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LES APPROCHES OU, LES FRONTIÈRES DU GRIME DANS LES SOCIÉTÉS MODERNES

I. Principales exigences de la vie sociale : adaptation mutuelle des divers modes d'activité. — Conditions de cette adaptation. — II. Comment cette adaptation s'opère chez les hommes supérieurs. — Chez les habiles. — Chez les honnêtes gens modestes. — Comment elle est manquée ou faussée par les désespérés ; — par les misérables ; — par les malades ; — par les criminels. — Grimes sociaux et crimes individuels. — III. Des gens du monde qui côtoient le crime, soit le crime contre la propriété, soit le crime contre la vie, soit le crime contre les mœurs. — Sol dans lequel le crime pousse ses racines. — IV. Autres frontières : le vagabondage. — Opinion de M. Macé. — Critique. — Les ditférentes espèces de vagabonds. — Dépouillement des arrestations d'une journée à la Préfecture de Police.

La Société punit le criminel parce qu'il y a incompatibilité entre elle et lui. Tout crime est une atteinte au bon ordre et à la paix, un obstacle à la libre entente et à la coopération mutuelle sans lesquelles une société retournerait vite à l'état de guerre, c'est-à-dire cesserait d*être la société qui nous est nécessaire et que nous voulons.

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Cette incompatibilité peut-elle être attribuée à une différence de nature ? Vient-elle d'une opposition radicale faisant que ni l'homme devenu criminel ne pouvait s'adapter aux exigences de la société ni la société se plier aux fantaisies et aux caprices violents de cet être «^ dé.shumanisé » ? Assurément, ce défaut d'adaptation mutuelle est un fait. Mais une hypothèse dans le genre de celle de l'atavisme * pourrait seule y chercher une explication du crime. Pour nous, c'est là ce qui est à expliquer, non ce qui explique quoi que ce soit. Au lieu d y trouver la cause du crime, nous y voyons précisément une des premières formes du crime ou le crime même, au moins à l'état naissant.

Cherchons e;i effet ce qu'il y a d'intéressant sous ces formules anglaises ou italiennes - où les mots d'adapta-

tfbn et te'non- adaptation tiennent tant de plac e. "H^Sî'yie humai niB'ésTrpâr'êxcéirence^ ' une vie sociale ; elle est donc pour chacun de nous un effort perpétuel d'adaptation réciproque ; car l'activité de l'un ne coopérera avec celle de l'autre qu'à la condition que toutes les deux se conviennent et « s'adaptent », au lieu de se contrarier. Or, cette adaptation ne se fait pas du premier coup. Les animaux, les végétaux, les éléments mêmes inorganiques, qui paraissent faits pour nos besoins, ne se plient pas à nos exigences sans que nous y mettions beaucoup du nôtre. Nous sommes obligés d'apprivoiser, de cultiver, de façonner et d'organiser. Le fer s'adapte à tous les usages que nous désirons, mais à la condition

^ L'atavisme donne le criminel comme le produit d^une régression vers le type du sauvage ou vers celui de la bête. D'autres savants le considèrent comme une déviation tendant à constituer un type nouveau, une sorte d'erreur ou de jeu malfaisant de la nature.

* Voyez particulièrement les Actes du premier Congrès international d'anthropologie criminelle (Rome, 1886-1887), pages 159, 160.

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que nous l'ayons extrait, fondu, coulé ou forgé. Le bœuf et le cheval travaillent docilement pour nous, mais à la condition que nous les nourrissions et que nous ne les battions pas trop. A plus forte raison, les hommes sontils obligés de se faire beaucoup de concessions les uns aux autres, avant de parvenir à régler, le plus commodément pour tous, les conditions de leur mutuelle entente.

Les plus importantes de ces conditions (on n'a pasbesoin de les chercher longtemps ) sont les suivantes : ne pas exiger des autres plus que, dans l'opinion générale de leur époque, ils ne se croient le devoir de concéder ; ne les amener ni par force ni par ruse à vous donner plus que vous ne pourriez leur rendre vous-même sous une forme ou sous une autre et d'une certaine façon qui compense le sacrifice qu'ils vous ont fait ; ne pas leur refuser la sympathie, la pitié, l'assistance dont vous pourriez avoir besoin à votre tour et qu'ils seraient euxmêmes sollicités par leur conscience de vous accorder, le cas échéant ; à plus forte raison, ne pas violer cette sympathie, ne pas outrager cette pitié, ne pas transformer cette assistance en hostilité gratuite.

