P. LOUJINE
— Que faire maintenant, Dmitri Prokofitch? demanda Pulchérie Aiexandrovna, qui avait presque les larmes aux yeux. Comment dire à Rodia de ne pas venir? Hier, il insistait si vivement pour qu'on donnât congé ù Pierre Pétrovitch, et voilà qu'à présent c'est lui-même qu'il m'est défendu de recevoir! Mais il est dans le cas de venir exprès dès qu'il saura cela, et... qu'arrivera-t-il alors?
— Suivez l'avis d'Avdotia Romanovna, répondit tranquillement et sans la moindre hésitation Razoumikhine.
— Ah! mon Dieu, elle dit... Dieu sait ce qu'elle dit, elle ne m'explique pas son but! Selon elle, il vaut mieux ou plutôt il est absolument indispensable que Rodia vienne ce soir à huit heures et qu'il se rencontre ici avec Pierre Pélrovitch... Moi, je préférerais ne pas lui montrer la lettre et user d'adresse pour l'empêcher de venir, je comptais y réussir avec votre concours... Je ne vois pas non plus de quel ivrogne mort et de quelle fille il peut être question dans ce billet; je ne puis comprendre qu'il ait donné à cette personne les dernières pièces d'argent... qui...
— Qui représentent pour vous tant de sacrifices, maman, acheva la jeune fille.
— Hier, il n'était pas dans son état normal, dit d'un air pensif Razoumikhine. Si vous saviez à quel passe-temps il s'est livré hier dans un traktir; du reste, il a fort bien fait, hum! Il m'a, en effet, parlé hier d'un mort et d'une jeune fille, pendant que je le reconduisais chez lui ; mais je n'ai pas compris un mot... 11 est vrai que hier j'étais moi-même...
— Le mieux, maman, c'est d'aller chez lui, et là, je vous assure, nous verrons tout de suite ce qu'il y a à faire. D'ailleurs, il est temps. Seigneur! dix heures passées! s'écria Avdotia Romanovna en regardant une superbe montre en or émaillé, qui était suspendue à son cou par une mince chaîne de Venise et qui jurait singulièrement avec l'ensemble de sa toilette.
« C'est un cadeau de son prétendu», pensa Razoumikhine.
— Ah ! il est temps de partir!... Il est grand temps, Dounetchka! fit Pulchérie Alexandrovna tout effarée. — Il va penser que nous lui gardons rancune de son accueil d'hier; c'est ainsi qu'il s'expliquera notre retard. Ah ! mon Dieu!
Tout en parlant, elle se hâtait de mettre son chapeau et sa mantille. Dounelchka se préparait aussi à sortir. Ses gants étaient non-seulement défraîchis, mais troués, ce que remarqua Razoumikhine; toutefois, ce costume dont la pauvreté
sautait aux yeux donnait aux deux dames un cachet particulier de dignité, comme il arrive toujours aux femmes qui savent porter d'humbles vêtements.
— Mon Dieu! s'écria Pulchérie Alexandrovna, — aurais-je jamais cru que je redouterais tant une entrevue avec mou fils, avec mon cher Rodia !... J'ai peur, Dmitri Prokofitch! ajouta-t-elle en regardant timidement le jeune homme.
— Ne craignez pas, maman, dit Dounia en embrassant sa mère, — croyez plutôt en lui. Moi, j'ai confiance.
— Ah! mon Dieu, moi aussi, et pourtant je n'ai pas dormi de la nuit, reprit la pauvre femme.
Tous trois sortirent de la maison.
— Sais-tu, Dounetchka, que, ce matin, au point du jour, je venais seulement de m'assoupir quand j'ai vu en songe la défunte Marfa Pétrovna?... Elle était toute vêtue de blanc... Ah! mon Dieu! Dmitri Prokofitch, vous ne savez pas encore que Marfa Pétrovna est morte?
— Non, je ne le savais pas; quelle Marfa Pétrovna9
— Elle est morte subitement! et figurez-vous...
— Plus tard, maman, intervint Dounia; il ne sait pas encore de quelle Marfa Pétrovna il s'agit.
— Ali! vous ne la connaissez pas? Je pensais vous avoir déjà tout dit. Excusez-moi, Dmitri Prokofitch, j'ai l'esprit si bouleversé depuis deux jours ! Je vous considère comme notre providence, voilà pourquoi j'étais persuadée que vous étiez déjà au courant de toutes nos affaires. Je vous regarde comme un parent... Ne vous fâchez pas de ce que je vous dis. Ah ! mon Dieu! qu'avez-vous donc à la main? Vous vous êtes blessé?
— Oui, je me suis blessé, murmura Razoumikhine tout heureux.
— Je suis quelquefois trop expansive, et Dounia m'en fait des reproches... Mais, mon Dieu, dans quel trou il habite!... Pourvu seulement qu'il soit éveillé!... Et cette femme, sa
logeuse, appelle cela une chambre! Écoutez, vous dites qu'il n'aime pas à ouvrir son cœur ; il se peut donc que je l'ennuie avec mes... faiblesses?... Ne me donnerez-vous pas quelques indications, Dmitri Prokofitch? Comment dois-je me comporter avec lui? Vous savez, je suis toute désorientée.
— Ne l'interrogez pas trop, si vous voyez qu'il fronce le sourcil; évitez surtout de multiplier les questions relativesà sa santé : il n'aime pas cela.
— Ah ! Dmitri Prokofitch, que la position d'une mère est parfois pénible! Mais voilà encore cet escalier... Quel affreux escalier!
— Maman, vous êtes pale, calmez-vous, ma chérie, dit Dounia en caressant sa mère, — pourquoi vous tourmenttr ainsi quand ce doit être pour lui un bonheur de vous voir? ajouta-t-elleavecun éclair dans les yeux.
— Attendez, je vous précède pour m'assurer s'il est éveillé.
Razoumikhine ayant pris les devants, les dames montèrent tout doucement l'escalier après lui. Arrivées au quatrième étage, elles remarquèrent que la porte de la logeuse était entre-bâillée, et que par l'étroite ouverture deux yeux noirs et perçants les observaient. Quand les regards se rencontrèrent, la porte se referma soudain avec un tel bruit que Pulchérie Alexandrovna faillit pousser un cri d'effroi.
— 11 va bien, il va bien! cria gaiement Zosimoff en voyant entrer les deux femmes. Le docteur se trouvait là depuis dix minutes et occupait sur le divan la même place que la veille. Raskolnikoff, assis a l'autre coin, était tout habillé; il avait même pris la peine de se débarbouiller et
de se coiffer, chose qu'il ne faisait plus depuis quelque temps déjà. Bien que l'arrivée de Razoumikhine et des deux dames eût eu pour effet de remplir la chambre, Naslasia réussit néanmoins à se faufiler à leur suite, et elle resta pour écouter la conversation.
Effectivement Raskolnikoff allait bien, surtout en comparaison de la veille, mais il était fort pâle et plongé dans une morne rêverie.
Quand Pulchérie Alexandrovna entra avec sa fille, Zosimoff remarqua avec surprise le sentiment qui se révéla dans la physionomie du malade. Ce n'était pas de la joie, mais une sorte de stoïcisme résigné; le jeune homme semblait faire appel à son énergie pour supporter pendant une heure ou deux une torture à laquelle il n'y avait pas moyen d'échapper. Après que la conversation se fut engagée, le docteur observa que presque chaque mot paraissait rouvrir une blessure dans l'âme de son client; mais, en même temps, il s'étonna de voir ce dernier relativement maître de luimême : le monomane furieux de la veille savait maintenant se posséder jusqu'à un certain pointet dissimuler ses impressions.
— Oui, je vois moi-même à présent que je suis presque guéri, dit Raskolnikoff en embrassant sa mère et sa sœur avec une cordialité qui mit un rayonnement de joie sur le visage de Pulchérie Alexandrovna, et je ne dis plus cela comme hier, ajouta-t-il en s'adressant à Razoumikhine, dont il serra affectueusement la main.
— J'ai même été étonné de le trouver si bien portant aujourd'hui, commença Zosimoff. D'ici à trois ou quatre jours, si cela continue.il sera tout à fait comme auparavant, c'est-à-dire comme il était il y a un mois ou deux... ou peut-être trois. Car cette maladie couvait depuis longtemps, hein? Avouez maintenant que peut-être vous y étiez pour quelque chose? acheva avec un sourire contenu le docteur, mi semblait craindre encore d'irriter son client.
— C'est bien possible, répondit froidement Raskolnikoff.
— Maintenant qu'on peut causer avec vous, poursuivit Zosimoff, je voudrais vous convaincre qu'il est nécessaire d'écarter les causes premières auxquelles est dû le développement de votre état maladif : si vous faites cela, vous guérirez; sinon, le mal ne fera que s'aggraver. Ces causes premières, je les ignore, mais vous devez les connaître. Vous êtes un homme intelligent, et, sans doute, vous vous êtes observé vous-même. Il me semble que votre santé a commencé à s'altérer depuis que vous êtes sorti de l'Université. Vous ne pouvez pas rester sans occupation ; il vous serait donc fort utile, selon moi, de vous mettre au travail, de vous fixer un but et de le poursuivre avec ténacité.
— Oui, oui, vous avez parfaitement raison... je vais rentrer le plus tôt possible à l'Université, et alors tout ira... comme sur des roulettes...
Le docteur avait donné ses sages conseils en partie pour produire de l'effet devant les dames. Quand il eut fini, il jeta les yeux sur son client et fut sans doute quelque peu désappointé en s'apercevant que le visage de celui-ci n'exprimait qu'une franche moquerie. Du reste, Zosimoff fut bientôt consolé de sa déception. Pulchérie Alexandrovna s'empressa de le remercier et lui témoigna en particulier sa reconnaissance pour la visite qu'il avait faite la nuit dernière aux deux dames.
— Comment, il est allé chez vous cette nuit? demanda Raskolnikoff d'une voix inquiète. — Ainsi, vous ne vous êtes même pas reposées après un voyage si fatigant?
— Oh! Rodia, il n'était pas encore deux heures. Chez nous, Dounia et moi, nous ne nous couchons jamais plus tôt.
— .Te ne sais non plus comment le remercier, continua Raskolnikoff, qui, brusquement, fronça les sourcils et baissa la tête. En laissant de côté la question d'argent, — pardonnez-moi d'y faire allusion, dit-il à Zosimoff, —je ne sais même pas ce qui a pu me mériter de votre part un tel
intérêt. Je n'y comprends rien... et... je dirai même que cette bienveillance me pèse, parce qu'elle est inintelligible pour moi : vous voyez que je suis franc.
— Ne vous tourmentez donc pas, répondit Zosimoff, en affectant de rire; supposez que vous êtes mon premier client! or, nous autres, docteurs, quand nous débutons, nous aimons nos premiers malades comme s'ils étaient nos propres enfants; certains d'entre nous en deviennent presque amoureux. Et moi, voyez-vous, je n'ai pas encore une nombreuse clientèle.
— Je ne parle pas de lui, reprit Raskolnikoff en montrant Razoumikhine, — je n'ai fait que l'injurier et lui causer de l'embarras.
— Quelles bêtises il dit! Tu es, paraît-il, en disposition sentimentale aujourd'hui! cria Razoumikhine.
Plus perspicace, il aurait vu que, loin d'être sentimental, son ami se trouvait dans une disposition toute différente. Mais Avdotia Romanovna ne s'y trompa point, et, inquiète, se mita observer attentivement son frère.
— De vous, maman, j'ose à peine parler, fit encore Raskolnikoff, qui avait l'air de réciter une leçon apprise depuis le matin; — aujourd'hui seulement j'ai pu comprendre combien vous avez dû souffrir hier soir en attendant mon retour.
A ces mots, il sourit et tendit brusquement la main à sa sœur. Ce geste ne fut accompagné d'aucune parole, mais le sourire du jeune homme exprimait cette fois un sentiment vrai; la feinte n'y avait point de part. Joyeuse et reconnaissante, Dounia saisit aussitôt la main qui lui était tendue et la serra avec force. C'était la première marque d'attention qu'il lui donnait depuis leur altercation de la veille. Témoin de cette réconciliation muette et définitive du frère avec la sœur, Pulchérie Alexandrovna devint radieuse.
Razoumikhine s'agita vivement sur sa chaise.
— Rien que pour cela, je l'aimerais ! murmura-t-il, avec sa tendance à tout exagérer. — Voilà des mouvements comme il en a !...
4 Et qu'il a bien fait cela ! pensait à part soi la mère, quels nobles élans il a! Ce simple fait de tendre ainsi la main à sa sœur en la regardant avec affection, n'était-ce pas la manière la plus franche et la plus délicate de mettre fin au malentendu de la veille?... «
— Ah: Rodia, dit-elle, s'empressant de répondre à l'observation de son fils, — tu ne saurais croire à quel point hier Dounetchka et moi avons été... malheureuses! Maintenant que tout est fini et que nous sommes tous redevenus heureux, on peut le dire. Figure-toi : presque au sortir du wagon nous accourons ici pour t'embrasser, et cette femme, — tiens, mais la voilà! Bonjour, Nastasia!... Elle nous apprend tout d'un coup que tu étais au lit avec la fièvre, que tu viens de t'enfuir dans la rue, ayant le délire, et qu'on est à ta recherche. Tu ne peux l'imaginer dans quel état cela nous a mises!
— Oui, oui... tout cela est assurément fâcheux... murmura Raskolnikoff, mais il fit cette réponse d'un air si distrait, pour ne pas dire si indifférent, que Dounetchka le regarda, avec surprise.
— Qu'est-ce que je voulais encore vous dire? continuat-il en s'efforçant de rappeler ses souvenirs : —oui, je vous en prie, maman, et toi, Dounia, ne croyez pas que je me sois refusé à aller vous voir le premier aujourd'hui, et que j'aie attendu votre visite préalable.
— Mais pourquoi dis-tu cela, Rodia? s'écria Pulchérie Alcxandrovna, cette fois non moins étonnée que sa fille.
« On dirait qu'il nous répond par simple politesse, pensait Dounetchka; il fait la paix, il demande pardon comme s'il s'acquittait d'une pure formalité ou récitait une leçon. »
— A peine éveillé, je voulais me rendre chez vous; mais
je n'avais pas de vêtements à mettre; j'aurais dû dire hier à ftastasia de laver ce sang... j'ai pu seulement m'habillcr tout à l'heure.
— Du sang ! Quel sang? demanda Pulchérie Alexandrovna alarmée.
— Ce n'est rien... ne vous inquiétez pas. Hier, pendant que j'avais le délire, en flânant dans la rue, je me suis heurté contre un homme qui venait d'être écrasé... un employé; c'est comme cela que mes habits ont été ensanglantés...
— Pendant que tu avais le délire? Mais tu te rappelles tout! interrompit Razoumikhine.
— C'est vrai, répondit Raskolnikoff soucieux; je me rappelle tout, jusqu'au plus petit détail, mais voici ce qui est étrange : je ne parviens pas à m'expliquer pourquoi j'ai fait ceci, pourquoi j'ai dit cela, pourquoi je suis allé à tel endroit.
— C'est un phénomène bien connu, observa Zosimoff; l'acte est parfois accompli avec une adresse, une habileté extraordinaires; mais le principe d'où il émane est altéré chez l'aliéné et dépend de diverses impressions morbides.
Le mot » aliéné » jeta un froid; Zosimoff l'avait laissé échapper sans y prendre garde, tout entier qu'il était au plaisir de pérorer sur son thème favori. Raskolnikoff, absorbé dans une sorte de rêverie, parut ne faire aucune attention aux paroles du docteur. Un étrange sourire flottait sur ses lèvres pâles.
— Eh bien! mais cet homme écrasé? Je t'ai interrompu tout à l'heure! se hâta de dire Razoumikhine.
— Quoi? fit Raskolnikoff comme quelqu'un qui se réveille; oui... eh bien, je me suis couvert de sang en aidant à le transporter chez lui... A propos, maman, j'ai fcit hier une chose impardonnable; il fallait vraiment que j'eusse perdu la tête. Tout l'argent que vous m'aviez envoyé, je l'ai donné
hier... à sa veuve... pour l'enterrement. La pauvre femme est fort à plaindre... elle est pulhisique... elle reste avec trois petits enfants sur les bras, et elle n'a pas de quoi les nourrir... il y a encore une fille... Peut-être que vous-même vous auriez fait comme moi, si vous aviez vu cette misère. Du reste, je ie reconnais, je n'avais nullement le droit d'agir ainsi, surtout sachantcombienvousaviezeudepeineàmeprocu ercet argent.
— Laisse donc, Rodia, je suis convaincue que tout ce que tu fais est très-bien ! répondit la mère.
— R'en soyez pas si convaincue que ça, répiiqua-t-il en grimaçant un sourire.
La conversation resta suspendue pendant quelque temps. Paroles, silence, réconciliation, pardon, tout avait quelque chose de forcé, et chacun le sentait.
— Sais-tu, Rodia, que Marfa Pétrovna est morte? fit tout à coup Pulchérie Alexandrovna.
— Quelle Marfa Pétrovna?
