LES MOYENS DE DIMINUER LA CRIMINALITÉ PASSIONNELLE
« Oui, l'amour est uu puissant maitre, mais n'oublie pas qu'il nous «;gare et qu'il réside dans la moins noble partie de notre «'•tre. »
Euripide
Après avoir montré les causes multiples, psychologiques, biologiques, sociales et littéraires des suicides et des crimes passionnels, je crois qu'il est utile de tirer la conclusion, qui résulte de celle élude, où j'ai multiplié les observalions, parce qu'elles me paraissent plus vraies, plus instructives que les réflexions générales. Je me propose aussi d'indiquer les moyens, qui me paraissent les plus propres à prévenir les crimes passionnels. Sans doute, il y en aura toujours, mais on pourrait certainement en diminuer le nombre.
C'est une grave erreur de dire avec Alfred de Musset :
« Aimer est le grand point; qu'importe la maitresse ! »
C'est la manière d'aimer qui est le grand point. Ce qui importe, c'est de savoir comment on aime et qui on aime, c'est de ne pas confondre l'amour, mot profané, mais chose non profane, avec le désir, avec le caprice des sens et de l'imagination, avec la passion brutale, qui engendre la haine, la colère, les fureurs de la jalousie et de la vengeance. Ce n'est pas l'amour vrai qui met le couteau ou le
revolver à la main. C'est l'amour sensuel qui rend criminel. Ce qui importe c'est d'aimer une honnête femme : « Se marier quand on est jeune et sain, choisir une bonne fille honnête et saine, l'aimer de toute son ûme et de toutes ses forces, en faire une compagne sûre et une mère féconde, travailler pour élever ses enfants et leur laisser en mourant l'exemple de sa vie : voilà la vérité. Le reste n'est qu'erreur, crime ou folie1. » En dehors du mariage, l'ivresse est au déhul de la passion, l'amertume est à la fin; en croyant aller au bonheur, ou va souvent à une douleur ou à une catastrophe, h un suicide ou même à un crime :
« Principium duloe est sed finis amoris amara. <• Lœta venire Venus, tristis abire soletJ. »
(Ovide.)
Si le grand poète, qui était parti pour Venise avec une maîtresse adorée, mais infidèle, avait aimé une compagne dévouée, il ne serait pas revenu d'Italie avec « un corps malade, une Ame abattue, un cœur en sang » ; il n'aurait point perdu son génie et sa gailé.
(Test donc un sophisme de dire avec Properce : omnù amor mat/nus. Tous les amours ne sont pas grands. S'il v en a de nobles, il y en a de vils. Si, dans les cœurs purs, l'amour fait germer les sentiments les plus généreux, si, suivant l'expression de Platon, il donne des ailes à l'àme et la rend capable de tous les dévouements, il peut aussi, dans les âmes grossières, faire éclater les instincts les plus pervers et rendre l'homme capable de tous les crimes.
Les amours des hommes sont plus désordonnés que ceux des hèles. Que de jalousies! Que de haines! Que de trahisons! Que de lâchetés enfantées par l'amour! Aimer une jeune fille sans l'épouser, c'est lui enlever l'honneur et le
il) A. Dumas lils. Préface du F Us naturel.
(2) << Qu'est-ce «pic les mortels, appellent l'amour, » demande Phèdre dans la tragédie d'Euripide. — » Ce qu'il y a de plus doux, mou enfant, et en même temps de plus amer, » répond la nourrice.
bonheur, c'est la pousser peut-ôtre à 1'avortement. à l'infanticide ou à la prostitution. Aimer une femme mariée, c'est tromper son mari, peut-ôtre un ami. jeter le désordre dans une famille, déshonorer des enfants, c'est haïr un rival et peut-ôtre le tuer. On ne peut donc compter sur l'amour hors du mariage pour purifier l'humanité, pour apprendre la pureté et la sincérité aux femmes, la bonté et la douceur aux hommes; car l'amour fait des femmes adultères qui empoisonnent leurs maris, des mères dénaturées qui abandonnent leurs enfants, pour suivre leurs amants, des pères qui ruinent leur famille pour satisfaire les caprices d'une maîtresse, des filles, qui se laissent séduire et font mourir leurs parents de honte et de douleur. Que d'hommes à qui l'amour fait tout oublier, l'honneur, l'amitié, la patrie, la famille! Que d'employés trompent leurs patrons, que d'officiers ministriels commettent des abus de confiance et des faux, pour avoir l'amour d'une femme ! Sous l'empire de la passion, des médecins abusent de leurs malades, des prêtres de leurs pénitentes, de hauts fonctionnaires de leurs subordonnées1. « Pour combien de malheureuses, disait Bourdaloue, la nécessité de solliciter un juge impudique n'a-t-elle pas été un piège et une tentation ? »
Les poètes et les romanciers se font donc une étrange illusion, quand ils font de l'amour un moyen de purification, un instrument de réhabilitation, quand ils disent avec G. Sand : « Crois-tu donc qu'un amour ou deux suffisent pour épuiser et flétrir une àme forte ?... C'est un feu qui tend toujours à monter et à s'épurer. » Ce feu tend aussi à descendre et à s'éteindre dans la boue et dans le sang. S'il brûle hors du foyer domestique, il détruit tout, il accumule les ruines dans la famille et dans la société.
Ce qui purifie l'homme, ce n'est pas la passion, ainsi que
(1) Un recteur m'a désigné un département de son académie, où un tfrand nombre d'institutrices avaient été mises à mal par les hommes politiques, dont elles allaient chercher la recommandation.
Gi6 LE e.MME ET LE slicioe passionnkls
le prétendent les romanciers et les poètes, c'est l'amour de la patrie, l'amour Je l'humanité, l'amour des pauvres et Je* enfants, le respect des femmes malheureuses, qui gagnent leur pain si péniblement, c'est le culte de l'amitié. Ces sentiments ne se forment pas par le hasard d'une rencontre, par l'échange d'un regard, par une impression physique; ils viennent de lame, ils ne sont éprouvés que par des cœurs droits.
Sans doute, les poètes n'ont pas tort de faire ressortir le? transformations morales que l'amour produil quelquefois. Mais l'amour ne suffit pas pour transformer un criminel en héros. Un mauvais sujet amoureux reste un mauvais sujet. L'amour ne le purifie pas, il ne fait que le rendre plus criminel. De même que. ilans une grande àme, tout est grand, dans une à me vile, tout est vil munie l'amour. Pascal, dépeignant les beautés de l'amour. §. dit: «On s'élève avec celle passion el on devient toute grandeur. »> On s'abaisse aussi avec celte passion el on devient toute bassesse. L'humanité est encore bien loin de cet amour idéal, que chantent les poètes. L'amour transforme raremeut les hommes en anges, il les change plus souvent en bêles; il fait plus de fuus que <le sages, plus d'assassins que de héros: il rend souvent des amants lâches el cruels, «les amis hypocrites cl traîtres, des femmes adultères el empoisonneuses, des maris jaloux el assassins. Si l'amour peut être le charme de la vie. quand il se met d'accord avec la raison et les lois sociales, il en devient le tourment el la honte, lorsqu'il veut se placer au-dessus du devoir. Mettre l'amour d'accord avec le devoir, c'est-àdire le mettre dans le mariage, c'est le plus sur moyen d'échapper aux conséquences tragiques, qui peuvent résulter dune situation irrégulière.
r.elui qui se plaee dans une situation fausse ne sait pas où il va. il entre dans l'inconnu, dans les surprises el les houlcuTsemenls de la vie. dans les soufirauces et peut-être dans le chemin qui conduit au suicide et au crime: il
(l.j Curuvilk-.