A quoi reviennent ces conditions ? A ces maximes bien simples : ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fît ; faites-lui ce que vous voudriez qu'il vous fit. Nous n'avons pas besoin, pour le moment, de plus de métaphysique. Celle-ci, on peut le voir, laisse une marge très suffisante aux variations comme aux progrès de la conscience populaire. Elle ne fait un crime à qui que ce soit de partager les erreurs inévitables de son temps sur la nature des biens auxquels peut ou doit tenir le plus la personne humaine. Elle ne fait pas un crime aux individus de se tromper sur la vraie mesure

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de la coopération ni sur Texacte équivalence de tels ou tels services. Elle leur fait un crime de ne se préoccuper que de leur bien et de leurs plaisirs propres, sans aucun souci du mal et de la douleur des autres.

Il est donc difficile de dire qu'on naisse incapable de s'adapter à la vie sociale, comme un ours qui naîtrait au pôle Nord sans fourrure ou comme une hirondelle qui, incapable de voler longtemps, serait hors d'état de prendre part aux migrations de ses compagnes. A chaque instant nous voyons parmi nous des aveuglesnés, des sourds-muets. Les sens sociaux par excellence leur manquent radicalement ; ils trouvent néanmoins, pour s'adjapter tant bien que mal, des moyens nombreux que leur fournissent l'intelligence et la charité collective des autres hommes ; ils sont assez leurs semblables pour pouvoir en tirer parti et y répondre. Ainsi en est-il d'une foule d'individus, simples, doux, infirmes de corps ou d'esprit : ils savent encore, la société aidant, trouver une place qui se mesure à leur taille, un rôle ajusté à leurs aptitudes.

La société en effet n'est pas immobile. Ses cadres se rétrécissent quelquefois, mais beaucoup plus souvent s'élargissent ; ses œuvres se renouvellent et se multiplient. Ce mouvement incessant des sociétés est double : il y a le mouvement intérieur produit par les déplacements des individus, des familles, des classes, des genres d'industrie ; puis il y a comme un mouvement universel de la société tout entière qui modifie l'ensemble de ses rapports avec la nature. Aux efforts d'adaptation qui font la vie quotidienne de chacun de nous, cette mobilité perpétuelle crée tout à la fois des facilités sans cesse renouvelées et des dangers toujours imminents.

L'adaptation d'un être actif et intelligent avec son milieu s'opère de deux façons principales. Ou il se façonne lui-même et se plie aux exigences qu'il rencontre : ou il amène ceux qui l'entourent à se plier à ses propres Yues et à ses propres désirs.

Faire plier devant soi les circonstances, faire plier même les volontés et les cœurs, on peut y réussir sans être aucunement coupable . Le grand homme ne fait pas autre chose, mais il y réussit par la persuasion ; car alors même qu'il emploie la ruse ou la force, il doit communiquer à la majorité de ses contemporains la conviction que l'espèce de violence qui leur est faite leur est salutaire : il doit la leur faire aimer. Du jour où cette conviction tombe, la fortune du héros tombe également. Si c'est lui qui se révolte dès lors contre l'opinion commune, sa domination devient tyrannie, et les sacrifices qu'il arrache aux uns et aux autres ne sont plus que d'inutiles et coupables infractions aux lois de l'humanité.

Sans être un grand homme, on peut être de ceux qu'on appelle les forts ou les habiles. Alors on ne cherche pas précisément à servir les autres, à leur apporter gloire, honneur ou fortune ; mais on ne fait rien qui vise à les affaiblir ou à les tromper. Poursuivant le même but qu'eux et rivalisant d'efforts avec eux, on profite de leurs défaillances ou de leurs vices, pour arriver plus sûrement et plus vite. On se sert de ceux à qui leur paresse ou leur insouciance ne laisse que des occasions d'obéir et

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de se mettre à la merci de plus actifs. On use ainsi de la supériorité qu'on a conquise, et on prend les places laissées vides, sans attenter aux droits de personne, pas même à ceux des concurrents qu'on a réussi à dépasser.

