CHAPITRE I
I. Idée commune du crime : acte méritant d'être puni gravement par la Société ; méchanceté toujours présumable du criminel. — Idées secondaires qui entrent dans l'idée du crime : ce sont celleslà qui varient. — II. Théorie de l'Atavisme. — Atavisme et hérédité. — Le crime est encore et sera toujours un effet de plusieurs de nos tendances permanentes. — III. Les sauvages et les hommes dits primitifs n'ont pas toujours eu les mêmes idées sur la criminalité ni sur l'exercice du droit de punir. Ils ont toujours eu lïdée de la criminalité et l'idée de la pénalité. -— La propriété, l'esclavage, la vie humaine. — Nègres. — Australiens. — Droit primitif. — IV. L'homme primitif et l'âge de pierre. — Inductions légitimes. — Commerce. — Soins. — Pitié. — Atavisme préhumain. Ses diverses formes. — Abus de l'évolution. — Le péché originel. — Nécessité de prendre ses documents dans l'humanité actuelle et dans la société actuelle.
Tout le monde peut être atteint par le crime. Tout homme peut craindre de voir un jour ou l'autre sa maison pillée, sa poche vidée, son honneur flétri, sa femme ou sa fille outragée, sa propre vie ou celle des
siens menacée par un malfaiteur. Aussi tout le monde se préoccupe-t-il de ce que c'est que le crime : bien ou mal, clairement ou confusément, chacun s'en fait une certaine idée.
Partons d'abord de cette idée : ne prétendons pas tout de suite à une définition scientifique, répondant à tout le défini et au seul défini. Une telle définition est peut-être impossible : dans tous les cas, elle ne peut que suivre de longues recherches et en résumer les résultats, elle ne peut pas les précéder.
Or, que sommes-nous d'accord à voir dans le crime ? Un acte dont l'auteur mérite d'être puni gravement par la Société.
La Société punit de deux façons : par des peines matérielles dont les plus fortes sont ou la privation de la vie ou la privation de la liberté ; puis par une flétrissure morale qu'elle imprime au nom de l'opinion publique. C'est ce que dit, dans sa réserve prudente, le Code pénal français, quand irdéfiml "le crime : un acte'quèla loi punïf de'peines afflictives et infamantes.
Si l'auteur de cet acte est puni, c'est apparemment qu'il le « mérite ». Certains spéculatifs prétendent que c'est là une idée métaphysique dont il est bon de secouer l'obsession inutile. Si cela^est, il faut avouer que la métaghysique court les rues : car il n'est point d'homnie du peuple pour qui un criminel ne soit un « méchant », c'est-à-dire un homme ne reculant pas devant la douleur des autres pour assurer son propre plaisir, quel que soit le plaisir qu'il préfère. Jouir à tout prix, jouir au détriment d'autrui, fermer les yeux ou s'éloigner pour ne pas voir la manifestation de cette douleur ; puis peu à peu chercher à provoquer la souffrance, la contempler, la railler, jouir enfin du spectacle même qu'elle donne.
voilà la méchanceté, voilà du moins ce qu'elle menace de devenir quand elle persévère. Jusqu'à ce qu'on ait fait la preuve certaine qu'elle n'est qu'apparente ou qu'elle est le résultat d'une maladie plus forte que la volonté humaine, elle mérite d'être châtiée. Méritent donc aussi d'être punis les actes qui, sans faire souffrir immédiatement celui qu'ils atteignent, tendent à lui imposer dans un avenir plus ou moins éloigné des privations injustes ou des tristesses imméritées.
Le sens commun ou le bon sens populaire ne se demande pas toujours, cela est vrai, si le châtiment n'est autorisé que par le droit de légitime défense, s'il représente une expiation exigée par les principes supérieurs de la morale, s'il répond simplement à des droits ou à des devoirs de la société. L'analyse des jugements que le peuple porte et des mots dont il se sert prouverait aisément que ces différentes conceptions lui sont familières, mais qu'il ne se préoccupe ni de les éclaircir, ni de les justifier, ni de choisir parmi elles ou de les mettre parfaitement d'accord. C'est ce qui fait qu'avec un noyau vivace et résistant, l'idée du crime grandit ou se rapetisse : le nombre des idées secondaires qu'elle s'incorpore varie beaucoup selon les pays et selon les époques.
Quiconque en effet pense à un criminel pense en même temps à l'acte matériel qu'il a commis et à la volonté qu'il a eue de le commettre. Mais pour étendre ou resserrer la sphère du crime punissable, les uns s'attachent plutôt à la nature des actes et à leurs conséquences extérieures; les autres considèrent plutôt les sentiments coupables et les intentions méchantes.
