TROISIÈME PARTIE
Raskolnikoff se leva à demi et s'assit sur le divan.
Il invita par un léger signe Razoumikhine à suspendre le cours de son éloquence consolatrice, puis, prenant par la main sa mère et sa sœur, il les contempla alternativement durant deux minutes, sans proférer un mot. Son regard, empreint d'une sensibilité douloureuse, avait en même temps quelque chose de fixe et d'insensé. Pulchérie Alexandrovna s'en effraya et se mit à pleurer.
Avdotia Romanovna était pâle; sa main tremblait dans celle de son frère.
— Retournez chez vous... avec lui, dit-il d'une voix entrecoupée, en montrant Razoumikhine, — à demain; demain tout.... Depuis quand êtes-vous arrivées?
— Nous sommes arrivées ce soir, Rodia, répondit Pulchérie Alexandrovna. Le train était fort en retard; mais, Rodia, pour rien au monde je ne consentirais à me séparer de toi maintenant! Je passerai la nuit ici, auprès de...
— Ne me tourmentez pas! répliqua-t-il avec un geste d'irritation.
— Je resterai avec lui! dit vivement Razoumi;hine ; je ne le quitterai pas une minute, et que mes invités aillent au diable! Qu'ils se fâchent si bon leur semble! D'ailleurs, mon oncle est là pour faire fonction d'amphitryon.
— Comment, comment vous remercier! commença Pulchérie Alexandrovna en pressant de nouveau les mains de Razoumikhine; mais son fils lui coupa la \ a: oie.
— Je ne puis pas, je ne puis pas... répétait-il d'un ton agacé, — ne me tourmentez pas! Assez, allez-vous-en... Je ne puis pas!...
— Retirons-nous, maman, fit à voix basse Dounia inquiète, — sortons de la chambre au moins pour un instant, il est évident que notre présence le tue.
— Et il ne me sera pas donné de passer un moment avec lui après une séparation de trois ans ! gémit Pulchérie Alexandrovna.
— Attendez un peu! leur dit Raskolnikoff, — vous m'interrompez toujours, et je perds le fil de mes id es... Avezvous vu Loujine?
— Non, Rodia, mais il est déjà instruit de notre arrivée. Nous avons appris, Rodia, que Pierre Pétrovitch avait eu la bonté de venir te voir aujourd'hui, ajouta avec une certaine timidité Pulchérie Alexandrovna.
— Oui... il a eu cette bonté... Dounb, j'ai dit tantôt à Loujine que j'allais le jeter en bas de l'escalier, et je l'ai envoyé au diable...
— Rodia, que dis-tu? Vraiment, tu... ce n'est pas possible! commença la mère saisie d'effroi, mais un regard jeté sur Dounia la décida à n'en pas dire davantage.
Avdotia Romanovna, les yeux fixés sur son frère, attendait qu'il s'expliquât plus longuement. Déjà informées de la querelle par Nastasia qui la leur avait racontée à sa façon et comme elle avait pu la comprendre, les deux dames étaient en proie à une cruelle perplexité.
— Dounia, poursuivit avec effort Raskolnikoff, — je ne veux pas de ce mariage : par conséquent, donne congé dès demain a Loujine, et qu'il ne soit plus question de lui.
— Mon Dieu! s'écria Pulchérie Alexandrovna.
— Mon frère, pense un peu à ce que tu dis! observa avec véhémence Avdotia Romanovna, mais elle se contint aussitôt. Tu n'es peut-être pas, en ce moment, dans ton état normal : tu es fatigué, acheva-t-elle doucement.
— J'ai le délire? Non... Tu épouses Loujine à cause de moi. Mais je n'accepte pas ce sacrifice. Donc, demain, écrislui une lettre.. . pour te dégager vis-à-vis de lui... Tu me la feras lire dans la matinée, et ce sera fini!
— Je ne puis faire cela! s'écria la jeune fille blessée. De quel droit...
— Dounetchka, toi aussi tu t'emportes! Cesse, demain,.. Est-ce que tu ne vois pas.., balbutia la mère avec effroi, en s'ëlançant vers sa fille. Ah! allons-nous-en, cela vaudra mieux!
— Il bat la campagne! se mit à crier Razoumikhine d'une voix qui trahissait l'ivresse : autrement, est-ce qu'il se serait permis... Demain il sera raisonnable... Mais aujourd'hui, en effet, il l'a mis à la porte; le monsieur s'est fâché... H pérorait ici, il étalait ses théories, tout de même il est parti la queue basse...
— Ainsi, c'est vrai? s'écria Pulchérie Alexandrovna.
— A demain, frère, dit d'un ton de compassion Dounia, — partons, maman... Adieu, Rodia!
Il fit un dernier effort pour lui adresser encore quelques paroles.
— Tu entends, ma sœur, je n'ai pas le délire; ce mariage serait une infamie. Que je sois infâme, toi, du moins, tu ne dois pas l'être... c'est assez d'un... Mais, quelque misérable que je sois, je te renierais pour ma sœur, si tu contractais une pareille union. Ou moi, ou Loujine! Allez -vous-en...
— Mais tu as perdu l'esprit! Tu es un despote! vociféra Razoumikhine.
Raskolnikoff ne répondit pas; peut-être n'était-il plus en état de répondre. A bout de forces, il s'étendit sur le divan et se tourna du côté du mur. Avdotia Romanovna regarda curieusement Razoumikhine, ses yeux noirs étincclèrent; l'étudiant tressaillit même sous ce regard. Puichérie Alexandrovna paraissait consternée.
— Jamais je ne pourrai me résoudre à m'en aller! murmura-t-elle, avec une sorte de désespoir, à l'oreille de Razoumikhine, je resterai ici quelque part... Reconduisez Dounia.
— Et vous gâterez toute l'affaire ! répondit sur le même ton bas le jeune homme hors de lui .- — sortons du moins de la chambre. Nastasia, éclaire-nous! Je vous jure, continua-t-il à demi-voix, lorsqu'ils furent dans l'escalier, que tantôt il a été sur le point de nous battre, le docteur et moi! Comprenez-vous cela? le docteur lui-même! D'ailleurs, il est impossible que vous laissiez Avdotia Romanovna loger seule dans ce garni! Songez un peu dans quelle maison vous êtes descendues! Ce coquin de Pierre Pétrovitch n'aurait-il pas pu vous trouver un logement plus convenable?... Du reste, vous savez, j'ai un peu bu, et voilà pourquoi.... mes expressions sont un peu vives; ne faites pas attention...
— Eh bien! reprit Puichérie Alexandrovna, —je vais aller trouver la logeuse de Rodia, et je la prierai de nous donner à Dounia et à moi un coin pour cette nuit. Je ne puis l'abandonner en cet état, je ne le puis pas!