Si vous n'êtes pas de ceux qui modifient à leur gré les circonstances, vous pouvez être un homme honnête et de plus un homme heureux, en vous accommodant prudemment aux circonstances, aux conditions qui vous sont faites. Vous prenez les hommes comme ils sont et le temps comme il vient; vous modérez vos ambitions, de peur de prétendre à l'impossible ; vous vous tenez en deçà de votre droit strict, de crainte de le dépasser. Qu'on ne s'y trompe pas cependant, ce bonheur patient, simple et modeste ne va pas sans quelque force de volonté. Cette volonté n'a rien de tendu, mais elle est soutenue, elle est égale, elle est guidée par une vigilance qui lui éclaire la route en un rayon suffisant. Elle ressemble aussi peu que possible à cette inertie morale que toutes les infiuences métamorphosent, qui cède à tous les entraînements, se laisse gagner par tous les sophismes, et que les. déceptions viennent agiter d'une aveugle et impuissante colère.

Descendons quelques degrés. Il y a des hommes qui ne veulent rien faire contre les autres, mais ne rien tenter non plus contre la fortune. Ceux-là se replient en quelque sorte sur eux, ils aiment mieux pâtir que d'agir. Ils s'habituent peu à peu à la souffrance, de manière à ne plus la laisser voir et finalement à ne presque plus la sentir eux-mêmes.

D'autres, sans faire plus d'efforts, ne laissent ni leur imagination ni leurs désirs s'accommoder des privations qu'ils subissent. Ils font étalage de leurs maux, ils s'en plaignent à tout venant, ils apitoyent sur eux les âmes

secourables, et bientôt leur misère se met tout entière à la charge de la charité publique.

D'autres s'irritent et se désespèrent sans que leur soif de bonheur, de succès ou de réputation mondaine consente à s'apaiser. Leur imagination grossit leur mal que, manque de force ou manque de courage, ils ne peuvent ni conjurer ni supporter. De là, une crise contre laquelle ils se débattent avec la terreur, la surexcitation et la faiblesse d'un homme en proie à un cauchemar : le dénouement sera la folie ou le suicide.

Qu'est-ce, au milieu de tout cela, que le criminel ? Ce n'est ni un désespéré, ni un fou, ni un malheureux qui implore, ni un malheureux qui reste passif; c'est encore moins un être résigné. Ce n'est pas davantage un homme rassemblant toute son intelligence et toute son énergie pour user de tous ses droits sans porter atteinte à ceux des autres. C'est un homme qui veut accommoder à sesappétits et à ses passions les rapports qu'il lui est donné d'entretenir avec ses semblables. Il n'a ni le courage de la lutte loyale, ni celui de la patience. Il ne voudrait ni souffrir en se privant, ni souffrir en agissant. S'il persuade les autres ou les apitoyé, c'est qu'il les trompe, et il les trompe de propos délibéré.

Voilà, ce semble, comment le crime est une des formes du défaut d'adaptation entre un membre de la société et les conditions que cette société lui offre. Parmi ces conditions, les unes lui font espérer des* secours qu'il doit mériter et des appuis qu'il doit ménager ; les autres mettent autour de lui des obstacles nécessaires qui le protègent autant qu'ils l'arrêtent. Or, il prétend se passer des uns, tourner avec perfidie ou briser violemment les autres. Tels nous apparaissent de prime abord les caractères essentiels de ce que nous appelons le crime.

Le crime, remarquons-le, n'est pas toujours le fait d'un individu isolé. Une famille, une classe de la société, une secte ou une église, une foule, une majorité, une nation, peuvent commettre des crimes contre une minorité, contre un petit nombre de personnes, parfois même contre une personne unique. Socrate, Jésus-Christ, les martyrs chrétiens, Jeanne d'Arc, les protestants de la Saint-Barthélémy. . . sont autant de victimes d'une criminalité collective. Oui, une réunion d'hommes, quelle qu'elle soit, est criminelle quand, pour jouir avec une plus tranquille impunité d'avantages contestés, elle supprime tout simplement ceux qui discutent. Ne sait-on pas avec quelle facilité voulue cette tendance en arrive à supprimer ceux qui doutent, ceux qui n'adhèrent pas ostensiblement, ceux même qui sont suspects de ne pas adhérer du fond du cœur ? Les gens qui jugent et qui condamnent ainsi ont beau se dire qu'ils sont « la société » de leur époque ou de leur moment ; il n'en est pas moins vrai que ce sont eux qui violent les lois essentielles de la société humaine, car ils outragent non seulement la vérité, amie de la lumière, mais la justice et la pitié.