veut s'arrêter et ne le peut pas toujours, parce qu'il est entraîné par la force des choses, qui le mène là où il ne croyait pas aller au début de la passion. Un pas hors du devoir peut conduire l'homme et surtout la femme à la morgue, à la prison ou à l'hôpital, car d'une première faute sortent des fautes toujours plus graves et plus tragiques. La jeune fille, qui cède à l'amour hors du mariage, court comme une aveugle au-devant de la catastrophe, qui l'attend et qu'elle ne voit pas ; car. elle s'expose à une grossesse déshonorante, à l'abandon, à la tentation de l'avortemenl ou do l'infanticide, ou aux tristesses dune maternité sans appui. Si elle se révolle contre la cruaulé de l'abandon, elle est tentée de se venger de l'infidèle par le meurtre ; si elle a le cœur trop tendre pour la vengeance, si elle aime mieux pleurer et pardonner, elle est attirée vers le suicide, pour mettre un terme à ses souffrances. De telle sorte que cet amour, qui lui semblait divin, qui lui promettait un bonheur si grand, la conduit à tuer son enfant, ou à tuer son amant, ou bien à se tuer elle-même. L'infanticide, l'homicide, et le suicide, voilà les trois alternatives qui attendent la fin de l'idylle amoureuse pour la lille séduite '. Si la femme est
(I La fille 'lui se laisse séduire est encore exposée à être assassinée pnr son amant. lorsquelle lui réclame l'exécution d'une promesse de mariage ou lorsqu'elle devient enceinte. Ces erimes sont assez rare»»: j'en ai vu cependant quelques exemples. Voici le récit d'un de o-s crime» fait par ramant, le nommé Hoiuv. pendant riii>lructioti : « J'ai fait il y a trois ans la connaissance de llose IV. . qui était a celte époque une jeune tille saife et bien élevée. ]| avait même ele question entre nous d'un projet de mariage. Ce projet n'a pu se réaliser, à cause de l'opposition de mes parents. Nous avons bientôt habité ensemble. Pendant quelque temps, nous avons été heureux: mais depuis un an et demi son caractère était devenu très difficile. Mlle a fait tout ses efforts, pour m'aniener à l'épouser, et. comme je ne pouvais y consentir . nous avions de fréquentes querelles, pendant lesquel)r> elle me reprochait de l'avoir détournée du droit chemin. J'avais bien smi^' à rompre ces relations, mais elle ne voulait y consentir a aucun prix. L'existence devint pour moi insupportable. Je fis offrir a llose une somme a».*cz importante, mais elle la refusa. Dans celte situation, j'ai conçu le projet d'en finir en lui donnant la niort. Cette idée a germé dans mon esprit dès le commencement de ce mois ; je l'ai uiédilee chaque jour. Enfin, mardi dernier, je me suis décidé à en finir. Le soir, j'ai soupe avec llose. Pendant le repas nous nous sommes un peu querellés, après quoi nous avons passé la soirée ensemble, lisant chacun un livre à notre convenance, Kose s'est
mariée, les conséquences de l'adultère peuvent être ou le meutrc du mari par ramant avec la complicité de la femme adultère, ou le meurtre de l'amant et de la femme par le mari. II ne suffit donc pas de dire avec Ovide : « Ami delà paix, o Amour, tu as le meurtre en horreur... contente-toi de faire verser des larmes, sans avoir à te reprocher la mort de | personne. » II faut éviter les situations fausses, si on ne veut pas verser ou faire verser des larmes et du sang ; car il y a des situations, qui conduisent presque fatalement à une catastrophe. On croit, en s'embarquant sur le fleuve du Tendre, faire un voyage agréable au milieu d'un pays couvert de fleurs, mais bientôt les fleurs s'évanouissent pour faire place aux épines, qui se recouvrent de taches de sang; le voyage se termine dans les pleurs, dans le désespoir et la colère, avec le désir de mourir ou de se venger; parmi les joyeux voyageurs, les uns abordent au
couchée d'assez bonne heure : elle a continué à lire dans son lit. puis elle s'est endormie. Moi, au contraire, j'ai veillé assis sur un fauteuil, près de la cheminée, un livre à la main. Mon esprit était toujours préoccupe de l'acte que j'allais commettre. Enfin, vers deux heures du matin, j'ai sou filé nia lampe et à la lueur du <jaz de la rue je me suis approche du lit où dormait ma uiaitresse. Je lui ai passé rapidement un mouchoir autour du cou et je l'ai serre. Mlle se débattit vivement. l'n moment, je n'avais plu* de loin.' et je lâchai le mouchoir: elle cria alors, mais pas assez fort pour être entendue: elle essaya de sauter à bas «lu lit, iuai> je la retins, puis je repris le mouchoir et j'achevai mon œuvre. Klle a tenté encore de se défendre, mais j'ai serré plus fort. I.a lutte n'a pas duré nue minute, car sa force de résistance diminuait à mesure «pie je sériais le no'ud. Jetais monté' sur le lit et je mêlais placé à •renoux. de manière a la dominer, bientôt elle a poussé un gémissement et j'ai compris qu'elle n'avait plus de vie. » Le crime accompli, l'assassin prit la fuite. Arrive a Orange, il alla chez un armurier, acheta un pistolet à deux coups, le lit charger cl se rendit dans un hôlel pour se brûler la cervelle: n'ayant fait «pie se blesser, il (il appeler le commissaire de police, pour lui avouer son crime cl se faire arrêt, r. — L'n de mes collègues m'a raconté avoir instruit une procédure contre un homme, qui voulant se débarrasser de sa mailresse. parce qu'elle était devenue «•rosse de ses œuvres, lui proposa une promenade en nier et la noya. — l'n propriétaire aisé, ne pouvant réussir à faire avorter une jeune >ervante qui était enceinte «le ses rouvres, s'écria furieux : « Puisqu'elle ne veut pas avorter, qu'elle crève! » II l'empoisonna avec de la strychnine. — Pour se soustraire à ses devoirs envers la fille séduite, qu'il a rendue grosse et envers l'enfant qu'elle porte, le séducteur excite la malheureuse lille à se faire avorter. Si l'enfant vient au monde, il pousM* la mère, il la contraint souvent à le tuer. Que d'avorteinenK que d'infanticides, dont les femmes portent seules la responsabilité1, alors que les plus grands coupables échappent à la répression!
suicide et à la folie, les autres à la vengeance et au crime. Quel réveil après les doux songes du début! Qu'aurait-il fallu pour que Marguerite n'eût pas à se reprocher la mort de sa mère, la mort de son frère et la mort de son enfant? Il aurait fallu seulement que, résistant à la séduction de Faust, elle gardât son amour pour un honnête homme, qui l'aurait épousée.
Se placer dans une situation fausse, c'est s'exposer à perdre son repos, son honneur et ceux des autres. La situation à trois, .qui produit au théâtre tant de scènes comiques, est souvent dans la vie fertile en incidents tragiques ; c'est elle qui conduit Werther au suicide et qui inspire à Saint-Preux la pensée de se noyer avec Mmo de Wolmar. Que de jeunes gens, qui ne croyaient trouver que le honheur dans une intimité avec une femme mariée, ont glissé comme le héros de (lœlhe jusqu'à la tentation du meurtre du mari! Ils ont cru d'abord se donner la distraction d'un flirt: puis, leur cœur s'est pris, ils ont souffert de ne point posséder la personne aimée, ils sont devenus jaloux du mari et un jour, comme Werther, ils se réveillent épouvantés des pensées homicides qui traversent leur esprit. « Quand je m'égare ainsi dans mes rêveries, dit Werther, je ne puis me défendre de celte pensée : Quoi! si Albert venait à mourir, tu serais!... elle pourrait... Je poursuis ma chimère, jusqu'à ce qu'elle me conduise au bord d'un abîme et je recule tout frémissant. » D'autres dans la môme situation, ne reculent pas devant le crime.
Que de femmes mariées, qui voulaient se borner à une affection délicate, sont tombées dans l'adultère et de là dans des fautes encore plus grandes! Au début de l'attrait qu'elle ressent pour un autre que son mari, la femme mariée qui y cède recule d'horreur à la seule pensée d'attenter à la vie de son mari; mais bientôt son caractère se modifie, son indifférence pour son mari devient de la haine, et si son mari, par ses soupçons et sa jalousie, devient un obstacle
qui gène sa passion, la pensée de supprimer cet obstacle se présente à son espril el n'est plus repousséc.
C'est en songeant à cette rapidité foudroyante avec laquelle des conséquences imprévues sortent d'une situation fausse, que Ovide s'écrie en tète de Henwdia amoris ;
« Principiîs obsta, sero meilicina paratur. »
Les tempêtes du cœur ressemblent aux tempêtes de la mer. commentant par un vent qui fait d'abord blanchir les Ilots ; bientôt le vent augmente, les vagues se creusent et abondissenl: alors « la mer ne peut plus se calmer el ses flots vont se rompre sur le rivage avec une écume sale et bourbeuse1 ». La passion devient violente, exigeante, impérieuse, parce qu'on ne lui a pas résisté dès le début; si on la laisse grandir, on ne peut plus la maîtriser.
