Le crime
Il y a environ un siècle, trois souverains, dont deux femmes, commirent en plein jour un vol, à main armée, qu’ils appelèrent le partage de la Pologne.
Le premier voleur était Frédéric, dit le Grand, homme d’esprit, joueur de flûte distingué et poète badin en langue française, à cela près qu’il mettait l’orthographe à l’allemande.
Mais il savait mieux faire la guerre qu’aucun homme du voisinage. 11 avait sinon inventé du moins perfectionné la tactique prussienne, qui consiste à former des héros à coups de bâton. 11 profita de sa supériorité dans l’art de tuer, pour dévaliser l’Autriche.
Toutefois Frédéric faisait profession de philanthropie. 11 offrit à Voltaire une place de chambellan à sa cour, avec une clef brodée dans le dos de l’habit. 11 affecta un traitement sortable à cette place philosophique; il y ajouta même une gratification, en nature, de bougie et de café.
A quelque temps de là, il faisait brûler en place publique, par la main du bourreau, la facétie du dociatr
LE CniME.
vente au détail. Il n’y avait en Prusse qu’un épicier; c’était le grand Frédéric. Quand il avait besoin d’argent, il fabriquait de la fausse monnaie.
L’Eorope l’appela un grand homme, parce qu’il avait beaucoup tiré le canon et fait beaucoup de fumée. Mais lorsque Napoléon eut écrasé l’armée prussienne à léna, il n’y eut plus de Prusse. Napoléon lui-même a cru devoir en donner la raison : « Le militaire prussien, disait-il, maltraitait le peuple et le peuple s’est réjoui de la défaite du militaire. »
Après Frédéric vient Catherine que le prince de Ligne appelait Catherine le Grand, et que Voltaire appelait catau.
« La nature, disait-elle, m’avait donné un esprit mâle plutôt que femelle.» La Providence en ell'et dut hésiter, pour la créer, entre l’homme ou la femme, et la laissa tomber de sa main, au milieu de l’opération. De cette distraction sortit une espèce d’hermaphrodite au moral, qui avait toute l’énergie d’un pandour et toute la complaisance d’une vivandière.
Cette princesse au double menton portait culotte, montait à cheval, chassait au sanglier, aimait enfin, comme on soupe ailleurs. 11 n’y avait pas de sous-lieutenant dans l’armée qu’elle ne menaçât de son amour. Elle lui faisait un signe, l’emmenait à sa suite, le payait
et le renvoyait. Quand un favori manquait au devoir, elle le fouettait, de sa propre main, avec un bouquet d’orties. Il eût fallu un bataillon pour amant à cette impératrice en chaleur.
Élisabeth l’avait accouplée à un mari platonique qui passait la nuit à boire avec ses palefreniers, et le reste du temps à livrer des batailles avec des soldats de plomb, ou bien à juger militairement des rats surpris en délit de maraude. Comme il négligeait de perpétuer la dynastie de Romanoff, le grand chancelier lui donna un suppléant auprès de Catherine. C’est elle-même qui a bien voulu mettre la postérité dans le secret de cette débauche d’État.
A la mort d’Élisabeth, Catherine croit devoir débarrasser son mari de la couronne ; elle confie la conduite du complot à son amant de la minute, à Grégoire Orloff; elle marche en personne à la tête de la garde impériale contre Pierre III, le fait prisonnier à sa maison de campagne et l’oblige à signer « volontairement » sa déchéance. Après quoi elle le pousse du pied et le jette en prison.
Le pauvre monarque défroqué lui demande trois grâces pour égayer sa captivité : premièrement son violon, secondement son nègre, troisièmement sa maîtresse, Catherine lui accorda couramment le nègre et le violon ; mais elle avait trop de pudeur pour tolérer le troisième article.
Quelque temps après, Alexis Orloff, dit le Balafré, visite charitablement le tsar périmé dans sa prison; il lui offre de bonne amitié un verre d’eau-de-vie. Le prisonnier sent sa poitrine brûler à la première gorgée.
