalier — un larchand échauffé par le vin — l'incendie des Sables — incendie de la Péterbourgskaïa — encore l'incendie de la éterbourgskaïa — Izler — Izler — Izler — Izler — Mas- ■10... Ah! voilà... i

Ayant enfin découvert ce qu'il cherchait, il commença sa îcture; les lignes dansaient devant ses yeux; il put néanîoins lire le « fait divers " jusqu'au bout et se mil à cher-

cher avidement les «■ nouveaux détails » dans les numéros suivants. Une impatience fiévreuse faisait trembler ses mains, tandis qu'il feuilletait les journaux. Tout à coup quelqu'un s'assit à côlé de lui, à sa table. Raskolnikofl regarda. — C'était Zamétoff, Zamétoff en personne et dans la même toilette qu'au bureau de police : il avait toujours ses bagues, ses chaînes, ses cheveux noirs frisés, pommadés et artistement séparés sur le milieu de la tête, son élégant gilet, sa redingote un peu usée et son linge défraîchi.

Le chef de la chancellerie était gai, du moins il souriait avec beaucoup de gaieté et de bonhomie. Une certaine rougeur, effet du Champagne qu'il avait bu, se montrait sur son visage basané.

— Comment! vous ici? commença-t-il d'un air étonné et du ton qu'il aurait pris pour aborder un vieux camarade; mais, hier encore, Razoumikhine m'a dit que vous étiez toujours sans connaissance. Voilà qui est étrange! Dites donc, j'ai été chez vous...

Raskolnikoff se doutait bien que le chef de la chancellerie viendrait causer avec lui. Il mit les journaux de côté et se tourna vers Zamétoff avec un sourire dans lequel perçait uc vif agacement.

— On m'a appris votre visite, répondit-il. — Vous avei cherché ma botte... Mais, vous savez, Razoumikhine est fou de vous. Vous êtes allé, paraît-il, avec lui chez Louise Ivanovna, celle dont vous essayiez de prendre la défense l'autn jour, vous vous rappelez? Vous faisiez des signes au lieutenant Poudre, et il ne comprenait pas vos clignements d'yeux Pourtant il ne fallait pas être bien malin pour les comprendre; l'affaire était claire... hein?

— 11 est joliment tapageur!

— Poudre?

— Non, votre ami, Razoumikhine...

— Mais vous vous la coulez douce, monsieur Zamétoff

vous avez vos entrées gratuites dans des lieux enchanteurs! Qui est-ce qui tout à l'heure vous a régalé de Champagne?

— Pourquoi voulez-vous qu'on m'ait régalé?

— A titre d'honoraires! Vous tirez profit de tout! ricana Raskolnikoff. — Ne vous fâchez pas, excellent garçon! ajouta-t-il en frappant sur l'épaule de Zamétoff. — Ce que je vous en dis, c'est sans méchanceté, histoire de rire, comme disait, à propos des coups de poing donnés par lui à Mitka, l'ouvrier arrêté pour l'affaire de la vieille.

— Mais vous, comment savez- vous cela?

— Eh! j'en sais peut-être plus que vous.

— Que vous êtes étrange!... Vraiment, vous êtes encore fort malade. Vous avez eu tort de sortir...

— Vous me trouvez étrange?

— Oui. Qu'est-ce que vous lisez là?

— Des journaux.

— Il est beaucoup question d'incendies.

— Non, je ne m'occupe pas des incendies. 11 regarda Zamétoff d'un air singulier, et un sourire moqueur fit de nouveau grimacer ses lèvres. Non, ce ne sont pas les incendies qui m'intéressent, continua-t-il avec un clignement d'yeux. Mais avouez, cher jeune homme, que vous avez une envie terrible de savoir ce que je lisais.

— Je n'y tiens pas du tout; je vous demandais cela pour dire quelque chose. Est-ce que je ne pouvais pas vous le demander? Pourquoi toujours...

— Écoutez, vous êtes un homme instruit, lettré, n'est-ce pas?

— J'ai fait mes études au gymnase jusqu'à la sixième classe inclusivement, répondit avec un certain orgueil Zamétoff.

— Jusqu'à la sixième classe! Ah! le gaillard! Et il a une belle raie, des bagues, — c'est un homme riche! Oh! Est-il assez joli! Là-dessus, Raskolnikoff éclata de rire au nez de

son interlocuteur. Celui-ci se recula, pas précisément blessé,

mais très-surpris.

— Que vous êtes étrange! répéta d'un ton très-sérieux Zamétoff. — M'est avis que vous avez toujours le délire.

— J'ai le délire? Tu plaisantes, mon gaillard!... Ainsi je suis étrange? C'est-a-dire que je vous parais curieux, hein? Curieux?

— Oui.

— Alors, vous désirez savoir ce que je lisais, ce que je cherchais dans les journaux? Voyez combien de numéros je me suis fait apporter! Cela donne grandement à penser, n'est-ce pas?

— Allons, dites.

— Vous croyez avoir trouvé la pie au nid?

— Quelle pie au nid?

— Plus tard je vous le dirai; maintenant, mon très-cher, je vous déclare... ou plutôt, a j'avoue "... Non, ce n'est pas encore cela : a je fais une déposition et vous la notez » — voilà! Eh bien, je dépose que j'ai lu, que j'étais curieux de lire, que j'ai cherché et que j'ai trouvé... — Raskolnikoff cligna les yeux et attendit : — c'est même pour cela que je suis venu ici — les détails relatifs au meurtre de la vieille prêteuse sur gages.

En prononçant ces derniers mots, il avait baissé la voix et rapproché extrêmement son visage de celui de Zamétoff. Ce dernier le regarda fixement sans bouger et sans écarter la tète. Ce qui ensuite parut le plus étrange au chef de la chancellerie, c'est que durant toute une minute ils s'étaient ainsi regardés l'un l'autre, sans proférer une parole.

— Eh bien! que m'importe ce que vous avez lu? s'écria soudain le policier impatienté par ces façons énigmatiques. Qu'est-ce que cela peut me faire?

— Vous savez, continua, toujours à voix basse, Raskolnikoff, sans prendre garde à l'exclamation de Zamétoff, il

s'agit de cette même vieille dont on parlait, l'autre jour, au bureau de police, quand je me suis évanoui. Comprenezvous maintenant?

— Quoi donc? Que voulez-vous dire par ce « Comprenezvous? » fit Zamétoff presque effrayé.

Le visage immobile et sérieux de Raskolnikoff changea instantanément d'expression, et, tout à coup, il éclata de nouveau d'un rire nerveux, comme s'il eût été absolument hors d'état de se retenir. C'était une sensation identique avec celle qu'il avait éprouvée le jour du meurtre quand, assiégé dans l'appartement de la vieille par Koch et Pestriakoff, i! s'était senti soudain l'envie de les interpeller, de leur dire des gros mots, de les narguer, de leur rire au nez.

— Ou bien vous êtes fou, ou... commença Zamétoff, et il s'arrêta comme frappé d'une idée subite.

— Ou, quoi? Qu'allez-vous dire? Achevez donc!

— Non, répliqua Zamétoff: tout cela est absurde!

Ils se turent. Après son soudain accès d'hilarité, Raskollikoff était devenu tout à coup sombre et soucieux. Accoudé iur la table, la tête dans sa main, il semblait avoir complément oublié la présence de Zamétoff. Le silence dura assez ongtemps.

— Pourquoi ne prenez-vous pas votre thé? Il va se refroilir, observa le policier.

— Hein! Quoi? Le thé?... soit... Raskolnikoff porta son erre à ses lèvres, mangea une bouchée de pain et, en jetant îsyeux sur Zamétoff, secoua brusquement ses préoccupaions : sa physionomie reprit l'expression moqueuse qu'elle vait eue d'abord. 11 continua ;ï boire son thé.

— Ces gredineries sont fort nombreuses a présent, remarua Zamétoff. Tenez, dernièrement encore, je lisais dans les mkovsk/a viédomosti qu'on avait arrêté a Moscou une bande e faux-monnayeurs. Toute une société. Ils se livraient à la onti efaçon des billets de banque.

— Oh ! c'est du vieux ! Il y a déjà un mois que j'ai lu cela, répondit flegmatiquement Raskolnikoff. — Ainsi, selon vous, ce sont des escrocs? ajouta-t-il en souriant.

— Comment n'en seraient-ils pas?

— Eux? Ce sont des enfants, des blancs-becs, et non des escrocs! lis se réunissent à cinquante pour cet objet! Cela a-t-il le sens commun? En pareil cas, trois, c'est déjà beaucoup, et encore faut-il que chaque membre de l'association soit plus sûr de ses coassociés que de lui-même. Autrement, que l'un d'entre eux, pris de boisson, vienne à dire un mot de trop, et tout est flambé. Des blancs-becs! Ils envoient des gens dont ils ne peuvent répondre changer leurs billets dans les maisons de banque : est-ce qu'on charge le premier venu d'une commission semblable? D'ailleurs, supposons que, malgré tout, les blancs-becs aient réussi, supposons que l'opération ait rapporté un million à chacun d'eux; après? Les voilà tous, leur vie durant, dans la dépendance les uns1 des autres! Mieux vaut se pendre que de vivre ainsi! Mais ils n'ont même pas su écouler leur papier : un de leurs agents se présente à cet effet dans un bureau, on lui donne la monnaie de cinq mille roubles, et ses mains tremblent. Il recompte les quatre premiers mille : quant au cinquième, il le prend de confiance, le fourre dans sa poche sans vérifier, tant il est pressé de s'enfuir. C'est ainsi qu'il a éveillé des soupçons, et toute l'affaire a raté par la faute d'un seul imbécile. Vraiment, est-ce concevable?

