CHAPITRE XIII
«< La liberté constitue l'essence spéciale «le l'homme. »
SiMPLicits. Commentaires sw Fpictèle.
On a déjà écrit sur la responsabilité et l'irresponsabilité des auteurs des crimes passionnels. Les uns prétendent que l'amour excuse tout, d'autres soutiennent que le crime passionnel est le plus grand des crimes. La vérité, comme toujours, me parait être entre ces deux opinions extrêmes. Les crimes que Vénus fait commettre ne sont pas plus excusables que ceux que Bacchus inspire ; l'ivresse de l'amour n'est pas plus une justification que l'ivresse de l'alcool. Malgré tout ce que disent les poètes et les romanciers qui font de l'amour une vertu et de l'état passionnel une fatalité, l'amour n'est ni une cause de supériorité, ni une cause d'irresponsabilité, mais c'est souvent un motif d'indulgence, non d'impunité, une circonstance atténuante, môme très atténuante, dans certains cas.
« Les crimes passionnels, qui sont ceux que nos juges, que l'opinion publique traitent avec le plus d'indulgence ou de fausse pitié, écrit M. Brunetière, sont peut-être, quand on les examine, les plus odieux, les plus dangereux de tous et surtout les plus anti-sociaux1. » M. Bourget pense de même que le crime passionnel, considéré au point de vue
(1) Revue des Deux-Mondes, 1er nov. 1891.
002 LE CIUMK ET LE SUMDE PASSIONNELS
de la défense sociale, lui paraît plus redoutable que tout autre1. Je ne partage point cet avis. Outre que les victimes du crime passionnel, la femme adultère tuée par son mari, le séducteur qui abandonne sa maîtresse cl qui est vitriolé par elle, ont une grande part de responsabilité dans le crime, l'auteur du crime ne devient jamais un récidiviste, un criminel de profession : il ne recommence pas son crime, il n'en fait pas une habitude, une sorte de métier. Le crime passionnel est donc moins dangereux que le crime ordinaire.
Je ne partage pas davantage l'opinion de M. Brunetière qui écrit : « Xi l'amour, ni la haine qui tuent n'ont rien de inoins coupable que la cupidité qui vole. » Tuer par amour et par jalousie n'est pas aussi odieux que tuer par cupidité. La jeune iille abandonnée qui tue son séducteur n'est pas aussi méprisable que la servante qui empoisonne son mai Ire pour le voler. Le mari, qui dans la fureur de la jalousie assassine sa femme ou l'amant de sa femme, est infiniment moins coupable que le voleur de grand chemin qui assassine les voyageurs par cupidité. Le meurtre commis par l'amoureux éconduil sur la jeune lille qui le repousse est moins vil que le meurtre suivi de vol.
Dans beaucoup de crimes passionnels, un grand nombre de raisons commandent l'indulgence, el par ce mot je n'entends pas l'impunité, mais une atténuation notable de la responsabilité et de la répression. Il faut tenir compte des souffrances, du désespoir de l'amour malheureux, de l'aveuglement que produit la passion, de la fureur qui accompagne la jalousie, de la puissance de l'idée lixe. sorte d'obsession, qui trouble la raison et obscurcit le sens moral, de l'entraînement des sens, des prédispositions physiologiques du tempérament, de la jeunesse de l'accusé, de la faiblesse du sexe féminin, de l'intérêt que présente le sort
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LA ItKSPO.NSABIMTK l)L T.H1MK PASSIONNKI. 603
de la femme abandonnée, de la femme légitime délaissée et du mari outragé.
Une justice humaine, qui veut tout peser avec mesure, doit prendre en considération le changement de caractère que produit souvent la passion. Sous l'empire d'un amour violent et malheureux, d'une jalousie qui le dévore, un homme doux et bon, peut devenir irritable et méchant ; celui qui était laborieux perd le goût du travail; celui qui avait le caractère gai est envahi par la mélancolie et le désespoir : l'homme énergique trompe par une femme dont il est épris, devient agité, nerveux ; on le verra pleurer comme un enfant ou rugir de colère. Sous l'influence de la passion qui le domine, l'homme sent son caractère se modifier et il peut se dire avec effroi comme un héros de Racine :
« Par quel trouble me vois-je emporté loin «le moi ? »
L'homme qui est ainsi emporté par la passion loin de son caractère naturel, est digne de pitié, surtout quand il est jeune, c'est-à-dire quand son cœur est plein de sentiments généreux et son cerveau vide d'idées et d'expérience.
L'indulgence à l'égard de la femme, accusée d'un crime passionnel, s'impose aussi dans la plupart des cas, pour des raisons physiologiques et psychiques. La femme est une matrice; Iota millier in utero, disait Van Helmont; cette définition est assurément incomplète, car. si la femme est une matrice, elle est aussi un cerveau, un cœur et une àme. Mais; il est certain que les retentissements de la matrice sur le système nerveux doivent être pris en considéralion. Les fondions physiologiques, auxquelles les femmes sont soumises, règles, grossesse, allaitement, ménopauSe. déterminent souvent des troubles cérébraux. 11 y a un lien étroit entre l'état des organes de la génération et l'état du cerveau. La vie physiologique et psychique de la femme gravite autour de la maternité.
60t LE CHIME KT LE SUICIDE PASSIONNELS
11 y a beaucoup d'hystériques, au sens médical du mti. parmi les femmes qui commettent des crimes passionnels. Or. les femmes hystériques ne peuvent pas supporter!* contrariétés sans pleurer, sans trépigner ; elles ont souvenl des crises de larmes, de désespoir, pour les motifs les moins sérieux, comme dans le cas suivant : un ouvrier reproche à sa femme de ne pas tenir son dîner prêt, celle-ci très nerveuse, très sensible à ce reproche, lui répond : « Je net* ferai plus à manger maintenant, lu ne me retrouveras pasw soir ; » ceci dit, elle s'empare d'un tlacon de laudanum elle vide. On comprend qu'avec un tempérament pareil, um femme incapable de supporter un reproche, ne peut « résigner à la trahison d'un amant, à l'infidélité d'un mari. Les femmes jalouses qui font des scènes, qui crient, cassent la vaisselle et tourmentent leur mari, n'ont un mauvais caractère que parce qu'elles ont un tempérament maladif; on dit qu'elles sont méchantes, alors qu'elles sont seulement malades '. L'esprit de contradiction qui est si fréquent chez elles, tient à la nervosité-, dette nervosité, qui rend la femme irritable, susceptible, emportée et violente, peut être déterminée non seulement par l'hérédité, mais par la souffrance continue, par un grand malheur, par la mort d'ur enfant.
Le caractère de la femme qui commet un crime passionnel est souvent un caractère exalté, romanesque conséquence d'un tempérammeiil névropathiquo. dont elli a hérité de ses ascendants. M"1" Weiss était une déséquilibrée, une nymphomane. La Y" (iras était hystérique Marie IL., était la lille dune femme qui avait été soigna comme folle, la nièce d'un homme mort aliéné : à l'Age d> quinze ans, elle avait tenté deux fois de se suicider : « De
il; ("est ru p'iK-iMlis;iiil nuire mesure des ras nombreux, mais excej limmcK qur Miclielcl :i dit i|in- la femme est une malade.
.-) ilet esprit <Ie er-nlradietuui se trouve exactement décrit dans ce vci «le Térenee :
A"y/"«/ ubi it.lii ; .ibi ituliv. çiijiiunt l'Ifra. »
ma jeunesse, dit-elle au juge d'instruction, mes sentiments toujours honnêtes avaient une vivacité extraordinaire. Ma maîtresse de classe disait : « Avec cette tète-là, je ne sais « pas comment vous ferez; vous serez bien malheureuse « dans la vie. » — Je me souviens qu'à quinze ans j'avais été prise d'une amitié idéale pour une jeune fille de la pension et qu'un jour j'ai voulu m'cmpoisonner, parce que j'avais cru qu'elle ne se souciait pas do mon affection. — J'ai eu de bonne heure une véritable passion pour la musique ; c'était ma vie. c'était ma joie. — Lorsque j'ai été recherchée par M. X..., vers qui de mon côté je me sentais entraînée, je lui ai dit : « Je ne veux pas vous aimer, c'est trop grave. « Prenez garde, si je vous aime ; je vous aimerai toute ma « vie. » Je lui ai dit aussi qu'après lui avoir donné mon cœur, je ne consentirais pas à être oubliée. »
Parmi les causes qui devaient contribuer h diminuer la peine, les anciens jurisconsultes plaçaient « la fragilité du sexe1 », ce que Tacite appelle impotentia muliehris. En parité de crime, les femmes, dans l'ancien droit, n'étaient pas punies aussi sévèrement que les hommes : ainsi, par exemple, quand un homme avait commerce avec une religieuse, il était décapité, tandis que la religieuse n'était punie que de peines canoniques. La loi supposait que la jeune fille sans expérience ne pouvait se défendre que très difficilement contre la séduction. Aujourd'hui, la loi ne fait plus de distinction entre les hommes et les femmes2, mais j'estime que les juges doivent la faire. En fait, le jury la fait; il se montre plus indulgent pour le sexe féminin.
(1) Jousse. Traité de la justice criminelle, t. Il, p. 626.
[i) Dans certains cas, la loi pénale est même plus sévère pour la femme «pie pour l'homme : l'adultère de l'homme n'est puni que s'il entretient une concubine dans le domicile conjugal et il est puni moins sévèrement (pie l'adultère de la femme ; le mari qui tue sa femme et son complice eu flagrant délit est excusable, la femme ne Test pas, si elle tue son mari et sa complice dans les mûmes conditions; la preuve de la culpabilité ne se fait pas de la même manière à l'égard de la femme adultère et à l'égard de son complice. (Art. 32i, 337, 338, 339 du Code pénal).
OOô LE CRIME ET LE SUICIDE PASSIONNELS
Les décisions d'acquittement sont plus nombreuses pour les femmes que pour les hommes. En outre, depuis quelques années, l'écart entre les deux sexes va en augmentant. De 183G à I8t>0 la proportion des hommes acquittés était de 23 p. I.O0 ; celle des femmes de 33. En 187U- 1880 celle, des hommes était de 19 p. 100; celle des femmes de 33. En 1892 l'écart a été plus considérable; la proportion des hommes acquittés a été de 23 p. 400 ; celle femmes de 32.
C'est donc bien à lorl que les féministes accusent les hommes d'être injustes à l'égard des femmes, dans l'application de la loi. Sur certains points, j'en conviens, la loi est susceptible de réformes en faveur des femmes. Mais on ne saurait reprocher aux jurés de pécher par un excès île sévérité envers les accusées. Je suis persuadé que les femmes seraient jugées plus sévèrement par des juges île leur sexe, fi est vrai qu'elles seraient aussi impitoyables pour les hommes.