Alexis Orlofl’ lui verse une se.conde rasade. Le tsar refuse de la vider ; le Balafré le renverse sur le carreau, lui met le genou sur la gorge et l’étrangle avec une serviette. Il porte le meurtre tout chaud au souper de Gatherine; l’impératrice achève gaiement son repas; le lendemain matin, elle pleura en abondance. Une heure apr^ s, elle écrivait à Poniatowski : « On a fait l’autopsie du tsar, il avait le cœur petit. « Elle injuriait sa victime jusque dans le cercueil.
Pierre le Grand avait laissé un rejeton du nom d’Ivan. Élisabeth l’avait dissimulé au fond d’un cachot. Catherine craignit (jue la prison ne rendit sa proie au soleil; elle donna l’ordre d’égorger Ivan dans sa cellule. Après quoi elle prit un air philosophique; elle entra en correspondance avec Diderot; elle voulait, disaitelle , éclairer la Russie. Elle ordonna publiquement d’ouvrir partout des écoles; un gouverneur naïf prit l’ukase au pied de la lettre, mais l’autocratrice lui écrivit en confidence : « L’ordre d’ouvrir des écoles dans « mon empire n’est pas pour nous, mais pour l’Eu- « rope, car du moment où le peuple russe saura lire, « je ne resterai pas impératrice et vous gouverneur. »
Cependant l’aigle repue de Pétersbourg ouvrait de temps h. autre la paupière et promenait son long regard d’oiseau de proie dans l’espace. 11 y avait alors en Italie une pupille du prince Radziwil , appelée la princesse Taracanolf; la princesse passait pour la dernière incarnation de la dynastie RomanolT. Gatherine envoya Orlolf le Balafré à la poursuite de la princesse. Le sinistre exécuteur alla trouver sa victime à Rome, joua devant elle l’homme en disgrâce, l’aima
tendrement, l’épousa même à l’autel, et, au sortir de l'église, la conduisit sur un vaisseau russe en rade de Livourne ; le vaisseau leva l’ancre et fit voile pour Cronstadt.
Qu’est devenue la princesse? La Néva a gardé le secret.
Derrière Catherine marchait enfin Marie-Thérèse, une bonne âme au demeurant, confite en dévotion. Au moment du partage de la Pologne, elle ne songeait qu’à l’œuvre du salut. Elle venait de perdre son mari, elle lui avait élevé un tombeau. A côté de la statue du défunt, elle avait voulu mettre sa propre statue avec cette inscription : Ci-gil Marie- Thêrùse. 11 ne manquait plus que la date du décès.
Elle avait fait construire dans son palais un oratoire tendu de noir, semé de tètes de mort et de larmes d’argent; elle y priait, elle y pleurait sans cesse, à la lueur d’un cierge, au pied d’un crucifix. Lorsqu’on lui proposa de partager la Pologne, elle dit en baissant la tête : « Ce serait une grande injustice; » et tout en soupirant, tout en gémissant de tremper dans cette injustice, elle signa le traité de partage. Elle avait un confesseur qui prenait soin de soulager sa conscience. On trouva d'ailleurs à point nommé un parchemin vénérable , qui prouvait que la Galicie appartenait de toute éternité à l’Autriche.
Le prince de Kaunitz avait conduit dans cette circonstance la main de Marie-Thérèse. Cet homme d’État séculaire passait pour un diplomate de génie, parce qu’il avait bonne opinion de lui-même et qu’il portait la tète au plafond. Il tenait évidemment le sort du monde enfermé dans cette tête-là, car chaque matin, à son petit lever, il la donnait à peigner, à friser, solennellement, publiquement, toutes poites ouvertes, au milieu des duchesses et des archiduchesses. Sa toilette était une cérémonie religieuse ; le coiffeur était le prêtre, et il était l’idole. La majesté de l’idole tient surtout à son impénétrabilité, à sa taciturnité; il gardait donc sur son fauteuil un masque impassible, et, quand il daignait parler, il parlait par monosjllabe. Chaque mot tombé de sa lèvre était un destin.