Le poète latin, qui a enseigné à la jeunesse romaine l'art d'aimer, tout surpris de voir finir en drames sanglants les idylles amoureuses, cherche à éteindre le feu qu'il a allumé : « Pourquoi, dit-il, soutlïir qu'un amant se comprime le cou dans un lacet et se pende au sommet d'une poutre élevée? qu'un autre plonge dans ses entrailles un fer homicide?... Commencez par fuir l'oisiveté; l'oisiveté fait naître l'amour el le nourrit une fois qu'il est né... Travaillez donc et vous serez sauvé. La paresse, le sommeil prolongé outre mesure... le jeu. de longues heures passées à boire oient à rame... toute son énergie... La campagne, les soins de la culture sont aussi pour le cœur la source d'agréables distractions... Livrez-vous aussi à l'exercice de la chasse... Surtout fuyez au loin: quels que soient les liens qui vous retiennent, fuyez, entreprenez des voyages de longue durée.... prolongez votre absence jusqu'à ce que votre amour ait perdu ses forces et que le feu ne couve plus sous la cendre... Parez-vous des dehors dune parfaite tranquillité et ce calme liclif deviendra réel. » Ce dernier
(I) Envidt\ 1. XII. v. oiS: haïe. I. VII. 28.
conseil révèle, chez Ovide, une grande science psychologique, car simuler un sentiment conduit à réprouver1, f'/vquens imitât io transit in morns. dit Quintilien.
A ces judicieux conseils qu'Ovide adresse aux jeunes gens, pour les préserver du suicide cl du crime passionnels, on peut ajouter les suivants : « Ne gaspillez pas votre cœur daus des liaisons -indignes, gardez-le pour de nobles amours, pour une honuôte femme que vous aimerez toute votre vie. La faculté d'aimer n'est pas infinie: elle se perd; le cœur se flétrit. Avant de vous jeter avec élourderie dans des liaisons irrégulières, songez aux dangers des situations fausses, aux tristesses des faux ménages, à la naissance possible d'un enfant naturel, à l'effroyable responsabilité de celui qui jette un enfant sur le pavé des grandes villes.
ci Point de bâtards!... La lui les condamne... Songez-y bien J.»
L'amour dans le mariage, avec le désir d'avoir de jolies tôles d'enfants autour de vous, doit être le but de votre vie. »
Un ancien poète grec. Phocylidc, donnait aussi à la jeunesse grecque des conseils, qu'il n'est pas inutile de rappeler : ce Respecte la pureté des tendres vierges... Ne l'abandonne pas à des amours effrénées. Non. l'amour n'est pas un Dieu... il est de toutes les passions la plus dangereuse et la plus funeste.... Abstiens-loi de toute union charnelle, qui ne soit pas précédée d'un contrat et qui ne soit fondée que sur la violence et la séduction. » Que le jeune homme tenté de séduire une jeune fille, songe à la douleur de son père et de sa mère le jour où ils apprendront son déshonneur : ils ne l'ont pas élevée avec tant de sollicitude, ils ne l'ont pas bercée toute petite sur leurs genoux, se réjouissant de ses pre-
(1) Les aliénistes constatent même que la simulation delà folio conduit à la folie (Ma^uau. llecherches sur les centres nerveux ,2° série, p. 501;. (2; IMioeydide.
6o2 LE CRIME ET LE SUICIDE PASSIONNELS
miers pas et de ses premiers sourires, ils ne Font pas arrachée à la maladie, pour en faire un instrument de plaisir à l'usage de quelque débauché. Séduire une jeune fille jusque-là honnête et l'abandonner ensuite, c'est la déshonorer, c'est l'assassiner moralement, c'est souvent tuer du même coup ses parents, qui en meurent de chagrin j'en ai cité des exemples). Dès lors, en quoi est-il séduisant celui qui afcuse de la crédulité d'une jeune fille et la repousse ensuite, la honte sur le front et un enfant sur les bras?
Amour sans mariage et mariage sans amour sont les principales causes des suicides et des crimes passionnels. L'amour hors du mariage est. en général, sensuel, parce qu'il n'est pas ennobli par l'amour des enfants; il a la peur de l'enfant ou même la haine de l'enfant, car l'enfant c'est pour la fillemère la preuve du déshonneur, c'est un obstacle au plaisir, une charge, et pour l'amant un embarras. Cette crainte de la maternité et de la paternité naturelles rend l'amour sensuel. Or. l'amour sensuel est l'amour qui tue; c'est, en outre, celui qui est le moins durable et les ruptures donnent lieu à des querelles, à des haines, à des vengeances.
L'amour dans le mariage n'est pas une garantie absolue de bonheur, car l'amour peut passer; cependant c'est le meilleur moyen de se mettre à l'abri des drames de l'adultère, qu'un mariage sans amour fail toujours craindre. Les femmes, en effet, sont si bien faites [tour aimer, que si l'amour n'accompagne pas le mariage, quelques-unes se consoleront par la maternité ou le sentiment religieux, mais d'autres rechercheront en dehors du mariage l'amour qui leur manque. La cohabitation avec un homme qu'elles n'aiment pas, l'obligation de remplir avec lui le devoir conjugal, devient pour elles une souffrance intolérable: ce devoir conjugal est un supplice, quand l'union est mal assortie et ne donne pas au cœur de la femme la satisfaction nécessaire. Malheureusement, on se marie souvent sans amour ; de là tant de mariages qui
CON'CLUSION Gi)3
finissent par la mésintelligence et l'adultère. On recherche trop la fortune en se mariant; de là tant do jeunes filles ayant plus de qualités que d'écus. qui sont délaissées et qui se flétrissent dans l'isolement; quelques-unes en souffrent au point d'en perdre la raison1. Tandis que l'amour heureux et partagé contribue à la santé de l'esprit et du corps, le besoin d'amour non satisfait peut produire la mélancolie, des troubles cérébraux et des maladies de langueur. Les mariages d'amour, qui étaient autrefois fréquents en France y sont devenus rares, alors qu'ils sont encore nombreux en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Suède. Les exigences de la vie dans les grandes villes, l'amour du luxe et du confortable chez les femmes, rendent les mariages difficiles. C'est pour les mêmes motifs que dans les grandes villes, en France, on se marie plus lard qu'en Angleterre et en Suède. Les mariages tardifs contribuent à augmenter la démoralisation, caries hommes n'attendentpas l'unionlégale el forment des unions passagères, qui souvent finissent mal. En outre, lorsqu'ils se marient, ils sont déjà usés par le plaisir. On se marie de moins en moins; de là tant de célibataires qui cherchent à séduire les jeunes ouvrières ou les femmes mariées. Les mariages étant moins nombreux, beaucoup déjeunes filles, ne trouvant pas à se marier, glissent dans la galanterie. Si les mariages étaient plus nombreux, moins tardifs, et surtoutaccomplisdansde meilleures conditions, il y aurait moins de filles séduites et abandonnées, qui se vengent par le revolver ou le vitriol, il y aurait moins de femmes adultères qui empoisonnent leurs maris, il y aurait moins de maris trompés qui tuent leurs femmes par jalousie. J'ajoute qu'il y aurait aussi moins de crimes contre les enfants 2.
(1) En visitant dernièrement les asiles de femmes de Villejuif et de Sainte-Anne, j'ai vu un certain nombre dhounetes filles, dont le besoin d'affection et le désir du mariage n'avaient pas été satisfaits, eu proie au délire mélancolique, ou au délire erotique, qui disaient : « Je veux me marier. » Quelques-unes entendaient la voix d'un jeune homme leur disant qu'il allait les demander en mariage.
(2) H y a des parents mariés qui martyrisent les enfants; mais c'est
Les physiologistes, qu'on accuse bien à lort d'immoralité ', effrayés «les ravages que fait la corruption des mœurs, •lisent qu'il est urgent, pour relever le niveau moral des populations, de recommander la continence aux célibataires et la fidélité aux époux. Pendant qu'un certain nombre de romanciers, de portes et d'auteurs dramatiques vantent 11 supériorité de l'amour libre et excusent l'adultère, les phvsiolotristes. au nom de l'hygiène, d'accord avec la morale. réservent leurs éloges à la pudeur et au mariaere. Tandis qu'une partie de la littérature d'imagination flatte les mauvais instincts de la foule, chante le plaisir de l'inconstance et accable d'épigrammes la chasteté, qu'elle déclare ridicule et impossible, la science plus éclairée et plus morale, plus soucieuse des intérêts de la société, proclame le mérite- et la possibilité de la continence pour les célibataires, la nécessité et la sainteté du mariage; elle enseigne que ce sont les races chastes qui font les races fortes et fécondes. Dans son livre sur l'amour, Michclet. qui avail beaucoup fréquenté cl aimé les physiologistes, faisait judicieusement observer que les romanciers et les utopistes. qui avaient tant écrit sur l'amour et qui n'avaient pas été heinvux sur ce sujet, auraient mieux fait de consulter Tins-
suri. ml d.tii> 1rs iiuii-ns nT-juin-irs «pif l.-> enfants sont in;tïl r.-iif« *. L .-iiiiniir «!«■> riil'.inU im"»I ii.'k un si-iiti:nriit .-uissi n.'tiiirH. aussi nnivrrv: «jii"n!i le i-ri-ii. «'.«■ m.* >"iit pas s « • u 1 » • i u • * 1 1 1 lr< Cliiiiiiis <|tii tuent le> enïants.