— Ah : mon Dieu, mais Marfa Pétrovna Svidrigaïloff ! Je t'ai si longuement parlé d'elle dans ma dernière lettre!
— A-a-ah! oui, je me rappelle... Ainsi elle est morte? Ah! en effet, dit-il avec le tressaillement subit d'un homme qui s'éveille. Est-il possible qu'elle soit morte? De quoi donc?
— Figure-toi qu'elle a été enlevée tout d'un coup! se hâta de répondre Pulchéiïc Alexandrovna, encouragée à poursuivre par la curiosité que manifestait son fils. — Elle est morte le jour même où je t'ai envoyé cette lettre. A ce qu'il parait, cet affreux homme a été la cause de sa mort. On dit qu'il l'a rouée de coups !
— Est-ce qu'il se passait des scènes pareilles dans leur ménage? demanda Raskolnikoff en s'adressant à sa sœur.
— Non, au contraire, il se montrait toujours très-patient, très-poli même avec elle. Dans beaucoup de cas, il faisait preuve d'une trop grande indulgence, et cela a duré sept ans... La patience lui a échappé tout d'un coup.
— Ainsi, ce n'était pas un homme si terrible, puisqu'il a patienté pendant sept ans! Tu as l'air de l'excuser, Dounetchka?
La jeune fille fronça les sourcils.
— Si, si, c'est un homme terrible! Je ne puis rien me représenter de plus affreux, répondit-elle, presque frissonnante, et elle devint pensive.
— Ils avaient eu cette rcène ensemble dans la matinée, continua Pulchérie Alexandrovna. Après cela, elle a immédiatement donné ordre d'atteler, parce qu'elle voulait se rendre à la ville aussitôt après le dîner, comme elle avait coutume de le faire dans ces occasions-là; à table, elle a mangé, dit-on, avec beaucoup d'appétit...
— Toute rouée de coups?
— ...C'était chez elle une habitude. En sortant de table, elle est allée prendre son bain, afin d'être plus tôt prête à partir... Vois-tu, elle se traitait par l'hydrothérapie; il y a une source chez eux, et elle s'y baignait régulièrement chaque jour. A peine entrée dans l'eau, elle a eu une attaque d'apoplexie.
— Ce n'est pas étonnant! observa Zosimoff.
— Et elle avait été sérieusement battue par son mari
— Mais qu'importe cela? fit Avdotia Romanovna.
— Hum! Du reste, maman, je ne vois pas pourquoi vous racontez de pareilles sottises, dit Raskolnikoff avec une irritation soudaine.
— Mais, mon ami, je ne savais de quoi parler, avoua naïvement Pulchérie Alexandrovna.
— Il semble que vous ayez toutes deux peur de moi? reprit-il avec un sourire amer.
— C'est la vérité, répondit Dounia, qui fixa sur lui un regard sévère. En montant l'escalier, maman a même fait le signe de la croix, tant elle était effrayée.
Les traits du jeune homme s'altérèrent, comme s'il eût été pris de convulsions.
— Ah ! que dis-tu là, Dounia? Ne te fâche pas, je t'en prie, Rodia... Comment peux-tu parler ainsi, Dounia? s'excusa toute confuse Pulchérie Alexandrovna ; — ce qui est vrai, c'est qu'en wagon je n'ai cesser de penser, durant toute la route, au bonheur de te revoir et de m'entretenir avec toi... Je m'en faisais une telle fête que je ne me suis même pas aperçue de la longueur du voyage ! Et maintenant je suis heureuse, heureuse de me retrouver avec toi, Rodia...
— Assez, maman, murmura-t-il avec agitation, et, sans regarder sa mère, il lui serra la main, — nous avons le temps de causer !
A peine avait-il prononcé ces mots qu'il se troubla et pâlit : de nouveau il sentait un froid mortel au fond de son âme, de nouveau il s'avouait qu'il venait de faire un affreuï mensonge, car désormais il ne lui était plus permis de causer à cœur ouvert ni avec sa mère, ni avec personne. Sur le moment, l'impression de cette cruelle pensée fut si vive, qu'oubliant la présence de ses hôtes, le jeune homme se leva et se dirigea vers la porte.
— Qu'est-ce que tu fais ? cria Razoumikhine en le saisissant par le bras.
Raskolnikoff se rassit et promena silencieusement les yeux autour de lui. Tous le regardaient avec stupeur.
— Mais que vous êtes tous ennuyeux ! s'écria-t-il tout a coup : dites donc quelque chose ! Pourquoi rester comme des muets ? Parlez donc ! Ce n'est pas pour se taire qu'on se réunit; eh bien, causons !
— Dieu soit loué ! Je pensais qu'il allait avoir encore un accès comme hier, dit Pulchérie Alexandrovna, qui avait fait le signe de la croix.
— Qu'est-ce que tu as, Rodia? demanda avec inquiétude Avdotia Romanovna.
— Rien, c'est une bêtise qui m'était revenue à l'esprit, répondit-il, et il se mit à rire.
— Allons, si c'est une bêtise, tant mieux ! Mais, moimême, je craignais... murmura Zosimoff en se levant, il faut que je vous quitte; je tâcherai de repasser dans la journée...
Il salua et sortit.
— Quel brave homme ! observa Pulchérie Alexandrovna.
— Oui, c'est un brave homme, un homme de mérite, instruit, intelligent... dit Raskolnikoff, qui prononça ces mots avec une animation inaccoutumée, — je ne me rappelle plus où je l'ai rencontré avant ma maladie... Je crois bien l'avoir rencontré quelque part... Voici encore un excelles! homme! ajouta-t-il en montrant d'un signe de li-îe Razoumikhine; mais où vas-tu donc ?
Razoumikhine venait, en effet, de se lever*
— Il faut que je m'en aille aussi... j'ai affaire..., dit-il.
— Tu n'as rien a faire du tout, reste ! C'est parce que Zosimoff est parti que tu veux nous quitter à ton tour. Ke t'en va pas... Mais quelle heure est-il? Il est midi? Quelle jolie montre tu as, Dounia! Pourquoi donc vous taisez-vous encore? Il n'y a que moi qui parie!.,.
— C'est un cadeau de Marfa Pétrovna, répondit Dounia.
— Et elle a coûté très-cher, ajouta Pulchérie Alexandrovna.
— Je croyais que cela venait de Loujine.
— Non, il n'a encore rien donné à Dounetehka.
— A-a-ah! vous rappelez-vous, maman, que j'ai été amoureux et que j'ai voulu me marier? fit-il brusquement en regardant sa mère frappée de la tournure imprévue qu'il venait de donner à la conversation et du ton dont il parlait.
— Ah! oui, mon ami! répondit Pulchérie Alexandrovna en échangeant un regard avec Dounetehka et Razoumikhine.
— Hum ! oui! mais que vous dirai-je? je ne me souviens plus guère de cela. C'était une jeune filie maladive, toute souffreteuse, continua-t-il d'un air rêveur en tenant les y eus
baissés. —Elle- aimait à faire l'aumône aux pauvres et pensait toujours à entrer dans un monastère; un jour je l'ai vue fondre en larmes pendant qu'elle me parlait de cela, oui, oui... je m'en souviens... je m'en souviens très-bien. Elle était plutôt laide que jolie. Vraiment, je ne sais pourquoi je m'étais alors attaché à elle, peut-être l'affectionnais-je parce qu'elle était toujours malade... Si elle avait été, par surcroît, boiteuse ou bossue, il me semble que je l'aurais encore plus aimée... (Il eut un sourire pensif.) Cela n'avait pas d'importance... c'était une folie de printemps...
— Non, ce n'était pas seulement une folie de printemps, observa avec conviction Dounetchka.
Raskolnikoff regarda très-attentivement sa sœur, mais il n'entendit pas bien ou même ne comprit pas les paroles de la jeune fille. Puis, d'un air mélancolique, il se leva, alla embrasser sa mère et revint s'asseoir à sa place.
— Tu l'aimes encore? dit d'une vois émue Pulchéric Alexandrovna.
— Elle? encore? Ah ! oui... vous parlez d'elle ! Non. Tout cela est maintenant loin de moi... et depuis longtemps. J'ai d'ailleurs, la même impression pour tout ce qui m'entoure...
П considéra avec attention les deux femmes.
-Tenez, vous êtes ici... eh bien, il me semble que je vous vois à une distance de mille verstes... Mais le diable sait pourquoi nous parlons de cela! Et à quoi bon m'interroger? ajouta-t-il avec colère; puis silencieusement il cornniença a se ronger les ongles et retomba dans sa rêverie.
— Quel vilain logement tu as, Rodia! on dirait un tombeau, fit brusquement Pulchérie Alexandrovna pour rompre un silence pénible; je suis sûre que cette chambre est pour moitié dans ton hypocondrie.
— Cette chambre? reprit-il d'un air distrait. — Oui, elle a beaucoup contribué... c'est aussi ce que j'ai pensé... Si vous
saviez pourtant, maman, quelle idée étrange vous venez d'exprimer! ajouta-t-il soudain avec un sourire énigmatique. Raskolnikoff était à peine en état de supporter la présence de cette mère et de cette sœur dont il avait été sépare pendant trois ans, mais avec lesquelles il sentait que tout entretien lui était impossible. Toutefois, il y avait une affaire qui ne souffrait pas de remise; tantôt en se levant il s'était dit qu'elle devait être décidée aujourd'hui même d'une façon ou d'une autre. En ce moment, il fut heureux de trouver dans cette affaire un moyen de sortir d'embarras.
— Voici ce que j'ai à te dire, Dounia, commenea-t-il d'un ton plein de sécheresse, — naturellement je te fais mes excuses pour l'incident d'hier, mais je crois de mon devoir de te rappeler que je maintiens les termes de mon dilemme : ou moi ou Loujine. Je puis être infâme, mais loi, tu ne dois pas l'être. C'est assez d'un. Si donc tu épouses Loujine, je cesse à l'instant de te considérer comme une soeur.
— Rodia! Rodia! te voilà encore à parler comme hier! s'écria Pulchérie Alexandrovna désolée, — pourquoi te traites-tu toujours d'infâme? Je ne puis supporter cela ! Hier aussi tu tenais ce langage...
— Mon frère, répondit Dounia d'un ton qui ne le cédait ni en sécheresse ni en roideur à celui de Raskolnikoff, — le malentendu qui nous divise provient d'une erreur dans laquelle tu te trouves. J'y ai réfléchi cette nuit, et j'ai découvert en quoi elle consiste. Tu supposes que je me sacrifie pour quelqu'un. Or, c'est là ce qui te trompe. Je me marie tout bonnement pour moi-même, parce que ma situation personnelle est difficile. Sans doute, par la suite, je serai bien aise s'il m'est donné d'être utile à mes proches, mais tel n'est pas le motif principal de ma résolution...
« Elle ment! pensait à part soi Raskolnikoff, qui, de colère, se rongeait les ongles. —L'orgueilleuse! Elle ne consent pa; à avouer qu'elle veut être ma bienfaitrice! quelle arrogance!
Oh ! les caractères bas ! Leur amour ressemble à de la haine... Oh! que je... les déteste tous ! 5
— En un mot, continua Dounetchka, — j'épouse Pierre Pétrovitch, parce que de deux maux je choisis le moindre. J'ai l'intention de remplir loyalement tout ce qu'il attend de moi; par conséquent, je ne le trompe pas... Pourquoi astu souri tout à l'heure ?
Elle rougit, et un éclair de colère brilla dans ses yeux.
— Tu rempliras tout? demanda-t-il en souriant avec amertume.
— Jusqu'à une certaine limite. Par la manière dont Pierre Pétrovitch a demandé ma main, j'ai vu tout de suite ce qu'il lui faut. Il a peut-être une trop haute opinion de luimême; mais j'espère qu'il saura aussi m'apprécier... Pourquoi ris-tu encore?
— Et toi, pourquoi rougis-tu de nouveau? Tu mens, ma sœur; tu ne. peux pas estimer Loujine : je l'ai vu et j'ai causé avec lui. Donc, tu te maries par intérêt; tu fais, dans tous les cas, une bassesse, et je suis bien aise de voir qu'au moins tu sais encore rougir !
— Ce n'est pas vrai, je ne mens pas!... s'écria la jeune fille perdant tout sang-froid ; je ne l'épouserai pas sans être sûre qu'il m'apprécie et fait cas de moi; je ne l'épouserai pas sans être pleinement convaincue que je puis moi-même l'estimer. Heureusement, j'ai le moyen de m'en assurer d'une façon péremptoire, et, qui plus est, aujourd'hui même. Ce mariage n'est pas une bassesse, comme tu le dis! Mais, lors même que tu aurais raison, lors même qu'en effet je me serais décidée à une bassesse, ne serait-ce pas une cruauté de ta part que de me parler ainsi? Pourquoi exiger de moi un héroïsme que tu n'as peut-être pas? C'est de la tyrannie, c'est de la violence! Si je fais du tort à quelqu'un, ce ne sera qu'à moi... Je n'ai encore tué personne!... Qu'as-tu à me regarder ainsi? Pourquoi pàlis-tu? Rodia, qu'est-ce que tu as? Rodia, cher.'...
— Seigneur ! il s'évanouit, et c'est toi qui en es cause ! s'écria Pulchérie Alexandrovna.
— Non, non, ce n'est rien, une bêtise !... La tête m'a un peu tourné. Je ne me suis pas évanoui du tout... C'est bon pour vous, les évanouissements... Hum ! oui... Qu'est-ce que je voulais dire? Ah! comment te convaincras-tu aujourd'hui même que tu peux estimer Loujine et qu'il... t'apprécie, car c'est cela, n'est-ce pas ? que tu disais tout à l'heure, ou bien ai -je mal entendu?
— Maman, montrez à mon frère la lettre de Pierre Pétrovitch, dit Dounetchka.
Pulchérie Alexandrovna tendit la lettre d'une main tremblante. Raskolnikoff la lut attentivement par deux fois. Tous s'attendaient à quelque éclat. La mère, surtout, était fort inquiète.
Après être resté pensif un instant, le jeune homme lui rendit la lettre.
— Je n'y comprends rien, commença-t-il sans s'adresser à personne en particulier : il plaide, il est avocat, il vise même au beau langage dans sa conversation, et il écrit comme un illettré.
Ces paroles causèrent une stupéfaction générale; ce n'était pas du tout ce qu'on attendait.
— Du moins il n'écrit pas très-littérairement, si son style n'est pas tout à fait celui d'un illettré; il manie la plume comme un homme d'affaires, ajouta Raskolnikoff.
— Pierre Pétrovitch, d'ailleurs, ne cache pas qu'il a reçu peu d'instruction, et il s'enorgueillit d'être le fils de ses œuvres, dit Avdotia Romanovna, un peu froissée du ton que venait de prendre son frère.
— Eh bien, il a de quoi s'enorgueillir, je ne dis pas le contraire. Tu parais fâchée, ma sœur, parce que je n'ai trouvé à faire qu'une observation f ivole au sujet de cette lettre, et tu crois que j'insiste exprès sur de pareilles niai-
séries pour te taquiner? Loin de là; en ce qui concerne fe style, j'ai fait une remarque qui, clans le cas présent, est loin d'être sans importance. Cette phrase : « Vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous-même » , ne laisse rien à désirer sous le rapport de la clarté. En outre, il annonce l'intention de se retirer sur-le-champ, si je vais chez vous. Cette menace de s'en aller revient à dire que, si vous ne lui obéissez pas, il vous plantera là toutes deux, après vous avoir fait venir ^ Pétcrsbourg. Eh bien, qu'en penses-tu? Venant de Loujine, ces mots peuvent-ils offenser autant qu'ils offenseraient s'ils avaient été écrits par lui (il montra Razoumikhine), par Zosimoff ou par l'un de nous?
— Non, répondit Dounctchka, — j'ai bien compris qu'il avait rendu trop naïvement sa pensée, et que peut-être il n'est pas très-habile à se servir de la plume... Ta remarque est très-judicieuse, mon frère. Je ne m'attendais même pas...
— Étant donné qu'il écrit comme un homme d'affaires, il ne pouvait pas s'exprimer autrement, et ce n'est peut-être pas sa faute s'il s'est montré aussi grossier. Du reste, je dois te désenchanter un peu : dans cette lettre il y a une autre phrase qui contient une calomnie à mon adresse, et une calomnie assez vile. J'ai donné hier de l'argent à une veuve phthisique et accablée par le malheur, non pas, comme il l'écrit, « sous prétexte de payer les funérailles », mais bien pour les funérailles; et cette somme, c'est à la veuve ellemême rue je l'ai remise, et non à ia fille du défont, — cette jeune fille » d'une inconduite notoire », dit-il, que d'ailleurs j'ai vue hier pour la première fois de ma vie.
Dans tout cela, je ne découvre que l'envie de me noircir à vos yeux et de me brouiller avec vous. Ici encore, il écrit dans le style juridique, c'est-à-dire qu'il révèle très-clairement son but et le poursuit sans y mettre aucunes formes. Il est intelligent; mais pour se conduire avec sagesse, l'intelligence seule ne suffit pas. Tout cela peint
ia.
l'homme, et... je ne crois pas qu'il t'apprécie beaucoup. Ceci soit dit pour tou édification, car je souhaite sincèrement ton bien.