Cette observation faite, nous pouvons revenir au crime commis par l'individu contre la société. C'est de beaucoup le plus fréquent ; c'est aussi le moins pardonnable ; car il n'a l'excuse ni de ces grandes passions si contagieuses, ni de ces préjugés nationaux et de ces erreurs séculaires qui entraînent irrésistiblement les résolutions des masses. Enfin, c'est dans l'unité de la conscience individuelle que naît le discernement du bien et du mal : un crime collectif serait, en somme, un nonsens, si on ne pouvait le résoudre en un nombre plus ou moins grand de crimes commis par des personnes resr pensables de leurs actes.

L'analjse que nous venons de faire nous permet de distinguer déjà avec plus de netteté que précédemment la nature du crime. Mais il nous faut chercher si cette tendance même qui aboutit au crime ne traverse pas certaines phases. N'y a-t-il pas des étapes successives où les uns s'arrêtent et que d'autres franchissent? N'y a-t- 'il pas des habitudes qui se rapprochent du crime et qui par conséquent y acheminent ? Les malfaiteurs qu'atteint la loi forment-ils parmi nous un groupe entièrement isolé ? Ou plutôt n'y a-t-il pas tout autour d'eux des séries d'êtres inégalement coupables et rejoignant par d'insensibles gradations ceux que la société respecte ?

Il n'y a pas lieu de réfléchir profondément pour répondre à ces questions. Divisons seulement le problème en considérant les crimes contre les biens, les crimes contre la vie et les crimes contre l'honneur.

Il y a d'abord des atteintes à la propriété et à la fortune d' autrui que la loi ne range pas parmi les crimes. Elle ne veut y voir que des empiétements à réprimer, des torts à redresser : elle ne leur impose que des réparations civiles, sous forme de nullité, résiliation, rescision, restitution, indemnité. Elle suppose qu'il y a eu bonne foi, parce que l'intention coupable est souvent très difficile à prouver, parce qu'il est admis que chaque individu ne regarde qu'à ses propres intérêts, que cela n'est pas défendu tant qu'on lutte à armes égales, qu'il est toujours permis de contester telle ou telle application particulière de la loi, jusqu'à ce que la justice ait prononcé, etc. . .

Mais en réalité, que de conventions illicites, que d'erreurs à demi volontaires, préjudiciables à autrui, que d'extorsions hypocrites, que de lésions, que de captations voilées, que de détournements occultes, que de profits indirectement prélevés sur Tignorance ou la simplicité des gens, que de dissimulations fructueuses pour Tun, dommageables pour l'autre, que d'indélicatesses enfin qui ne tombent pas sous le coup de la loi pénale ! Il y a des débiteurs qui empruntent avec la certitude de ne pouvoir. . . ou de ne vouloir jamais rembourser. 11 y en a qui, par une série de négligences et d'imprudences sur lesquelles ils ne souffrent pas qu'on les éclaire, laissent leur banqueroute devenir inévitable ; il en est qui la préparent savamment et prennent soin d'en dénaturer d'avance le caractère légal par des précautions mensongères. A chaque instant, les agents du pouvoir passent à côté de fraudes commerciales qui, avec le temps et l'impunité pourraient ruiner leurs dupes. Il y a des plagiats dans lesquels on feint de ne voir qu'une habileté permise ou un artifice de concurrence et qui, par les résultats auxquels ils tendent, constituent des vols détournés. Telle fausse nouvelle lancée ou répandue de mauvaise foi sert à dépouiller des légions de vendeurs ou d'acheteurs : tel secret violé, malgré le devoir professionnel ou la confiance jurée, anéantit des espérances légitimes, ferme une carrière, compromet un avenir, perd une famille. Que dire des lettres anonymes, des révélations importunes dictées par la jalousie, des dénonciatioas calomnieuses ou exagérées qui font destituer d'honnêtes fonctionnaires? Que dire des artifices tortueux de l'homme intrigant ou <( canaille » qui, suivant les justes expressions d'un savant étranger, sait si bien se prévaloir, pour le profit de ses intérêts personnels, des faiblesses et des passions des

autres, qui est d'une habileté si parfaite pour reconnaître les défauts ou les lacunes de la loi et en abuser, qui enfin « se sert des formes légales comme d'un cheval de bataille pour piétiner sur les justes * » ?