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■ minus inci:iilirrrs i-i.'ili •iilt'iit 1rs enfants; 1rs plu< hminrtes se o.nienteui 'le ne p.'is 1rs <lrsiicr: les plu^ c.Mip.il.lrs les suppriment .
I. La jii>lii-r an^îai-e \imt ilr >ai.>ir plusieurs livres de plixsi.il^iM < di-imum^, il* >t.-iiiiitif.-uL le li\rc «le .M. le 1) IV rë sur la Vulhvlwjic .h-±
< Ut '".-) /I»'.
i- <:.mfrr«.n--r i n I .m-ii-U i« >u.i !e leiiur à Dnixi-ilcs rn 1SS<) pour In pro- | hvlaxie ilr la syphilis el «1rs îmladies vénériennes. — KrarVt-ïlliiiv /'.vy. ■//••/II///I/ s*.\iihlH\; h Kilmiiiir, l'Il'H/H ne ,\c n/cllr ; W Surbled. /// l'y,- #«v /l't/tir h'nnnit' : D l'ère, ïlnsliml st.* //«■/ ; I) llerzen «le Lausanne.
li. tjni'si:.,n c/i.-.x i„n:i(r.s : 1)' Mlusdlev. l'r'nm' il /,•/?>. p. J7\ — hurwîll
iii.'niiruit beiunvup la eliustete ^/'e In Uc*t:cmt"nce;.
CONCLUSION Cb'j
toire et même l'histoire naturelle. L'histoire, en effet, enseigne que le mariage a puissamment contribué aux progrès Je l'humanité. L'histoire naturelle montre que les animaux supérieurs tendent à la stabilité dans leurs amours, que la veuve qui se remarie garde l'empreinte du premier mari et peut avoir des enfants qui lui ressemblent.
Favoriser le sentiment religieux csl aussi un moyen de diminuer la criminalité passionnelle. Darwin, ayant visité d'anciennes peuplades sauvages à Taïti et à la Nouvelle- Zélande, a constaté qu'un système de débauche, sans pareil dans aucune partie du inonde, et que l'infanticide, conséquence de ce système, avaient presque totalement disparu sous l'action des missionnaires chrétiens. Taine compare le christianisme à « la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même ». « Sans lui, «lit-il l'homme redevient voluptueux et dur. la cruauté et la sensualité s'étalent1. »
J'ai constaté bien souvent, dans ma carrière, que des hommes, que des femmes avaient été préservés du suicide par les croyances religieuses. Dieu est le grand consolateur des femmes délaissées. La crainte de comparaître devant lui. après avoir accompli un acte qu'il défend, contient beaucoup de désespérées qui sont tentées de se donner la mort. ti. Sand a raconté qu'elle a été guérit» de la tentation de suicide par la lecture des écrivains classiques et par le retour à la croyance à une vie future, qu'elle avait perdue. Le désespoir, le mot le dit. c'est la perte de l'espoir. Les héros de Gœlhe. de liyron. de Musset, qui finissent par le suicide, sont des sceptiques. Dans />//>/. G. Sand fait de Slenio, qui se suicide, un débauché et un athée. Don Juan mêle l'impiété à la débauche, il veut contraindre le pauvre à l'athéisme. Méphistolès dit de lui-même : » Je suis celui qui nie. »
I Darwin. Yvmuje d'un na/uralisfe; Tuim*, lie vue des Det'.c-MonUe#. l': juin 1801, p. VJJ.
Là où le sentiment religieux est conservé, la criminalité diminue; là où il s'affaiblit, elle augmente. Le suicide était très rare au moyen âge; il a commencé à devenir plus fréquent au xviii0 siècle, lorsque le sentiment religieux s'est affaibli. La foi préserve encore plus du suicide que du crime, parce que le croyant après le crime espère échapper au châtiment et avoir le temps Je se réconcilier avec Dieu tandis qu'après le suicide il comparaît immédiatement devant lui. Voilà pourquoi dans des pays, où il y a beaucoup d'homicides, en Espagne, en Italie, il y a très peu de suicides. Dans les écrits des suicidés, que j'ai lus en très grand nombre, j'ai trouvé la preuve qu'ils ne croyaient plus à rien et qu'ils allaient chercher le repos dans le néant.
M. Jules Lemaîlrc ne pense pas que les croyances religieuses préservent mieux du suicide et du crime que le scepticisme.il raille Octave Feuillet de ce qu'il représente un héros de roman alliée, avalant une fiole d'opium, et une femme athée, empoisonnant sa rivale, une femme mariée, pour épouser son mari, qui est son amant1. Malgré mon admiration pour son beau talent, je suis obligé de dire que M. J. Lcmailrc se Irouipe, ainsi que M. Barres, qui, dans la préface d'un livre récent « offert à quelques collégiens de Paris et de la province », attribue les suicides fréquents de jeunes gens au tort qu'ils ont de croire qu'il y a du sérieux dans la vie. Afin de préserver leurs camarades de la contagion du suicide, MM. Barres leurconseille d'être « ardents et sceptiques ». Je crois qu'il serait plus sage de leur conseiller d'être modérés et croyants. Sans doute, tous les athées ne finissent pas par le suicide et par l'homicide, il y a des sceptiques aussi incapables de l'un et de l'autre que des croyants; une heureuse nature, une bonne éducation, l'amour de la science, préservent du vice. Il y a même des saints laïques, comme Littré. Mais que l'homme, que la
■;l) J. Lcinailrc. Les Contemporains. 3# série, p. 28.
femme surtout ne soient pas mieux préservés du suicide et du crime par lafoi que parle scepticisme, c'est là une assertion, qui est contraire à l'expérience judiciaire et à l'expérience médicale.
La femme a encore plus besoin que l'homme de croyances spiritualistes, pour soutenir sa volonté instable et modérer sa sensibilité nerveuse. La foi peut seule faire de cet être, faible par nature, une personne forte par éducation. Il résulte de mes recherches personnelles qu'il y a moins de suicides de veuves que de suicides de veufs déterminés par le chagrin, à la suite de la mort de leurs conjoints. J'ai aussi constaté plusieurs suicides de pères désespérés de la mort de leurs enfants et je n'ai constaté aucun suicide de mère. Si les veuves et les mères, quoique plus sensibles à la douleur et moins fortes pour la supporter, se tuent plus rarement que les veufs ou les pères, c'est parce qu'elles trouvent la force et la consolation dans le sentiment religieux et l'espérance d'une autre vie, où elles reverront leurs enfants et leurs époux. Si la proportion des femmes dans le nombre des suicides s'accroît depuis quelques années, c'est parce que les femmes commencent à perdre leurs croyances, au contact de leurs maris, de leurs pères incrédules.
Il est vrai que les croyances ne suffisent pas toujours à préserver les femmes des suicides d'amour, parce que l'amour se combine quelquefois avec le mysticisme.
Ce n'est pas profaner la vie religieuse que de penser qu'elle peut être une consolation pour les chagrins d'amour. Privées de croyances, de pauvres filles séduites et délaissées se laissent tomber dans le désespoir ou dans la débauche. Combien ne serait-il pas préférable de les voir entrer dans un couvent, où peu à peu leur douleur se calmerait et ferait place au désir d'occuper leur activité et leur besoin d'aimer en aimant les orphelins et les pauvres !
La précocité des jeunes gens pour la débauche étant une
Proal. — Crime et suicide pass. 42
658 LE CRIME ET UE SCI a DE PASSIONNELS
cause de leur précocité pour le suicide et le crime passionnels, les parents pourraient la prévenir par une meilleure éducation, par une surveillance plus sévère sur leurs lectures, sur les camarades qu'ils fréquentent, sur les spectacles qu'ils vent voir. Racine fils raconte que son père ne parlait jamais de pièces de théâtre devant ses enfants et qu'ayant été prié de donner des leçons de déclamation à une jeune princesse royale, âgée de quinze ans, il fut tellement choqué de lui entendre réciter une tirade amoureuse d'Hermione, qu'il refusa de continuer à lui donner des leçons. Aujourd'hui, il y a des parents qui conduiseat leurs enfants à des spectacles pornographiques.
