‹ Le crime: étude socialeChapitre 36 sur 49 · I)E 0R2MS · texte numérisé non relu

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quelque sorte au-desâouB de la folie, et ne risquent jamais d'aller jusqu'à elle. La dégénérescence supérieure s'élève beaucoup au-dessus : elle comprend les originalités, bizarreries, singularités dans les goûts et les habitudes. Elle peut s'allier ayec le talent, avec le génie même ; car souvent ces hautes facultés sont payées, sinon produites, par une exagération des ionctions de la vie cérébrale qui trouble ou qui affaiblit dans des proportions correspondantes, les autres fonctions de Téconomie. Au milieu de Téchelle, se trouve la débilité mentale, elle est accompagnée presque toujours de désordres physiques, soit dans les organes des sens, 4Soit dans les sens cérébraux, soit dans les organes sexuels, plus particulièrement enfin dans les organes de la vie de relation.

C'est évidemment sur cette débilité mentale que se greffe le plus souvent la folie des dégénérés ou, selon quelques autres aliénistes, la folie héréditaire. Le rapprochement fréquent des deux expressions peut se justifier par ce fait que, quand un individu reçoit sa folie de l'hérédité, il ne la reçoit que par l'intermédiaire d'états morbides accumulés dans le système nerveux de ses parents et, par suite, dans le sien propre.

A quel moment ces états nerveux, caractéristiques de la dégénérescence, se transforment-ils en folie ? Lorsqu'apparaissent ces conceptions obsédantes et ces désirs impulsifs qu'on appelait autrefois des monomanies ^ , dipsomanie, kleptomanie, pyromanie, impulsions homicides ou suicide, etc., etc., ou, lorsque franchissant ces étapes intermédiaires, la folie morale puis le délire général envahisMsent les facultés et les subjuguent.

^ L« D« Lbgrain ks appelle • états syndroniquts cl« la Décescenoe >. Voyez partieulièranMot dans sa thèse, les peges 77 et7S.

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Nous .avons, dans le précé{iQnt chapitre, marqué, du mieux que rous avons pu, le caractère e^septiel de ces états d'obsession et d'impulsiqu iriîésistibles rr- parfaitement distincts des pepqbaints criminels — avec lesquels la folie commence. Dans la folie héréditaire ou folie des dégénérés, ces caractères subsistent. Mais il s'y ajoute et il s'y mêle d'autres caractères, qui permettent aux gens du métier de reconnaître l'origine et la destinée probable de cette espèce particulière d'aliénation.

Tout d'abord l'aspect de la personne physique révèle des infirmités natives se rapprochant de celles dès imbéciles et des idiots : déformations importantes du crâne et des oreilles, asymétries bien Visibles de la face, tics variés, strabisme, bégaiement. Toutes les fonctions , physiques et intellectuelles, ont des lacunes ou des irrégularités saillantes, Remonte-t-otn aux antécédents, on trouve que ces malformations se sont présentées de bonne bfiure, d^ telle sorte que, dès le^ifs premières années, les sujets ont été tout à fait à p^rt des autres enfants *. On apprend ensuite qu'en grandissiao^t ils ont eu 4^8 crises cérébrales subites, des vertiges, d^ congestions dangereuses pourleyr vie, mais qui disparaissaient aussi soudainement qu'elles étaient venues et sisms qu'on s'expliquât la guérison. Analyse4-on enfin l'état psychologique on y trouve par dessus tout l'irrégularité. Sur le fond d'instajtnlit<é at de désb^monie psychique propre aux héréditaire, le délire éqlate soudainement m s'affranchissant de toute pht^e d'incubatiqu. Les idées délirantes se maintiennent péle-méle, se combinant et s'enchevétrant dans Jle plus OQmpJôt désordre, où l^s divagatiQus peuvent ^tre tour .à tour et dîun instant à l'autre de natMre

i Voyez une loi^u^ dispu^9)on (^ii§ 1^ 4^*^^^ pi^ioûrpfif^c^olO' giquei de 1885.