Les frontières au-delà desquelles commence le meurtre ou l'assassinat semblent d'une approche plus périlleuse. 11 y a pourtant des hommes dont la méchanceté est as^ez habile pour les côtoyer, pour les franchir même sans se faire arrêter par la justice. Est-ce qu'il n'y a pas des infirmités et des blessures volontairement produites par le manque d'humanité? Est ce qu'il n y a pas des parents, des maîtres, des patr ons, dçs supérieurs dont l'orgueil ou la cupidité imposent des travaux excessifs ou qui envoient au devant de dangers presque certains des innocents mal armés ou mal avertis ? Est-ce qu'il n'y a pas des avares qui refusent à leurs femmes ou à leurs enfants malades les soin- nécessaires ? Est-ce qu'il n y a pas des vicieux qui communiquent sciemment des maladies honteuses ? Or, s'ils ne sont pas sûrs d'abréger de beaucoup l'existence de leur victime, ils sont bien certains de porter à sa santé un dommage profond et irréparable. N'y a-t il pas des sophistications commerciales qui ressemblent à des empoisonnements ? Ajoutez les actes ou les propos de toute nature qui, semant le chagrin, la jalousie, la honte ou le désespoir, provoquent des duels suivis de morts d'hommes ou inspirent des tentatives de suicide. Ajoutez l'égoïsme et la lâcheté de ceux qui, sans aller jusqu'au faux témoignage, laissent, par leur silence, condamner des innocents.

Mais il y a un bien auquel beaucoup d'hommes et de

' Bénédikt, communication au Congrès de Rome (v. p. 56). Cf. Garofalo, Criminologie, chap. i, et MoREAU-CHRiSTornB, Le monde des Coquins ^ tome II, p. 237.

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femmes tiennent presque autant qu'à la fortune ou qu'à la vie, c'est l'honneur. On attente surtout à l'honneur de Thomme par la diffamation et la calomnie ; on attente surtout à l'honneur de la femme par l'emportement d'une passion ou le raffinement d'un vice qui ne veulent ménager ni la liberté de sa personne morale ni l'intégrité de sa personne physique. On attente à l'un tfomme à l'autre quand on manque au respect mutuel justement exigé dans nos sociétés ou quand on émousse par des paroles ou des spectacles obscènes cette délicatesse réclamée par une prudente éducation. Or, ici, que d'actes, d'écrits et de paroles dont on ne veut pas voir les conséquences possibles et dont on excuse trop facilement la lé'^èreté ! La législation autrichienne est seule en Eu-

rope à poursuivre la séduction. Ailleurs, il a paru trop Sifficîle' de caractériser un tel d^it .et surtout de déterminer les preuves sur lesquelles il serait possible de le condamner. Mais combien n'y a-t-il pas de formes détournées pour déflorer impunément, pour corrompre, pour avilir, pour précipiter définitivement dans la honte celles dont on a surpris et trompé la faiblesse ! Que de prostituées dont la perte est due à un abandon déclaré d'abord impossible ! Nous ne parlons pas des adultères sans nombre qui troublent toutes les sociétés. Bien habile sera celui qui distinguera la passion ou la faiblesse simplement immorales de la manœuvre ^criminelle.

Dans tous ces actes qui viennent d'être énumérés, il en est qui peuvent être largement excusés ; ils ne sont dus qu'à une certaine imprévoyance ; ils sont accomplis avec une bonne foi relative que favorise l'indulgence même de la loi ; puis leurs auteurs font 'quelquefois ce qu'ils peuvent pour en réparer les effets. Il en est d'autres, au

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contraire^ qui sont véritablement et indubitablement des crimes ; il ne leur a manqué que d'être signalés, authentiquement prouvés et poursuivis par la justice. Mais la zone intermédiaire qui sépare ou plutôt unit ces deux régions n'est que trop vaste, elle n'est que trop remplie d'actes dangereux inspirés par une méchanceté indubitable. Voilà une partie du sol dans lequel le crime pousse se.3 racines, voilà les germes qu^il y puise, voilà les éléments dont il se nourrit et, qu'à son tour, il organise, en les développant, selon divers types de malfaisance suivie et caractérisée.

Nous n'avons pas tout dit cependant. Il nous reste encore d'autres frontières à explorer. Celles que nous venons de parcourir sont fréquentées. . . nous ne dirons pas uniquement, mais principalement par des individus des hautes classes et .des classes moyennes, par des hommes à qui les ressources de leur intelligence et de leur caractère permettent une activité qui les rapproche des gens forts et des gens habiles. Mais il est d'autres frontières familière^ à ceux que vingt circonstances ont pu maintenir ou rejeter dans les classes inférieures ; à ceux qui, moins vigilants et moins actifs, tendent de plus en plus à s'abandonner, comptent sur le hasard et se résignent à vivre de ce que les autres veulent bien leur concéder gratuitement, sans exiger de réciprocité. Pour résumer beaucoup de choses en un seul mot, c'est là ce que, dans la langue juridique, on appelle le vai/cfhondoffe.