Dounetchka ne répondit pas; son parti était pris depuis tantôt, elle n'attendait plus que le soir.
— Eh bien, Rodia, que décides-tu? demanda Pulchérie Alexandrovna; son inquiétude n'avait fait que s'accroître depuis qu'elle entendait son fils discuter posément, comme un homme d'affaires.
— Que voulez-vous dire par là?
— Tu vois ce qu'écrit Pierre Pétrovitch : il désire que tu ne viennes pas chez nous ce soir, et il déclare qu'il s'en ira... si tu viens. C'est pour cela que je te demande ce que lu comptes faire.
— Je n'ai rien à décider. C'est à vous et à Dounia de voir si cette exigence de Pierre Pétrovitch n'a rien de blessant pour vous. Moi, je ferai comme il vous plaira, ajouta-t-il froidement.
— Dounetchka a déjà résolu la question, et je suis pleinement de son avis, se hâta de répondre Pulchérie Alexandrovna.
— Selon moi, il est indispensable que tu viennes à celte entrevue, Rodia, et je te prie instamment d'y assister, dit Dounia; viendras-tu?
— Oui.
— Je vous prie aussi de venir chez nous à huit heures, continua-t-elle en s'adressant à Razoumikhine. Maman, je fais la même invitation à Dmiiri Prokofitch.
— Et tu as raison, Dounetchka. Allons, qu'il soit lait selon votre désir, ajouta Pulchérie Alexandrovna. Pour moimême, d'ailleurs, c'est un soulagement; je n'aime pas à feindre et à mentir; mieux vaut une franche explication... Libre à Pierre Pétrovitch de se fâcher maintenant, si bon lui semble!
En ce moment, la porte s'ouvrit sans bruit; une jeune fille entra dans la chambre en promenant des regards timides nutour d'elle. Son apparition causa une surprise générale, et tous les yeux se fixèrent sur elle avec curiosité. Baskolnikoff ne la reconnut pas tout d'abord. C'était Sophie Séménovna Marméladoff. H l'avait vue la veille pour la première fois, mais au milieu de circonstances et dans un costume qui avaient laissé d'elle une tout autre image dans son souvenir. Maintenant, c'était une jeune fille à la mise modeste et même pauvre, aux manières convenables et réservées, à la physionomie craintive. Elle portait une petite robe fort simple et un vieux chapeau passé de mode. De ses ajustements de la veille, il ne lui restait rien, sauf qu'elle avait encore son ombrelle à la main. En apercevant tout ce monde, qu'elle ne s'était pas attendue à trouver là, sa confusion fut extrême, et elle fit même un pas pouse retirer.
— Ah!... c'est vous?... dit Raskolnikoff au comble de l'étonnement, et tout à coup lui-même se troubla.
11 songea que la lettre de Loujine, lue par sa mère et sa sœur, renfermait une allusion à certaine jeune personne \ d'une inconduite notoire » . Il venait de protester contre la calomnie de Loujine, et de déclarer qu'il avait vu cette jeune fille la veille pour la première fois; or, voilà qu'ellemême arrivait chez lui! Il se rappela aussi qu'il avait laissé passer sans protestations les mots » d'une inconduite notoire ». En un clin d'oeil, toutes ces pensées traversèrent pêle-mêle son esprit. Mais, en observant plus attentivement la pauvre créature, il la vit si écrasée de honte, que soudain
il en eut pitié. Au moment où, effrayée, elle allait quitter la
chambre, une sorte de révolution s'opéra en lui.
— Je ne vous attendais pas du tout, se hâta-t-il de dire, en l'invitant du regard à rester. Faites-moi le plaisir de vous asseoir. Vous venez sans doute de la part de Catherine Ivanovna. Permeitez, pas là; tenez, asseyez-vous ici...
A l'arrivée de Sonia, Razoumikhine, assis tout près de la porte sur une des trois chaises qui se trouvaient dans ia chambre, s'était levé à demi pour laisser passer la jeune fille. Le premier mouvement de Raskolnikoff avait été d'indiquer à celle-ci le coin du divan où Zosimoff élait assis tout à l'heure; mais songeant au caractère intime de ce meuble, qui lui servait de lit à lui-même, il se ravisa et montra à Sonia la chaise de Razoumikhine.
— Toi, mets-toi ici, dit-il a son ami en lui faisant prendre la place précédemment occupée par le docteur.
Sonia s'assit presque tremblante de frayeur, et rcgar.'a timidement les deux dames. Il était visible qu'elle-même De comprenait pas comment elle avait l'audace de s'asseoir à leurs côtés. Cette pensée lui causa un tel émoi qu'elle se leva brusquement, et, toute troublée, s'adressa à Raskolnikoff :
— Je... je suis venue pour une minute. Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, fit-elle d'une voix hésitante. C'est Catherine Ivanovna qui m'a envoyée, elle n'avait personne sous la main... Catherine Ivanovna vous prie instamment de vouloir bien assister demain matin... au service funèbre...
à Saint-Mitrophane, et ensuite de venir chez nous... chez ; elle... manger un morceau... Elle espère que vous lui ferez i cet honneur.
Après ces quelques mots péniblement articulés, Son a se tut.
— Je tâcherai certainement... je ferai mon possible, !• butiaà son tour Raskolnikoff, qui s'était aussi levé a denr. — j
Ayez la bonté de vous asseoir, ajouta-t-il brusquement, — je vous en prie,.. Vous êtes peut-être pressée?... Je voudrais causer un instant avec vous; faites-moi la grâce de m'accorder deux minutes...
En même temps il l'invitait du geste a se rasseoir. Sonia obéit; elle porta de nouveau un regard timide sur les deux dames et baissa soudain les yeux.
Les traits de Raskolnikoff se contractèrent, son visage pâle devint cramoisi, ses yeux lancèrent des flammes.
— Maman, dit-il d'une voix vibrante, c'est Sophie Seménovna Marméladoff, la fille de ce malheureux M. Marméladoff qui, hier, a été écrasé devant moi par une voiture, et dont je vous ai déjà parlé...
Pulchérie Alexandrovna regarda Sonia et cligna légèrement les yeux. iMalgré la crainte qu'elle éprouvait vis-à-vis de son fils, elle ne put se refuser cette satisfaction. Dounetchka se tourna vers la pauvre jeune fille et se mit à l'examiner d'un air sérieux. En s'entendant nommer par Raskolnikoff, Sonia leva de nouveau les yeux, mais son embarras ne fit que s'accroître.
— Je voulais vous demander, se hâta de lui dire le jeune homme, comment les choses se sont passées chez vous aujourd'hui... On ne vous a pas tracassées? Vous n'avez pas eu d'ennuis avec la police?
— Non, il n'y a rien eu... la cause de la mort n'était d'ailleurs que trop évidente, on nous a laissées tranquilles; seulement les locataires sont fâchés.
— Pourquoi?
— Ils trouvent que le corps reste trop longtemps dans la maison... A présent, il fait ebaud, l'odeur... de sorte qu'aujourd'hui, à l'heure des vêpres, on le transportera à la chapelle du cimetière, où il restera jusqu'à demain. D'abord Catherine Ivanovna ne voulait pas, mais elle a fiai par comprendre qu'on ne pouvait pas faire autrement
— Ainsi la levée du corps a lieu aujourd'hui?
— Catherine Ivanovna espère que vous nous ferez l'honneur d'assister demain aux obsèques, et que vous viendrez ensuite chez elle prendre part au repas funèbre.
— Elle donne un repas?
— Oui, une collation : elle m'a chargée de vous transmettre tous ses remercîments pour le secours que vous nous avez donné hier... Sans vous, nous n'aurions pas pu faire les frais des funérailles.
Un tremblement subit agita les lèvres et le menton de la jeune fille, mais elle se rendit maîtresse de son émotion et fixa de nouveau ses yeux à terre.
Durant ce dialogue, Raskolnikoff l'avait considérée attentivement. -Sonia avait une figure maigre et ] aie; son petit nez et son menton offraient quelque chose d'anguleux et de pointu; l'ensemble était assez irrégulier, on ne pouvait pas dire qu'elle fût jolie. En revanche, ses yeux bleus étaient si limpides et, quand ils s'animaient, donnaient à sa physionomie une telle expression de bonté, qu'involontairement on se sentait attiré vers elle. En outre, une autre particularité caractéristique se faisait remarquer sur son visage comme dans toute sa personne : elle paraissait beaucoup plus jeune que son âge, et, bien qu'elle eût dix-huit ans, on l'aurait presque prise pour une fillette. Cela prêtait même parfois à rire dans certains de ses mouvements.
— Mais est-il possible que Catherine Ivanovna se tire d'affaire avec de si faibles ressources? Et elle pense encore à donner une collation?... demanda Raskolnikoff.
— Le cercueil sera fort simple... tout sera fait modestement, de sorte que cela ne coûtera pas cher... Tantôt Catherine Ivanovna et moi avons calculé la dépense; tous frais payés, il restera de quoi donner un repas... et Catherine Ivanovna tient beaucoup à ce qu'il y en ait un. Il n'y a rien à dire là contre... C'est une consolation pour clic... Vous savez comme elle est...
— Je comprends, je comprends... sans doute... Vous regardez ma chambre? Maman dit aussi qu'elle ressemble à un tombeau.
— Hier, vous vous êtes dépouillé de tout pour nous! répondit Sonetchka d'une voix sourde et rapide, en baissant de nouveau les yeux. Ses lèvres et son menton recommencèrent à s'agiter. Dès son arrivée, elle avait été frappée de la pauvreté qui régnait dans le logement de Raskolnikoff, et ces mots lui échappèrent spontanément. Il y eut un silence. Les yeux de Dounetchka s'éclaircirent, et Pulchérie Alexandrovna elle-même regarda Sonia d'un air affable.
— Rodia, dit-elle en se levant, — il est entendu que nous dînons ensemble. Dounetchka, partons... Mais, Rodia, tu devrais sortir, faire une petite promenade; ensuite tu te reposeras un peu et tu viendras chez nous le plus tôt possible... Je crains que nous ne t'ayons fatigué...
— Oui, oui, je viendrai, s'empressa-t-il de répondre en se levant aussi... — Du reste, j'ai quelque chose à faire...
— Voyons, vous n'allez pas dîner séparément, se mit à crier Razoumikhine, en regardant avec étonnement Raskolnikoff; — tu ne peux pas faire cela!
— Non, non, je viendrai, certainement, certainement... Mais toi, reste une minute. Vous n'avez pas besoin de lui tout de suite, maman? Je ne vous en prive pas?
— Oh! non, non! Vous aussi, Dmitri Prokofitch, veuillez être assez bon pour venir dîner chez nous !
— Je vous en prie, venez, ajouta Dounia. Razoumikhine s'inclina rayonnant. Durant un instant, tous
éprouvèrent une gêne étrange.
— Adieu, Rodia, c'est-à-dire au revoir; je n'aime pas à dire « adieu » . Adieu, Nastasia... Allons, voilà que je le dis encore !...
Pulchérie Alexandrovna avait l'intention de saluer Sonia , mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne put s'y résoudre et sortit précipitamment de la chambre.
H n'en fut pas de même d'Avdotia Romanovna, qui semblait avoir attendu ce moment avec impatience. Quand, après sa mère, elle passa à côté de Sonia, elle fit a ccile-c! un salut dans toutes les règles. La pauvre fille se troubla, s'inclina avec un empressement craintif, et son visage trahit même une impression douloureuse, comme si la politesse d'Avdotia Romanovna l'avait péniblement affectée.
— Douma, adieu! cria Raskolnikoff dans le vestibule. Donne-moi donc la main !
— Mais je te l'ai déjà donnée, est-ce que tu l'as oublié répondit Dounia en se tournant vers lui d'un air affable, bien qu'elle se sentit gênée.
— Eh bien, donne-la-moi encore une fois !
Et il serra avec force les petits doigts de sa sœur. Dounetchka lui sourit en rougissant, puis elle se hâta de dégager sa main et suivit sa mère. Elle aussi était tout heureuse, sans que nous puissions dire pourquoi.
— Allons, voilà qui est très-bien ! dit le jeune homme en revenant auprès de Sonia restée dans la chambre. En même temps, il la regardait d'un air serein. Que le Seigneur fasse paix aux morts, mais qu'il laisse vivre les vivants! N'est-ce pas?
Sonia remarqua avec surprise que le visage de Raskolnikoff s'était tout à coup éclairci; pendant quelques instants, il la considéra en silence : tout ce que Marméladoff lui avait raconté au sujet de sa fille lui revenait soudain à l'esprit...
— Voici l'affaire dont j'ai à te parler... fit Raskolnikoff en attirant Razoumikhine dans l'embrasure de la fenêtre...
— Ainsi, j e dirai à Catherine 1 vanovna que vous viendrez ?. , . En prononçant ces mots, Sonia se préparait à prendre
congé.
— Je suis à vous tout de suite, Sophie Séménovna, nous n'avons pas de secrets, vous ne nous gênez pas... Je voudrais vous dire encore deux mots...
Et, s'interrompant soudain, il s'adressa à Razoumikhine :
— Tu connais ce... Comment l'appelle-t-on donc ?... Porphyre Pétrovitch?
— Si je le connais ! c'est mon parent ! Eh bien? répondit Razoumikhine, fort intrigué par cette entrée en matière.
— Hier, ne disiez-vous pas qu'il instruisait... cette affaire... l'affaire à propos de ce meurtre?
— Oui... eh bien? demanda Razoumikhine en ouvrant de grands yeux.
— II interrogeait, disiez-vous, les gens qui ont mis des objets en gage chez la vieille : or, j'ai moi-même engagé la quelque chose ; cela mérite à peine qu'on en parle : une petite bague que ma sœur m'a donnée quand je suis parti pour Pétersbourg, et une montre en argent qui a appartenu â mon père. Le tout vaut de cinq à six roubles, mais j'y tiens en tant que souvenir. Que dois-je faire à présent? Je ne veux pas que ces objets soient perdus, surtout la montre. Je tremblais tantôt que ma mère ne demandât à la voir, lorsqu'on a parlé de celle de Dounetchka. C'est la seule chose que nous ayons conservée de mon père. Si elle est perdue, maman en fera une maladie! Les femmes! Ainsi apprendsmoi comment je dois m'y prendre ! Je sais qu'il faudrait faire une déclaration à la police. Mais ne vaut-il pas mieux qae je m'adresse à Porphyre lui-même? Qu'en penses-tu? J'ai hâte d'arranger cette affaire. Tu verras qu'avant le dîner maman m'aura déjà demandé des nouvelles de la montre
— Ce n'est pas à la police qu'il faut aller, c'est chez Porphyre ! cria Razoumikhine, en proie aune agitation extraordinaire. — Oh ! que je suis content ! Mais nous pouvons y aller tout de suite, c'est à deux pas d'ici; nous sommes surs de le trouver!
— Soit... partons...
— Il sera positivement enchanté de faire ta conr.airsance ! Je lui ai beaucoup parlé de toi à différentes reprises/... hier
encore. Partons !... Ainsi, tu connaissais la vieille? Tout cela se rencontre ad-mi-ra-blement ! Ah! oui... Sophie Ivanovna...
— Sophie Séménovna, rectifia Raskolnikoff. — Sophie Séménovna , c'est mon ami , Razoumikhine , un brave homme.
— Si vous avez à sortir... commença Sonia, que cette présentation avait rendue plus confuse encore et qui n'osait lever les yeux sur Razoumikhine.
— Eh bien, partons! décida Raskolnikoff : je passerai chez vous dans la journée, Sophie Séménovna, dites-moi seulement où vous demeurez.
Il prononça ces mots, non pas précisément d'un air embarrassé, mais avec une certaine précipitation et en évitant les regards de la jeune fille. Celle-ci donna son adresse non sans rougir. Tous trois sortirent ensemble.
— Tu ne fermes pas ta porte ? demanda Razoumikhine tandis qu'ils descendaient l'escalier.
— Jamais!... Du reste, voilà déjà deux ans que je veux toujours acheter une serrure, dit négligemment Raskolnikoff. — Heureux, n'est-ce pas? les gens qui n'ont rien à mettre sous clef? ajouta-t-il gaiement en s'adressant à Sonia.
Sur le seuil de la grand'porte, ils s'arrêtèrent.
— Vous allez à droite, Sophie Séménovna? A propos: comment avez-vous découvert mon logement?
On voyait que ce qu'il disait n'était pas ce qu'il aurait voulu dire; il ne cessait de considérer les yeux clairs et doux de la jeune fille.
— Mais vous avez donné hier votre adresse à Poletchka.
— Quelle Poletchka? Ah! oui... c'est la petite... c'est votre sœur ? Ainsi je lui ai donné mon adresse ?
— Est-ce que vous l'aviez oublié?
— Non... je m'en souviens...
— J'avais déjà entendu parler de vous par le défunt... Seulement je ne savais pas alors votre nom, et il ne le savait pas lui-même... Maintenant je suis venue... et quand j'ai appris hier votre nom... j'ai demandé aujourd'hui : C'est ici qu'habite M. Raskolnikoff?... Je ne savais pas que vous viviez aussi en garni... Adieu... Je dirai à Catherine Ivanovna...
