II
Napoléon entre en scène ; il tient l’Europe sous son épée : il va sans doute ressusciter la Pologne et la placer comme la sentinelle avancée de la France sur la Vistule. 11 avait dit : « Si j’avais régné à la place de Louis XV, je n’aurais pas permis le partage de la Pologne. » Pour interdire ce partage toutefois , Louis XV aurait dû faire la guerre avec l’armée démoralisée de Rosbach. Mais si Napoléon avait voulu rétablir la Pologne, qui l’en empêchait? L’Autriche avait été mise hors de page à Ulm, la Prusse anéantie à léna, la Russie désarmée à Friedland. Un fiat de sa volonté eût suffi ; il n’avait qu’à dire : « Que la Pologne soit ! » et la Pologne eût été. Il n’a pas dit ce mot; pourquoi ?L’his-
LE CRIME. l!i
Au lieu de ménager la Prusse pour l’opposer au besoin à la Russie, il la traita dans toute la brutalité du Varirti.s! Lorsque la reine de Prusse lui présenta une rose à Tilsitt et lui dit : « En échange de Magdebourg ! » il tourna la tête d’un autre côté. Mais après avoir grandi la Russie, il croit devoir, pouvoir l’humilier impunément ; la reine de Prusse arrive aussitôt à Péters’oourg.
« Il n’y a pas de mystère à ce voyage, dit Caulainrourt (I en style de corps de garde, elle vient coucher avec « l’empereur. »
Elle sort donc, cette reine, comme une Vénus éplorée, du sein d’une mer d’ affliction ; elle a tant souffert depuis le drame d’Iéna, qu’elle en garde encore la pâleur. De temps à autre elle passe la main sur son front, comme pour chasser une vision. La voilà, c’est bien ellp ; regardez-la, elle entre dans le palais du tsar, elle marche avec la nonchalance terrible de la beauté qui connaît sa puissance. Elle porte à la ceinture la rose dédaignée de Tilsitt; elle sourit vaguement; mais cette rpse crie vengeance, et ce sourire couve la tempête.
A chaque pas quelle fait et à chaque mouvement de sa robe, la terre tremble comme si elle avait perdu l’équilibre, et déjà là-bas, dans l'ombre, une armée file silencieusement, l’arme au bras, puis une autre armée en sens inverse. Le doux œil bleu d’une femme avait parlé; un million d’hommes allait mourir. Cependant l’armée russe battait toujours en retraite, elle semblait faire la guerre à reculons. Alexandre voulait attirer l’armée française dans le guet-apens de Moscou et la griller ensuite dans son quartier d’hiver.
Il chargea de l’exécution de ce coup de désespoir la
LE CIUME.
tleur du type russe, le général KutusolT. C’était un gros homme de soixante-dix ans, avec une balle dans la tète, un œil borgne et l'autre de travers. Lorsque KutusolT alla prendre congé de sa femme, il lui dit : « Nous nous reverrons heureux, ou jamais.» Puis il baisa pieusement le parquet et recommanda son âme à Dieu en pleurant comme un enfant. Un mois après, il livre la bataille de Borodino : Napoléon entre à Moscou.
Moscou brûle: l’armée française quitte cet enfer de flamme pour entrer dans un enfer de neige; elle marche à la débandade et vit de chair de cheval; or, pendant que ce fantôme d’armée erre à l’aventure, par ce pâle clair de lune qui est le soleil en Russie; pendant qu’elle meurt de froid ou de faim, et qu’enfermée dans un cercle de fer par l’armée russe elle doit rouvrir par un nouveau combat son chemin refermé chaque jour, la reine de Prusse contemple , de la pensée , la grande hécatombe française; puis, écartant sa fourrure de sa poitrine, comme pour lui donner de l’air : « Enfin, je respire, dit-elle ; me voilà vengée ! »
La Russie nous rend à Paris la carte de visite que nous lui avions portée à Moscou. Napoléon, forcé dans son empire et abandonné de son entourage, abdique à Fontainebleau. L’empereur Alexandre reprend en sousœuvre la tradition de Machiavel. Mais quand ce virtuose
de 1 ibéralisme voulut mettre l’Europe à l'encan et la liberté en intei dit, il appela au secours de cette œuvre ténébreuse, non plus la philosophie, comme Frédéric, mais la religion, toutes les religions à la fois : la religion grecque, la religion catholique, la religion luthérienne, fondues pour la circonstance en une communion universelle sortie de la fabrique d’une aventurière.
Il fit le signe de croix en tête du traité de Vienne et invoqua solennellement le Verbe fait cbair ainsi que la sainte Trinité. Jamais, de mémoire d’homme, la diplomatie n’avait assisté à pareille séance de catéchisme. 11 protesta ensuite à haute voix de l'amour du prochain, et, pour joindre l’effet à la protestation, il glissa dans le préambule de la Sainte-Alliance un article spécial en faveur de l’abolition de l'esclavage. Comment supposer qu’un souverain, dévoré de tendresse pour la race nègre, voulût condamner la race blanche à la servitude?
La philanthropie dans la bouche du despotisme cache toujours une pensée d’oppression. Donc, à une ligne au-dessous de l’abolition de la traite, l’empereur Alexandre inséra un contrat d’assurance mutuelle entre les souverains, contre toute tentative d’affranchissement et toute demande de constitution; il disait au temps: « Tu ne marcheras pas, » et à l'homme : « Tu ne penseras plus. » 11 entrait en rébellion ouverte contre la nature; il étendait l’Europe sur un lit de douleur.
Le congrès de Vienne croyait avoir assuré le repos du monde à tout jamais; mais à peine avait-il posé la plume qu’on ne voyait partout que paix inquiète, que guerre sourde, que révolution, que contre-révolution, que mé-
cliation, qu’intervention, qu’opposilion du droit avec le fait, le fait vaincu par le droit ou le droit écrasé par le fait, que tiraillement de peuple à peuple ou de peuple à gouvernement; le chaos, en un mot, le trouble à l’état organique, sous la surveillance de la Russie.