D'autre part, avons-nous dit, le crime est un acte dont l'auteur mérite d'être puni. . . par la Société. La
dernière partie de cette proposition, si conforme à l'opinion universelle, se comprend sans peine : c'est dans la Société, c'est par elle, que nous vivons la portion la plus apparente de notre vie ; c'est avec son indispensable concours que les différentes formes de notre activité se déploient au dehors ; c'est à elle que, dans notre propre intérêt, nous déléguons aujourd'hui, en grande partie, le soin d'organiser nos-ressources communes et de protéger nos droits. Elle est donc l'arbitre nécessaire de ce qui, parmi nous, doit être puni ou peut ne pas l'être.
Il ne faudrait cependant pas croire que la conscience ne voie pas de caractères criminels hors des actes intéressant directement la Société humaine et troublant les rapports visibles de ceux qui la composent actuellement. Il y a telles violations des devoirs de Thomme envers lui-même qui peuvent être taxées de criminelles : on peut imaginer aussi certains outrages à la vérité et à la nature qu'on flétrirait volontiers du même nom. Cette société particulière qu'on appelle la Patrie n'existe pas seulement dans le présent : elle a son passé, elle a son avenir, qu'on ne peut ni insulter ni compromettre sans être gravement coupable. Ne faut-il pas enfin tenir * compte de l'importance que des masses d'hommes considérables attachent à cette société plus vaste de toutes les âmes de bonne volonté appelées à vivre en union avec Dieu dans l'éternité ? C'est ainsi que MoatûSQJiiâJi S dans sa division des quatre espèces de crimes, reprise et commentée par d'Alembert, reconnaît les crimes contre la religion et les crimes contre les mœurs. *" '
'^ "15(5113 ces réserves, nous pouvons conclure provisoirement: le crime est un acte de méchanceté portant tort à
* lisprit des Lois, liv. XII, ch. ly.
d'autres hommes et, à ce double titre, méritant d*étre puni par ceux qui ont la charge de maintenir les conditions d'existence des sociétés.
Le crime, ainsi désigné, n'est-il pas partout un des périls constants de notre nature? L'homme ne porte-t-il pas partout en lui-même le penchant du crime, comme en général, le penchant à l'excès de la jouissance présente et à l'abus de ses facultés, le penchant à l'oubli du droit des autres, bref le penchant au mal? Il Ta semblé jusqu'ici.
Une école qui fait beaucoup parler d'elle croit cependant avoir découvert que le crime est un legs des anciens âges, un phénomène jadis inhérent à l'organisation et au caractère de nos aïeux, contraire à la natur e acti] ft]lft d& notre espèce, mais reparaissant fatalement ici ou là par \ine sorte de caprice dans le développement encore mal assuré de notre nouvelle constitution. Cette doctrine récente se nomme doctrine de Yatavisme. Il importe avant tout de l'examiner ; car suivant qu'on l'accepte ou qu'on la repousse, la méthode même à adopter pour l'étude de la nature et des causes du crime ch^^nge du tout au tout.
On appelle atavisme la tendance de certains êtres vivants à retourner vers leur type primitif après s'en être éloignés, à reproduire tout à coup, après les avoir longtemps perdus, certains caractères de leurs ancêtres. Une plante greflTée revient à l'état de sauvageon ; c est un phénomène d'atavisme. L'arrière-petit-fils d'un nègre
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qui a fait souche dans un pays de blancs reproduit, dans ses dents ou dans ses cheveux, quelques caractères de la race noire ; c'est un phénomène d'atavisme. L'atavisme tient donc de prés à l'hérédité, et toutefois il s'en distingue. C'est une hérédité à très longue portée ; c'est une hérédité dont la puissance; longtemps comprimée ou masquée par l'essor de caractères plus nouveaux, se fait sentir inopinément, non pas après des années, mais après des siècles. L'hérédité proprement dite est un phénomène bien constaté, ou plutôt une des grandes lois de la vie. Renfermé dans certaines limites, l'atavisme peut encore passer pour un fait positif ; mais on dépasse vite la région au delà de laquelle ce n'est plus qu'une hypothèse difficile à comprendre, encore plus difficile à vérifier.
