‹ Le crimeChapitre 2 sur 9 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Ce livre, Das Verbrechen (Le Crime) , a été écrit entre les mois d'août 1915 et novembre 1916. L'impression en a commencé en décembre 1916 \

Je n'ai pu examiner qu'en partie — dans ma dernière section : « Buts de guerre », et dans diverses notes aux passages y relatifs — les événements importants survenus après l'achèvement de cette œuvre, et qui présagent peut-être le commencement de la fin de la sanglante mêlée des peuples.

Quoi que puisse nous apporter l'avenir immédiat ou un avenir plus lointain, que ce soit la continuation de la lutte ou sa fin, si ardemment désirée par tous les peuples, le contenu de mon acte d'accusation ne sera touché d'aucune manière par le cours ultérieur des événements. L'auteur d'un crime en reste responsable, même si, tôt ou tard, il est mis fin aux suites de ce crime. Seul, le règlement de ce compte formidable montrera dans sa vraie étendue la faute du coupable ; ce n'est qu'une fois le rideau tombé que les auteurs de cette tragédie, la plus effroyable qu'ait vue l'humanité, seront livrés à l'exécuteur des hautes œuvres

Décembre 19 16.

L'Auteur.

1 L'impression de l'édition allemande. Celle de la traduction française a commencé en mars 1917.

Pro domo.

« J 'ai labouré la dure terre aile mande ; que chacun, comme moi,

y trace son sillon »

Borne.

Mon livre J'accuse a été écrit dans les mois de décembre 1914 et janvier 1915, et il a paru à la fin d'avril 1915.

La sensation qu'il a produite, les applaudissements qui l'ont salué ne sont allés ni à l'écrivain, ni à l'investigateur de faits historiques ; ils sont allés à l'Allemand qui, le premier, le seul, a osé lutter contre le flot de mensonges déversé sur l'Allemagne depuis le Ier août 19 14 ; qui a osé tirer le peuple allemand du lourd sommeil dans lequel l'avaient criminellement plongé d'habiles hypnotiseurs ; qui a osé jeter à la face des maîtres et conducteurs de l'Allemagne cette accusation : « Cette guerre, que vous représentez à votre peuple comme une guerre défensive, c'est vous-mêmes qui l'avez voulue, préparée, provoquée. »

Tout le monde espérait et supposait que l'appel de l'accusateur serait entendu, que le peuple allemand reconnaîtrait comme telle la vérité prouvée par les documents et agirait en conséquence. Le revirement de l'Allemagne — on l'espérait du moins — serait le premier pas vers l'établissement en Europe d'une paix basée sur le droit.

En ce que tout le monde saluait comme un rayon d'espoir et l'annonce d'un avenir meilleur, les maîtres et conducteurs de l' Allemagne, auteurs responsables de cette guerre, virent naturellement

un danger immense. Il fallait empêcher par tous les mc^ens que la vérité ne se fît jour, parce que cette vérité pouvait être funeste aux coupables et les réduire en poussière par la violence de son choc. La lutte contre la vérité était avant tout une lutte pour la conservation du pouvoir et des situations acquises.

Aussi tous les moyens violents et oppressifs dont dispose un gouvernement sans scrupules furent-ils employés pour rendre inoffensive la vérité dangereuse à l'Btat. Tous les canons de la censure, toutes les foudres de l'état de siège furent dirigés contre cet écrit menaçant.

Des professeurs d'histoire ont été officieusement chargés de stigmatiser l'auteur en le traitant de « calomniateur ». On a lâché sur lui la meute des reptiles, pour le dénoncer comme corrompu et traître à sa patrie. Comme on ne pouvait tuer l'œuvre, on a essayé de tuer moralement l'ouvrier.

Mais en vain ! « La parole, a dit Luther, est hors de leur atteinte. » La parole de l'accusateur est restée debout ; l'édifice de l'accusation était trop solidement fondé pour que les plus furieuses attaques pussent en détacher ne fût-ce qu'un moellon.

Malgré l'insuccès de toutes ces attaques, je m'étais décidé — peu de mois déjà après la publication de mon livre — à examiner et à réfuter dans un ouvrage ultérieur et récapitulatif toutes les objections faites à mes thèses, et aussi et surtout à étudier tous les documents publiés plus tard à l'effet de voir s'ils étaient de nature à changer quelque chose à ma démonstration et à mon verdict de culpabilité. De même qu'un procès pénal peut être repris sur la base de nouveaux faits et de nouvelles preuves, je ne pouvais refuser aux gouvernements accusés de l'Allemagne et de l'Autriche le droit de demander la reprise de la procédure sur la base de nouveaux faits et de nouvelles preuves, malgré l'injuste traitement qu'ils avaient infligé à mon acte d'accusation. Plus l'accusateur se montre juste envers les accusés, plus son réquisitoire peut être sûr de l'approbation générale.

C'est pourquoi j'ai écrit ce nouveau livre, résultat de plus d'une année de travail pénible, à titre de suite et de complément de J'accuse, ce livre qui, de nouveau, sous une forme encore plus forte et appuyé sur des preuves plus étendues encore et plus

péremptoires, est devenu une accusation écrasante contre les dirigeants et les gouvernements de V Allemagne et de V Autriche.

L'histoire du conflit en monographies.

En raison des circonstances, ce nouveau livre est moins un exposé historico-dogmatique des causes éloignées et immédiates de la guerre — exposé qui se trouve dans mon premier ouvrage, — qu'une polémique où je m'élève contre les écrivains qui se sont donné pour tâche de défendre l'Allemagne et l'Autriche, en rejetant sur les Alliés la responsabilité du conflit. A commencer par M. Helfïerich, l'actuel secrétaire du Département allemand de l'Intérieur, et en finissant par l'Anglais, M. Houston Stewart Chamberlain, le chef des chauvinistes allemands, les défenseurs les plus éminents de l'innocence allemande défileront avec leurs arguments principaux, et ces arguments seront examinés quant à leur valeur — ou plutôt quant à leur non-valeur. Pris ensemble, le premier et le second réquisitoire fixeront enfin — je l'espère — et d'une manière irréfutable pour le peuple allemand, la question de la responsabilité de cette guerre, question qui, aujourd'hui déjà, est tranchée pour le reste du monde.

Mon second livre n'étant qu'une suite et un complément du premier, je dois supposer que celui-ci est connu du lecteur. Cette connaissance seule mettra le lecteur à même de comprendre mon second ouvrage et d'en tirer tout le profit que je me suis proposé de lui procurer.

Dans mon premier volume, aux chapitres II et III (« Les Antécédents du crime » et « Le Crime »), je fais un récit suivi des événements diplomatiques qui précédèrent de plus ou moins loin les déclarations de guerre. Dans le second, j'opère un choix parmi ces événements; je n'en prends que les plus marquants pour les traiter sous forme de monographies. Etendant et approfondissant mes recherches, j'examine les explications que donnent les principaux champions de l'Allemagne et de l'Autriche, pour justifier les actes des empires centraux, ainsi que les accusations qu'ils ont portées contre les puissances de l'Entente.

Je ne pouvais ici, comme dans J'accuse, exposer des événements limités par une date précise, le 4 août 1914. J'ai dû me plier aux situations nouvelles et tenir compte des déclarations qui se renouvelaient chaque jour ; d'où le plan du livre et ses répétitions ;

les mêmes sujets ont dû être traités plusieurs fois, à des points de vue différents. C'est à dessein que je n'ai pas fait disparaître ces répétitions ; je n'ai pas voulu enlever à mon œuvre la spontanéité et le charme de ce qui est écrit sous l'impression du moment.

J'ai entrepris cette nouvelle enquête avec la même impartialité que j'ai mise à écrire mon premier livre. Ce n'est pas ma faute, mais celle des faits eux-mêmes, si, cette fois encore, mon verdict est écrasant pour les chefs et les gouvernements d' Allemagne et d'Autriche-Hongrie.

Dans chaque chapitre, à l'enquête documentaire sur les faits, je rattache la polémique contre les défenseurs les plus en vue des Empires centraux. Si les résultats de leurs recherches diffèrent des miens, je cherche à prouver qu'ils sont erronés ou, le cas échéant, dénaturés et faussés. Ce genre de polémique était nécessaire dans mon second livre ; c'est même le motif essentiel qui m'a poussé à l'écrire, et le but principal de mon nouveau travail. Dans la littérature de guerre relative à l'histoire immédiate ou lointaine du conflit européen, une habitude commode s'est établie : chacun argumente à sa guise sans s'occuper de l'adversaire ; aucun ne discute avec ou contre l'autre, mais, des deux côtés, on parle sans interlocuteur. Chacun compte sur son public spécial, sur le monopole qu'il a de parler dans son propre pays, où, dans la règle, les répliques sont interdites ; chacun évite de discuter les écrits adverses et proscrits, de peur de leur faire de la réclame ; chacun craint de provoquer par cette réclame involontaire la suppression de son propre écrit, bien que favorable au gouvernement. Ainsi les discussions contradictoires font place à des monologues, dépourvus de toute force démonstrative. Au lieu de disputes publiques, telles qu'on les pratiquait du temps de la Réformation, nous avons des exposés unilatéraux où l'on foule aux pieds le principe de Luther :

Nient eiiies Mannes Rede,

Man muss sie billig hôren aile Beede *. —

Cette façon de monologuer est d'autant plus condamnable et stérile lorsqu'elle sévit entre auteurs d'une même nation, comme c'est le cas pour moi et mes adversaires !