Il y aurait moins de filles séduites et de femmes adultères, si les parents ne donnaient pas à leurs filles des habitudes de luxe supérieures à leur rang social, à leur fortune. Ne pouvant réaliser par le mariage les rêves qu'elles ont fonnés et conserver leurs habitudes de luxe, les jeunes filles souffrent de ces déceptions ; elles ne se marient pas et préfèrent un amant riche, qui les abandonnera un jour, à un mari d'une situation modeste, qui les aimerait toute sa vie, mais dont elles rougiraient, ou bien si elles se marient, elles soutirent de la vulgarité de son esprit et de ses manières et tournent mal.
Les jeunes gens seraient moins précoces pour la débauche, si les parents ne les encourageaient pas eux-mêmes à « s'amuser ». en disant qu'il faut que jeunesse se passe. Les jeunes gens, dans les grandes villes, prennent si bien l'habitude de s'amuser de bonne heure, qu'ils prennent des maîtresses à quinze, à seize ans ; do là des querelles, des jalousies, qui finissent par le suicide ou par des coups de couteau.
Les parents éviteraient encore souvent le suicide de leurs enfants, à la suite d'un chagrin d'amour, s'ils ne s'opposaient pas à un projet de mariage, uniquement parce que la jeune iille aimée par leur fils, quoique possédant toutes les qua-
lités de cœur, d'esprit et de corps, n'a pas toute la fortune qu'ils auraient désirée.
Les suicides passionnels n'étant possibles que par un excès de sensibilité et par un défaut d'énergie pour supporter la souffrance, que de malheurs les parents éviteraient, s'ils apprenaient aux enfants à modérer leur sensibilité et à fortifier leur volonté! Que d'actes de désespoir ils préviendraient, s'ils leur enseignaient de bonne heure à se maîtriser, à modérer leur suceptibililé nerveuse! Le dégoût de la vie, le désespoir à la suite d'un chagrin d'amour, sont souvent, en effet, les conséquences d'un système nerveux trop impressionnable et d'une volonté trop faible; il y a d'étroits rapports entre le pessimisme et le nervosisme 4. Le suicide, la folie, le crime, sont des déchéances de la volonté, des désordres de la sensibilité. L'incapacité chez un homme de modérer et de surveiller l'élément affectif ou émotionnel de sa nature, je l'appelle esclavage, dit Spinoza. Maîtriser ses nerfs, développer sa volonté, c'est se préserver du suicide, de la folie et du crime.
Cette nécessité de fortifier la volonté est aujourd'hui mieux sentie qu'autrefois par les psychologues et les médecins ; mais elle n'est pas encore comprise par les parents. Les parents, surtout les mères, gâtent les enfants, les accablent de caresses et d'attentions, les rendent égoïstes, sensuels, incapables de supporter une contrariété; au lieu de fortifier en eux la volonté et la raison, qu'il ne faut pas confondre avec l'intelligence, on développe la sensibilité, la sensualité, on en fait des nerveux prédisposés à la passion précoce, à la neurasthénie et au pessimisme, à la jalousie et à la colère. Au xvic siècle, Charron avait judicieusement défini le but de l'instruction; elle doit, disait-il, « plus tendre à la sagesse qu'à la science et à l'art, plus à former bien le jugement et par conséquent la volonté et la COnsli) Dr Régis. La médecine et le pessimisme contemporain.
cience qu'à remplir la mémoire et réchauffer l'imagination1. » On fait aujourd'hui le contraire; on remplit la mémoire des enfants, on réchauffé leur imagination, on leur prodigue les excitations sensuelles, on fait une part trop grande à la musique, surtout à la musique d'opéra, dans l'éducation des jeunes filles; on néglige la culture de la volonté et du sens moral ; on fatigue le système nerveux par un surmenage intellectuel, on en fait des sensi tifs et des efféminés, au lieu d'en faire des hommes d'action et de volonté. Ce surmenage intellectuel et émotionnel produit surtout des effets déplorables chez les jeunes filles*.
Si les parents songeaient à l'influence que leurs vices, leurs habitudes alcooliques exercent sur leurs enfants au moment de la conception et pendant la grossesse, il y aurait moins d'enfants débiles de corps et d'esprit, soumis aux entraînements des passions par leurs prédispositions héréditaires. Il y a beaucoup de dégénérés parmi les auteurs des suicides et des crimes passionnels. Or, ces dégénérés sont souvent issus de parents alcooliques ou débauchés. « Si nous pouvions apercevoir clairement, dit J. de Maistre. tous les maux qui résultent des générations désordonnées et des innombrables profanations de la première loi du monde, nous reculerions d'horreur3 ». La science aujourd'hui a mis en lumière les maux qui résultent des générations désordonnées; elle a établi que la constitution physique et morale des enfants se ressent de l'état physique et moral des parents au moment de la procréation4, et que les en-
(1) Charron, liv. III, ch. xiv, § 13.
(2) J'ai vu ces jours derniers à l'asile Sainte-Anne une jeune fille russe, fille d'un cultivateur, u^régée es sciences mathématiques, dont le système nerveux a été détraqué par le surmenage cérébral.
(3) J. de Maistre. Soirées de Saint-Pétersbourg, 1«r entretien.
(4) Les anciens philosophes avaient eu le pressentiment de cette solidarité, qui unit les enfants aux parents. « Les enfants nés d'une couche illégitime, dit la Bible, lorsqu'on s'informe de ce qu'ils sont, deviennent des témoins, qui déposent contre le crime de leur père et de leur mère.» {La Sagesse, IV.) — « Oh ! combien est belle la race chaste ! » — Platon avait observé qu'il est très important que les enfants soient engendrés
fants issus Je parenls débauchés et alcooliques sont souvent des dégénérés. Sur 1773 enfants idiots, épileptiques, imbéciles et hystériques, qui sont entrés à Bicêtre dans le service du docteur Bourneville, du ior janvier 1879 au 1er janvier 1898, les pères de 677 enfants faisaient des excès de boissons, les mères de 59 enfants étaient adonnées à l'ivrognerie1. Donc, si les parents avaient le sentiment de leur responsabilité, on n'aurait pas tant à gémir sur la débilité physique et morale des nouvelles générations, débilité qui les prédispose au suicide et au crime passionnels, car les impulsions au suicide et à l'homicide sont fréquentes chez les dégénérés, chez les hystériques, chez les épileptiques. J'en ai observé plusieurs cas, surtout chez les femmes. On en trouvera de nombreux exemples dans les livres des aliénisles2.
Les parents pourraient encore préserver leurs enfants de la criminalité passionnelle, en surveillant leurs lectures. Il y a beaucoup de littérature dans les suicides et les crimes passionnels des jeunes gens. Pour en trouver la cause, il ne suffit pas de dire : cherchez la femme; il faut souvent chercher le livre. Le choix des livres et des spectacles n'est pas plus indifférent à la santé de l'esprit que le choix des aliments à la santé du corps. La santé morale et la santé physique des jeunes gens dépendent en grande partie de la nourriture qu'ils prennent et de l'air qu'ils respirent.
par des parents sobres et maîtres de leur raison et que les enfants ncs de parents alcooliques « ne seront ni solides, ni droits, soit d'esprit, soit de corps ». (Les Lois, VI.) — Socrate avait constaté que les enfants issus de parents jeunes sont mieux doués que ceux qui naissent de parents âgés. (Xénophon, Mémoires sur Socrate, IV, § 4.) — Aristote avait fait la même observation [La Politique, liv. VU, ch. xiv, § 9.) — Confucius anoblissait le prre, à cause de la vertu de ses enfants. — Comme le l)r Bourneville, tous les médecins physiologistes et aliénisles attribuent, en grande partie, la dégénérescence des enfants aux habitudes de débauche et d'alcoolisme des parents. (V. Morel, Traité des dégénérescences ; P. Lucas, Traité de ï Hérédité; article du Dr Voisin, dans le dictionnaire de médecine de Jacoud; Dr Magnan. les dégénérés ; Hecherches sur les centimes nerveux).
(1) Archives de neurologie, 1898, p. 327.
(2) Les Dr« Bourdin et Carrière ont écrit des études spéciales sur les impulsions au suicide et à l'homicide chez les dégénérés.