L’empereur Alexandre, ce diplomate de l’école de Frédéric, avait voulu au congrès de Vienne, ce festin de rois où l’on servait des peuples à dévorer, avait voulu, dis-je, de dessein prémédité et avec une rouerie enveloppée d’illuminisme, organiser la discorde, la désolation, l’oppression, l’anarchie de l’Europe, en excitant, par une répartition de territoires perfidement calculée, la rivalité de la Prusse contre l’Autriche, de l’Autriche contre l’Italie, du Danemark contre l’Allemagne, de la Belgique contre la Hollande et de toutes les nations contre la France, la grande pestiférée de la révolution.
Ce n’était pas assez de constituer l’Europe sur le pied d’un perpétuel qui-vive; la Russie avait fait encore un casus belli d’un simple changement de régime dans un état. Alexandre avait juré, la main posée sur l’I^vangile, que si une nation, quelle qu’elle fût, lointaine ou voisine, osait instituer un gouvernement constitutionnel, il la traiterait comme une province révoltée de son empire.
Quatre ans après le congrès de Vienne, une révolution éclate à Naples et y proclame une constitution. Alexandre réunit aussitôt à Laybach les puissances signataires du congrès et, au nom du Verbe fait chair, il somme l’Autriche, comme la première gendarmerie de la Sainte-Alliance, de rétablir le despotisme dans la basse Italie. L’Autriche intervient, et la dynastie de
Bourbon peut désormais tuer, proscrire, emprisonnei-, et régner en paix sur les bandes déguenillées de saint Janvier.
Au même instant, une révolution affranchit l’Espagne du régime de l’inquisition, l’empereur Alexandre fait un signe à la France, comme à sa seconde maréchaussée, et la France va étouffer sa propre constitution en Espagne. Chacune de nos victoires sur l’Ehre sera une défaite pour notre pays, avait dit Royer-Collard. Après avoir réintégré l’absolutisme à Madrid, la France essuya son épée et la remit au fourreau.
Mais tout à coup, le pontife mystique de la Sainte- Alliance tombe dans une tristesse noire, il languit, il meurt sans qu’on puisse savoir au juste de quelle maladie. Qu’a- 1- il donc? A chaque instant il retourne la tête en arrière, comme s’il avait continuellement un fantôme sur ses talons. Mais l’empereur Alexandre pouvait répondre comme Macbeth à l’ombre de Banque : « Tu ne peux pas dire au moins que c’est moi qui l’ai fait! » 11 n’avait pas effectivement assisté en personne à l’assassinat de son père ; il n’avait ni préparé, ni serré le lacet ; pendant toute la durée de l’exécution, il demeura caché dans la coulisse ; mais le lendemain , il régnait et il amnistia l’assassinat.
Nicolas monte sur le trône, il y monte dans le sang. De quel droit? Du droit d’un cadet; son frère Constantin
n’était que l’aîné. Il continua la politique d’Ale.xandre, avec son tempérament propre de capitaine cuirassier.
Mais la France retrouve son inspiration de 89 et chasse sa dynastie de droit divin ; la Russie refuse, au premier moment, de reconnaître la révolution de juillet; mais pendant que de part et d’autre on se mesure du regard, le coude appuyé sur le canon du fusil, la révolution de juillet fait contre-coup à Varsovie.
L’empereur Alexandre avait donné, au congrès de Vienne, une constitution à la Pologne; mais ce n’était pour lui qu’une lettre morte; il l’avait donnée, il pouvait la retirer, et il la retirait en effet à l’application. « Un peuple, disait- il naïvement, est lié vis-à-vis du tsar, mais le tsar n’est jamais tenu vis-à-vis de son peuple. » C’est ainsi qu’ Alexandre entendait la sainteté du contrat.
La Pologne toutefois faisait mieux que réclamer sa constitution, elle revendiquait sa nationalité. Nicolas répondit à la demande par une armée sous le commandement de Paskévitcli. On eût dit le tome second de Souwarow. Après une année de lutte héroïque, la Pologne succomba; Paskévitcli prit Varsovie d’assaut. Qui vécut qui mourut ensuite ? Nul n’a pu le savoir, le sang ne crie plus; l’ordre règne à Varsovie!
Lorsque Nicolas eut balayé l’insurrection, il essaya une œuvre jusqu’alors inconnue : l’extermination d’un peuple entier. Souvent, pendant la nuit, le paysan rus.se, endormi dans sa cahute de sapin, entendait un bruit sourd sur la neige; il entr’ouvrait timidement sa lucarne, et à la lueur des froides étoiles du pôle il entrevoyait une longue file d’ombres qui marchaient vers
le Nord sous l’escorte de cosaques ; c’étaient quelques milliers de Polonais que Nicolas transplantait en Sibérie.
Non-seulement cet homme voulait arracher la population du sol, mais encore il voulait arracher la religion de l’âme, et on vit par son ordre, ou tout au moins avec son approbation, des grenadiers de la garde foicer de pauvres religieuses à renier le Dieu de leur enfance à coups de talon de hotte sur la figure, puis les traîner par les cheveux sur les dalles et les jeter dans la nuit d’une casemate.
Nicolas jouissait de sa cruauté avec une effrayante candeur. 11 aimait son impératrice; il cultivait l’opéra; il adorait le ballet, il applaudissait volontiers ïaglioni; quand un voyageur de renom traversait Pétersbourg, il le recevait avec courtoisie, il le fleurissait même d’un bout de ruban. Quant à la Pologne, il n’en était plus question; un cimetière n’était pas plus tranquille. On entendait bien encore chaque année dans une chambre française une voix monotone répéter : « La Pologne ne périra pas. m Hélas! elle reposait cette fois irrévocablement au fond du tombeau , et sur sa pierre on pouvait écrire : « Le monde appartient au crime. »
A partir de ce moment, Nicolas ne pratiqua qu’une politique : la terreur. Il ne connut en Russie qu’une
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LF. CRIME.
nation : l’armée. Que lui importait le reste, pourvu que le reste payât l’impôt? Du haut de la selle de son cheval, il avait l’œil sur l’Europe; il donnait la consigne à la moitié de l’Allemagne. Quand il entendait du bruit dans un Etat voisin, il envoyait un aide de camp rétablir le silence. Il avait l’hydrophobie d’un despote contre la liberté. A la première nouvelle de la révolution de Février, il tira le sabre : « A cheval! messieurs, » dit-il à ses généraux. Quand il vit néanmoins l’explosion de Février secouer toute l’Europe, il remit le sabre au fourre, au, et il attendit...