1 « Ce n'est point seulement au discours d'un homme, mais à celui des deux adversaires que l'on doit prêter l'oreille. »

Malgré une rigoureuse interdiction, mon livre a pénétré — au milieu de toutes sortes de difficultés et par des voies secrètes — dans les lieux saints de la terre allemande et autrichienne, et comme le fruit défendu a une saveur particulière, mon livre a peutêtre, exercé une plus grande influence justement par le mystère de sa diffusion que par son contenu. Sous la tranquille surface de la paix publique bouillonnent et écument les courants révolutionnaires que le réquisitoire a soulevés en dévoilant sans réserve, implacablement, la vérité.

En Allemagne et en Autriche, on a naturellement étouffé impitoyablement tout compte-rendu de J'accuse, qu'il fût favorable ou même simplement objectif. Malgré tout, mes adversaires euxmêmes n'ont pu s'empêcher de reconnaître que J'accuse a été le livre le plus lu, le plus répandu et le plus fréquemment traduit de toute la littérature née de la guerre. Tout dernièrement encore, le professeur Hans Delbriick, éditeur des Preussische Jahr bûcher, — qui est, cela va de soi, comme tous les professeurs, un de mes adversaires, — lui a fait une réclame inattendue, en disant : « Dans chaque ferme norvégienne on en trouve, dit-on, une traduction. » Si ce compliment flatteur est conforme à la vérité, il prouve simplement que les paysans norvégiens dépassent en intelligence les professeurs allemands.

On combat directement ou indirectement les thèses accusatrices de mon livre, on accuse le livre accusateur lui-même, mais ni le livre, ni son auteur ne peuvent se défendre devant l'opinion publique allemande. Il ne me reste donc qu'à chercher un refuge auprès du public étranger, neutre ou ennemi, qu'à m' enfuir loin des poteaux-frontière rouge-blanc-noir et jaune et noir. L,à, devant le tribunal du monde, devant cette cour où se portent tous les regards, je provoque les champions de l'Allemagne et de l'Autriche ; je les invite à une dispute ouverte, et j'attends avec calme le jugement impartial de l'opinion publique des nations ; elle décidera qui, dans ce duel, est le vainqueur et qui le vaincu.

Contre les défenseurs des Empires centraux.

Je crois et espère que la' forme polémique que mon livre a prise dans ces circonstances en" accroîtra plutôt que d'en diminuer le

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charme. Bile mettra un peu de sel et de poivre dans ce mets littéraire, qui sans cela paraîtrait peut-être à beaucoup sec et sans saveur. Elle anime la marche sévère de l'enquête par quelque? attaques, quelques incursions hardies. Elle interrompt le duel sanglant des pistolets et des sabres par quelques coups de fleuret bien dirigés, qui agacent et égratignent l'adversaire avant de lui porter la blessure mortelle. C'est précisément ce duel de l'accusateur poursuivi en série avec ses divers adversaires qui va, je l'espère, entretenir et égayer le lecteur, le conduisant ainsi par un sentier agréable à travers les steppes arides des recherche* appliquées aux sources diplomatiques.

J'ai dû consacrer à cinq de mes adversaires une attention toute spéciale et une place relativement grande dans mon livre : au secrétaire allemand de l'Intérieur, M. le Dr Charles Helfïerich ; au professeur Dr Théodore Schiemann ; au professeur Dr Hans F. Helmolt ; à M. Paul Rohrbach, et — last not least — à M. Houston Stewait Chamberlain. Ces messieurs représentent — chacun pour ce qui le concerne - — les principaux types de la littérature apologétique allemande. Ils représentent chacun une direction spéciale, un système de défense particulier. Comme chacun d'eux est en même temps une personnalité, non un quelconque mais un quelqu'un, comme leur voix pèse d'un grand poids dans la balance allemande et est prise à l'étranger en considération sérieuse comme l'expression même de la pensée allemande, — car l'Anglais Chamberlain est, lui aussi, comme on sait, un surpatriote allemand, — j'ai choisi ces cinq messieurs comme spécimens des historiens allemands qui s'occupent des origines immédiates ou lointaines et aussi des buts de cette guerre, et fait de leurs écrits l'objet particulier de mon étude et de ma polémique.

Helfferich.

M. le Dr Charles Helfferich, ancien directeur de la Deutsche Bank, lequel fut peu après la publication de son ouvrage : Die Entstehung des Weltkrieges im Lichte der Verôffentlichungen der Dreiverbandmâchte (Berlin, Georg Stilke, 1915 1), appelé aux fonctions de secrétaire d'Etat aux Finances de l'Empire, et qui dès lors a été promu au poste de secrétaire de l'Intérieur et de vice-

1 Les origines de la guerre mondiale à la lumière des publications de la Triple- Entente.

chancelier, — M. Helfïerich appartient à cette catégorie de savants qui cherchent sans doute à établir les responsabilités immédiates de cette guerre, mais limitent leur enquête à une partie des événements et à une partie des documents. L'histoire des causes éloignées de la guerre, que j'ai traitée en détail dans le chapitre II de J'accuse, parce qu'elle justifiait contre les Empires centraux le soupçon d'avoir voulu la guerre, soupçon qui se changea en certitude lors du déclanchement de la catastrophe, — cette histoire lointaine n'existe pas pour M. Helfïerich. Même celle de la période qui précède immédiatement les jours critiques de fin juillet 1914 n'existe pour lui qu'en partie. Dans son introduction déjà, il déclare renoncer « à débrouiller l'écheveau extrêmement compliqué des faits diplomatiques qui précédèrent la déclaration de guerre et à exposer ces faits dans tous leurs détails ». Il se borne « à exposer devant l'opinion publique les faits les plus importants à la lumière des documents publiés par la Triple- Entente ellemême » ; il spécifie encore ce programme dans les termes suivants :

« Il faut, dans ce but, déterminer d'abord les actes qui ont immédiatement provoqué la guerre ; puis, ce point élucidé, revenir en arrière, remonter le cours des événements en en débrouillant autant que possible l'écheveau.

» L'incendiaire.

» Il ne peut y avoir aucun doute sur la cause immédiate de la guerre. Cette cause fut, le 31 juillet, à la pointe du jour, la mobilisation générale, ordonnée par le tsar, des armées russes de terre et de mer ; puis le refus de la Russie de rapporter cette mesure, comme le lui demandait l'Allemagne. »

Voilà qui caractérise la méthode d' Helfïerich. Il commence l'histoire par la fin, semblable aux Hébreux, qui écrivent eux aussi les livres à rebour-:. Mais, tandis que ceux-ci arrivent du moins de l'arrière à l'avant, M. Helfïerich n'arrive guère, dans sa marche d'écrevisse, qu'au milieu de l'histoire, et en escamote ainsi tout simplement la première partie, la plus importante, celle qui a trait à l'origine de toute l'affaire. Pour lui, c'est la mobilisation générale russe, du 31 juillet, qui est la cause du conflit. Ainsi est établi

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pour lui que la Russie est l'auteur de la guerre, que c'est la Russie qui a allumé l'incendie, et tous les événements qui précèdent, en tant du moins qu'ils existent pour lui, ne lui servent qu'à illustrer la culpabilité russe, affirmée dès la deuxième page de son écrit. L'action en justice commence pour Helfferich par la déclaration du président du tribunal : Nous avons reconnu l'accusé coupable; essayons maintenant de revenir en arrière et de débrouiller autant que possible les éléments du procès. Si ce singulier président se donnait au moins la peine de remonter réellement le cours des événements jusqu'à leur origine première, jusqu'à la remise de l'ultimatum autrichien, et d'en débrouiller l'écheveau ! Mais il n'en a cure. L'ultimatum autrichien, la note par laquelle la Serbie y répondit, la tentative de l'Entente pour obtenir une prolongation du délai, la rupture des relations diplomatiques entre l'Autriche et la Serbie, la déclaration de guerre à la Serbie, le consentement du gouvernement serbe à ce que la question fût soumise à la cour d'arbitrage de La Haye ou à la médiation des puissances, et même la proposition russe du 29 juillet tendant à écarter le conflit en le soumettant à la cour d'arbitrage de La Haye, etc., rien de tout cela n'existe pour le secrétaire d'Etat allemand; pour lui, comme je l'ai dit plus haut, l'ensemble du conflit, qui était déjà devenu aigu le 23 juillet, ne commence que le 31, et sa loyauté se borne à examiner la question suivante : « Quelles sont les raisons qui ont déterminé la mobilisation générale russe ? On doit à ceux qui portent la responsabilité des mesures décisives d'examiner d'abord les motifs qu'ils allèguent eux-mêmes. »

Au nombre de ces motifs, il examine la thèse russe : l'affirmation d'après laquelle les mesures militaires de l'Autriche ont précédé les mesures correspondantes de la Russie ; que l'Allemagne a fait, elle aussi, des préparatifs militaires contre sa voisine de l'Est ; enfin que l'Autriche s'est refusée à admettre une intervention des puissances, et que cette attitude diplomatique, — à côté de l'attitude militaire, — a été un des motifs de la mobilisation russe.