Mais celle indulgence pour la femme ne doit pas aller jusqu'à l'impunité, sous prétexte que la colère do la femme délaissée est naturelle. La vengeance n'est pas légitime, parce qu'elle est naturelle. Toutes les passions sont dans la nature; la conscience et la volonté sont faites pour résister aux entraînements naturels qui seraient dommageables pour autrui. Ainsi que le fait 1res finement observer M",t! de Sta«;l, « ce qu'il y a de naturel dans celle passion ne rend ses consefiuenc.es ni plus heureuses, ni moins coupables ; c'est à combattre les mouvements involontaires qui entraînent vers un but condamnable que la raison est particulièrement destinée; car la réflexion est autant dans la nature que l'impulsion».
L'homme qui séduit une jeune fille el qui l'abandonne est assurément bien .coupable. Mais ses torts ne peuvent légitimer le meurtre. Le devoir de respecter la vie humaine ne varie pas suivant la dignité ou l'indignité de la victime.
LA ItESPONSABILITÉ DU CRIME PASSIONNEL 007
Au surplus, la jeune fille qui se laisse séduire est-elle sans reproche ? N'cst-ellc point coupable d'avoir trompé ses parents, d'avoir déshonoré sa famille? Si elle avait défendu son honneur, comme elle défend sa bourse, elle n'aurait pas succombé. Dans son admirable Don Quichotte, Cervantes a présenté cette observation d'une manière très spirituelle. Une femme vient se plaindre à Sancho d'avoir été violentée par un berger. Sancho condamne le coupable à remettre vingt ducats à la plaignante, puis lorsque celle-ci est sortie, il dit au berger : « Mon ami, courez après cette femme, reprenez-lui votre bourse de gré ou de force cl revenez lous deux. » Bientôt, « le berger et la femme reviennent cramponnés l'un à l'autre, elle sa jupe retroussée tenant la bourse entre ses jambes, lui faisant tous ses eflbrls pour la reprendre; mais il n'y avait pas moyen, tant cette femme la défendait bien. Justice! criait-elle de toute sa force. Justice! voyez, seigneur, voyez l'effronterie de ce vaurien qui veut me reprendre la bourse... — Kl vous l'a-t-il ôtée? demanda Sancho. — Olée! répliqua-l-elle; oh! il m'arracherait plutôt la vie... — Je confesse que je suis rendu, dit le paysan... < et il la laissa aller. » Alors, Sancho se faisant rendre la bourse dit à la plaignante : « Ma sœur, si vous vous étiez défendue ce matin avec autant de force et décourage que vous venez de défendre cette bourse, dix hommes réunis n'auraient jamais été capables de vous violenter1. »
Tout en reconnaissant que la jeune fille qui a la faiblesse de se laisser séduire mérite une grande pitié, la société ne peut cependant lui donner le droit de dire au séducteur : « le mariage ou la mort! » Une société, où les citoyens se feraient
(1) Don ijuichoflr, eh. xi.v. Muyart de Vouglans raconte qu'un juge mit en pratique la sentence de Sancho ; il condamna un jeune homme qu'une femme accusait de viol, à lui payer une certaine somme de dommagesintérêts, puis il donna à cet homme la permission d'enlever à la femme l'argent qu'il venait de lui donner. Le jeune homme ne put y parvenir tant fui vigoureuse la résistance que la femme lui opposa. Ce que voyant, le juge ordonna à la femme de lui restituer l'argent, en lui disant qu'elle aurait pu aussi bien défendre sou corps que son argent, si elle l'avait voulu. [Instituées au droit cnminet, t. II, p. 358.)
COS LR i'.HIMR KT LR >l'KII»L PASSIONNELS
justice, où la jalousie et la vengeance [fourraient impunément commettre Jes meurtres, ne serait plus une société civilisée. On ne peut être juge et partie dans sa propre cause. encore muins jiiLre. partie et exécuteur. Chez les peuples civiii-és. e"e-t l'Etat qui renJ la justice. Le citoyen homme ou femme, n'a pas le «huit Je se substituera IKlaL Je condamner à mort où à lu cécité, d'inventer Jes supplices nouveaux. Je prononcer la sentence dans son for intérieur et de l'exécuter. La femme ne peut pas plus Jire à l'homme : " Epou*e-inoi, ou meurs . que l'homme ne peut dire à la femme : <« Sois à moi. ou meurs ; l'amour ou la mort. •> Si par l'organe de ses représentants, la >ociélé donnait à la vengeance le droit Je blesser ou Je tuer, elle prononcerait elle-même >'d propre conJainnalion. Permettre à la jalousie, à la vengeance. Je faire souffrir. Je brûler le visage, de crever les yeux. Je percer la poitrine, ce serait faire rétrograder la société au delà de la barbarie primitive: ce ne serait plus même la loi du talion : œil pour œil. dent pour dent : ce serait une loi encore plus barbare : œil crevé pour réparation refusée, crâne brisé pour mariage manqué. Le devoir «les jurés est Je faire respecter la vie humaine et non d'encourager le meurtre: acquitter une femme qui a tué son amant c'est autoriser la vengeance.
La pitié, que le jury éprouve pour la femme délaissée qui se venge, part d'un bon naturel, mais ce n'est pas avec la sensibilité que l'on juge. La pitié, comme tous les autres sentiments, doit être réglée par la raison. Le jury, au surplus, ne doit pas s'attendrir seulement sur les chagrins d'amour des femmes, qui sont tendres à la tentation; qu'il garJe un peu Je pitié pour les victimes : les yeux brûlés par le vitriol après d'atroces souffrances, le cœur et les poumons Jes victimes percés par les balles ne sont pas Jes spectacles moins dignes de pitié que les cœurs féminins percés par les ilèchcs mythologiques de l'amour.
Les accusées, elles-mêmes, quand on les interroge, ont
conscience de leur responsabilité ; elles se sentent coupables, tout en étant étonnées des conséquences, qui sortent fatalement d'une première faute. Une jeune fille, qui avait voulu tuer son amant et se tuer ensuite, disait au magistrat qui l'interrogeait : « Je le reconnais, il y a dans tout ce qui m'arrive beaucoup de ma faute, mais je sens aussi que je suis poursuivie par la fatalité. » Ce qu'elle appelait fatalité, c'est la force des choses, qui fait sortir, avec une logique effrayante, les conséquences les plus tragiques d'une situation fausse. La faute originaire n'est pas fatale, mais il y a une grande part de fatalité dans les conséquences. Celle qui s'est placée dans une situation fausse ne peut pas toujours dire : « J'irai jusque-là et je n'irai pas plus loin; » elle croyait s'arrêter à une liaison agréable, à une aventure joyeuse, et elle a passé rapidement de la faute secrète au déshonneur public. C'est avec une rapidité effrayante que l'idylle s'est transformée en un drame judiciaire. Les liaisons irrégulières deviennent vite des liaisons dangereuses; commencées avec imprévoyance par l'attrait du plaisir, elles peuvent finir rapidement dans la douleur et dans la honte. Aimer ce n'est pas toujours aller au bonheur, comme le croient les jeunes filles, c'est souvent courir à un regret, à une déception et même à une catastrophe ; c'est souffrir et faire souffrir, haïr et tuer. Si la jeune fille séduite se révolte contre la lâcheté et la cruauté de celui qui l'abandonne, après l'avoir rendue mère, elle est tentée de se venger par le vitriol ou le revolver; la voilà homicide; si elle recule devant la vengeance, elle est attirée vers le suicide ou l'avortement, pour se soustraire à la honte. Que de femmes mariées qui voulaient se borner à l'amour platonique, sont devenues adultères et ensuite empoisonneuses!
« Un pas hors du devoir nous peut mener bien loin ; »
(Corneille.)
il peut mener rapidement la jeune fille séduite à l'avortement ou à l'infanticide, au suicide ou à l'homicide.
Proal. — Grime et suicide pass. 39
',! ; Lff. '-fcIMfc tf LE ïlZAIfL FAS*I**SEL>
iw;-:*e a réskrii-: Iiûs iaisioire de Marguerite de Faust I<~ c*t4*tro: tir». »r;i peuvent résulter dune première faute. Ceï:e Jeune rïii--. qui est si pure avant li séduction, trompe sa rn»:r».- apr^ it séduction et il fait mourir de chagrin: cette «'irur ri d^vou^e fiit périr son frtre dans un duel avec «on ri* Jucieiir: celte mère si aimante tue son enfant: cette chrétienne .si pieuse meurt à moitié folle dans une prison. en disant : - Ma mère, c'est moi qui lai tuée: mon enfant. c'est moi qui l'ai noyé !... Où est mon frère?... La mort épie mes pas.
Dans la dernière lettre qu'il" adresse à Lolotle avant de se suicider, Werther s'écrie : r Hélas! je ne prévoyais pas que celle route me conduirait au suicide : »■ il aurait pu ajouter : « et à la tentation du meurtre, car il avait eu la pensée de tuer ie mari de Charlotte : Oui. Lololte. pourquoi le le cacherai-je 1 1l faut que l'un de nous Irois périsse, cl ce sera moi. 0 ma chère amie, dans ce cœur envahi par la fureur, s'est glissée l'affreuse idée de tuer ton époux 1... toi... moi !... Il faul donc que je parle. •> Il n'échappe au meurtre que par le suicide. Ce que Werther dit de lui, les meurtriers par amour peu venlse l'appliquer; en commençant une idylle amoureuse dans le ravissement, ils ne prévoyaient pas qu'ils la termineraient sur les haucs de la cour d'assises. Le magistrat, qui voit passer sur ces bancs tant de victimes de l'amour, se sent pris de pilié pour elles et d'effroi pour la force mystérieuse qui les a poussées au crime, mais sans les affranchir toutefois de toute responsabilité.
L'amour vrai, en effet, peut èlre une circonstance atténuante, quelquefois très atténuante1, mais ce n'est pas une justification. La raison el la volonté sdnt faites pour réfréner la passion. En dehors des cas, où l'homme est déposssédé de sa volonté et de sa raison par la maladie,
(lj L ancien droit français, qui était si rigoureux, admettait cette atténuation, car cette passion, dit Jousse, est comparée à la folie ou à Tivreue ». (Traité de la justice criminelle, t. Il, p, 629.;
il a le devoir et le pouvoir de se contenir. Ainsi que le dit M. le Dr Magnan « les centres supérieurs qui résident dans la région frontale règlent et modèrent les appétits et les instincts, qui ont pour base organique la vaste région située en arrière de la pariétale ascendante l ». Les écrivains, qui prétendent que les passions sont irrésistibles, ne se rendent pas compte de la force de la volonté - et des idées. Les grandes idées de devoir et de justice, l'amour de l'idéal, l'enthousiasme pour la beauté morale, le sentiment de la dignité personnelle, l'horreur du mal et la peur au remords, tous ces sentiments, inconnus des animaux, font contrepoids chez l'homme aux instincts passionnels et le rendent responsable. On a appelé l'homme, un animal raisonnable, un animal religieux, un animal métaphysique, un animal imitateur, un animal inventeur d'outils. On pourrait aussi le définir un animal responsable. La responsabilité est le caractère le plus saillant de la nature humaine. La société est l'organisation de la responsabilité civile et pénale.