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Mais il y a ici quelques distinctions nécessaires . « Le crime de l'homme, dit Victor Hugo^ dans Us Misérables, commence au vagabondage de l'enfant » Quelqu'un qui a vu de bien près les criminels, et qui se plaît à les décrire, M. Macé, dit sous une autre forme * : a En principe tout vagabond contient l'étoffe d'un malfaiteur et le devient tôt ou tard. » Très soigneusement contrôlée, l'assertion de l'homme de police écrivain paraît un peu plus exagérée que celle du grand romancier.

Tout vagabond est en danger de mal faire, il n'y a pas à en douter. Si la paresse est la mère de tous les vices, le vice est très souvent le père du crime. Les malfaiteurs, dans leur langage expressif, se désignent euxmêmes par les noms de haute pègre et de basse pègre * (mots visiblement dérivés depigritia, paresse). La plupart de cetfx ^ qui étudient les déviations coupables de l'enfance notent partout les étapes suivantes : oisiveté, vagabondage, mendicité, vice, et enfin crime.

Le vagabondaire, en effet, suppose très souvent, mais très souvent aussi amène ou développe une certaine inertie morale et une grande faiblesse de caractère. Or, cette faiblesse n'amortit l'aiguillon d'aucun des penchants de notre nature ; elle ne fait que priver l'individu des moyens licites de les satisfaire. La conséquence semble inévitable.

Mais il s'agit d'abord de disting^uer plusieurs espèces

* G. Macé, Le service de la sûreté', p. 270

* Nous louchions lout à l'heure à la haute pègre en décri^^ant les roueries avec lesquelles ou tourne la loi : nous arrivons ici à la basse.

3 Notamment le D' Th. Roussel, dans les b3aux rapports accompagnant lEnquêle dont il a été Tinspirateur au Sénat. — Voyez aussi le rapport de M. d^Haussonville dans la grande 'Enquête parlementaire iur le réf/ime pénitentiaire, Paris, 1873, p. 338.

de vagabondage. L'article 270 du (^ode pénal français donne du vagabonJagUëU g'éïiëMl la définition suivante : « L'état de ceux qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsistance et qui n'exercent habituellement ni métier ni profession » Cette définition a été justement critiquée comme enveloppant tout à la fois un vagabondage plus digne de pitié que de blâme, résultat du manque involontaire de travail, de la maladie, de l'impuissance ou de l'abandon, et un vagabondage véritablement coupable. Ce dernier, d'ailleurs, n*est pas sans avoir ses moyens de subsistance ; mais ce sont des moyens qu'il cache, comme étant honteux et illicites. Aussi un ministre disait-il avec raison dans l'exposé des motifs d'une loi plus récente * : a II y a un vagabondage, il y a une mendicité * qui, loin de résulter de l'absence He travail, sont à la fois une habitude et une industrie, un état voulu, nous dirions normal, si ce n'était la chose hi plus contraire à toute régularité» et à toute morale. » Le même document continue en rappelant « cette phalange de déclassés volontaires, chevaliers d'industrie inavouable, émigrant chaque nuit de garni en garni, vivant du vice, aujourd'hui du jeu clandestin organisé dans quelque carrefour, demain de la débauche qu'ils encouragent et dont ils perçoivent les profits ^. »

* Loi Waldegk-Rousseau sur La réUgation des récidivistes. Exposé des motifs.

* On accole presque toujours l'un à Tautre les deux mots de mendicité et de vagabondage. Ce sont là deux états qui en effet sont souvent unis ; mais ils ne sont pas inséparables. Il y a des mendiants qui ne sont pas vagabonds, et il y a des vagabonds qui ne mendient pas.

* Aussi l'auteur de cette loi a-t-il demandé qu*on ajoutât à ces mots de Tarticlo 270 : c Qui n'ont ni domicile certain ni moyens de subsistance t, ces autres mots : « Soit qu'ils n^exercent habituelle-

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Ici encore, il nous faut cherelirer notre zone frontière entre les gens ma'heureuxet les coupables qualiûés.. Elle existe et elle a été parfaitement bien étudiée *.