J'examinerai tous ces points en détail au cours de mes recherches. Il ne s'agit, dans cette introduction, que de caractériser la méthode de Helfferich, qui fait voir d'avance la non-valeur de sa démonstration. Qu'aurait dit M. Helfferich si, au lieu d'intituler mon livre J'accuse, je l'avais intitulé : « Comment l'Allemagne et l'Autriche s'accusent elles-mêmes, à la lumière de leurs propres

publications » ? Pourquoi donc, me dirait-on avec raison, cette limitation du matériel de preuves ? Pourquoi te bornes- tu aux accusations que porte contre lui-même le parti que tu accuses, sans t'occuper des documents de l'adversaire, qui contiennent peut-être des témoignages à décharge de tes accusés ? Quiconque a lu J'accuse m'accordera que j'aurais pu, tout aussi bien et même mieux que M. Helfferich, édifier une accusation foudroyante contre les gouvernements d'Allemagne et d'Autriche au moyen du Livre blanc allemand et du Livre rouge autrichien seuls ; n'ai-je pas désigné ces deux publications comme les actes d'accusation les plus violents qu'on pût dresser contre ces deux puissances ? Je me suis interdit cependant de m'en tenir à un matériel limité de démonstration, parce que l' autoaccusation pouvait être écartée peut-être par des preuves à décharge tirées du côté contraire. J'ai utilisé sans distinction tous les documents alors à ma disposition, et prononcé ma sentence seulement lorsque j'ai trouvé les aveux involontaires des accusés parfaitement concordants avec le reste des faits et des documents. De quel nom appellerait-on un procureur général qui refuserait d'entendre une pièce à décharge produite par le défenseur, sous le prétexte qu'elle serait déjà réfutée par les aveux de l'accusé ? C'est une règle constante en matière de procédure pénale qu un "tu n'a force de preuve que s'il est, comme on dit, « qualifié », c'est-à-dire confirmé par d'autres faits. L'aveu ne constitue nullement en lui-même et sans autre appui une preuve suffisante de culpabilité. A supposer donc que les allégations de Helfferich soient vraies, c'est-à-dire que les publications des puissances de l'Entente contiennent l'aveu de leur culpabilité, — ce qui outrage si manifestement la vérité qu'un homme intelligent ne peut le prétendre de bonne foi — ; à supposer même qu'il en soit ainsi, ce n'en aurait pas moins été le devoir et l'obligation du secrétaire d'Etat, faisant fonction de procureur, de prendre également en considération les preuves à décharge éventuelles qui pouvaient se trouver dans les publications des empires centraux en faveur de l'Entente, au lieu de s'en tenir aux prétendus aveux des Alliés.

M. Helfferich a d'ailleurs déjà fait école avec ce système. Un jeune historien suisse a publié une courte dissertation : Zur Geschichte des Kriegsausbruchs 1 (Berne 1916, Ferdinand Wyss), avec le sous-titre : « Nach den amtlichen Akten der kôniglich gross-

1 Etude sur les origines de la guerre.

britannischen Regieruug l. » Cet écrit, qui cherche à prouver la culpabilité de l'Angleterre uniquement d'après les documents anglais, a même été, comme on le voit également par la feuille de titre, couronné par le séminaire d'histoire de l'Université de Berne. De ce fait, la méthode Helfferich, consistant à établir les événements historiques uniquement d'après les aveux des accusés, a été officiellement et scientifiquement légitimée, et elle promet pour l'avenir les résultats les plus réjouissants. On ne prendra plus pour base des recherches historiques les correspondances des diplomates ou des princes, ni les pièces officielles avec les explications des deux parties ; on ne fondera plus les résultats des recherches que sur des déclarations, des correspondances, des documents, des actes unilatéraux. Le ministre X., le prince Y., le diplomate Z. ont déclaré, ont écrit ceci ou cela ; de ce fait, ils se sont chargés eux-mêmes et il faut les condamner. Ce que l'adversaire a répondu, fait, déclaré ou écrit est indifférent. Cela ne fait pas partie des actes, et quod non in actis, non in mundo.

Mais Helfferich ne se contente pas de se limiter dans ses moyens de preuves. Il limite aussi le champ des faits qu'il soumet à son enquête ; il commence par la fin, va à rebours et s'arrête à peu près au milieu de l'histoire. Ces messieurs ne se rendent-ils donc pas compte que la complication de leur méthode doit par ellemême éveiller les plus graves soupçons contre leur honnêteté et leur impartialité ? Celui qui a la conscience nette et qui veut servir honnêtement la vérité suivra le cours naturel des événements depuis le commencement jusqu'à la fin, comme je l'ai fait moimême dans mon livre. Celui qui choisit des détours, des zigzags et des biais porte à croire qu'il craint le droit chemin ; que, semblable à un feu-follet, il veut entraîner le lecteur dans le sombre marais du mensonge et non dans le temple lumineux de la vérité. Seule la faute a besoin, pour se défendre, de faux-fuyants. L'innocent arrivera toujours par le droit chemin au verdict d'acquittement.

En usant de ce truc, en commençant l'histoire d'un conflit par le milieu et en éliminant les phases du début, je m'engage, partout et toujours, à blanchir le coupable et à faire condamner l'innocent. Un mari, poussé à bout par les coups d'épingle et les petites méchancetés de sa femme, se laisse entraîner à des voies de fait. Si l'on ne considère que les voies de fait, on condamnera le mari ;

1 D'après les actes officiels du Gouvernement royal de la Grande-Bretagne.

si l'on tient compte des nombreux coups d'épingle, on l'acquittera. Un voyageur est attaqué sur la grand'route ; il tire son couteau pour se défendre et blesse l'agresseur. Si l'on néglige l'attaque, le voyageur sera condamné ; si l'on examine la question depuis le commencement, il sera acquitté.

De même, il ne faut pas considérer dans la mobilisation russe l'acte militaire seulement, ni les causes de cet acte, telles qu'elles sont exposées en quelques phrases artificieuses par Helfferich, mais il faut reprendre les événements militaires et diplomatiques dès le 23 juillet jusqu'au 31 juillet, tels qu'ils ressortent de l'ensemble des livres diplomatiques des grandes puissances intéressées. Seul un exposé de cette nature peut mettre en évidence les motifs impérieux qui ont poussé la Russie à sa mobilisation générale du 31 juillet. C'est cet exposé qui fait défaut chez M. Helfferich, et l'édifice de son accusation — déjà plein de fissures à l'intérieur — s'écroule en raison de cette méthode de construction.

Helmolt.

A M. le professeur et Dr Helmolt on ne peut reprocher de s'être limité dans son enquête et de n'avoir utilisé qu'une partie du matériel de preuves. Dans son livre : Die geheime Vorgeschichte des Weltkrieges. Anf Grund urkundlichen Stoffes ûbersichtlich dargestellt1 (Leipzig, Kôhler, 1914), il s'occupe tant des causes éloignées que des causes immédiates du conflit. Il expose les premières d'après les écrits politiques habituels (extraits de journaux, brochures, quelques documents livrés à la publicité) en évitant soigneusement certains procès-verbaux comme ceux des conférences de La Haye, auxquelles j'attache une importance capitale dans mon étude des faits qui ont précédé la guerre. Quant aux causes immédiates, il les expose d'après les documents diplomatiques, pour autant qu'ils avaient déjà paru au moment où il écrivait. De tous les écrivains de cette tendance, c'est celui dont la méthode prête le moins à la critique. Mais il y a d'autant plus à dire de son honnêteté et de son impartialité, et quand mes recherches m'amèneront à en faire la remarque, je ne me ferai point faute de parler net.

1 Histoire des origines secrètes de la guerre mondiale, exposées sommairement d'après les pièces documentaires.

Schiemann.

Le professeur Dr Schiemann s'est, lui aussi, arrangé une méthode toute particulière pour son usage direct. Il n'expose pas du tout l'histoire du crime, et déclare expressément « qu'il n'engagera pas une polémique contre son interprétation (la mienne) des publications diplomatiques officielles relatives à la période qui s'étend de l'assassinat du grand-duc au jour où la guerre éclate ». Il se décharge courageusement sur d'autres du soin de trouver la culpabilité immédiate des puissances de l'Entente, et il se borne — dans les soixante-huit pages d'une brochure spécialement dirigée contre mon livre : Ein Verleumder, Glossen zur Vorgeschichte des Weltkrieges 1, — d'après ses sources à lui, à s'enquérir des faits qui ont précédé de plus loin la guerre, à la lumière des recherches de Schiemann. Cette limitation des faits à prouver, telle que M. Schiemann la pratique, porte témoignage contre son auteur au même titre que la double méthode de Helrïerich : limitation des faits à prouver et des moyens de preuve.

Rohrbach, Chamberlain et tutti quanti.

Si, après ces trois messieurs, je vais chercher encore dans la foule innombrable des champions de l'Allemagne MM. Rohrbach et Chamberlain, c'est que chacun d'eux représente d'une manière typique toute une catégorie de publications. M. Paul Rohrbach est un impérialiste allemand, un fanatique colonial de la plus belle eau. M. Chamberlain, Anglais de naissance, Allemand par naturalisation, — risum teneatis, amici! — est le type le plus crasse du patriotisme germanique grandiloquent, de l'idée allemande du surhomme, de l'idée de la supériorité intellectuelle et physique des Allemands sur toutes les autres nations, et, comme tel, il est convaincu qu'ils sont appelés à être les maîtres du monde. On ne peut dénier à Rohrbach et à Chamberlain une certaine portée intellectuelle qui les élève au-dessus du niveau habituel des orateurs populaires et des journalistes pangermanistes et impérialistes. J'ai donc cru devoir m'occuper en détail de ces messieurs, à cause de leur importance comme types et de leur valc ur person-

1 Un calomniateur, gloses sur le» origines de la guerre mondiale (ilerlin, 1915, chez Georges Reimetj.

nelle. Tous deux ont pris la plume pour élucider la question de la culpabilité. Tous deux prennent en considération, à leur manière, les faits lointains ou rapprochés qui ont précédé le conflit. Il rentre donc dans le cadre de mon livre de m'expliquer avec eux, comme avec les historiens nommés plus haut.