Quelques médecins, quelques moralistes, assimilent l'amour à la fièvre ou à la folie. Iluet, évoque d'Avranches, disait que l'amour est une fièvre, qui se guérit par d'abondantes saignées. Le docteur Sauvages de Montpellier, au xviue siècle, considérait l'amour comme une maladie ; il a écrit un traité sur le pronostic et la thérapeutique de l'amour. Ce n'est point par métaphore que les poètes parlent « des feux de l'amour », « de la fièvre de l'amour », « de la flamme qui brûle dans le cœur ». Dans quelques cas, l'amour donne la fièvre ; ce n'est point par une figure de rhétorique que Phèdre dit :
<« Je sentais tout mon corps et transir et brûler. »
(1) Magnan. Recherches sur les centres nerveux, i* série.
(2) La volonté contribue même à préserver et à guérir des maladies. Vouloir guérir c'est commencer sa guérison. Pars sanitatis telle sanari fuit (Ovide).
Cependant, si l'amour peut devenir un état pathologique, normalement il ne Test pas ; c'est un état physiologique, qui est dans l'ordre de la nature, pour assurer la conservation de l'espèce. Ce n'est que dans des cas exceptionnels qu'il produit des troubles de la circulation et de la nutrition et un véritable délire, un état mélancolique avec stupeur.
On ne peut faire de l'amour une cause d'irresponsabilité et l'assimiler à une maladie mentale, en 3e fondant sur des caractères communs : l'idée fixe, l'obsession avec Toppression précordialc. Il est très vrai que l'amour, comme une névrose, rétrécit l'horizon intellectuel, que l'amant ne pense qu'à la personne aimée, que son attention se concentre sur sa beauté, que le lieu qu'elle habile, l'air qu'elle respire, les vêlements qui la touchent sont pour lui tout l'univers. Mais l'obsession n'est pas toujours un signe de folie. Le savant a des idées obsédantes, il pense toujours à l'objet de ses études. L'homme de génie n'arrive à une découverte que par la concentration de ses pensées sur un môme objet. On connaît la réponse, qui fut faite par un savant à celle question : « Comment avez-vous été amené à faire celte découverte '? » — « En y pensant toujours, » répondit-il. Donc, l'idée fixe, qui caractérise l'état psychique de l'amoureux, n'est pas un signe de folie.
Toute idée fixe détermine des actes, provoque une impulsion; c'est là le jeu normal de la vie intellectuelle; il se concilie avec la responsabilité, parce qu'il ne supprime ni la conscience, ni la volonté. Toutes les passions sont absorbantes et impulsives et on ne les considère pas comme des états morbides entraînant l'irresponsabilité. Toute passion consiste dans une complaisance, dans une concentration de la pensée sur l'objet de celle passion. L'ambitieux a une idée fixe : le pouvoir ; l'avare a une idée fixe : l'argent. Les nobles passions sont aussi des idées fixes ; l'ardent
patriote a une idée fixe : la grandeur de la patrie ; le missionnaire a une idée fixe : l'évangélisation des peuples païens; le saint concentre ses pensées sur Dieu1, etc. Ce qui distingue l'idée (ixe du saint, de l'ambitieux, de ridée fixe du fou, c'est que les premiers peuvent détourner leur pensée de l'objet de leurs préoccupations habituelles, tandis que le fou ne le peut pas. Or, tout en reconnaissant que l'idée lixe de l'amour est plus obsédante que celle des autres passions, néanmoins il n'est pas impossible de s'en détourner par des voyages, d'autres occupations et préoccupations. Enfin, en admettant que, dans certains cas d'amour malheureux, l'amoureux ne puisse s'affranchir de Tidée fixe qui le domine, on le verra tomber dans une tristesse incurable, dans un sombre et invincible désespoir qui aboutira au suicide ; mais, celte souffrance ne peut le conduire au crime que par l'assentiment de la volonté.
L'appréciation de la responsabilité de l'assassin par amour est surtout très difficile, quand il s'agit d'un débile, d'un dégénéré. Tous les dégénérés ne sont pas irresponsables, puisqu'il y a des dégénérés supérieurs et que les aliénistes ont tellement élargi la catégorie des dégénérés, qu'ils y font entrer les saints. Mais il y a des dégénérés inférieurs qui ne sont pas responsables, parce que chez eux la volonté est nulle et les impulsions irrésistibles.
L'homme normal peut résister à ses passions. Mais à quels signes physiques et psychiques distingue-t-on l'homme normal du dégénéré ? Malgré les travaux des physiologistes et des aliénistes contemporains, rien n'est encore plus obscur que la connaissance de l'homme. Depuis trois mille
(l) « Une passion dominante dit Locke, attache si fort nos pensées à son objet... qu'un homme par exemple, qui est passionnément amoureux, néglige ses affaires les plus importantes, incapable d y penser... Mais, quoique les passions en général soient la principale cause de la maladie, ce n'est pas la seule qui enclave pour ainsi dire l'esprit et qui le borne pour un temps à un seul objet, dont on ne peut le détourner. » (De la conduite de l'esprit pour la recherche de la vérité,)
ans, les philosophes et les savants lui disent : « Connais-toi toi-même ; » mais il lui a été plus facile de connaître le monde que de se connaître lui-môme. Après trois mille ans d'études, de recherches, d'inventions, de découvertes, rhomme moderne sait ce qui se passe dans les entrailles de la terre, dans les profondeurs des mers et au fond des cieux, mais il ne sait qu'imparfaitement ce qui se passe dans son cerveau. Celte connaissance a bien été avancée par les physiologistes et les aliénisles. qui ont montré le lien effrayant qui existe entre le cerveau et les facultés intellectuelles et morales. Mais que d'obscurités subsistent ! Quel terrible problème que celui de savoir si tel accusé est ou non responsable ! lit c'est à des jurés qu'on donne à résoudre ce problème I
« Imparfait ou déchu, l'homme est le grand mystère. »
Les aliénisles eux-mêmes ne parviennent pas toujours à s'entendre. Kn voici un exemple : Le 31 août 1899, la cour d'assises du Puy-de-Domc a jugé le nommé Fournier (François), âgé de vingt-neuf ans. meunier, qui avait violé une jeune fille. Ses réponses et diverses dépositions de témoins ayant fait douter de l'intégrité de ses facultés, il fut soumis à l'examen d'un savant aliénisle de Clcrmont- Ferrand. qui conclut : Tque Fournier était atteint de débilité mentale congénitale ; 2° que cette maladie, ou plutôt son étal défectueux inné était de nature à enrayer en certains cas sa volonté ; 3" que celle débilité mentale avait été subitement aggravée par son arrestation et l'avait plongé dans une hébétude qui n'était pas simulée ; 4° que, vu les précautions prises par lui pour accomplir son acte criminel, et vu les quelques emplois qu'il avait pu occuper, il n'était pas complètement irresponsable, mais qu'on devait abaisser sa responsabilité au minimum. — Trois nouveaux médecins furent chargés d'examiner l'état mental de l'accusé et de rechercher si la stupeur qu'il présentait était simulée ou
n'était pas simulée, comme le pensait l'aliéniste de Clermonl-Ferrand. Les nouveaux experts déclarèrent que l'accusé simulait l'hébétude ; il prétendait qu'il ne savait pas distinguer une pièce de 30 centimes dune pièce de o centimes, qu'il ne connaissait ni son âge, ni Tannée de son tirage au sort, qu'il ne savait pas compter. Ils ajoutèrent qu'ils ne trouvaient sur lui aucun des stigmates de la dégénérescence. La cour d'assises l'a condamné à deux ans d'emprisonnement.
Les aliénistes commis par la justice ont l'habitude de se faire communiquer la procédure; ils y trouvent des renseignements très utiles, dans les interrogatoires de l'accusé, dans les dépositions des témoins, sur le caractère de l'accusé, sur ses antécédents, sur sa famille, sur la manière dont le crime a été commis. Mais j'estime que dans leur rapport les médecins doivent se tenir sur le terrain médical, ce qu'ils ne font pas toujours ; quelquefois ils font dépendre leurs conclusions de telle ou telle déposition. A mon avis, ils sortent alors de leur domaine. Dernièrement, à la chambre d'accusation que je préside, nous avons eu à examiner l'état mental d'un accusé qui avait tenté de tuer sous l'empire de la jalousie. L'aliéniste faisait dépendre ses conclusions d'un fait allégué par l'accusé et non établi par l'instruction. Si, disait l'expert, ce fait est vrai, l'accusé est responsable; s'il est inexact, l'accusé est irresponsable. Nous avons pensé, mes collègues et moi, que l'aliéniste aurait dû se tenir sur le terrain médical, rechercher si l'accusé présentait des caractères physiques et psychiques anormaux ou morbides, et nous avons ordonné une nouvelle expertise qui est en cours.
Pour les accusés qui ne sont ni assez fous pour être enfermés dans les asiles d'aliénés, ni assez raisonnables pour être déclarés responsables, il devrait y avoir des établissements intermédiaires entre l'asile et la prison. Les déclarer irresponsables et les laisser en liberté c'est com-
promettre la sécurité publique ; les condamner, c'est violer la justice1.
Mais si l'amour n'est pas normalement un état morbide de l'Ame et du corps, il peut le devenir. A côté de l'amour normal, physiologique, il y a l'amour anormal, pathologique. Ainsi que le dit Litlré, dans son Dictionnaire de médecine, l'amour « est la source d'aberrations que l'hygiéniste, le médecin-légiste sont appelés à prévenir ou à interpréter, afin de savoir si elles ont été accomplies dans des conditions normales ou d'aliénation mentale». Celte appréciation est très délicate. C'est au médecin, très versé dans l'étude des maladies mentales, qu'il appartient de la faire; tous les médecins n'ont pas la compétence nécessaire. Dans les cas très délicats, je conseille aux juges d'instruction de faire examiner les accusés par les aliénistes de Paris, qui ont une compétence exceptionnelle et de les faire transférer par le parquet au dépôt de la préfecture de la police, où ils pourront être examinés par les médecins. Dans l'affaire AValroff. la chambre des mises en accusation de la Cour d'Aix ordonna l'examen de l'accusé par MM. Brouardel, Motet et Garnier ; l'accusé fut transféré à Paris. En pareille matière, la question des frais est secondaire. Ce qui importe c'est que la justice ne s'expose pas à condamner un malade et à le déshonorer lui et sa famille.