Pour que le crime fût parmi nous un fait d'atavisme, il faudrait d'abord, comme nous lavons indiqué plus haut, deux choses. Il faudrait qu'il fût aujourd'hui en complète contradictionr,"je ne dis pas, bien entendu, avec nos "devoirs et avec nos tendances les plus élevées, mais avec tous les penchants actuels de notre nature. Il faudrait de plus que les actes qualifiés par nous de criminels, eussent été, chez nos premiers aïeux, des actes tout à fait'habituels, normaux, comme des nécessités de^ leur constitution physique ou de leur organisation men- , tSté, Ues deux propositions une fois prouvées, il reste- Tait encore des difficultés assez graves . On pourrait en eôet expliquer de plus d'une manière les ressemblances apparentes de nos criminels avec les sauvages ou avec les hommes dits primitifs. Supposons des individus accidentellement replacés dans des conditions morales ou matérielles analogues à celles qui précédèrent la civilisation : ils reprendraient quelques habitudes de la vie
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sauvage, soit I Ils yivraient en promiscuité ; ils deviendraient bandits, pillards, cannibales, si Ton veut. Mais qui empêcherait de voir là un simple cas de la loi de corrélation entre le genre de vie et les milieux * ? Pareilles difficultés, pareilles tentations ! Pareilles tentations, pareilles chutes ! Pourquoi imaginer des instincts spéciaux ayant sauté des douzaines et des centaines de générations ou se réveillant, on ne sait comment, après avoir sommeillé pendant des siècles? Si d'autre part ces tendances, comme il n'est que trop évident, n'ont jamais disparu, si l'humanité les a toujours senties toutes prêtes à faire irruption, si la société a toujours eu besoin de les comprimer, comment y voir des résurrections accidentelles ou des retours imprévus d'un passé oublié ?
Mais revenons aux deux parties de la démonstration préalable qui serait, disons- nous, à faire par la doctrine de l'atavisme.
Le crime est-il parmi nous une anomalie? Oui, assurément, pour celui qui considère le plan idéal de notre nature ou simplement les caractères que les meilleurs d'entre nous s'efforcent, comme ils le doivent, de communiquer à la société . . . Non ! si l'on a le courage de regarder en face les inclinations si variées, si complexes, si faciles à troubler, de tout notre être. Cette négation paraît-elle dure? Qu'on transpose la question 1 La paresse, la luxure, l'envie, la cupidité, le désir de dominer, la colère, l'esprit de vengeance, le besoin de jouir en se donnant le moins de peine possible, tout cela est-il exceptionnel, inattendu ? ou tout cela est-il conforme à certains penchants permanents de notre humanité? Nul
* Ce point de vue a déjà été signalé judicieusement par M. Alfred Maury dans un article du Journal des Savants de 1879,
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n'a été assez optimiste -pour méconnaître la vérité. Personne, dans Técole bruyante de l'atavisme, n'a osé attaquer de front cette partie du problème.
On s'est donc rabattu sur l'autre. On a chargé l'homme primitif et* le sauvage (qui le continue) de toutes les horreurs imaginables, puis on a dit : « Voilà d'où vient le crime ! ce n'est pas nous qui sommes responsables des assassinats ou des vols que nous commettons, ce sont nos ancêtres ! Tel ou tel d'entre nous hérite sans s'en douter du penchant au meurtre, comme un hermaphrodite a hérité, supppse-t-on, de la constitution qui a peutêtre précédé la distinction des sexes dans l'animalité dont nous sommes sortis.
Voyons ce dernier essai de démonstration. Eût-il réussi comme on le croit, il n'aurait encore résolu que la moitié de la question, ce qui revient à dire qu'il n'aurait rien résolu. Mais l'examen de ces prétentions nous permettra de compléter notre étude sur la place que le criminel occupe dans l'humanité de tous les temps, sur l'opinion qu'en ont eue les principales races et sur les sentiments qu'il a toujours provoqués dans la conscience de nos semblables.
<( Le crime, chez les sauvages, n'est pas une exception, mais la règle presque générale. Aussi n y est-il considéré par personne comme un crime et se confond-il, dans ses origines, avec les actions les moins criminelles. . . Les Australiens ne font pas plus de cas de la vie d'un homme que de celle d'un crapaud. » Ainsi s'exprime le chef de
l'Ecole d'anthropologie criminelle en Italie, Lombroso *.
Un de ses adhérents les plus distingués , Poletti, affirme que ridée d'une conscience éternelle 3ansTEumanité est vide de sens. « Il n'y arien de tel, dit-il, dans les nations sauvages, rien de tel chez les barbares dont nous habitons les anciens territoires ou de qui nous descendons. Le délit est inconnu à une certaine époque de la vie sociale. Les faits qui sont aujourd'hui la matière du délit eurent lieu jadis. Ils étaient conformes à la vie sauvage dont ils sont parmi nous comme la prolongation*. »
Comment essaye-t-on de justifier ces assertions aussi nettes que fausses et vingt fois réfutées ? On prend péleméle dans les descriptions des peuples sauvages ou dans les récits des peuples les plus anciens des traits de cruauté, de superstition ou de méchanceté stupide. On raisonne ensuite comme si c'étaient là autant de caractères innés, autant de traits naturels, tous également caractéristiques d'une humanité vraiment primitive. On ne se demande pas si les peuplades dont on a recueilli les turpitudes n'étaient pas elles-mêmes frappées d'une sorte de dégradation, si, à travers leurs migrations et leurs épreuves de toute sorte, elles n'avaient pas déjà subi comme une décrépitude hâtive : on ne se demande pas si ailleurs ces actes barbares n'étaient pas le fait d'une minorité qualifiée déjà de criminelle, et traitée comme telle, par une autre partie de la population.