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dépressive, expansive, hypochondriaque, mystique, et où prédomine le caractère instinctif, impulsif et souvent automatique des déterminations morbides dont, fait digne de remarque, l'aliéné, au milieu même de ses troubles les plus grands, a souvent conscience ^ »

L'état de dégénérescence proprement dite engendret-il toujours et nécessairement cette folie des dégénérés ? Il s'en faut de beaucoup. « Le plus souvent l'hérédité ne transmet qu'un état névropathique diffus et indécis*. » Que faut-il pour que la prédisposition se localise et qu'elle fasse éclater subitement la vraie folie ? L'une ou l'autre de ces causes nombreuses qui ne produiraient chez un autre individu qu'une fatigue ou qu'une douleur passagère : surmenage physique ou intellectuel, préparation d'examens difficiles, élaboration d'un travail exceptionnel, insomnie, perte d'argent, revers de fortune, perte d'une personne chère ou d'une position, amour contrarié, excès de boisson ou de plaisir, accidents physiologiques enfin comme ceux auxquels donnent lieu chez la femme les fonctions de la maternité. C'est alors que le délire survient, avec tous les symptômes si bien étudiés et relativement faciles à reconnaître aujourd'hui pour un savant exercé.

Laissons donc la folie des dégénérés. Bien observée, elle ne prête pas plus que les autres à une confusion capable d'obscurcir la netteté du type criminel. Nous savons désormais qu'il y a là l'un des aboutissements possibles de tendances ou de faiblesses dont nous pouvons tous hériter. Nous savons de plus (et c'est là surtout ce qui importait) dans quel sens et selon quelles lois ces tendances doivent évoluer pour que le caractère de

* D' Garnier, Annales mf.'iej'j-sjchoîogiqueSf 1887, p. 127.

* Ch. Féré, discvssion citée.

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la maladie et de Tirresponsabilité s*y accentue. Cela nous suffit. Revenons maintenant à ce qu'on appelle Tétat des dégénérés simples sans folie. Ont-ils nécessairement des instincts pervers, et quand ils en ont, sommes-nous en mesure de les distinguer des criminels t

Il nous sera permis de ne pas nous attarder aux idiots et aux imbéciles. Leur état d'irresponsabilité risque bien rarement d'être méconnu par la police ou par la justice. On les arrête assez souvent pour des contraventions, pour de petits délits comme la mendicité ou le vagabondage ; mais on les relâche vite ou on leur cherche une place dans un dépôt ou dans un asile. Je ne crois pas que les nombres de la statistique du vrai crime soient surchargés ou faussés dans notre siècle par des accusa- • tions portées contre ces deux classes d'infortunés.

Restent donc les débiles et les dégénérés supérieurs.

Le dégénéré supérieur est un homme qui, dans toutes les singularités que présentent ses manières, son langage ou sa conduite, garde toujours, nous dit-on, « un cachet intelligent. » D a même le plus souvent une facilité de conception, une vivacité d'imagination, une ampleur de mémoire qui le mettent hors de pair, lui ont fait obtenir dans ses études des succès brillants et faciles et lui obtiennent dans la société un vrai prestige. Il peut devenir magistrat, député, médecin, professeur de Faculté. Mais au-dessous du développement intellectuel, qui jette parfois un vif éclat dans les œuvres d'imagination pure ou de théorie, il a des goûts singu-

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liers, des perversions de Tappétit sexuel, de grandes faiblesses de volonté, une difficulté presque insurmontable à confirmer la pratique à la théorie, beaucoup de mobililié, peu de logique et un amour effréné du paradoxe.

Soit! Retenons ce portrait du dégénéré supérieur, dont les traits nous sont fournis par des observateurs faisant autorité. Supposons même tous ces caractères exceptionnellement réunis dans une même personne. Nous voyons une fois de plus que nos diverses facultés sont bien solidaires les unes des autres, mais rie le sont pas au point que le développement extraordinaire de l'une d'entre elles ne puisse être compensé par la faiblesse ou le désordre des autres. Retrouve-t-on maintenant des exemplaires de ce type psychologique dans les rangs des criminels? Oui, assurément, puisqu'on y trouve tout * I Avant de chercher si la singularité unie à beaucoup d'intelligence pousse au crime, on peut avouer sans la moindre difficulté qu'elle n'en préserve pas plus que d'autres formes du caractère.