Fort contente de pouvoir enfin s'en aller, Sonia s'éloigna d'un pas rapide et en tenant les yeux baissés. Il lui tardait d'atteindre le premier coin de rue à droite, pour échapper a la vue des deux jeunes gens et réfléchir sans témoins à tous les incidents de cette visite. Jamais elle n'avait rien éprouvé de semblable. Tout un monde ignoré surgissait confusément dans son àme. Elle se rappela soudain que Raskolnikoff avait spontanément manifesté l'intention de l'aller voir aujourd'hui : peut-être viendrait-il dans la matinée, г eut-être tout à l'heure!
— Puisse-t-il ne pas venir aujourd'hui! murmura-t-elle .-rgoissée. — Seigneur! Chez moi... dans cette chambre... il verra... О Seigneur!
Elle était trop préoccupée pour remarquer que, depuis sa sortie de la maison, elle était suivie par un inconnu. Au moment où Raskolnikoff, Razoumikhine et Sonia s'étaient arrêtés sur le trottoir pour causer durant une minute, le hasard avait voulu que ce monsieur passât à côté d'eux. Les mots de Sonia : a J'ai demandé : c'est ici qu'habite M. Raskolnikoff?» arrivèrent fortuitement à ses oreilles et le firent presque tressaillir. Il regarda à la dérobée les trois interlocuteurs, et en particulier Raskolnikoff, à qui la jeune fille s'était adressée ; puis il examina la maison pour pouvoir la reconnaître au besoin. Tout cela fut fait en un clin d'œil et aussi peu ostensiblement que possible; après quoi, le monsieur s'éloigna en ralentissant 1^ pas, comme s'il eut attendu quelqu'un. C'était Sonia qu'il attendait; bientôt il la vit
prendre congé des deux jeunes gens et s'acheminer vers son logis.
a Où demeure- t-elle? J'ai vu ce visage-là quelque part, pensa-t-il; il faut que je le sache. »
Quand il eut atteint le coin de la rue, il passa s.;r l'autre trottoir, se retourna et s'aperçut que la jeune fille marchait dans la même direction que lui : elle ne remarquait rien. Quand elle fut arrivée au tournant de la rue, elle prit de ce côté. Il se mit à la suivre, tout eu cheminant sur le trottoir opposé, et ne la quitta point des yeux. Au bout de cinquante pas, il traversa la chaussée, rattrapa la jeune fille et marcha derrière elle à une distance de cinq pas.
C'était un homme de cinquante ans, mais fort bien conservé et paraissant beaucoup plus jeune que son âge. D'une taille au-dessus de la moyenne, d'une corpulence respectable, il avait les épaules larges et un peu voûtées. Vêtu d'une façon aussi élégante que confortable, ganté de frais, il tenait à la main une belle canne qu'il faisait résonner à chaque pas sur le trottoir. Tout dans sa personne décelait un gentilhomme. Son visage large était assez agréable; en même temps l'éclat de son teint et ses lèvres vermeilles ne permettaient pas de le prendre pour un Pétersbourgeois. Ses cheveux encore très-épais étaient restés très-blonds et commençaient a peine à grisonner; sa barbe, longue, large, bien fournie, était d'une couleur plus claire encore que ses cheveux. Ses yeux bleus avaient un regard froid, sérieux et fixe.
L'inconuu avait eu assez longtemps la faculté d'observer Sonia pour remarquer que la jeune fille était distraite et rêveuse. Arrivée devant sa maison, elle en franchit le seuil; le barine qui se trouvait derrière elle continua à la suivre, tout en paraissant un peu étonné. Après être entrée clans la cour, Sonia prit l'escalier à droite, — celui qui conduisait à son logement. » Bah! » fit à part soi le monsieur, et il monta l'escalier à sa suite. Alors seulement Sonia remarqua
LE CRIME ET LE CHATIMENT. 2o3
la présence de Ппсошш. Parvenue au troisième étage, elle s'engagea dans un couloir et sonna au numéro 9 où on lisait sur la porte ces deux mots écrits à la craie : KapernaoumoJJ , tailleur. «Bah ! » répéta l'inconnu surpris de cette coïncidence, et il sonna à côté, au numéro 8. Les deux portes étaient à six pas l'une de l'autre.
— Vous demeurez chez Kapernaoumoff? dit-il en riant a Sonia. — Il m'a raccommodé hier un gilet. Moi, je loge ici, près de chez vous, dans l'appartement de madame Resslich, Gertrude Karlovna. Comme cela se trouve!
Sonia le regarda avec attention.
— Nous sommes voisins, continua-t-il d'un ton enjoué.
— Je ne suis à Pétersbourg que depuis avant-hier. Allons, jus ;u'au plaisir de vous revoir!
Sonia ne répondit pas. La porte s'ouvrit, et la jeune fille entra vivement chez elle. Elle se sentait intimidée, honteuse...
Razoumikhine était fort animé, pendant qu'il se rendait chez Porphyre avec son ami.
— C'est parfait, mon cher, répéta-t-il plusieurs fois, — et je suis enchanté, enchanté! Je ne savais pas que toi aussi tu avais mis quelque chose en gage chez la vieille. Et... et... il y a longtemps de cela? Je veux dire, il y a longtemps que tu as été chez elle?
— Quand donc?... fit Raskolnikoff en ayant l'air d'interroger ses souvenirs :" — c'est, je crois, l'avant- veille de sa mort que je suis allé chez elle. Du reste, il ne s'agit pas pour moi de dégager maintenant ces objets, s'empressa-t-il d'ajouter, comme si cette question l'eût vivement préoccupé;
— je me trouve n'avoir plus qu'un rouble.., grâce aux folies que j'ai faites hier sous l'influence de ce maudit délire!
11 appuya d'une façon particulière sur le mot « délire ».
— Allons, oui, oui, oui, se hâta de dire Razoumikhine répondant à une pensée qui lui était venue, — ainsi c'est pour
cela qu'alors tu... la chose m'avait frappé... vois-tu? pendant que tu battais la campagne, lu ne parlais que de bagnes et de chaînes de montre!... Allons, oui, oui... C'est clair, maintenant tout s'explique.
« Voilà! cette idée s'est glissée dans leur esprit! J'en ai maintenant la preuve : cet homme se ferait crucifier pour moi, et il est irès-heureux de pouvoir s'expliquer pourquoi je parlais de bagues durant mon délire! Mon langage a dû les confirmer tous dans leurs soupçons!... »
— Mais le trouverons-nous? demanda-t-il à haute voix.
— Certainement, nous le trouverons, répondit sans hébiter Razoumikhine. C'est un fameux gaillard, mon ami, tu verras! Un peu gauche, il est vrai; je n'entends point dire par là qu'il manque d'usage; non, c'est à un autre point de vue que je le trouve gauche. 11 est loin d'être bête, il est même fort intelligent; seulement, il a un tour d'esprit particulier... Il est incrédule, sceptique, cynique... il aime à mystifier son monde... Avec cela, fidèle au vieux jeu, c'està-dire n'admettant que les preuves matérielles... Mais il sait son métier. L'an dernier, il a débrouillé une affaire de meurtre dans laquelle presque tous les indices faisaient défaut! Il a le plus grand désir de faire ta connaissance!
— Pourquoi y tient-il tant que cela?
— Oh! ce n'est pas que... vois-tu, dans ces derniers temps, pendant que tu étais malade, nous avons eu souvent l'occasion de parler de toi... Il assistait à nos conversations... Quand il a appris que lu étais étudiant en droit et que tu avais été forcé de quitter l'Université, il a dit : « Quel dommage! >• J'en ai conclu... c'est-à-dire que je ne me suis pas fondé là-dessus seulement, mais sur bien d'autres choses. Hier, Zamétoff... Écoute, Rodia : quand je t'ai ramené hier chez toi, j'étais ivre, et je bavardais à tort et à travers; je crains que tu n'aies pris mes paroles trop au sérieux...
— Qu'est-ce que tu m'as dit? Qu'ils me considèrent
LE CRIMjI ET LE CHATIMENT. 295
comme un fou? Eh bien, mais ils ont peut-être raison, répondit Raskolnikoff avec un sourire forcé.
Ils se turent. Razoumikhine était aux anges, et Raskolnikoff le remarquait avec colère. Ce que son ami venait de lui dire au sujet du juge d'instruction ne laissait pas non plus de l'inquiéter.
— Dans cette maison grise, dit Razoumikhine.
« L'essentiel est de savoir, pensa, Raskolnikoff, si Porphyre est instruit de ma visite d'hier au logement de cette sorcière et de la question que j'ai faite à propos du sang. Il faut que je sois tout d'abord fixé là-dessus; il faut que dès le premier moment, dès mon entrée dans la chambre, je lise cela sur son visage; autrement... dussé-je me perdre, j'en aurai le cœur net. »
— Sais-tu une chose? dit-il brusquement en s'adressant à Razoumikhine avec un sourire finaud : — il me semble, mon ami, que tu es depuis ce matin dans une agitation extraordinaire. Est-ce vrai?
— Comment? Pas du tout! répondit Razoumikhine vexé.
— Je ne me trompe pas, mon ami. Tantôt, tu étais assis sur le bord de ta chaise, ce qui ne t'arrive jamais, et l'on aurait dit que tu avais des crampes. Tu sursautais à chaque instant. Ton humeur variait sans cesse; tu te mettais en colère pour devenir, un moment après, tout miel et tout sucre. Tu rougissais même; c'est surtout quand on t'a invité à dîner que tu es devenu rouge.
— Mais non, c'est absurde, pourquoi dis-tu cela?
— Vraiment, tu as des timidités d'écolier! Diable, voilà qu'il rougit encore!
— Tu es insupportable.
— Mais pourquoi cette confusion, Roméo? Laisse faire, aujourd'hui, je raconterai cela quelque part, ha, ha, ha! je vais bien amuser maman... et une autre personne encore...
— Écoute un peu, écoute, écoute, c'est sérieux; vois-tu,
c'est... Après cela, diable... bredouilla Razoumikhine glacé de crainte. Que leur raconteras-tu? Mon ami, je... Oh! quel cochon tu es!
— Une vraie rose de printemps ! Et si tu savais comme cela te va! Un Roméo de deux archines douze verchoks! Mais j'espère que tu t'es lavé aujourd'hui! Tu as même nettoyé tes ongles, pas vrai? Quand cela a-t-il eu lieu? Dieu me pardonne, je crois que tu t'es pommadé ! Baisse donc ta tète, que je la flaire!
— Cochon!!!
Raskolnikoff s'esclaffa de rire, et cette hilarité, qu'il semblait impuissant à maîtriser, durait encore lorsque les deux jeunes gens arrivèrent chez Porphyre Pétrovitch. De l'appartement, on pouvait entendre les rires du visiteur dans l'antichambre, et Raskolnikoff comptait bien qu'ils seraient entendus.
— Si tu dis un mot, je t'assomme! murmura Razoumikhine furieux, en saisissant son ami par l'épaule
Raskolnikoff entra chez le juge d'instruction avec la physionomie d'un homme qui fait tout son possible pour garder son sérieux, mais qui n'y réussit qu'à grand'peine. Derrière lui marchait d'un air gauche Razoumikhine, rouge comme une pivoine, les traits bouleversés par la colère et par la honte. La personne dégingandée et la mine déconfite de ce grand garçon étaient alors assez drôles pour justifier l'hilarité de son camarade. Porphyre Pétrovitch, debout au milieu de la chambre, interrogeait du regard les deux visiteurs. Raskolnikoff s'inclina devant le maître de la mai-
son, échangea une poignée de main avec lui et parut faire un violent fort pour étouffer son envie de rire pendant qu'il déclinerait ses noms et qualités. Mais à peine venait-il de recouvrer son sang-froid et de balbutier quelques mots, qu'au beau milieu de la présentation ses yeux rencontrèrent comme par hasard Razoumikhine. Dès lors, il n'y put tenir, et son sérieux fit place à une hilarité d'autant plus bruyante qu'elle avait été plus comprimée. Razoumikhine servit à son insu les vues de son ami, car ce « fou rire » le mit dans une colère qui acheva de donner à toute cette scène une apparence de gaieté franche et naturelle.
— Oh! legredin! hurla-t-il avec un violent mouvement du bras.
Ce geste brusque eut pour effet de renverser un petit guéridon sur lequel se trouvait un verre qui avait contenu du thé.
— Mais pourquoi détériorer le mobilier, messieurs? C'est un préjudice que vous causez à l'État! s'écria gaiement Porphyre Pétrovitch.
Raskolnikoff riait à un tel point que, pendant quelques instants, il oublia sa main dans celle du juge d'instruction; mais il aurait été peu naturel de l'y laisser trop longtemps, aussi la retira-t-il au moment voulu pour rester dans la vraisemblance de son rôle. Quant à Razoumikhine, il était plus confus que jamais depuis qu'il avait fait choir une table et cassé un verre : après avoir considéré d'un air sombre les conséquences de son emportement, il se dirigea vers la croisée et là, tournant le dos au public, se mit à regarder I a la fenêtre sans, du reste, rien voir. Porphyre Pétrovitch riait par convenance, mais évidemment il attendait des explications. Dans un coin, sur une chaise, était assis Zamétoff : à l'apparition des visiteurs, il s'était levé à demi en ébauchant un sourire; toutefois il ne semblait pas dupe
de cette scène et observait Raskolnikoff avec une curiosité particulière. Ce dernier ne s'était pas attendu à trouver là le policier, dont la présence lui causa une désagréable surprise. « Voilà encore une chose à considérer », pensa-t-il.
— Excusez-moi, je vous prie, commença-t-il avec un embarras simulé. Raskolnikoff...
— Allons donc, vous m'avez fait grand plaisir, vous êtes entré d'une façon si agréable... Eh bien, il ne veut pas même dire bonjour? ajouta Porphyre Pétrovitch en montrant d'un signe de tête Razoumikhine.
— Je ne sais pas, vraiment, pourquoi il est fâché contre moi. Je lui ai seulement dit en chemin qu'il ressemblait à Roméo, et... et je le lui ai prouvé, il n'y a rien eu de plus.
— Cochon! cria Razoumikhine sans retourner la tête.
— il a dû avoir des motifs très-sérieux pour prendre en si mauvaise part cette petite plaisanterie, observa en riant Porphyre Pétrovitch.
— Voilà bien le juge d'instruction... toujours sondeur!... Allons, que ie diable vous emporte tous! répliqua Razoumikhine, qui se mit lui-même à rire; il avait soudain recouvré toute sa bonne humeur, et il s'approcha gaiement de Porphyre Pétrovitch.
— Trêve de sottises! A notre affaire : je te présente mon ami Rodion Romanovitch Raskolnikoff, qui a beaucoup entendu parler de toi et désire faire ta connaissance; ensuite il a une petite affaire à traiter avec toi. Bah! Zamétoff! Par quel hasard es-tu ici? Vous vous connaissez donc? Depuis quand?
« Que veut dire encore cela? » se demanda avec inquiétude Raskolnikoff.
La question de Razoumikhine parut gêner un peu Zamétoff; toutefois, il se remit vite.
— C'est hier chez toi que nous avons fait connaissance, dit-il d'un air dégagé.
— Alors la main de Dieu a tout fait. Figure-toi, Porphyre, que la semaine passée il m'avait témoigné un très- vif désir de fètre présenté, mais il paraît que vous n'avez pas eu besoin de moi pour entrer en relation l'un avec l'autre... Tu as du tabac?
Porphyre Pétrovitch était en négligé du matin : robe de chambre, pantoufles éculées, linge très-propre. C'était un homme de trente-cinq ans, d'une taille au-dessous de la moyenne, gros et même légèrement ventru. Il ne portait ni barbe ni moustaches, et avait les cheveux coupés ras. Sa grosse tête ronde présentait une rotondité particulière dans la région de la nuque. Son visage bouffi, rond et un peu camard ne manquait ni de vivacité, ni même d'enjouement, bien que le teint, d'un jaune foncé, fût loin d'annoncer la santé. On aurait pu trouver de la bonhomie dans cette figure sans l'expression des yeux qui, abrités sous des cils presque blancs, semblaient toujours clignoter comme pour adresser des signes d'intelligence à quelqu'un. Le regard de ces yeux donnait un démenti étrange au reste de la physionomie. A première vue, le physique du juge d'instruction offrait quelque analogie avec celui d'une paysanne, mais ce masque ne trompait pas longtemps un observateur attentif.
Dès qu'il eut appris que Raskolnikoff avait une « petite affaire » a traiter avec lui, Porphyre Pétrovitch l'invita à prendre place sur le divan, s'assit lui-même à l'autre bout et se mit à sa disposition avec le plus grand empressement. D'ordinaire, nous nous sentons un peu gênés quand un homme que nous connaissons à peine manifeste une telle curiosité de nous entendre; notre embarras est plus vif encore si l'objet dont nous avons à parler se trouve être, à nos propres yeux, peu digne de l'extrême attention qu'on nous témoigne. Néanmoins, Raskolnikoff, en quelques mots courts et précis, exposa nettement son affaire; il put même, chemin faisant, observer assez bien Porphyre Pétrovitch.