11 joua , en attend<ant, le rôle de roi des rois, d’Agamemnon de l’absolutisme. Il encouragea la ré,action en Allemagne. Il frappa la Hongrie par derrière. Chaque fois qu’un génér.al étranger en Italie ou ailleurs .avait bombardé une ville ou écrasé une nationalité, Nicolas lui envoyait par la poste un des soixante-dix ordres de son empire ; Filangieri, Ileynau, je ne sais qui encore, tous les héros des villes brûlées et des femmes fouettées portaient majestueusement sur leurs poitrines le satisfecit impérial de la Rus.sie.
Et pourtant au milieu de la victoire, il éprouvait je ne sais quelle mystérieuse mélancolie : il trouvait la Moscovie à l’étroit dans l’immensité de son territoire; il aurait voulu avoir la route de la mer, la route de l’empire du monde, grâce à la vapeur et à l’hélice; mais la nature avait enfermé la Russie dans la mer Noire comme dans une souricière : il voulut corriger cette erreur de géographie.
« Maintenant, disait-il, je puis tenter la fortune, j’en .ai fini avec la nation polonaise, je l’écoule lentement.
homme par homme, vers une terre d’où l’on ne revient plus, et je l’ai donnée à garder à un geôlier consciencieux, au climat de la Sibérie. Je règne désormais sur un état d’un bloc, où je marche seul la tète haute, et où je n’entends que le bruit de mes éperons. La Pologne est morte; touchez-là plutôt. J’ai le bras libre de ce côté pour frapper un autre coup. L’occasion est bonne; je dois en profiter. Un homme de ma race plane au-dessus du qu’en dira-t-on de l’opinion ; d’ailleurs la vieillesse approche avec une insolence démocrati(]ue, et je ne veux pas mourir avec une ambition rentrée.
« J’ai un fils cadet du nom de Constantin. Or, comme de Constantin à Constantinople il y a sympathie de nom, je veux envoyer Constantin sur le Bosphore prendre la place du Grand Turc, ce mécréant circoncis digne tout au plus du nom de monsieur; car je ne saurais appeler mon frère un homme qui nourrit trente femmes légitimes dans son sérail. L’Europe dort; l’ombre est venue. Voici l’heure, prenons notre épée et marchons. »
Or, en pleine paix, sans déclaration préalable, la Russie envahit tout à coup la Moldavie, non pour faire la guerre au sultan. Dieu la préserve d’une pareille intention! mais simplement pour avoir un gage dans sa main. Et pour mieux assurer son gage, Nicolas force le clergé valaque à prier pour la santé du tsar, et l’administration valaque à verser dans le coffre-fort impérial le revenu de l’impôt. La Russie sait parler, comme on voit, la langue de Carthage et corriger la brutalité du fait par la grâce de l’expression.
Certes, la Russie avait préparé le coup depuis long
temps, et accumulé force sur force à la frontière de la Turquie, dans l’intime conviction qu’au premier choc elle écraserait de son poids l’armée du sultan. La victoire cependant traînait en longueur ; la Russie tire de son reliquaire la vieille gloire septuagénaire du maréchal l’askévitch. Mais avec toutes ces masses poussées les unes sur les autres, appelées ici, rappelées là, avec toutes ses marches, toutes ses contre-marches, toutes ses jactances et tous ses Te Dettm par anticipation , savez-vous ce que la Russie a fait en définitive?
Après avoir solennellement juré à la face du ciel de ne prendre l’initiative d’aucun acte d'agression, elle va nuitamment, furtivement, incendier la flotte turque endormie^dans d«fîniope, sur la foi de la pa-
role russe, et non-seulement la flotte, mais encore la ville, tout en ayant soin de ménager le quartier grec et de glisser ainsi une perfidie dans une barbarie.
Après l’incendie de Sinope, elle appela Dieu à témoin. Dieu lui a répondu à Sébastopol. Nicolas, pris au piège de son ambition, pousse un cri de rage et tombe dans la mort.
La Russie, battue à l’Alma, battue à Inkermann, battue à Traktir, battue enfin partout, avait dû subir l’humiliation de raser l’arsenal de Sébastopol et d’écrire à l’entrée de la rade : « Port marchand. »
Qu'était devenu le soldat de Souwarow? 11 était de-
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venu ce que devient toujours à la longue le soldat du despotisme: cela tue, cela meurt, parce que du moment qu’on porte un fusil on le porte pour tuer ou pour être tué, mais cela n’a pas de nerf, encore moins d’initiative.
Souvvarow avait trouvé sur le sol un reste d’énergie, il avait exploité ce vieux fonds barbare. 11 savait également griser le soldat par la victoire et l’eau-de-vie, le fanatiser au besoin par des signes de croix et des amulettes, mais l’administration vénale de l’autocratie de Saint-Pétersbourg avait bientôt épuisé toute la sève de la Russie.
Le o«>ur, lo— patrintisme , le respect de soi-méme, le sentiment du devoir, tout ce qui fait l’homme et surtout l’homme invincible, manquait au russe, au tartare, au cosaque. Le soldat d’un pays libre a plusieurs âmes en lui; l’âme de la liberté, de l’instruction, du point d’honneur. Tant vaut l’âme, tant vaut l’homme, et à chaque âme de plus, il y a un homme de plus dans le soldat. Voilà pourquoi la République française a vaincu l’Europe. On peut sans doute à la rigueur faire d’un serf pris sur la glèbe un voltigeur ou un grenadier, il ne faut pour cela qu’un shako et un pompon ; mais on n’en fera jamais un Latour d’Auvergne, ni même un zouave.