Comme les parents, les écrivains d'imagination ont une part de responsabilité dans la fréquence des suicides et des crimes passionnels. Beaucoup d'entre eux ne s'en doutent pas; caries hommes, en général, ne connaissent pas toute leur responsabilité. On ne se croit responsable que de ses propres fautes et on oublie la part de responsabilité que Ton a dans les fautes des autres, de ses enfants de ses amis, de ses élèves, de ses lecteurs, de ses auditeurs. Toutes nos paroles, tous nos actes exercent une influence sur les paroles et les actes des autres. Dans Tordre moral comme dans Tordre physique, rien ne se perd. Tout homme naît pour ie salut ou pour la perte de plusieurs de ses semblables, l'écrivain plus que tout autre. La littérature, qui pourrait faire tant de bien en propageant les idées saines, les sentiments élevés, fait un mal incalculable, en détruisant le sens moral des lecteurs, en poétisant la débauche, les perversions sexuelles, Tadultère, le suicide, le double suicide et la vengeance passionnelle.
J'ai cité de nombreux exemples de suicide et de double suicide, après une orgie, copiés sur des poésies de Musset d'Alfred de Vigny: j'ai rapporté des paroles de jeunes gens qui, ayant survécu à des tentatives de ce genre, disaient que ce double suicide leur avait paru héroïque, poétique. Puisqu'il y a une contagion du suicide, puisque ce dénouement d'une passion sensuelle plaît tant à l'imagination dépravée des jeunes gens, le devoir des poêles osl de ne pas leur offrir de semblables images, revêtues du prestige de la poésie. Il y a tant de jeunes gens débilités d'esprit et de corps par la débauche, criblés de dettes, en révolte contre Taulorilé paternelle, incapables de se remettre au travail, que, si des poètes leur offrent pour sortir d'embarras, Tissue du suicide dans une scène d'orgie, ces malheureux succomberont à la tentation. Il y aurait certainement moins de débauchés et de suicidés, si les poètes et les romanciers ne représentaient pas les débauchés comme affamés d'idéal.
Don Juan, qui n'admet pas d'autre vérité que la suivante : 2 et 2 font 4 et 4 font 8, est dépeint par eux comme dévoré par la soif de l'infini. En réalité, cette soif de l'infini c'est la soif du plaisir ; cette faim de l'idéal c'est la poursuite du sensualisme; l'idéal de don Juan, c'est Malhurine, c'est Elvire, c'est Charlotte, etc. Sganarelle, qui connaît son maître le définit : « un vrai Sardanapale, un pourceau d'Epicure, une véritable brute. » Ce n'est que dans les romans que les débauchés sont des cœurs nobles et des esprits philosophiques. Dans la réalité, ce sont des candidats au gâtisme, au suicide ou au crime passionnel ; les auteurs des drames parisiens sont assez souvent des « fêtards ».
Si quelques jeunes gens trouvent séduisante la vie de bohème, qu'ils lisent la vie de Murger, écrite par l'un de ses amis; il n'y a pas de livre plus triste. Un^ bonne partie des lettres de Murger reproduites dans ce volume, sont datées de l'hôpital Saint-Louis, où il fit plusieurs séjours1 ; plusieurs de ses amis sont indiqués comme morts à l'hôpital. La mort de Murger fut « terrible », dit son ami.
Les poètes épargneraient à leurs lecteurs bien des folies, s'il les mettaient en garde contre les entraînements de l'amour sensuel, qui est haineux et viudicatif, et s'ils leur montraient la supériorité de l'amour spiritualiste. Les grands poètes de l'amour, Dante, Pétrarque, Lamartine n'ont pas chanté l'amour sensuel2.
La forme supérieure de l'amour est celle où la considération des qualités morales et intellectuelles joue un rôle aussi important que le prix attaché aux qualités physiques,
(1) Murger cherchait l'inspiration dans le café ; t il est des nuits, dit-il, où j'ai pris jusqu'à six onces de café. » L'abus du café détermina chez lui un terrible purpura. Dans cette vie de Murger, on ne trouve que des récits de misère noire, des demandes d'emploi et d'argent. Hien n'est triste comme ses amours ; rien n'est moins poétique ; la femme qu'il a le plus aimée le trompe avec un de ses amis intimes huit jours après le début de sa liaison.
(2) Lamartine, il est vrai, a écrit dans sa jeunesse deux volumes de poésies erotiques, mais il les a brûlés.
où l'affection et l'estime viennent s'ajouter au désir. Un peuple, qui ne s'attacherait qu'à la beauté physique et négligerait la beauté morale et intellectuelle, serait voisin de la décadence et retournerait à la barbarie.
Les écrivains erotiques croient s'excuser en disant que leur vie est honnête; Ovide disait :
« Mores distant a carminé nostri, « Vita verecunda est, Musa jocosa niihi. »
Martial répétait la même excuse en écrivant :
« Lasciva est nobis pagina, vita proba est. »
L'honnêteté de la vie de l'écrivain erotique ne supprime pas le danger de ses écrils.
Les amours libres finissant presque toujours par les ruptures, et celles-ci souvent par les vengeances, la littérature pourrait encore prévenir beaucoup de suicides et de crimes passionnels, en niellant à la mode l'amour dans le mariage. C'est lui demander beaucoup, je le sais ; mais elle a tant de puissance, que, si elle le voulait, elle pourrait poétiser l'amour honnête. N'a-t-elle pas au xvine siècle, par la plume de J.-J. Rousseau, mis à la mode l'allaitement, au point que des femmes du monde, qui allaient dîner en ville, se faisaient apporter leurs bébés au dessert, pour leur donner le sein? Rien n'est impossible aux poêles et aux romanciers; ils onl tourné en dérision les deux plus grands biens de l'homme, la santé et la vertu ; ils ont trouvé la santé moins poétique que la maladie, la vie moins pittoresque que la mort, la verlu plus ennuyeuse que le vice ; ils ont embelli la mélancolie, la phtisie, les perversions de l'instinct sexuel, le saphisme, le sadisme, le masochisme, l'adultère, le suicide, le double suicide, le crime passionnel. Je ne les crois point incapables de poétiser la santé, la raison, le travail, la tempérance, l'amour pur, qui sont aussi poétiques que la déraison, l'oisiveté, l'intempérance et la débauche.
On peut appliquer à la littérature qui embellit le vice et enlaidit la vertu ce vers du poète latin :
« Dat veniam corvis, vexât censura columbas; »
elle blanchit le corbeau et noircit la colombe ; elle veut rendre blanc ce qui est noir et rendre noir ce qui est blanc ; au lieu d'enseigner la beauté de la pudeur, le prix de la tempérance, la dignité de l'amour dans le mariage, elle propose à limitation des lecteurs de belles orgies, de beaux suicides et de beaux crimes.
La tâche de l'écrivain cependant n'est pas de rendre les hommes mélancoliques, désespérés, haineux et criminels, de fournir des excuses aux passions qui sont toujours à la recherche d'un sophisme, pour faire taire la conscience, ce juge importun et gênant. La société étant fondée sur la famille et celle-ci sur le mariage ', est-il excessif de demander au romancier de ne pas écrire que « le serment du mariage est une absurdité que la société imposa2 »? Les hommes sotft assez portés à rechercher le fruit défendu et les raffinements du vice3, pour qu'il soit inutile de leur faire une peinture séduisante des passions criminelles. La pauvre humanité est assez poussée par la nature à la lubricité et à la haine, pour qu'il soit nécessaire de la rendre encore plus lubrique et plus haineuse par des excitations sensuelles et des provocations à la vengeance. Il semble que la mission de la littéra-
(1) En Egypte, en Syrie, les musulmans des hautes classes, ayant reconnu que la polygamie est un principe de dissolution pour la famille et pour l'État, reviennent h la monogamie, bien que Mahomet leur permette de prendre plusieurs femmes. Je tiens ces renseignements d'un juge musulman du tribunal du Caire et d'un ancien procureur général à la Cour d'Alexandrie.
{2} G. Sand. Jacques,
(3) « Sitimur in velitum semper cupimus que negala. » (Ovide.) — Les peuples sauvages, comme les peuples civilisés, cherchent à augmenter le plaisir par les raffinements pervers île l'imagination. Un missionnaire représentait à un anthropophage, qui allait manger une tète humaine, combien il était odieux de tuer' un homme pour manger une tête qui pense ; « c'est à cause de cela, répondit l'anthropophage, qu'il est agréable de la manger. »
iure consisterait plutôt à adoucir ce qu'il y a d'instinctif en nous; subordonner la partie animale à la partie rationnelle de son être , faire prédominer l'homme spirituel sur l'homme instinctif, l'homme social sur l'homme animal, soumettre les passions à la raison et à l'intérêt social, se dégager de la bête, la courber sous le joug de la loi, est le but de la vie humaine. La littérature a-t-elle le droit d'éloigner l'homme de ce but, de détruire cet idéal, d'exciter ses mauvais instincts?