Voici un savant qui, tout en étant de première force en mathématiques ou en sanscrit, a le malheur d'être plus tenté par des individus de son sexe que par le sexe féminin. Il y a là évidemment une perversité. Mais son voisin qui, parfaitement conformé et doué du tempérament le plus normal, aime passionnément les femmes, a autant de peine que lui à se contenir dans les limites permises par la morale ou par la loi. Parmi ces j»erversioas sexuelles que les aliénistes s'empruntent les uns aux autres, on cite encore partout ce personnage, intelligent d'ailleurs, qui ne pouvait être excité qu'en se représentant la tête ridée d'une vieille ^smme. Qu'on

1 Les deux extrémités étant e^Qclues, comme nous Taffons-expU- -qué si Bouveot.

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soit excité par une vieille ou par une jeune * , la lutte de la volonté contre la sollicitation qui l'éprouve est à peu près la même, et la responsabilité doit être équivalente comme elle Test chez deux individus aimant à se griser, Tun avec du Chambertin, l'autre avec du Suresnes. Supposez, dans d'autres variétés d'existence, un homme qui aime les bois et la chasse : prenez que cette dernière passion surtout soit chez lui assez im^» périeuse et assez troublante pour lui faire négliger ses relations, sa famille et sa fortune. Prenez enôn qu'il apporte dans la satisfaction de ce penchant des bizarreries qu'on cite à la ronde et qui prêtent à rire. Je ne vois rien dans tout cela qui le porte inévitablement et malgré lui à fusiller le garde champêtre, si ce dernier lui dresse procès-verbal, pas plus que l'amour excessif de la propriété terrienne ne suffit à excusa le vol.

Il faut bien distinguer ici les actes oii la loi morale et les droits d'autrui sont visiblement intéressés et ceux où la personne est autorisée à se dire qu'en définitive elle est libre, comme tout le monde, de suivre ses goûts sans en rendre compte à qui que ce soit. Dans ces der* niers cas, l'original, le dégénéré supérieur, si l'on veut, s'abaii<k)nna tout à ses fantaisies ; il s'y laisse emporter sans contre-poicISé II est donc à peu prés fatal qu'il commette ce qu'on appelle des sottises ou des excentricités, qu'il ne fasse rien comme les autres, qu'il rende Texis* tence difficile à ceux qui le touchent de près, qu'il se rende malade ou qu'il se ruiue, selon les cas. Mais lorsqu'il amve à cette limite où l'intégvité de son intelligence lui p^met de voir neitemeot qu'il attenterait à la liberté

^ Noms parlons ici àa \mivermon innée. Quand les goûts contre nature êoiit le résultat d*une débauche épuisante, il y a d'autres nuances^ Voy«f prlus hawt, p. 20i.

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des autres ou commettrait gratuitement un acte de méchanceté, alors la £atalité cesse. Je ne dis pas que la vivacité des penchants s'amortisse et que la force de la tentation diminue beaucoup. Mais le désir d'être honnête peut s'allier avec des goCits singuliers ou ridicules, comme le penchant au mal et au crime peut, de son côté, se glisser partout. Les inclinations les plus naturelles peuvent chercher leurs satisfactions par les moyens les plus illicites, comme les inclinations les plus anormales peuvent encore se refréner ou tout au moins prendre les précautions nécessaires pour demeurer dans les frontières tracées par la loi.

La débilité mentale, qui semble être la forme par excellence de la dégénérescence pure et simple, va peut-être nous donner plus de difficulté.

Voyons d'abord de quelle manière on nous dépeint l'homme qui en est atteint. Au point de vue anatomique, il a ces asymétries faciales, ces déformations d'organes si souvent signalées : ses dents sont mal plantées, sa bouche et son oreille sont mal faites, etc. Au point de vue fonctionnel, il est sourd, bègue ou aveugle, il a des tics, il garde les traces de convulsions ressenties au premier âge... Quant à son état psychologique, il a plus d'imagination que de jugement, ses conceptions sont étroites, il est très crédule, très enclin à la superstition, égoïste, vaniteux, porté avec une vivacité parfois très grande aux satisfactions les plus grossières.