Je tremble, toutes les fois que je vois soumettre aux jurés une question de responsabilité, parce qu'ils n'ont pas fait les études spéciales, qui sont indispensables pour la résoudre : on les voit tantôt déclarer irresponsables des accusés que les médecins-légistes déclarent responsables, et tantôt affirmer la responsabilité d'accusés, qui sont très certainement irresponsables. Les jurés considèrent comme une
(li V. (îilbcrl Ballet. Annales mctlivo-phijarholotjîtjues, isp.'i, p. 271. — Les Drftcnôrcs, par les l)r* Mo^naii cl Lorrain, p. 1\ i. Depuis ISGI5, il existe en Angleterre, à nroailnioor.ua asile pour les alignés criminels. Celle expression d'aliénés criminels est impropre, car les aliénés ne pouvenl élre considérés comme criminels, puisiui'ils sont irresponsables.
preuve de responsabilité l'affirmation des accusés qu'ils ne sont pas fous ; « puisque l'accusé, disent-ils. se déclare sain d'esprit, nous devons accepter sa déclaration ; puisqu'il proteste contre le soupçon de folie et repousse ainsi l'excuse qui l'absoudrait, pourquoi la justice l'admettraitelle? » Ce raisonnement spécieux est contredit par l'observation des aliénés. Les fous ne reconnaissent pas leur maladie, ils croient jouir de leur raison et accusent de folie les médecins qui les soignent. Lorsqu'un accusé allègue qu'il est fou, la présomption est que c'est un simulateur, qu'il veut passer pour fou, pour échapper à la peine, mais qu'il ne Test pas.
On entend quelquefois aussi le Ministère public présenter comme preuve de perversité l'absence de regrets, de remords chez l'accusé. Celte insensibilité morale n'est pas toujours une preuve de perversité ; elle est quelquefois l'effet d'un endurcissement criminel; mais souvent aussi elle est le signe d'une maladie mentale. Le fou ne regrette pas l'acte criminel qu'il a commis ; sa conscience ne lui reproche rien, il n'a pas de remords ; comme il est poussé par une force irrésistible, il dit qu'il recommencera. Le remords implique la liberté. Le fou n'étant pas libre ne peut pas en éprouver.
Il m'est très difficile de préciser les signes physiques et psychiques auxquels on peut reconnaître si l'amour est pathologique et entraine l'irresponsabilité. Chaque cas doit être examiné d'une manière particulière. J'ai observé, dans une affaire de meurtre commis sur une jeune fille par un jeune homme qui voulait l'épouser, des symptômes physiologiques et psychiques, qui me portent à croire que l'accusé était un malade : son cerveau était congestionné, la pupille dilatée ; il ne parlait presque plus, il fallait le secouer pour lui arracher une parole, il sentait une grande lassitude dans les jambes, il ne pouvait ni dormir, ni travailler, il était comme hébété ; puis il passa de cet étal de prostration à une fureur subite et tua la jeune fille.
C'est surtout la jalousie qui, en éclatant chez un déséquilibré, chez un hystérique, peut produire les plus grands ravages, un véritable égarement de la raison et de violentes impulsions. Les déséquilibrés, les nerveux, ombrageux, susceptibles, sont prédisposés à la jalousie morbide, qui les conduit tantôt au suicide, lanlôtà l'assassinat. L'amour qui tue éclate souvent chez des névropathes. Chambige s'écriait dans sa prison : « Oh ! ma mère, pourquoi m'avoir donné des nerfs de femme? » Un grand nombre de meurtriers par amour, par jalousie, ont des nerfs de femme, des nerfs si sensibles, si vibrants, si difficiles à maîtriser, qu'ils côtoient la folie, qu'ils ont peur de devenir fous. Il n'est pas douteux que les névropalhes sont prédisposés au suicide et au crime passionnels. Le même Chambige avait eu des idées obsédantes de suicide et la peur de la folie ; son père s'était suicidé. Il n'est pas rare d'entendre des accusés de crimes passionnels dire pour s'excuser : « Je regrette vivement l'attentat qui m'est reproché ; je ne suis pas toujours maître de moi ; il y a des moments où je ne peux me contenir. » Quand on recherche les antécédents héréditaires de ces malheureux, on trouve souvent que ce sont des déséquilibrés, des dégénérés, iils de parents aliénés ou névropalhes ; ils sont sournois, très suscesplibles, taciturnes, soupçonneux; les témoins disent qu'ils sont tout drôles, « tout chose ». Trie susceptibilité exagérée est souvent le signe d'un étal nerveux anormal.
Quand l'accusé n'a pas agi sous l'empire d'un état morbide, d'hallucinations, d'idées délirantes, il est responsable. Seulement sa responsabilité doit rire atténuée, s'il présente quelques tares diminuant sa force de résistance. Mais s'il a agi sous l'empire d'un état morbide accompagné d'hallucinations, il doit être déclaré complètement responsable.
Je n'admets pas la responsabilité partielle. M. le I)r Charpentier, médecin de la Salpùlrière et quelques autres aliénistes peusent que dans certaines folies partielles,
l'aliéné peut être responsable de crimes n'ayant pas de rapport avec Vidée fausse qui l'obsède : « Un homme que la jalousie conjugale rend fou et qui lue sous l'influence de ce délire est irresponsable, dit M. Charpentier, mais il est responsable s'il commet un faux ou une escroquerie, parce qu'il n'y a pas de rapport entre le délit et la jalousie morbide1. » Avec MM. Falret, Morel, Griesinger, Magnan, je crois au contraire que le délire partiel se rattache toujours à un trouble général de la raison, à une maladie du cerveau et que dès lors il entraîne l'irresponsabilité.
M. le D' Lassègue, insistant avec raison sur la prédisposition au suicide qui résulte du tempérament, dit qu'il n'y a pas de relation de cause à effet entre le suicide et le mobile auquel il est attribué, que l'homme qui se suicide par chagrin d'amour était prédisposé au suicide avant ce chagrin, que ce chagrin n'est pas la principale cause de son suicide2. Cette prédisposition est incontestable. Puisque tous les hommes qui ont des chagrins d'amour ne se tuent pas ou ne tuent pas, il y a lieu de penser que les uns sont plus que d'autres prédisposés au suicide et au crime. La prédisposition au suicide n'est autre chose qu'une organisation plus sensible à la douleur, moins capable de la supporter et voulant s'y soustraire : frrroque avertr dolorem. La cause biologique du suicide est l'excès de la souffrance ; les désespérés le disent eux-mêmes dans leurs écrits : « Ma douleur est trop grande, écrit une désespérée, je ne puis plus la supporter. Je vais en chercher le remède dans la mort. Quand vous recevrez ces lignes, votre pauvre Marie ne sera plus que cendre. » — « Je ne puis vivre séparée de X..., ma douleur est si forte que je préfère la mort. »
C'est une grande erreur de croire, comme l'a fait Stendhal, que ce qui caractérise l'auteur d'un crime passionnel c'est l'énergie ; la colère, la jalousie, le besoin de
(1) Cungrès de médecine mentale de Lyon , 1891, p. 183.
(2) Gazelle des Hôpitaux, 1805.
vengeance éclatent chez les personnes nerveuses, irritables, incapables de se maîtriser, chez les enfants, chez les femmes. Cette irritabilité est un signe de faiblesse et non d'énergie. L'homme, qui ne peut supporter l'infidélité d'une maîtresse sans perdre la raison, n'est pas un homme énergique, mais un homme faible. Celui qui, transporté de colère à la vue d'un rival, cède au besoin de le frapper n'est pas non plus un homme fort. La femme abandonnée, qui pleure, crie, trépigne, s'arrache les cheveux et veut arracher les yeux à l'infidèle, n'est pas davantage une femme énergique. L'énergie ne consiste pas à se mettre en colère, à céder à toutes les impulsions du sang et des nerfs, à subir toutes les influences physiologiques sans pouvoir leur résister. Ces violenls ne sont au fond que des faibles, des impulsifs, des débiles. Voici un cas récent de jalousie morbide produisant l'idée fixe du suicide et raconté par le jaloux, un ouvrier menuisier, intelligent, qui a su analyser ses sentiments : « J'ai cru que je perdais complètement la raison. Mes idées étaient tellement confuses que je croyais que ma tête allait éclater, tant mon cerveau était en ébullition. Qu'est-il résulté de toutes ces réflexions? 11 en est sorti une idée de fou, une de ces idées qui ne viennent qu'aux insensés et je ne puis m'y soustraire. Toute ma vie est repassée dans ma lùte dans ces quelques instants et je n'ai pu y voir que déception et malheur; un mauvais génie m'a toujours poursuivi, et devant ce noir tableau, la fatale idée m'est venue de m'y soustraire par la mort. >» — Autre exemple : « Je suis absolument incapable d'aucun travail, je ne sais pas, en somme, ce que je veux ou ne veux pas... je divague, je me trouve dans l'énervement. Une idée fixe m'obsède, me poursuit depuis des années, le suicide. Delà, découragement et lâcheté. »
La jalousie morbide peut inspirer les actes les plus bizarres. La femme jalouse, d'un tempérament hystérique, très artificieuse, invente mille fables, mille accusations
LA RESPONSABILITÉ DU CRIME PASSIONNEL 62i
plus absurdes les unes que les autres, pour se venger soit de son mari, soil de la personne qui excite sa jalousie. En voici un exemple : une femme se frappait de coups de couteau, et accusait son mari de lui faire les blessures qu'elle portait ; une enquête fut ouverte et la femme rétractant ses accusations dit au commissaire de police : « Hier j'étais folle, j'aime beaucoup mon mari, mais je suis jalouse, j'ai voulu me tuer. » On voit quelle prudence, quel discernement sont nécessaires au magistrat qui reçoit de semblables plaintes, pour apprécier leur exactitude ou leur fausseté. Il ne suflit pas de connaître le code pour faire un bon magistrat, il faut connaître la nature humaine, le cœur féminin ; il faut être psychologue et aliéniste *. La femme jalouse très nerveuse, déséquilibrée, croit aussitrès facilement que son mari veut se débarrasser d'elle par le poison, pour avoir la liberté de prendre une maîtresse ou d'épouser une autre femme. En proie à un véritable délire de persécution, elle portera contre son mari les accusations les plus fausses et elle le fera de bonne foi.
Les fausses accusations portées par les jaloux sont souvent le résultat de véritables hallucinations.