Quant aux autres écrits littéraires et politique.- inspirés par le chauvinisme allemand, ils n'entreront dans mon tableau d'ensemble qu'à titre tout à fait accessoire 1.

Ma méthode d'enquête.

Le point de vue auquel je me suis placé et ma méthode d'enquête ont été défavorablement jugés à plusieurs reprises par mes adversaires. Et cependant non seulement la presse de tous les pays belligérants et neutres, mais encore les gouvernements euxmêmes — et le gouvernement allemand le beau premier — ne font autre chose depuis deux ans que d'employer la même méthode

1 Après avoir presque terminé la première rédaction de Crime, j'ai eu connaissance du produit le plus récent de la littérature apologétique allemande : l'Anti- J' accuse (Orell-Fussli, Zurich). C'eût été une offense imméritée pour des hommes sérieux et considérés comme Helfferich, Schiemann et consorts que de démolir ici en même temps que leurs écrits le violent travail de dilettante d'un écolier qui en est encore à son Abc, d'un « Karlchen Miesnick » redivivus. Je n'avais d'ailleurs aucune raison de faire « tant de bruit pour une omelette » et d'accueillir dans le protocole bien articulé des débats d'hommes importants les sons inarticulés sortant de la nursery politique.

Le gouvernement allemand s'est donné beaucoup de peine pour insuffler une vie artificielle à cet enfant mort-né d'un « politicien imbécile » — pour parler avec Scheidemann — par une prétendue confiscation de cet Anti-Ecrit, qui n'est en réalité qu'un Pro-Ecrit en faveur du Gouvernement allemand, car il saute aux yeux que ces messieurs de la Wilhelmstrasse ont joué le rôle de marraines-fées autour de ce berceau.

La preuve que cette confiscation n'avait pour but que de servir de réclame à cet anti-accusateur resté complètement ignoré de tous — outre que le contenu de son écrit est favorable au gouvernement, — ressort nettement du fait qu'on a rapporté cette mesure quelques semaines plus tard et qu'on a fait connaître au public, par des articles pompeux de toute la presse allemande, la confiscation puis l'autorisation de vente.

Le résultat de tous ces efforts convulsifs a été piteux : l'enfant mort-né, malgré toutes les tentatives de ses parrains pour le faire vivre artificiellement, n'est pas devenu viable. Je n'ai donc aucune raison de rendre à ce mort un dernier honneur en l'introduisant dans mon livre parmi les vivants.

Après les pièces de résistance un peu dures à digérer de mon travail principal, je dois à mes aimables lecteurs, pour leur soulagement et pour le mien, un léger et savoureux dessert. Capricieux et cruel comme Salomé, la fille d'Hérode, je leur servirai sur un plat extra (dans un petit écrit spécial) la tête de l'Anti-accusateur. En attendant, et comme intermède agréable aux graves enquêtes de cet ouvrage, je me contenterai de leur offrir par-ci par-là, pour amuser la galerie, quelques bribes de pensée bien drôles nées dans le cerveau rabougri de mon adversaire. A plus tard le reste. Après la tragédie, le drame satyrique.

pour rejeter toute la responsabilité sur leurs adversaires et se blanchir eux-mêmes aux yeux de leur peuple et du monde. Tous les discours des hommes d'Etat dirigeants, toutes les déclarations officielles et officieuses pratiquent la méthode même que j'ai employée dans J'accuse, et qui consiste à prouver sa propre innocence et la faute de l'adversaire comme dans un procès criminel, par les documents diplomatiques des douze jours décisifs 1. De quel droit les critiques allemands reprochent-ils donc à l'accusateur une méthode employée par leur propre gouvernement et la presse allemande tout entière pour atteindre leur propre but ?

L'objection que me font aussi nombre d'adversaires de mon livre, à savoir que le temps n'est pas encore venu de porter un jugement définitif dans la question de culpabilité — cette objection ne tient pas debout. En publiant leurs documents diplomatiques peu après le début des hostilités et en complétant sans cesse dans la suite ces publications jusqu'à aujourd'hui, les gouvernements ont donné eux-mêmes à entendre que le temps de juger était venu, et ils ont eux-mêmes provoqué ce jugement. Quel autre but auraient bien pu avoir ces publications ? Et d'autres juges encore sont d'accord avec moi qu'il n'est nullement trop tôt de prononcer aujourd'hui déjà un jugement sur la grave question qui touche non seulement au présent et au passé, mais à l'avenir tout entier de l'Europe : Qui porte la faute de la guerre européenne ? Il faudrait citer tous les ouvrages apologétiques allemands, — qui sont en même temps des réquisitoires contre les puissances de l'Entente, — si l'on voulait nommer ceux qui se permettent aujourd'hui déjà de porter un jugement sur la responsabilité et les responsables de la guerre. Ces juges allemands sont, il est vrai, tous de l'opinion opposée à la mienne, mais ce qui est bon pour les défenseurs doit être permis à l'accusateur.

Quelques exemples seulement :

Chamberlain intitule un de ses N eue Kriegsaufsâtze2 (Bruckmann, Munich 1915) : «Qui a provoqué la guerre ? » On lit dans cet essai :

En ce qui concerne les causes éloignées ou immédiates de la guerre actuelle, nous savons exactement et en détail tout ce qu'il faut savoir ; nous avons en notre possession la vérité qu'il importe de connaître et nous pouvons la considérer et l'étudier à tous les points de vue (p. 36).

1 L'habitude est prise maintenant de parler de douze jours critiques ; il y en a au fond treixe : du 23 juillet au 4 août. 3 Nouveaux essais sur la guerre.

Et ailleurs :

Je ne sais ce que l'avenir pourrait nous apporter d'important, en fait de nouveautés; tout au plus de consciencieux groupements de preuves. Aussi vrai que le soleil brille dans le ciel, les cercles politiques influents, en France, en Russie et en Angleterre, projetaient et préparaient depuis des années une guerre contre l'Allemagne : d'abord en travaillant systématiquement l'opinion publique, ensuite en augmentant sans cesse les armées et le matériel de guerre, enfin par la voie diplomatique. Et cela dit tout : car lorsque trois peuples, depuis des années, font de la guerre leur rêve, leur désir et leur espérance, la volonté, la décision et l'action ne peuvent qu'intervenir avec le temps : c'est là chose inévitable (p. 38).

Pour Chamberlain, qui, à la différence de Helmolt, de Helfferick et de beaucoup d'autres, considère la politique de Sazonow comme pacifique, sincère et disposée à une entente avec V Autriche, la pécheresse la plus opiniâtre et la plus endurcie, c'est la France : « Il y a juste un siècle qu'elle rêve incessamment de revanche contre l'Allemagne. » Ce rêve d'un siècle est une idée spéciale du chauviniste allemand de sang anglais ; il ne craint pas, avec l'assurance et l'audace qui lui sont propres, et pour donner plus d'aplomb à sa théorie de la France responsable, de reporter d'un demi-siècle en arrière cette soif de revanche que tous les autres chauvinistes allemands datent de 1870. En quoi il lui est fort indifférent de mettre dans son œuvre — comme, au reste, dans tous ses écrits — une poignée de mensonges ou d'absurdités de plus ou de moins. Quelle idée incroyable ce personnage, surfait en Allemagne comme ailleurs, a-t-il bien pu avoir pour dater l'idée de revanche de Waterloo plutôt que de Sadowa ou de Sedan !

Ainsi donc les Bourbons, les Orléans, la République de 1848 n'ont rêvé que de prendre leur revanche de la défaite du grand Napoléon ? ! Toutes les actions entreprises par la France au cours du siècle passé, de concert avec les autres puissances européennes, ne l'ont donc été qu'avec l'arrière-pensée de préparer la guerre de revanche souhaitée contre l'Allemagne — l'innocente Allemagne, puisqu'elle n'a pas vaincu le grand Corse à elle seule, mais de concert avec les alliés actuels de la France : la Russie et l'Angleterre !

On écrirait des volumes si l'on voulait ramasser toutes les allégations de ce calibre que cet Anglo- Allemand a semées dans ses brochures sur la guerre, brochures dont la diffusion à des centaines de mille exemplaires donne malheureusement une idée peu flatteuse du niveau critique actuel du public allemand

Donc Chamberlain est d'avis que nous pouvons établir, maintenant déjà, la vérité sur les origines de la guerre, et il déclare — ce en quoi je suis d'accord avec lui — que c'est le devoir de tout Allemand qui réfléchit de se faire une opinion personnelle sur la question de savoir si cette guerre était moralement nécessaire, si c'est une guerre sainte :

En Allemagne, aucune guerre n'est désormais possible qu'une guerre sainte ! Si un Attila était réellement assis sur le trône de l'Empire allemand, ni prince ni paysan ne se prêteraient à ses fantaisies ; Ernest-Maurice Arndt, pangermaniste assurément de la plus pure essence, nous a parlé en ces termes : « Proclamez-le, ce grand principe, et enseignez-le à vos enfants et à vos petits-enfants, que jamais vous ne voudrez conquérir des peuples étrangers. »

Si la politique allemande a dû tenir en temps de paix bien des choses dans l'ombre, — car comment une politique à longue portée pourrait-elle exister sans rien cacher ? — aussitôt qu'il y a menace de guerre, le gouvernement n'a d'autre alternative que d'être d'une franchise sans réserve ; il doit tout avouer, même ses faiblesses et ses défauts, sous peine de voir la machine de J'Etat s'arrêter. Des millions de citoyens n'abandonnent pas leur profession, ils n'accourent pas au travers de toutes les mers pour répondre à l'appel de la patrie ; toutes les femmes d'une nation ne sacrifient pas leurs époux, tous les enfants leurs pères, tous les parents leurs fils, sans savonpourquoi, sans avoir la certitude qu'ils le peuvent et le doivent moralement ; que ce sacrifice, le plus grand qu'on puisse leur demander, ils l'offrent au Dieu tout-puissant pour remplir le plus saint des devoirs. En plus des soldats de l'armée régulière, deux millions d'hommes se sont mis volontairement au service de l'Allemagne ; croit-on qu'ils l'eussent fait, si chacun ne s'était senti menacé dans ce qu'il avait de plus précieux, et si chacun n'avait eu une confiance fondée sur l'absolue véracité de ses princes et du gouvernement impérial ? Les deux discours du noble chancelier de l'Empire, dans leur simplicité dépourvue d'effets oratoires, sont d'impérissables documents, parce qu'ils proclament la vérité sans fard (p. 34 et 35).

