‹ Le crimeChapitre 2 sur 3 · I-’ t.K CIUME · texte numérisé non relu

I-’ t.K CIUME

tinois et de gonfalonier de l’Église. Sa sœur Lucrèce venait d’épouser un bâtard du roi de Naples, nommé Alphonse. Ce troisième mari d’une beauté péiilleuse bésitait à prendre possession de son bonheur. 11 vient à Rome cependant; et un jour, en plein soleil, il tombe poignardé sur le seuil du Vatican. Il survit à sa blessure. Borgia sourit de pitié; ce qu’on n’a pas fait le matin, on le fera le soir, et le soir, en effet, il étrangle Alphonse dans son lit.

César voulait conquérir un royaume pour fonder une dynastie. 11 racole les trois premiers condottieri du temps, et, à la tête de leurs troupes, il attaque Camerino, Faenza, etc. Chaque fois qu’il prenait une ville d’assaut ou par capitulation, il en égorgeait régulièrement le seigneur. Seulement il oubliait de partager avec ses lieutenants.

Les trois routiers font défection à la fois et laissent le conquérant de la Romagne morfondu au milieu de sa conquête. 11 négocie avec eux; il leur promet une part de butin : on jure de part et d’autre l’oubli du passé. César leur donne ensuite rendez-vous à Sinigaglia, il les reçoit lui-même à la porte de la ville, il les embrasse, il les caresse... A peine ont-ils mis le pied dans son palais qu’il donne l’ordre de les garrotter, et la nuit suivante le bourreau leur passait le nœud coulant.

LE CRIME. Kl

César a tué; il règne; il a monté, de cadavre en cadavre, resc<alier de sa grandeur. Mais le pape Borgia couvait de l'œil un cardinal opulent; il l’invite amicalement à souper tête à tête ; il tenait un vin délicat en réserve pour la circonstance; mais au dessert il se trompe de bouteille et il s’empoisonne avec son propre poison. Que faisait alors César Borgia? 11 avait la maladresse de tomber malade. Où est donc son génie? Je le méprise. 11 ne sait pas son métier.

Il faut nommer un autre pape. César, en sa qualité de gonfalonier de l’iiglise, a la garde du conclave, il peut peser sur l’élection de tout le poids de la force armée et il intrigue pour élire... qui donc? le seul pape dangereux pour lui, le bilieux Julien de la Rovere. Il ignorait sans doute ce mot de Marc-Aurèle : « On ne tue jamais son successeur. » Jules II donne l’ordre d’incarcérer César Borgia dans la citadelle d’Ostie. Quelque temps après, .Machiavel écrivait à la Seigneurie de Florence : « On dit que le duc a été jeté dans le 'fibre; je crois bien que si cela ne s’est pas fait encore cela se fera. »

Machiavel flattait le pape ou le calomniait à volonté. Jules II eut l’indulgence de remettre César Borgia à Conzalve de Cordoue, qui l’expédia au roi d’Espagne. Plus tard une balle anonyme en débarrassa l’humanité. Ainsi finit le crime heureux.

Au jour du succès. César avait dit dans son coupegorge de Sinigaglia : « Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas; » et en effet le fossoyeur avait creusé un trou en terre et y avait enfoui les meurtres de Borgia. L’herbe seule frissonnait, au vent du soir, sur un tertre

oublié; tout semblait fini; mais voici qu’un jour tous les spectres sortent de la tombe, ils escortent leur meurtrier pas à pas et ils le nomment, à chaque carrefour, du nom de Sinigaglia; pas de pitié pour celui qui n’a pas eu de pitié! 11 disparait emporté par les fantômes de ses crimes, et son nom n’est plus aujourd’hui qu’un cri d’horreur.

Pourquoi évoquer le souvenir de Borgia et le système de Machiavel? Tout cela désormais appartient au passé. Tout cela au contraire appartient au présent. « Vous souvient-il, disait Louis XIV au duc de Vendôme, en lui montrant le château de Versailles, qu’il y avait là un moulin ? — Oui, sire, répondit le duc, mais si le moulin n’y est plus, le vent y est encore. » On en pourrait dire autant de Machiavel ; son vent souffle toujours.

Le grand Frédéric a daigné à la vérité réfuter le livre du Prince, mais il suivait l’inspiration que Machiavel lui aurait donnée le premier; car, au fond du cœur, il songeait à imiter le Prince et il le combattait pour dissimuler le plagiat. Il ajoutait ainsi le seul cha^iitre qui manquât à l’ouvrage. « Il crache au plat pour en dégoûter les autres , » disait Voltaire.

Frédéric ne signa pas la réfutation de Machiavel ; il comptait trop sur l’indiscrétion de l’éditeur. Le volume de Frédéric fit rapidement fortune; l’Europe applaudit l’écrivain royal, on le proclama un philosophe cou-

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ronné, et lui-même répétait à l’occasion ; La philosiphie et moi, nous régnerons désormais de moitié.

Après avoir acquis la renommée de prince ami de la justice, Frédéric fit main basse sur la Silésie. 11 écrivait comme Marc-Aurèle, et il agissait comme Horgia.