Cette conversation avait lieu sur le palier, devant la porte même de la logeuse. Nastasia se tenait sur la dernière marche, avec la lumière. Razoumikhine était extraordinairement animé. Une demi-heure auparavant, quand il avait reconduit Raskolnikoff chez lui, il bavardait outre mesure, comme lui-même le reconnaissait; mais il avait la tête for.
libre, nonobstant l'énorme consommation de vin qu'il avait faite dans la soirée. Maintenant il était plongé dans une sorte d'extase, et l'influence capiteuse de la boisson agissait doublement sur lui. Il avait pris les deux dames chacune par une main, les haranguait dans un langage d'une désinvolture étonnante, et, sans doute pour les mieux convaincre, appuyait presque chaque mot d'une formidable pression sur les phalanges de ses interlocutrices. En même temps, avec le plus grand sans gêne, il dévorait des yeux Avdotia Romanovna.
Parfois, vaincues par la douleur, les pauvres femmes essayaient de dégager leurs doigts emprisonnés dans cette grosse main osseuse, mais il n'en avait cure et continuait de plus belle à leur serrer les mains sans songer qu'il leur faisait mal. Si elles lui avaient demandé, comme un service à leur rendre, de se jeter la tète la première en bas de l'escalier, il n'eût pas balancé une seconde à satisfaire leur désir. Pulchérie Alexandrovna sentait bien que Razoumikhine était fort excentrique et surtout qu'il avait une poigne terrible; mais, toute à la pensée de son Rodia, elle fermait les yeux sur les façons bizarres du jeune homme qui était maintenant une providence pour elle.
Quant à Avdotia Romanovna, bien qu'elle partageât les préoccupations de sa mère et qu'elle ne fût pas naturellement craintive, cependant c'était avec surprise et même avec une sorte d'inquiétude qu'elle voyait se fixer sur eile les regards enflammés de l'ami de son frère. N'était la confiance sans bornes que les récits de Nastasia lui avaient inspirée à l'égard de cet homme singulier, elle n'aurait pas résisté à la tentation de s'enfuir en entraînant sa mère avec elle. D'ailleurs, elle comprenait aussi qu'en ce moment elles ne pouvaient se passer de lui. La jeune fille fut, du reste, grandement rassurée au Lout de dix minutes : dans quelque disposition d'esprit que se trouvât Razoumikhine, un despro-
près de son caractère était de se révéler tout entier à première vue, de sorte qu'on savait bien vile à qui l'on avait affaire. — Vous ne pouvez pas demander cela à la logeuse, c'est le comble de l'absurdité! répliqua-t-il vivement à Pulchérie Alexandrovna; vous avez beau être la mère de Rodia, si vous restez, vous allez l'exaspérer, et alors Dieu sait ce qui arrivera. Écoutez, voici ce que je propose : Nastasia va le veiller pour le moment, et moi, je vous ramènerai toutes deux chez vous, car ici, à Pétefsbourg, il est imprudent à deux femmes seules de s'aventurer la nuit dans les rues. Après vous avoir reconduites, je reviendrai en deux temps ici, et, dans un quart d'heure, je vous donne ma parole d'honneur la plus sacrée que je viendrai vous faire mon rapport, vous dire comment il va, s'il dort, etc. Ensuite, écoutez! Ensuite, je courrai jusqu'à mon logement; — il y a du monde chez moi, mes invités sont tous ivres, — je prendrai Zosimoff, — c'est le médecin qui soigne Rodia, il est chez moi en ce moment, mais il n'est pas ivre, lui, il ne boit jamais. Je l'amènerai auprès du malade et de la chez vous. Dans l'espace d'une heure, vous recevrez donc deux ! fois des nouvelles de votre fils : par moi d'abord, et puis par le docteur lui-même, ce qui est autrement sérieux ! S'il va mal, je vous jure que je vous ramènerai ici; s'il va bien, vous vous coucherez. Moi, je passerai toute la nuit ici, dans le vestibule, il ne le saura pas, et je ferai coucher Zosimoff chez la logeuse pour l'avoir sous la main en cas de besoin. En ce moment, je crois, la présence du docteur peut être plus utile ù Rodia que la vôtre. Ainsi, retournez chez vous! Quant à loger chez la propriétaire, c'est impossible; moi, je le puis, mais pas vous : elle ne consentirait pas à vous donner asile, parce que... parce qu'elle est sotte. Si vous voulez le savoir, elle m'aime; elle serait jalouse d'Avdotia Romanovna, et de vous aussi... mais à coup sûr d'Avdotia Romanovna. C'est un caractère tout à fait étrange, tout à
fait! Du reste, je suis moi-même un imbécile... Allons, venez! Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Avez-vous confiance en moi, oui ou non?
— Partons, maman, dit Avdotia Romanovna, — ce qu'il promet, il le fera certainement. C'est à ses soins que mon frère doit la vie, et si le docteur consent, en effet, à passer la nuit ici, que pouvons-nous désirer de mieux?
— Voila, vous... vous me comprenez, parce que vous êtes un ange! s'écria Razoumikhine avec exaltation. — Partons! Nastasia, monte tout de suite en haut et reste là auprès de lui avec de la lumière; je reviens dans un quart d'heure...
Bien qu'elle ne fut pas encore pleinement convaincue, Pulchérie Alexandrovna ne fit plus d'objection. Razoumikhine prit les deux dames chacune par un bras, et, moitié de gré, moitié de force, leur fit descendre l'escalier. La mère n'était pas sans inquiétude : « Assurément il sait se remuer, et il est bien disposé pour nous; mais peut-on compter sur ses promesses dans l'état où il se trouve?... »
Le jeune homme devina cette pensée.
— Ah! je comprends, vous me croyez sous l'influence de la boisson! dit-il, tandis qu'il arpentait le trottoir a grands pas sans remarquer que les deux dames pouvaient à peine le suivre. — Cela ne signifie rien! c'est-à-dire... j'ai bu comme une brute, mais il ne s'agit pas de cela; ce n'est pas le vin qui m'enivre. Dès que je vous ai aperçues, j'ai reçu comme un coup sur la tête... Ne faites pas attention : je dis des sottises; je suis indigne de vous... je suis au plus haut degré indigne de vous!... Dès que je vous aurai remises à domicile, j'irai au canal, ici près, je me verserai deux seaux d'eau sur la tête, et il n'y paraîtra plus... Si vous saviez seulement comme je vous aime toutes deux!... Ne riez pas et ne vous mettez pas en colère!... Fâchez-vous contre tout le monde, mais pas contre moi! Je suis son ami et, par conséquent, le vôtre. Je le veux... Je pressentais cela... l'an dei-
nier, il y a eu un moment... Mais non, je ne pressentais rien du tout, attendu que vous êtes, pour ainsi dire, tombées du ciel. Mais je ne dormirai pas de toute la nuit... Ce Zosimoff craignait tantôt qu'il ne devînt fou... Voila, pourquoi il ne faut pas l'irriter!...
— Que dites-vous? s'écria la mère.
— Est-il possible que le docteur lui-même ait dit cela? demanda Avdotia Romanovna effrayée.