300 LE CRIME ET LE CHATlMEÎtX.
Celui-ci, de son côté, ne le quittait pas, dès" yeux. Razoumikhine, assis en face d'eux, écoutait avec impatience, et ses regards allaient sans cesse de son ami au juge d'instruction et vice versa, ce qui passait un peu la mesure.
a L'imbécile! » pestait intérieurement RsSkoInikoff.
— Il faut faire une déclaration à la police, répondit de l'air le plus indifférent Porphyre Pétrovitch : — vous exposerez comme quoi, informé de tel événement? c'est-à-dire de ce meurtre, vous désirez faire savoir au jnge d'instruction chargé de cette affaire que tels objets vous* appartiennent et que vous voulez les dégager... ou... mais, du reste, on vous écrira.
— Par malheur, reprit Raskolnikoff avec un&confusion jouée, je suis loin d'être en fonds pour le moment.. , et mes moyens ne me permettent même pas de dégager' ces niaiseries... Voyez-vous, je voudrais me borner actuellement à déclarer que ces objets sont à moi et que, quand j'aurai de l'argent...
— Cela ne fait rien, répondit Porphyre Pétrovitch, qui accueillit froidement cette explication financière; du reste, vous pouvez, si vous voulez, m'écrire directement, vous déclarerez qu'instruit de telle chose, vous désirez me faire savoir que tels objets vous appartiennent et que...
— Je puis écrire cette lettre sur papier libre? interrompit Raskoinikoff, affectant toujours de ne voir que le côté pécuniaire de la question.
— Oh! sur n'importe quel papier!
Porphyre Pétrovitch prononça ces mots d'un air franchement moqueur, en faisant un petit signe des yeux à Raskolnikoff. Dumoins, lejeune homme aurait juré que ceclignement d'yeux s'adressait à lui et trahissait le diable savait quelle arrière-pensée. Peut-être, 3|>rès tout, se trompait-il, car cela dura à peine l'espace d'une seconde.
« И sait! s se dit-il instantanément.
— Pardonnez-moi de vous avoir dérangé pour si peu de
chose, reprit-il assez déconcerté, — ces objets valent en tout cinq roubles, mais leur provenance me les rend particulièrement chers, et j'avoue que j'ai été fort inquiet quand j'ai appris...
— C'est pour cela que tu as été si secoué hier en m'entendant dire à Zosimoff que Porphyre interrogeait les propriétaires des objets mis en gage! remarqua avec une intention évidente Razoumikhine.
C'en était trop. Raskolnikoff n'y put tenir et lança au malencontreux bavard un regard flamboyant de colère. Aussitôt après il comprit qu'il venait de faire une imprudence, et il s'efforça de la réparer.
— Tu as l'air de te moquer de moi, mon ami, dit-il à Razoumikhine en affectant une vive contrariété. Je reconnais que je me préoccupe peut-être trop de choses absolument insignifiantes a tes yeux; mais ce n'est pas une raison pour me regarder comme un homme égoïste et avide : ces misères peuvent n'être pas sans valeur pour moi. Comme je te le disais tout à l'heure, cette montre en argent, qui vaut un groch, est tout ce qui me reste de mon père. Libre à toi de te moquer de moi, mais ma mère est venue me voir — ce disant, il s'était tourné vers Porphyre — et si elle savait, continua-t-il en s'adressant de nouveau à Razoumikhine d'une voix aussi tremblante que possible, si elle savait que je ne suis plus en possession de cette montre, je te jure qu'elle serait au désespoir. Les femmes!
— Mais pas du tout ! Ce n'est pas ainsi que je l'entendais ! Tu t'es tout à fait mépris sur ma pensée! protestait Razoumikhine désolé.
« Est-ce bien? Est-ce naturel? N'ai-je pas forcé la note? s se demandait anxieusement Raskolnikoff. « Pourquoi ai-je dit : les femmes? »
— Ah! votre mère est venue vous voir? questionna Porphyre Pétrovitch.
— Oui.
— Quand donc est-elle arrivée?
— Hier soir.
Le juge d'instruction resta un moment silencieux ; il paraissait réfléchir.
— Vos affaires ne pouvaient en aucun cas être perdues, reprit-il d'un ton calme et froid. Depuis longtemps déjà j'attendais votre visite.
En achevant ces mots, il approcha vivement le cendrier de Razoumikhine, qui secouait impitoyablement sur le tapis la cendre de sa cigarette. Raskolnikoff frissonna, mais le juge d'instruction n'eut pas l'air de s'en apercevoir, tout occupé qu'il était à préserver son tapis.
— Comment, tu attendais sa visite? Mais est-ce que tu savais qu'il avait engagé quelque chose là? cria Razoumikhine.
Sans lui répondre, Porphyre Pétrovitch s'adressa à Raskolnikoff :
— Vos affaires : une bague et une montre, se trouvaient chez elle, roulées dans un morceau de papier, et sur ce papier votre nom était lisiblement écrit au crayon avec l'indication du jour où elle avait reçu de vous ces objets...
— Quelle mémoire vous avez pour tout cela! fit Raskolnikoff avec un sourire contraint; il s'efforçait surtout de regarder avec assurance le juge d'instruction; toutefois il ne put s'empêcher d'ajouter brusquement :
— J'ai fait cette observation parce que, les propriétaires des objets mis en gage étant sans doute fort nombreux, vous deviez, me semblait-il, avoir peine à vous les rappeler tous... Or, je vois au contraire que vous n'en oubliez pas un, et... et...
« Faible! Idiot! Quel besoin avais-je d'ajouter cela? «
— Mais presque tousse sont déjà fait connaître; vous seul n'étiez pas encore venu, répondit Porphyre avec une nuance presque imperceptible de raillerie.
— Je ne me portais pas très-bien.
— Je l'ai entendu dire. On m'a même appris que vous aviez été très-souffrant. Maintenant encore vous êtes pâle...
— Pas du tout, je ne suis pas pâle... au contraire, je vais très-bien! répliqua Raskolnikoff d'un ton devenu tout à coup brutal et violent. Il sentait bouillonner en lui une colère qu'il ne pouvait maîtriser. « L'emportement va me faire lâcher quelque sottise! « pensa-t-il. » Mais pourquoi m'exaspèrent-ils? !>
— « 11 ne se portait pas très-bien ! я voilà un euphémisme, par exemple! s'écria Razoumikhine. — La vérité, c'est que jusqu'à hier il a été presque tout le temps sans connaissance... Le croiras-tu, Porphyre? Hier, pouvant à peine se tenir sur ses jambes, il a profité du moment où Zosimoff et moi venions de le quitter pour s'habiller, s'esquiver en catimini et aller flâner, Dieu sait où, jusqu'à minuit... cela en état complet de délire. Peux-tu t'imaginer une chose pareille? C'est un cas des plus remarquables!
— Bah! \ /r aiment ! En état complet de délire? fit Porphyre Pétrovitch avec le hochement de tête propre aux paysannes russes.
— C'est absurde! Ne le croyez pas! Du reste, je n'ai pas besoin de vous dire cela, \otre conviction est faite! laissa échapper Raskolnikoff, emporté par la colère. Mais Porphyre Pétrovitch ne parut pas entendre ces étranges paroles.
— Comment donc serais-tu sorti, si tu n'avais pas eu le délire? reprit en s'échauffant Razoumikhine. Pourquoi cette sortie? Dans quel but? Et surtout quelle idée de filer ainsi en cachette! Voyons, conviens-en, tu n'avais pas ta raison! Maintenant que tout danger est passé, je te le dis carrément!
— Ils m'avaient extrêmement ennuyé hier, dit Raskolnikoff, en s'adressant au juge d instruction avec un sourire
qui ressemblait à un défi, et voulant me débarrasser d'eux, je suis sorti pour louer un logement où ils ne pussent me découvrir; j'avais pris, à cet effet, une certaine somme. Monsieur Zamétoff a vu l'argent entre mes mains. Eh bien! monsieur Zamétoff, étais-je dans mon bon sens hier ou avaisje le délire ? Soyez juge de notre querelle.
Il aurait volontiers étranglé en ce moment le policier, qui l'irritait par son mutisme et l'expression équivoque de son regard.
— Selon moi, vous parliez fort sensément et même avec beaucoup de finesse; seulement vous étiez trop irascible, déclara sèchement Zamétoff.
— Et aujourd'hui, ajouta Porphyre Pétrovitch, — Nikodim Fomitch m'a dit vous avoir rencontré hier à une heure fort avancée de la soirée dans le logement d'un fonctionnaire qui venait d'être écrasé par une voiture...
— Eh bien, cela même vient encore à l'appui de ce que j'avance! reprit Razoumikhine : ne t'es-tu pas conduit comme un fou chez ce fonctionnaire? Tu t'es dépouillé de toutes tes ressources pour payer l'enterrement ! J'admets que tu aies voulu venir en aide à la veuve, mais tu pouvais lui donner quinze roubles, vingt même, à la rigueur, et garder quelque chose pour toi : au lieu de cela, tu lâche? tout, tu y vas de tes vingt-cinq roubles !
— Mais j'ai peut-être trouvé un trésor, qu'en sais-tu? Hier, j'étais en humeur de faire des largesses... M. Zamétoff ici présent sait que j'ai trouvé un trésor !... Pardon de voiH avoir ennuyé pendant une demi-heure par un bavardage aussi oiseux, poursuivit-il, les lèvres frémissantes, en s'adressant à Porphyre. — Vous êtes excédé, n'est-ce pas?
— Que dites-vous donc? Au contraire, au "contraire! Si vous saviez comme vous m'intéressez! Je vous trouve si curieux à voir et à entendre... j'avoue que je suis enchanta d'avoir enfin reçu votre visite...
— Donne-nous donc du thé! rsous avons le gosier sec! cria Razoumikhine.
— Excellente idée !... Mais, avant le thé, tu prendrais peutêtre bien quelque chose de plus solide?
— Sauve-toi!
Porphyre Pétrovitch sortit pour aller commander le thé. Toutes sortes de pensées tourbillonnaient dans le cerveau de Raskolnikoff. Il était fort excité.
a Ils ne se donnent même pas la peine de feindre ; ils n'y vont pas par quatre chemins avec moi : voilà le point principal! Puisque Porphyre ne me connaissait pas du tout, à quel propos s'est-il entretenu de moi avec Kikodim Fomitch? Us dédaignent donc de cacher qu'ils sont à mes trousses comme une meute de chiens! Ils me crachent ouvertement à la face! se disait-il tremblant de rage. Eh bien! allez-y carrément, mais ne jouez pas avec moi comme le chat avec la souris. C'est de l'impolitesse, Porphyre Pétrovitch, je ne permets peut-être pas encore cela!... Je me lèverai, je vous jetterai à tous la vérité au visage, et vous verrez comme je vous méprise!... »
Il respira avec effort. « Mais quoi ! si tout cela n'existait que dans mon imagination? si c'était un mirage? si j'avais mal interprété les choses? Tâchons de soutenir notre vilain rôle et n'allons pas nous perdre, comme un étourneau, par une aveugle colère! Est-ce que je leur prêterais des intentions qu'ils n'ont pas? Leurs paroles n'ont en soi rien d'extraordinaire, c'est ce qu'on peut toujours dire; mais là-dessous doivent se cacher des sous-entendus. Pourquoi Porphyre a-t-il dit simplement « chez elle », en parlant de la vieille? Pourquoi Zamétoff a-t-il obsevé que j'avais parlé avec beaucoup de finesse? Pourquoi ont-ils un pareil ton? Oui, c'est ce ton.,. Comment tout cela n'a-t-il pas frappé Razoumikhine? Ce ni-au i ne s'aperçoit jamais de rien! Voilà ue j'ai encore la fièvre ! Est-ce que Porphyre m'a fait un cligne-
ment d'oeil tantôt, ou ai-je été dupe d'une apparence? C'est absurde, assurément; pourquoi aurait-il cligné les yeux? Peut-être veulent-ils m'agacer les nerfs, me pousser à bout? Ou tout cela est de la fantasmagorie, ou ils savent!...
о Zamétoff même est insolent. Il aura fait ses réflexions depuis hier. Je me doutais bien qu'il changerait d'avis! 11 est ici comme chez lui, et il y vient pour la première fois! Porphyre ne le considère pas comme un étranger, il s'assied en lui tournant le dos. Ces deux hommes-là sont devenus une paire d'amis, et c'est certainement à mon sujet que leurs relations ont pris naissance! Je suis sûr qu'ils causaient de moi quand nous sommes arrivés!... Connaissent-ils ma visite à l'appartement de la vieille? H me tarde bien de le savoir !... Quand j'ai dit que j'étais sorti pour aller louer un logement, Porphyre n'a pas relevé la chose... Mais j'ai bien fait de dire cela : plus tard, cela pourra servir!... Quant au délire, le juge d'instruction n'a pas l'air de couper là dedans... Il est parfaitement renseigné sur l'emploi de ma soirée ! Il ignorait l'arrivée de ma mère!... Et cette sorcière qui avait noté au crayon la date de l'engagement!... Non, non, l'assurance que vous affectez ne me trompe pas : jusqu'ici, vous n'avez pas de faits, vous vous fondez sur de vagues conjectures! Citez-moi donc un fait, si vous pouvez en alléguer un seul contre moi! Cette visite que j'ai faite chez la vieille ne prouve rien, on peut l'expliquer par le délire; je me rappelle ce que j'ai dit aux ouvriers et au dvornik... Savent-ils que je suis allé là? Je ne m'en irai pas avant d'être fixé là-dessus ! Pourquoi suis-je venu? Mais voilà que je me fâche à présent, c'est cela qui est à craindre! Ah! que je suis irritable! Après tout, peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi : je reste dans mon rôle de malade... Il va me harceler et me faire perdre la tête. Pourquoi suis-je venu? »
Toutes ces idées traversèrent son esprit avec la rapidité de l'éclair.
Au bout d'un instant revint Porphyre Pétrovitch. Il paraissait de très-bonne humeur.
— Hier, au sortir de chez toi, mon ami, j'avais vraiment mal aux cheveux, commença-t-il en s'adressant à Razoumikhine avec un enjouement qu'il n'avait pas montré jusqu'alors, — mais à présent c'est passé...
— Eh bien, est-ce que la soirée a été intéressante? Je vous ai quittés au plus beau moment; à qui est restée la victoire?
— Mais à personne, naturellement. Ils ont ergoté à qui mieux mieux sur leurs vieilles thèses.
— Figure-toi, Rodia, que la discussion roulait hier sur cette question : Y a-t-il des crimes ou n'y en a-t-il pas? et ce qu'ils ont débité de sottises a ce propos!...
— Ouest-ce qu'il y a là d'extraordinaire? C'est une question sociale qui n'a pas le mérite de la nouveauté, répondit distraitement Raskolnikoff.
— La question n'était pas formulée comme cela, observa Porphyre.
— Pas tout à fait comme cela, c'est vrai, reconnut aussitôt Razoumikhine, qui s'était emballé selon son habitude. — Écoute, Rodia, et rlis-nous ton opinion, je le veux. Hier, ils m'avaient mis hors de moi, et je t'attendais toujours, je leur avais promis ta visite... Les socialistes ont commencé par exposer leur théorie. On sait en quoi elle consiste : le crime est une protestation contre un ordre social mal organisé — rien de plus. Quand ils ont dit cela, ils ont tout dit; ils n'admettent pas d'autre cause des actes criminels; pour eux, l'homme est poussé au crime par l'influence irrésistible du milieu et par elle seule. C'est leur phrase favorite.
— A propos de crime et de milieu, dit Porphyre Pétrovitch en s'adressant à Raskolnikoff, je me rappelle un travail de vous qui m'a vivement intéressé; je parle de votre article :Sur le crime... je ne me souviens plus bien du
titre. J'ai eu le plaisir de le lire, il y a deux mois, dans la Parole périodique.
— Mon article? dans la Parole périodique? demanda avec étonnement Raskolnikoff; en effet, il y a six mois, à l'époque où je suis sorti de l'Université, j'ai écrit un article a propos d'un livre, mais je l'ai porté à la Parole hebdomadaire, et ПОП à la Parole périodique.
— Et c'est dans celle-ci qu'il a vu le jour.
— Sur ces entrefaites, la Parole hebdomadaire a cessé de paraître, voilà comment mon article n'a pas été publié alors...
— C'est vrai, mais en cessant de paraître, la Parole hebdomadaire s'est fondue avec la Parole périodique, et c'est ainsi qu'il y a deux mois ce dernier journal a publié votre article. Vous ne le saviez pas?
Raskolnikoff l'ignorait.
— Eh bien, vous pouvez aller toucher le prix de votre copie! Quel caractère est le vôtre pourtant! Vous vivez si retiré que les choses mêmes qui vous intéressent directement n'arrivent pas à votre connaissance! C'est un fait.