Arrêtons-nous quelques instants devant ce nouveau portrait. On peut le tenir pour exact, en ce sens que chacun des traits qui le composent a été relevé chez un débile ou chez un autre. Mais y a-t-il là autant de legs inséparables de l'hérédité morbide? Sont-ils toujours et fatalement réunis chez tous les débiles î C'est ce qui est

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encore plus douteux que pour les « dégénérés supérieurs ». Je veux bien que la sessilité du lobule de l'oreille ou la déviation de la cloison du nez soient parfois signalées chez un individu, en même temps que la croyance aux loups-garous. Mais il ne me paraît pas que toutes ces infirmités s'appellent infailliblement, ni qu'elles forment un ensemble lié par des sympathies irrésistibles.

Dans une séance de la Société d'Anthropologie de Lyon s'il a été judicieusement observé que beaucoup de ces prétendus stigmates héréditaires viennent de maladies accidentelles, convulsions, scarlatines, paralysies infantiles, etc., dont les enfants les mieux nés ne sont pas exempts. Il est bien vrai que divers physiologistes ont soutenu que chaque partie de l'organisme étant liée à une région déterminée du cerveau, tout désordre survenant dans un membre quelconque devait provoquer un trouble plus ou moins grave dans la partie correspondante de Tencéphale. Mais c'est là une hypothèse abandonnée. M. Lacassagne a donc pu dire très exactement *, que tous ces stigmates, héréditaires ou accidentellement acquis, « n'ont pas de relation de cause à effet avec le trouble actuel ou éventuel des facultés cérébrales : car . tous peuvent dériver de vices de développement ou de lésions d'organes autres que le cerveau et sans influence sur lui ».

L'harmonie du physique et du moral n'est pas plus la loi universelle que leur mutuelle indépendance. Il y avait récemment à l'infirmerie de la Santé, dans le service de M, le D' Variot, un individu de dix-neuf ans, qui en était à sa troisième condamnation. C'était un type achevé de a beau garçon. » L'interne d'alors, M. le

» Voyez le Bulletin de cette société, 1887.

» Ibid.

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J)^ Laurent le donnait (dans sa notice médicale) comme un Téritable modèle d'artiste. C*était, disait-il, « un corps d* Apollon, admirablement fait, grand, bien pris, sans rien qui jurât, sans rien qui altérât ses belles proportions. Sa ôgure était douce et même sympathique. )> Voilà pour le portrait physique. Le portrait moTsl ne concordait guère. « Paresseux, ivrogne, hâbleur, prêt à commettre n*importe quelle action, du moment qu'elle lui rapporte quelque chose. Aberration d'esprit complète. Défaut de sens moral. Cerveau mal équilibré. Serait capable d'accomplir les plus grands forfaits, sans mtoie se rendre.bien compte [de la monstruosité de ses actee. » J'ai copié textuellement la notice.

Voilà deux signalements bien dissemblables, bien hétérogènes. Qu'y a-t-il donc à mettre entre l'un et l'autre pour nous expliquer une telle divergence? La notice médicale, très soigneusement rédigée, nous l'apprend. « Ybou (c'est le nom du détenu) est allé jusqu'à douze ans à l'école, où il a reçu l'instruction primaire, mais à douze ans, il a commencé à vagabonder. Il est entré ensuite chez des saltimbanques, il s'est fait clown, il a été admis en cette qualité à l'Hippodrome. » Ce genre d'exercice était bien fait pour entretenir sa souplesse physique et ses belles formes corporelles, non pour fortifier son moral. « Il a pris dans sa profession même l'habitude de se battre. Il a fait enfin le métier de souteneur pour l'un et l'autre sexe, et il pratique pour son propre compte personnel la débauche contre nature. »

Veut-on la contre-partie ? Je ne pense pas qu'un seul de mes lecteurs soit embarrassé pour la trouver dans l'un ou l'autre de ces pauvres êtres infirmes, estropiés, hors d'état d'aller à l'école, mais doux et tristes et que le langage populaire qualifie si volontiers d'innocents.