— 11 Га dit, mais il se trompe; il se trompe complètement. Il avait aussi donné un médicament à Rodia, une poudre, je l'ai vue; mais, sur ces entrefaites, vous êtes arrivées... Eh!... vous auriez mieux fait de n'arriver que demain! Nous avons eu raison de nous retirer. Dans une heure, Zosimoff lui-même viendra vous donner des nouvelles de sa santé. Il n'est pas ivre, lui, et moi j'aurai cessé de l'être. Mais pourquoi me suis-je ainsi échauffé? Parce qu'ils m'ont fait discuter, les maudits! Je m'étais juré de ne plus prendre part aces discussions!... Ils disent de telles balivernes! Un peu plus, j'allais me colleter avec eux! J'ai laissé mon oncle chez moi pour présider la réunion... Eh bien, le croiriez-vous? ils sont partisans de l'impersonnalité complète; pour eux, le suprême progrès, c'est de ressembler le moins possible à soi-même. Il nous a plu, à nous autres Russes, de vivre des idées d'autrui, et nous en sommes saturés! Est-ce vrai? Est-ce vrai, ce que je dis? cria Razoumikhine, en serrant les mains des deux dames.
— Oh! mon Dieu, je ne sais pas, dit la pauvre Pulchérie Alexandrovna.
— Oui, oui... quoique je ne sois pas d'accord avec vous sur tous les points, ajouta d'un ton sérieux Avdotia Romanovna.
A peine venait-elle de prononcer ces mots qu'il lui échappa un cri de douleur provoqué par un énergique shake hand de Razoumikhine.
— Oui? Vous dites : Oui? Eh bien, après cela, vous... vous êtes... vociféra le jeune homme transporté de joie, — vous êtes une source de bonté, de pureté, de raison et... de perfection! Donnez-moi votre main, donnez... vous aussi donnezmoi la vôtre, je veux vous baiser les mains ici, tout de suite, à genoux!
Et il s'agenouilla au milieu du trottoir, qui, par bonheur, était désert en ce moment.
— Assez, je vous prie, que faites-vous? s'écria Pulchérie Alexandrovna, alarmée au dernier point.
— Levez-vous, levez-vous! dit Dounia, qui riait, mais ne laissait pas d'être inquiète, elle aussi.
— Jamais de la vie, pas avant que vous m'ayez donné vos mains ! Là, maintenant c'est assez, me voilà relevé, marchons! Je suis un malheureux imbécile, indigne de vous, et, en ce moment, pris de boisson, je rougis... Je suis indigne de vous aimer, mais s'incliner, se prosterner devant vous est le devoir de quiconque n'est pas une brute complète! Aussi me suis-je prosterné... Voici votre demeure, et déjà, rien que pour cela, Rodion a bien fait tantôt de mettre à la porte votre Pierre Pétrovitch ! Comment a-t-il osé vous loger dans ce garni? C'est scandaleux! Savez-vous quelle espèce de gens habite là? Et vous êtes sa fiancée! Oui? Eh bien! je vous déclare qu'après cela votre futur époux est un drôle!
— Écoutez, monsieur Razoumikhine, vous oubliez... commença Pulchérie Alexandrovna.
— Oui, oui, vous avez raison, je me suis oublié, j'en ai honte, s'excusa l'étudiant, — mais... mais... vous ne pouvez pas m'en vouloir de mes paroles. J'ai parlé ainsi parce que je suis franc et non parce que... Hum! ce serait ignoble; en un mot, ce n'est pas parce que je vous... Hum ! je n'ose achever!... Mais, tantôt, lors de sa visite, nous avons tous compris que cet homme n'était pas de notre monde. Allons,
assez, tout est pardonné. N'est-ce pas, vous m'avez pardonné? Eh bien, marchons! Je connais ce corridor, j'y suis déjà venu; tenez, ici, au numéro trois, il s'est passé un scandale... Où logez-vous ici? Quel numéro? Huit? Alors vous ferez bien de vous enfermer pour la nuit, ne laissez entrer personne. Dans un quart d'heure je vous apporterai des nouvelles, et, une demi-heure plus tard, vous me verrez revenir avez Zosimoff. Adieu, je me sauve!
— Mon Dieu, Dounetchka, que va-t-il advenir? dit anxieusement Pulchérie Alexandrovna à sa fille.
— Tranquillisez-vous, maman, répondit Dounia en se débarrassant de son chapeau et de sa mantille, Dieu luimême nous a envoyé ce monsieur : quoiqu'il vienne de prendre part à une orgie, on peut compter sur lui, je vous l'assure. Et tout ce qu'il a déjà fait pour mon frère...
— Ah! Dounetchka, Dieu sait s'il reviendra! Et comment ai-je pu me résoudre à quitter Rodia!... Combien peu je m'attendais à le trouver ainsi! Quel accueil il nous a fait! On dirait que notre arrivée le contrarie...
Des larmes brillaient dans ses yeux.
— Non, ce n'est pas cela, maman. Vous ne l'avez pas bien vu, vous pleuriez toujours. Il a été très-éprouvé par une grave maladie, voilà la cause de tout.
— Ah! cette maladie! Qu'arrivera-t-il de tout cela? Et comme il t'a parlé, Dounia! reprit la mère; elle cherchait timidement à lire dans les yeux de sa fille. Mais déjà elle était à demi consolée parce que Dounia prenait la défensj de son frère, et, par conséquent, lui avait pardonné. — Je sais bien que demain il sera d'un autre avis, ajouta-t-elle, voulant pousser son enquête jusqu'au bout.
— Et moi, je sais bien que demain il dira encore la même chose... à ce sujet, répliqua Avdotia Romanovna.