— Bravo, Rodia! Moi non plus, je ne le savais pas! s'exclama Razoumikhine. — Aujourd'hui même, je vais aller demander le numéro au cabinet de lecture! Il y a deux mois que l'article a été inséré? A quelle date? N'importe, je chercherai ! En voilà une farce! Et il ne le disait pas !
— Mais comment avez- vous su que l'article était de moi? Je l'avais signé d'une initiale.
— Je l'ai appris par hasard, dernièrement. Le rédacteur en chef est de mes amis, c'est lui qui a trahi le secret de votre anonymat... Cet article m'avait beaucoup intéressé.
— J'examinais, je m'en souviens, l'état psychologique dn coupable durant l'accomplissement de son crime.
— Oui, et vous vous appliquiez à démontrer que le criminel, au moment où il accomplit son crime, est toujours
un malade. C'est un point de vue très-original, mais... ce b'cst pas cette partie de votre travail qui m'a le plus intéressé; j'ai remarqué surtout une pensée qui se trouvait a la fin de l'article' et que, par malheur, vous vous êtes contenté ■ l'indiquer d'une façon un peu trop sommaire... En un mot, s. vous vous le rappelez, vous donniez à entendre qu'il existe sur la terre des hommes qui peuvent, ou, pour mieux dire, qui ont le droit absolu de commettre toutes sortes d'actions coupables et criminelles; des hommes pour qui, en quelque sorte, la loi n'est point faite.
A cette perfide interprétation de sa pensée, Raskolnikoff sourit.
— Comment? Quoi? Le droit au crime? N'a-t-il pas plutôt voulu dire que le criminel est poussé au crime par « l'influence irrésistible du milieu » ? demanda Razoumikhine avec une sorte d'inquiétude.
— Non, non, il ne s'agit pas de cela, répondit Porphyre. Dans l'article en question les hommes sont divisés en « ordinaires * et « extraordinaires ». Les premiers doivent vivre dans l'obéissance et n'ont pas le droit de violer la loi, attendu qu'ils sont des hommes ordinaires ; les seconds ont le droit de commettre tous les crimes et de transgresser toutes les lois, par cette raison que ce sont des hommes extraordinaires. C'est bien cela que vous dites, si je ne me trompe?
— Mais comment? Il est impossible que ce soit cela ! balbutia Razoumikhine, stupéfait.
Raskolnikoff sourit de nouveau. Il avait compris tout de suite qu'on voulait lui arracher une déclaration de principes, et, se rappelant son article, il n'hésita pas à l'expliquer.
— Ce n'est pas tout à fait cela, commença-t-il d'un ton simple et modeste. J'avoue, du reste, que vous avez reproduit à peu près exactement ma pensée; si vous voulez, je dirai même, très-exactement... (il prononça ces derniers
mots avec un certain plaisir). Seulement, je n'ai pas dit, comme vous me le faites dire, que les gens extraordinaires, sont absolument tenus de commettre toujours toutes sortes d'actions criminelles. Je crois môme que la censure n'aurait pas laissé paraître un article conçu dans ce sens. Voici tout bonnement ce que j'ai avancé : l'homme extraordinaire a le droit, non pas officiellement, mais par lui-même, d'autoriser sa conscience à franchir certains obstacles, dans le cas1 seulement où l'exige la réalisation de son idée (laquelle peut être parfois utile à tout le genre humain). Vous prétendez que mon article n'est pas clair, je vais essayer de vous l'expliquer : peut-être ne me trompé-je pas en supposant que tel est votre désir.
Selon moi, si les inventions de Kepler et de Newton, par i suite de certaines circonstances, n'avaient pu se faire connaître que moyennant le sacrifice d'une, de dix, de cent et d'un nombre plus grand de vies qui eussent été des obstacles 1 à ces découvertes, Newton aurait eu le droit, bien plus, il ' aurait été obligé de supprimer ces dix, ces cent hommes, afin que ses découvertes fussent connues du monde entier. Cela, d'ailleurs, ne veut pas dire que Newton avait le droit d'assassiner à son gré n'importe qui ou de commettre chaque jour des vols au marché.
Dans la suite de mon article, j'insiste, je m'en souviens, sur cette idée que tous les législateurs et les guides de l'humanité, en commençant par les plus anciens, pour continuer par Lycurgue, Solon, Mahomet, Napoléon, etc., que tous, sans exception, ont été des criminels, car en donnant de nouvelles lois, ils ont par cela même violé les anciennes, observées fidèlement par la société et transmises par les ancêtres; certainement ils ne reculaient pas non plus devant l'effusion du sang, dès qu'elle pouvait leur être utile
Il est même à remarquer que presque tous ces bienfaiteurs et ces guides de l'espèce humaine ont été terriblement san-
guinaires. En conséquence, non- seulement tous les grands hommes, mais tous ceux qui s'élèvent tant soit peu audessus du niveau commun, qui sont capables de dire quelque chose de nouveau, doivent, en vertu de leur nature propre, être nécessairement des criminels, — plus ou moins, bien entendu. Autrement, il leur serait difficile de sortir de l'ornière; quant à y rester, ils ne peuvent certainement pas y consentir et, à mon avis, leur devoir même le leur défend.
En un mot, vous voyez que jusqu'ici il n'y a rien de particulièrement neuf dans mon article. Cela a été dit et imprimé mille fois. Quant à ma division des gens en ordinaires et extraordinaires, je reconnais qu'elle est un peu arbitraire, mais je laisse de côté la question de chiffres dont je fais bon marché. Je crois seulement qu'au fond ma pensée est juste. Elle revient à dire que la nature partage les hommes en deux catégories : l'une inférieure, celle des hommes ordinaires, sortes de matériaux ayant pour seule mission de reproduire des êtres semblables à eux ; l'autre supérieure, comprenant les hommes qui possèdent le don ou le talent de faire entendre dans leur milieu un mot nouveau. Les subdivisions, naturellement, sont innombrables, mais les deux catégories présentent des traits distinctifs assez tranchés. A la première appartiennent d'une façon générale les conservateurs, les hommes d'ordre, qui vivent dans l'obéissance et qui l'aiment. A mou avis, ils sont même tenus d'obéir, parce que c'est leur destination et que cela n'a rien d'humiliant pour eux. Le second groupe se compose exclusivement d'hommes qui violent la loi ou tendent, suivant leurs moyens, à la violer. Leurs crimes sont, naturellement, relatifs et d'une gravité variable. La plupart réclament la destruction de ce qui est au nom de ce qui doit être. Mais si, pour leur idée, il .«doivent verser le sang, passer par-dessus des cadavres, i]s peuvent en conscience faire l'un et l'autre, — dans
l'intérêt de leur idée, du reste, — notez cela. C'est en ce sens que mon article leur reconnaît le droit au crime. (Vous vous rappelez que notre point de départ a été une question juridique.) D'ailleurs, il n'y a pas lieu de s'inquiéter beaucoup : presque jamais la masse ne leur concède ce droit, elle les décapite et les pend (plus ou moins), et par là elle remplit très-justement sa mission conservatrice jusqu'au jour, il est vrai, où cette même masse érige des statues aux suppliciés et les vénère (plus ou moins). Le premier groupe est toujours le maître du présent, le second groupe est le maître de l'avenir. L'un conserve le monde et en multiplie les habitants, l'autre meut le monde et le conduit au but. Ceux-ci et ceuxlà ont absolument le même droit à l'existence, et — vive la guerre éternelle, — jusqu'à la Jérusalem Nouvelle, bien entendu!
— Ainsi vous croyez à la Jérusalem Nouvelle?
— J'y crois, répondit avec force Raskolnikoff, qui, pendant toute sa longue tirade, avait tenu les yeux baissés, regardant obstinément un point du tapis.
— Et... croyez-vous en Dieu? Pardonnez-moi cette curiosité.
— J'y crois, répéta le jeune homme en levant les yeux sur Porphyre.
— Et... et à la résurrection de Lazare?
— Oui. Pourquoi me demandez-vous tout cela?
— Vous y croyez littéralement?
— Littéralement.
— Excusez-moi de vous avoir fait ces questions, cela m'intéressait. Mais, permettez; — je reviens au sujet dont nous parlions tout à l'heure, — on ne les exécute pas toujours; il y en a au contraire qui...
— Qui triomphent de leur vivant? Oh! oui, cela arrive à quelques-uns, et alors...
— Ce sont eux qui livrent les autres au supplice?
— S'il le faut, et, à vrai dire, c'est le cas le plus fréquent. D'une façon générale, votre observation est pleine de justesse.
— Je vous remercie. Mais dites-moi : comment peut-on distinguer ces hommes extraordinaires des hommes ordinaires? Apportent-ils en naissant certains signes? Je suis d'avis qu'il faudrait ici un peu plus de précision, une délimitation plus apparente, en quelque sorte : excusez cette inquiétude naturelle chez un homme pratique et bien intentionné, mais ne pourraient-ils, par exemple, porter un vêtement particulier, un emblème quelconque?... Car, convenezen, s'il se produit une confusion, si un individu d'une catégorie se figure qu'il appartient à l'autre et se met, selon votre heureuse expression, à « supprimer tous les obstacles», alors...
— Oh 1 cela a lieu très-souvent ! cette seconde remarque est même plus fine encore que la première...
— Je vous remercie.
— Il n'y a pas de quoi : mais songez que l'erreur est possible seulement dans la première catégorie, c'est-à-dire chez ceux que j'ai appelés, peut-être fort mal à propos, les hommes « ordinaires ». Nonobstant leur tendance innée à l'obéissance, beaucoup d'entre eux, par suite d'un jeu de la nature, aiment à se prendre pour des hommes d'avant-garde, pour des » destructeurs », ils se croient appelés à faire entendre un » mot nouveau » , et cette illusion est très-sincère chez eux. En même temps, ils ne remarquent pas d'ordinaire les véritables novateurs, ils les méprisent même comme des gens arriérés et sans élévation d'esprit. Mais, selon moi, il ne peut pas y avoir là un sérieux danger, et vous n'avez pas à vous inquiéter, car ils ne vont jamais bien loin. Sans douie, on pourrait parfois les fouetter pour les punir de leur égarement et les remettre à leur place, mais c'est tout, encore n'est-il pas besoin ici de déranger l'exécuteur : euxmêmes se donnent la discipline parce que ce sont des gens
très-moraux, tantôt ils se rendent ce service les uns aux autres, tantôt ils se fouettent de leurs propres mains... On les voit s'infliger diverses pénitences publiques, ce qui ne laisse pas d'être édifiant; en un mot, vous n'avez pas à vous préoccuper d'eux.
— Allons, de ce côté, au moins, vous m'avez un peu rassuré; mais voici encore une chose qui me tracasse : ditesmoi, s'il vous plaît, y a-t-il beaucoup de ces gens « extraordinaires » qui ont le droit d'égorger les autres? Sans doute, je suis tout prêt à m'incliner devant eux ; mais s'ils sont fort nombreux, avouez que ce sera désagréable, hein ?
— Oh! que cela ne vous inquiète pas non plus, poursuivit sur le même ton Raskolnikoff. En général, il naît un nombre singulièment restreint d'hommes ayant une idée nouvelle, ou même capables de dire quoi que ce soit de nouveau. H est évident que la répartition des naissances dans les diverses catégories et subdivisions de l'espèce humaine doit être strictement déterminée par quelque loi de la nature. Cette loi, bien entendu, nous est cachée aujourd'hui, maisjecroi; qu'elle existe et qu'elle pourra même être connue plus tard. Une énorme masse de gens n'est sur la terre que pour mettre finalement au monde, à la suite de longs et mystérieux croisements de races, un homme qui, entre mille, possédera quelque indépendance. A mesure que le degré d'indépendance augmente, on ne rencontre plus qu'un homme sur dix mille, sur cent mille (ce sont là des chiffres approximatifs). On compte un génie sur plusieurs millions d'individus, et des milliers de millions d'hommes peut-être passent sur la terre avant que surgisse une de ces hautes intelligences qui renouvellent la face du monde. Bref, je ne suis pas allé regarder dans la cornue où tout cela s'opère. Mais il y a certainement et il doit y avoir une loi fixe; le hasard ne peut exister ici.
— Mais, voyons, vous plaisantez tous les deux? — s'écria
enfin Razoumikhine, — vous vous mystifiez réciproquement, n'est-ce pas? Ils sont là à s'amuser aux dépens l'un de l'autre! Est-ce que tu parles sérieusement, Rodia?
Sans lui répondre, Raskolnikoff leva vers lui son visage pale et comme souffrant. En considérant la physionomie calme et attristée de son ami, Razoumikhine trouva étrange le ton caustique, provocant et impoli qu'avait pris Porphyre.
— Eh bien, mon cher, si, en effet, c'est sérieux... Sans doute, tu as raison de dire que ce n'est pas neuf et que cela ressemble à tout ce que nous avons lu et entendu mille fois; mais ce qu'il y a de réellement original là dedans, ce qui n'appartient réellement qu'à toi, je suis désolé de le dire, c'est ce droit moral de verser le sang que tu accordes et que tu défends, pardonne-moi, avec tant de fanatisme... Voilà, par conséquent, la pensée principale de ton article. Cette autorisation morale de tuer est, à mon avis, quelque chose de plus épouvantable que ne le serait l'autorisation officielle, légale...
— C'est très-juste, — c'est quelque chose de plus épouvantable en effet, observa Porphyre.
— Non, l'expression a dépassé ta pensée, ce n'est pas cela que tu as voulu dire! Je lirai ton article... En causant, quelquefois on se laisse entraîner! Tu ne peux pas penser cela... Jclirai.
— M n'y a rien de tout cela dans mon article, j'ai à peine louché à la question, dit Raskolnikoff.
— Oui, oui, reprit Porphyre, maintenant je comprends à peu près votre façon d'envisager le crime, mais... excusez mon insistance : si un jeune homme s'imagine être un Lycurgue ou un Mahomet... futur, cela va sans dire, il commencera par supprimer tous les obstacles qui l'empêcheraient d'accomplir sa mission... « J'entreprends une longue campagne, se dira-t-il, et pour une campagne il faut de
l'argent... » Là-dessus, il se procurera des ressources... vous devinez de quelle manière?
Zamétoff, à ces mots, renifla brusquement dans son coin. Raskolnikoff ne leva même pas les yeux sur lui.
— Je suis obligé de reconnaître, répondit-il avec calme, que de tels cas doivent, en effet, se rencontrer. C'est un piège que l'amour-propre tend aux vaniteux et aux sots; les jeunes gens surtout s'y laissent prendre.
— Vous voyez, eh bien?
— Eh bien, quoi? reprit en riant Raskolnikoff, ce n'est pas ma faute. Cela se voit et se verra toujours. Tout a l'heure il me reprochait d'autoriser le meurtre, ajouta-t-il en montrant Razoumikhine. — Qu'importe? Est-ce que la société n'est pas suffisamment protégée par les transportations, les geôles, les juges d'instruction, les galères? Pourquoi donc s'inquiéter? Cherchez le voleur!...
— Et si nous le trouvons?
— Tant pis pour lui.
— Au moins vous êtes logique. Mais sa conscience, que lui dira-t-elle?
— Qu'est-ce que cela vous fait?
— C'est une question qui intéresse le sentiment humain.
— Celui qui a une conscience souffre en reconnaissant son erreur. C'est sa punition, — indépendamment des galères.
— Ainsi, demanda en fronçant le sourcil Razoumikhine, les hommes de génie, ceux à qui est donné le droit de tuer ne doivent ressentir aucune souffrance, même lorsqu'ils versent le sang?
— Que vient faire ici le mot « doivent i ? La souffrance ne leur est ni permise ni défendue. Libre à eux de souffrir, s'ils ont pitié de leur victime... La souffrance accompagne toujours une intelligence large et un cœur profonI. Les hommes vraiment grands doivent, me semble-t-il, éprouver une grande tristesse sur la terre, ajouta Raskolnikoff, pris
d'une soudaine mélancolie qui contrastait avec l'allure de la conversation précédente.
11 leva les yeux, regarda tous les assistants d'un air rêveur, sourit et prit sa casquette. Il était trop calme, comparativement à l'altitude qu'il avait tantôt en entrant, et il se rendait compte de cela. Tous se levèrent.
Porphyre Pétrovitch revint encore à la charge.
— Allons, vous m'injurierez ou non, vous vous fâcherez ou vous ne vous fâcherez pas, mais c'est plus fort que moi, il faut que je vous adresse encore une petite question...' Vraiment, je suis confus d'abuser ainsi... Pendant que j'y pense, et pour ne pas l'oublier, je vondrais vous faire part d'une petite idée qui m'est venue...
— Bien, dites votre petite idée, répondit Raskolnikoff debout, pâle et sérieux, en face du juge d'instruction.
— Voici... vraiment, je ne sais comment m'exprimer... c'est une idée fort bizarre... psychologique... En composant votre article, il est infiniment probable, hé! hé ! que vous vous considériez vous-même comme un de ces hommes « extraordinaires » dont vous parliez... Voyons, n'est-ce pas vrai?
— C'est fort possible, répondit dédaigneusement Raskolnikoff. Razoumikhine fit un mouvement.