La société ayant pour but d'assurer le respect de la femme, le respect de l'enfant , le respect de la vie humaine , la littérature remplit-elle sa mission sociale en enseignant le mépris de la femme, le mépris de l'enfant, le mépris de la vie humaine ? Si les romanciers, qui représentent la femme comme un être malade, inférieur, n'excitaient pas le mari par une étrange contradiction à tuer la femme adultère, qui est à leurs yeux irresponsable, il y aurait certainement moins de vengeances maritales. La littérature n'a pas le droit, pour donner de fortes émotions aux lecteurs, de rendre les vengeances plus fréquentes. Les meurtres sont assez nombreux, pour qu'il soit inutile d'en augmenter le nombre. La littérature devrait être un instrument de vie et de progrès et non un principe de mort ; elle n'a pas le droit de se mettre en révolte contre le code et la loi morale. Le devoir de l'écrivain n'est pas de contrecarrer l'action des lois, de propager des sophismes antisociaux sur la fatalité, l'irrésislibilité de la passion, sur les droits de l'amour, identique à la vertu et supérieur à la loi, sur la légitimité du suicide, sur la beauté du crime passionnel, sur la nécessité de la vengeance, sophismes qui font des vicieux, des suicidés et des assassins.
On n'a jamais songé à attribuer à la littérature du xvne siècle une part de responsabilité dans les suicides et les crimes, parce qu'elle ne propageait pas les sophismes et ne flattait pas les mauvais instincts de la foule ; elle ne
séparait pas l'esthétique de la morale. La littérature valait mieux alors que la société et en relevait le niveau moral. Aujourd'hui, bien que la société soit bien malade, la littérature d'imagination, sauf de 1res honorables exceptions, vaut moins que la société et contribue, ainsi que la politique, à la corrompre davantage. Si elle ne veut pas rendre les hommes sages, elle devrait tout au moins ne pas les rendre fous et criminels.
Les écrivains, qui pervertissent la conscience publique par les sophismes et les images malsaines, ne se rendent pas compte de la fragilité humaine et de la rapidité de la contagion mentale. De même que tout un troupeau peut être infecté de la gale par ce qu'une seule bêle en est atteinte, de même tout un groupe de lecteurs peut être dépravé par un seul livre. Ce ne sont pas seulement les esprits faibles qui subissent la contagion de l'exemple, du sophisme. Cette influence est subie par des hommes intelligents, d'une grande sensibilité, d'une faible volonté. Les jeunes gens, les femmes1, les nerveux, prennent très facilement les idées, les sentiments de ceux qui les entourent, des écrivains qui les passionnent. Les paradoxes les séduisent. Ilssedéfendentdifficilementcontre les sophismes. Chez eux la déraison passe vite des idées dans les actes. Fragilité ton nom est femme, dit un personnage de Shakspeare. Il serait plus exact de dire : Fragilité ton nom est humanité; car le « sexe fort » est aussi fragile que le sexe faible; il commet même beaucoup plus de suicides et de crimes.
Je n'irai pas jusqu'à dire avec Taine : « la raison n'est point naturelle à l'homme, ni universelle dans l'humanité... A proprement parler l'homme est fou, comme le corps est malade par nature; la santé de notre esprit comme la santé de nos organes n'est qu'une réussite fréquente et un bel
(1) G. Sand, malgré tout son talent, a épousé successivement les idées de ses amis, même les plus paradoxales.
accident1. » C'est l'état de santé et non la maladie qui est la règle générale; mais la raison est bien fragile. Les plus grands esprits côtoient la folie. Napoléon Ier disait à Pinel qu'entre un homme de génie et un fou, il n'y a pas l'épaisseur d'une pièce de six liards, et il ajoutait en souriant : « Il faut que je prenne garde de tomber entre vos mains*. » L'homme n'est pas fou par nature, mais il le devient facilement. Beaucoup d'hommes et encore plus de femmes vivent dans un état de demi-folie, sur les frontières de la folie. Les écrivains devraient se bien pénétrer de cette fragilité de la raison humaine et ne pas oublier que le sophisme est autrement contagieux que la raison.
Ce n'est pas la peinture du mal, faite avec réserve, qui fait l'immoralité de l'œuvre; l'œuvre peut rester chaste, si Tinspiration est élevée, si le mal n'est décrit que pour être flétri. Malgré la crudité de son langage, Juvénal est chaste. Lucrèce reste chaste dans la description physiologique de l'amour. Le livre est immoral, quand le but de l'auteur est l'excitation de la sensualité par la peinture séduisante du vice.
Les gouvernants, comme les écrivains, devraient se rappeler cette fragilité de la nature humaine, pour créer un milieu favorable à la santé de l'esprit et du corps, pour ne pas permettre à la presse déteindre le sentiment de la pudeur et d'exciter les passions antisociales, surveiller mieux qu'ils ne le font, les étalages des kiosques, des librairies, les bibliothèques municipales. les bibliothèques populaires, les petits théâtres, où on laisse tout dire et tout chanter3. Il y a un
(1) Taine. L'Ancien réyhiie, 10° édit.. p. IJU, 3li.
(2) Pinol. Phy.sioloyie de Vliomme aliéné, p. 40.
(!$) L'auteur de la Censure sous Xapoléon III réclame la suppression de la censure parce qu'elle est, dit-il. plus préoccupée d'arrêter les allusions politiques que les obscénités : « tout ce qu'une savante pornographie peut inventer a paru sur la scène : mots à double sens, calembours grivois, situations raides, farces polissonnes ont reçu depuis longtemps l'estampille des censeurs ». — Valère Maxime attribue l'austère discipline, qui s'était conservée chez les anciens habitants de Marseille, à la sévère surveillance, qu'ils exerçaient sur les spectacles (liv. 11. ch. vi, § 7.)
grand intérêt social à maintenir dans les mœurs le sentiment de la pudeur; outre qu'il est le charme et la parure de la femme, il est la sauvegarde de la paix domestique. La chasteté de la femme est le plus solide fondement de la famille et de la paix publique. C'est par des bonnes mœurs plus que par les travaux de l'esprit que la femme sert les intérêts de la société et contribue à ses progrès. La corruption de la femme détruit la famille, et la désorganisation de la famille amène la décadence des peuples. N'est-ce pas Horace qui a dit : « Notre siècle, fécond en crimes, a souillé d'abord les mariages, les générations, les familles et de là tous les maux se sont répandus sur le peuple et sur la patrie1. » Montesquieu a dit de même : « Il y a tant d'imperfections attachées à la perte de la vertu dans les femmes, toute leur âme en est si fort dégradée, ce point principal ôlé en fait tomber tant d'autres, que Ton peut regarder dans un^état populaire Tincontinence publique comme le dernier des malheurs et la certitude d'un changement dans la constitution2. »
Les habitudes d'intempérance contribuant beaucoup à la fréquence des suicides et des crimes passionnels, la société pourrait encore en diminuer le nombre, en prenant des mesures efficaces contre l'alcoolisme3. Comme l'occasion fait le buveur, de même qu'elle fait le voleur, s'il y avait moins de débits de boissons, il y aurait moins d'alcooliques, et par suite moins d'aliénés et de criminels. Chez les nations où l'alcoolisme a été combattu, on a vu diminuer la folie et le crime. En Norvège, par exemple, la proportion des alcooliques dans le nombre des aliénés est descendu à 4,4 p. 100 en 1893; les suicidés qui étaient au nombre de
(1) Horace, liv. III. ode VI.
(2) Montesquieu. Esprit des Lois, liv. VII, ch. vm.
(3) D'après le Dr Magnan, sur 100 hommes admis dans les asiles d'aliénés du département de la Seine, plus de 35 y sont amenés par l'alcoolisme; sur 100 femmes, plus de 12 (Recherches sur les centres nerveux, ±* série, p. 46). — D'après M. le Dr Rochard, la somme que coûte annuellement à la France l'alcoolisme, (prix de l'alcool, travail perdu frais de traitement, etc.) s'élèverait à la somme de un milliard et demi.