— Que ses mains aient tremblé? reprit Zamétoff, certainement cela se conçoit, et je trouve même la chose trèsnaturelle. Dans certains cas, on n'est pas maître de soi. Tenez, sans aller plus loin, en voici une preuve toute récente : l'assassin de cette vieille femme doit être un coquin trèsrésolu, pour n'avoir pas hésité à commettre son crime en plein jour et dans les conditions les plus hasardeuses; c'est miracle qu'il n'ait pas été pris. Eh bien! malgré cela, ses

mains tremblaient : il n'a pas su voler, la présence d'esprit l'a abandonné; les faits le démontrent clairement... Ce langage froissa Raskolnikoff.

— Vous croyez? Eh bien, mettez donc la main sur lui ! Découvrez-le donc maintenant: vociféra-t-il en prenant un malin plaisir à taquiner le chef de la chancellerie.

— N'ayez pas peur, on le découvrira.

— Qui? vous? C'est vous qui le découvrirez? Allons donc, vous y perdrez vos peines. Pour vous, toute la question est de savoir si un homme fait ou non de la dépense. Un tel qui ne possédait rien s'est mis tout à coup à jeter l'argent par les fenêtres : donc il est coupable. En se réglant là-dessus, un enfant, s'il le voulait, se déroberait à vos recherches.

— Le fait est que tous se conduisent de la sorte, répondit Zamétoff : après avoir déployé souvent beaucoup d'adresse et de ruse dans la perpétration d'un assassinat, ils se font pincer au cabaret. Ce sont leurs dépenses qui les trahissent. Ils ne sont pas tous aussi malins que vous. Vous, naturellement, vous n'iriez pas au cabaret?

Raskolnikoff fronça le sourcil et regarda fixement Zamétoff.

— Vous voulez aussi, paraît-il, savoir comment j'agirais en pareil cas? demanda-t-il d'un ton de mauvaise humeur.

— Je le voudrais, reprit avec force le chef de la chancellerie.

— Vous y tenez beaucoup?

— Oui.

— Bien. Voici ce que je ferais, commença Raskolnikoff en baissant soudain la voix et en rapprochant de nouveau son visage de celui de son interlocuteur, qu'il regarda dans les yeux. Cette fois, Zamétoff ne put s'empêcher de frissonner. Voici ce que je ferais : je prendrais l'argent et les bijoux, puis, au sortir de la maison, je me rendrais, sans une minute de retard, dans un endroit clos et solitaire, une cour ou un jardin

potager, par exemple. Je me serais assuré, au préalable, que, dans un coin de cette cour, contre une clôture, se trouvait une pierre du poids de quarante ou soixante livres. Je soulèverais cette pierre sous laquelle le sol doit être déprimé, et dans ce creux je déposerais l'argent et les bijoux. Après quoi je remettrais la pierre à sa place, je lasse, ais de la terre contre les bords et je m'en irais. Pendant un an, pendant deux ans, pendant trois ans, je laisserais là les objets volés — eh bien, cherchez maintenant!

— Vous êtes fou, répondit Zamétoff. Sans que nous puissions dire pourquoi, il avait aussi prononcé ces mots à voix basse, et il s'écarta brusquement de Raskolnikoff. Les yeux de celui-ci étincelaient, son visage était affreusement pale, un . tremblement convulsif agitait sa lèvre supérieure. Il se pencha le plus possible vers le policier et se mit à remuer les lèvres sans proférer aucune parole. Ainsi se passa une demiminute. Notre héros savait ce qu'il faisait, mais il ne pouvait se contenir. L'épouvantable aveu était sur le point de lui échapper!

— Et si j'étais l'assassin de la vieille et d'Elisabeth? dit-il tout à coup, puis le sentiment du danger lui revint.

Zamétoff le regarda d'un air étrange et devint pâle comme la nappe. Son visage grimaça un sourire.

— Mais est-ce que c'est possible? fit-il d'une voix qui put à peine être entendue.

Raskolnikoff fixa sur lui un regard méchant.

— Avouez que vous l'avez cru. — Oui? n'est-ce pas que vous l'avez cru?

— Pas du tout! Je le crois maintenant moins que jamais! se hâta de protester Zamétoff.

— Enfin, ça y est ! vous êtes pris, mon gaillard ! Ainsi vous l'avez cru auparavant, puisque maintenant « vous le croyez moins que jamais » ?

— Mais pas du tout ! s'écria le chef de la chancellerie

visiblement confus. C'est vous qui m'avez effrayé pour m'amencr à cette idée!

— Alors, vous ne le croyez pas? Et de quoi vous êtes-vous mis à causer l'autre jour au moment où je suis sorti du bureau? Et pourquoi le lieutenant P-mdre m'a-t-il interrogé après mon évanouissement? Eh! combien dois- e? cna-i-il au garçon en se levant et en prenant sa casquette.

— Trente kopecks, répondit celui-ci en accourant à l'appel du consommateur.

— Tiens, voilà, en outre, vingt kopecks de pourboire. Voyez un peu combien j'ai d'argent! poursuivit-il en moi,trant à Zamétoff une poignée de papier-monnaie : des billets rouges, des billets bleus, vingt-cinq roubles. D'où cela me vient-il? Et comment suis-je maintenant habillé de neuf? Vous savez, en effet, que je n'avais pas un kopeck! Je gage que vous avez déjà questionné ma logeuse... Allons, assez causé !... Au plaisir de vous revoir !...

11 sortit tout secoué par une sensation étrange à laquelle se mêlait un acre plaisir; d'ailleurs, il était sombre et terriblement las. Son visage convulsé semblait celui d'un homme qui vient d'avoir une attaque d'apoplexie. Bientôt la fatigue l'accabla de plus en plus. A présent, sous le coup d'une excitation vive, il retrouvait soudain des forces; mais lorsque ce stimulant factice avait cessé d'agir, elles faisaient place à la faiblesse.

Resté seul, Zamétoff demeura longtemps encore assis à l'endroit où la conversation précédente avait eu lieu. Le chef de la chancellerie était pensif. Raskolnikoff avait inopinément bouleversé toutes ses idées sur un certain point, et il se sentait dérouté.

« Ilia Pétrovitch est une bête ! >• décida-t-il enfin.

A peine Raskolnikoff avait-il ouvert la porte de la rue qu'il se rencontra nez à nez sur le perron avec Razoumikhine qui entrait. A un pas de distance, les deux jeunes gens ne:

s'étaient pas encore aperçus, et peu s'en fallut qu'ils ne se heurtassent l'un contre l'autre. Pendant quelque temps ils se mesurèrent du regard. Razoumikhine était plongé dans la plus complète stupéfaction, mais tout à coup la colère, une véritable colère, étincela dans ses yeux.

— Ainsi, voilà où tu es! fit-il d'une voix tonnante. — Il s'est échappé de son lit! Et moi qui l'ai cherché jusque sous le divan. On est même allé voir après lui au grenier. 11 est cause que j'ai failli battre Kastasia!... Et voilà où il était! Rodka ! qu'est-ce que cela signifie? Dis toute la vérité! avoue! Tu entends?

— Cela signifie que vous m'ennuyez tous mortellement et que je veux être seul, répondit froidement Raskolnikoff.

— Seul? Quand tu ne peux pas encore marcher, quand tu es pâle comme un linge, quand tu n'as pas le souffle! Imbécile!... Qu'est-ce que tu as fait au Palais de Cristal? Avoue tout de suite !

— Laisse-moi passer! reprit Raskolnikoff, et il voulut s'éloigner.

Cela acheva de mettre Razoumikhine hors de lui; il empoigna violemment son ami par l'épaule :

— Laisse-moi passer! Tu oses dire : Laisse-moi passer! Mais sais-tu ce que je vais faire à l'instant même? Je vais te prendre sous mon bras et te rapporter comme un paquet dans ta chambre, où je t'enfermerai à clef!

— Écoute, Razoumikhine, commença Raskolnikoff sans élever la voix et du ton le plus calme en apparence; comment ne vois-tu pas que je n'ai que faire de tes bienfaits? Et quelle est cette manie d'obliger les gens malgré eux, au mépris de leur plus expresse volonté? Pourquoi, dès le début de ma maladie, es-tu venu t'installera mon chevet? Sais-tu si je n'aurais pas été fort heureux de mourir? Est-ce que je ne t'ai pas suffisamment déclaré aujourd'hui que tu me martyrisais, que Ш m'étais insupportable? Il y a donc un

grand plaisir à tourmenter les gens! Je t'assure même que tout cela nuit sérieusement a ma guérison, en m'entretenant dans une .irritation continuelle. Tu as vu que tantôt Zosimofr est parti pour ne pas m'irriter, laisse-moi donc aussi, pour l'amour de Dieu!

Razoumikhine resta un moment pensif, puis il lâcha le nras de son ami.

— Eh bien, va-t'en au diable! dit-il d'une voix qui avait perdu toute véhémence.

Mais, au premier pas-que fît Raskolnikoff, il reprit avec un emportement soudain :

— Arrête! Écoute-moi! Tu sais que je pends ma crémaillère aujourd'hui ; mes invités sont peut-être déjà arrivés, mais j'ai laissé là mon oncle pour les recevoir en mon absence. Ainsi, voilà, si tu n'étais pas un imbécile, un plat imbécile, un fieffé imbécile... vois-tu, Rodia, je reconnais que tu ne manques pas d'intelligence, mais tu es un imbécile! — Ainsi voilà, si tu n'étais pas imbécile, tu viendrais passer la soirée chez moi au lieu d'user tes bottes à vaguer sans but dans les rues. Puisque tu as tant fait que de sortir, autant vaut te rendre à mon invitation! Je te ferji monter un fauteuil moelleux, mes logeurs en ont... Tu prendras une tasse de thé, tu te trouveras en compagnie... Si tu ne veux pas d'un fauteuil, tu pourras t'étendre sur une couchette, au moins tu seras avec nous... Et j'aurai, Zosimoff. Tu viendras?

— Non.