La question était si délicate à traiter que Pulchérie Alexandrovna n'osa pas poursuivre l'entretien. Dounia
alla embrasser sa mère. Ccile-ci, sans rien dire, la serra avec force dans ses bras. Ensuite elle s'assit et attendit, dans des transes cruelles, l'année de Razoumikhine. Elle suivait d'un œil timide sa fille qui, pensive et les bras croisés, se promenait de long en large dans la chambre. C'était chez Avdotia Romanovna uns habitude d'aller ainsi d'un coin à l'autre, quand quelque chose la préoccupait, et, en pareil cas, sa mère se gardait bien de la troubler dans ses réflexions. Razoumikhine, pris de boisson et s'amourachant à brùlepourpoint d'Avdotia Romanovna, prêtait assurément au ridicule. Toutefois, en contemplant la jeune fille, maintenant surtout que, rêveuse et attristée, elle se promenait, les bras croisés, dans la chambre, beaucoup, peut-être, auraient excusé l'étudiant, sans même qu'il fût besoin d'invoquer à son profit la circonstance atténuante de l'ivresse. L'extérieur d'Avdotia Romanovna méritait d'attirer l'attention : grande, forte, remarquablement bien faite, elle trahissait dans chacun de ses gestes une confiance en elle-même qui, d'ailleurs, n'ôtait rien ni à la grâce ni à la délicatesse de ses mouvements. Son visage ressemblait à celui de son frère, mais on pouvait dire d'elle que c'était une beauté. Ses cheveux châtains étaient un peu plus clairs que ceux de Rodion. La fierté se lisait dans le regard brillant de ses yeux presque noirs qui témoignaient aussi, par moments, d'une bonté extraordinaire. Elle était pâle, mais sa pâleur n'avait rien de maladif; son visage rayonnait de fraîcheur et de santé. Elle avait la bouche assez petite; sa lèvre inférieure, d'un rouge vif, se projetait un peu en avant, de même que le menton; cette irrégularité, la seule qu'on remarquât dans ce beau visage, lui donnait une expression particulière de fermeté et presque de hauteur. Sa physionomie était, d'ordinaire, plutôt grave et pensive qu'enjouée; en revanche, quel charme n'avait pas cette figure habituellement sérieuse quand un rire gai et juvénile venait l'animer ! Razoumikhine n'avait
jamais rien vu de pareil; il était ardent, sincère, honnête, quelque peu naïf, avec cela fort comme un ancien preux et très-échauffé par le vin : dans ces conditions, le coup de foudre s'explique parfaitement. De plus, le hasard voulut qu'il aperçût pour la première fois Dounia dans un moment où la tendresse, la joie de revoir Rodia avait en quelque sorte transfiguré les traits de la jeune fille. Ensuite il la vit superbe d'indignation devant les ordres insolents de son frère, — et il ne put y tenir.
Du reste, il avait dit vrai quand, dans ses propos d'homme ivre, il avait tantôt laissé entendre que l'excentrique logeuse de Raskolnikoff, Prascovie Pavlovna, serait jalouse non seulement d'Avdotia Romanovna, mais peut-être de Pulchérie Alexandrovna elle-même. Bien que cette dernière eût quarante-trois ans, elle conservait encore des traces d'ancienne beauté; en outre, elle paraissait beaucoup plus jeune que son âge, particularité souvent observée chez les femmes qui ont gardé jusqu'aux approches de la vieillesse la lucidité de l'esprit, la fraîcheur des impressions, la pure et honnête chaleur du cœur. Ses cheveux commençaient déjà à blanchir et a devenir rares; de petites rides se montraient depuis longtemps autour de ses yeux ; les soucis et les chagrins avaient creusé sesjoues; malgré tout, son visage était beau. C'était le portrait de Dounetchka, avec vingt ans de plus et sans la saillie de la lèvre inférieure qui caractérisait la physionomie de la jeune fille. Pulchérie Alexandrovna avait l'âme tendre, mais elle ne poussait pas la sensibilité jusqu'à la sensiblerie; naturellement timide et disposée à céder, elle .savait pourtant s'arrêter dans la voie des concessions, dès que son honnêteté, ses principes et ses plus chères convictions lui en faisaient un devoir.
Juste vingt minutes après le départ de Razoumikhine, à ux coups légers furent frappés à la porte : le jeune homme était de retour.
— Je n'entrerai pas, je n'ai pas le temps! se hâta-t-il de dire quand on lui eut ouvert. — 11 dort comme un bienheureux, son sommeil est le plus tranquille du monde, et Dieu veuille qu'il dorme ainsi dix heures ! Nastasia est auprès de lui; elle a ordre de rester là jusqu'à ce que je revienne. Maintenant, je vais chercher Zosimoff; il viendra vous faire son rapport, et ensuite vous vous coucherez, car je vois que vous tombez de fatigue.
A peine avait-il prononcé ces mots, qu'il prenait sa course à travers le corridor.
— Quel jeune homme déluré et... dévoué! s'écria Pulchérie Alexandrovna toute joyeuse.
— 11 paraît avoir une excellente nature! répondit avec une certaine chaleur Avdotia Romanovna, et elle recommença à se promener de long en large dans la chambre.
Environ une heure plus tard, des pas retentirent dans le corridor, et l'on frappa de nouveau à la porte. Cette fois les deux femmes attendaient avec une entière confiance l'exécution de la promesse faite par Razoumikhine : il revint, en effet, accompagné de Zosimoff. Ce dernier n'avait pas hésité à quitter immédiatement le banquet pour aller visiter Raskolnikoff; mais ce ne fut pas sans peine qu'il se décida à se rendre chez les dames, car il n'ajoutait guère foi aux paroles de son ami, qui lui paraissait avoir laissé une partie de sa raison au fond des verres. Du reste, l'amour-propre du docteur ne tarda pas à être rassuré et même flatté: Zosimoff comprit qu'il était effectivement attendu comme un oracle.
Pendant les dix minutes que dura sa visite, il réussit à tranquilliser pleinement Pulchérie Alexandrovna. Il témoigna le plus grand intérêt pour le malade, tout en s'exprimant avec un sérieux et une réserve extrêmes, comme il sied •à un médecin de vingt-sept ans appelé dans une circonstance grave. 11 ne se permit pas la plus petite digression hors de son sujet et ne manifesta pas le moindre désir d'entrer en
relations suivies avec ses interlocutrices. Ayant remarqué dès son entrée la beauté d'Avdotii Romanovna, il s'efforçait de ne faire aucune attention à la jeune fille et s'adressait toujours exclusivement à Pulchérie Alexandrovna.
Tout cela lui procurait un indicible contentement intérieur. En ce qui concernait Raskolnikoff, il déclara l'avoir trouvé dans un état très-satisfaisant. Selon lui, la maladie de son client était du en partie aux mauvaises conditions matérielles dans lesquelles celui-ci avait vécu depuis plusieurs mois, mais elle avait aussi d'autres causes d'un caractère moral : « c'était, pour ainsi dire, le produit complexe d'influences multiples, soit physiques, soit psychologiques, telles que : préoccupations, soucis, craintes, inquiétudes, rêveries, etc. » S'étant aperçu, sans en avoir l'air, qu'Avdolia Romanovna l'écoutait avec une attention marquée, Zosimoff s'étendit complaisamment sur ce thème.
Comme Pulchérie Alexandrovna lui demandait d'une voix timide et inquiète s'il n'avait pas remarqué quelques symp tomes de folie chez son fils, il répondit avec un calme et franc sourire qu'on avait fort exagéré la portée de ses paroles, que sans doute on pouvait constater chez le malade une idée fixe, quelque chose comme une monomanie, — d'autant plus que lui, Zosimoff, étudiait maintenant d'une façon spéciale cette branche si intéressante de la médecine. — « Mais, ajouta-t-il, il faut considérer que jusqu'à ce jour le malade a eu presque continuellement le délire, et assurément l'arrivée de sa famille sera une distraction pour lui, contribuera à lui rendre des forces et exercera une action salutaire... si toutefois on peut lui éviter de nouvelles secousses » , acheva-t-il d'un ton significatif. Puisil se leva, et. après avoir salué d'une façon à la fois cérémonieuse et cordiale, il sortit au milieu des actions de grâces, des bénédictions, des effusions de reconnaissance. Avdotia Romanovna lui tendit même sa petite main qu'il n'avait nullement
cherché à serrer. Bref, le docteur se retira enchanté de sa visite et encore plus de lui-même.