Chamberlain n'attend pas grand' chose de révélations postérieures :

Le degré de vérité — et aussi la clarté, la pureté, la certitude et la force persuasive de la vérité, — ne s'élève pas toujours en raison de l'accroissement des matériaux ou de la multiplication des recherches, de façon à ce que, par suite, l'homme juge toujours plus sûrement et à ce qu'il gagne sans cesse en sagesse ; il y a là bien plutôt, comme partout, ce que dans la science on nomme un « Optimum », un maximum de saturation ; au delà, le jugement se trouble par trop de savoir. Comme l'a dit Pascal, non sans hardiesse : « Trop de vérité affaiblit l'entendement. »... Eh bien donc, la qualité et la quantité de vérité que nous possédons déjà en Allemagne sur les causes de la guerre suffit amplement à un jugement détaillé et définitif. A cette vérité fondamentale, le temps ne changera rien, pas plus que l'essaim des témoins

compétents ou incompétents, honnêtes ou malhonnêtes ; nous saurons davantage, mais nous ne jugerons pas mieux ; nous sommes déjà près de !'« Optimum » (p. 17).

Un peu plus loin, lorsqu'il traite en détail de ce qu'il appelle « le cercle intérieur », par quoi il entend les causes immédiates de la guerre, telles qu'elles ressortent des livres diplomatiques, — Chamberlain répète encore :

Nous en savons assez, bien assez, pour prononcer un verdict sûr et définitif, et je recommande instamment à tout homme sérieux de s'assimiler sans tarder ce clair savoir et ce clair verdict. Alors seulement il sera cuirassé contre cette engeance de menteurs qui — plus méchamment que lors des précédentes guerres — s'efforcera de tout travestir, de tout embrouiller (p. 63).

Je ne puis m'occuper ici de plus près du « verdict sûr et définitif» de ce chauvin, le plus aveuglé de tous les chauvins allemands, et sur les raisons qu'il développe en vingt pages pleines pour le prouver. Ses autorités sont Helfferich et Helmolt. Ce qu'il y ajoute de son cru n'est qu'une tentative de prouver que le message pacifique de Sir Edward Grey, en date du 30 juillet (Livre bleu, n° 101), n'est qu'une invention après coup ou une mystification. Les résultats des recherches de ce superficiel scribe de brochures de guerre m'importent peu ; je me contente de son aveu : les faits et les documents dont nous disposons sont plus que suffisants pour décider des culpabilités. »

Les faits et documents dont nous disposons suffisent à trancher la question des responsabilités.

Ils suffisaient déjà lorsque furent publiés les quatre premiers livres diplomatiques : l'allemand, l'anglais, le français et le russe. Ces quatre livres donnaient déjà une image si nette, si complète des origines immédiates de la guerre, ils permettaient déjà de se former sur la coupable attitude de l'Allemagne et de l'Autriche et sur l'innocence des puissances de l'Entente un jugement si sûr, que la publication postérieure des livres belge et autrichien ne pouvait plus rien changer à la conviction qui s'en était dégagée.

J'accuse en fait foi, où le verdict de culpabilité contre l'Allemagne et l'Autriche a été prononcé, avec preuves à l'appui, avant l'apparition du Livre rouge autrichien. Le contenu de ce livre,

dont je dus m' occuper dans un appendice, ne put rien changer à la sentence formulée par moi, et ne fit, au contraire, que me fournir de nouvelles preuves pour renforcer ma démonstration.

La publication de documents relatifs aux négociations en vue d'une entente anglo-allemande, documents dont la discussion publique et détaillée a probablement été causée par mon livre, n'a rien apporté non plus qui pût modifier les conclusions tirées des négociations déjà connues.

Le gouvernement allemand et ses organes officieux attachent une importance toute particulière aux révélations tirées des archives belges. Ces révélations, j'ai pu déjà en parler dans mon premier livre, pour autant qu'elles concernent le prétendu complot anglo-belge, et j'y reviens dans cet ouvrage-ci. Je m'occuperai dans un chapitre à part des rapports des ambassadeurs, qui ont été publiés dès lors, et qui datent des années 1905 à 1914, et l'on verra que ces rapports ne peuvent non plus en aucune façon infirmer ou même seulement affaiblir la vérité reconnue et prouvée sur les responsabilités de la guerre 1. Quiconque a, comme l'auteur de ce livre, abordé l'étude des événements qui ont conduit à cette guerre mondiale, avec la sincère et honnête intention de rechercher la vérité sans aucune prévention pour l'un ou l'autre parti, mais avec l'ardent désir de décharger sa patrie d'une effroyable responsabilité ; — quiconque, ensuite, à sa grande douleur et à son grand effroi, a dû reconnaître que les gouvernements d'Allemagne et d'Autriche ont voulu, machiné, mis en scène cette tuerie insensée ; — quiconque, non content de cette terrible découverte, a recherché les traces du plus grand crime de l'histoire du monde jusque dans ses replis les plus cachés, et a rencontré partout le spectre de cette faute monstrueuse avec sa chevelure de serpents ; — quiconque a passé par les tourments intellectuels et les affres morales de cette enquête difficile et douloureuse, et s'est enfin formé une conviction ; — celui-là peut attendre de pied ferme toutes les publications ultérieures, les découvertes dans les archives, toutes les déductions et les démonstrations de ses adversaires. Il ne sera, il ne pourra pas être ébranlé dans sa croyance à la justesse et à l'exactitude de son verdict, dans sa croyance à la culpabilité des coupables.

1 Vu l'extension qu'a prise l'importante enquête sur les rapports des ambassadeurs belges et sur les livres gris de Belgique, je me suis décidé à publier ce chapitre sous forme d'une étude à part, qui se rattachera immédiatement à Crime.

De même que la diplomatie de chaque pays se sert d'un chiffre spécial, qui ne peut être compris si l'on n'en a pas la clef, de même l'ensemble des publications diplomatiques de tous les pays sont, dans leur extrême complication, dans leur incroyable diversité, comme un document chiffré qui ne peut être déchiffré qu'au moyen de la bonne clef. Celui qui se sert d'une fausse clef, c'est-à-dire part d'un point de vue faux, ne réussira jamais à expliquer les faits isolés et leur interdépendance d'une manière qui puisse le convaincre et convaincre les autres. Il restera partout dans le tableau d'ensemble qu'il brossera des angles et des arêtes, des obscurités et des discordances qui ne se laisseront pas expliquer, qui ne s'adapteront pas d'eux-mêmes dans les grandes lignes du tableau, mais qu'il faudra d'abord plier, pétrir avec violence pour les y faire entrer. Au cours de notre enquête, nous verrons chez mes adversaires beaucoup d'exemples de ces opérations par la contrainte, à la Procuste.

En revanche, celui qui s'attaque à l'histoire chiffrée des douze jours critiques en usant de la véritable clef verra se dessiner devant lui un tableau cohérent, se développant en ligne droite, sans aucun gauchissement, sans aucune obscurité ; les événements se dérouleront devant ses yeux logiquement à partir d'un point précis, et cette suite logique lui fera voir qu'il a bien choisi la bonne clef.

La clef qui seule résout les difficultés de la mise en ordre et du déchiffrement de matériaux en apparence si embrouillés, qui illustre, qui éclaire comme un réflecteur géant le sens et la signification de toutes les démarches diplomatiques, la voici : le dessein que formèrent les maîtres de V Allemagne de faire éclater la guerre européenne, et l'exécution préméditée de ce dessein à la fin de juillet 1914. Il serait injuste et exclusif de la part du chercheur — et on pourrait avec raison lui en faire un reproche grave — d'aborder a priori l'étude des documents, une clef quelconque à la main. Il se livrerait à une recherche historique entachée d'exclusivisme et de parti pris, et qui jamais ne saurait conduire à des conclusions sûres et exactes. Mais celui qui a d'abord entrepris l'étude des documents sans clef d'aucune sorte, sans aucun fil conducteur choisi d'avance, mais au contraire avec le vœu ardent de disculper ses propres compatriotes ; — qui, ensuite, au cours de cette étude, croit avoir trouvé la clef des événements, et regardant dès lors en

arrière, examinant et mesurant les événements à l'étalon qu'il a trouvé, ouvre toutes les portes, illumine toutes les obscurités, dévoile tout ce qui était caché, — celui-là fait un bon et honnête travail, se convainc et convainc les autres de la vérité de son exposé.