Ce qui est indubitable, c'est qu'il y a partout une mesure bonne ou mauvaise de la criminalité, mais que cette
* Lombroso, Vhomme criminel, édil. française, Paris, Alcan, p. 36.
* POLETTi, Théorie de la tutelle pénale. On en trouvera l'analyse détaillée faite par M. A. Desjardins dans le Bulletin de la Société des prisons de 1888.
mesure varie beaucoup. Dans les sociétés théocratiques ou dans celles qui croyaient Tunité religieuse nécessaire à leur existence même, quels étaient les crimes réputés les plus horribles ? Le mépris des divinités particulières à la cité, puis les blasphèmes, le sacrilège, Thérésie, que les pouvoirs publics d'aujourd'hui ne connaissent plus ou ne punissent plus. La sorcellerie aussi a longtemps passé, non seulement pour un iait réel, mais pour un crime contre les hommes autant que contre Dieu. Dans les sociétés despotiques où toute la vie de la nation semblait suspendue à la majesté inviolable du prince, on avait les crimes d'État, et la rébellion contre le pouvoir était un forfait plus odieux qu'un assassinat privé. Quant à ce dernier crime, il n'a pas toujours soulevé, cela est vrai, une indignation aussi absolue que de nos jours ; car la valeur de la personne humaine et de la personne individuelle a, pour ainsi dire, haussé. Nous tendons surtout à supprimer de plus en plus toutes les différences qu'on a pu mettre jadis entre le prix d'une existence privilégiée et celui d'une autre existence. Il y a eu des époques où les attentats contre la propriété étaient plus sévèrement punis que les attentats contre les personnes. Il y en a eu où toute infraction à certaines coutumes établies paraissait un commencement de désordre social el de perturbation universelle. Tout cela nous explique qu'un observateur superficiel puisse un instant s'y trom- I per. Mais à tout prendre, et si l'on faisait de près la com- I paraison, l'on trouverait peut-être qu'il y a plus d'actes I l q ualifi és de criminels et de punissables chez les sauvages ! jque dans nos sociétés civilisées et contemporaines*.
I * Le Code pénal des Chinois est, comme toutes les institutions de ce peuple, d^une très haute antiquité. Or, il est très sévère, très cruel et très compliqué. Il punit, par exemple, les provocateurs et
On trouve, par exemple, des auteurs pour répéter encore que le vol était familier aux populations primitives, ce qui, ajoute-t-on, n'a rien d'étonnant, puisque la propriété n'y existait pas, . . L'homme a donc dii facilement contracter l'habitude de prendre ce qui lui plaît : c'est cette habitude qui reparaît, malgré nos lois, dans les voleurs de nos jours ...
Il a été répondu déjà plus d'une fois que ce qui était inconnu des populations dont on parle, c'était la propriété privée du sol : mais le droit relatif à la propriété mobilière y était parfaitement connu, défini, protégé par de très minutieuses prescriptions *. Au fur et à mesure que le sol, appartenant d'abord à la tribu, devint propriété de famille, puis propriété individuelle, l'idée du vol s'étendit dans les proportions mêmes où s'étendait l'idée de la propriété ; puis, cette dernière s'étendit encore avec les progrès de la culture. On ne pouvait considérer comme volée une chose à laquelle on ne tenait pas ou qu'on ne songeait pas à revendiquer comme sienne. Mais que d'objets auxquels on était attaché religieusement et dont un Européen de nos jours ne se soucierait guère, une amulette, par exemple, ou un fétiche !
Dire que les peuplades barbares, toujours en guerre, ne se font pas scrupule de piller leurs ennemis, dire que les noirs qui ne se volent pas entre eux sans s'avouer coupables, volent les blancs sans vergogne, c'est multiplier inutilement des assertions que l'on ne conteste pas. Mais que prouvent-elles ? Que l'humanité cherche
les receleurs comme auteurs principaux du délit, bien qu'ils ne * Paient point exécuté. Voyez à ce sujet une intéressante discussion } entre un Japonais et M. G. Boissonnado dans la Gazette des tribu- i nauw du 31 août 1876.