11 n’y a d’ailleurs en Russie ni probité ni contrôle; un colonel y vole effrontément sur la vie et la santé du soldat. La quinine achetée pour l’hôpital passe de fondation dans la toilette de sa femme ou de sa maîtresse. 11 faut à madame ou à mademoiselle tant de cadavres pour être habillée à la dernière mode de Paris.
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La Russie parut comprendre cette vérité après la campagne de Crimée; elle alTranchit le servage pour renouveler la matière première de son armée. Mais qu’était-ce qu’alTrancliir le servage? Il fallait auparavant alTranchir l’intelligence du paysan. Or, depuis le commencement du siècle, qu’a-t-on fait pour son instruction?
La politique de la force enseigne le culte de la force; elle déprave l’esprit du peuple, elle dépose en lui un levain de barbarie; l’empereur signe l’ukase d’émancipation et aussitôt la Russie brûle de la Baltique au Dniéper; ce n’est plus seulement l’incendie de Moscou, c’est un Moscou universel. Était co une vengeance? Mais de quLat contre^ qui? Était-ce une conspiration? Mais alors une partie de la Russie avait dû entrer dans le complot.
Que ce fût le serf russe à moitié émancipé qui préludait par la torebe à une jacquerie, que ce fût l’ancienne Russie qui semait la terreur à Saint-Pétersbourg pour arrêter le cours de l’émancipation, il n’en était pas moins vrai que de part et d’autre c’était la servitude qui répondait à l’oppression et l’allumette chimique û la poudre à canon.
On raconte, qu’à l’incendie de Saint-Pétersbourg, la flamme prit d’abord à la coupole de je ne sais quel édifice.
« Qui donc a pu mettre le feu là? demandait-on au général de la police.
— Quelque révolutionnaire, répliqua le général.
— Ne voyez-vous pas que c’est le feu du ciel ? » dit un vieillard inconnu ; et il rentra aussitôt dans la foule comme un fantôme.
Quoi qu’il en soit, Alexandre II porte en ce moment la peine de l’empereur Nicolas ; il récolte ce que son père a semé. L’empereur actuel, je n’en doute pas, voulait réconcilier la Russie avec la civilisation et apprivoiser son peuple à la liberté. L’Europe applaudissait à la tentative; elle avait la naïveté de croire à l’utopie d’un despotisme libéral ; le despote lui-même croyait de bonne foi à son propre libéralisme ; mais au moment où il savourait la mélodie voluptueuse de la popularité, son lieutenant en Pologne sentit la terre remuer et entendit passer dans l’air comme le bruit d’un soupir.
C’était la Pûlngne^. nette morte incorrigible qui ne veut pas être morte et qui sortait une troisième fois du tombeau.
On n’en avait donc pas fini avec la victime! L’empereur en éprouva d’abord un mouvement d’humeur. Le Pologne ne combattait pas, elle ne faisait que prier. La Russie proclama la loi martiale contre la prière. Il y eut un général russe, décoré de tous les ordres russes, assez courageux pour ordonner à des soldats russes de fusiller à bout portant des femmes et des enfants à genoux. On ramassa la chair fraîche, et on donna un coup de balai sur l’abattoir.
Après ce coup de terreur, un renégat eut l’idée ingénieuse de déporter en masse toute la jeunesse polonaise sous prétexte de recrutement. On appela cela en Russie la branca. La branca consiste à crocheter une porte comme un voleur de nuit, à prendre un jeune homme dans son premier sommeil, et à l’envoyer servir trente ans dans un régiment, sous cette réserve que si c’est
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LK CKIME.
un régiment polonais, on l’expédiera dans quelque marais pestiféré de la Mingrélie. C’était trop cette fois; une insurrection éclata. Voilà encore la Pologne debout.
Machiavel a menti : il n'y a pas de crime heureux; il y a le crime, voilà tout. Heureux parfois, oui sans doute, si vous regardez un quart d heure; non, si vous regardez le quart d’heure suivant : le succès, dans ce cas, dépend de la place de l’aiguille sur le cadran. Le crime heureux! Y avez-vous réfléchi? Mais si le crime, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus contradictoire à la loi de l’humanité, pouvait réussir, il n’y aurait plus pour les hommes qu’à rompre les rangs et qu’à retourner dans les forêts.
Voici le raisonnement que Machiavel faisait pour démontrer l’excellence de sa théorie.
11 disait : « J’ai bien étudié la nature humaine en moimême et en cet autre moi- même appelé mon semblable. Or, après une étude consciencieuse, je dois me rendre, comme lui rendre cette justice, que nous sommes tous, ou presque tous, des coquins; et quand je dis presque tous, c’est pure condescendance de ma part au préjugé de l’honnêteté, car l’honnêteté n’est au fond que le vice en retard, qui a laissé passer l’occasion favorable de faire honneur à sa vocation.
« 11 y a sans doute, dans cette harmonie générale de con'uption, une agréable diversité. Tel est faux, tel est méchant, tel lâche, tel stupide, tel hypocrite, tel féroce, tel envieux : somme toute, un vice par homme et quelquefois le cumul, voilà l’humanité. Vouloir régner par la vertu sur cela, c’est bâtir sur le vent, moins encore, sur le néant. Autant vaudrait donner une bande de loups à gouverner à des moutons.
(I Pour régner sur une société vicieuse par essence, je dois donc conformer mon gouvernement à la nature de la société, c’est-à-dire tirer parti de ses vices, prendre les hommes un à un, par leur seule anse saisissable; corrompre les uns, intimider les autres, amuser les badauds, tromper les niais, et faire payer à tous les frais de la comédie. »
Les hommes sont des coquins? pourrait-on répondre à l’école de Machiavel. Eh bien, soit; j’accepte le fait sur parole. Je veux môme renchérir sur votre donnée. J’ai moi aussi mes accès de misanthropie. Je suppose encore les hommes incorrigibles, et j’admets qu’au lieu de chercher à les améliorer, vous avez raison d’exploiter leur perversité, et par cela même de la développer encore. Êtes -vous contents? ai-je assez calomnié l’humanité ?