— C'est absurde de dire cela! répliqua avec vivacité Razoumikhine:— qu'en sais-tu? Tu ne peux pas répondre de toi... Moi aussi j'ai mille fois craché sur la société, et, après l'avoir quittée, jen'airien eu de plus pressé quede revenir à elle... On a honte de sa misanthropie et l'on retourne parmi leshommes. Ainsi, n'oublie pas: maison Poichinkoff, troisième étage..,

— Je n'irai pas, Razoumikhine.' — Sur ces mol;, Raskolnikoff s'éloigna.

— Je parie que tu viendras ! lui cria son ami. Sinon, tu... sinon, je ne veux plus te connaître! Attends un peu, eh! Zamétoff est là?

— Oui.

— Il t'a vu?

— Oui.

— Et il l'a parlé?

— Oui.

— De quoi? Allons, c'est bien, ne le dis pas, si tu ne veux pas le dire! Maison Potchinkoff, n°-47, logement Babouch-

kine, rappelle-toi!

Raskolnikoff arriva à la Sadovaïa "et tourna au coin. Après l'avoir suivi d'un regard soucieux, Razoumikhine se décida enfin à entrer dans la maison, mais, au milieu de l'escalier,

il s'arrêta.

« Peste soit de lui! » continua-t-il presque à voix haute; -il parle avec lucidité et comme... Imbécile que je suis! Est-ce que les fous déraisonnent toujours? Zosimoff, à ce qu'il m'a semblé, craint aussi cela! » Il appliqua le doigt sur son front. « Eh quoi, si... comment l'abandonner maintenant à lui-même? 11 est dans le cas d'aller se noyer... Allons, j'ai fait une sottise! 11 n'y pas à hésiter! * Et il courut à la recherche de Raskolnikoff. Mais il ne put le retrouver, et force lui fut de revenir à grands pas au Palais de Cristal pour interroger au plus tôt Zamétoff.

Raskolnikoff alla droit au pont ***, s'arrêta au milieu et, s'étant accoudé sur le parapet, se mit à regarder au loin. Depuis qu'il avait quitté Razoumikhine, sa faiblesse s'était accrue à un tel point qu'il avait pu à grand'peine se traîner jusque-là. Il aurait voulu s'asseoir ou se coucher quelque part dans la rue. Penché au-dessus de l'eau, il contemplait d'un œil distrait le dernier reflet du soleil couchant et la rangée des maisons qu'obscurcissait l'approche de la nuit

Allom, soit! » décida-t-il, et, quittant le pont, il prit la direction du bureau de police. Son cœur était comme vide. Il ne voulait pas penser, il n'éprouvait même pius d'angoisse; une apathie complète avait remplacé l'énergie qui s'était manifestée chez lui tantôt quand il était sorti de sa demeure « pour en finir avec tout cela! »

о Après tout, c'est une issue! » songeait-il tondis qu'il suivait lentement le quai du canal. — « Au moins, le dénomment est-il le fait de ma volonté... Quelle fin, cependant! Est-il possible que ce soit la fin? Avouera i-je ou n'avoueraije pas? Eh... diable! Mais je n'en puis plus : je voudrais bien me coucher ou m'asseoir quelque part! Ce qui me rend le plus honteux, c'est la bêtise de la chose. Allons, il faut cracher là-dessus! Oh! quelles idées bêtes on a quelquefois!... »

Pour se rendre au commissariat, il devait aller tout droit et prendre la seconde rue à gauche : une fois là, il était à deux pas du bureau de police. Mais arrivé au premier tournant, il s'arrêta, se consulta un instant et entra dans le péréoulok. Puis il erra successivement dans deux autres rues, — peut-être sans aucun but, peut-être pour gagner une minute et se donner le loisir de la réflexion. Il marchait les yeux fixés à terre. Tout à coup il lui sembla que quelqu'un lui murmurait quelque chose à l'oreille. I! leva la tête et s'aperçut qu'il était devant la porte de cette maison. Il n'était pas venu en cet endroit depuis le soir du crime.

Cédant à une envie aussi irrésistible qu'inexplicable, Raskolnikoff entra dans la maison, prit l'escalier à droite et se mit en devoir de monter au quatrième étage. II faisait trèssombre dans l'escalier roide et étroit. Le jeune homme s'arrêtait sur chaque palier et regardait curieusement autour de lui. Sur le carré du premier étage on avait remis une \ilre à la fenêtre : « Ce carreau n'était pas là alors » , pensat-il. \ oila le logement du second étage, celui où travail-

laient Piïkolachka et Milka : « Il est fermé; la porte est repeinte, sans doute l'appartement est loué. » Voici le troisième étage... et le quatrième... « C'est ici! » Il eut un moment d'hésitation : la porie du logement de la vieille était grande ouverte, il y avait là des gens, on les entendait parler; Raskolnikoff n'avait pas prévu cela. Néanmoins, sa résolution fut bientôt prise : il monta les dernières marches et pénétra dans l'appartement.

On était aussi en train de remettre ce local à neuf; des ouvriers s'y trouvaient, ce qui parut causer un étonnement extrême à Raskolnikoff. Il s'était attendu à retrouver le logement tel exactement qu'il l'avait quitté; peut-être même se figurait-il que les cadavres gisaient encore sur le parquet. Maintenant, ù sa grande surprise, les murs étaient nus, les chambres démeublées! Il s'approcha de la croisée et s'assit sur l'appui de la fenêtre.

Il n'y avait que deux ouvriers, deux jeunes gens dont l'un était un peu plus âgé que l'autre. Ils remplaçaient l'ancienne tapisserie jaune toutusée par du papier blanc semé de petites fleurs violettes. Cette circonstance — nous ignorons pourquoi — déplut fort à P»askolnikoff. Il regardait avec colère le papier neuf, comme si tous ces changements l'eussent contrarie-.

Les tapissiers se préparaient à retourner chez eux. Ils firent à peine attention a la présence du visiteur et continuèrent leur conversation.

Raskolnikoff se leva et passa dans l'autre chambre qui contenait auparavant le coffre, le lit et la commode; cette pièce, vide de meubles, lui parut extrêmement petite. La tapisserie n'avait pas été changée; on pouvait encore reconnaître dans le coin la place occupée naguère par l'armoire aux images pieuses. Après avoir satisfait sa curiosité, Raskolnikoff revint s'asseoir sur l'appui de la fenêtre. Le plus âgé des deux ouvriers le regarda de travers, et tout à coup s'adressant à lui :

— Qu'est-ce que vous faites là? demanda-t-il.

Au lieu de répondre, Raskolnikoff se leva, passa dans le vestibule et se mit à tirer le cordon. C'était la même sonnette, le même son de fer-blanc! Il sonna une seconde, une troisième fois, prêtant l'oreille et rappelant ses souvenirs. L'impression terrible qu'il avait ressentie l'autre jour à la porte de la vieille lui revenait avec une netteté, une vivacité croissantes; il frissonnait à chaque coup et y prenait un plaisir de plus en plus grand.

— Mais qu'est-ce qu'il vous faut? Qui êtes-vous? cria l'ouvrier en se dirigeant vers lui.

Raskolnikoff rentra alors dans l'appartement.

— Je veux louer un logement, je suis venu visiter celui-ci, répondit-il.

— Ce n'est pas la nuit qu'on visite des logements, et, d'ailleurs, vous auriez dû être accompagné du dvornik.

— On a lavé le parquet; on va le mettre en couleur? poursuivit Raskolnikoff. Il n'y a pas de sang?

— Comment, du sang?

— Mais la vieille et sa sœur ont été assassinées. 11 y avait là une grande mare de sang.

— Quelle espèce d'homme ез-tu donc? cria l'ouvrier pris d'inquiétude.

— Moi:

— Oui.

— Tu veux le savoir?... Allons ensemble au bureau de police, là je le dirai.

Les deux tapissiers ie considérèrent avec stupéfaction. — 11 est temps de nous en aller. Partons, Alechka. 11 faut fermer, dit le plus âgé à son camarade.

— Eh bien, partons! reprit d'un ton indifférent Raskolnikoff. 11 sortit le premier et, précédant les deux hommes, descendit lentement l'escalier. — Holà! dvornik! cria-t-il quand il fut arrivé à la grand'porte.

Plusieurs personnes se tenaient à l'entrée de la maison et regardaient les passants. Il y avait là les deux dvorniks. uue paysanne, un bourgeois en robe de chambre et quelques autres individus. Raskolnikoff alla droit à eux.

— Qu'est-ce qu'il vous faut? demanda un des dvorniks.

— Tu as été au bureau de police ?

— Je viens d'y aller. Qu'est-ce qu'il vous faut?

— Ils sont encore là?

— Oui.

— L'adjoint du commissaire est là aussi?

— 11 y était tout à l'heure. Qu'est-ce qu'il vous faut? Raskolnikoff ne répondit pas et resta pensif.

— 11 est venu visiter le logement, dit en s'approchant le plus âgé des deux ouvriers.

— Quel logement?

— Celui où nous travaillons. » Pourquoi a-t-on lavé le sang? a-t-il dit. Il s'est commis un meurtre ici, et je viens pour louer l'appartement. » Il s'est mis à sonner, et pour un peu il aurait cassé le cordon de la sonnette. « Allons au bureau de police, a-t-il ajouté, là je dirai tout. »

Le dvornik, intrigué, examina Raskolnikoff en fronçant le sourcil.

— Qui ètes-vous? interrogea-t-il en élevant la voix avec un accent de menace.

— Je suis Rodion Romanovitch Raskolnikoff, ancien étudiant, et j'habite près d'ici, dans le péréoulok voisin, maison Chili, logement n° 14. Questionne le dvornik... il me connaît.

Raskolnikoff donna tous ces renseignements de l'air lo plus indifférent et le plus tranquille; il regardait obstinément la rue et ne tourna pas une seule fois la tète vers son interlocuteur.

— Qu'êtes-vous venu faire dans ce logement?

— Je suis venu le \ isiter.