Le nommé T..., ouvrier plombier, marié à une femme très honnête, en devint très jaloux; d'un tempérament nerveux, excitable, il eut bientôt des difficultés avec elle; soupçonneux, ombrageux, il l'épiait, la surveillait et il finit
(I) On devrait exiger des magistrats la connaissance des maladies mentales et pour cela créer un cours de ces maladies dans toutes les facultés de droit. Ce cours existe à Paris, il est fait par M. le Dr Dubuisson. Il faudrait le rendre obligatoire et le généraliser. Faute de connaissance des maladies mentales, les membres du parquet et les juges d'instruction ne savent pas discerner les cas où l'examen de l'aliéniste s'impose. On condamne comme responsables des malades irresponsables. D'après M. le Dr Magnan, rien qu'à Paris, 50 aliénés en moyenne sont condamnés par an. De 1885 à 1890, on a reçu dans les asiles du département de la Seine, peu de temps après leur condamnation, 281 aliénés, dont 70 paralytiques généraux. — Dans certaines aifaires civiles très importantes, interdiction, nullité de testament de donation pour insanité d'esprit, la science des maladies mentales est non moins indispensable aux magistrats ; le testateur étant mort, les magistrats sont môme privés des lumières de l'expertise médico-légale.
par croire qu'elle commettait des actes de bestialité. Sa femme injuriée et maltraitée fut obligée de quitter le domicile conjugal et de demander le divorce. Le 5 décembre 4897, son mari se dissimula dans le corridor de la maison, où elle était employée et lorsqu'elle arriva, il l'interpella en ces termes : « Je veux savoir ce que tu allais faire rue 11... » Comme elle refusait de répondre, il tira de sa poche une bouteille pleine de vitriol et en jeta le contenu an visage de sa femme. Le liquide corrosif atteignit légèrement la femme T..., mais brûla plus grièvement une jeune fille, qui se trouvait à ce moment dans le corridor. L'inculpé prit aussitôt la fuite; arrêté le lendemain, il opposa une très forte résistance ; on le trouva porteur d'un sabrebaïonnette fraîchement affilé. Interrogé sur le port de cette arme, il répondit que c'était pour se défendre contre une attaque possible de la part de l'amant de sa femme. Il ne se présenta pas devant les magistrats en accusé, mais en accusateur. L'enquête révéla que ce jaloux avait toujours eu un caractère bizarre. Il y avait des aliénés dans sa famille. Son oncle paternel perdit la raison en 1870; il avait deux (ils sous les drapeaux; n'en recevant pas de nouvelles il partit pour les rejoindre. Ses allures ayant paru étranges, on le prit pour un espion, on l'arrêta et on le fusilla. Examiné par un médecin légiste, l'accusé fut trouvé atteint de jalousie morbide dominé par des idées délirantes ayant des hallucinations, incapable de se maîtriser.
Le changement de caractère est souvent un signe d'aliénation mentale. Dans une procédure, instruite contre un mari, qui, sous l'empire de la jalousie, avait tiré quatre coups de revolver sur sa femme, j'ai trouvé celte déclaration faite par tous les témoins, que l'accusé depuis quelques années avait changé de caractère, « Depuis trois ans, disait sa femme, mon mari avait beaucoup changé, il prenait tout le monde en grippe... Il me disait quelquefois en pleurant :
« Je sens du vide dans ma tète, il m'arrivera quelque chose; je plante bien des vignes, mais je n'en jouirai pas... Tu me feras soigner à Paris par un spécialiste... Il ne peut pas arriver pire que de devenir fou. » La femme de l'accusé ajouta : « Le jour de la première communion de mon fils, mon mari me dit encore : « Fais bien les choses; invite « beaucoup de monde ; je ne verrai pas d'autres fêtes. »
Chez l'accusé atteint de jalousie morbide, on observe souvent des hallucinations de la vue et de l'ouïe, il croit voir sa femme en conversation criminelle avec un amant, ou il croit l'entendre lui faire le récit de sa faute. J'ai eu dernièrement à examiner, comme président de la chambre d'accusation, une procédure instruite contre lenomméN.... qui, marié à une très honnête femme, l'accusait d'avoir des relations avec ses domestiques, avec ses voisins, avec le curé, avec son père; tous les jours il lui découvrait de nouveaux amants. « J'ai mis ma femme à la porte, a-t-il dit au juge d'instruction, parce qu'elle avait des relations avec mon domestique, ils ont couché vingt-huit nuits consécutives dans mon lit. je l'ai su par ma femme qui me la raconté en dormant. » Le juge d'instruction avait fait observera l'accusé que cet aveu fait par sa femme pendant son sommeil était bien extraordinaire, et lui ayant demandé s'il n'avait pas d'autre preuve plus convaincante de son infidélité, le malheureux mari lui répondit qu'il avait trouvé sa femme dans l'écurie avec un autre domestique ; « je ne les ai pas vus couchés ensemble, dit-il, mais je suis sûr qu'ils étaient en conversation criminelle, parce que plus tard elle me l'a encore avoué en dormant. Une nuit, je la faisais parler et lui reprochant son inconduite, je lui disais : « Si je te lirais un coup de fusil ? » Elle me répondit : « Nous le ferons mettre chez les fous; » puis elle se réveilla. Une autre nuit, je l'interrogeai sur un autre de ses amants; elle m'avoua encore, toujours en rêvant, qu'elle avait eu des relations avec lui. » Sa femme s'étani réfu-
giée chez le père de son mari pour échapper aux mauvais traitements, le mari supposa qu'elle était la maîtresse de son père. Un jour voyant sa mère sortir de sa maison, pendant que sa femme se trouvait seule avec son père. N... s'introduisit dans la maison pour les surprendre en flagrant délit : « Je les ai aperçus tous les deux dans le fond de la cuisine, dit-il, ils étaient debout, appuyés contre un escabeau et s'embrassaient; je leur ai dit : « Eh bien ! les amou- « rcux? » mon père s'est retourné et m'a invité à sortir; alors j'ai tiré sur lui un coup de revolver; ma femme sTest sauvée, je l'ai poursuivie et je lui ai tiré quatre coups de revolver. Puis, je suis rentré chez moi, j'ai déposé mon revolver et me suis habillé pour me tenir prêt à me constituer prisonnier. Je ne regrette pas ce que j'ai fait; car cela était nécessaire pour venger mon honneur. Je souhaite seulement que les blessures que j'ai faites ne soient pas graves, d
La jalousie peut engendrer aussi le délire de persécution. Le jaloux en proie au soupçon se méfie de tout le monde, il croit facilement que ses amis, ses voisins, [se concertent avec sa femme contre lui. Si un ami cherche à lui faire entendre raison et à lui faire comprendre que la conduite de sa femme est irréprochable, il tourne sa colère contre lui ctle soupçonne d'être d'accord avec elle. Bien plus, lorsque à la suite d'un attentat qui amène son arrestation, il est interrogé par le juge d'instruction, il soupçonne ce magistral d'être de connivence avec elle; il soupçonne môme son avocat de se laisser influencer par sa beauté, il change de défenseur.
Le jaloux se livre souvent pour s'étourdir à des excès de boissons qui surexcitent sa violence et amènent un affaiblissement cérébral, atténuant sa responsabilité. Le 27 mars 1897, la cour d'assises du Puy-de-Dôme a condamné à trois ans d'emprisonnement le nommé Joseph Passavy. maçon, qui, sous l'empire de la jalousie et de l'ivresse, avait tué l'amant de sa femme. Exaspéré par Tin-
conduite de sa femme cl par l'insolence de son amant, qui se vantail publiquement de ses relations avec elle, le malheureux mari se livra à des excès de boissons; l'intempérance et le chagrin produisirent chez lui un alïaiblisscment intellectuel. Un jour, sous l'excitation de l'ivresse, il céda à la colère qu'il éprouvait contre l'amant de sa femme et le tua. Dans sa prison, il eut des hallucinations de la vue et de l'ouïe ; il voyait de larges traces de sang sur les murs de sa cellule, il ne pouvait dormir et refusait les aliments. Transféré à l'asile d'aliénés de Clermonl, il revint à la santé et demanda à passer devant les assises, pour établir son innocence. On fit droit à sa demande, après l'avoir soumis à l'examen de trois médecins de Moulins, qui le déclarèrent responsable; ils trouvèrent qu'il ne présentait aucun signe de dégénérescence, qu'il était normalement constitué.
Les avocats ont abusé aux assises des impulsions irrésistibles, qu'ils allribuenl indistinctement à tous les accusés qui ont commis un crime, sous l'empire de la passion. Mais, s'il faut réagir contre ces théories systématiques, qui veulent généraliser l'irresponsabilité, il faut reconnaître qu'il y a des cas, où, sous l'inlluence d'un état morbide, les accusés ont réellement cédé à des impulsions qu'ils ne pouvaient maîtriser. La loi reconnaît l'existence des impulsions irrésistibles : « Il n'y a ni crime, ni délit, dit l'article Gi du Code pénal... lorsque le prévenu a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister. » Dans ces cas, l'irresponsabilité est évidente, et l'acquittement s'impose. Les médecins aliénistes, troublés par le reproche injuste qui leur est adressé de voir des fous partout, ne savent pas toujours conclure nettement, courageusement à l'irresponsabilité entière dans ces cas, et concluent souvent à une responsabilité atténuée1. La maladie est plus qu'une atté-
(1) M. le I)' Coutagne de Lyon avait raison de dire à ses confrères, dans un congrès : « Il ne faut pas qu'une déclaration de responsabilité atténuée
Pkoal. — Crime et suicide pass. 40
nualion. c'est une justification. Les médecins ne doivent pas se laisser intimider par les critiques peu sérieuses d'un public ignorant, qui leur reproche de voir la folie là, oîi lui ne la voit pas; le public, n'ayant pas étudié les maladies mentales, se fait des idées très fausses sur la folie, il croit qu'elle n'existe qu'avec des idées délirantes, des propos incohérents, il ignore la puissance des hallucinations et des impulsions irrésistibles qu'elles déterminent; par suite il ne sait pas voir la folie là où la voietnt les médecins; aliénistes.
Si quelques médecins aliénistes pèchent par timidité dans leurs conclusions, d'autres, généralisant sans mesure des cas exceptionnels, affirment avec une extrême témérité, que la jalousie est une véritable folie, qui doit produire l'irresponsabilité. M. le Dr Paul Moreau (de Tours) considère la jalousie comme une véritable monomanic et il écrit : « Une passion violente, exclusive, dominant, entravant forcément pendant sa durée l'exercice de la liberté morale, doit entraîner l'irresponsabilité1. » Il faudrait fermer toutes les prisons et les transformer en asiles d'aliénés, si cette théorie était exacte, car tous les crimes sont commis sous l'influence d'une passion violente, et toute passion violente est exclusive, dominante et entrave la liberté morale. L'homme honnête est celui qui résiste aux entraînements de la passion, le vicieux, le criminel est celui qui y cède. La difficulté, pour l'appréciation de la responsa-
serve à escamoter un diagnostic. » — Los aurions médecins prêtaient tellement à la raillerie, que !<•> portes, depuis Horace. Ovide, Juvénal, Martial, jusqu'à Molière. 1rs ont cribles d'epi^rammes qui trouvent toujours de l'écho dans l'esprit des malades qui ne sont pas •rucris. ou dans celui des parents, qui rendent les médecins responsables de la mort d'un être chéri. Les journalistes, les romanciers et les auteurs dramatiques cherchent aujourd'hui à soulever l'opinion publique contre les médecins aliénistes. Leurs critiques sont injustes. Sans doute, parmi les médecins connue dans toutes les carrières, il y a des incapables et des indignes. Mais croiton que parmi les avocats il n'y ait que des Herryeretdes bufaure, et que tous les magistrats possèdent le caractère d« Mathieu Mole et la science de d'A^ucsseau?
(Ij L>- Paul Moreau (de Tours). La Folie jalouse, p. 105.
bililé, est de savoir quand l'accusé a pu ou n'a pas pu y résister. La présomption est qu'il a pu y résister, tant qu'il n'est pas dans un état morbide. Or, la passion n'est pas un état morbide et M. Paul Moreau, reculant devant les conséquences des principes qu'il a posés, admet lui aussi qu'il est impossible d'acquitter tous les accusés qui ont commis un crime par jalousie.