Telle est la méthode avec laquelle j'ai abordé l'étude des causes lointaines et immédiates de la guerre. Telle est la méthode qui m'a amené à découvrir ma clef, qui m'a convaincu que j'avais découvert la bonne et que mes conclusions étaient justes.

Celui qui se place vis-à-vis des événements passés à ce point de vue solide et intérieurement fondé, celui-là, toutes les révélations postérieures, venues ou à venir, ne le feront ni vaciller, ni chanceler. De même que les faits connus jusqu'ici ont pu être expliqués au moyen de la clef une fois trouvée, on pourra déchifîrer de la même manière, avec la même sûreté et la même facilité, tout ce que l'avenir nous fera encore connaître. Au cours de ce second ouvrage, déjà, il sera question de nombre de « révélations » faites après coup par le gouvernement allemand pour compléter ses Livres blancs, si avares de développements, et pour défendre son innocence, Les publications tirées des rapports des ambassades belges, la publication, goutte à goutte, des instructions de Bethmann à l'ambassadeur allemand à Vienne, les soupçons dirigés contre l'attitude de l'Angleterre pendant les précédentes crises balkaniques, les notices concernant la mobilisation russe et beaucoup d'autres choses semblables avancées par le gouvernement allemand au cours de ces deux années pour charger ses adversaires, — toutes ces calomnies et tous ces soupçons fondent comme neige au soleil, une fois qu'on a trouvé la clef de l'armoire des actes diplomatiques européens, et que, par une étude sérieuse et impartiale, on a réussi à jeter un coup d'œil dans les tiroirs secrets de la diplomatie européenne. Nous verrons au cours de ce second livre que toutes les prétendues révélations du ministère des Affaires étrangères de Berlin, pendant ces deux dernières années, ne changent pas une ligne au tableau que j'ai tracé des événements dans mon premier livre, peu de mois après le commencement de la guerre. Tout ce qu'on a mis depuis en avant — passé au crible de la critique — s'agence admirablement dans ce tableau d'ensemble sans qu'il subsiste un gauchissement ou un désaccord quelconque. C'est précisément cette solidité inébranlable de mes thèses accusatrices, la victorieuse résistance qu'elles ont opposée

à tous les assauts à coups de documents qui me prouve que j'ai trouvé la bonne clef et que je puis attendre en toute tranquillité toutes les révélations futures.

L'historien Helmolt, lui aussi, considère les faits comme suffisamment éclaircis, et même, dans le livre qu'il a publié peu après le commencement de la guerre, à la fin de 1914, il s'estimait déjà assez éclairé pour rendre un jugement péremptoire sur la question de responsabilité — naturellement contre les puissances de l'Entente. Avec raison, il relève la signification immense qu'a, pour le peuple allemand, pour son développement à l'intérieur et sa justification à l'extérieur, la recherche des véritables origines de la guerre. « Ce livre est écrit dans l'esprit de véracité auquel il

est consacré. Il cherche la vérité et il s'efforce de la trouver »,

ainsi débute l'introduction de l'ouvrage de Helmolt. Pour lui, le sort et l'avenir de la nation sont en jeu, dès qu'on se demande si l'Allemagne s'est en fait trouvée dans la nécessité de défendre son existence contre l'agression de forces ennemies, si elle a une conscience pure et un blason sans tache. Iy' auteur le croit, celavadesoi:

Mais cela ne suffit pas, les autres doivent aussi apprendre à le croire* Nous devons attribuer à l'ennemi la faute de cette guerre. Nous ne pouvons nous lasser du dessein, certainement couronné de succès, d'en apporter la preuve concluante. Car, ainsi, nous réfutons non seulement les essais toujours renouvelés de mettre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie dans leurs torts, parce qu'elles ont dû commencer la guerre en violant la neutralité belge, mais aussi nous nous déchargeons indirectement sur nos ennemis de la responsabilité immense encourue pour toute la misère qu'a entraînée et qu'entraînera — à côté de tant d'actes magnifiques et exaltants — cette conflagration générale. (Helmolt, op. cit., p. 4.)

Donc, Helmolt lui-même, le grand historien, est d'avis, depuis deux ans, que la question de culpabilité peut déjà être mûrement tranchée et que l'enquête est assez avancée pour être close.

Helfferich va encore plus loin. Il se base uniquement sur les Livres jaune, bleu et orange ; il ne tient aucun compte des antécédents immédiats ou éloignés de la guerre ; il ne discute pas même l'ultimatum autrichien et ses suites, et néglige d'examiner les

actes d'accusation que l'Allemagne et l'Autriche ont écrits contre elles-mêmes dans leurs Livres blanc et rouge. Pratiquant ainsi des coupes arbitraires dans les documents et les faits existants, le secrétaire d'Etat allemand croit apporter la preuve stricte des responsabilités de la Russie, — auteur de la conflagration, — de l'Angleterre et de la France, ses complices :

Grâce à ces rapprochements indiscutables, confirmés par les publications mêmes des gouvernements de l'Entente, l'affirmation que l'Allemagne a voulu la guerre et l'a causée s'écroulera devant le tribunal de l'histoire. La Russie s'est révélée comme l'auteur de la conflagration, la France et l'Angleterre comme ses complices. (Helfïerich, Die Entstehung des Weltkrieges, p. 47.)

Helfïerich termine sa démonstration par ce jugement catégorique. Notre travail montrera plus tard quelle valeur il faut accorder à ce jugement et à cette démonstration. Je tenais seulement à préciser ici que le défenseur le plus autorisé de la cause allemande considérait une petite partie seulement des documents et des événements étudiés par moi comme une base suffisante pour fonder un verdict de culpabilité.

Il ne faut pas s'étonner si Schiemann, dans sa modestie, se contente de moins encore. Il se limite lui-même à tel point qu'il est déjà content de rien. Les livres diplomatiques n'existent d'ailleurs pas pour cet homme imbu « de la méthode de recherche scientifique ». Pour lui, les événements qui précédèrent la guerre (événements que, suivant les besoins du moment, il supprime, fausse ou complète), suffisent amplement pour se former un jugement sur le chef d'accusation. Pour lui, le criminel avéré est celui chez lequel il croit avoir découvert des tendances criminelles ; pour lui, l'incendiaire est celui qui aime à jouer avec le feu ; l'empoisonneur, celui qui garde dans son armoire, parmi de nombreuses essences, quelques breuvages toxiques. Celui qui mène une vie suspecte est pour lui coupable en fait ; encore se permet-il de noircir les antécédents de l'un et de faire apparaître dans une blancheur éclatante ceux de l'autre, qui sont cependant beaucoup plus fâcheux et équivoques. Mais laissons, pour le moment, M. Schiemann : il m'en a assez coûté d'avoir à m'occuper dans la suite de cet historien, qui a tout d'un prestidigitateur. En ce

moment, il ne m'intéresse que du point de vue général : lui aussi déclare pouvoir établir, aujourd'hui déjà, de façon indiscutable, à qui incombe la responsabilité de cette guerre ; et il croit la chose si facile qu'on n'a pas même besoin, pour faire la preuve de la culpabilité, d'étudier l'histoire proprement dite du conflit, celle des douze jours critiques.

Après cela, je crois pouvoir considérer comme établi :

i° que ma méthode de répondre à la question de culpabilité d'après l'étude des événements qui ont précédé de près ou de loin la guerre est inattaquable ;

2° que cette méthode a été également suivie par mes adversaires, surtout par les gouvernements eux-mêmes ;

3° que, si les documents existants peuvent servir à mes adversaires pour disculper les Puissances centrales, ils peuvent me servir à moi pour les accuser.

Mon livre a-t-il la prétention d'apporter de nouveaux documents ?

On m'a aussi reproché que mon ouvrage était sans valeur Parce qu'il n' apportait aucun fait nouveau, et qu'il se bornait à reproduire les arguments de l'Entente.

Eh bien, je n'étais et je ne suis pas, en vérité, en mesure de produire des faits nouveaux autres que ceux généralement accessibles. Je n'ai aucune espèce de rapports avec un gouvernement quelconque des pays belligérants ou neutres. Je ne jouis pas du bonheur et de l'honneur d'être protégé par ces messieurs de la Wilhelmstrasse, et de voir mes manuscrits remis à mon éditeur par leur intermédiaire. J'appartiens — sauf le respect que je vous dois, Messieurs, — à ces « esprits loyaux » que vous accablez de louanges quand ils habitent au delà du canal ou des Vosges, — à ces « esprits loyaux » de la nation allemande qui, courageux et indépendants, sans égard à ce qui est au-dessus ou au-dessous d'eux, sans se soucier des injures et des calomnies, des préjudices matériels et moraux de toutes sortes, vont leur chemin, le chemin de la vérité, et tentent d'arracher leur peuple au mensonge et à l'abrutissement. Aucune source officielle ou officieuse — de

quelque côté que ce soit — n'est à ma disposition comme c'est le cas pour les ambitieux et les flatteurs éhontés de l'opinion publique qui écrivent contre moi. D'où le manque de documents nouveaux qui, pardonnable chez moi, est impardonnable chez eux ; d'ailleurs, ils n'ont pas même étudié de la manière la plus superficielle les pièces déjà connues. C'est à mes adversaires qu'il incombe — étant données leurs bonnes relations avec les gens dont ils sont les porte-paroles — d'apporter de nouvelles preuves de leur innocence pour contre-balancer les preuves anciennes et accablantes de leur culpabilité. Ces preuves, je les ai rassemblées, triées, groupées et publiées, après avoir entrepris de la façon la plus impartiale l'étude des documents et après avoir acquis la conviction inébranlable de la responsabilité de V Allemagne et de l'Autriche. Pour arriver à cette conviction, ce ne sont pas les arguments des Puissances de l'Entente que j'ai utilisés, mais ma propre intelligence ; mon réquisitoire ne doit pas son existence et sa force probante à des sources étrangères ; il est lui-même la source, du moins une des sources les plus abondantes d'une conviction, devenue peu à peu celle du monde entier, de la conviction que voici : personne autre que les souverains et les gouvernements de l'Allemagne et de l'Autriche n'est responsable de la guerre1. Pecius est quod facit disertum. La certitude de l'auteur s'est communiquée à ses lecteurs.