Après la liturgie de la frisure, il passait entre une double rangée de laquais armés de soufflets; à chaque pas qu’il faisait, ils éjaculaient en cadence, au-dessus de sa tête, un nuage de poudre d’iris qui retombait en neige impalpable sur les boucles de sa perruque. Ce Céronte de la diplomatie disait un jour en secouant la dentelle de son jabot : « La nature met un siècle à produire un homme comme moi, et, le siècle sui\ an t, elle garde le repos. » Or, il décida un jour, dans la sagesse de cette tète si bien |)ommadée et si bien parfumée, que la Pologne devait disparaître de la carte de l’Europe. Elle pouvait avoir sauvé l’Autriche au siège de Vienne; mais la meilleure manière de payer un bienfait, n’était-ce pas de détrousser le bienfaiteur? Marie-Thérèse parut goûter ce genre de raisonnement, car elle apposa sa signature au bas du paragraj)lie de
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Catlierine, de « cette femme , » comme elle disait avec mépris.
Il faut être juste cependant; ce fut Frédéric qui eut l’initiative du coup de main. H avait profondément étudié dans sa jeunesse le système de Machiavel.
Or, Machiavel avait écrit qu’un crime heureux est justifié du moment qu’il est heureux; que faire le bien pour le bien constitue une duperie; que la fin patronnant le moyen, tout moyen porte en lui son excuse; que gouverner c’est mentir et par conséquent que la foi jurée n’engage le pouvoir que dans la mesure de son intérêt ; que tout le secret enfin de la sagesse d’État est dans ce mot : oser, sauf soutenir l’audace par la violence.
A l’appui de sa théorie, Machiavel citait, avec complaisance, l’exemple de César Borgia. Ce César-là était bien le coquin le plus parfait qui ait jamais régné sur un coin de l’Italie. Sa vie est une collection complète de scélératesse ; aucune abomination ne manque au recueil. H mérite la première place au Panthéon du crime.
Qui n’a vu son portrait à la galerie Borghèse? Quel que soit le peintre, c’est un chef-d’œuvre; c’est mieux ([u’un portrait, c’est un caractère. L’homme a je ne sais (jLielle beauté satanique, l’œil sombre, lé nez busqué. Sa main fine, effilée comme une lame, respire toute la
LK CRIME. Il
giàce de l’assassinat. Il porte le costume d’un seigneur de la Renaissance , le pourpoint noir, fermé sur la poitrine, comme le deuil de toute conscience.
Cet homme c’est le crime dès sa naissance, avant sa naissance. C’est le fils d’un pape et d’une fille de joie; son père le fait archevêque au sortir de l’enfance, et bientôt après il le nomme cardinal. .Mais comme on ne peut pas mettre la pourpre sur l’épaule d’un bâtard, on lui fabrique un père légitime, à l’aide d’un faux en écriture publique. Le nouveau cardinal trouva son génie humilié sous la soutane. 11 avait un frère aîné, le prince de Candie, souverain en expectative de je ne sais quelle principauté. Que fallait-il â César pour régner â son tour? Transférer sur sa tête le droit d’aînesse.
Or, un soir que le duc de Candie et César Borgia avaient soupé chez leur mère, la Vanozzia, ils montèrent à cheval pour rentrer de compagnie au Vatican. Mais César Borgia revint seul au palais. Un batelier de garde dans son bateau, par un temps de clair de lune, avait vu descendre au bord du Tibre un cavalier, avec un cadavre en portemanteau. 11 tourna la croupe de son cheval du côté du fleuve; deux bravi de son escorte prirent le corps, l’un par les pieds, l’autre par les bras, et , après l’avoir balancé â deux reprises , ils le lancèrent au milieu du courant; et le Tibre continua de couler.
Le pape pleura en secret la mort de son fils aîné, il n’eut pas besoin de chercher le nom du coupable; il le connaissait d’avance. Le lendemain. César Borgia, délivré de la soutane, portait le titre de duc de Valen-