* Voyez eu des exemples nombreux dans nos éléments de morale, Paris, Delalain, chap. ix. — *' ' ^*
partout des motifs spécieux pour s'affranchir de certains devoirs? Cela n'est que trop vrai. Mais enfin ce n'est pas là cette indifférence bestiale et inconsciente aux actes criminels, dont on veut faire un des caractères de nos aïeux.
Cette indifférence, je ne la trouve même pas dans l'esclavage. Il ne suffit pas, en effet, de dire qu'il y a là une coutume condamnable, appelant en outre à sa suite une multitude d'actes odieux. Toutes les populations qui ont pratiqué l'esclavage se sont efforcées de le justifier. Chez les unes, c'est une conséquence du droit de la guerre, et du droit de la guerre adouci ; chez les autres, c'est une pénalité ^
Oui, une pénalité ! car cette idée n'a rien de moderne, malgré les assertions de Lombroso. — Ce que nous appelons crime, nous dit-il, n'était pas véritablement jt?î^m dans les anciens âges et ne lest pas à proprement parler chez les sauvages, car il ne faut pas taxer de châtiments les tentatives de vengeance et les représailles, les réactions brutales de la colère ou de la douleur qui perpétuent indéfiniment dans les familles les actes de violence et les meurtres . . .
Assurément, la vengeance est un penchant naturel à l'humanité. Mais prenons un des peuples les plus avilis, les Australiens, par exemple, dont Lombroso nous dit * qu'ils ne font pas plus de cas de la vie d'un homme que de celle d'un crapaud. Eux-mêmes savent très bien distinguer la vengeance <t juste » de celle qui ne l'est pas.
* Voyez dans nos Eléments de morale^ la 2* partie du chap. ix, des exemples empruntés à Douville, Voyage au Congo^ tome I, p, 19, 244 ; tome II» p. 14, 43, 277 — à Livingstone, Le Zambèse^ p. 541.
* Ouvrage ciU, p. 50.
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Un voyageur qui les a longtemps pratiqués, Perron d'Arc, nous rapporte * que chez eux le rapt, l'adultère, rinceste, le vol dans certains cas graves et les insultes à un chef sont punis de mort. Il ajoute cette remarquable observation : c< Ces exécutions capitales qui se font en public, au grand jour, avec le consentement de tous, n'ap* pellent à leur suite aucunes représailles, sont regardées comme justes, et leur souvenir meurt et s'efface dans les mémoires comme meurt et disparaît le corps du supplicié. » A la vérité <c il n'en est pas ainsi pour les homicides ordinaires. La loi des tribus n'a rien à y voir : le châtiment s'en trouve remis tout entier aux mains des intéressés, c'est-à-dire des familles elles-mêmes». Mais qu'y a-t-il là d'étonnant? Les différentes unités sociales se resserrent ou s'étendent avec le temps. L'unité par excellence d'aujourd'hui, celle du moins qui prend à son compte la punition des coupables et la protection des innocents, c'est l'État. Il n'y a pas bien longtemps qu'un malfaiteur se trouvait en sécurité quand il avait fui le territoire de la nation où il avait commis son méfait. Aujourd'hui même il est remis, par l'extradition, à son pays d'origine, et c'e^t à son propre gouvernement qu'on laisse le soin de le juger et de le punir. Ce que les Etats font ainsi à l'égard de la nation d'où le coupable s'est échappé, les peuplades mal organisées des races sauvages le font à l'égard des familles, en attendant que, par une transition souvent observée, elles abandonnent ce droit de punir à ce qu'on appelle la tribu ®.
Ge qui prouve, en tous cas, qu'il y a bien là une idée
* Perron d'Arc, Aventures d'un voyageur en Australie^ Paris, Hachette, p. 223.
* On peut soutenir que dans certaines contrées la tribu a précédé la famille même. Mais cette question nous importe peu ici.
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morale et déjà juridique, c'est que la famille n'est pas seulement solidaire pour châtier les actes commis contre elle daos la personne d'un de ses membres ; elle Test aussi pour expier les actes qui sont censés commis par elle parce qu'ils l'ont été par un des siens. Il en est ainsi au Congo comme en Australie. Dans le premier de ces deux pays, par exemple, les objets volés ou perdus sont au compte de celui à qui ils ont été confiés. « S'il fuit pour se soustraire à cette obligation, on saisit ses femmes et on les met en prison. Alors il vient lui-même se constituer prisonnier pour leur rendre la liberté ; autrement il encourrait le mépris de ses proches. Les familles de ses femmes lui reprendraient de droit, et sans restitution de biens, celles qu'il traiterait si indignement. Il reste en prison jusqu'à ce que ses parents aient acquitté la dette, et ceux-ci sont obligés de le nourrir *. »
En lisant ces exemples empruntés de peuplades restées à peu près immobiles dans des coutumes séculaires, on se reporte vite à ce droit primitif dont de profonds historiens * nous ont déchiffré les traits principaux. Dans le droit des premiers représentants de la race aryenne « le père de famille exerce une juridiction souveraine sur tous les membres de la famille, et généralement la famille entière est responsable des crimes commis par un de ses membres ». Bien loin d'être l'effet d'une simple colère, cette vengeance est considérée par tous comme un devoir ; c'est même « une obligation religieuse ^ ». Si on croit pouvoir s'en départir quelquefois,
* DouviLLE, Voyage au Congo ^ tome I, p. 200.