— S'il en est ainsi, ne seriez- vous pas décidé vous-même, — soit pour triompher d'embarras matériels, soit pour faire progresser l'humanité, — ne seriez-vous pas décidé à franchir l'obstacle?... Par exemple, à tuer et à voler?...
En même temps, il clignait de l'œil gauche et riait silencieusement, tout à fait comme tantôt.
— Si j'étais décidé à cela, sans doute je ne vous le dirais pas, répliqua Raskolnikoff avec un accent de défi hautain.
— Ma question n'avait qu'un but de curiosilé littéraire; je vous l'ai faite à seule fin de mieux pénétrer le sens de votre article...
« Oh! que le piège est grossier! Quelle malice cousue de fil blanc! » pensa Raskolnikoff écœuré.
— Permettez-moi de vous faire observer, répondit-il sèchement, que je ne me crois ni un Mahomet, ni un Napoléon... ni aucun personnage de ce genre : par conséquent, je ne puis vous renseigner sur ce que je ferais si j'étais à leur place.
— Allons donc! qui est-ce qui chez nous, en Russie, ne se prend pas maintenant pour un Napoléon? fit avec une brusque familiarité le juge d'instruction. Cette fois, l'intonation même de sa voix trahissait une arrière-pensée.
— Ne serait-ce pas un futur Napoléon qui aurait escoffié notre Aléna Ivanovna la semaine dernière? lâcha tout à coup, de son coin, Zamétoff.
Sans prononcer un mot, Raskolnikoff fixa sur Porphyre un regard ferme et pénétrant. Les traits de Razoumikhine se refrognèrent. Depuis un certain temps déjà, il semblait se douter de quelque chose. Il promena autour de lui un regard irrité. Pendant une minute régna un sombre silence. Raskolnikoff se prépara à sortir.
— Vous partez déjà! dit gracieusement Porphyre en tendant la main au jeune homme avec une extrême amabilité. — Je suis enchanté d'avoir fait votre connaissance. Et quant à votre requête, soyez tranquille. Écrivez dans le sens que je vous ai indiqué. Ou plutôt, faites mieux : venez vousmême me trouver... un de ces jours... demain, par exemple. Je serai ià, sans faute, à onze heures. Nous arrangerons tout... Nous causerons un peu... Comme vous êtes un des derniers qui soient allés là, vous pourriez peut-être nous dire quelque chose, ajouta-t-il d'un air bonhomme.
— Vous voulez m'interroger dans les règles? demanda d'un ton roide Raskolnikoff.
— Pourquoi donc? 11 ne s'agit pas de cela pour le moment. Vous ne m'avez pas compris. Voyez-vous, je profite de
toutes les occasions, et... et j'ai déjà causé avec tous ceux qui avaient mis des objets en gage chez la victime... plusieurs m'ont fourni d'utiles renseignements... et comme vous êtes le dernier... A propos! s'écria-t-il avec une joie subite, c'est bien heureux que j'y pense, j'allais encore l'oublier!... (Ce disant, il se tournait vers Razoumikhine.) Tu me rebattais les oreilles l'autre jour au sujet de ce Nikolachka... Eh bien, je suis moi-même certain, je suis convaincu de son innocence, poursuivit-il en s'adrcssant de nouveau à Raskolnikoff. Mais que faire? Il a fallu aussi inquiéter Mitka... Or, voici ce que je voulais vous demander : en montant alors l'escalier... permettez, c'est entre sept et huit heures que vous êtes venu dans la maison?
— Oui, répondit Raskolnikoff, et aussitôt après il regretta cette réponse qu'il aurait pu ne pas faire.
— Eh bien ! en montant l'escalier entre sept et huit heures, n'avez-vous pas vu, au second étage, dans un logement dont la porte était ouverte, vous vous souvenez? n'avez-vous pas vu deux ouvriers, ou tout au moins l'un d'eux? Us mettaient l'appartement en couleur; est-ce que vous ne les avez pas remarqués? C'est très-important pour eux !...
— Des peintres? Non, je n'en ai pas vu... répondit lentement Raskolnikoff en ayant l'air de chercher dans ses souvenirs; durant une seconde, il tendit violemment tous les ressorts de son esprit pour découvrir au plus vite quel piège cachait la question faite par le juge d'instruction. — Non, je n'en ai pas vu, et je n'ai même pas remarqué de logement ouvert, continua-t-il, tout heureux d'avoir éventé la mèche; mais, au quatrième étage, je me rappelle que l'employé qui logeait en face d'Aléna lvanovna était en train de déménager; je m'en souviens fort bien... je me suis rencontré avec des soldats qui emportaient un divan, et j'ai dû me ranger contre le mur., mais des peintres, non, je ne me rappelle pas en avoir vu... je n'ai même aucun souvenir
d'un logement dont la porte fût ouverte. Non, je n'en ai pas vu...
- Mais qu'est-ce que tu dis donc? cria tout à coup Razoumikhine, qui jusqu'alors avait écouté en paraissant réfléchir : — c'est le jour même de l'assassinat que les peintres travaillaient dans cet appartement, et lui, c'est deux jours auparavant qu'il est venu dans la maison! Pourquoi donc lui demandes-tu cela?
- Tiens, c'est vrai, j'ai embrouillé les dates! s'écria Porphyre en se frappant le front. - Le diable m'emporte' celte affaire me fait perdre la tête! ajouta-t-il en manière d excuse, en s'adressant à Raskolnikoff ; il est si important pour nous de savoir si quelqu'un les a vus dans l'appartement entre sept et huit heures que, sans y réfléchir davantage, j'avais cru pouvoir obtenir de vous cet éclaircissement... j'avais tout à fait confondu les jours!
- H faudrait faire plus d'attention, grommela Razoumikhine.
Ces derniers mots furent dits dans l'antichambre; Porphyre reconduisit très-aimablement ses visiteurs jusqu'à la porte. Ceux-ci étaient sombres et moroses lorsqu'ils sortirent de la maison, et ils firent plusieurs pas sans échanger une parole. Raskolnikoff respirait comme un homme qui vient de traverser une épreuve pénible...
— ...Je ne le crois pas! Je ne puis pas le croire! répétait Razoumikhine, qui faisait tous ses efforts pour repousser les conclusions de Raskolnikoff. Ils étaient déjà près de la maison Bdkalêieff, où, depuis longtemps, les attendaient Pulchérie
Alexandrovna et Dounia. Dans la chaleur de la discussion, Razoumikhinc s'arrêtait à chaque instant au milieu de la rue; il était fort agité, car c'était la première fois que les deux jeunes gens s'entretenaient de cela autrement qu'à mots couverts.
— Ne le crois pas, si tu veux! répondit Raskolnikoff avec un sourire froid et indifférent : — toi, selon ton habitude, tu n'as rien remarqué, mais moi, j'ai pesé chaque mot.
— Tu es enclin à la défiance, voilà pourquoi tu découvres partout des arrière-pensées... Hum... en effet, je reconnais que le ton de Porphyre était assez étrange, et c'est surtout ce coquin de Zamétoff... Tu as raison, il y avait en lui un je ne sais quoi... mais comment cela se fait-il, comment?...
— Il aura changé d'avis depuis hier.
— Non, tu te trompes! S'ils avaient cette stupide idée, ils auraient, au contraire, pris soin de la dissimuler; ils auraient caché leur jeu pour t'inspirer une fallacieuse confiance, en attendant le moment de démasquer leurs batteries... Dans l'hypothèse où tu te places, leur façon d'agir aujourd'hui serait aussi maladroite qu'effrontée!
— S'ils avaient des faits, j'entends des faits sérieux, ou des présomptions quelque peu fondées, alors sans doute ils s'efforceraient de cacher leur jeu dans l'espoir d'obtenir de nouveaux avantages sur moi (d'ailleurs, ils auraient fait depuis longtemps une perquisition à mon domicile). Mais ils n'ont pas de preuves, pas une seule; tout se réduit pour eux à des conjectures gratuites, à des suppositions qui ne s'appuient sur rien de réel, c'est pourquoi ils ont recours à l'effronterie. Peut-être ne faut-il voir en cela que le dépit de Porphyre qui enrage de n'avoir point de preuves. Peutêtre aussi a-t-il ses intentions... Il paraît intelligent... Il se peut qu'il ait \oulu m'effrayer... II a sa psychologie à lui, mon ami... Du reste, toutes ces questions sont répugnantes à éclaircir. Laissons cela!
— C'est odieux, odieux! Je te comprends! Mais... puisque nous avons abordé franchement ce sujet (et je trouve que nous avons bien fait), je n'hésiterai plus à l'avouer eue depuis longtemps j'avais remarqué cette idée chez eux. Bien entendu, elle osait à peine se formuler, elle flottait dans leur esprit à l'état de doute vague, mais c'est déjà trop qu'iis aient pu l'accueillir même sous cette forme!
Et qu'est-ce qui a éveillé de si abominables soupçons? Si tu savais dans quelle fureur cela m'a mis! Quoi! voilà un pauvre étudiant aux prises avec la misère et l'hypocondrie, à la veille d'une maladie grave qui déjà peut-être existe chez lui; voilà un jeune homme défiant, rempli d'amourpropre, ayant conscience de sa valeur, depuis six mois renfermé dans sa chambre où il ne voit personne; il se présente vêtu de haillons, chaussé de bottes sans semelles, devant de misérables policiers dont il subit les insolences; on lui réclame à brùle-pourpoint le payement d'une lettre de change protestée; la salle est bourrée de monde, il y fait une chaleur de trente degrés Réaumur, l'odeur de la couleur à l'huile achève de rendre l'atmosphère insupportable; le malheureux entend parler de l'assassinat d'une personne chez qui il est allé la veille, et il a l'estomac vide! Mais, dans de telles conditions, comment ne s'évanouirait-on pas! Et c'est sur cette syncope que tout repose! Voilà le point de départ de l'accusation! Que le diable les emporte! Je comprends que cela soit vexant; mais à ta place, Rodia, je leur rirais au nez à tous, ou mieux : je leur enverrais mon mépris en pleine figure sous forme de jets de salive; c'est ainsi que j'en finirais avec eux. Courage! Crache là-dessus! C'est honteux!
« Il a pourtant débité sa tirade avec conviction! » pensi Raskolnikoff.
— Cracher là-dessus ? C'est bon à dire ; mais demain encore
un interrogatoire! — répondit-il tristement; — faudra-t-il В
que je m'abaisse jusqu'à leur donner des expicatîonsî Je m'en veux déjà d'avoir consenti à causer avec Zamétoff hier au traktir...
— Que le diable les emporte ! J'irai moi-même chez Porphyre! C'est mon parent, j'en profiterai pour lui tirer les vers du nez; il faudra qu'il me fasse sa confession complète! Et quant à Zamétoff...
« Enfin, le poisson a n:o -du ! » se dit Raskolnikoff.
— Attends ! cria Razoumikhine en saisissant tout à coup son ami par l'épaule, — attends! Tu divaguais tout à l'heure! Réflexion faite, je suis convaincu que tu divaguais! Où vois-tu une ruse? Tu dis que la question relative aux ouvriers cachait un piège? Raisonne un peu : si tu avais fait cela, aurais-tu été assez sot pour dire que tu avais vu les peintres travailler dans le logement du second? Au contraire : lors même que tu les aurais vus, tu l'aurais nié! Qui donc fait des aveux destinés à le compromettre?
— Si j'avais fait cette chose, je n'aurais pas manqué de dire que j'avais vu les ouvriers, reprit Raskolnikoff, qui semblait ne poursuivre cette conversation qu'avec un violent dégoût.
— Mais pourquoi donc dire des choses nuisibles à sa cause?
— Parce qu'il n'y a que les moujiks et les gens les plus bornés qui nient tout de parti pris. Un prévenu tant soit peu intelligent avoue autant que possible tous les faits matériels dont il essayerait vainement de détruire la réalité; seulement jl les explique d'une autre manière, il en modifie la signification, il les présente sous un jour nouveau. Selon toute probabilité, Porphyre comptait que je répondrais ainsi; il croyait que, pour donner plus de vraisemblance à mes déclarations, j'avouerais avoir vu les ouvriers, sauf à expliquer ensuite le fait dans un sens favorable à ma cause.
— Mais il t'aurait répondu tout de suite que l'avant-
veille du crime les ouvriers n'avaient pas pu se trouver là, et que, par conséquent tu avais été dans la maison le jour même de l'assassinat, entre sept et huit heures. Tu aurais été collé!
— Il comptait que je n'aurais pas le temps de réfléchir et que, pressé de répondre de la façon la plus vraisemblable, j'oublierais cette circonstance : l'impossibilité de la présence des ouvriers dans la maison l'avant-veille du crime.
— Mais comment oublier cela?
— Rien de plus facile! Ces points de détail sont recueil des malins; c'est en répondant là-dessus qu'ils se coupent dans les interrogatoires. Plus un homme est fin, moins il soupçonne le danger des questions insignifiantes. Porphyre le sait bien : il est loin d'être aussi bête que tu le crois...
— S'il en est ainsi, c'est un coquin !...
Raskolnikoff ne put s'empêcher de rire. Mais au même instant il s'étonna d'avoir donné la dernière explication avec un véritable plaisir, lui qui, jusqu'alors, n'avait soutenu la conversation qu'à contre-cœur et parce que le but à atteindre lui en faisait une nécessité.
s Est-ce que je prendrais goût à ces questions? » pensa-t-il.
Mais, presque en même temps, il fut saisi d'une inquiétude soudaine qui devint bientôt intolérable. Les deux jeunes gens se trouvaient déjà à la porte de la maison Bakaléieff.
— Entre seul, dit brusquement Raskolnikoff, je vais revenir tout de suite.
— Où vas-tu? Nous voici arrivés !
— J'ai une course à faire... je serai ici dans une demiheure... Tu le leur diras...
— Eh bien, je t'accompagne !
— Ah çà! as-tu juré, toi aussi, de me persécuter jusqu'à la mort?
Cette exclamation fut proférée avec un tel accent de fureur et d'un air si désespéré que Razoumikhine n'osa insister. Il resta quelque temps sur le perron, suivant d'un regard
sombre Raskolnikoff qui marchait à grands pas dans la direction de son pére'oulok. Enfin, apr?s avoir grincé des dents, serré ses poings et s'être promis de pressurer Porphyre comme un citron aujourd'hui même, il monta chez les dames pour rassurer Pulchérie Alexandrovna déjà inquiète de cette longue absence.
Quand Raskolnikoff arriva devant sa maison, ses tempes étaient humides de sueur et il respirait péniblement. 11 monta l'escalier quatre à quatre, entra dans sa chambre qui était restée ouverte, et immédiatement s'y enferma au crochet. Ensuite, éperdu de frayeur, il courut à sa cachette, fourra sa main sous la tapisserie et explora le trou en tous sens. N'y trouvant rien, après avoir tâté dans tous les coins et recoins, il se releva et poussa un soupir de soulagement. Tantôt, au moment où il approchait de la maison Bakaléieff, l'idée lui était venue tout à coup qu'un des objets volés avait pu se glisser dans une fente du mur : si un jour on allait retrouver là une chaîne de montre, un bouton de manchette, ou même un des papiers qui enveloppaient les bijoux et qui portaient des annotations écrites de la main de la vieille, quelle terrible pièce de conviction ce serait contre lui!
11 restait comme plongé dans une vague rêverie, et un sourire étrange, presque hébété, errait sur ses lèvres. A la fin, il prit sa casquette et sortit sans bruit de la chambre. Ses idées s'embrouillaient. Pensif, il descendit l'escalier et arriva sous la porte cochère.
— Tenez, le voilà ! cria une voix forte.
Le jeune homme leva la tête.
Le dvornik, debout sur le seuil de sa loge, montrait Raskolnikoff à un homme de petite taille et de tournure bourgeoise. Cet individu portait une sorte de khalat et un gilet; de loin, on l'eût pris pour une paysanne. Sa tête, coiffée d'une casquette graisseuse, s'inclinait sur sa poitrine, et il paraissait tout voûté. A en juger par son visage ridé с t
flétri il devait avoir dépassé la cinquantaine. Ses petits
yeux avaient quelque chose de dur et de mécontent.
Qu'est-ce qu'il y a? demanda Raskoinikoff en s'appro-
chant du dvornik.
Le bourgeois le regarda de côté, l'examina longuement, puis, sans proférer une parole, tourna le dos et s'éloigna de la maison.
— Mais qu'est-ce que c'est? cria Raskoinikoff.
— Eh bien, c'est un homme qui est venu s'informer si un étudiant ne demeurait pas ici ; il vous a nommé et a demandé chez qui vous logiez. Pendant ce temps-là, vous êtes descendu, je vous ai montré et il est parti : voilà!
Le dvornik était aussi un peu étonné, pas trop, du reste. Après avoir réfléchi un moment, il rentra dans sa loge.
Raskoinikoff s'élança sur les traces du bourgeois. A peine sorti de la maison, il l'aperçut longeant l'autre côté de la rue; l'inconnu marchait d'un pas lent et régulier, il tenait les yeux fixés à terre et semblait songeur. Le jeune homme l'eut bientôt rattrapé, mais pendant quelque temps il se borna à lui emboîter le pas; à la fin, il se plaça à ses côtés et regarda obliquement son visage. Le bourgeois le remarqua aussitôt, lui lança un coup d'oeil rapide, puis baissa de nouveau les yeux. Pendant une minute, tous deux cheminèrent ainsi côte à côte, sans se rien dire.