Ainsi, mon livre a beaucoup contribué à propager la vérité dans le monde, où — pour parler comme le professeur Delbrùck — « il a fait à la cause allemande un tort incommensurable ». On devrait dire plutôt : au mensonge allemand ! Car, hélas ! le soleil de la vérité ne s'est pas encore levé en Allemagne. Aujourd'hui encore, l'Empire allemand reste étourdi et étouffé par les gaz asphyxiants que des souverains ambitieux, des hommes d'Etat sans caractère et leurs lâches serviteurs ont répandus, depuis le Ier août 1914, sur ce malheureux pays ; depuis plus de deux ans, l'Allemagne n'est pas encore aujourd'hui sortie de son hébétement.

1 Parmi les ouvrages d'auteurs étrangers, c'est-à-dire non allemands, que j'ai lus sur cette question de la responsabilité, les deux meilleurs, qui ont été traduits en allemand, chez Payot & C'e, à Lausanne, sont The Evidence in the case, de James M. Beck, et History of twelwe days, de Headlam. Je n'ai connu ces deux livres que dans la traduction allemande, qui a paru, pour le premier, au mois de mars, et pour le second, au mois d'octobre 1916 — après l'achèvement du mien. Sur quelques points, j'ai pu encore consulter Beck, tandis que l'ouvrage de Headlam, si remarquable et si soigneusement documenté, a paru trop tard pour que je pusse l'utiliser. Je recommande ces deux ouvrages au lecteur qui veut examiner et contrôler mes démonstrations et mes raisonnements.

Mais, pour l'Allemagne aussi, le jour du grand réveil arrivera et mes livres doivent en être le signal précurseur qui secoue les consciences endormies et ranime l'esprit de vengeance

Pourquoi la question de responsabilité est-elle encore aujourd'hui aussi intéressante qu'avant ? Les gens éclairés.

On entend de nouveau, de différents côtés, exprimer la pensée que la question de responsabilité, la question de savoir qui est coupable d'avoir amené la conflagration européenne, n'intéresse plus aujourd'hui, après deux ans de guerre, dans la même mesure que lors de l'apparition de J'accuse. Les raisons qu'on fait valoir en faveur de cette opinion sont diverses. Les uns — beaucoup de ressortissants des Puissances de l'Entente et plus d'un neutre, — je les appellerais volontiers le groupe des gens éclairés, — considèrent la faute des Puissances centrales comme si bien établie que toute nouvelle discussion leur paraît superflue. Mais les gouvernements des pays belligérants eux-mêmes sont manifestement d'un autre avis ; ils estiment nécessaire de revenir eans cesse sur la question de responsabilité ; tous, sans exception, ils attribuent à cette question une si grande importance qu'ils font continuellement paraître de nouveaux documents diplomatiques et qu'ils cherchent sans relâche à rejeter sur leurs adversaires, par l'organe de leurs ministres ou la plume de leurs officieux, la responsabilité d'avoir déchaîné la guerre. A ce flux de paroles des gouvernants correspondent les flots d'encre versés par leurs journalistes, soudoyés ou non. La littérature sur cette question s'accroît de plus en plus, et tout fait nouveau, toute lumière nouvelle jetée sur les événements connus, est avidement accueillie par le public et par la presse ; chacun des intéressés cherche à se l'approprier pour en tirer parti contre l'adversaire. Donc, les gouvernements, pas plus que les peuples, n'envisagent la question de culpabilité comme « liquidée » et désormais dépourvue d'intérêt.

A côté de la génération actuelle, l'histoire, elle aussi, a le droit de s'enquérir de la vérité et de l'établir en ce qui concerne le plus grand crime du monde. Celui qui, aujourd'hui, examine cette question d'une façon scientifique et à la lumière des documents, sert non seulement ses contemporains, mais aussi la Vérité historique, qui est, en elle-même, un but digne des plus grands efforts.

Les indifférents.

Certaines personnes — les indifférents de tous les pays — ne veulent plus entendre parler aujourd'hui de la question de culpabilité, estimant que la chose est maintenant faite, qu'il n'y a plus rien à y changer, qu'il vaut mieux laisser le passé être le passé et ne songer qu'à l'avenir ; ils se croisent, d'un air fataliste, les mains sur le ventre et attendent patiemment des jours meilleurs. Ces adorateurs du Destin qui, les jambes croisées, regardent avec une sérénité imperturbable la conflagration universelle et y allument commodément leur pipe, je puis tranquillement les abandonner à eux-mêmes.

Un crime gigantesque a été commis. Les indifférents crient : En quoi nous concerne-t-il ? Il n'est pas possible de revenir en arrière ; prenons des précautions pour que de nouvelles actions de ce genre ne puissent être commises.

Une épidémie dévastatrice a éclaté. Les indifférents crient : Pourquoi lutter contre ce fléau avec des remèdes ? Il est maintenant là. Protégeons-nous contre l'invasion de nouvelles maladies de ce genre.

Une explosion de chaudière, un accident de chemin de fer ont eu lieu ; un navire a coulé. Les indifférents crient : A quoi bon rechercher le coupable ? Veillons seulement à ce que dorénavant aucune chaudière ne fasse explosion, à ce qu'aucun vaisseau ne sombre, à ce qu'aucune collision de trains ne se produise.

Ils sont tout aussi insensés que ces indifférents, ceux qui se refusent à rechercher les origines de cette guerre et qui ne pensent qu'à prévenir les conflits de l'avenir. Je leur réplique : Vous ne pourrez prévenir les guerres futures que si vous établissez d'abord qui est responsable de la guerre actuelle. La sauvegarde de l'avenir n'est possible que par la connaissance du passé. Déterminez d'abord qui a été le criminel, et demandez-vous ensuite comment on peut empêcher ce criminel de nuire, éviter de tels forfaits dans la suite. Etablissez d'abord d'où, par quelle porte le malfaiteur a pu pénétrer dans l'enclos pacifique de l'Europe et ensuite tirez des verrous, élevez des barrières pour lui rendre dorénavant l'accès impossible. C'est seulement sur la base d'une enquête pénale aboutissant à un verdict de culpabilité contre l'auteur de la guerre que l'on pourra conclure une paix basée sur le droit, et qui empêche le renouvellement de pareils forfaits. D'abord, le diagnostic, puis la

thérapeutique. Premièrement la thérapeutique, ensuite l'hygiène. I/Europe ne guérira pas avant que le germe de la maladie ne soit connu et tué pour toujours.

Les doctrinaires.

Un troisième groupe, que j'appellerais volontiers celui des doctrinaires de la guerre, — à côté de bien des bourgeois pacifistes, il comprend, avant tout, les socialistes radicaux des pays belligérants et neutres, — se refuse à l'examen des origines immédiates de la catastrophe pour des motifs de principe ; les uns — les pacifistes bourgeois — l'attribuent à l'anarchie populaire ; les autres

— les socialistes radicaux, — au régime capitaliste ; ils considèrent la guerre comme un produit nécessaire des conditions sociales et économiques actuelles, comme la déflagration inévitable d'une matière inflammable depuis longtemps accumulée, et ne s'intéressent nullement à découvrir l'incendiaire qui a approché la mèche du tonneau de poudre. Il leur suffit d'indiquer le foyer d'infection d'où le fléau dévastateur de la guerre est sorti ; mais ils ne veulent pas rechercher le bacille qui a produit l'épidémie. Pour eux il ne s'agit pas de déterminer et de stigmatiser les auteurs responsables de la guerre actuelle, mais seulement de mettre fin aux conditions économiques et sociales d'où de pareilles catastrophes peuvent résulter. Ces doctrinaires bourgeois et socialistes aboutissent ainsi

— le plus souvent sans le vouloir — en ce qui concerne la question de culpabilité, au même point de vue négatif que leurs antipodes directs, les impérialistes ; ils se rencontrent avec ceux-ci dans leur désir d'écarter toute enquête sur les causes immédiates de la guerre ; comme ceux-ci, ils montent, inébranlables, leur grand cheval de bataille : le « système », et, superbes d'indifférence, dépassent au galop les événements réels et les volontés humaines qui ont amené la guerre ; au lieu de dénoncer, dans la nudité de leur faute, les coupables eux-mêmes, ils les voilent miséricordieusement d'un manteau : ils ont. disent-ils, obéi aux tendances impérialistes générales, auxquelles tous les Etats européens se seraient également abandonnés. — Socialistes impérialistes et « internationalistes », — donc socialistes de l'extrême droite et de l'extrême gauche — se rencontrent, chose étonnante, dans ce système de délayage et de replâtrage ; les deux groupes se dérobent également

— quoique pour des motifs opposés — à l'examen de la question

de culpabilité. Les socialistes impérialistes allemands, une fois engagés sur cette pente glissante et dangereuse, ne sauraient plus se libérer de l'étreinte émasculante de l'impérialisme allemand et ne peuvent naturellement pas imputer à leurs maîtres et gouvernements l'origine de cette guerre criminelle, de cette guerre offensive, parce que toute leur attitude repose sur la thèse d'une guerre défensive. Toute accusation portée contre leur propre gouvernement ferait crouler le sol sous leurs pieds. C'est pourquoi — usant pour la plupart d'une tactique changeante, suivant les circonstances, — ou bien ils accusent les adversaires de l'Allemagne de l'attaque, ou bien ils rendent responsable de la catastrophe l'impérialisme des Etats européens en général, mais non l'impérialisme allemand en particulier.