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Je ne dis pas que tous les simples d'esprit méritent une pareille appellation, surtout dans les grandes Tilles, où on les abandonne à mille hasards, quand on ne les embrigade pas dans l'armée organisée de la mendicité lucrative. Mais dans les petites villes et -dans les campagnes, qui n'a pas vu travailler tant bien que mal de ces pauvres gens, capables de peu de chose, dont les petits enfants se moquent et que les personnes charitables emploient à des fonctions faciles? La plupart, en somme, passent leur vie sans mal faire, heureux de manger la soupe quotidienne et de satisfaire de temps en temps une manie inoffensive quand ils ont su gagner quelques sous. Il en est nléme qui ennoblissent, leurs infirmités par la patience, la reconnaissance et le dévouement. Il est vrai que parfois il est bon de les surveiller, car à de certains moments de leur croissance et à des époques critiques, il ne ferait pas bon à une jeune fille de les rencontrer au coin d'un bois. Mais il est de beaux garçons parfaitement constitués dont la société en pareil lieu ne serait pas plus sûre.

D'une manière générale, la débilité mentale du dégénéré pousse-t-elle plus au crime que la possession de ces dons naturels dont on est si vaniteux et dont on abuse avec une si grande facilité ? Les dégénérés qui se laissent aller à mal faire ne sont guère habiles à se cacher. Tout le monde les soupçonne et les dénonce ; ils ne peuvent ni fuir ni se défendre. De là vient peut-être qu'ils sont une ressource précieuse pour la statistique des aliénistes et de certains criiainalistôs. En face des sourds -muets, des aézayeurs, des louches et des pieds-bots qu'on dit si dangereux, mettons ces individus faits pour plaire, aux manières aimables, à la langue dorée, ou bien encore à la tournure majestueuse et doctorale, à l'air sacerdotal et

bénin qui charment et qui trompent tous les jours d'innombrables clients. Les uns donneront des vagabonds, des mendiants, des voleurs de petits objets insignifiants, ou encore, de temps à autre, des brutes dont la surveillance sera, je Tavoue, nécessaire. Les autres fournissent ces hommes avides qui, gagnant quinze ou vingt mille francs, veulent en dépenser soixante ou quatre-vingts, ces banquiers vrais ou faux, ces notaires, ces « hommes de confiance », qui ruinent des familles et souvent tout un canton, ces médecins ou ces pharmaciens empoisonneuses, ces domestiques en habit noir qui assassinent, ces gainins de Paris d'une malice si précoce et d'une fertilité d'esprit à laquelle ne manque que l'éducation, ces mau« vais prêtres ou ces « frères » à qui un orgueil mal entendu a fait aflfronter légèrement des vœux que leur tempérament ou leur désir de paraître et de briller leur rendaient trop difficiles. Ni les Troppmann, ni les Barré, ni les Lebiez, ni les Lapommerais, ni les Pranzini^ ni les Marchandon, ni les Delacollonge, ni les AUmayer ne ressemblent en quoi que ce soit aux dégénérés.

Il Qst cependant une forme de dégénérescence qui indubitablement pousse au crime, à moins qu'elle ne conduise au suicide. C'est la dégénérescence alcoolique.

Il ne manque pas de variété dans la nomenclature des troubles produits par l'abus de l'alcool (or, nulle part l'abus n'est plus près de l'usage) : anomanie, morosité ébrieuse, hallucinations ébrieuses des sens, alcoolisme chronique, folie des ivrognes ... les médecins ne sont pas