Vous n’en serez pas plus avancés, car vous oubliez précisément la principale donnée du problème.
11 n’y a pas que les individus dans une société, il y a aussi les liens sociaux; et j’appelle liens sociaux les intérêts généraux qui les ont sollicités à vivre en famille et les maintiennent en communauté. Or, tous les individus isolément pris, fussent-ils corrompus jusqu’à la moelle,
leurs liens n’en sont pas moins forcément moraux, par la raison que les hommes n’ont pu vouloir s’associer que dans le bien et pour le bien commun. Se réunir pour se faire du mal serait par trop absurde. Dans une société fondée sur le principe de l’exploitation de l’un par l’autre, on pourrait bien consentir à jouer le rôle de marteau, mais qui voudrait accepter le rôle d’enclume?
Par conséquent, la morale est la condition première, la nature intime de la société. Même, dans une caverne de brigands, le chef de la bande doit établir une sorte de justice distributive entre ses associés, pour maintenir l’association. Par la même raison, dans tout pays civilisé la législation qui n’est autre chose que la reconnaissance écrite du lien social représente toujours , d’époque en époque, sinon la notion idéale, du moins la notion moyenne de justice. Qui donc disait : « Donnezmoi le peuple le plus corrompu, et apportez-moi ensuite son Code à lire, et je parierai d’avance que ce Code renferme un catéchisme complet de morale? »
Que l’école de Machiavel vienne maintenant prendre à bail les vices des hommes et les mettre dans sa complicité pour régner, le machiavélisme ne fait alliance , en définitive, qu’avec des individus, des éléments épars; il ne tient à la main que des grains de poussière. Mais en violentant les principes de justice, c’est-à-dire les liens sociaux , les rapports indestructibles des hommes entre eux, leurs droits et leurs intérêts communs , il a mis contre lui les forces mêmes de la nature, les lois ociété. 11 recommence la guerre des Tidieux, il doit succomber dans cette ré-
volte contre le ciel et la terre réunis. La logique le démontre d’avance, et partout l’histoire a confirmé sa parole. 11 a parfois possédé la minute; la durée lui a toujours échappé. Il ne pouvait régner à poste fixe qu’en détruisant la société, et alors, comme le lion, il eût régné sur le désert. Le fait est là, et au nom du fait, le seul argument à sa portée, on a toujours le droit de lui jeter à la face l’injure la plus sensible à son amour-propre : « Tu n’as pas réussi. »
Voilà la vérité. Du temps de Machiavel et jusqu’au siècle dernier, la puissance affichait hautement la théorie du crime heureux; on en tirait gloire et vanité; tout au plus le nommait-on par politesse maxime d’État ou bien encore raison d’État; mais depuis lors l’opinion a marché; le monde a l’œil ouvert; le machiavélisme posthume doit invoquer aujourd’hui la morale, tout en voulant la violer et en la violant encore à l’occasion. 11 l’invoque, donc il la reconnaît; son hypocrisie prouve sa défaite; il a menti, il est perdu, nous l’avons forcé à mentir !
Ainsi une nouvelle insurrection vient d’éclater en Pologne; elle n’a ni armes ni cartouches, elle charge l’ennemi avec des faux et des bâtons; c’est la Russie qui lui fournit des fusils, elle les paye en nature; un
liomme pour un fusil, ce n’est pas trop cher; des enfants de seize ans marchent la poitrine nue sur l’artillerie, et meurent, en chantant, à la bouche du canon.
L’armée russe, démoralisée, harassée sur un sol qui la dévore à chaque pas, pille, massacre, éventre, égorge tout ce qu’elle trouve sur son passage; l’âge, le sexe rien n’y fait, c’est toujours du sang; il faut du sang à la Russie ! Ce n’est plus la guerre, c’est une boucherie; le feu achève l’œuvre de carnage; partout où la Russie a passé, il ne reste plus qu’un cadavre ou qu’un tison.
Pendant ce temps-là que fait le roi de Prusse? il fait le métier de rabatteur; il rabat le gibier et la Russie le tue. 11 tourne le dos à son peuple pour une question de scolastique constitutionnelle, mais il prend affectueusement la main du marquis Wielopolski ; ne la serrez pas trop fort. Sire, car elle suerait le sang par tous les pores.
Et la Pologne, prise entre deux feux, entre la Russie et la Prusse, combat pied à pied... L’Europe regarde et croise les bras, elle admire sans doute la bande héroïque de Langiewicz; mais comme on applaudit une belle tirade dans une tragédie, on parle en Angleterre ; en France, on souscrit et on fait de la charpie, voilà tout. 11 y a quelque temps Son Excellence monsieur Billault conseillait d’en appeler à la clémence du gouvernement de Varsovie ; mais combien faut-il de cadavres pour atteindre à la hauteur de la mansuétude du marquis Wielopolski? Aujourd’hui on change de langage, on n’en appelle plus à la magnanimité du bourreau; on dit : « La question est grave; elle mérite e.\araen. Nous allons en référer à la diplomatie. »
Il faut des diplomates, sans doute, par la même raison qu’il faut des soldats : des diplomates pour empêcher la guerre, et des soldats pour la faire, à défaut d’empêchement. Quand les diplomates manquent d’esprit, les soldats corrigent l’erreur, et quand les soldats ont accompli leur besogne, les diplomates réparent le dommage. Mais si les armées, dans ces derniers temps, ont largement témoigné de leur puissance, en peut-on dire autant des chancelleries?
Comment ! une querelle éclate à Jérusalem entre un moine grec et un moine latin pour une porte de chapelle, et une armée russe entre en Turquie sous le pré- n texte ingénieux d’examiner à loisir le débat.
A la nouvelle de cette invasion, la France fait alliance avec l’Angleterre. Les deux nations envoient leurs escadres dans le Bosphore. Les explications commencent de part et d’autre, la Russie proteste sur l’honneur qu’elle a toujours entendu respecter le territoire de la Turquie. La France, de son côté, fait la même déclaration conjointement avec l’Angleterre.