* Sumner- Maine, Fustel de Coulanges, R. Dareste.
^ R. Dareste, article du Journal des Savants (1887), sur les Ossètes et sur Touvrage que Kovaleski a consacré aux coutumes de ce peuple.
en acceptant une composition , ce n'est que pour les simples blessures, les injures peu graves et les vols. Là où, par Teffet du temps, ce droit primitif s'est adouci, sans néanmoins disparaître, les familles acceptent les chefs ou les anciens comme arbitres. Mais, longtemps encore, la famille demeure le véritable tribunal. En cas d'homicide, si le coupable ne quitte pas la tribu, il faut qu'il obtienne son pardon des parents de la victime ; eux seuls sont juges souverains de l'indemnité qu'on leur offre*.
Autre chose, remarquons-le, est la conscience de la culpabilité et la conscience du droit de punir, autre chose est la constitution d'un droit criminel net et logique, comme nous nous flattons d'être parvenus à en avoir un. Il a fallu sans doute éclaircir bon nombre de distinctions pour en venir à débrouiller les idées fondamentales de nos codes. Pour certains publicistes, l'idée du crime est l'idée d'un attentat contre la société : elle n'arrive à se préciser ainsi que quand elle a réussi à se distinguer de l'idée d'un tort fait à une personne individuelle et de l'idée de péché, c'est-à-dire de l'infraction à une loi émanée de Dieu lui-même. La répression du tort causé à un individu rentre, peut-on dire, dans le droit civil ; la punition du péché relève de l'autorité religieuse. L'idée d'un droit criminel proprement dit est une con-
* C'est ce qui se passe (voyez VUnivirs pittor^que^ V Afghanistan) ^ chez les Afghans que M. R. Dâbeste {Journal des Savants de mai 1887) signale comme ayant gardée ainsi que les Ossètes, et plus âdèlement encore, les institutions du droit primitif. — Mentionnons aussi cette habitude touchante de certaines peuplades de l'Afrique : « Quoique les Béchuanas soient vindicatifs au suprême degré, si le coupable apaise Poffensé au moyen d'un présent, en faisant Vaveu de sa faute^ la plus franche cordialité succède à la mésintelligence. * (MoFFAT, Vingt-trois ans de séjour dans le sud de V Afrique, trad. par H. Monod. Paris, 1846, p. 162.)
ception intermédiaire ; elle n'a pu se dégager et se fixer que grâce au progrès accompli par Tintelligence des droits propres de TEtat. — Ces distinctions * sont spécieuses, assurément ; elles supposent une analyse inévitable et elles correspondent à une division du travail social dont on peut avouer la nécessité. Maïs la synthèse primitive qui, dans le crime, voyait en même temps un tort et un péché, ne mérite pas qu'on la dédaigne. C'était une vue, peut-être confuse, mais très intéressante, et qui s'efforçait d'embrasser toute la vérité. Ainsi, dans ses Origines indo-européennes ^j Pictet analyse les mots qui, dans les langues mères des nôtres, exprimaient la culpabilité ; il y trouve successivement les significations suivantes : transgression, rupture de la loi, chute, dette, acte devant être expié. En résumé, la conscience a précédé les codes, et ceux qui ont rédigé ces derniers ont eu beaucoup plus souvent à simplifier les scrupules ou les terreurs de la conscience qu'à lui imposer des obligations inconnues.
Quant à l'ensemble des coutumes tenant lieu de droit criminel chez les populations primitives, il faut les voir sous deux aspects. Quand on s'attache à cette réparation matérielle qu'elles réclament pour un tort moral, quand on les voit considérer le meurtre ou l'adultère comme une atteinte à la propriété, comme un vol qui s'elface par une compensation pécuniaire ou autre, de telle sorte que le rapt d'une femme soit racheté par le don d'un bœuf, alors on les trouve mesquines. Quand on les voit punir de peines terribles les infractions à la loi mystérieuse et sanguinaire de leurs ancêtres morts, de leurs esprits, de leurs fétiches, de leurs divinités, on les
* Voyez Sumner-Maine, L'ancien Droite édit. française, p. 363.