— Demain nous causerons, maintenant couchez-vous tout de suite, il est temps que vous preniez du repos ! ordonna Razoumikhine qui sortit avec Zosimoff. Demain, à la première heure, je viendrai vous donner des nouvelles.
— Quelle ravissante jeune fille, tout de même, que cette Avdoîia Romanovna ! observa avec l'accent le plus sincère Zosimoff, quand tous deux furent dans la rue.
— Ravissante? Tu as dit ravissante! hurla Razoumikhine, et, s'élançant sur le docteur, il le prit à la gorge. — Si tu oses jamais... Comprends-tu? comprends-tu? cria-t-il, tandis qu'il le tenait par le collet et le poussait contre le mur. — jU as entendu?
— Mais laisse-moi donc, diable d'ivrogne! fit Zosimoff en essayant de se dégager; puis, quand Razoumikhine l'eut lâché, il le regarda fixement et partit soudain d'un éclat de rire. L'étudiant restait debout devant lui, les bras ballants, sa figure s'était rembrunie.
— Naturellement, je suis un âne, dit-il d'un air sombre, — mais... toi aussi, tu en es un.
— Non, mon ami, je n'en suis pas un Je ne rêve pas à des bêtises.
Ils continuèrent W.ir rouir; r-=ms se rien dire, et ce fut seulement quand ils ar;i vèrênt près de la demeure de Raskolnikoff qtio Razoumikhine, três-rréoceuoé, rompit le silence.
— Écoute, dit-il à Zo?imoff; tu es un excellent garçon, mais tu possèdes une jolie collection de vices : tu es, notamment, un voluptueux, un ignoble sybarite. Tu aimes tes aises, tu engraisses, tu ne sais rien te refuser. — Or je dis que cela est ignoble parce que cela mène droit à des saletés. Efféminé comme tu l'es, je ne comprends même pas comment tu peux être néanmoins un bon médecin et même un médecin dévoué. И cuuche sur la plume (un docteur!) et il
se relève la nuit pour aller voir un malade ! Dans trois ans, on aura beau sonner à ta porte, tu ne quitteras plus ton lit... Mais il ne s'agit pas de cela, voici ce que je voulais te dire : je vais coucher dans la cuisine, et toi, tu passeras la nuit dans l'appartement de la logeuse (j'ai réussi non sans peine à obtenir son consentement !) : ce sera une occasion pour toi de faire plus intimement connaissance avec elle ! Ce n'est pas ce que tu penses ! Ici, mon ami, il n'y a pas ombre de cela...
— Mais je ne pense rien du tout.
— C'est, mon ami, une créature pudique, silencieuse, timide, d'une chasteté à toute épreuve, et avec cela si sensible, si tendre! Débarrasse-moi d'elle, je t'en supplie par tous les diables! Elle est très-avenante!... Mais à présent, j'en ai assez. Je demande un remplaçant!
Zosimoff se mit à rire de plus belle.
— On voit bien que tu ne t'es pas ménagé : tu ne sais plus ce que tu dis! Mais pourquoi lui ferais-je la cour ?
— Je t'assure que tu n'auras pas de peine à gagner ses bonnes grâces; tu n'as qu'à bavarder n'importe sur quoi; il suffit que tu t'asseyes près d'elle et que tu lui parles. De plus, tu es médecin, commence par la guérir de quelque chose. Je te jure que tu n'auras pas à t'en repentir. Elle a un clavecin; moi, tu sais, je chante un peu; je lui ai chanté une petite chanson russe : « Je pleurs à chaudes larmes! »... Elle aime les mélodies sentimentales! eh bien! cela a été le point de départ; mais toi, tu es un maître sur le piano, un virtuose de la force de Rubinstein... Je t'assure que tu ne le regretteras pas!
— Mais à quoi cela me mènera-t-il ?
— Il paraît que je ne sais pas me faire comprendre ! Voistu, vous vous convenez à merveille T'un à l'autre ! Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que j'ai pensé à toi... Puiscme tu finiras par là, qu'importe pour toi que ce soit plus tôt ou
plus tard? Ici, mon ami, tu auras le lit de plume et mieux encore! Tu trouveras le port, le refuge, la fin des agitations, de bons blines1, de savoureux pâtés de poisson, le samovar du soir, la bassinoire pour la nuit; tu seras comme un mort, et cependant tu vivras : double avantage ! Mais trêve de bavardage, il est temps de se coucher! Écoute : il m'arrive parfois de m'éveiller la nuit; en ce cas, j'irai voir comment va Rodion; si tu m'entends monter, ne t'inquiète pas. Si le cœur t'en dit, tu peux aussi l'aller voir une petite fois; dans le cas où tu remarquerais chez lui quelque chose d'insolite, il faudrait aussitôt m'éveiller. Du reste, je crois bien que ce ns sera pas nécessaire.
Le lendemain, à sept heures passées, Razoumibhine se réveilla en proie à des soucis qui, jusqu'alors, n'avaient jamais troubié son existence. 11 se rappela tous les incidents de la soirée et comprit qu'il avait subi une impression bien différente de toutes celles qu'il avait pu éprouver précédemment. Il sentait en même temps que le rêve qui avait traversé sa tête était irréalisable au plus haut point. Cette chimère lui parut même tellement absurde qu'il eut honte d'y songer. Aussi se hâta-t-il de passer aux autres questions, plus pratiques celles-ci, que lui avait en quelque sorte léguées la maudite journée de la veille.
Ce qui le désolait le plus, c'était de s'être montré hier sous les dehors d'un « goujat ». Non-seulement on l'avait vu ivre, mais de plus, abusant de l'avantage que sa position de bienfaiteur lui donnait sur une jeune fille obligée d'avoir recours
' Sorte da palette.
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à lui, il avait vilipendé par un sentiment de sotte et subite jalousie le prétendu de cette jeune fille, sans savoir quelles relations existaient entre elle et lui, ni même ce qu'était au juste ce monsieur. Quel droit avait-il de juger si témérairement Pierre Pélrovitch? Et qui lui demandait son avis? D'ailleurs, est-ce qu'une créature telle qu'Avdotia Romanovna pouvait épouser par intérêt un homme indigne d'elle? Donc Pierre Pétrovitch devait avoir du mérite. 11 y avait bien la question du logement, mais comment pouvait-il savoir ce qu'était cette maison? Du reste, ces dames ne se trouvaient la que provisoirement, on leur préparait une autre demeure... Oh! que tout cela était misérable! Et pouvait-il se justifier en alléguant son ivresse? Cette sotte excuse ne faisait que l'avilir davantage! La vérité est dans le vin, et voilà que, sous l'influence du vin, il avait révélé toute la vérité, c'est-à-dire la bassesse d'un cœur grossièrement jaloux! Est-ce qu'un tel rêve lui était le moins du monde permis, à lui, Razoumikhine? Qu'étaitil, comparé à cette jeune fille, lui l'ivrogne hâbleur et brutal d'hier? Quoi de plus odieux et de plus ridicule à la fois que l'idée d'un rapprochement entre deux êtres si dissemblables?