109 par an et par million d'habitants jusqu'en 1850, sont descendus à 05 en 18%. La criminalité qui était de 180,3 par an par 100 000 habitants est descendue à 142,1 en
Les gouvernants pourraient encore diminuer la criminalité passionnelle, s'ils n'attiraient pas les ouvriers dans les grandes villes , qui sont des foyers d'excitations passionnelles, s'ils les laissaient dans les campagnes. Los poètes, Horace, Juvénal, Boileau, ont décrit les embarras. le bruit des grandes villes. Mais au point de vue moral et social, l'entassement des hommes dans les grandes villes produit des inconvénients autrement graves que ceux qui sont décrits par les poètes. Les cerveaux faibles(et il y en a beaucoup) s'y détraquent facilement, sous l'influence des excitations de la presse révolutionnaire et pornographique, des sophismes politiques et littéraires, des exhibitions des petits théâtres, des chansons des cafés-concerts, des spectacles corrupteurs de la rue. Les parents n'y peuvent surveiller leurs enfants, ni les maîtres leurs domestiques ; de là tant de liaisons irrégulières qui finissent mal, de là tant de suicides de jeunes tilles enceintes ; les mariages y sont moins nombreux et plus tardifs qu'à la campagne. Il y a bien moins de lilles séduites, d'enfants naturels, de suicides et de crimes passionnels à la campagne. Kn favorisant l'agriculture, en dégrevant l'impôt foncier, on pourrait retenir les ouvriers à la campagne.
Une autre cause de démoralisation, que la société pourr rail supprimer, c'est la provocation à la débauche sur la voie publique, dans les brasseries, dans les bals publics et les petits lliéàlres, qui ne sont que des marchés pour la prostitution2.
C'est bien à tort, selon moi, que l'on rend la civilisation
[\) Archives d'an lh. crim., lo nov. 1800, p. 089.
02) Dans la séance du 3 avril 1888. l'Académie de médecine a réclamé des mesures contre la provocation à la débauche.
responsable de l'accroissement de la criminalilé ; c'est Tincurie des gouvernements, c'est l'incapacité des législateurs qu'il faut accuser. Au xviuc siècle, les philosophes, d'IIolbach, Grim, Uelvélius, J.-J. Rousseau ont exagéré l'influence des lois et des gouvernements, en disant que c'étaient les lois et les constitutions qui faisaient les mœurs1. Aujourd'hui, on néglige l'action des lois, on répèle guid /n/cs situ* moribus ? On n'est frappé que de l'influence du tempérament, que de la puissance de l'hérédité ; on explique tout par le tempérament ; la vertu des femmes, l'éloquence des orateurs, la sensibilité des poètes, la tournure de l'esprit et du caractère, môme les opinions politiques et les systèmes philosophiques2. L'influence du tempérament Jrest en effet 1res grande ; elle a été reconnue par les philosophes spiritualistes. par les théologiens, par nos moralistes, môme par nos grands poètes du x vu" siècle, par Corneille, par Molière, par La Fontaine, qui a môme observé l'influence du tempérament sur le génie des écrivains anglais (1. XII, f. XXIII). On a raison de mettre en lumière l'influence du tempérament, mais on gâte cette idée juste, en l'exagérant
[\\ Seul. Montesquieu, avec son esprit étendu et compréhensif, a su voir toutes les causes sociales, religieuses, philosophiques, politiques, physiques et physiologiques, qui contribuent à la formation des iimurs.
i*2; M. Faguet écrit : « l'a philosophe même grand, qui expose son système, n'est qu'un homme qui explique son caractère et peut-èlre son tempérament. » Eludes sur le XIX- aièr/c. p. iOS.j Lorsque Descartes nous explique son système il nous explique sa pensée et non son tempérament. Avec le même caractère, des philosophes peuvent avoir des systèmes différents ; les caractères de Malehranche et de Condillac se ressemblent, leurs systèmes dillèrent. Avec des tempéraments différents, des philosophes peuvent avoir la même doctrine : Maine de Dirait. Jouffroy et (lousin n'avaient pas le même tempérament et cependant leurs systèmes philosophiques se ressemblent. M. Boissier. secrétaire perpétuel de l'Academii- française, ce lettré délicat, qui a vécu dans l'intimité de Ciceron, de Virgile, d'Horace, de Juvénal et de Tacite, au lieu d'expliquer la vertu de M»cde Sevigné par sa forte éducation, par sa droite raison, par sa foi chrétienne, par sa tendresse pour ses enfants, ne l'attribue qu'à son tempérament froid. Il s'appuie sur le témoignage de son cousin Bussy, une mauvaise langue, s'il en fut. qui n'inspire aucune confiance à Miche [et, qui était connu, dit Saint-Simon. « par la vanité de son esprit et la bassesse de son cœur ». qui avait été blessé dans son amour- propre parce que sa belle cousine avait repoussé ses hommages et qui d'ailleurs avait rétracté le portrait satirique qu'il avait fait d'elle.
et enniantractiondeslois, desgouvernements, des religions, des littératures. Les lois et les gouvernements contribuent beaucoup à former les mœurs. Les lois de Moïse, de Manou, de Solon, de Lycurgueont puissamment contribué à former le caractère, les sentiments, les idées des Juifs, des Indous. des Athéniens, des Spartiates. Les mauvaises lois, les mauvais gouvernements corrompent les mœurs; les bonnes lois, les bons gouvernements les réforment. Les progrès de l'alcoolisme et de la pornographie, la licence de la presse et du théâtre ne sont point des conséquences fatales de la civilisation; on peut les supprimer par de bonnes lois. Le progrès de la civilisation ne comprend point nécessairement le progrès de l'intempérance et de la pornographie.
Ce sont de mauvaises lois, qui ont fait les mauvaises mœurs1, et ce sont les mauvaises mœurs qui déterminent tant de suicides *, et tant de crimes, et non les progrès de la civilisation. Abrogez les mauvaises lois, moralisez le peuple, laissez-lui le sentiment religieux, qui est un soutien dé la morale, un préservatif du suicide et du crime passionnels, combattez l'alcoolisme et la pornographie, organisez la responsabilité de la presse, assurez la répression par une meilleure composition des
ilj Parmi les mauvaises lois, je place la loi de 1880. qui a établi In liberté des débits de boissons, — la loi de 1881. qui a édicté l'impunité de la presse, — la loi de 1 «8 *, qui a rétabli le divorce, «'.'est-à-dire la désorganisation de la famille. — les articles du code civil qui organisent l'irresponsabilité du séducteur, qui exigent un acte authentique pour la reconnaissance de reniant naturel, qui. par suite, déclarent non avenue la reconnaissance résultant du propre aveu du père naturel, de ses lettres et de la possession d'état, qui interdisent la recherche de la paternité.
(VJ) Dans la statistique «pie j'ai donnée des suicides passionnels, je n'ai compté que les suicides suivis de mort. Mais les tentatives de suicides sont encore plus nombreuses : il est difficile d'en savoir le nombre. La plupart des rapports de police relatifs à de simples tentatives de suicides ne sont pas communiqués au parquet de la Seine ; ils restent classés au premier bureau de la première division de la préfecture de police, ou encore au cabinet du préfet de police, quand ils intéressent des familles honorables. Enfin, les commissaires de police ne dressent même pas toujours des rapports; souvent ils s'en abstiennent à la demande des parents ou dans des cas peu graves. Les statistiques du ministère de la justice ne contiennent donc qu'une partie de la vérité. La vérité est encore bien plus affligeante que celle qui résulte des rapports officiels.
, conclusion 673
listes du jury, protégez la femme et l'enfant en déclarant le séducteur responsable , et vous diminuerez beaucoup le nombre des suicides et des crimes passionnels.
La pauvre humanité qui est composée, en grande partie, d'êtres faibles, passionnés, instinctifs, peu réfléchis, rétrograderait vite vers l'animalité, si les gouvernements, les législations, les littératures et les religions ne lui proposaient pas un idéal de justice et de moralité et ne l'aidaient pas à l'atteindre.
Sous l'influence de l'alcoolisme, de la débauche, de la littérature sophistique et erotique, du matérialisme des idées et des mœurs, de la politique qui protège les débits de boissons, c'est-à-dire les débits de poisons, le peuple s'ahf'tit. s'appauvrit et se corrompt; la race dégénère; la population diminue. Les réformes législatives, qui pourraient relever le niveau moral de la population, sont arrêtés par des considérations électorales- Malgré le nombre de plus en plus considérable de fous, de suicidés, de déséquilibrés, de criminels, que fait l'alcoolisme, malgré la campagne menée contre ce tléau par l'Académie de médecine, par l'Institut, par les moralistes, les économistes et les criminalistes, aucune loi n'est votée, parce que les débitants de boissons sont les meilleurs agents électoraux.