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à court. L'alcoolique même qui s'en tient à la dégénérescence a dix voies pour une capables de le mener au délit et à la prison. 11 subit dans toutes ses facultés une dépression qui touche à l'épuisement ; mais c'est utf épuisement irritable, toujours avide de ces surexcitations qui, sans permettre aucun effort soutenu, renouvellent les accès de violence. L'abrutissement dans lequel il est tombé est '« un abrutissement incomplet qui, sans lui enlever le sens moral, n'en régie pas l'emploi; l'individu devient impatient et querelleur. Il frappe presque sans l'avoir voulu ... Il agit avant de penser ou faute de pouvoir penser * . »

Ces crises peuvent s'apaiser, l'ivresse peut se dissiper ; mais il faut alors compter avec les habitudes d'oisiveté et avec les conditions d'existence défectueuses créées par l'ivresse: pertes d'argent, manque de travail, misère, mécontentement ou honte de soi, impossibilité d'être admis dans une société honnête, colère avivée par les justes reproches, désir de se procurer n'importe comment l'argent du cabaret.

Il est évident que sur ce péril de nos sociétés, on n'en dira jamais assez. Seulement est-ce ici la dégénérescence qui produit la criminalité ? Ou est-ce la criminalité, au moins naissante, qui précipite la dégénérescence de l'individu ? L'homme qui a commencé à boire et qui ne s'arrête pas, peut parfaitement entrevoir toutes les conséquences de sa faiblesse. Qu'est-ce donc qui l'entretient dans ce vice et irrite de plus en plus son appétit maladif? Une foule d'autres habitudes qui sont certainement d'ordre moral : l'irrégularité dans le travail, la recherche des compagnies ou des sociétés quelconques, l'impa-

1 Voyez Dictionnaire Jaggoud, article ÂîcooL

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tience de la vie tranquille et du travail méthodique, le dégoût de la Tie de famille, le désir d'oublier et de s'étourdir, le besoin de peupler le vide de son esprit par

des rêveries décevantes Je ne nie pas qu'il y ait

quelques individus rendus alcooliques par une maladie physique. Mais ceux-là il faut les renvoyer aux dipsomanes dont le caractère et dont l'histoire ne permet, on l'a vu, aucune confusion avec les vrais criminels. Quant à l'alcoolisme qui a commencé par l'ivrognerie, c'est un des effets ou l'un des symptômes d'un mal moral, conûnant toujours à la tentation du délit. C'est donc une dégénérescence à mettre sur le compte de la vie criminelle. Le penchant au mal est certainement accru et comme aifolé par l'habitude de la boisson, mais il a précédé cette habitude, et il l'explique beaucoup plus qu'il n'est expliqué par elle.

La dégénérescence alcoolique est probablement celle qui enveloppe le plus grand nombre de ces dégénères cences partielles créées par l'hérédité. Ces dégénérescences partielles n'en méritent pas moins d'être rappelées.

Si l'on tient les analyses qui précèdent pour exactes, on sait que ni l'intelligence, ni la sensibilité, ni la volonté ne peuvent défendre leur intégrité contre l'habitude prolongée du mal. On sait que le crime conduit fatalement ceux qui l'aiment dans une société où tout est à rebours du bon sens, où les moins mauvais deviennent esclaves des plus corrompus, où le vice appelle le vice, où les sens blasés veulent des plaisirs contre nature, où la méchanceté s'exaspère par la douleur même de sa victime, où la conscience tend à se débarrasser de la distinction du bien et du mal et à « s'affranchir », comme dit l'argot, parle cynisme ou par l'indifférence stupide. Tout cela, on Ta vu, réagit sur les fonctione physiques

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et se peint sur la physionomie des condanànés. U est donc incontestable que, dans les sociétés hunoiaines, Tinconduite, le désordre, le vice, à plus forte raison le crime^ sont des causes puissantes de dégénérescence et d'abâtardissement.

Là sans doute on nous arrêtera et on nous dira : Mais les descendants de ces hommes abâtardis parle mal, qu'en faites-vous? Ne sont-ils pas précisément des criminels -nés ?