Le jeune homme, déjà tout honteux d'une pensée si folle, se rappela soudain avoir dit la veille sur l'escalier que la logeuse l'aimait et qu'elle serait jalouse d'Avdotia Romanovna... Ce souvenir arriva juste n point pour mettre le comble à sa confusion. C'en était trop : il déchargea un grand coup de poing sur le poêle de la cuisine, se fit mal à la main et cassa une brique,
« Sans doute, murmura-t-il au bout d'une minute, avec un sentiment de profonde humiliation, — sans doute, à présent c'en est fait, il n'y a pas moyen d'effacer toutes ces turpitudes... Inutile donc de penser à cela; je me présenterai sans rien dire, je m'acquitterai silencieusement de ma tâche et... je ne ferai pas d'excuses, je ne dirai rien... Maintenant il est trop tard, le mal est fait! »
Toutefois il apporta un soin particulier à sa mise. Il
n'avait qu'un seul costume, et, lors même qu'il en eût possédé plusieurs, peut-être eût-il néanmoins conservé celui de la veille a pour n'avoir pas l'air de faire toilette expiés... » Cependant une malpropreté cynique aurait été du plus mauvais goût; il n'avait pas le droit de blesser les sentiments d'autrui, alors surtout que, dans l'espèce, il s'agissait de gens qui avaient besoin de lui et l'avaient eux-mêmes prié de venir les voir. En conséquence, il brossa soigneusement ses habits. Quant au linge, Razoumikhine n'en pouvait souffrir que du propre sur sa personne.
Ayant trouvé du savon chez Nastasia, il procéda consciencieusement à ses ablutions, se lava les cheveux, le cou et particulièrement les mains. Quand le moment fut venu de décider s'il se ferait la barbe (Prascovie Pavlovna possédait d'excellents rasoirs, héritage de son défunt mari, M. Zarnitzine), il résolut la question négativement et même avec une sorte de brusquerie irritée : « Non, se dit-il, je resterai comme je suis là! Elles se figureraient peut-être que je me suis rasé pour... Jamais de la vie! »
Ces monologues furent interrompus par l'arrivée de Zosimoff. Après avoir passé la nuit dans l'appartement de Prascovie Pavlovna, le docteur était rentré pour un instant chez lui, et maintenant il revenait visiter le malade. Razoumikhine lui apprit que Raskolnikoff dormait comme une marmotte. Zosimoff défendit qu'on l'éveillât et promit de revenir entre dix et onze heures.
— Pourvu toutefois qu'il soit chez lui, ajouta-t-il. — Avec un client si sujet aux fugues, on ne peut compter sur rien! Sais-tu s'il doit aller chez elles, ou si elles viendront ici?
— Je présume qu'elles viendront, répondit Razoumikhine, comprenant pourquoi cette question lui était adressée : — ils auront, sans doute, à s'entretenir de leurs affaires de famille. Je m'en irai. Toi, en ta qualité de médecin, tu as, naturellement, plus de droits que moi.
— Je ne suis pas un confesseur; d'ailleurs j'ai autre chose à faire que d'écouter leurs secrets,- je m'en irai aussi.
— Une chose m'inquiète, reprit Razoumikhine en fronçant le sourcil: — hier, j'étais ivre, et, tandis que je reconduisais Rodion ici, je n'ai pas su retenir ma langue : entre autres sottises, je lui ai dit que tu craignais chez lui une prédisposition à la folie...
— Tu as dit la même chose hier aux clames.
— Je sais que j'ai fait une bêtise! Bats-moi, si tu veux! Mais, entre nous, sincèrement, quelle est ton opinion sur son compte?
— Que veux-tu que je te dise? Toi-même, tu me l'as représenté comme un monomane quand tu m'as amené auprès de lui... Et hier, nous lui avons encore pius troublé l'esprit; je dis nous, mais c'est toi qui as fait cela avec te?* récits a propos du peintre en bâtiments; voilà une belle conversation à tenir devant un homme dont le dérangement intellectuel vient peut-être de cette affaire! Si j'avais connu alors dans tous ses détails la scène qui s'est passée au bureau de police, si j'avais su qu'il s'était vu là en butte aux soupçons d'une canaille, je t'aurais arrêté hier au premier mot. Ces monomanes font un océan d'une goutte d'eau, les billevesées de leur imagination leur apparaissent comme des réalités... La moitié de la chose m'est expliquée maintenant par ce que Zamétoff nous a raconté à ta soirée. A propos, ce Zamétoff est un charmant garçon, seulement, hum... il a pu tort hier de dire tout cela. C'est un terrible bavard!
— Mais à qui donc a-t-il fait ce récit? A toi et à moi.
— Et à Porphyre.
— Eh bien! qu'importe qu'il ait raconté cela à Porphyre?
— Pendant que j'y pense : tu as quelque influence sur la mère et la soeur? Elles feront bien d'être circonspectes avec Jui aujourd'hui...
—Je le leur dirai! répondit d'un air contrarié Razoumikhine.
— Au revoir; remercie de ma part Prascovie Pavlovna pour son hospitalité. Elle s'est enfermée dans sa chambre, je lui ai crié : Bonjour! à travers la porte, et elle n'a pas répondu. Cependant elle est levée depuis sept heures; j'ai vu dans le corridor qu'on lui portait son samovar de la cuisine... Elle n'a pas daigné m'admettre en sa présence...
A neuf heures précises, Razoumikhine arrivait a la maison Bakaléieff. Les deux dames l'attendaient depuis longtemps avec une impatience fiévreuse. Elles s'étaient levées avant sept heures. Il entra sombre comme la nuit, salua sans grâce et aussitôt après s'en voulut amèrement de s'être présenté de la sorte. Il avait compté sans son hôte : Pulchérie Alexandrovna courut immédiatement à sa rencontre, lui prit les deux mains, et pour un peu les aurait baisées. Le jeune homme regarda timidement Avdolia Romanovna, mais au lieu des airs moqueurs, du dédain involontaire et mal dissimulé qu'il s'attendait à rencontrer sur ce fier visage, il y vit une telle expression de reconnaissance et d'affectueuse sympathie que sa confusion ne connut plus de bornes. Il aurait été moins gêné à coup sur, si on l'avait accueilli avec des reproches. Par bonheur, il avait un sujet de conversation tout indiqué, et il l'aborda au plus vite.