11 n’y avait donc plus entre l’Orient et l’Occident qu’une question de moines à résoudre en moins de vingt minutes. Les diplomates prennent leur tête à deux mains, écrivent, envoient, renvoient à l’infini des notes, des contre-notes, des mémorandum, des ultimatum, des ultimatissimum, et à force de dépêches, de discussions, de distinctions, de réfutations, de répliques, de dupliques, de tripliques, brouillent si bien la matière, que la Russie finit par déclarer que l’Europe doit procéder à des égorgements en masse pour des gloses, pour des points et virgules à mettre ou à ôter
dans des écrits signés et contre-signés autrefois à Kaïnardji ou à Lnkiar-Skelessi.
Deux armées de cent mille hommes livrent autour de Sébastopol une bataille d’une année entière, de nuit, de jour, sur terre, sous terre, au milieu des boues, des neiges, des pluies, des épidémies, et quand elles tuent, et quand elles meurent ainsi par toutes les colères du ciel et tous les raffinements de la stratégie, les diplomates de l’Europe, pris h la fin de scrupules, demandent à ouvrir une parenthèse entre deux canonnades et à renouer les négociations. Ils tiennent un congrès à Vienne, discutent sur nouveaux frais, et, après avoir joué aux propos discordants, je ne sais combien de jours, ils renvoient au hasard la solution de la paix et ils lèvent la séance.
Le sang coule de nouveau, Sébastopol disparaît de la carte comme par une éruption de volcan. La Russie, revenue enfin de son illusion, consent à traiter. Mîds ce n’est pas la diplomatie, c’est la victoire qui a terminé la querelle.
Faut-il parler après cela du congrès de Zurich? Les diplomates, cette fois, vont prendre leur revanche; ils taillent leur plume, ils cotisent leur génie et ils inventent à frais communs la création originale d’une monarchie fédérative à six têtes, sous la présidence de la papauté. Ils associent gravement des princes qui ne veulent pas être associés, ils nomment un président qui ne veut pas présider, le tout pour gouverner des peuples qui ne voulaient être ni gouvernés ni présidés de cette façon. Garibaldi trancha la difficulté en débarquant à Marsala. Que reste-t-il aujourd’hui du traité de Zurich?
Un papier toujours écrit, toujours respectable en théorie et soigneusement enfermé dans un carton.
Et c’est à cette diplomatie que vous allez encore faire appel? Mais pendant qu’elle instrumentera autour d’un tapis vert, que deviendra la Pologne ?
Est-ce assez pourtant de fusillades, de flammes, de ■ vols, de viols et de mains coupées pour emporter pêlemêle les doigts et les bagues des victimes? Trouvezvous que cette pyramide de troncs, de têtes, de Polonaises écartelées ou éventrées monte assez haut sur l’horizon? Qu’ attendez-vous alors? Que la Pologne ne soit plus qu’un charnier, et que de vingt ans peut-être on n’y entende plus sonner une cloche et qu’on n’y voie plus monter la fumée d’une ferme au soleil levant?
La France ne sait-elle plus faire la guerre pour une idée? que dis-je ! pour l'humanité, et, à défaut de l’humanité, pour elle-même, dans son propre intérêt? car dans cette question polonaise le patriotisme marche d’accord avec le dévouement; oui dans son propre intérêt. Que dit en effet l’histoire depuis quatre-vingts ans? Elle dit que la Russie a toujours porté à la France une haine de nature. C’est contre la France qu’elle a procédé au partage de la Pologne; c’est pour envahir la France qu’elle a expédié Souwarow en Italie. A quoi a-t-il tenii, après le désastre de Novi, que Souwarow ne
io le; crime.
vînt donner à Marseille une répétition du faubourg de Piaga V
A toute époque, et en toute occasion, la Russie a conspiré contre la France. C'est elle qui a inspiré la Sainte- Alliance, de moitié avec madame Krudner; elle encore qui a tenu la révolution de Juillet en quarantaine; elle toujours qui, sachant que la France a la liberté pour alliée dans le monde, a continuellement montré du doigt au monarque assermenté à une constitution cette même constitution à égorger, et l’a poussé par l’épaule, comme Clytemnestre, pour frapper son peuple endormi.
Voyez, cherchez les coups les plus cruels que la France ait reçus depuis quatre-vingts ans; c’est toujours la Russie qui les a portés : tout le sang que nous avons perdu, c’est la Russie qui l’a pris. Je ne parle pas de la Grimée; elle ne nous a coûté après tout que deux cent mille hommes et deux milliards. Si la Pologne avait interposé une barrière entre la Russie et nous, le tsarisme refoulé sur lui-même eût songé peut-être à civiliser son peuple, au lieu de troubler la civilisation de l’Europe.
Qu’attendre de la Russie, si ce n’est la guerre ou bien encore le choléra qu’elle nous envoie de temps à autre, comme son aller ego? Cette nation égarée n’appartient pas au système planétaire de l’Europe. Nous autres fils de l’histoire. Français, Anglais, Allemands, Italiens, avec nos différences, ou nos distances de race ou de progrès, nous gravitons dans le môme ordre de destinée; nous vivons de la vie de la pensée, de l’industrie du commerce; la guerre n’est pour nous qu’une anomalie et
toujours une tristesse. Nous ne la faisons qu’en gémissant et à la dernière extrémité. Quand nous devons payer chaque année un milliard, en comptant l’intérêt de la dette publique, comme prime d’assurance contre une invasion de la Russie, car sans elle qui penserait nous envahir? nous trouvons que c’est là une obligation douloureuse, et nous voudrions pouvoir nous garder à meilleur marché.