Quels sont ceux qui la remplissent? Voici des gens qui ont commencé par le crime et qui voudraient ne pas y retourner. Ils en ont pour le moment une crainte siin^ère et honorable ; mais ils n*ont pu remonter assez vite à la sphère du travail régulier. En voilà d*autres qui vont plus résolument au mal ; ils se sentent comme attirés pnr la vie d'aventure, par le goût du fruit défendu, par le charme grossier du plaisir que nul effort suivi n achète ou ne mérite. Le péril redouté, fui, conjuré, peut leur apporter de temps à autre une excitation qui les réveille ; le reste du temps, ils végètent dans l'insouciance et dans Toubli. Pour le moment, néanmoins, ils sont retenus sur le seuil du crime par un reste d'honnêteté. La crainte de la loi n'e^t pas encore émoussée en eux ; les petits méfaits qu'ils u'oseiit pas déf)asser sont comme un stage où ils s'essayent, mais où quelque influence salutaire pourrait encore lès arrêter et leur faire rebrousser chemin. Tout autour d'eux. et se mêlant temporairement à eux, sont des déclassés partis de tous les métiers et qui pourront rester assez longtemps dans un état douteux. Ils ont toutes sortes de nuances dans le caractère et de

meut aucune profession, soit qu^ils vivent de jeu ou de prostitution

bur la voie publique •.

^ Nous signait roDS surtout Hombebg, conseiller à la Cour de I Rouen, Stude êur le vagabondage (brochure extraite desséwBces et

travaux «de UAoaéémie des ficleoces mof»les ett'poliiiques) et^BoiÎNS,

médecin en ebef de la prison 'de Cberkroi, arlioie sur le va^abonf dage, reproduit dans le Bulletin de la Société des Prisons, année \ 1878, p. 108 et suivantes. Ces deux opuscules sont tout à fait re^

marquables. — Voj«z ■ aiussi dans le «môme BuUetin.de la^Soeiété \ des fris0ns^ mmoée ttëO, .<p«g»s «^8â5 :«t 857 4es . observaUons .du , D' M«tet etidiu£>',X4iirier.

grandes diversités dans le."^ habitudes, fruits de professions diiférentes essayées et manquées. Beaucoup sont des ouvriers négligents, irréguliers, qui ont été renvoyés par leurs patrons. Peut être môme faisaient-ils simplement partie de ces ouvriers incertains et suspects qu'on renvoie dans les époques de chômage, tandis que Ton conserve toujours les bons. Ils sont alors partis au hasard, allant vers les grandes villes où ils sont attirés par des tentations bien diverses et par des rêves malsains plutôt que par 1j désir de trouver un travail honnête et lucratif. Souvent aussi, ce sont des maladroits sans mauvaises intentions, mais qui ne savent marcher qu'au commandement. « Vraies machines en partie détraquées, pouvant rendre encore des services. . . On les pousse, elles marchent : on les abandonne à elles-mêmes, elles s'arrêtent ou vont à l'aventure, vivant d'imprévu et se contentant de ce qui ne leur coûte nulle peine à acquérir. . . .Donnez-leur un guide et une discipline; vous serez surpris de ce que vous en tireiez d'efforts et même de bonne volonté. » Natures bizarres, incapables de vivre de la vie libre; maintenus, ils marchent sans défaillance; livrés à eux-mêmes, ils tombent *. Ce sont de tels individus qui, entraînés par des criminels habiles, grossissent les bandes pa-sagères de malfaiteurs. Une fois enfermés, on remarque avec étonnement qu'ils sont très doux.

Le vagabond est donc pour le crime une recrue sousvent ! docile et quelquefois empressée, mais qui parfois auasi se dérpbe ou refuse de se laisser enrôler*. De son

^ 'Botisay.opuseule <it€.

' S'il eotre pour les 2/3 dans Teffeetif des prisons départementales, il constitue à peine 1/12 de l'etfeetif des maisons centrales. Voyez les observations de M. le pasteur Robin dans le Bulletin de la Société des prisons de 1885.