En apprenant que son fils n'était pas encore éveillé, mais que son état ne laissait rien à désirer, Pulchérie Alexandrovna déclara que c'était pour le mieux, parce qu'elle avait grand besoin de conférer au préalable avec Razoumikhine. La mère et la fille demandèrent ensuite au visiteur s'il avait déjà pris son thé, et, sur sa réponse négative, l'invitèrent à le prendre avec elles, car elles avaient attendu son arrivée pour se mettre à table.
Avdotia Romanovna agita la sonnette; à cet appel se montra un domestique déguenillé; on lui ordonna d'apporter le thé qui fut enfin servi, mais d'une façon si peu convenable et si malpropre que les deux dames se sentirent toutes
honteuses. Razoumikhine pesta énergiquement contre une pareille « boite », puis, pensant à Loujine, il se tut, perdit contenance et fut fort heureux d'échapper à sa situation embarrassante, grâce aux questions que Pulchérie Alexandrovna fit pleuvoir sur lui dru comme grêle.
Interrogé à chaque instant, il parla pendant trois quarts d'heure et raconta tout ce qu'il savait concernant les principaux faits qui avaient rempli la vie de Rodion Romanovitch depuis une année. Il termina par le récit circonstancié de la maladie de son ami. Comme de juste, d'ailleurs, il passa sous silence ce qu'il fallait taire; par exemple, la scène du commissariat et ses conséquences. Les deux femmes l'écoutaient avidement, et lorsqu'il crut leur avoir donné tous les détails susceptibles de les intéresser, leur curiosité ne se tint pas encore pour satisfaite.
— Dites-moi, dites-moi, comment pensez-vous... ah! pardon! je ne sais pas encore votre nom? fit vivement Pulchérie Alexandrovna.
— Dmitri Prokofitch.
— Eh bien! Dmitri Prokofitch, j'aurais grande envie de savoir... comment, en général... il envisage maintenant les choses, ou, pour mieux m'exprimer, ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas. Est-il toujours si irritable? Quels sont ses désirs, ses rêves, si vous voulez? Sous quelle influence particulière se trouve-t-il en ce moment?
— Que vous dirai-je. Je connais Rodion depuis dix-huit mois : il est morose, sombre, fier et hautain. Dans ces derniers temps (mais peut-être cette disposition existait-elle chez lui d'ancienne date), il est devenu soupçonneux et hypocondriaque. Il est bon et généreux. Il n'aime pas à révéler ses sentiments, et il lui en coûte moins de blesser les gens que de se montrer expansif. Parfois, du reste, il n'est pas du tout hypocondriaque, mais seulement froid et insensible jusqu'à l'inhumanité. On dirait vraiment qu'il y a en
lui deux caractères opposés qui se manifestent tour à tour A de certains moments, il est d'une taciturnité extrême. Tout lui est à charge, tout le monde le dérange, et il reste couché sans rien faire ! 11 n'est pas moqueur, non que son esprit manque de causticité, mais plutôt parce qu'il dédaigne le persiflage comme un passe-temps trop frivole. Il n'écoute pas jusqu'au bout tout ce qu'on lui dit. Jamais il ne s'intéresse aux choses qui, à un moment donné, intéressent tout le monde. 11 a une très-haute opinion de lui-même, et je crois qu'en cela il n'a pas tout à fait tort. Qu'ajouterai-je? Il me semble que votre arrivée exercera une action des plus salutaires sur lui.
— Ah! Dieu le veuille! s'écria Pulchérie Alexandrovna, fort inquiétée par ces révélations sur le caractère de son Rodia.
A la fin, Razoumikhine osa regarder un peu plus hardiment Avdotia Romanovna. Pendant qu'il parlait, il l'avait souvent examinée, mais à la dérobée, en détournant aussitôt les yeux. Tantôt la jeune fille s'asseyait près de la table et écoutait attentivement, tantôt elle se levait, et, selon sa coutume, se promenait de long en large dans la chambre, les bras croisés, les lèvres serrées, faisant de temps à autre une question sans interrompre sa marche. Elle avait aussi l'habitude de ne pas écouter jusqu'au bout ce qu'on disait. Elle portait une robe légère d'une étoffe foncée et avait un petit fichu blanc autour du cou. A divers indices, Razoumikhine reconnut vite que les deux femmes étaient très-pauvres. Si Avdotia Romanovna avait été mise comme une reine, il est probable qu'elle ne l'aurait nullement intimidé; maintenant, peut-être par cela même qu'elle était fort pauvrement vêtue, il éprouvait une grande crainte vis-à-vis d'elle et surveillait avec un soin extrême chacune de ses expressions, chacun de ses gestes, ce qui, naturellement, ajoutait encore à la gène d'un homme déjà peu sur de lui.
— Vous avez donné beaucoup de détails curieux sur le caractère de mon frère, et... vous les avez donnés impartialement. C'est bien; je pensais que vous étiez en admiration devant lui, observa Avdotia Romanovna avec un sourire. — Je crois qu'il doit y avoir une femme dans son existence, ajouta-t-elle, rêveuse.
— Je n'ai pas dit cela, mais il se peut que vous ayez raison, seulement...
— Quoi ?
— Il n'aime personne; peut-être même n'aimera-t-il jamais, reprit Razoumikhine.
— C'est-à-dire qu'il est incapable d'aimer?
— Mais savez-vous, Avdotia Romanovna, que vous-même vous ressemblez terriblement à votre frère, je dirai même sous tous les rapports ! lâcha étourdiment le jeune homme. Puis il se rappela soudain le jugement qu'il venait de porter sur Raskolnikoff, se troubla et devint rouge comme une ëcrevisse. Avdotia Romanovna ne put s'empêcher de sourire en le regardant.
— Vous pourriez bien vous tromper tous deux sur le compte de Rodia, remarqua Pulchérie Alexandrovna un peu piquée. — Je ne parle pas du présent, Dounetchka. Ce que Pierre Pétrovitch écrit dans cette lettre... et ce que nous avons supposé, toi et moi, peut n'être pas vrai, mais vous ne sauriez vous imaginer, Dmitri Prokofitch, combien il est fantasque et capricieux. Même quand il n'avait que quinze ans, son caractère était pour moi une surprise continuelle. Maintenant encore, je le crois capable de faire tel coup de tète qui ne viendrait à l'esprit d'aucun autre homme... Sans aller plus loin, savez-vous qu'il y a dix-huit mois il a failli causer ma mort, quand il s'est avisé de vouloir épouser cette... la fille de cette dame Zarnitzine, sa logeuse?
— Connaissez-vous les détails de cette histoire? demanda Avdotia Romanovna.
— Vous croyez, poursuivit la mère avec animation, — qu'il aurait eu égard à mes supplications, à mes larmes, que ma maladie, la crainte de me voir mourir, notre misère l'auraient touché ? Pson, il eût le plus tranquillement du monde donné suite à son projet, sans se laisser arrêter par aucune considération. Et pourtant, se peut-il qu'il ne nous aime pas?