Mais la Russie a-t-elle jamais vécu de la vie de la pensée? Quelle part a- 1- elle apporté à la science? par quelle découverte a-t-elle payé sa dette à la civilisation ? Elle débute à peine à la vie du commerce et de l’industrie ; il lui manque à la fois l’instrument et l'agent du travail, le capital et la bourgeoisie. L’histoire a glissé sur elle sans la transformer ; ce n’est pas une nation à proprement parler, c’est le musée vivant des civilisations que l’humanité a successivement traversées, depuis la civilisation patriarcale jusqu’à la civilisation féodale; c’est un pêle-mêle enfin, le moyen âge recouvert d’une légère couche de dix -neuvième siècle. Une dame cosaque, après avoir galopé toute la journée, lit la poésie de Lamartine sous une tente de poil de chameau. Un général tartare invite le voyageur européen à dîner dans le steppe et le place à table entre ses deux femmes légitimes. Un Nogai achète sa fiancée quarante vaches et l’épouse toute voilée, sans l’avoir encore aperçue avant le mariage.
Cette nation asiatique, déclassée dans la civilisation moderne, ne peut avoir de politique intérieure, commerciale ou industrielle; elle ne peut avoir qu’une politique extérieure, la guerre ou la conquête. Aussi, elle
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glisse toujours une question de guerre dans un traité, comme elle coulait la machine de Jacobi dans la Baltique pour faire explosion au premier choc ; victorieuse ou vaincue, elle poursuit infatigablement la même politique. La défaite n’est qu’une halte pour la Russie. Aujourd’hui comme hier, elle menace Constantinople.
Il faut pourtant remettre cette nation réfractaire à sa place et en finir avec cette puissance de malheur. C’est la guerre, dit-on. Eh bien, après? est-ce donc une nouveauté? Nous avons bien fait la guerre en Crimée pour une clef de chapelle ; nous l’avons faite en Italie pour une idée; nous l’avons faite en Syrie pour une croyance, en Chine pour l’humanité, en Cochinchine pour la civilisation, au Mexique par curiosité, pour y découvrir la meilleure forme de gouvernement ; nous avons cueilli partout une abondante moisson de lauriers, sans compter la récolte qui pend encore sur pied à Mexico. Et quand la France trouve toutes ces causes de guerre réunies à la fois dans la question polonaise, elle pourrait hésiter? Qui l’arrête? le danger? Ce n’est pas un argument français.
Lne intervention purement diplomatique, c’est trop ou trop peu.
J’aime la franchise; je ne dis pas que c’est trop, parce qu’en nous apitoyant sur la Pologne on la pousse
à la résistance et qu’on prend ainsi la responsabilité du sang versé.
H n’est donné à personne aujourd’hui d’étendre ou de retenir le mouvement de la Pologne; c’est l’insurrection du désespoir. Il faut que la Pologne lutte ou qu’elle meure; et, mort pour mort, plutôt que d’aller finir misérablement sous le knout, ou de la peste, dans quelque recoin perdu de l’Asie, elle aime mieux tomber devant une batterie russe et baiser, au moins une dernière fois, la terre sacré de l’héroïsme.
C’est trop : parce que du moment où la Russie aura la conviction qu’il ne s’agit que de paroles au vent, elle répondra sûrement, comme Nicolas répondait à lord Palmerston : « Vous avez trop parlé de la Pologne ; j’espère que cette fois-ci ce sera la dernière fois. » Le vieil Anglais secoua la tête et fit la sourde oreille. 11 faut dans ce monde savoir ménager les refus ; un peuple refusé a toujours perdu quelque chose; si l’on ne peut rien faire, ou si l’on ne veut rien faire pour la Pologne, il vaut mieux, pendant qu’on l’égorge, ignorer qu’on l’égorge et tourner la tête d’un autre côté.
C’est trop peu : car si votre sang bout comme le nôtre à la vue des atrocités de la Russie, croyez-vous les arrêter avec une dépêche élégamment tournée sur une feuille de papier ministre? Gortchacoff lira sûrement votre réclamation avec toute la déférence conquise et acquise à un gouvernement qu’il estime d’une façon particulière depuis la campagne de Crimée.
Mais il vous répondra poliment : « La Pologne appartient à la Russie ; que ce soit un bien ou un mal, peu importe ! c’est un fait, et un fait consacré par les traités
de 1815. La république de 1848 les avait abolis, mais vous les avez restaurés au congrès de Paris. Eh bien, pour vous comme pour moi, la Pologne m’appartient, j’ai le droit de la gouverner, je la gouverne; elle proteste à main armée; je fais ce que vous feriez à ma place, je réprime l’insurrection. Il y a des mauvais sujets en Pologne, des anarchistes, des révolutionnaires, des communistes, etc., etc. Je les proscris, qu’avez-vous à dire? Est- ce que l’ordre ne passe pas avant le droit dans ce monde? Je pourrais les chasser de Pologne, les envoyer mendier à l’étranger par mesure de salut public; et par mesure d’humanité, au contraire, je les incorpore dans mes régiments, je les nourris à mes frais, et vous vous plaignez! de quoi donc? De ce que je débarrasse le sol polonais de vingt mille brouillons pour assurer le repos de quatre millions d’honnêtes sujets qui ne demandent pas mieu.v que de manger et de mourir tranquilles? Vingt mille d’un côté, quatre millions de l’autre, vous ne savez donc pas compter? » Voilà, je n’en doute pas, ce que la Russie vous répondra en termes plus ou moins voilés. Que répliquerez-vous à votre tour? Passerez-vous condamnation? Quand l’opinion unanime de l’Europe, moins le roi de Prusse et son ombre Bismark, met en ce moment la politique cosaque au ban de l’humanité, laisserez- vous dire qu’il y a dans ce monde brigandage et brigandage? Que Dumolard accoste à la brune une pauvre villageoise affligée d’une candenr invétérée, qu’il l’entraîne sur la bruyère, qu’il la force et qu’il la tue, Dumolard doit porter la peine de son crime, de ses crimes accumulés, parce qu’en définitive il les a commis en vareuse
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et en sabots ; mais que ces mêmes crimes, un autre homme les commette, non pas sur cinq ou six servantes naïves, mais sur des milliers de Polonaises, tenues à quatre membres, au milieu des jurons et des ordures des trou- ])iers grisés d’eau-de-vie de grain, cet homme n’en doit répondre devant aucune justice, parce qu’il porte un nom de général et un habit galonné, qu’il boit du vin de champagne à son dîner et qu’il verse le sang d’une main gantée.