Ce que je fais de ces descendants abâtardis ? Trois ou quatre groupes bien distincts : Tun qui est promptement éteint par la stérilité forcée des dégénérescences profondes ; l'autre dont le nombre est singulièrement diminué par la prison, la déportation ou l'échafaud ; un troisième qui va dans les asiles ou dans les hôpitaux ordinaires ou dans les dépôts et dont la science criminelle n'a plus dès lors à s'occuper. Reste un quatrième groupe d'individus dont je ne méconnais nullement le caractère maladif et dangereux. Ce sont des hommes faibles, sans éducation, sans bons exemples, sans patrimoine d'honneur et de probité. Us ne sont pas fous, et par conséquent la société fait bien de les considérer comme responsables des actes graves qu'ils commettent. Mais, exposés plus que d'autres au vagabondage et à la petite criminalité, ce sont eux qui, dans le système actuel de répression, font regorger no3 prisons et n'en valent pas mieux. Ce sont eux, que des criminels plus intelligents et plus maîtres d'eux-mêmes enrégimentent dans leurs bandes, après les avoir instruits et armés.

Ces hommes, encore une fois, sont responsables ; absolument comme ceux qui dépendent de parents vertueux ou intelligents ont du mérite à être à leur tour honnêtes et distingués, hommes de labeur ou hommes de science.

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Si préparé que puisse être l'homme de génie par les aïeux dont il descend, il n'est dispensé ni de l'effort, ni du travail, ni de l'éducation, ni des épreuves sans nombre dont il doit sortir à son honneui:, ni de ces communications toujours renouvelées avec la foule, ni enfin de. ces conquêtes pénibles et vaillantes qui caractérisent les grandes vies *. Ainsi, Thomme né de parents criminels et malhonnêtes n'est point exonéré de la conscience — s'il n'est idiot ou aliéné. — Il est exposé à des dangers d'une nature particulière ; mais il a reçu des avertissements, il est à même de faire des comparaisons, et peut-être peut-on dire qu'il y a certains autres périls, auxquels, par une sorte de compensation de la Providence, il ne risque pas de se heurter.

Y a-t-il enfin des cas intermédiaires et douteux? Qui peut le nier ? Mais comme nous l'avons dit en commençant ce travail, il n'en importe que plus de maintenir fermement la distinction des deux types : car les intermédiaires ne sont tels qu'en ressemblant imparfaitement à l'un et à l'autre et en étant comme sollicités de se développer tour à tour dans le sens de l'un et dans le sens de l'autre.

^ Voyez notre Psychologie des grands hommes^ ch. iv.

Avons-nous réussi à donner une idée nette de la nature des malfaiteurs? Plus d'un lecteur trouvera sans doute que nous avons tenu beaucoup trop à les séparer des fous et des malades et que nous avons ainsi aggravé la responsabilité qu'on fait peser sur eux. D'autres jugeront que nous sommes trop enclins à rapprocher les criminels du reste des hommes, à expliquer l'altération de leurs consciences par des influences auxquelles bien peu d'entre nous savent échapper et dont bien peu aussi sont complètement innocents.

Mais entre ces deux manières de comprendre le criminel il n'y a aucune contradiction. A nos yeux, le criminel est l'artisan volontaire de sa propre déchéance : il en est coupable et responsable, dans le sens que, métaphysique mise à part, tout le monde s'entend à donner à ce mot. Mais cette responsabilité de l'homme coupable impliquet-elle qu'il soit un être unique et isolé, le produit singulier d'une déviation brusqué de sa nature, un monstre enfin formé de toutes pièces par le travail spontané d'une volonté absolument individuelle? Non. Les criminels qu'atteint la loi ne forment pas des groupes tellement

isolés que nulle série d'hommes plus ou moins coupables eux-mêmes ne les rattachent, par dïn sensibles gradations, à ceux que la loi respecte. Le crime est le point culminant où convergent tous les penchants égoïstes ou grossiers de notre nature. Etudier cette forme du mal, c'est étudier les misères communes de l'humanité, c'est contempler les germes d'immoralité et d'injustice qui tendent à se développer en chacun de nous, qui s'y développent toujours plus ou moins, qui toujours contribuent à augmenter pour quelques-uns les périls de la contagion : seulement c'est les voir comme sous un verre grossissant ou dans l'une de ces projections qui font saillir à tous les yeux les mystères cachés de la nature.