— Vous m'avez demandé... chez le dvornik? commença Raskoinikoff sans élever la voix.
Le bourgeois ne fit aucune réponse et ne regarda même pas celui qui lui parlait. 11 y eut un nouveau silence.
— Vous êtes venu... me demander... et vous vous taisez. j Qu'est-ce que cela veut dire? reprit Raskoinikoff d'une voix entrecoupée : on eût dit que les mots avaient peine à sortir de sa bouche.
Cette fois le bourgeois leva les yeux et regarda le jeune homme d'un air sinistre.
— Assassin! dit-il brusquement d'une voix basse, mais nette et distincte...
Raskolnikoff marchait à côté de lui. Il sentit tout à coup ses jambes faiblir et un froid lui courir dans le dos; durant une seconde, son cœur eut comme une défaillance, puis se mit à battre avec une violence extraordinaire. Les deux hommes firent ainsi une centaine de pas à côté l'un de l'autre sans proférer un seul mot.
Le bourgeois ne regardait pas son compagnon de route.
— Mais qu'est-ce que vous... quoi?... qui est un assassin? balbutia Raskolnikoff d'une voix presque inintelligible.
— C'est toiqui es un assassin, prononça l'autre en accentuant cette réplique avec plus de netteté et d'énergie que jamais; en même temps il semblait avoir sur les lèvres le sourire de la haine triomphante, et il regardait fixement le visage pâle de Raskolnikoff, dont les yeux étaient devenus vitreux.
Tous deux approchaient alors d'un carrefour. Le bourgeois prit une rue à gauche et continua sa route sans regarder derrière lui. Raskolnikoff le laissa s'éloigner, mais le suivit longtemps des yeux. Après avoir fait cinquante pas, l'inconnu se retourna pour observer le jeune homme toujours cloué à la même place. La distance ne permettait pas de bien voir, toutefois Raskolnikoff crut remarquer que cet individu le regardait encore avec son sourire de haine froide et triomphante.
Transi d'effroi, les jambes tremblantes, il regagna tant bien que mal sa demeure et monta dans sa chambre. Quand il eut déposé sa casquette sur la table, il resta debout, immobile, pendant dix minutes. Puis, à bout de forces, il se coucha sur son divan et s'y étendit languissamment avec un faible soupir. Au bout d'une demi-heure, des pas pressés se firent entendre, en même temps Raskolnikoff perçut la voix de Razoumikhine; il ferma les yeux et fit semblant de dormir. Razoumikhine ouvrit la porte et, pendant quelques minutes, resta sur le seuil, paraissant ne savoir à quoi se résoudre.
Ensuite il entra tout doucement dans la chambre et s'approcha avec précaution du divan.
— Ne l'éveille pas, laisse-le dormir tout son soûl, il 1 mangera plus tard, dit a voix basse Nastasia.
— Tu as raison, répondit Razoumikhine.
Ils sortirent sur la pointe des pieds et poussèrent la porte. Une demi-heure s'écoula encore, puis Raskolnikoff ouvrit les yeux, se replaça sur le dos par un brusque mouvement et mit ses mains derrière sa tête...
« Qui est-il? Quel est cet homme sorti de dessous terre? Où était-il et qu'a-t-il vu? 11 a tout vu, c'est indubitable. Où se trouvait-il donc alors et de quel endroit a-t-il vu cette scène? Comment se fait-il qu'il n'ait pas donné plus tôt j signe de vie? Et comment a-t-il pu voir? Est-ce que c'est J possible?... Hum!... continua Raskolnikoff, pris d'un frisson glacial, — et l'écrin que Nicolas a trouvé derrière la porte : est-ce qu'on pouvait aussi s'attendre à cela ? »
Il sentait qu'il s'affaiblissait, que ses forces physiques l'abandonnaient, et il en éprouva un violent dégoût de lui-même : « Je devais savoir cela, pensa-t-il avec un sourire amer; comment ai-je osé, me connaissant, prévoyant ce qui m'arriverait, comment ai-je osé prendre une hache et verser le sang? J'étais tenu de savoir cela d'avance... et d'ailleurs je le savais!... » murmura-t-il désespéré.
Par moments il s'arrêtait devant une pensée : « Non, ces gens-là ne sont pas ainsi bâtis : le vrai maître, à qui tout est permis, canonne Toulon, massacre à Paris, oublie une armée en Egypte, perd un demi-million d'hommes dans la campagne de Moscou, et se tire d'affaire a Vilna parun calembourg; après sa mort, on lui dresse des statues, — c'est donc que tout lui est permis. Non, ces gens-là ne sont pas faits de chair, mais de bronze ! » Une idée qui lui vint brusquement à l'esprit le fit presque
rire : * *
t Napoléon, les Pyramides, Waterloo, — et une vieille femme, veuve d'un registrateur de collège, une ignoble usurière qui a un coffre en maroquin rouge sous son lit, — comment Porphyre Pélrovitch digérerait-il un pareil rapprochement?... L'esthétique s'y oppose : « Est-ce que Napoléon se « serait glissé sous le lit d'une vieille femme?» dirait-il. Eh! quelle niaiserie! »
De temps à autre il sentait qu'il délirait presque; il était dans un état d'exaltation fiévreuse.
« La vieille ne signifie rien, se disait-il par accès : — mettons que la vieille soit une erreur, il ne s'agit pas d'elle ! La vieille n'a été qu'un accident... je voulais sauter le pas au plus tôt... Ce n'est pas une créature humaine que j'ai tuée, c'est un principe ! J'ai bien tué le principe, mais je n'ai pas su passer par-dessus, je suis resté en deçà... Je n'ai su que tuer ! Et encore n'y ai-je pas trop bien réussi, à ce qu'il parait.. . Un principe ? Pourquoi tantôt cet imbécile de Razoumikhine attaquait-il les socialistes? Ce sont de laborieux hommes d'affaires; a ils s'occupent du bonheur commun Г.;. Non, je n'ai qu'une vie, je ne veux pas attendre » le bonheur « universel ». Je veux vivre moi-même, autrement mieux vaut ne pas exister. Je ne veux pas passer à côté d'une mère affamée en serrant mon rouble dans ma poche, sous prétexte qu'un jour tout le monde sera heureux, « J'apporte, dit-on, « ma pierre à l'édifice du bonheur universel, et cela suffit pour « mettre mon cœur en paix. » Ha ! ha ! Pourquoi donc m'avezvous oublié? Puisque je n'ai qu'un temps à vivre, je veux ma part de bonheur tout de suite... Eh ! je suis une vermine esthétique, rien de plus, ajouta-t-il soudain en riant comme un aliéné, et il s'attacha à cette idée, il prit un acre plaisir à la fouiller en tous sens, à la retourner sous toutes ses faces. — Oui, en effet, je suis une vermine, par cela seul d'abord que je médite maintenant sur la question de savoir si j'en suis une; ensuite parce que pendant tout un mois j'ai
ennuyé la divine Providence, la prenant sans cesse à témoin que je me décidais à cette entreprise, non pour me procurer des satisfactions matérielles, mais en vue d'un but grandiose, — ha ! ha! En troisième lieu, parce que, dans l'exécution, j'ai voulu procéder avec autant de justice que possible : entre toutes les vermines j'ai choisi la plus nuisible, et, en la tuant, je comptais prendre chez elle juste ce qu'il me fallait pour assurer mes débuts dans la vie, ni plus ni moins (le reste serait allé au monastère à qui elle avait légué sa fortune, — ha! ha!)... Je suis définitivement une vermine, ajouta-t-il en grinçant des dents, — parce que je suis peutêtre encore plus vil et plus ignoble moi-même que la vermine tuée, et parce que je pressentais qu'après l'avoir tuée, je me dirais cela! Y a-t-il rien de comparable à une pareille terreur? Oh! platitude! oh! platitude!... Oh! comme je comprends le Prophète à cheval, le cimeterre au poing ! Allah le veut, obéis, « tremblante » créature! Il a raison, il a raison, le Prophète, quand il range une belle troupe en travers de la rue et qu'il frappe indistinctement sur le juste et le coupable, sans même daigner s'expliquer! Obéis, tremblante créature, et garde-toi de vouloir, parce que ce n'est pas ton affaire!... Oh ! jamais, jamais je ne pardonnerai à la \ ieille ! > Ses cheveux étaient trempés de sueur, ses lèvres desséchées s'agitaient, son regard immobile ne quittait pas le plafond, a Ma mère, ma sœur, combien je les aimais ! D'où vient que maintenant je les déteste ? Oui, je les déteste, je les hais physiquement, je ne puis les supporter auprès de moi... Tantôt je me suis approché de ma mère et je l'ai embrassée, je m'en souviens... L'embrasser et se dire que si elle savait... Oh ! combien je hais à présent la vieille ! Je crois que, si elle revenait à la vie, je la tuerais encore une fois ! Pauvre Elisabeth, pourquoi le hasard l'a-t-il amenée là? C'est étrange poartantje pense à peine à elle, comme si je ne l'avais pas tuée... Elisabeth! Sonia! Pauvres, douces créatures aux yeux
doux... Chères!... Pourquoi ne pleurent-elles pas? Pourquoi ne gémissent-elles pas?... Victimes résignées, elles acceptent tout en silence... Sonia, Sonia! douce Sonia!... »
11 perdit conscience de lui-même et, à sa grande surprise, s'aperçut qu'il était dans la rue. La soirée était déjà avancée. Les ténèbres s'épaississaient, la pleine lune brillait d'un éclat de plus en plus vif, mais l'atmosphère était étouffante. On rencontrait quantité de gens dans les rues; les ouvriers et les hommes occupés regagnaient leurs logis, les autres se promenaient ; il y avait dans l'air comme une odeur de chaux, de poussière, d'eau croupissante. Raskolnikoff marchait chagrin et préoccupé : il se rappelait fort bien qu'il était sorti de chez lui avec un but, qu'il avait à faire quelque chose d'urgent, mais quoi? il l'avait oublié. Brusquement il s'arrêta et remarqua que sur l'autre trottoir un homme lui faisait un signe de la main. Il traversa la rue pour le rejoindre, mais soudain cet homme fit volte-face et, comme si de rien, n'était, continua sa marche la tête baissée, sans se retourner, sans paraître appeler Raskolnikoff. * Me serai s-je trompé? * pensa ce dernier; toutefois il se mit à le suivre. Avant d'avoir fait dix pas, il le reconnut tout à coup et fut saisi de frayeur : c'était le bourgeois de tantôt, toujours aussi voûté, toujours vêtu de la même robe de chambre. Raskolnikoff, dont le cœur battait avec force, marchait à quelque distance; ils entrèrent dans un péréoulok. — L'homme ne se retournait toujours pns. » Sait-il que je suis derrière lui? » se demandait Raskolnikoff. Le bourgeois franchit le seuil d'une grande maison. Raskolnikoff s'avança vivement vers la porte et se mit à regarder, pensant que peut-être ce mystérieux personnage se retournerait et l'appellerait Effectivement, quand le bourgeois fut dans la cour, il se retourna brusquement et parut encore appeler du geste le jeune homme. Celui-ci se hâta d'entrer dans la maison, mais, arrivé dans la cour, il n'y trouva plus le bour-
gcois. Présumant que cet homme avait dû prendre le premier escalier, Raskolnikoff s'y engagea après lui. En effet, deux étages plus haut, on entendait résonner sur les marches des pas lents et réguliers. Chose étrange, il lui semblait reconnaître cet escalier! Voilà la fenêtre du premier étage à travers la vitre filtrait, mystérieuse et triste, la lumière delà lune; voici le second étage. Bah! C'est l'appartement où travaillaient les peintres... Comment donc n'avait-il pas reconnu tout de suite la maison ? Les pas de l'homme qui le précédait cessèrent de se faire entendre : s II s'est, par conséquent, arrêté ou caché quelque part. Voici le troisième étage : monterai-je plus haut? Et quel silence ! ce silence est même effrayant... » Néanmoins il poursuivit l'ascension de l'escalier. Le bruit de ses propres pas lui faisait peur. « Mon Dieu, qu'il fait sombre! Le bourgeois s'est assurément caché ici dans un coin. Ah! » Le logement qui donnait sur le carré était grand ouvert; Raskolnikoff réfléchit un instant, puis entra. L'antichambre était complètement vide et fort obscure. Le jeune homme passa dans le salon en marchant sur la pointe des pieds. La lumière de la lune donnait en plein sur cette pièce et l'éclairait tout entière ; l'ameublement n'avait pas changé; Raskolnikoff retrouva à leurs anciennes places les chaises, la glace, le divan jaune et les dessins encadrés. Par la fenêtre on apercevait la lune dont l'énorme face ronde était d'un rouge cuivré. Il attendit longtemps au milieu d'un profond silence. Tout à coup il entendit un bruit sec comme celui que fait un copeau qu'on brise, puis tout redevint silencieux. Une mouche éveillée vint en volant se heurter contre la vitre, et se mit à bourdonner plaintivement. Au même instant, dans le coin, entre la petite armoire et la fenêtre, il crut remarquer qu'un manteau de femme était pendu au mur. — « Pourquoi ce manteau est-il là? pensa-t-il : — il n'y était pas auparavant... » Il s'approcha tout doucement et soupçonna que derrière ce vêtement
quelqu'un devait être caché. Écartant avec précaution le manteau, il vit qu'il y avait là une chaise : sur cette chaise, dans le coin, était assis la vieille; elle était comme pliée en deux, et tenait la tête tellement baissée, qu'il ne put pas apercevoir son visage, mais c'était bien Aléna Ivanovna. .. Elle a peur! » se dit Raskolnikoff; il dégagea tout doucement sa hache du nœud coulant et, à deux reprises, en frappa la vieille sur le sinciput. Mais, chose étrange, elle ne chancela même pas sous les coups, on eût dit qu'elle était en bois. Stupéfait, le jeune homme se pencha vers elle pour l'examiner, mais elle baissa encore plus la tête. Il se courba alors jusqu'au plancher, la regarda de bas en haut et, en apercevant son visage, fut épouvanté : la vieille riait, oui, elle riait d'un rire silencieux, faisant tous ses efforts pour qu'on ne l'entendît pas. Tout à coup il sembla à Raskolnikoff que la porte de la chambre à coucher était ouverte, et que là aussi on riait, on chuchotait. La rage s'empara de lui : de toute sa force il commença à frapper sur la tête de la vieille, mais, à chaque coup de hache, les rires et les chuchotements de la chambre à coucher se percevaient plus distinctement; quant à la vieille, elle se tordait. Il voulut s'enfuir, mais toute l'antichambre était déjà pleine de gens, la porte donnant sur le carré était ouverte ; sur le palier, sur l'escalier, depuis le haut jusqu'en bas, se trouvaient quantité d'individus; tous regardaient, mais tous s'étaient cachés et attendaient en silence... Son cœur se serra, ses pieds semblaient cloués au plancher... il voulut crier et s'éveilla.
11 respira avec effort, mais il crut n'avoir point cessé de rêver, lorsqu'il aperçut, debout sur le seuil de sa porte grande ouverte, un homme qu'il ne connaissait nullement et qui le considérait avec attention.
Raskolnikoff n'avait pas encore eu le temps d'ouvrir tout à fait les yeux qu'il les referma soudain. Couché sur le dos,
il ne bougea pas. « Est-ce la continuation de mon rêve? » pensa-t-il, et il souleva presque imperceptiblement ses paupières pour jeter un timide regard sur i'inconnu. Celui-ci, toujours à la même place, ne cessait pas de l'observer. Tout à coup, il franchit le seuii, ferma tout doucement la porte derrière lui, s'approcha de la table et, après avoir attendu une minute, s'assit sans bruit sur une chaise près du divan. Durant tout ce temps, il n'avait pas quitté des yeux Raskolnikoff. Ensuite, il déposa son chapeau par terre, à côté de lui, appuya ses deux mains sur la pomme de sa canne et laissa tomber son menton sur ses mains comme quelqu'un qui se prépare à attendre longtemps. Autant que Raskolnikoit avait pu en juger par un regard furtif, cet homme n'était plus jeune-, il avait l'air robuste et portait une barbe épaisse, d'un blond presque blanc...
Dix minutes s'écoulèrent ainsi. On voyait encore clair, mais il se faisait tard. Dans la chambre régnait le plus profond silence. De l'escalier même ne venait aucun bruit. On n'entendait que le bourdonnement d'une grosse mouche qui, en volant, s'était heurtée contre la fenêtre. A la fin, cela devenait insupportable. Raskolnikoff n'y put tenir et s'assit tout à coup sur son divan
— Allons, parlez ; qu'est-ce que vous voulez ?
— Je savais bien que votre sommeil n'était qu'une frime, répondit l'inconnu avec un sourire tranquille. — Permettezmoi de me présenter : Arcade Ivanovitch Svidrigaïloff...