— Qu'avez-vous à voir là?

— Ne faudrait-il pas le prendre et l'emmener au bureau de police? proposa soudain le bourgeois.

Raskolnikoff le regarda attentivement par- dessus son épaule.

— Partons! dit-il avec insouciance.

— Oui, il faut l'emmener chez le commissaire! reprit avec plus d'assurance le bourgeois. Pour qu'il soit allé là, il faut qu'il ait quelque chose sur la conscience...

— Dieu sait s'il est ivre ou non, murmura l'ouvrier.

— Mais qu'est-ce que lu veux? cria de nouveau le dvornik, qui commençait à se fâcher sérieusement : pourquoi viens-tu là nous ennuyer?

— Tu as peur d'aller chez le commissaire? ricana Raskolnikoff.

— Pourquoi aurais-je peur? Voyons, tu nous ennuies...

— C'est un filou! cria la paysanne.

— A quoi bon discuter avec lui? cria à son tour l'autre dvornik; c'était un énorme moujik vêtu d'un sarrau déboutonné et qui portait un trousseau de clefs pendu à sa ceinture. Pour siir, c'est un filou! Allons, décampe, et plus vite que ça!

Et saisissant Raskolnikoff par l'épaule, il le lança dans la rue. Le jeune homme faillit être jeté par terre, cependant il ne tomba point. Quand il eut repris son équilibre, il regarda silencieusement tous les spectateurs, puis s'éloigna.

— C'est un drôle d'homme, observa l'ouvrier.

— Les gens sont devenus drôles à présent, dit la paysanne.

— IN'importe, il aurait fallu le conduire au bureau de police, ajouta le bourgeois.

« Irai-je ou n'irai-je pas? » pensait Raskolnikoff en s'arrètant au milieu d'un carrefour et en promenant ses regards autour de lui, comme s'il eût attendu un conseil de quel-

qu'un. Mais sa question ne reçut aucune réponse; tout était sourd et sans vie, comme les pierres qu'il foulait... Soudain, à deux cents pas de lui, au bout d'une rue, il distingua, a travers l'obscurité, un rassemblement d'où partaient des cris, des paroles animées... La foule entourait une voiture... Une faible lumière brillait au milieu du pavé. « Qu'est-ce qu'il y a la? » Raskolnikoff tourna à droite et alla se mêler à la foule. 11 semblait vouloir se raccrocher au moindre incident, et cette puérile disposition le faisait sourire, car son parti était pris, et il se disait que, dans un instant, « il en finirait avec tout cela ».

Au milieu de la rue était arrêtée une élégante voiture de maître, attelée de deux fringants chevaux gris : il n'y avait personne dans l'intérieur, et le cocher lui-même était descendu de sou siège; on tenait les chevaux par le mors. Autour de l'équipage se pressaient une foule de gens contenus par des policiers. L'un de ceux-ci avait une petite lanterne à la main, et, baissé vers le sol, éclairait quelque chose qui se trouvait sur le pavé, tout près des roues. Tout le monde parlait, criait, paraissait consterné; le cocher, embarrassé, ne savait que répéter de temps à autre :

— Quel malheur! Seigneur, quel malheur!

Raskolnikoff se fraya tant bien que mal un passage à travers les curieux, et vit enfin ce qui avait occasionné ce rassemblement. Sur la chaussée gisait, ensanglanté et privé de sentiment, un homme qui venait d'être foulé aux pieds par les chevaux. Quoiqu'il fût fort mal vêtu, sa mise n'était

pas elle d'un homme du peuple. Le crâne et le visage étaient couverts d'affreuses blessures par lesquelles s'échappaient des flots de sang. On voyait qu'il ne s'agissait pas ici d'un accident pour rire.

— Mon Dieu! ne cessait de dire le cocher, comment aurais-je pu empocher cela? Si j'avais mis mes chevaux au galop ou si je ne l'avais pas averti, со serait ma faute; mais non, la voilure n'allait pas vite, tout le monde l'a bien vu. Malheureusement un homme ivre ne fait attention à rien, c'est connu!... Je le vois traverser la rue en festonnant, — une fois, deux fois, trois fois, je lui crie : Gare! Je retiens même les chevaux-, mais il va droit à leur rencontre! On aurait dit qu'il le faisait exprès. Les bêtes sont jeunes, ombrageuses; elles se sont élancées, et il a crié, ce qui les a encore effarées davantage... Voila comment le malheur est arrivé.

— Oui, c'est bien ainsi que les choses se sont passées, confirma quelqu'un qui avait été témoin de celte scène.

— En effet, a trois reprises, il lui a crié de se garer, dit un autre.

— Parfaitement, il a crié trois fois, tout le monde l'a entendu, ajouta un troisième.

Du reste, le cocher ne semblait pas trop inquiet des conséquences que cette aventure pouvait avoir pour lui. Évidemment, le propriétaire de l'équipage était un homme riche et important qui attendait quelque part l'arrivée de sa voiture; cette dernière circonstance éveillait surtout la sollicitude empressée des agents de police. Pourtant il fallait transporter le blessé à l'hôpital. Personne ne savait son nom.

Sur ces entrefaites, Raskolnikoff, à force de jouer des coudes, avait réussi à s'approcher davantage. Soudain, un et de lumière, éclairant le visage du malheureux, le lai fit reconnaître.

— Je le connais, je le connais! s'écria-t-il, tandis que, bousculant ceux qui l'entouraient, il arrivait au premier rang de la foule; c'est un ancien fonctionnaire, le conseiller titulaire Marméladoff! Il demeure ici près, maison Kozel... Vite, un médecin! Je payerai, voilà !

Il tira de l'argent de sa poche et le montra à un agent de police. 11 était en proie à une agitation extraordinaire.

Les policiers furent bien aises de savoir qui avait été écrasé. Raskolnikoff se nomma à son tour, donna son adresse et insista de toutes ses forces pour qu'on transportât au plus vite le blessé à son domicile. Le jeune homme n'aurait pas montré plus de zèle s'il se fût agi de son propre père.

— C'est ici, à trois maisons de distance, qu'il habite, disait-il, chez Kozel, un Allemand riche... Sans doute il regagnait sa demeure, étant en état d'ivresse... Je le connais... C'est un ivrogne... Ii vit là, en famille, il a une femme et des enfants. Avant de le mener à l'hôpital, il fnut le faire examiner par un médecin, il doit y en avoir un près d'ici. Je payerai, je payerai!... .Son état exige des soins immédiats; si on ne le secourt pas tout de suite, il mourra avant d'arriver à l'hôpital.

Il glissa même à la dérobée quelque argent dans la main d'un agent de police. D'ailleurs, ce qu'il demandait était parfaitement légitime et s'expliquait très-bien. On releva Marméladoff, et des hommes de bonne volonté s'offrirent pour le transporter chez lui. La maison Kozel était située à trente pas de l'endroit où l'accident avait eu lieu. Raskolnikoff marcha derrière, soutenant avec précaution la tête du blessé et montrant le chemin.

— Ici, ici! Dans l'escalier, faites attention à ce qu'il n'ait pas la tète en bas : tournez... c'est cela! Je payerai, je vous remercie, murmurait-il.

En ce moment môme, Catherine lvanovna, comme cela

lui arrivait toujours dès qu'elle avait une minute de liberté, se promenait de long en large dans sa petite chambre; elle allait de la fenêtre au poêle et vice versa, les bras croisés sur sa poitrine, se parlant a elle-même et toussant. Depuis quelque temps elle causait de plus en plus volontiers avec sa fille aînée, Polenka. Bien que cette enfant, âgée de dix ans, ne comprît pas encore grand'chose, cependant elle se rendait très-bien compte du besoin que sa mère avait d'elle; aussi ses grands yeux intelligents étaient-ils sans cesse fixés sur Catherine Ivanovna, et dès que celle-ci lui adressait la parole, elle faisait tous ses efforts pour comprendre ou du moins pour en avoir l'air.

Maintenant Polenka déshabillait son jeune frère qui avait été souffrant toute la journée et qu'on allait coucher. En attendant qu'on lui ôtât sa chemise pour la laver pendant la nuit, le petit garçon, la mine sérieuse, était assis sur une chaise, silencieux et immobile. Il écoutait en faisant de grands yeux ce que sa maman disait a sa sœur. La petite Lidotchka, vêtue de véritables guenilles, attendait son tour, debout près du paravent. La porte donnant sur le carré était ouverte pour laisser sortir la fumée de tabac qui arrivait de l'appartement voisin et, à chaque instant, faisait cruellement tousser la pauvre poitrinaire. Catherine ivanovna semblait aller plus mal encore depuis huit jours, et les sinistres taches de ses joues avaient pris un éclat pius vif que jamais.

: — Tu ne peux t'imaginer, Polenka, disait-elle en se; promenant dans la chambre, quelle existence gaie et brillante on menait chez papa, et combien nous sommes malheureux tous parle fait de cet ivrogne! Papa avait dans le service civil un emploi correspondant au grade de colonel; il était presque gouverneur, il n'avait plus qu'un pas à faire pour arriver à ce poste ; aussi tout le monde lui disait : « Nous vous considérons déjà, Ivan Mikhaïlitch, comme notre gou-

verneur... s Kkhe-kkhe-kkhe... 0 vie trois fois maudite! Elle cracha et pressa ses mains contre sa poitrine.

— Est-ce que l'eau est prête? Allons, donne la chemise; et les bas?... Lida, ajouta-t-e!le en s'adressant à la petite fille, pour cette nuit tu coucheras sans chemise... Mets les bas à côté... On lavera le tout ensemble... Et cet ivrogne, est-ce qu'il ne va pas rentrer?... Je voudrais pourtant laver sa chemise avec le reste, pour ne pas avoir a me fatiguer deux nuits de suite! Seigneur! kkhe-kkhe-kkhe! Encore! Qu'est-ce que c'est? s'écria-t-elle en voyant le vestibule se remplir de monde et des gens pénétrer dans la chambre avec une sorte de fardeau. — Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'on apporte? Seigneur!