Tandis que les socialistes patriotes se refusent à désigner le véritable coupable et font halte devant lui, leurs antipodes, ceux qui s'affublent du titre d'« internationalistes », se prétendent particulièrement radicaux et ne sont en réalité que particulièrement doctrinaires, sautent par-dessus les coupables jusque dans Y au delà, dans les champs élyséeris où la société est déjà organisée suivant les promesses des socialistes et où les cailles rôties tombent directement dans la bouche des peuples affamés. « Seul le socialisme peut venir en aide à l'humanité malheureuse ; seul le capitalisme est responsable de tous les maux. Quant à savoir quel est le criminel qui, au sein de la société capitaliste, a amené la catastrophe, cela n'intéresse pas et ne peut pas intéresser le véritable socialiste. » Telle est la théorie des internationalistes ; elle brise avec tout ce que les fondateurs et les vieux maîtres du socialisme ont enseigné au sujet de la nécessité de rendre un jugement historique sur chaque guerre, — telle est leur doctrine la plus récente, qui conduit au rejet de toute enquête sur la question de responsabilité, au refus de défendre la patrie attaquée. Ainsi les chefs et les gouvernements coupables trouvent leurs défenseurs aux deux ailes extrêmes du socialisme. Les socialistes patriotes s'arrêtent pleins de respect devant les chefs et les gouvernements responsables. Les internationalistes sautent sans respect pardessus les coupables. Le résultat est que pas un cheveu de ces derniers n'est effleuré.

Ici aussi le droit chemin est au milieu ; à V accusation portée contre le système doit se joindre V accusation contre les hommes. Cette dernière se rapporte au passé ; la première vise l'avenir. Qu'un

lointain avenir, en transformant la société suivant nos conceptions socialistes, exclue purement et simplement la guerre, cela n'a pas besoin d'être démontré pour un socialiste. Mais l'avenir prochain, l'avenir qui doit suivre immédiatement la fin des hostilités, ne nous apportera guère la réalisation de cet idéal : ni sur le terrain politique, ni sur le terrain économique. Ou quelqu'un croit-il sérieusement que l'institution que nous devons regarder comme l'obstacle le plus dangereux à tout développement progressif des Etats à l'intérieur comme à l'extérieur, la monarclùe — et spécialement la monarchie dont il s'agit, — sera emportée par les flots de sang qu'elle a fait couler ? Malheureusement, il n'existe aucune perspective d'un progrès aussi rapide, si ardemment que nous puissions le désirer et si fort que nos désirs influent sur la réalité. Nous devrons donc nous résigner à sonner tristement avec le trompette de Sàckingen :

Es wâr' so schôn gewesen, Es hat nicht sollen sein *.

Si douloureux que cela soit, nous serons forcés de compter avec la survivance provisoire de certains facteurs belliqueux dont la monarchie et le capitalisme (sous la forme de l'impérialisme guerrier) ne sont que les plus saillants. Nous devons donc chercher des remèdes contre le fléau des guerres dans l'avenir le plus proche, et il ne nous est pas loisible de surseoir à l'application de notre thérapeutique.

Mais les remèdes pour l'avenir immédiat dépendent en première ligne de la connaissance exacte de la maladie. La maladie est sortie du sol de l'ordre politique et social actuel ; et il faut chercher les moyens de la combattre en premier lieu sur ce sol ; car, les peuples ne peuvent ajourner la guérison jusqu'à ce que l'ordre social actuel ait été remplacé par un autre, jusqu'à ce que les républiques aient pris la place des monarchies et le socialisme celle du capitalisme. Ces projets d'avenir subsistent, mais le présent aussi, et le présent avant tout a ses droits et demande à être protégé contre des catastrophes comme celle à laquelle nous assistons maintenant. Lors de la conclusion de la paix ou immédiatement après celle-ci, pas un homme ne peut douter qu'on n'organise l'Europe conformément au droit des gens, ainsi qu'on a tenté de le faire dans les conférences de La Haye ; qu'on ne

1 C'eût été trop beau ; cela ne devait pas arriver.

limite conventionneilement les armements ; qu'on n'établisse même une force coercitive — consistant en moyens économiques et commerciaux — pour assurer l'observation de ces nouvelles normes juridiques. Mais, pas un homme ne prétendra qu'en concluant la paix, ou sitôt la paix conclue, on puisse introduire partout le socialisme et supprimer la monarchie. Doit-on, en vertu de la devise : « tout ou rien i>, renoncer au bien, parce qu'on ne peut obtenir immédiatement le mieux ? Faut-il continuer à laisser vivre les peuples sous le poids des armements, sous l'épée de Damoclès des guerres, parce qu'on ne peut pas les délivrer d'un coup de la tyrannie de leurs monarques et de leurs capitalistes ? La plus aiguë de toutes les maladies est l'épidémie belliqueuse. On peut lutter contre elle par une thérapeutique pacifiste. Quand ce premier pas aura été fait pour guérir ce mal immédiat, le combat contre les autres grands maux n'en sera que plus facile et plus riche de promesses.

Le fondement du système de défense pacifiste en théorie et en pratique — et c'est ici que se rencontrent les pacifismes bourgeois et socialiste — est la distinction entre les guerres offensive et défensive. La guerre offensive est criminelle, la guerre défensive légitime. Les peuples doivent s'entendre pour rendre l'agresseur impuissant, l'agression impossible, pour soutenir et secourir dans son combat légitime celui qui se défend. Afin de mettre à exécution pratiquement ces principes dans chaque cas particulier, il est nécessaire d'étudier la question de responsabilité : Quel est l'agresseur, quel est celui qui se défend ? Voilà, au point de vue des principes, la signification que la recherche actuelle du coupable a pour les efforts pacifistes du prochain avenir. Celui qui veut sauter par-dessus cette étape immédiate de l'évolution européenne et d'un coup atteindre l'avenir lointain des « Républiques sociales unies d'Europe » commet la même faute que celui qui, de l'échelon le plus bas, veut sauter d'un bond au plus élevé. Seul celui qui gravit paisiblement marche après marche arrivera au sommet. Qui veut tout enjamber tombe par terre avec l'échelle et éprouve la vérité du proverbe : « Qui trop embrasse, mal étreint. »

Ainsi, la connaissance de la vérité sur la question de culpabilité a, outre une importance morale et historique, une importance

éminemment pratique pour les peuples intéressés, pour l'Europe, pour l'humanité. La découverte du germe maladif est la première condition pour empêcher que la maladie ne se reproduise à l'avenir. La bonne thérapeutique dépend en première ligne du bon diagnostic. A se contenter de reconnaître le foyer d'infection, rien n'est fait. Il faut tuer le bacille qui pullule dans le foyer d'infection et qiù est la cause de la maladie actuelle de l'Europe. La tâche la plus importante pour la recherche et l'application des moyens prophylactiques et du traitement à suivre incombe au peuple allemand. Au jour, peu éloigné, espérons-le, où la nation germanique s'éveillera de son sommeil cataleptique, au jour du dernier jugement qui ne saurait tarder, ce ne seront pas des concepts abstraits, ce ne sera pas la guerre, le capitalisme, /'impérialisme, mais des personnes très concrètes : les souverains, les ministres, les généraux, les fauteurs de guerre qui siégeront sur le banc des accusés et c'est sur ceux-ci que pèsera la responsabilité du plus grand massacre que connaisse l'histoire du monde. On consultera les livres de chacun et chacun devra payer sa dette. En ce jour, il ne s'agira plus seulement de systèmes sur lesquels le peuple devra prononcer son jugement, mais des individus qui incarnent ces systèmes, d'hommes de chair et d'os, qui devront rendre compte de leurs actions. L'incrimination d'un système, incrimination qui nivelle tout, ne saurait enflammer le peuple en vue de l'action énergique, pourtant nécessaire pour préparer le bouleversement d'un ordre social et politique qm a rendu possibles de pareilles catastrophes. Mais l'accusation contre les hommes, qui précise et spécifie, qui sait diriger les foudres de la révolte populaire sur les têtes vraiment coupables, aura la force dont nous avons besoin pour le couronnement de nos efforts quand la boucherie des peuples aura pris fin '.

Le rapport de l'origine de la guerre avec les buts de celle-ci.

A un autre point de vue, l'étude actuelle de la question de responsabilité a une importance non seulement de principe, mais une haute signification pratique : à cause du rapport étroit qui existe entre l'origine de la guerre et les buts de celle-ci. J'exposerai

1 Cf. mon ouvrage Der springende Punkt, von Germanicus (Zurich, 1916, Grùtli- Buchhandlung).

en détail ce rapport dans un chapitre spécial sur « les buts de la guerre » et je me contenterai ici, dans cette introduction, de noter les points que voici :

L'évolution des idées de tous les maîtres de l'Allemagne, hommes d'Etat et chefs politiques dirigeants est la suivante :

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