11 convoita en vieillissant le démembrement de la Pologne. Le ducbé de Posen arrondissait agréablement son royaume. Il ordonna de temps à autre des descentes en Pologne; ses troupes fourrageaient la population valide pour l’incorporer de force dans l’armée prussienne, et levaient sur cbaque ville et sur chaque village une taxe en nature de fdles à marier. Frédéric exigeait même des parents une dot fixée au minimum d’une vache, d’un lit, de deux cochons et de trois ducats. Il envoyait les Polonaises arrachées à leurs foyers dans ses colonies militaires du brandebourg, et il les mariait d’autorité aux vétérans retirés du service. Il faisait effrontément la traite des blanches au soleil du xviii“ siècle. Il espénait ainsi contraindre la Pologne à lui dire un jour : « Prends-moi sous ta protection. »

Et comme la Pologne hésitait, il la mit en licitation. La Prusse choisit la Prusse polonaise et une partie de la grande Pologne ; l’Autriche adopta toute la rive gauche de la Vistule et une partie de la Volhynie; enfin la Russie recula sa frontière depuis la source de la Wilia jusqu’au Niémen, et depuis la source de la Bérésina jusqu’au Dniéper. On mettait un peuple au pillage, on le partageait comme un troupeau. Que faisait le roi de France pendant ce temps-là? 11 faisait le café de la Du Barry.

La Pologne entra en insurrection. Catherine Icâhasur elle une espèce de chacal, appelé Dreuwitz. Cette bête

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l'auve faisait couper le poing des prisonniers. Ils allaient ensuite promener la terreur. Parfois il les faisait écorcher tout vivants, de façon que leur peau représentât sur eux le costume polonais. C’était trop ; la Pologne, saignée à blanc, laissa retomber sa tête, on crut à la fin de l'agonie, on jeta le linceul sur elle, et l’Europe discuta gravement la musique de Gluck et la musique de l'iccini.

La Pologne cependant vivait encore. Kosciusko souffle sur elle; elle se lève et se rue sur la Russie. Mais Catherine envoie contre elle Souwarow. C’était un fou furieux qui pouvait encore au besoin gagner une victoire. Il dînait, à l’heure du déjeuner, avec une botte de raiforts et une bouteille d’eau-de-vie. Il portait d’habitude une calotte de cuir sur la tête, une veste blanclie à la keyserlick. Parfois il ôtait sa chemise à la tète du camp, et tuait gravement sa vermine au milieu de son état-major.

Homme pieux d’ailleurs, et humble devant Dieu, il faisait le signe de croix avant d’engager une action. Il disait ensuite à ses soldats, d’un air patelin : « Souvenezvous que les vivres sont chers cette année ; » ce qui , traduit à la baïonnette , signifiait : « Ne faites pas de quartier. »

Souwarow marche contre Varsovie, il donne l’assaut

au faubourg de Praga. On combat de part et d’autre avec acharnement. Un nuage de poudre couvre le champ de bataille; puis le bruit de l’artillerie tombe, l’armée russe avait forcé le faubourg. Que se passa-t-il ensuite?

Quand le vent du matin eut balayé la fumée, il y avait là, hommes ou femmes, vingt mille cadavres. Souwarovv passa la langue sur sa lèvre et alla chanter un Te Dcnm à la cathédrale de Varsovie.

Catherine le nomma feld-maréchal et lui envoya une couronne de lauriers entrelacés de pierreries. « Vous Il savez, lui écrivait-elle de sa gracieuse main, que je Il n’avance personne hors de son tour. Je serais inca- II pable de faire tort à un plus ancien ; mais c’est vous Il (jui venez de vous nommer feld-maréchal, par la con- II quête de Pologne. » Souwarovv fit lui-même la cérémonie de sa réception. 11 plaça un rang de chaises dans son salon. — Je passe par dessus un tel, dit-il, en nommant un maréchal, et il sauta une chaise; et pardessus un tel, et il sauta encore une chaise; et ainsi de chaise en chaise, jusqu’à ce qu’il eût épuisé la liste des maréchaux inscrits sur Y Alnvmarh de Russie.

Après avoir fini ses cabrioles, ce paillasse sanguinaire alla mettre son cordon de Saint -André devant sa glace en faisant toutes les courbettes et toutes les grimaces d’un mandrille. Voilà l’homme qui avait conquis la Pologne et que la Russie appelle un héros !

Lorsque Kosciusko tomba sur le champ de bataille, et ramena sa capote sur sa figure, une voix inconnue murmura : Finis Polonia;.

La Pologne semblait terminée en effet. Quelque temps après, Paul I" succédait à Catherine; mais le crime

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engendre le crime; le meurtre a sa contagion. On avait tué un peuple, on tua Paul à son tour. Un des meurtriers, Benningsen, disait plus tard à une dame de sa connaissance : u La déposition était indispensable, mais la mort est une cochonnerie. » Et pourtant, ajoute de Maistre, il fut un des sept cochons qui entrèrent dans la chambre à coucher de l’empereur. Lorsque Nicolas ZubofT ouvrit les rideaux du lit et cria: « Il n’y est pas, nous sommes perdus! » Benningsen regarda par-dessus un paravent, et, apercevant l’empereur accroupi dans la cheminée, répondit: « Le voilà! » Et tout fut dit, le tsar avait cessé de régner.

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