— Où faut-il le mettre? demanda un agent de police, en regardant autour de lui, tandis qu'on introduisait dans la chambre Marméladoff sanglant et inanimé.

— Sur le divan! Étendez-le tout de son long sur le divan... la tête ici, indiqua Raskolnikoff.

— C'est un homme ivre qui a été écrasé dans la rue! cria quelqu'un du vestibule.

Catherine Ivanovna, toute pâle, respirait péniblement. Les enfants étaient terrifiés. La petite Lidotchka courut en criant vers sa sœur aînée et, tremblante, la serra dans ses bras.

Après avoir aidé à coucher Marméladoff sur le divan, Raskolnikoff s'approcha de Catherine Ivanovna :

— Pour l'amour de Dieu, calmez-vous, ne vous effrayez pas ! dit-il vivement; — il traversait la rue, une voiture l'a écrasé; ne vous inquiétez pas, il va reprendre ses sens, je l'ai fait porter ici... Je suis déjà venu chez vous, peut-être ne vous en souvenez-vous pas... Il reviendra à lui, je payerai!

— Il n'en reviendra pas! fit avec désespoir Catherine Ivanovna, et elle s'élança vers son mari.

Raskolnikoff s'aperçut bientôt que cette femme n'était pas de celles qui sont promptes à l'évanouissement. En un instant, un oreiller se trouva sous la tête du malheureux, — ce à quoi personne n'avait encore pensé. Catherine Ivanovna se mit à déshabiller Marméladoff, a visiter ses blessures, à lui prodiguer des soins intelligents. L'émotion ne lui enlevait pas la présence d'esprit; s'oubliant elle-même, elle mordait ses lèvres tremblantes et refoulait dans sa poitrine les cris prêts à s'en échapper.

Pendant ce temps, Raskolnikoff décida quelqu'un S aller chercher un médecin. Il y en avait un qui habitait dans une maison voisine.

— J'ai envoyé chercher un médecin, dit-il a Catherine Ivanovna; ne vous inquiétez pas, je payerai. N'avez- vous pas d'eau?... Donnez-moi aussi une serviette, un essuie-mains, quelque chose bien vite; on ne peut pas encore juger de la gravité des blessures... 11 est blessé, mais il n'est pas tué, soyez-en convaincue... Attendons ce que dira le docteur...

Catherine Ivanovna courut à la fenêtre; là, dans le coin, était placée sur une mauvaise chaise une grande cuvette pleine d'eau, qu'elle avait préparée pour laver pendant la nuit le linge de son mari et de ses enfants. Cette lessive nocturne, Catherine Ivanovna la faisait de ses propres mains au moins deux fois par semaine, quand ce n'était pas plus souvent, car les Marméladoff en étaient arrivés a un tel état de misère que le linge de rechange leur manquait presque absolument : chaque membre de la famille n'avait guère d'autre chemise que celle qu'il portait sur le corps; or, Catherine Ivanovna ne pouvait souffrir la malpropreté, et, plutôt que de la voir régner chez elle, la pauvre phthisique préférait encore se fatiguer à blanchir nuitamment le linge des siens, pour qu'ils le trouvassent lavé et repassé le lendemain â leur réveil.

Sur la demande de Raskolnikoff, elle prit la cuvette et la I- 13

lui apporta, mais peu s'en fallut qu'elle ne tombât avec son fardeau. Le jeune homme, ayant réussi à trouver un essuiemains, le trempa dans l'eau et lava le visage ensanglanté de Marméladoff. Catherine Ivanovna, debout à côté de lui, respirait avecefi'ort et tenait ses mains pressées contre sa poitrine. Des soins médicaux lui eussent été nécessaires à ellemême. « J'ai peut-être eu tort de faire transporter le blessé à son domicile », commençait à se dire Raskolnikoff. Le sergent de ville ne savait non plus que décider.

— Polia! cria Catherine Ivanovna, cours chez Sonia, vite. Dis-lui que son père a été écrasé par une voiture, qu'elle vienne ici immédiatement. Si tu ne la trouves pas chez elle, n'importe, tu diras aux Kapernaoumoff de lui faire la commission dès qu'elle sera rentrée. Dépêche-loi, Polia! Tiens, mets ce mouchoir sur ta tète !

Sur ces entrefaites, la chambre s'était tellement remplie de monde qu'une pomme n'y serait pas tombée par terre. Les agents de police se retirèrent; un seul resta momentanément et tâcha de refouler le public sur le carré. Mais, tandis qu'il s'employait à cette besogne, par la porte de communication intérieure pénétrèrent dans l'appartement presque tous les locataires de madame Lippevechzel : d'abord massés sur le seuil, ils envahirent bientôt la chambre elle-même. Catherine Ivanovna entra dans une violente colère :

— Vous devriez au moins le laisser mourir en repos! eriat-elle à cette foule. Vous venez ici comme à un spectacle ! Vous fumez des cigarettes! Kkhe-kkhe-kkhe!... Vous vous permettez d'entrer le chapeau sur la tête !... Allez-vous-en!... Ayez au moins le respect de la mort!

La toux qui l'étranglait l'empêcha d'en dire davantage, mais cette sévère admonestation produisit son effet. Évidemment on avait une certaine peur de Catherine Ivanovna : les locataires nièrent l'un après l'autre vers la porte, emportant dans leurs cœurs cet étrange sentiment de salisfactioa

que l'homme même le plus compatissant ne peut s'empêcher d'éprouver à la vue du malheur d'autrui.

Du reste, quand ils furent sortis, leurs voix se firent entendre de l'autre côté de la porte : ils disaient hautement qu'il fallait envoyer le blessé à l'hôpital, qu'il était inconvenant de troubler la tranquillité de la maison.

— Il est inconvenant de mourir! vociféra Catherine Ivanovna, et déjà elle se préparait à les foudroyer de son indignation, mais, comme elle allait ouvrir la porte, elle se croisa avec madame Lippevechzel en personne. La logeuse venait d'apprendre le malheur, et elle accourait rétablir l'ordre. C'était une Allemande excessivement tracassière et mal élevée.

— Ah! mon Dieu! fit-elle en frappant ses mains l'une contre l'autre; votre mari étant ivre s'est fait écraser par une voiture. Qu'il aille à l'hôpital! Je suis la propriétaire!

— Amalia Ludvigovna! Je vous prie de songer à ce que vous dites, commença d'un ton rogue Catherine Ivanovna. (C'était toujours de ce ton qu'elle parlait à la logeuse, pour la rappeler au « sentiment des convenances » , et, même dans un semblable moment, elle ne put se refuser ce plaisir.; Amalia Ludvigovna...

— Je vous ai dit une fois pour toutes de ne jamais m'appeler Amalia Ludvigovna; je suis Amalia Ivanovna!

— Vous n'êtes pas Amalia Ivanovna, mais Amalia Ludvigovna, et comme je n'appartiens pas au groupe de vos vils flatteurs tels que M. Lébéziatnikoff qui rit maintenant derrière la porte (» Les voilà qui s'empoignent! kss! kss! » ricanait-on en effet dans la pièce voisine), je vous appellerai toujours Amalia Ludvigovna, bien que je ne puisse, décidément, comprendre pourquoi cette appellation vous déplaît. Vous voyez vous-même ce qui est arrivé à Sémen Zakharovitch : il va mourir. Je vous prie de fermer tout de suite cette porte et de ne laisser entrer personne ici.

Permettez-lui au moins de mourir en paix ! Sinon, je vous assure que dès demain le gouverneur général lui-même sera instruit de votre conduite. Le prince me connaît depuis ma jeunesse, et il se souvient fort bien de Sémen Zakharovitch, à qui il cfylus d'une fois rendu service. Tout le monde sait que mon mari avait beaucoup d'amis et de protecteurs; luimême, ayant conscience de son malheureux défaut, a cessé de les voir, par un sentiment de noble délicatesse; mais maintenant, ajouta-t-elle en montrant Raskolnikoff, nous avons trouvé un appui dans ce magnanime jeune homme qui possède de la fortune, des relations, et qui est lié depuis son enfance avec Sémen Zakharovitch. Soyez persuadée, Amalia Ludvigovna...

Tout ce discours fut débité avec une rapidité croissante, mais la toux interrompit brusquement l'éloquence de Catherine Ivanovna. En ce moment, Marméladoff, revenant à lui, poussa un gémissement. Elle courut auprès de son mari. Celui-ci avait ouvert les yeux, et, sans se rendre encore compte de rien, regardait Raskolnikoff debout à son chevet. Sa respiration était rare et pénible; on apercevait du sang au bord de ses lèvres; la sueur perlait sur son front. Ne reconnaissant pas Raskolnikoff, il le considérait d'un air inquiet. Catherine Ivanovna fixa sur le blessé un regard affligé, mais sévère, puis les larmes jaillirent des yeux de la pauvre femme.

— Mon Dieu! il a la poitrine tout écrasée! Que de sang, que de sang! dit-elle, désolée. Il fauKlui ôter tous ses vêtements de dessus ! Tourne-toi un peu, Sémen Zakharovitch, si cela t'est possible, lui cria-t-elle.

Marméladoff la reconnut.

— Un prêtre ! proféra-t-il d'une voix rauque. Catherine Ivanovna s'approcha de la fenêtre, appuya son

front contre le châssis et s'écria avec désespoir:

— О vie trois fois maudite!

— Un prêtre ! répéta le moriboad après une minute de silence.

— Chut! lui cria Catherine lvanovna; il obéit et se tut. Ses yeux cherchaient sa femme avec une expression timide et anxieuse. Elle revint se placer à son chevet. Il se calma un peu, mais ce ne fut pas pour longtemps. Bientôt il aperçut dans le coin la petite Lidotchka (sa favorite), qui tremblait comme si elle eût été prise de convulsions et le regardait avec ses grands yeux fixes d'enfant étonné.