— Lui-même ne m'a jamais rien dit a ce propos, répondit avec réserve Razoumikhine, — mais j'ai eu quelque connaissance de cela par madame Zarnitzine, qui n'est pas non plus très-causeuse, et ce que j'ai appris ne laisse pas d'être assez étrange.
— Eh bien, qu'avez-vous appris? demandèrent d'une commune vois les deux femmes.
— Oh! rien de particulièrement intéressant, à vrai dire ! Tout ce que je sais, c'est que ce mariage, qui était déjà une affaire convenue et qui allait avoir lieu quand la future est morte, déplaisait extrêmement à madame Zarnitzine ellemême... D'autre part, on prétend que la jeune fille n'était pas belle, ou, pour mieux dire, qu'elle était laide ; de plus, elle était, dit-on, fort maladive et... bizarre. Cependant il paraît qu'elle avait certaines qualités. Elle devait, à coup sûr, en avoir: autrement ce serait à n'y rien comprendre...
— Je suis convaincue que cette jeune fille avait du mérite, observa laconiquement Avdotia Romanovna.
— Que Dieu rne le pardonne, mais je me suis réjouie de sa mort, et pourtant je ne sais auquel des deux ce mariage aurait été le plus funeste, conclut la mère ; puis, timidement, après force hésitations et en jetant sans cesse les yeux sur Dounia,à ce qui ce manège paraissait déplaire beaucoup, elle se mit à interroger de nouveau Razoumikhine sur la scène de la veille entre Rodia et Loujine. Cet incident semblait l'inquiéter par-dessus tout et lui causer une véritable épouvante. Le jeune homme refit le récit détaillé de l'alter-
ca lion dont il avait été témoin, mais en y ajoutant cette fois sa conclusion : il accusa ouvertement Raskolnikoff d'avoir insulté de propos délibéré Pierre Pétrovitch, et n'invoqua plus guère la maladie pour excuser la conduite de son ami.
— Avant qu'il fût malade, il avait déjà prémédité cela, acheva-t-il.
— Je le pense aussi, dit Pulchérie Alexandrovna, la consternation peinte sur le visage. Mais elle fut très-surprise de voir que cette fois Razoumikhine avait parlé de Pierre Pétroviich dans les termes les plus convenables et même avec une sorte d'estime. Cela frappa également Avdotia Romanovna.
— Ainsi, telle est votre opinion sur Pierre Pétrovitch? ne put s'empêcher de demander Pulchérie Alexandrovna.
— Je ne puis en avoir une autre sur le futur mari de votre fille, répondit d'un ton ferme et chaleureux Razoumikhine, et ce n'est point une politesse banale qui me fait parler ainsi; je dis cela parce que... parce que... eh bien! il suffit que cet homme soit celui qu'Avdotia Romanovna elle-même a librement honoré de son choix. Si, hier, je me suis exprimé en termes injurieux sur son compte, c'est que, hier, j'étais abominablement ivre, et, de plus... insensé; oui, insensé, j'avais perdu la tête, j'étais complètement fou... et aujourd'hui j'en suis honteux!...
Il rougit et se tut. Les joues d'Avdotia Romanovna se colorèrent, mais elle resta silencieuse. Depuis qu'il était question de Loujine, elle n'avait pas dit un mot.
Cependant, privée du secours de sa fille, Pulchérie Alexandrovna se trouvait dans un embarras visible. A la fin, elle prit la parole d'une vqix hésitante, et, levant à chaque instant les yeux vers Dounia, elle dit qu'une circonstance, en ce moment, la préoccup; i au plus haut point.
— Voyez-vous, Dmitri Prokofitch commença-t-elle... Je
serai tout à fait franche avec Dmitri Prokofitch, Dounetchka?
— Sans doute, maman, répondit d'un ton d'autorité Avdotia Romanovna.
- Voici de quoi il s'agit, se hâta de dire la mère, comme si l'on eût ôté une montagne de dessus sa poitrine, en lui permettant de communiquer son chagrin. — Ce matin, à la première heure, nous avons reçu une lettre de Pierre Pétrovitch en réponse a celle que nous lui avions écrite hier pour lui faire part de notre arrivée. Voyez-vous, il devait venir hier nous chercher à la gare, comme il l'avait promis. A sa place, nous avons trouvé, au chemin de fer, un domestique qui nous a conduites ici et nous a annoncé pour ce matin la visite de son maître. Or, voici qu'au lieu de venir, Pierre Pétrovitch nous a adressé ce billet... Le mieux est que vous le lisiez vous-même; il y a là un point qui m'inquiète fort... Vous verrez tout de suite vous-même quel est ce point... et vous me direz franchement votre avis, Dmitri Prokofitch ! Vous connaissez mieux que personne le caractère de Rodia, et mieux que personne vous pourrez nous conseiller. Je vous préviens que Dounetchka a, du premier coup, décidé la question ; mais moi, je ne sais encore quel parti prendre, et... je vous attendais toujours.
Razoumikhine déplia la lettre, datée de la veille, et lut ce
qui suit :
« Madame Pulchérie Alexandrovna, j'ai l'honneur de vous informer que des empêchements imprévus ne m'ont pas permis d'aller à votre rencontre au chemin de fer; c'est pourquoi je me suis fait remplacer par un homme sur. Les affaires que je suis au Sénat me priveront également de l'honneur de vous voir demain malin : d'ailleurs, je ne veux pas gêner votre entrevue maternelle avec votre fils, ni celle d'Avdotia Romanovna avec son frère. C'est donc seulement a huit heures précises du soir que j'aurai l'honneur d'aller vous saluer demain dans votre logement. Je vous prie instammer
de vouloir bien m 'épargner durant cette entrevue la présence de Rodion Romanovitch, car il m'a insulté de la façon Ja plus grossière lors de la visite que je Ш ai faite hier pendant qu'il était malade. Indépendamment de cela, je tiens à a avec vous une explication personnelle au sujet d'un ; que nous n'interprétons peut-être pas de la même manière l'un et l'autre. J'ai l'honneur de vous prévenir d'avance si, maigre mon désir formellement exprimé, je rencontre chez vous Rodion Romanovitch, je serai forcé de me retirer sur-ie-champ, et alors vous n'aurez à vous en prendre qu à vous-même.
« Je vous écris ceci, ayant lieu de croire que Rodion Romanovitch, qui paraissait si malade lors de ma visite, a soudain recouvré la santé deux heures après et peut, par conséquent. aller chez vous. Hier, en effet, je l'ai vu de mes propres yeux dans le logement d'un ivrogne qui venait d'être écrasé par une voiture ; sous prétexte de payer les funérailles, ii a donné vingt-cinq roubles a la fille du défunt, jeune personne d'une inconduite notoire. Cela m'a fort étonné, car je sais au prix de quelles peines vous vous étiez procuré cette somme. Sur ce, je vous prie de transmettre mes hommages empressés à l'honorée Avdotia Romanovna, et de souffrir que je me dise, avec un respectueux dévouement, « Votre obéissant serviteur,