* Tome III, pages 146 et suivanles.
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trouve monstrueuses. Elles sont bien à la fois Tune et l'autre. Chez ces hommes, tout est complication, tout est chaos. Il n'y a rien dont ils soient plus éloignés que cette simplicité de la béte obéissant à son instinct, allant droit devant elle et n'hésitant ni à voler, ni à mordre, ni à tuer, sans aucune conscience du délit.
Mais remontons-nous assez haut ? Cet homme dit primitif, cet arya religieux et métaphysicien, ce sauvage même de l'Afrique, inventeur d'une certaine organisation sociale, ne sont-ils pas encore bien modernes? Ne le sont-ils pas surtout si nous les comparons à ceux de nos ancêtres dont les débris fossiles nous sont récemment apparus dans des fouilles savantes? L'homme quaternaire, l'homme de l'âge de pierre avaient-ils l'idée du crime et du délit? Et n'est-ce pas à eux que doit remonter cet atavisme auquel l'école italienne veut à tout prix rattacher la criminalité ?
On peut croire que nous sommes ici égarés en pleine conjecture. Dans ce cas, nous aurions le droit de ne pas examiner l'hypothèse et de lui opposer une fin de non recevoir. Mais il se fait que les débris mêmes retrouvés dans les couches profondes de ces terrains nous permettent sur cette question les inductions les plus vraisemblables. Il vaut la peine de s'y arrêter.
Il y a, dit Garofalo *, deux formes de ce qu'on peut appeler le délit naturel : c'est l'atteinte portée à la pro-
* Garofalo, La Criminologie^ éà\L française, Paris, Alcan, 1888, chap. I.
bité et l'atteinte portée à la pitié. — Soit! Eh bien ! voici deux ordres de renseignements qu'à ce double point de vue la paléontologie nous apporte sur ceux qu'on appelle en ce moment « les premiers hommes ».
Il esta peu près certain qu'ils avaient une industrie, puisqu'on trouve sur des surfaces considérables de véritables ateliers et comme des magasins d'armes, de poteries, d'ustensiles de toute espèce, remontant certainement à l'époque quaternaire * . Ces premiers hommes connaissaient aussi le commerce : on trouve au Midi des squelettes parés d'objets venus du Nord, et réciproquement. On retrouve en Suisse du corail rouge de la Méditerranée. On trouve l'ambre jaune de la Baltique dans les cités lacustres des Alpes, dans les grottes des Pyrénées et dans les dolmens de la Lozère. On relève en maint endroit de l'Europe des perles et des pierres précieuses dont on ne connaît aucun gisement dans l'ancien continent. Tout cela est acquis. Or, pouvait -il j avoir industrie, échange et commerce sans quelque respect des conventions et sans une probité au moins rudimentaire? Et si la probité était nécessaire, le vol ou la tromperie ne devaient-ils point passer pour des délits ?
Venons à la pitié : « On voit par l'examen des osse- » ments que l'homme survivait souvent à de graves » blessures. Les os portent la marque de l'inflammation, » de la suture, du travail de cicatrisation et de répa- » ration. Le blessé avait dû être soigné et nourri pen- » dant tout le temps de sa maladie * . » La pitié n'était donc pas inconnue ; mais si elle inspirait de tels actes, les cruautés de ceux qui la méconnaissaient inutile-
i Db Nâdaillâc, Les premiers hommes, tome II, pap;es 183, 184, « De Nadaillac, ibid,, p. 203, 205.
ment ne devaient-elles point passer pour condamnables ?
Certainement, tous ces hommes commettaient des crimes comme nous — plus ou moins, je l'ignore, ou du moins je ne pense pas qu'on soit à même de le déterminer avec une suffisante exactitude. Mais il est absolument téméraire et même faux de prétendre que le crime était, pour ainsi dire, leur habitude ou leur récréation et leur passe-temps.
Peut- on dire du moins que les crimes d'alors et les crimes d'aujourd'hui ne sont pas les mêmes, et peut- on ajouter que nos crimes à nous sont comme la reproduction accidentelle des actes les plus communs de la vie sauvage ? La première de ces deux hypothèses contient une grande part de vérité, la seconde est insoutenable.
Oui, la vie sauvage et la vie barbare * ont des crimes qui leur sont propres; Tels sont l'anthropophagie, les sacrifices humains, la prostitution officielle et religieuse, etc. On peut les considérer comme rendus plus ou moins excusables par la dureté des temps et surtout par la tyrannie indiscutée des superstitions, fruit d'une invincible ignorance. Mais il se trouve précisément que ces crimeslà sont ceux que nous avons cessé de commettre. Quant à l'immoralité violente, fruit de l'emportement des sens et de l'égoïste convoitise, quant à la tromperie, au vol, au meurtre, à l'assassinat, ce sont des crimes de tous les temps. Dans tous les temps, l'humanité les commet et les flétrit : partout sa conscience les réprouve et sa faiblesse s'y laisse entraîner.