— Ah!... ah !... fît— il avec agitation en montrant la fillette. On voyait qu'il voulait dire quelque chose.

— Quoi encore? cria Catherine lvanovna.

— Elle n'a pas de chaussures, pas de chaussures ! murmura-t-il, et son regard affolé ne quittait pas les petits pieds nus de l'enfant.

— Tais-toi! répliqua d'un ton irrité Catherine lvanovna : tu sais toi-même pourquoi elle n'a pas de chaussures.

— Dieu soit loué, voilà le docteur ! sécria joyeusement Raskolnikoff.

Entra un petit vieillard allemand, aux allures méthodiques, qui regardait autour de lui d'un air défiant. Il s'approcha du blessé, lui tâta le pouls, examina attentivement la tête; puis, avec le secours de Catherine lvanovna, il défit la chemise toute trempée de sang et mit à nu la poitrine. Elle était affreusement broyé; à droite, plusieurs côtes étaient brisées; à gauche, à l'endroit du cœur, on voyait une grande tache d'un noir jaunâtre, due à un violent coup de pied de cheval. Le docteur fronça le sourcil. L'agent de police lui avait raconté que l'individu écrasé avait été pris dans une roue et traîné sur la chaussée l'espace de tren'e pas.

— 11 est étonnant qu'il soit encore en vie, murmura le docteur à voix basse en s'adressant à Raskolnikoff.

— Que pensez-vous de lui? demanda ce dernier.

— Il est perdu.

— N'y a-t-il plus aucun espoir?

— Pas le moindre ! Il va rendre le dernier soupir... D'ailleurs, il a une blessure très-dangereuse à la têle... Hum! soit, on peut faire une saignée... mais... ce sera inutile. Dans cinq ou six minutes, il mourra infailliblement.

— Essayez toujours la saignée.

— Soit... Du reste, je vous en avertis, cela ne servira absolument à rien.

Sur ces entrefaites, un nouveau bruit de pas se fit entendre, la foule qui encombrait le vestibule s'ouvrit, et un ecclésiastique à cheveux blancs apparut sur le seuil. Il apportait l'extrème-onction au mourant. Le docteur céda aussitôt la place au prêtre, avec qui il échangea un coup d'oeil significatif. Raskolnikoff pria le médecin de rester encore un moment. 11 y consentit en haussant les épaules.

Tous se retirèrent à l'écart. La confession dura fort peu de temps. Marméladoff n'était guère en état de comprendre quelque chose; il ne pouvait proférer que des sons entrecoupés et inintelligibles. Catherine Ivanovna alla se mettre à genoux dans le coin près du poêle et fit agenouiller devant elle les deux enfants. Lidotchka ne faisait que trembler. Le petit garçon, à genoux en pans volants, imitait les grands signes de croix de sa mère et se prosternait contre le parquet qu'il frappait du front; cela semblait lui procurer un plaisir particulier. Catherine Ivanovna se mordait les lèvres et retenait ses larmes. Elle priait tout en rajustant de temps à autre la chemise du baby ; sans interrompre sa prière et sans même se lever, elle réussit a prendre dans la commode un mouchoir de cou qu'elle jeta sur les épaules trop nues de la petite fille. Cependant la porte de communication avait été ouverte de nouveau par des curieux. Le flot des spectateurs grossissait aussi dans le vestibule; tous les locataires des divers étages se trouvaient là; mais ils ne fran-

chissaient pas le seuil de la chambre. Toute cette scène n'était éclairée que par un bout de bougie.

En ce moment, Polenka, qui était allée chercher sa sœur, traversa vivement la foule massée dans le couloir. Elle entra, pouvant à peine respirer, tant elle avait couru. Après s'être débarrassée de son mouchoir, elle chercha des yeux sa mère, s'approcha d'elle et lui dit: « Elle vient! je l'ai rencontrée dans la rue ! » Catherine Ivanovna la fit agenouiller à côté d'elle. Sonia se fraya timidement et sans bruit un passage au milieu de la foule. Dans ce logement qui offrait l'image de la misère, du désespoir et de la mort, son apparition soudaine produisit un effet étrange. Quoique fort pauvrement vêtue, elle était mise avec le chic tapageur qui distingue les raccrocheuses de trottoir. Arrivée à l'entrée de la chambre, la jeune fille ne dépassa pas le seuil et jeta dans l'appartement un regard effaré.

Elle n avait plus conscience de rien, semblait-il; elle avait oublié sa robe de soie, achetée d'occasion, dont la couleur criarde et la queue démesurément longue étaient fort déplacées ici, son immense crinoline qui occupait toute la largeur de la porte, ses bottines voyantes, l'ombrelle qu'elle tenait à la main, quoiqu'elle n'en eût pas besoin; enfin, son ridicule chapeau de paille, orné d'une plume d'un rouge éclatant. Sous ce chapeau, crânement posé sur le côté, on apercevait un petit visage maladif, pâle et effrayé, avec une bouche ouverte et des yeux immobiles de terreur. Sonia avait dix-huit ans; elle était blonde, de petite taille et un peu maigre, mais assez jolie; ses yeux clairs étaient remarquables. Elle tenait ses regards fixés sur le lit, sur l'ecclésiastique; comme Polenka, elle était essoufflée par une marche rapide. A la fin, quelques mots chuchotes dans la foule arrivèrent probablement à ses oreilles. Baissant la tête, elle franchit le seuil et pénétra dans la chambre, mais resta à proximité de la porte.

Quand le moribond eut reçu les sacrements, sa femme revint auprès de lui. Avant de se retirer, le prêtre crut devoir adresser quelques paroles de consolation à Catherine Ivanovna.

— Et qu'est-ce qu'ils vont devenir? interrompit-elle avec aigreur en montrant ses enfants.

— Dieu est miséricordieux; espérez dans le secours du Très-Haut, reprit l'ecclésiastique.

— E-eh! Il est miséricordieux, mais pas pour nous!

— C'est un péché, madame, un péché, observa le pope en hochant la tête.

— Et cela, n'est-ce pas un péché? répliqua vivement Catherine Ivanovna en montrant le moribond.

— Ceux qui vous ont involontairement privée de votre soutien vous offriront peut-être une indemnité, pour réparer au moins le préjudice matériel...

— Vous ne me comprenez pas ! cria d'un ton irrité Catherine Ivanovna. Pourquoi m'indemniserait-on? C'est luimême qui, étant ivre, est allé se jeter sous les pieds des chevaux! Lui un soutien ! Il n'a jamais été pour moi qu'une cause de chagrin. Il buvait tout ! Il nous dépouillait pour aller dissiper au cabaret l'argent du ménage ! Dieu fait bien de nous débarrasser de lui ! C'est une vraie délivrance pour nous !

— Il faudrait pardonner à un mourant; de tels sentiments sont un péché, madame, un grand péché!

Tout en causant avec l'ecclésiastique, Catherine Ivanovna ne cessait de s'occuper du blessé : elle lui donnait à boire, essuyait la sueur et le sang qui inondaient sa tête, arrangeait ses oreillers. Les dernières paroles du prêtre la mirent dans une sorte de fureur.

— Eh ! batuchka ! Ce sont là des mots, rien que des mots! Pardonner! Aujourd'hui, s'il n'avait pas été écrasé, il serait rentré ivre. Comme il n'a pas d'autre chemise que la sale

loque qu'il porte sur le corps, il m'aurait fallu la laver pendant son sommeil, ainsi que ie iinge des enfants. Ensuite j'aurais fait sécher tout cela pour le raccommoder à l'aurore, voilà remploi de mes nuits !... Que venez-vous donc me parler de pardon ? D'ailleurs, je lui ai pardonné:

Un violent accès de toux l'empêcha d'en dire plus long. Elle cracha dans un mouchoir, qu'elle étala ensuite sous les yeux de l'ecclésiastique, tandis que, de sa main gauche, elle pressait douloureusement sa poitrine. Le mouchoir était tout ensanglanté.

Le pope baissa la tète et ne dit plus mot. Marméladoff était à l'agonie; ses yeux ne quittaient pas le visage de sa femme, qui s'était de nouveau penchée vers lui. H avait toujours envie de lui dire quelque chose, essayait de parler, remuait la langue avec effort, mais ne parvenait à proférer que des sons inarticulés. Catherine Ivanovna, comprenant qu'il voulait lui demander pardon, lui cria d'un ion impérieux :

— Tais-toi! c'est inutile!... Je sais ce que tu veux dire !...

Le blessé se tut, mais au môme instant ses yeux s'e'garèrent dans la direction de la porte, et il aperçut Sonia...

Jusqu'alors il ne l'avait pas remarquée dans le coin sombre où elle se trouvait.

— Qui est là? qui est là? fit-il tout à coup d'une voix rauc>ue et étranglée; en même temps il montrait des yeux, avec une expression d'effroi, la porte près de laquelle sa fille était debout, et il essayait de se mettre sur son séant.

— Reste couché! Ne bouge pas! cria Catherine Ivanovna. frais, par unefi'ort,surhumain, il réussit à s'arc-bouter sur

le divan. Pendant quelque temps, il considéra sa fille d'un air étrange. 11 semblait ne [>as la reconnaître; d'ailleurs, c'était la première fois qu'il la voyait dans ce costume. Timide, humiliée et rougissante sous ses oripeaux de pro-

stituée, ia malheureuse attendait humblement qu'il lui fût

permis de dire le dernier adieu à son père. Soudain il la

reconnut, et une souffrance immense se peignit sur son

visage.

— Sonia! ma fille! pardonne ! cria-t-il. Il voulut lui tendre la main et, perdant son point d'appui, roula lourdement sur le plancher. On s'empressa de le relever, on le remit sur le divan; mais c'en était fait. Sonia, prescfue défaillante, poussa un faible cri, courut à son père et l'embrassa. Il expira entre les bras de la jeune fille.