Non, à coup sûr; ce serait vous calomnier que de vous prêter un semblable langage. L’indignation que nous^^xirouvonSi vousJl’éiu'ouvez. Mais vous avez cet avantage sur nous, que votre indignation ne peut être qu’une réparation. J’ai donc la conviction qu’à l’appui de la note polie que vous enverrez à Pétersbourg, — je dis polie à dessein, car plus on a le droit de son côté, plus aussi on doit y mettre de procédé, — j’ai donc la persuasion que vous enverrez la note la plus concluante en diplomatie, une note armée, c’està-dire un corps d’observation en Alsace.
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Mais sur quelle base traiter avec la Russie? Sur la base de 1815, c’est-à-dire d’une Pologne impossible, dépendante à la fois et indépendante de la Russie, d’une Pologne constitutionnelle sous la domination d’un despote ? A quoi bon ? La preuve est faite. Alexandre, pre-
mier du nom, avait donné une constitution à la Pologne, mais la Pologne, libre à longueur de chaîne, n’était sous la patte impériale qu’une proie vivante avec laquelle Sa Majesté daigna jouer un moment, jusqu’à ce qu’il lui plût de l’étrangler. Alexandre avait tué son père, il pouvait bien tuer sa fille.
Pas de replâtrage; autrement la même cause ramènera toujours le même effet. La Russie n’a pu assimiler ni désarmer la Pologne; elle ne peut donc pas plus la posséder que la gouverner. La Pologne ne peut être qu’une nation réintégrée dans la famille de l’Europe, ou qu’une cause perpétuelle de désordre. L’expérience d’un siècle le dit; et si cette preuve ne suffit pas, attendons encore, laissons fusiller; mais ce que nous ne ferons pas aujourd’hui, il faudra bien le faire un autre jour.
La Pologne ne périra pas, elle ne peut pas périr. J’ose le dire la main levée, quoi qu’il arrive : ce que nous voyons aujourd’hui, ce n’est pas une insurrection, c’est une résurrection.
La Russie pourra refouler Langiewicz sur le territoire autrichien; elle pourra disperser ou détruire toutes les colonnes de faucheurs; elle pourra fumer le sol de cadavres à trois pieds de profondeur, que la Pologne n’en a pas moins conquis son indépendance du fait même de sa dernière révolution ; elle a forcé la Russie à dire son nom, et son nom c’est la sauvagerie habillée à l’européenne.
Les marquis de l’ancien régime, en livrée du nouveau, ont vraiment bonne grâce à venir déclamer contre la révolution! Mais sans la révolution il n’y aurait plus de nation en Pologne; il n’y aurait que de l’espace, et
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çà et là, au milieu d’une lande, un groupe de cahutes, où un pope barbu, rongé de vermine, enseignerait le catéchisme en langue russe à ce qui était autrefois l’avant-garde de la chrétienté contre la Turquie.
Un évêque, je crois, a parlé de vautours; mais où sont les vautours aujourd’hui? Sont-ils, dites-le moi, monseigneur, parmi ces hommes de cœur qui, pour servir la cause sacrée de la liberté dans le monde, marchent la poitrine au vent et mettent leur tête en gage dans le combat ? Vous conviendrez du moins que ceux-là payent de leur personne, qu’ils donnent vie contre vie, et qu’en luttant sans armes, et sans organisation, contre une armée organisée et approvisionnée, ils font au moins preuve de bravoure. Quand ils ont vaincu, ils tendent la main à leurs adversaires et les associent à leur victoire. Pourriez-vous me citer, monseigneur, une cruauté de Lamartine après la révolution de février, ou de Garibaldi après la conquête de Sicile? Qui ont-ils proscrit? qui ont-ils fusillé?
Ne changeons pas les rôles ! Les vautours, monseigneur, mâles ou femelles, ce sont les Nicolas, les Catheiine, qui, du fond de leur palais, tranquillement, voluptueusement, au milieu des violons, des fleurs, des danses, des tableaux vivants de femmes nues, ou à peu près nues, disent à un peuple de mourir, puis attendent que la mort ait fait son œuvre pour fondre sur leur proie et pour la dévorer sans danger. La victoire n’éteint pas même leur fureur; vainqueurs, ils tuent et ils proscrivent encore. Ah ! si les neiges de la Sibérie pouvaient parler!...
Mais entre la révolution et le despotisme il n’y a plus
à discuter; le dix-neuvième siècle, ce liquidateur universel du passé, vient de convaincre encore une fois de plus le crime d’impuissance ; le crime ne peut régner.
Il y avait au commencement du siècle un écrivain qui, |)ar haine de la révolution, était allé chercher en Russie son genre de talent. Sous ce ciel âpre et sur cette terre sinistre du parricide de l’infanticide de, palais, il sentit comme une inspiration du sol, le genius Ion, monter à son cerveavi, et là, le front baigné dans la vapeur du meurtre, à la lueur glacée du pôle, il rédigea, le sourire sur la lèvre, la théorie de l’aigle à deux têtes, le despote et le bourreau. Le supplice snfplie, ose-t-il dire, .\insi, la meilleure manière ue prier, cesi ne jeter à Dieu une tète coupée. , ' » •
Est-ce que la théorie de De Maistre. aurait -repris faveur? En écoutant certaine parole, j’ai senti toniber sur mon front comme une goutte uc sang.' '“ut-on nous ramener par le chemin de l'Évangile aü culte du dieu Teutatès, et tremper un buis bénit dans la rosée du sacrifice pour le secouer sur la multitude? Qu’on le dise; car entre la révolution et le bourreau, pas de milieu : il faut choisir.
PARIS. — IMPRIMEKIB DR 1 . CLATE, R L' E S.U S T-B 3 S O 1t, 1 .
ŒUVRES DE M. EUaÊNE PELLETAN