Faut -il remonter plus haut encore? Faut-il alléguer, comme le font, par surcroît, beaucoup de savants d'Italie, un « atavisme préhxtmain » ? Faut-il voir dans le crime
* Sur la distÎQction de ces deux vies, voyez noire Psychologie dès grandi homnuê, chap. i.
les retours violents d'une animalité mal vaincue et mal domptée ? Sans doute, il y a en nous un animal : la loi du corps et la loi de l'esprit sont en conflit Tune avec l'autre. Mais dire que le criminel est un être plus bestial qu'hu main restera une pure métaphore, une expression symbolique, tant qu'on n'aura pas prouvé que nous descendons réellement d'un animal proprement dit. Encore faudrait-il prouver que nos seuls aïeux sont des animaux carnivores, insociables et violents. Il faudraîl prouvée ■'aussl^ïï^iotre espèce, une fois constituée, marche, par une évolution normale, vers l'affranchissement spirituel ou vers une sorte de transfiguration organique dans laquelle la chair doit être pacifiée et asservie. .. Autrement, quel intérêt y a-t-il à expliquer nos défaillances par de si lointaines et si obscures origines, quand il y a là notre nature à tous, restant au fond toujours la même depuis que l'humanité est humanité? Il est étrange de voir ceux qui se targuent d'être seuls des criminalistes (i scientifiques « aboutir si vite et s'en tenir à une théorie « paresseuse » supprimant pour le moins toute recherche psychologique et toute recherche sociale. Le transformisme fût il vrai dans toutes ses autres parties, 1 explication qu'il donne de la criminalité n'en est pas une. Car cette explication, elle aussi, nous arrête à une espèce d'innéité personnelle qui serait la mort de l'analyse. « Cet homme est criminel parce qu'une tendance bestiale s'est réveillée en lui avec la vivacité des époques préhistoriques ! » Si cela est, tout est dit, le mot d'atavisme répond cà tout.
C'est à peu près — car les extrêmes se touchent — comme si des théologiens trop simplificateurs voulaient tout expliquer en chacun de nous par la chute et par le péché originel. Que nous soyons des animaux devenus
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des hommes par la sélection naturelle ou que nous soyons des anges devenus des hommes par la chute, peu nous importe ici. Nous sommes ce que nous sommes. C'est évidemment de notre complexe nature que viennent toutes nos contradictions : c'est d'elle qu'émanent tous les dangers que certains d'entre nous surmontent tandis que d'autres y succombent. Il s'agit de nous prendre tels que nous sommes. 11 s'agit de nous demander comment notre nature, à peu près semblable chez nous tous, et qui s'élève chez les uns à la vertu et à l'héroïsme, descend chez les autres à des crimes de toute sorte. C'est de cette différence plus ou moins grande entre le criminel et l'homme ordinaire qu'il faut se rendre compte, sous peine de n'avoir absolument rien expliqué.
Laissons donc ici la théorie de l'atavisme. Nous aurons encore plus d'une occasion de la combattre et d'en montrer l'inanité. Ce que nous venons d'en dire suffit pour l'écarter provisoirement de notre chemin, comme une hypothèse inutile, qui s'appuie sur des erreurs manifestes et qui néglige la partie la plus intéressante du problème.
Dans un paragraphe où il s'efforce de résumer la première partie de sa grande étude sur le criminel-né, Lombroso s'exprime ainsi : « Nous avons établi qu'à un » moment donné le crime était universellement répandu, » qu'il se prit ensuite insensiblement à disparaître grâce » à des crimes nouveaux, mais en laissant des traces » de son origine jusqu'à notre époque. Cela nous prouve » que si le crime n'a pas cessé de se produire, la vraie » cause en est dans l'atavisme. »
Sans chercher davantage à déchiffrer ces propositions d'une forme bien obscure, nous conclurons tout simplement : Le crime a toujours existé dans l'humanité, il n'en
ajamais disparu ; son origine est dans notre nature qui n'a point changé. Malgré les différences des civilisations, malgré les mouvements lents ou les soubresauts de l'histoire des peuples, il y a toujours eu, en tace d'actes réputés crimes, une conscience qui les appréciait tant bien que mal et une justice qui s'efforçait de les réprimer comme elle pouvait. La persistance d'une même nature avec ses dangers et ses" faiblesses ne peut pas être appelée de l'atavisme. -^- — -
' ïl est donc temps pour nous de revenir à l'homme actuel et à la société où nous vivons.