Les cas les plus difficiles à apprécier sont ceux où l'accusé est sur les frontières de la folie. Parmi les hommes qui tuent par jalousie, il y a beaucoup d'esprits faibles, très accessibles à la suggestion; en voici un exemple : un ouvrier ayant dit à un ami qui se plaignait de sa femme : « Si j'avais une femme comme cela, je la jetterais à l'eau; » le mari de cette femme prit cette parole au sérieux et la jeta à l'eau. La suggestion, dont on parle tant aujourd'hui, n'est pas une idée nouvelle. Shakespeare, par exemple, l'a étudiée dans le personnage de Macbeth, poussé au crime par sa femme, qui lui en suggère l'idée et par la prédiction des sorcières. Il ne songe pas tout d'abord au meurtre de Duncan ; il ne pense qu'au bonheur d'être roi, il voudrait régner sans recourir au crime. Mais voyant que le hasard ne suffit pas pour lui donner la couronne, il envisage comme une éventualité possible la nécessité du crime; celle idée n'ayant pas été repoussée, finit par obséder son esprit : « Mon àme, chez qui l'idée du meurtre est encore à l'état de chimère, ébranle à ce point ma faible humanité que toutes les facultés de mon être sont étouffées par cette supposition... Je cède à une suyyestion, dont l'horrible image fait dresser mes cheveux. » — On trouve encore le mot et l'idée de suggestion dans Bossuet : « Un saint pape, dit-il, a remarqué et après lui tous les saints docteurs, que la tentation nous attaque en trois manières, par la suggestion, par la délectation et par le consentement1. » — Dans une lettre
([) Élévations sur les mystères, 23e semaine, ti« élévation.
inédite de Mirabeau au chevalier de Gassaud, je trouve encore le mot suggestion; Mirabeau reproche à son ami d'avoir séduit sa femme, « qui, lui dit-il, était vertueuse avant tes horribles suggestions ». — Il ne suffit pas de céder à une suggestion en dehors du sommeil hypnotique, pour être irresponsable. Othello est responsable du meurtre de Desdémona, bien qu'il ait subi les suggestions d'iago.
La question est plus délicate quand le jaloux est dans un étal d'esprit voisin du délire de persécution. J'ai souvent constaté que les jaloux se disent provoqués par les moqueries, les sourires des personnes qui excitent leur colère : ils sont poussés au crime par la croyance qu'on se moque d'eux. Tantôt c'est la femme, dont ils sont jaloux, qui se moque d'eux, tantôt c'est son amant, tantôt c'est le public. Un jaloux, qui avait tué sa maîtresse, mère de deux filles, prétendait même que ces deux filles avaient l'air de se moquer de lui. Celte extrême susceptibilité est le signe certain d'un état d'esprit très voisin du délire de persécution. Un jeune homme tua une jeune fille qu'il voulait épouser, parce que celle-ci ne le regardait pas, quand elle le rencontrait et riait de lui avec ses amies. — Un autre jeune accusé avait tué une jeune lille dont il était épris, parce qu'il l'avait vue montrer en riant à une amie une lettre d'amour qu'il lui avait adressée, et que la jeune fille avait dil de lui : « C'est un toqué. .»> Cette extrême susceptibilité, celle peur folle de la moquerie, sont des signes d'un état d'esprit, qui exige un examen attentif, pour savoir si l'accusé est ou non responsable. L'irresponsabilité entière ne peut exister que si le délire de persécution est bien établi. Un amour-propre excessif, qui se croit froissé par un regard, par un sourire, ne peut rendre irresponsable. Dans les ruptures de projets de mariage, qui amènent si souvent des querelles, l'amour-propre joue un rôle considérable; il y a des jeunes gens qui assassinent leur fiancée parce qu'ils pré-
tendent qu'on les a insultés en les congédiant, qu'on s'est moqué d eux.
Si l'amour vrai est une grande cause d'atténuation1, il faut s'empresser d'ajouter que tous les crimes passionnels ne sont pas des crimes d'amour. Les crimes d'amour vrai, de grande passion, sont rares. Dans la plupart des crimes passionnels il y a de la bestialité, de la fureur jalouse, de l'alcoolisme, de la cupidité, mais peu d'amour et souvent même pas du tout. L'amour vrai est rare. Dire à une femme : « Je vous tue, si vous ne cédez pas, » est une forme d'amour qui ressemble beaucoup au viol. Il ne faut pas confondre l'amour et le désir. Le désir peut être très violent, sans qu'il y ait amour. Les crimes de viol, d'attentat aux mœurs, sont déterminés par la violence du désir. Les animaux mules, eux aussi, maltraitent et tuent les femelles qui leur résistent. L'amour, qui veut obtenir la possession avec le couteau ou le revolver, n'est que la contrefaçon de l'amour ; car l'amour vrai est le contraire de
(1) Celle atténuation de la culpabilité peut se traduire par l'application de la loi Bérenger. Comme la peine de l'assassinat est encore souvent trop sévère, le président des assises, en décomposant les questions permet au jury de rabaisser ; au lieu de poser au jury la question : le nommé X... est-il coupable d'avoir le... à... volontairement commis un homicide sur la personne de ...? il peut décomposer le meurtre et poser les deux questions suivantes : lu le nommé X... est-il coupable d'avoir le... à... volontairement porté dos coups et fait des blessures à la nommée ...?; 2° ces coups outils donné la mort ? — 11 est assurément regrettable que le jury, pour abaisser la peine, soit, obligé d'écarter un fait certain, il serait préférable d'admettre le système des circonstances très attén liantes, mais ce qui est infiniment plus regrettable, c'est l'acquittement. L'acquittement est un scandale, un encouragement au crime. Une peine très modérée serait une satisfaction à la conscience et une intimidation suffisante: ce n'est pas la durée de la peine qui importe le plus, c'est le principe d'une condamnation. Le législateur a commis une faute en rejetant le système des cira m .s tances très atténuantes, sous prétexte qu'il ne faut pas énerver la répression : la répression est bien plus énervée par les acquittements, que le jury prononce pane qu'il recule devant une peine trop sévère — Je ne m'explique pas pourquoi Virgile au livre Vide V Enéide, place dans le Tartare, sans faire aucune distinction entre elles, toutes les victimes de l'amour, les plus nobles et les plus infâmes ; Evadné est à coté de Phèdre. Laodamie à côté de Pasiphaé. Le juge ne doit pas imiter Virgile, il doit distinguer les moins coupables, graduer les peines, les proportionner à la faute.
la brutalité; il ne fait pas souffrir, il ne violente pas la liberté do la personne aimée, il fait sa volonté, il se sacrifie.
Les crimes de débauche ne sont pas des crimes d'amour. On entend souvent des accusés, qui ont tué la femme qui leur résistait, chercher à s'excuser en disanl : « J'étais amoureux fou... Je l'aimais à la folie. » Or. l'instruction établit que ces amoureux fous ont d'autres liaisons ou passé la nuit précédente avec une autre femme. Tn propriétaire brutal, débauché, qui se faisait un jeu de séduire les jeunes filles de la campagne qu'il louait pour des travaux agricoles, et qui les abandonnait quand il les avait rendues mères, fut si irrité de la résistance que lui opposa une de ces jeunes filles, qu'il l'attendit un soir dans un lieu écarté et d'un coup de serpe lui trancha presque complètement la tète. Quand sa victime fut à terre, il s'acharna sur elle et lui porta encore cinq coups de serpe. Lorsque le président lui reprocha à l'audience son horrible cruauté, lui aussi répondit qu'il était fou d'amour.
La débauche fait commettre aux hommes des crimes monstrueux. Ku 18D1, par exemple, sur .771 accusés de viol ri d'atleulals à la pudeur sur des mineurs, il y avait ;>G7 hommes et 4 femmes seulement. Le compte rendu du Ministère de la Justice de 181)"». donnant les observations faites en 181)2, constate une augmentation dans le nombre des viols et attentais à la pudeur commis sur des enfants. Des petites filles sont déchirées, mordues, éventrées, étranglées, jetées à l'eau. Les débauchés se jettent sur elles, comme des hèles fauves. Lorsqu'on éludie de près ces abominables attentais, dont on ne peut dans un livre reproduire les détails, on reste confondu du degré de cruauté auquel conduit la débauche, et on se demande si vraiment l'homme, qui est plus lubrique et plus cruel que les autres animaux, est fait à limage de Dieu ou à celle de la bêle. Il y a une évidente exagération à définir l'homme, comme le faisait Tainc : un être lubrique et
féroce, car, à côté de ces passions bestiales, il y a en lui des facultés intellectuelles et morales merveilleuses, qui le rattachent à un monde supérieur. Mais, il n'y a que des théoriciens, ignorant la réalité, qui puissent déclarer que la nature humaine est bonne, et méconnaître en elle l'existence de la bôle sensuelle et cruelle, qui se livre aux plus grands excès quand elle n'est pas maîtrisée. Cette bète, que l'homme porte en lui, peut devenir un pourceau ou un tigre, ou môme devenir l'un et l'autre; chez les uns il y a un pourceau, chez d'autres un tigre, chez d'autres un pourceau et un tigre réunis \ Les débauchés, en effet, deviennent facilement des assassins. La débauche appelle le meurtre. On trouve dans Tile-Live (liv. xxxix, § 3, 1G) une effroyable association de débauchés et d'assassins, qui comptait 7.000 membres. La férocité était si bien unie à la débauche, dans les fûtes des bacchanales, que si quelqu'un montrait de la répugnance à souffrir les infamies qui se commettaient dans ces réunions d'hommes et de femmes, il était immédiatement mis à mort. La Bible raconte le viol de la femme du lévite commis par une bande de mauvais sujets, dans des circonstances de cruauté identiques à celles que nous voyons assez souvent dans des affaires d'assises. Les jeunes malfaiteurs qui commettent des crimes passionnels sont souvent des souteneurs ; eux aussi parlent le langage de la passion et menacent de mort les prostituées qui veulent les quitter. « Si tu nie quittes, je te tue, » disait l'un d'eux qui comparaissait devant moi. et lorsqu'on l'interrogeait, il répondait comme un héros de roman : « Vous
([) Los prisons qui sont faites pour loyer ces animaux lubriques et féroces, ne sont ni moins nombreuses, ni moins spacieuse-, depuis que l'homme moderne se glorilie des progrès d«- la civilisation. Sous les bons sentiments que l'éducation, la famille, la religion inspirent aux hommes civilisés, il y a toujours un fonds de sensualité et de cruauté, qui tient à l'animalité. Qu'on explique le fait comme on le voudra, par le péché originel ou par la descendance animale, le fait est certain. 11 n'y a pas un médecin, il n'y a pas un prêtre, il n'y a pas un magistrat expérimenté, qui puisse ignorer ce qui se cache de sensualité et de cruauté sous les dehors civilisés, et quelquefois sous les visages les plus gracieux.
ne voyez donc pas que j'aime celle femme à la folie. » II y a aussi des crimes passionnels qui ne sont, en réalité que des crimes alcooliques. La débauche se joint souvent à l'intempérance, pour faire commettre des crimes passionnels sous la double influence alcoolique et sensuelle. L'intempérance favorise l'impulsion à la colère et à la vengeance; il est en outre une cause de surexcitation sensuelle. Les drames de la jalousie sont souvent les drames de l'alcool; un grand nombre de ces drames prennent naissance dans les débits de boissons, où les hommes et les femmes du peuple se réunissent, boivent, chantent et se querellent. Des scènes de jalousie éclatent entre eux, lorsqu'ils sont échaufl'és par la boisson ; elles se terminent souvent par des rixes el des meurtres. En voici un exemple ; l'afl'airc a été jugée denièremenl à la cour d'assises des Bouches-du- Rhône : plusieurs groupes d'hommes et de femmes étaient réunis dans un bar à Marseille ; une de ces femmes qui avait trop bu, voyant son amant regarder avec insistance une autre femme, est prise subitement d'un accès de jalousie, s'approche de l'autre femme et la soufflelle; celle-ci riposte et égratigne la ligure de son adversaire. L'amant de celle dernière voyant le sang couler s'élance avec fureur sur la femme, qu'il regardait il y a un instant avec tendresse, et lui perfore les poumons d'un coup de couteau.