— Il est mort! cria Catherine Ivanovna à la vue du cadavre de son mari. Eh bien ! que faire, maintenant? Avec quoi l'enterrerai-je? avec quoi, demain, nourrirai-je mes enfants?

Raskolnikoff s'approcha de la veuve.

— Catherine Ivanovna, lui dit-il, la semaine dernière votre défunt mari m'a raconté toute sa vie et toutes les circonstances... Soyez sûre qu'il parlait de vous avec une estime enthousiaste. Dès ce soir-là, en voyant combien il vous était dévoué a tous, combien surtout il vous honorait et vous aimait, Catherine Ivanovna, malgré sa malheureuse faiblesse, dès ce soir-la, je suis devenu son ami... Permettez-moi donc maintenant... de vous aider... à rendre les derniers devoirs à mon ami défunt. Voici... vingt roubles, et si ma présence peut vous être de quelque utilité... je... en un mot, je viendrai, je viendrai vous voir certainement... peut-être viendrai-je encore demain... Adieu!

Et il sortit vivement delà chambre; mais, en traversant le vestibule, il rencontra tout à coup dans la foule Kikodim Fomitch qui avait appris l'accident et venait prendre les dispositions d'usage en pareil cas. Depuis la scène qui s'était passée au bureau de police, le commissaire n'avait pas revu Raskolnikoff; néanmoins, il le reconnut tout de suite.

— Ah! c'est vous? lui demanda-t-il.

— 11 est mort, répondit Raskolnikoff. Il a eu les secours d'un médecin, d'un prêtre; rien ne lui a manqué. Ne troublez pas trop la pauvre femme; elle était déjà phthisique : ce nouveau malheur l'achève. Réconfortez-la, si vous le pouvez... Vous êtes un bon homme, je le sais... ajouta-t-il avec un sourire, tandis qu'il regardait en face le commissaire.

— Mais vous avez du sang sur vous, observa Nikodim Fomitch, qui venait de remarquer quelques taches fraîches sur le gilet de Raskolnikoff.

— Oui, il en a coulé sur moi... je suis tout en sang! dit le jeune homme d'un air un peu étrange; puis il sourit, salua son interlocuteur d'un signe de tête et s'éloigna.

Il descendait l'escalier lentement, sans se presser. Unesorte de fièvre agitait tout son être. Il sentait affluer brusquement en lui une vie nouvelle et puissante. Cette sensation pouvait être comparée à celle d'un condamné à mort qui reçoit inopinément sa grâce. Au milieu de l'escalier, il se rangea pour laisser passer devant lui l'ecclésiastique qui regagnait sa demeure. Les deux hommes échangèrent un silencieux salut. Mais, comme Raskolnikoff descendait les dernières marches, il entendit soudain des pas rapides derrière lui. Quelqu'un cherchait à le rejoindre. C'était Polenka qui courait après lui en criant : « Écoutez! écoutez! »

11 se retourna vers elle. La petite fille descendit à la hâte le dernier escalier et s'arrêta en face du jeune homme, à une marche au-dessus de lui. Une faible lumière venait de la cour. Raskolnikoff examina le visage maigre, mais pourtant joli, de Polenka; celle-ci lui souriait et le regardait avec une gaieté enfantine. Elle était chargée d'une commission qui, évidemment, lui plaisait beaucoup à elle-même.

— Écoutez, comment vous appelle-t-on?... Ah! encore: où demeurez-vous? demanda-t-elle précipitamment.

11 lui mit ses deux mains sur les épaules et la considéra

avec une sorte de bonheur. Pourquoi éprouvait-il un tel plaisir a la contempler? Lui-même n'en savait rien.

— Qui est-ce qui vous a envoyée?

— C'est ma sœur Sonia qui m'a envoyée, répondit la petite fille en souriant plus gaiement encore.

— Je me doutais bien que vous veniez de la part de votre sœur Sonia.

— Je viens aussi de la part de maman. C'est ma sœur Sonia qui m'a envoyée la première, mais ensuite maman m'a dit : « Cours vite, Polenka! я

— Vous aimez votre sœur Sonia?

— Je l'aime plus que n'importe qui! déclara avec une énergie particulière Polenka, et son sourire prit soudain une expression plus sérieuse.

— Et moi, m'aimerez-vous?

Au lieu de répondre, la petite fille approcha de lui son visage et tendit naïvement ses lèvres pour l'embrasser. Tout à coup ses petits bras, minces comme des allumettes, serrèrent Raskolnikoffavec force, et, inclinant sa tête sur l'épaule du jeune homme, elle se mit à pleurer sans bruit.

— Pauvre papa! dit-elle au bout d'une minute, en relevant son visage humide de larmes qu'elle essuya avec sa main. — On ne voit plus que des malheurs comme cela à présent, ajouta-t-elle inopinément, avec cette gravité particulière que les enfants affectent quand l'envie leur vient de parler « comme les grandes personnes ».

— Votre papa vous aimait?

— Il aimait surtout Lidotchka, répondit-elle du même ton sérieux (son sourire avait disparu), — il avait une prédilection pour elle, parce que c'est la plusjeune et aussi parce qu'elle est maladive; il lui apportait toujours des cadeaux. Nous autres, nous prenions avec lui des leçons de lecture, et à moi il enseignait la grammaire et la loi divine, ajoutat-elle avec dignité. Maman ne disait rien, mais nous savions

que cela lui faisait plaisir, et papa le savait aussi. Maman veut m'apprendre le français, parce qu'il est déjà temps de commencer mon éducation.

— Mais vous savez prier?

— Comment donc, si nous savons! Depuis longtemps! Moi, comme je suis la plus grande, je prie en mon particulier, Kolia et Lidotchka disent leurs prières tout haut avec maman. Ils récitent d'abord les litanies de la Sainte Vierge, ensuite une autre prière : «■ Dieu, accorde ton pardon et ta bénédiction à notre sœur Sonia s, et puis : « Dieu, accorde ton pardon et ta bénédiction à notre autre papa », car il faut vous dire que notre ancien papa est mort depuis longtemps; celui-ci c'était un autre, mais nous prions aussi pour le premier.

— Poletchka, on m'appelle Rodion; nommez-moi quelquefois dans vos prières : « Pardonne aussi à ton serviteur Rodion т> , — rien de plus.

— Toute ma vie, je prierai pour vous, répondit chaleureusement la petite fille, qui tout à coup se remit à rire, et de nouveau l'embrassa avec tendresse.

Raskolnikoff lui dit son nom, donna son adresse et promit de revenir le lendemain sans faute. L'enfant le quitta, enchantée de lui. Il était dix heures sonnées quand il sortit de la maison.

» Assez! » se dit-il en s'éloignant, » arrière les spectres, les vaines frayeurs, les fantômes! La vie ne m'a pas abandonné! Est-ce que je ne vivais pas tout à l'heure? Ma vie n'est pas morte avec la vieille femme! Dieu fasse paix à votre ame, matouchka, mais il est temps aussi que vous laissiez la mienne en repos! A présent que j'ai recouvré l'intelligence, la volonté, la force, nous allons bien voir! A nous deux, maintenant! » ajouta-t-il comme s'il eût adressé un défi à quelque puissance invisible.

s ...Je suis très-faible en ce moment, mais... je crois que

je ne suis plus du tout malade. Quand je suis sorti de chez moi tantôt, je savais bien que ma maladie se passerait. A propos : la maison Potchinkoff est à deux pas d'ici. Je vais aller chez Razoumikhine... Qu'il gagne son pari!... Qu'il s'amuse même à mes dépens; n'importe!... La force est nécessaire, sans elle on ne fait rien; mais c'est la force qui procure la force, voilà ce qu'ils ne savent pas », acheva-t-il avec assurance. Son audace, sa confiance en lui-même grandissaient de minute en minute. C'était une sorte de changement à vue qui s'opérait en lui.

Il trouva sans peine la demeure de Razoumikhine; dans la maison Potchinkoff on connaissait déjà le nouveau locataire, et le dvornik indiqua tout de suite à Raskolnikofc le logement de son ami. Le bruit d'une réunion nombreuse et animée arrivait jusqu'au milieu de l'escalier. La porte donnant sur le carré était grande ouverte, on entendait des éclats de voix et des vociférations.

La chambre de Razoumikhine était assez vaste, la société se composait d'une quinzaine de personnes. Le visiteur s'arrêta dans l'antichambre. Là, derrière la cloison, il y avait deux grands samovars, des bouteilles, des assiettes, des plats chargés de pâtés et de hors-d'œuvre; deux servantes de la logeuse se trémoussaient au milieu de tout cela. Raskolnikoff fit demander Razoumikhine. Celui-ci arriva tout joyeux. Au premier coup d'oeil on voyait qu'il avait extraordinairement bu, et quoique, en général, il fût presque impossible à Razoumikhine de s'enivrer, cette fois son extérieur prouvait qu'il ne s'était pas ménagé.

— Écoute, commença aussitôt Raskolnikoff, je suis venu à seule fin de te dire que tu as gagné ton pari et que personne en effet ne sait ce qui peut lui arriver. Quant à entrer chez toi, non, je suis trop faible; c'est à peine si je me tiens sur mes jambes. Ainsi, bonjour et adieu! Mais, demain, passe chez moi..

— Sais-tu ce que je vais faire? Je vais te reconduire! Puisque, de ton propre aveu, lu es faible, eh bien..

— Et tes invités? Quel est cet homme à tête frisée <;ui vient d'entr'ouvrir la porte?