Le malfaiteur qu'on arrête est donc responsable de ses actes (s'il n'est ni fou ni imbécile). Mais d'autres que lui partagent cette responsabilité ; ou si l'on veut une expression plus simple, d'autres y ont coopéré.

Mesurer la culpabilité des uns et celle des autres, la mesurer à leurs intentions et à la liberté dont ils ont joui et abusé, c'est là un problème que nous n'écartons pas ; mais nous n'avons pas besoin de l'avoir résolu pour tirer déjà de nos études une première et importante conclusion.

Ceux pour qui le crime est une anomalie physique n'ont que deux partis à prendre : en isoler, peut-être même en supprimer les résultats ; ou bien chercher les remèdes phyeiques qui peuvent à la longue en débarrasser lai société. Des homéopathes, par exemple, se ôatteroat de diminuer la colère et la jalousie pax* des dilutions de noix vomique et des doaes infinitésimales d'hépar sulfuré : ils «asayeront' de supprimer le penchant au meurtre pap la belladone et - d'apaiser le libertinago aveo une quantité saTamment osdculée de cantharide.

Si le crime est, ayant tout, un désordre moral fait de perversions volontaires, la société n'est pas obligée d'attendre qu'une sélection séculaire ait éliminé les organismes défectueux : elle a le devoir de prendre tout de suite et de prendre continuellement des mesures pour ralentir la marche et atténuer la gravité du délit. Elle a le droit d'agir sur l'individu coupable : car il serait étrange que tout le monde fût responsable du crime, excepté celui qui Ta commis. Mais si le crime est aussi un désordre social, on saurait encore moins fermer les yeux sur les influences collectives qui encouragent le penchant au mal en lui offrant mille tentations, mille facilités, en accroissant Taudace des malfaiteurs et en diminuant la force de résistance des honnêtes gens.

Quand le médecin du corps a étudié la nature essentielle d'une maladie proprement dite, il recherche soigneusement les influences qui la provoquent, la compliquent, Tenveniment, la rendent plus contagieuse et plus pernicieuse, comme il étudie les actions qui la préviennent, la raréfient, la localisent ou l'atténuent. Ainsi doit-on faire pour le crime et pour le délit.

Le milieu dans lequel les maladies ordinaires se développent ou s'apaisent ou quelquefois même s'éteignent est un milieu fait d'éléments dont l'étude appartient à la physique et à la chimie. Le milieu du crime, c'est la société, autrement dit, c'est l'ensemble des affections, des sympathies, des encouragements et des concours, mais aussi des rivalités, des concurrences, des jalousies, des inimitiés et des haines qui constituent la vie commune de l'humanité. Toute réflexion, toute inspiration morale et tout effort émanent certainement de la conscience personnelle. Mais la société est comme ces milieux dans lesquels chaque son émis se redouble, se répercute et

ânalement se multiplie en mille échos. C*est dans la société que la pensée individuelle s*agrandit, se transforme et s*organise, et cela pour le mal comme pour le bien. Nulle part la société ne crée rien ; mais partout, elle amplifie, elle développe, elle propage et elle fait durer. La mission des pouvoirs publics est donc de faire tout ce qui, en respectant la liberté individuelle, peut amener la propagation de ce qui est bien et empêcher la propagation de ce qui est mal.

Quand une épidémie éclate, les premiers atteints sont ceux que leur faiblesse personnelle, des prédispositions particulières et des imprudences de régime j préparaient plus que les autres. Mais bientôt le foyer du mal s'est agrandi : les germes se sont multipliés, ils circulent et ils pénètrent partout ; Tépidémie menace alors plus d'une organisation qui autrement aurait eu peu de chose à redouter.

La maladie morale qu'on nomme le crime nous est connue désormais dans son essence : il nous faut voir de plus près quelles sont les influences qui la provoquent, la déchaînent et la propagent dans les diverses parties du grand milieu où nous vivons. Nous avons terminé l'examen de conscience de la personne coupable, nous devons dans un second travail essayer ce que nous appellerons l'examen de conscience de la société.

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