C'est encore la boisson qui amène si fréquemment des scènes de jalousie dans les ménages irréguliers. La jalousie est surexcitée par l'intempérance. Le jaloux boit pour noyer ses chagrins, ses inquiétudes, el la boisson augmente son irritabilité. Quand il a commis un meurtre sur la personne objet de sa jalousie, ou sur son rivale, on met le crime sur le compte exclusif de la passion, alors que ce crime passionnel peut èlre allribué en grande partie à l'intempérance. Le mari ou l'amanl. adonné à la boisson, qui tue sa femme ou sa maîtresse dans une querelle, qui n'est même
pas déterminée par la jalousie, cherche souveut pour excuser, son crime, à lui donner le caractère d'un crime passionnel ; il simule la jalousie, il calomnie sa femme, il lui prête des relations coupables.
Les prostituées, les souteneurs, se querellent, se battent et se tuent fréquemment par jalousie, à la suite d'excès alcooliques. A Paris, une partie de la population féminine vit de la prostitution, soit par insuffisance des salaires, soit par paresse, et une partie de la population ouvrière vit dans l'alcoolisme. Dans ce monde de femmes galantes et d'alcooliques, les suicides et les crimes passionnels sont extrêmement fréquents.
De même qu'il y a de faux crimes passionnels, il y a de faux suicides passionnels. Je trouve, par exemple, dans un procès-verbal de commissaire de police, classé comme suicide d'amour le suicide d'un chiffonnier, veuf, âgé de soixante-quatre ans, qui avait noué des relations avec la veuve d'un cordonnier et qui songeait à l'épouser. Cet homme était un ivrogne, qui dépensait en boisson son salaire, dix francs par jour. Un jour; en buvant avec un camarade il lui dit : « Je vais demander en mariage Mme X... et si je ne réussis pas. je me pends. » Le lendemain, on le trouva pendu. C'est à l'intempérance, plus encore qu'à l'amour, que le commissaire de police aurait du attribuer ce suicide. — Autre exemple : en septembre 1896 à Paris, le commissaire de police constate le suicide d'un ouvrier, âgé de cinquante ans, veuf, père de trois enfants, qui, désespéré de l'abandon de sa maîtresse, avait absorbé le contenu d'une fiole de vitriol. Transporté à l'hôpital, interrogé par le commissaire de police, il fait la réponse suivante : « Depuis deux ans, je vivais avec la femme X... ; elle m'a quitté depuis quelques jours; j'en ai éprouvé un profond chagrin et j'ai voulu mettre fin à mes jours. » Il semble bien que ce suicide ne peut être attribué qu'à un désespoir d'amour. Or, il résulte de l'enquête que cet homme et sa maîtresse
s'enivraient fréquemment et avaient ensemble des querelles continuelles, qu'un jour la femme, ayant été battue un peu plus fort que de coutume, abandonna son amant, et que celui-ci contrarié de son départ augmenta ses libations; pendant les trois jours qui précédèrent son suicide, il ne cessa de boire.
L'alcoolisme a fait à Paris des progrès effrayants, et développé à un point incroyable les instincts de débauche et de violence. Pendant que j'étais juge au tribunal de la Seine, j'ai constaté que Ton peut attribuer à l'alcoolisme la moitié des délits. A toutes les audiences, nous avions à juger des prévenus, qui sous l'empire de l'alcoolisme avaient commis des outrages publics à la pudeur et des violences graves. Ces alcooliques, qui frappent, comme des brûles, les agents de police, leurs voisins, leurs camarades, se livrent aux mômes violences sur leurs femmes et leurs maîtresses, sous l'empire de la jalousie et de la boisson. Comme l'alcoolisme donne des idées de suicide et d'homicide, l'ivrogne dit à sa femme : « Je vais te tuer et je me tuerai ensuite. >» Il est impossible de se faire, à distance, une idée de l'abrutissement par l'alcoolisme d'une partie de la population parisienne. Les habitudes d'ivrognerie ont gagné les femmes. Des femmes ivres se querellent avec leurs amants, et dans le paroxysme de la colère se jettent par la fenêtre. Si elles survivent à la chute, elles ne manquent pas d'accuser faussement l'amant de les avoir jetées.
Dans les crimes dits passionnels, les chagrins d'amour se compliquent souvent de questions d'argent. On tue el on se lue. non seulement parce que le cœur est trop plein d'amour, mais parce que la bourse csl trop vide. Les femmes, qui se vengent de l'abandon par le meurtre de l'infidèle, se disent toujours les victimes de l'amour. Cependant, il y a des Ariane dont on apaise la douleur avec de l'argent. Leur désespoir n'éclate que si la rupture n'est
pas accompagnée d arguments métalliques consolateurs. — Est-ce l'amour qui détermine ces liaisons passagères, contractées, dans la rue ou dans les bals publics, par des jeunes gens qui recherchent le plaisir, sans obligation, et par des femmes expérimentées, qui séduisent les jeunes gens encore plus qu'elles ne sont séduites par eux ? L'amour vrai ne court pas les rues et encore moins les bals publics, et il est permis de ne voir dans celles qui les fréquentent ni des Juliette ni des Héloïse. On ne peut considérer comme des victimes de l'amour ces femmes de mœurs légères, qui, après avoir noué des relations éphémères, réclament de fortes indemnités en cas de rupture et tuent l'amant de passage, si la somme oiïerlc est par elles trouvée insuffisante. Il y a des crimes passionnels, qui ne sont au fond que des crimes de cupidité. Il y a l'escroquerie à l'amour, comme il y a l'escroquerie au cautionnement ; l'amour est en apparence le mobile du crime, mais la cause véritable est la cupidité.
La cupidité prend souvent le masque de l'amour ou se combine avec lui. Des jeunes gens pauvres recherchent des jeunes filles riches, en affectant pour elles un violent amour; si leur demande de mariage est rejelée, ils en éprouvent un si violent dépit, qu'ils se vengent par des violences. J'ai observé le cas d'un jeune cultivateur, qui après avoir recherché en mariage une jeune fille riche, et avoir espéré l'obtenir, fut si désappointé du refus des parents cl si contrarié de voir lui échapper un parti si avantageux, qu'il attira la jeune tille dans un rendez-vous et. après l'avoir sommée do l'accepter pour époux, lui fit une blessure très grave dans la région du bas-ventre. — Autre exemple : Un boulanger devenu veuf, très épris de sa belle-mère, qui avait un commerce important d'épicerie, demanda sa main; sur son refusil la tua et se tira plusieurs coups de revolver. — Par imitation des vitrioleuses, on voit des amants délaissés se venger par le vitriol, moins
par désespoir d'amour que par dépit de perdre des relations avantageuses. Tout dernièrement, à Nice, un marchand algérien, sans ressources, noua des relations avec une marchande de gants, qui possédait une petite fortune. Celle-ci, n'ayant pas tardé à s'apercevoir que son amant était plus épris de sa fortune que de sa personne, voulut le congédier. Le marchand éconduit se vengea en lui jetant du vitriol qui l'atteignit au cou. Plus d'un débauché séduit des femmes, pour tirer plaisir et profit de son amour, et peut s'appliquer ces vers :
« Je ne suis pas de ces amants vulgaires;
« J'accommode ma flamme au bien de mes affaires. *
Chez les ouvriers, qui sont éconduits aprî»s un projet de mariage, d'abord arrêté et ensuite rompu, le chagrin d'amour se complique du dépit d'avoir fait des dépenses inutiles. Un ouvrier, qui avait tué sa fiancée, disait au juge d'instruction : « Cette jeune fille m'avait dit qu'elle ne voulait plus se marier avec moi, et cependant, elle m'avait fait faire des dépenses en vue de ce mariage... En présence de ce refus, je voulais lui remettre la robe, les souliers que j'avais achetés pour elle, moyennant le remboursement de ce qu'ils m'avaient coulé ; elle refusa. Ce refus accrut mon irritation : la colère m'a mordu au cœur et j'ai fait le malheur que vous connaissez. »
Le crime de la veuve Gras, qui vitriola son amant, n'est point un crime d'amour, mais un crime de cupidité. Celte femme avait trente-cinq ans et était sans ressources, quand elle fit la connaissance de L. R..., âgé de vingt ans. qui l'aima passionnément pendant plusieurs années. Craignant que cette passion ne vint à s'éteindre et que son amant ne l'abandonnât un jour, elle voulut le rendre aveugle en lui jetant du vitriol, pour l'empêcher de la quitter, pour se rattacher pour toujours et jouir ainsi de sa fortune. Lorsque le jeune homme, qui reçut un bol de vitriol en
pleine figure, connut le mobile de la conduite de sa maîtresse, la douleur morale qu'il éprouva fut plus cruelle que la douleur physique causée par le vitriol ; il dit au juge d'instruction : « Lorsque j'ai reçu le vitriol dans les yeux, j'ai poussé, non pas des cris, mais des hurlements, il m'est impossible de vous dire ce que je souffrais. Eh bien! quand j'ai su que c'était ma maîtresse qui m'avait ainsi fait brûler, j'ai éprouvé un serrement de cœur indicible. Je ressens encore d'atroces douleurs. Cependant, elles sont peut-ôlre moins vives que celles que j'ai éprouvées, en apprenant que tant de perversité peut se cacher dans le cœur d'une femme, à qui je n'avais fait que du bien. Je n'ai pas trouvé le sommeil pendant trente nuits et je suis étonné qu'on puisse survivre à de pareilles douleurs. Aujourd'hui, je suis aveugle. J'aurais compris qu'elle me tuât. Elle a été bien plus cruelle en me laissant vivre dans les conditions, où elle m'a mis et avec l'avenir qui m'est réservé. » — La perversité de cette femme était telle, qu'avant la découverte de sa culpabilité elle s'était installée auprès de son amant, dans l'intention, disait-elle, de mieux le soigner, mais en réalité pour contrecarrer le traitement médical et empêcher la guérison ; pendant ce temps, et après son arrestation, elle s'informait très assidûment du cours de la Bourse.