— Celui-là? le diable le sait! Ce doit être un ami de mon oncle ou peut-être un monsieur quelconque venu sans invitation... Je leur laisserai mon oncle; c'est un homme inappréciable; je regrette que tu ne puisses faire sa connaissance aujourd'hui. Du reste, que le diable les emporte tous! Je n'ai que faire d'eux à présent; j'ai besoin de prendre l'air, aussi es- tu arrivé fort a propos, mon ami : deux minutes plus tard, j'allais tomber sur eux à bras raccourcis! Ils disent de telles stupidités... Tu ne saurais t'imaginer de quelles divagations un homme est capable! Après tout, si, tu peux te l'imaginer! Est-ce que nous-mêmes nous ne divaguons pas? Allons, qu'ils débitent leurs sornettes, ils ne les débiteront pas toujours... Attends une petite minute, je vais t'amener Zosimoff.

Ce fut avec un empressement extrême que le docteur se rendit auprès de Raskolnikoff. A la vue de son client, une curiosité particulière se manifesta sur son visage, qui, du reste, s'éclaircit bientôt.

— 11 faut aller vous coucher tout de suite, dit-il au malade, vous devriez prendre quelque chose pour vous procurer un sommeil paisible. Tenez, voici une poudre que j'ai préparée tantôt. Vous la prendrez?

— Certainement, répondit Raskolnikoff.

— Tu fais très-bien de l'accompagner, observa Zosimoff en s'adressant à Razoumikhine; nous verrons demain comment il sera, mais aujourd'hui il ne va pas mal : le changement est notable depuis tantôt. A mesure qu'on vit, on apprend...

— Sais-tu ce que me disait tout bas Zosimoff il y a un instant? commença d'une voix pâteuse Razoumikhine, dès

que les deux amis furent dans la rue. 11 me recommandait de causer avec toi en chemin, de te faire causer et de lui rapporter ensuite tes paroles, parce qu'il a l'idée... que tu... es fou ou sur le point de le devenir. T'imagines-tu cela? D'abord, tu es trois fois plus intelligent que lui; secondement, puisque tu n'es pas fou, tu peux te moquer de sa sotte opinion, et en troisième lieu ce gros morceau de viande dont la spécialité est la chirurgie n'a plus en tête, depuis quelque temps, que les maladies mentales; mais la conversation que tu as eue aujourd'hui avec Zamétoff a complètement modifié sa manière de voir sur ton compte.

— Zamétoff t'a tout raconté?

— Tout, et il a très-bien fait. J'ai maintenant compris toute l'histoire, et Zamétoff l'a comprise aussi... Allons, oui, en un mot, Rodia... le fait est... A présent je suis un peu gris... Mais cela ne fait rien... le fait est que cette pensée... comprends-tu? cette pensée avait, en effet, pris naissance dans leur esprit... comprends-tu? C'est-à-dire qu'aucun d'eux n'osait la formuler tout haut, parce que c'était une absurdité trop criante, et, surtout depuis qu'ils ont arrêté ce peintre en bâtiment, tout cela s'est évanoui pour toujours. Mais pourquoi donc sont-ils des imbéciles? J'ai alors quelque peu cogné Zamétoff, — ceci entre nous, mon ami; je t'en prie, ne laisse pas entendre que tu le sais; j'ai remarqué qu'il est susceptible; c'est chez Louise que cela a eu lieu, — mais aujourd'hui tout est éclairci. C'était surtout cet Ilia PétrovLch ! Il avait pris texte de ton évanouissement au bureau de police, mais lui-même a eu honte ensuite d'une pareille supposition; je sais...

llaskolnikoff écoutait avec avidité. Sous l'influence de la boisson, Razoumikhine bavardait inconsidérément.

— Je me suis évanoui alors parce qu'il faisait très-chaud dans la salle et que cette odeur de peinture m'avait suffoqué, dit Raskolnikoff.

— H cherche une explication! Mais il n'y avait pas que la peinture : l'inflammation couvait depuis un grand moisi Zosimoff est là pour le dire. Seulement, ce que ce blanc-bec de Zamétoff est confus à présent, tu ne peux pas te l'imaginer. « Je ne vaux pas, dit-il, le petit doigt de cet hommelà. » C'est de toi qu'il parle ainsi. Il a quelquefois de bons sentiments. Mais la leçon que tu lui as donnée aujourd'hui au Palais de Cristal, c'est le comble de la perfection. Tu as commencé par lui faire peur, par lui donner le frisson. Tu l'avais presque amené à admettre de nouveau cette monstrueuse sottise, quand, tout d'un coup, tu lui as montré que tu te moquais de lui : « Attrape ce pied de nez! » Parfait! A présent il est écrasé, anéanti. Tu es un maître, vraiment, et il en faut comme cela. Quel dommage que je n'aie pas été là! Zamétoff est maintenant chez moi, où il aurait bien voulu te voir. Porphyre désire aussi faire ta connaissance...

— Ah!... celui-là aussi... Mais pourquoi me considérait-on comme un fou?

— C'est-à-dire, pas comme un fou. Mon ami, je crois que j'ai un peu trop jasé avec toi. Vois-tu, ce qui Га frappé tantôt, c'est que ce seul point t'intéresse; maintenant ii comprend pourquoi cela t'intéresse : instruit de toutes les circonstances... sachant quel énervement cela t'a causé alors et comment cette affaire est liée à ta maladie... Je suis un peu ivre, mon ami; tout ce que je puis te dire, c'est qu'il a son idée... Je te le répète : il ne rêve plus que maladies mentales. Tu n'as pas à t'inquiéter de cela...

Pendant une demi-minute tous deux restèrent silencieux.

— Écoute, Razoumikhine, fit ensuite Raskolnikoff, -- je veux te parler franchement : je viens de chez un mort, le défunt était un fonctionnaire... j'ai donné là tout mon argent... et, en dehors de cela, tout à l'heure j'ai été embrassé par une créature qui, lors même que j'aurais tué quelqu'un... bref, j'ai encore vu là une autre créature... avec une plume

couleur de feu... mais je divague; je suis très-faible, soutiens-moi... voilà l'escalier...

— Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as? demanda Razoumikhine inquiet.

— J'ai la tête qui tourne un peu, mais cela, ce n'est rien; le malheur, c'est que je suis si triste, si triste! comme une femme... vraiment! Regarde : qu'est-ce que cela? Regarde! regarde!

— Quoi donc?

— Est-ce que tu ne vois pas? Il y a de la lumière dans ma chambre, vois-tu? Dans la fente...

Ils étaient sur l'avant-dernier palier, près de la porte de la logeuse, et de là on pouvait remarquer qu'en effet la chambre de Raskolnikoff était éclairée.

— C'est étrange! Nastasia y est peut-être, observa Razoumikhine.

— Jamais elle ne vient chez moi à cette heure-ci, d'ailleurs elle est couchée depui s longtemps.mais... cela m'est égal! Adieu!

— Que dis-tu? Je t'accompagne, nous allons monter ensemble!

— Je sais que nous monterons ensemble, mais je veux te serrer la main ici et te dire adieu ici. Allons, donne-moi la main, adieu!

— Qu'est-ce que tu as, Rodia?

— Rien; montons, tu seras témoin...

Pendant qu'ils montaient l'escalier, l'idée vint à Razoumikhine que Zosimoff avait peut-être raison.

« Eh! je lui aurai troublé l'esprit avec mon bavardnga! » se dit-il a part soi.

Soudain, comme ils approchaient de la porte, ils entendirent des voix dans la chambre.

— Mais qu'est-ce qu'il y a ici? s'écria Razoumikhine. Raskolnikoff, le premier, saisit la porte et l'ouvrit toute

grande; puis il demeura sur le seuil, comme pétrifié.

Sa mère et sa sœur, assises sur son divan, l'attendaient depuis une demi-heure.

Comment leur visite le prenait-elle à l'improviste? Comment n'y avait-il pas songé du tout, quand, dans la journée même, on lui avait cependant annoncé leur arrivée prochaine, imminente, à Pétersbourg? Depuis une demi- heure, les deux femmes ne cessaient de questionner Nastasia qui se trouvait encore là devant elles. Déjà, la servante leur avait raconté tous les détails possibles sur Raskolnikoff. En apprenant qu'il était sorti aujourd'hui de la maison, malade et assurément dans un transport de fièvre, à en croire Nastasia, Pulchérie Alexandrovna et Avdotia Romanovna épouvantées l'avaient cru perdu : que de larmes n'avaient-elles point versées ! par quelles angoisses n'avaient-clles point passé durant cette demi-heure d'attente!

Des cris de joie saluèrent l'apparition de Raskolnikoff. Sa mère et sa sœur s'élancèrent vers lui. Mais il restait immobile et comme privé de vie; une pensée subite et insupportable avait glacé tout son être. Il ne put même leur tendre les bras. Les deux femmes le pressèrent contre leurs poitrines, le couvrirent de baisers, riant et pleurant à la fois... Il fit un pas, chancela et tomba évanoui sur le parquet.

Alarme, cris de frayeur, gémissements. Razoumikhine, resté jusqu'alors sur le seuil, s'élança dans la chambre, saisit le malade dans ses bras vigoureux et, en un clin d'œil, le coucha sur le divan.

— Ce n'est rien, ce n'est rien! dit-il vivement à la mère et à la sœur : — c'est un évanouissement, cela n'a pas d'importance! Le médecin disait tout à l'heure encore qu'il allait beaucoup mieux, qu'il était tout à fait rétabli! De l'eau! Allons, voilà déjà qu'il reprend ses sens, tenez, voyez-vous comme il revient à lui?...

Ce disant, il étreignit avec une rudesse inconsciente le bras de Dounetchka et la força à se baisser vers le divan pour

constater qu'en effet son frère « revenait à lui ». Aux yeux de la mère et de la sœur, qui le regardaient avec une reconnaissance attendrie, Razoumikhine apparaissait comme une véritable providence. Nastasia leur avait déjà appris de quel dévouement avait fait preuve, pendant la maladie de leur Rodia, « ce jeune homme déluré » , ainsi que l'appelait ce même soir dans une conversation intime avec Douma Pulchérie Alesandrovna elle-même.

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