étude statistique très approfondie, M. le conseiller Homberg a cru pouvoir conclure qu*à la première condamnation les v^abonds sont, sur l'ensemble des malfaiteurs dans la proportion de 3, 2 0/0. Ils donnent déjà 12 0/0 à Ja deuxième condamnation, 50 0/0 à la cinquième, 80 0/0 à la dixième. A la quinzième, ils donnent 100 0/0, c'est-à-dire qu'ils supportent à eux seuls le nombre total des condamnations prononcées C'est que le vagabondage, qui commence par être une existence simplement anormale, est bientôt comme un essai de la vie criminelle, pris devient à la fin une conséquence forcée du crime Peut-être y a-t-il une ligne intermédiaire où les deux influences s'équilibrent et où le vagabondage fournit au cûme autant que le crime au vagabondage. Mais quand il n'a pas été précédé de crimes commis sous un autre mode d'existence, quand il n'est que l'efiet de la paresse, le vagabondage est une étape à laquelle beaucoup, malgré l'assertion plus littéraire que icientifique de M. Macé, savent s'arrêter.

Oh pourra trouver étonnant que je me permette de contester en pareille matière l'opinion d'un ancien chef de la sûreté. Les chiffres qu'on vient de lire prouvent déjà que ce n'est pas sans raison que je le fais. Mais voici des arguments plus précis.

D'honorables fonctionnaires de la Préfecture de Police*, tout en rendant hommage au talent et à la probité de leur ancien collègue, discutaient devant moi son assertion et me disaient : « Que de fois voyons-nous des vagabonds qui se font arrêter incessamment pour vagabondage et qu'on ne nous amène jamais pour aucun . autre délit ! » Cela m'était dit le 28 ou le 29 mai. Le

1 M. Naudin, M. Hardelay.

30, on voulait bien, pour mon instruction, dépouiller devant moi le dossier des arrestations opérées et maintenues dans la journée précédente à Paris. Il y en avait à peu prè3 une centaine. Dans ce nombre assurément figuraient de nombreux vagabonds dont le sommier judiciaire était émaillé de vols, d'attentats à la pudeur, d'actes de rébellion, d'escroqueries, de filouteries, de violences, etc. Mais il y avait un jeune homme qui, arrêté pour la première fois à Tâge de quinze ans, en était à sa dix -huitième arrestation, toujours pour vagabondage, et aucun vol ou attentat ne lui avait jamais été reproché. Un autre en était à sa dixième arrestation pour la même cause, et son casier judiciaire était également vide de toute autre accusation. Un troisième, âgé de vingt-deux ans, venait de subir sa vingt>-cinquième arrestation pour vagabondage, et lui aussi s'en était tenu là*.

Le 13 du mois suivant (juin 1888), comparaissait devant le tribunal de Domfront un vagabond qui allait être conàamné pour la soixante et onzième fois. Il s'appelait Gilbert-Louis M. 11 avait, lui, débuté par le crime. Issu d'une famille aisée, bachelier es sciences, élève externe de l'Ecole des mines, beau -frère d'un sénateur, il avait été successivement condamné pour vol, pour vente d'effets militaires et pour escroquerie. Abandonné des sif^ns. il avait tenté de revenir à une vie laborieuse et s'était vu repoussé, malgré ses efibrts et malgré ses diplômes. Il avait donc vécu dans le vagabondage, mais il avait su ne pas en sortir. Chose plus

* Des observations identiques seraient à faire pour la prostitution, que M. J. Reinacb appelle très bien le vagabondage des femmes. Mais nous aurons à en parler ailleurs, quand nous traiterons plus spécialement de la criminalité féminine.

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étonnante eneore chez un malheureux jadis <îondaiuné pour d'autres méraits, que chez des hommes restés jusque-là hors du crime ! « Depuis vingt- cinq ans, a-t-il pu dire à Taudience, je n'ai pas subi une seule condamnation pour vol, mais je ne puis désormais que vivre en prison. »

Ces observations faites sur la catégorie de ceux qui peuvent justement passer pour les plus faibles et les plus mal défendus des déclassés sont à retenir. Les frontières du crime sont des zones singulièrement dangereuses; qui j)eut en douter? Ce n'est pas impunément qu'on y séjourne Et toutefois, il ne semble point qu'on y subisse une fatalité inéluctable. L'intensité de la population qui y voyage ou y habite nous montre bien aussi comment le crime se rattache, par de nombreux et insensibles degrés, à la vie commune de l'humanité, partout faillible, partout attirée vers le mal. Mais, on le voit, rien n'autorise à proclamer irrésistibles les entraînements auxquels elle cède, même quand elle est placée dans le voisinage immédiat du crime. Le crime de l'homme peut commencer par le vagabondage de l'enfant, comme il peut, commencer par l'indélicatesse, par l'intrigue, par l'immoralité élégante, par l'esprit de lucre. Rien ne prouve qu'il en sorte inévitablement et nécessairement.

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