L'adultère et la cupidité sont aussi fréquemment associés. Les hommes d'un ûge mûr. qui épousent des femmes jeunes, sont obligés souvent, pour obtenir leur consentement, de leur faire des donations par contrat de mariage. Ces donations étant subordonnées au décès du mari, la femme tue le mari, pour entrer en possession de ces avantages et en jouir avec son amant. Ce sont les démarches empressées, que font la femme adultère et son amant, pour jouir au plus vite de la fortune du mari, qui les trahissent. L'amant, s'il est ouvrier ou cultivateur, cesse de travailler, il va à la chasse, au cabaret, il fait des
dépenses qui attirent l'attention, il assiste la femme dans les démarches qu'elle fait auprès du notaire, pour recueillir la succession de son mari. — Le maître âgé, qui accorde des avantages pécuniaires à sa servante par testament court les mêmes dangers que le mari âgé d'une jeune femme. J'ai observé le cas d'une servante, qui, après avoir parlagé le lit de son maître, se leva pour le frapper et mit le feu à la maison pour le faire périr dausles flammes.
C'est encore à tort que Ton considère comme des crimes passionnels tous les meurtres commis par les maris qui, séparés de leurs femmes les supplient de reprendre la vie commune, et qui sur leur refus les tuent et tentent ensuite de se luer. Ce n'est pas l'amour qui détermine ces crimes ; ces maris, à bout de ressources, veulent reprendre la vie commune, pour ressaisir l'administration de la fortune de la femme.
A Paris, les embarras d'argent sont si grands, que. dans les suicides passionnels, comme dans les crimes passionnels, la question pécuniaire joue souvent un aussi grand rôle que la passion. Voici, par exemple, une jeune femme, qui avait deux amants, l'un qu'elle aimait, l'autre qui l'aimait et qui fournissait des subsides. Ce dernier, avant eu connaissance de ce partage, rompit; de désespoir la maîtresse sapbyxia après avoir écrit la lettre suivante à celui qu'elle aimait : « J'ai voulu l'écrire avant de mourir. Mon bonhomme sort d'ici; il a appris que je le recevais: tout est fini entre nous, m'a-t-il dit. Dès lors, pourquoi re&terais-je sur cette terre? Il me faudrait chercher d'autres relations et faire la noce : ce n'est pas la peine. Heçois de ta bien-aiinée un dernier baiser d'adieu ! celle qui va mourir en l'aimant. » Il y a aussi un certain nombre de femmes qui se tuent quand elles ont des chagrins d'amour compliqués d'embarras d'argent, ou quand l'argent venant à manquer, à la suite de la mort de leur amant,
elles ne peuvent se résigner à travailler. « La dame G..., dit un procès-verbal de police, a vécu pendant plusieurs années avec le baron X..., qui est mort il y a trois mois. Cette mort a laissé la dame G... dans le besoin. Son abattement moral était extrême ; elle éprouvait un chagrin réel de la mort de son amant ; je l'encourageais à se livrer à une occupation quelconque, mais elle n'avait plus d'énergie et elle finit par s'asphyxier. » A Paris, un grand nombre de femmes, appartenant à des familles pauvres ou venues de la campagne, s'élèvent par la galanterie à une vie d'aisance et de luxe ; lorsque cette aisance leur manque, à la suile de la mort ou de l'abandon de leur amant, quelques-unes se donnent la mort, moins à cause du chagrin d'amour qu'elles éprouvent, qu'à cause de la perte de leur bien-être ; elles aiment mieux mourir que travailler.
Ce n'est pas non plus toujours le sentiment de l'honneur qui arme le bras du mari, quand il frappe sa femme ou son amant. Il y a des maris qui supportent cyniquement pendant de longues années l'inconduile lucrative de leurs femmes, qui mangent, boivent et vivent sous le môme toit avec leur amant; puis un jour, ils sont subitement pris d'un accès de jalousie et tuent l'amant. — Dans d'autres cas le mari débonnaire tue pour ne pas être tué; c'est ce que fil l'empereur Claude, qui, après avoir longtemps supporté les désordre de Messalinc, la fit périr, quand il apprit qu'elle avait épousé secrètement Caïus Silius.
On a l'habitude de classer encore parmi les crimes passionnels l'enlèvement et la bigamie; les avocats ne manquent pas d'invoquer toujours l'excuse de la passion en faveur des accusés de ces crimes. Cependant, ces crimes sont encore souvent moins inspirés par l'amour que par la cupidité. L'ancien droit français édiclait des peines très sévères contre le rapt de séduction, afin « d'empêcher que ces crimes de rapt ne servent plus à l'avenir de moyens et de degrés
pour parvenir à des mariages avantageux ! ». Le séducteur est quelquefois moins sensible aux beaux yeux de la jeune fille qu'il enlève qu'aux beaux yeux de la cassette des parents; il emploie l'enlèvement pour vaincre la résistance de la famille. Dans plusieurs affaires que j'ai jugées, le séducteur avouait cyniquement qu'il avait déshonoré la jeune fille, dans la pensée que ses parents seraient obligés de la lui donner eu mariage. La justice ne saurait punir trop sévèrement cet odieux calcul. LTn jeune ouvrier pauvre, ayant remarqué la lille d'un très riche propriétaire, résolul de l'enlever ; afin d'avoir accès auprès délie, il se fil accepter comme domestique, et par ses manœuvres adroites, par ses regards et ses paroles, il linil par toucher le cœur naïf de la crédule jeune lille. Que de professeurs, de maîtres Je musique et de danse séduisent leurs élèves moins par passion, comme Abélard, que par cupidité! Pour s'excuser, ils prétendent qu'ils ont été eux-mêmes enlevés par la jeune lille. qui n'est souvent qu'une enfanl. Ces amoureux passionnés n'ont que la passion de l'argent.
Le crime de bigamie est quelquefois commis par un homme marié qui. violemment épris d'une personne, dont il ne peut obtenir les laveurs que par le mariage, se donne comme célibataire. Mais, souvent aussi le bigame est un voleur qui ne contracte le second mariage que pour s'approprier les valeurs de la femme et prendre la fuite. Le mariage est pour lui un instrument d'escroqueries. Il se marie pour voler. J'ai vu un mari empoisonner d'abord s» a femme pour en hériter, et ensuite empoisonner son lils, qui était un obstacle à un second mariage, pour parvenir à épouser une femme très riche.
Innombrables sont les crimes qui revêtent les apparences de crimes passionnels et qui ne sont que des crimes de cupidité, de débauche, d'aniour-proprc. de jalousie sans
(I) iJvvlaratiun de l«iJ0-
amour et de vanité. Souvent les auteurs de crimes dits passionnels éprouvent le besoin de faire parler d'eux : « Rappelez-vous que les journaux parleront de moi, » disait l'un d'eux; un aulre assassin par jalousie disait de môme : « Quelques jours vous entendrez parler de moi. » La vengeance de la femme délaissée s'exerce aussi quelquefois dans des circonstances théâtrales, qui prouvent que le mobile est plutôt le désir de la publicité que le désespoir d'amour. Avant de tirer sur leur amant, des jeunes filles annoncent avec éclat leur projet homicide, en disant : « On en parlera sur le journal. »
Ce désir d'attirer l'attention sur elles est fréquent chez les hystériques ; il les pousse quelquefois à jouer la comédie du suicide. On a cru jusqu'à ces dernières années que l'hystérie était une maladie exclusivement féminine. Mais il est aujourd'hui établi que les hommes peuvent en être atteints. Bien qu'elle soit beaucoup plus fréquente dans les grandes villes, on l'observe aussi à la campagne. La responsabilité des hystériques doit être appréciée d'après le degré de l'hystérie. La grande hystérie peut entraîner l'irresponsabilité complète, la légère hystérie une grande atténuation de la responsabilité. Les femmes même légèrement hystériques, tout en ayant, en général, un esprit très vif, très brillant, ont peu de volonté ; promptes aux coups de tète, elles ont des mouvements subits de colère, auxquels il leur est difficile de résister.
Les travaux des aliénistcs ont démontré qu'il faut étendre le cercle de l'irresponsabilité, que, parmi les auteurs de crimes, il y a plus de malades qu'on ne croyait autrefois. Les magistrats multiplient les expertises, dans les cas douteux, pour s'en rapporter aux conclusions des aliénistcs. Mais, il faut que ceux-ci de leur côté ne se laissent pas égarer par l'esprit de système, qu'ils se gardent de toute exagération, qu'ils ne confondent par le vice volontairement acquis avec la maladie involontaire, que les habitudes de Proal. —Crime el suicide pass. 41
débauche et d'ivrognerie produisant les fureurs de la jalousie et de la colère ne soient pas considérées comme des conséquences fatales du tempérament, ainsi que le prétend le Dr ttuchner.
Il ne faut pas qu'une fausse science, se mettant en contradiction avec la conscience et la loi. s'attendrisse sur le criminel responsable de ses vices, et lui dise comme Joeasle à Œdipe : « Hélas! hélas ! infortuné, c'est le seul nom que je puisse te donner et je ne l'en donnerai plus d'autres. Je ne t'appellerais plus coupable. Le coupable ce n'est pas toi. c'est ton cerveau qui est mal conformé, c'est la société dan* laquelle lu as vécu. La vertu et le vice sont des produis comme le sucre et le vitriol1. »
L'homme n'est irresponsables que s'il est malade Je corps et d'esprit. Mais la maladie mentale et l'irresponsabilité sont des cas exceptionnels. La règle générale c'est la santé et la responsabilité.
L'élude des maladies mentales a conduit un certain nombre de médecins aliénistes à nier la responsabilité morale, même chez l'homme sain d'esprit. Mais. Pinel. Haillarger. Morel de Houen. Foville. lirière de Boismont. Leizranddu Saulle. Lassègue. Tardieu. Delasiauve, Fournel. Falrel. DaiïonnM. etc.. onl fait consister la folie dans la perte «lu libre arbitre et n'ont admis l'irresponsabilité que pour l'homme malade.
Les faux crimes passionnels m» doivent pas bénéficier de la pitié et de l'indulgence qu'inspirent les crimes d'amour. Au surplus, l'amour, qui peut atténuer la culpabilité, ne doit jamais autoriser le crime. Les victimes de la jalousie et de la vengeance amoureuse doivent trouver protection auprès de la justice, comme les victimes de la cupidité et de la haine. Passionnel ou non, le crime est toujours le crime.
• I- Celte formule, qui a OU'* <]imn«'o o«uimic une profonde vérité scientifique, a «té employée pour la première fois pur Liulzur, dans la l*rau </t* . h'i'/i in et plai-i-e dans la bou-he d'un bohème en état d'ivresse. Edition Charpentier, !&»;>, p. «.'.». i